Chapitre VIII. Dix ans de repli (1688-1698)
p. 73-76
Texte intégral
La disgrâce (1688-1689)
1Sur cet épisode resté obscur de la vie du cardinal, Ranchon doit bien confesser son ignorance. Le coup qui frappe André-Hercule a cependant une origine précise puisqu’il s’agit du duc de Lauzun1 (1633-1723). Courtisan expérimenté, ce dernier a su, jadis, gagner l’amitié du jeune Louis XIV et le cœur de la Grande Mademoiselle, qu’il a épousée sans doute secrètement. Las, cette brillante entrée en matière s’est close bien vite, et le sémillant courtisan a dû passer quelques années en captivité à Pignerol (1671-1681), jusqu’au pardon royal et au retour en cour en 1684. Auprès du souverain, il n’a de cesse d’intriguer pour recouvrer son ancien crédit. En quoi d’ailleurs il manœuvre plutôt bien, parvenant à décrocher la périlleuse mission de gagner l’Angleterre, alors en pleine Glorieuse Révolution, afin d’en faire évader Jacques II. Cela fait, le voici nommé maréchal de France, chef de l’expédition franco-jacobite en Irlande, qui s’achèvera sur terre par une défaite (La Boyne, 10 juillet 1690) et sur mer par un brillant succès (Béveziers, ou Beachy Head, remporté par Tourville), mais resté sans lendemain. Dans l’intervalle qui sépare son retour piémontais de ses aventures britanniques, Lauzun a semble-t-il espéré prouver sa fidélité en égratignant au passage Fleury, accusé « d’avoir manqué de respect à Sa Majesté ». L’insinuation est suffisamment forte pour que Louis XIV s’en plaigne à Bonsy, « à qui cependant il ne voulut jamais en dire le sujet2 ».
2Quel crime se cache donc derrière l’insolence de l’aumônier royal, terrible au point de devoir être ensevelie dans un éternel silence ? Ranchon, qui tient son information de l’évêque de Grasse (Antelmy, longtemps grand vicaire de Fleury à Fréjus) avance l’hypothèse suivante :
« Je ne scay si nos conjectures seront bien fondées, mais je hazarderay sur la connoissance que nous avons déjà de la liaison qui étoit entre les dames de Fontevrauld et de Montespan, et l’abbé de Fleury, que le duc de Lauzun avoit attaqué les moeurs et la réputation de cet aumônier du Roy3. »
3La « dame de Fontevrauld » n’est autre que la sœur de la marquise de Montespan, rencontrée chez Pomponne, un peu avant le voyage italien de 1690. Marie-Madeleine Gabrielle de Rochechouart (1645-1704) présentait en effet d’éminentes qualités bien propres à faire chavirer les cœurs : un esprit brillant, d’ailleurs, disait-on, commun aux Mortemart, une beauté angélique, une piété profonde et sincère bien qu’alternassent chez elle les phases d’austérité les plus rigoureuses avec d’irrépressibles pulsions mondaines qui la faisaient quitter son couvent et se mêler, en tout bien tout honneur, aux meilleures compagnies de la capitale4. C’est donc au cours de l’une de ces époques publiques que s’étaient nouées, sur le mode dévot, d’amicales relations entre Fleury et la nonne, dégradées bientôt selon Lauzun (du moins si l’hypothèse de Ranchon est juste) en passion amoureuse de la part de l’abbé. L’accusation n’est pas a priori invraisemblable : André-Hercule, on l’a vu, fréquentait les dames, se trouvait encore relativement jeune et non dénué d’un certain charme. Toutes choses qui n’avaient pas échappé à Lauzun, bon connaisseur de la cour autant qu’amateur du beau sexe… Pis encore, la marquise de Montespan se trouvait éclaboussée, suspectée d’avoir eu à subir les avances de l’entreprenant Languedocien. À cette date, 1688, il est vrai, elle avait cessé d’être la maîtresse du roi, marié secrètement à Mme de Maintenon en octobre 1683. Louis XIV s’estimait-il malgré tout offensé, blessé dans son amour-propre ? Il ne cachait pas non plus l’estime particulière que lui inspirait l’abbesse5. Enfin, il y a ses scrupules religieux, la très haute conscience qu’il a de la dignité ecclésiastique. Mme de Caylus raconte dans ses mémoires les déboires d’un abbé Têtu, ami de Mme de Richelieu, médiocre versificateur, entouré de son cercle d’admiratrices « auxquelles il imposoit, ou qu’il flattoit plus ou moins, selon qu’elles lui plaisoient6 » : popularité à bon marché, qui coûta fort cher à l’abbé, le roi refusant de le faire évêque, car il n’était « pas assez homme de bien pour conduire les autres ».
4Il y a du Fleury chez ce Têtu-là, et la carrière du cardinal eût très bien pu prendre le même tour. Ranchon note que le jeune homme, du temps où il fréquentait Saint-Magloire, avait reçu les avis de Mascaron sur les séductions de la cour7. La remarque est faite en passant, mais elle n’est certainement pas anodine. Le jugement de Louis XIV sur son aumônier, tel du moins que le rapporte le biographe de Fleury, est d’ailleurs révélateur d’une certaine réserve de la part du monarque, un peu réticent quant au brillant de l’ecclésiastique, médiocrement en rapport avec sa condition :
« Ce Prince [Louis XIV] disoit à son tour de l’éveque de Fréjus, que c’étoit le Prélat de France qui officioit le mieux, qui avoit le plus gracieux maintien, la phisionomie la plus heureuse, qu’il étoit habile à saisir les ridicules, et n’en laissoit échapper aucun dans les autres, qu’il sçavoit détecter ces nuances légères, qui différencient les qualités estimables, et celles qui ne sont que brillantes8. »
5Rien de scandaleux pour autant dans les mœurs de l’abbé Fleury, crédité même d’une incontestable pénétration psychologique, mais une certaine complaisance pour les vanités mondaines, le bel esprit et la recherche un peu trop empressée d’un auditoire féminin peu compatible avec la décence du prêtre – ceci du moins aux yeux de Louis XIV, d’ailleurs atteint par les hautes eaux religieuses depuis sa « conversion », l’inflexion dévote du règne se marquant au mariage avec Mme de Maintenon, et, deux ans plus tard, à la révocation de l’édit de Nantes.
6Quoi qu’il en soit, l’attitude de Fleury, telle qu’elle lui avait été rapportée, avait suffisamment indisposé le monarque pour qu’il résolût d’éloigner son aumônier ordinaire de Versailles. De toute évidence, la protection de Bonsy, d’ailleurs politiquement déclinant depuis le milieu des années 1680, n’avait pas suffi à détourner l’ire royale. Exil qui paraissait ruiner les ambitions d’André-Hercule, mais la punition s’avérait moins terrible que redoutée : notre homme était relégué chez lui, à Montpellier. Le retour au pays a chez Ranchon, source unique pour la période, la même tonalité duale que la période parisienne : c’est un mélange de bel esprit et de piété. Côté agrément, l’amitié de M. de Béthune, évêque du Puy, rencontré alors qu’il participait aux États du Languedoc. Mais, surtout, Fleury arrive en Languedoc alors que la province est en proie à une brutale politique de normalisation catholique. Les rassemblements armés, les soulèvements, sporadiques avant même l’édit de Fontainebleau, prennent de l’ampleur. Les bastions montagnards de la huguenoterie (Cévennes, Vivarais) sont en feu. Bâville, intendant de choc, arrivé en 1685 pour veiller à l’application de l’édit, réclame de bons prêtres afin de pérenniser les conversions obtenues généralement par la contrainte. André-Hercule, licencié en Sorbonne, Languedocien de naissance, arrive donc à point. « Il se dévoua tout entier au ministère de la prédication9 », note Ranchon, sans dire si la moisson fut à la hauteur des espérances. Que pesait en effet la parole d’un prêtre, rompu aux subtilités parisiennes de la conversation, appuyée (et disqualifiée) par les baïonnettes de l’armée royale, face aux certitudes héroïques de ces fortes communautés, calvinistes depuis plus d’un siècle ? Il semble d’ailleurs bien être demeuré à Montpellier, loin des Cévennes : la correspondance de Bâville avec le contrôleur général ne le mentionne pas. Modeste compensation, l’abbé profitait de ce retour temporaire au « pays » pour obtenir la chapellenie des Onze Mille Vierges près de Lodève, dont le droit de patronage avait été acquis en 1651 par Pierre-Moïse. Tout naturellement, Gabriel, héritier du trésorier de France, avait fait jouer son droit de collation en faveur de son frère puîné qui gagnait petitement 40 livres de rente annuelle10.
Le piétinement
7En tout cas, soit que la faute n’ait été qu’une erreur de jeunesse vite pardonnée, soit que Fleury se fût très honorablement comporté, ses mérites se trouvant répercutés (et amplifiés ?) par un réseau déjà fort dense de relations (Bâville et les Lamoignon, sans oublier les inévitables dévotes – Mmes de Dangeau, de Chevreuse), le roi consent à rappeler son aumônier, l’exil ayant duré moins de deux ans (1688-1689). Sortie de l’enfer donc, mais le paradis est encore loin. Les dix années qui viennent, jusqu’à l’exaltation au siège de Fréjus, sont insignifiantes du point de vue public. Fleury est en panne. S’y ajoutent divers ennuis de santé, dont une opération de la fistule en janvier 168811 : premières atteintes de l’âge, comme Louis XIV un peu plus tôt (1686). Seul un voyage à Rome, effectué avec le cardinal de Janson à l’été 1690, vient offrir une agréable diversion à ces revers. C’est, semble-t-il, la seconde excursion transalpine du cardinal, la première se situant en 168512. Et, confirmation que la disgrâce essuyée en 1688-1689 n’était pas définitive, il obtient du roi l’abbaye cistercienne de La Rivour, dans le diocèse de Troyes, le 24 décembre 1691. Ce n’est pas encore l’évêché escompté, mais le bénéfice rapporte environ 8 000 livres, ce qui n’est déjà pas si mal.
8Las, la décennie 1690 se signale aussi par l’effritement du socle familial. L’aîné de la fratrie Fleury, Gabriel, baron de Pérignan, meurt le 16 avril 1693, sans enfant. S’ensuivent dix ans de contentieux pour régler les dettes du défunt. C’est chose faite en 1704 lorsque le troisième fils de Diane et Jean de Fleury, Henri, dit « M. de Prades », ressaisit l’héritage familial (outre l’office de trésorier de France légué jadis par Pierre-Moïse, les seigneuries de Dio, Valquières et Vernazobres et la baronnie de Pérignan). Mais le lignage semble frappé d’atonie. Après Joseph en 1694, Jean décède en 1698, lui aussi sans enfant. Henri mourra quant à lui le 12 mai 1713, en son château de Dio, faisant d’André-Hercule, son dernier frère encore vivant, son héritier universel, à charge pour lui de rendre « l’hérédité du testateur » à Jean-Hercule de Rosset de Rocozel, son neveu. Jean-Hercule est le fils de Marie de Fleury (1661-1720), sœur d’André-Hercule, et de Bernardin de Rosset de Rocozel. Hercule vient souligner la parenté avec le futur cardinal, le jeune homme étant son filleul. Notre Fleury exécutera fidèlement les dernières volontés d’Henri et transmettra l’héritage au fils de Marie. Nul ne le sait encore, mais ce choix s’avérera particulièrement heureux : sous les auspices du cardinal, Jean-Hercule sera fait marquis en 1724, duc et pair en 1736 (Pérignan et le marquisat de Rocozels étant érigés à cette occasion en duché de Fleury). L’intégration à la haute noblesse s’accompagnera d’une très brillante illustration ecclésiastique pour le lignage, les second et troisième de ses fils, Pierre-Augustin et Henry-Marie-Bernardin, devenant respectivement évêque de Chartres, et archevêque de Tours puis de Cambrai.
Notes de bas de page
1 Antonin Nompar de Caumont, comte puis duc de Lauzun. On peut éventuellement consulter les ouvrages suivants : La Force, 1913 ; Petitfils, 1987.
2 Ranchon, fol. 28.
3 Ibid., fol. 29.
4 Sur cet exemple de piété baroque et cyclothymique, voir Saint-Simon, 1983-1988, t. II, p. 473-474.
5 « Le Roi eut pour elle une estime, un goût, une amitié, que l’éloignement de Mme de Montespan ni l’extrême faveur de Mme de Maintenon ne purent émousser » (Saint-Simon, 1983-1988, t. II, p. 474).
6 Caylus, 1965, p. 67.
7 Ranchon, fol. 21.
8 Ibid., fol. 154.
9 Ibid., fol. 32.
10 Bonami, 1975, p. 38.
11 « En ce tems-là, l’abbé de Fleury, aumônier du Roi, et le marquis de Bréauté furent obligés de se faire faire brusquement la grande opération, et tout le monde en fut bien plus surpris de l’abbé Fleury, qui paroissoit avoir un corps très bien disposé, que du marquis de Bréauté, qui étoit fort gras, et fort plein d’humeurs » – en date du 5 juin 1688 (Sourches, 1882-1893, t. II, p. 172).
12 Ranchon situe en effet à cette date ce voyage que Fleury fit avec Bonsy. Voir également Verlaque, 1878, p. 6.
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