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  • Chapitre IX. Les attentes d’un fleuve
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Genèses d’un fleuve mythologique : entre la Lagoa Dourada et l’île Brésil Du Quint-Empire à l’Empire du Brésil, la capitalité du fleuve São Francisco Les « potentialités » d’un fleuve : l’invention républicaine du « fleuve de l’unité nationale » Quand l’attente crée des noyaux humains sur les rives du São Francisco Notes de bas de page

    Villes et histoire au Brésil

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre IX. Les attentes d’un fleuve

    p. 181-190

    Texte intégral Genèses d’un fleuve mythologique : entre la Lagoa Dourada et l’île Brésil Du Quint-Empire à l’Empire du Brésil, la capitalité du fleuve São Francisco Les « potentialités » d’un fleuve : l’invention républicaine du « fleuve de l’unité nationale » Quand l’attente crée des noyaux humains sur les rives du São Francisco Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans la mythologie grecque, il existe un fleuve appelé Alphée, fils du Titan Océan et de sa sœur Thétys. Ce fleuve, dont les eaux baignent une partie de la Grèce, est célèbre pour avoir servi à Hercule dans l’un de ses 12 travaux, lorsqu’il a dévié ses eaux pour nettoyer les écuries d’Augias. Mais ce n’est pas cette histoire qui m’intéresse ici : un beau jour (et l’on ne sait pas si c’était avant ou après les fameux travaux !), le fleuve est tombé amoureux de la nymphe Aréthuse, qui avait pris un bain dans ses eaux. Effrayée par le comportement du fleuve, Aréthuse décide de fuir en Sicile pour se cacher du Dieu-fleuve. Elle se place alors sous la protection d’Artémis qui, pour la cacher, la transforme en source d’eau. Mais le fleuve a été plus malin. Après que ses eaux se soient jetées en Méditerranée, Alphée s’est caché sous la mer et a continué jusqu’en Sicile, et plus précisément jusqu’à l’île d’Ortygie. Renaissant sous forme de fleuve, il est alors remonté jusqu’à la source d’Aréthuse pour unir ses eaux à celles de la nymphe1.

    2Un fleuve qui éprouve et suscite des sentiments, qui traverse la mer pour renaître sur une autre terre, et dont les eaux remontent le lit au lieu de le descendre… voici de belles métaphores pour nous aider à décrire le processus historique d’invention du fleuve São Francisco. Inventé entre le Portugal et le Brésil comme chemin liquide et colonne vertébrale de la colonie lusitanienne, il a ensuite été réinventé dans l’Empire et sous la República Velha comme « fleuve de l’unité nationale », avant de devenir un territoire de l’attente pour les migrants de la sécheresse en route vers São Paulo. À la fin du xxe siècle, il est encore une fois réinventé avec la construction de barrages et la possibilité de transposition de ses eaux.

    3Ces exemples prouvent qu’il est possible de raconter l’histoire du fleuve São Francisco à partir d’une histoire de l’attente2. Le fleuve São Francisco est le fruit de nombreuses attentes (géopolitiques et sociales) qui ont ensemencé l’imaginaire des pouvoirs publics et des populations riveraines. Mais l’espérance n’est pas la seule définition possible de l’attente (qui signifie aussi pause, arrêt). De ce point de vue, nous devons constater que les berges du São Francisco sont marquées par les pauses des hommes en déplacement qui, en remontant le fleuve, ont donné naissance aux premiers noyaux humains et, plus récemment, aux camps de migrants…

    4Je souhaite donc raconter, à partir de cette clé de lecture de l’attente, quelques temps forts de l’histoire du fleuve São Francisco.

    Genèses d’un fleuve mythologique : entre la Lagoa Dourada et l’île Brésil

    5Bien que découvert en 1501, ce n’est qu’en 1553 que le roi portugais Jean III a ordonné l’exploration des rives et de l’intérieur du fleuve São Francisco. Membre de cette expédition, le père João de Azpilcueta Navarro note dans une lettre datée du 24 juin 1555, qu’ils étaient allés « jusqu’à un fleuve à très bon débit appelé Pará qui, selon les informations des Indiens est le fleuve de Saint François, et qui est très large ». Pour ces premiers aventuriers, encore imprégnés d’un imaginaire médiéval, et considérant la conquête de l’Amérique comme la continuation de la Reconquête contre les musulmans, ce fleuve « à très fort débit […] et très large » rappelait les descriptions des fleuves de la Bible : les quatre fleuves qui baignent le jardin du Paradis.

    6L’abondance des fleuves bibliques est rapidement associée aux eaux du fleuve São Francisco. Vu sous ce prisme, il sera une voie d’accès à l’Éden, autrement dit, dans sa lecture protestante et sa naturalisation américaine, l’Eldorado.

    7Dans son História do Brasil (1627), frère Vicente do Salvador raconte qu’une expédition emmenée par Gabriel Soares de Sousa avait pour but, en 1590, « [d’]arriver au fleuve São Francisco et de le remonter jusqu’à la Lagoa Dourada, où on raconte qu’il prend sa source » (chap. xxiii). Et presque deux siècles et demi plus tard, en 1826, le botaniste et explorateur français Auguste de Saint-Hilaire a avoué après sa visite de la serra de Canastra que la source du fleuve São Francisco faisait encore débat : « C’est d’ailleurs de nos jours seulement qu’on commence à se faire une idée plus précise des sources du São Francisco. On croyait auparavant que ledit fleuve jaillissait d’un lac magnifique sur les bords duquel se trouvait la ville de Manoah3 » (en 1810, Robert Southey ignorait encore où commençait le fleuve). D’où la longue permanence de cette croyance de la localisation des sources à proximité d’une ville baignée par les eaux de la Lagoa Dourada, ville au nom mythique, Manoah.

    8Dans le même temps, cette Lagoa Dourada surgit dans la cartographie portugaise de la deuxième moitié du xvie siècle et du début du xviie, représentant le Brésil sur le continent américain sous forme d’île (cette lagune serait formée par la rencontre des eaux du fleuve de la Plata et du fleuve Tocantins – voir illustration no 15)4. Ainsi, associer le fleuve São Francisco à la ville de Manoah et à la Lagoa Dourada permet-il de l’inscrire dans une topographie édénique où ce dernier cristalliserait les espérances de vie éternelle et l’abondance5.

    Illustration 15. – Luís Teixeira. Carta do Atlântico, c. 1600.

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    9Un autre type de cartographie nous interpelle. Assumant délibérément un caractère scientifique, il transmet des informations surprenantes, comme la carte de Pierre van der Aa, datée de 1729 et intitulée « Le Brésil suivant les Observations de Messieurs de l’Académie Royale des Sciences, etc. Augmentée de Nouveau » (voir illustration no 16), qui indique : « Icy la Rivière St François se perd sous terre. » Une indication qui sera reprise dans différentes cartes, façonnant peu à peu un secret autour du cours de ce fleuve (peut-être pour rappeler le mythe du fleuve Alphée ?).

    Illustration 16. – Pierre van der Aa, « Le Brésil suivant les Observations de Messieurs de l’Académie Royale des Sciences, etc. Augmentée de Nouveau », 1729.

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    Du Quint-Empire à l’Empire du Brésil, la capitalité du fleuve São Francisco

    10Les qualités associées au São Francisco expliquent son choix fréquent, à partir de la fin du xviie siècle, pour accueillir de nouveaux projets impériaux. Par sa centralité et ses attributs spirituels, la capitalité du São Francisco portait l’espoir d’une renaissance politique.

    11C’est peut-être avec le père Vieira, qui avait prédit en 1659 l’avènement du Quint-Empire, que cette idée surgit pour la première fois. Nous savons que, pour Vieira, ce Quint-Empire se situait dans la totalité géographique de la Terre6. Quelques années plus tard, toutefois, le Portugais Pedro Rates Henequim (1680-1744) reprendra l’idée et situera désormais au Brésil la patrie adamique ou le Paradis, et plus précisément dans son intérieur traversé par le São Francisco. Henequim croyait que le « Paradis terrestre, où Adam a été créé, se trouve en Amérique sous la ligne équinoxiale et perpendiculaire au lieu où Dieu a son trône dans les Cieux7. » Pour preuve, le fait que « l’on trouve sur cette nouvelle terre tout ce que les Écritures disent de lui », comme « des fruits, des fleuves, et des délices ». C’est donc dans le paysage de ce fleuve qu’il veut installer le Quint-Empire.

    12Cette idée d’une capitalité du São Francisco ne disparaîtra plus. Il ne faut donc pas s’étonner que, peu de temps après l’arrivée de la Cour du Portugal au Brésil (1808), époque à laquelle on repensait la géopolitique de l’Empire portugais, elle revienne à l’ordre du jour. En 1813, le journaliste et diplomate Hipólito José da Costa soutenait dans le Correio Braziliense l’idée du déplacement du siège de la capitale du Brésil vers un point central, qui « se trouve à la source du fleuve São Francisco8 », décrivant « une situation comparable à l’image que nous nous faisons du Paradis terrestre ». Hipólito José da Costa joignait donc aux justifications de sa proposition (parfaitement fondée pour répondre aux défis du siècle) les qualités édéniques attribuées, dès la première moitié du xvie siècle, à la région des sources du São Francisco.

    13À l’époque de l’Indépendance, c’est José Bonifácio qui réfléchit à différents plans de réorganisation du Brésil, arguant lui aussi de la nécessité de déplacer le siège de la capitale aux alentours du fleuve São Francisco. Dans un premier temps, Bonifácio désigne le district de Paracatu (un affluent du São Francisco), puis il imagine un lieu sur le planalto central du pays, où les trois principaux fleuves brésiliens prennent leur source. La centralité est un argument de choix pour lui. Une ébauche de carte dessinée à la main par cet homme d’État imagine même ce que pourrait être le rôle centralisateur de cette nouvelle capitale, située entre les capitaineries de Bahia et de São Francisco (qui serait créée), et reliée au fleuve São Francisco par un canal qu’il faudrait construire (voir illustration no 17)9.

    Illustration 17. – Annotations manuscrites de José Bonifacio.

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    14Même s’ils ne sont pas étudiés, les projets de Bonifácio ont ouvert la porte à d’autres propositions qui ont vu le jour sous le second Empire, lorsque de nombreux hommes d’État, à l’image de l’historien et diplomate Varnhagen, élaborent des plans de réorganisation administrative de l’Empire, avec une capitale située sur les berges du São Francisco10.

    15Cette invention de la capitalité du São Francisco illustre bien la singularité des relations que le Brésil colonial a tissé avec ce fleuve (et plus précisément avec la région de ses [ou sa] source[s]), défini comme le locus de l’espérance et de la renaissance. Au moment de l’Indépendance, les autorités coloniales lui ont reconnu cette qualité.

    Les « potentialités » d’un fleuve : l’invention républicaine du « fleuve de l’unité nationale »

    16Les explorations officielles du São Francisco ont commencé en 1852, avec l’expédition de l’ingénieur allemand Halfeld, suivi de celle de l’ingénieur français Liais (1864), du géologue canadien Charles Frederick Hartt (1870), et de l’ingénieur nord-américain William Milnor Roberts (1879 – avec le rôle prééminent de Theodoro Sampaio). Si les récits de ces expéditions décrivent une géographie fragmentée et hétérogène, ils insistent aussi sur les grandes potentialités du São Francisco sur sa partie navigable (à partir de Pirapora11), surtout après des travaux de canalisation des eaux pour contourner les chutes de Paulo Afonso, qui permettraient aux bateaux d’atteindre la mer. Comme le reconnaît le député Alencar Aripe en 1873, « quiconque pose les yeux sur la géographie de notre pays doit admettre que ce fleuve devait aller jeter ses eaux en des lieux bien différents de ceux où son cours se termine12 ».

    17Ces attentes ont été si marquantes que l’Empereur a appelé, en 1872, à la création d’une nouvelle province pour le fleuve São Francisco. Dans son discours devant la Chambre des députés au début de l’année 1873, le ministre de l’Empire, João Alfredo Corrêa de Oliveira, affirmait que la création de cette province « amènerait la vie, le mouvement, et la civilisation à une vaste région reculée du territoire national qui recèle en son sein les germes les plus prospères d’une grandeur future. Il n’est pas difficile de calculer ce que peut devenir dans un avenir pas si lointain une province établie dans la vaste vallée du São Francisco, dont la magnificence et la fertilité sont bien connues, suscitant l’excitation et l’admiration des voyageurs et de tous ceux qui l’ont explorée et étudiée13 ». Même si ce projet impérial n’a jamais été mis en œuvre, il a été cartographié (voir illustration no 18), et il est la preuve de la force de la représentation d’un fleuve capable d’irradier la vie à l’intérieur du pays, et d’apporter ses bienfaits à tout le Brésil (nombreux étaient ceux qui le comparaient alors au Mississipi aux États-Unis, ou à la Volga en Russie, sans parler du Nil en Égypte).

    Illustration 18. – Projet de réorganisation territoriale de l’Empire par Augusto Fausto de Souza (1880).

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    18Sans trop exagérer, on peut considérer que, au moins jusqu’à la fin des années 1920, les autorités républicaines ont oublié la région du fleuve São Francisco dans leurs projets de réorganisation territoriale. C’est dans ce contexte d’oubli politique que les chercheurs vont contribuer à réhabiliter le rôle de ce fleuve dans l’histoire du Brésil en le surnommant « fleuve de l’unité nationale14 ». À ce sujet, Vicente Licínio Cardoso s’est distingué en attribuant à Euclides da Cunha « la paternité de la découverte15 » du rôle du São Francisco pour la formation nationale du Brésil, « unificateur ethnique, long trait d’union entre deux sociétés qui ne se connaissaient pas16 ». Mais c’est surtout lui, dans des textes écrits jusqu’à la fin des années 1920, et réunis dans une publication posthume en 1933, qui présente « la fonction historico-géographique du São Francisco [de] maintenir l’unité territoriale de la patrie17 » : « cette union intérieure tissée par le grand fleuve, la base première qui a permis postérieurement, au sud et au nord, l’expansion de notre unité politique, au sein de l’Empire, depuis les plaines du Rio Grande jusqu’aux immenses et formidables landes de l’Amazonas18 ». Cette invention du « fleuve de l’unité nationale », expression reprise par plusieurs chercheurs brésiliens, servira non seulement à qualifier le résultat d’un processus historique, mais également à insister sur les potentialités toujours vives de ce fleuve pour l’avenir d’un pays continent, désireux de valoriser les richesses de son intérieur.

    19D’ailleurs, au moment du choix définitif du site de construction de la nouvelle capitale du pays, au début des années 1950, sa proximité avec la région des sources du São Francisco sera clairement revendiquée19. De la même manière, on peut penser que ce rôle unificateur potentiel attribué au São Francisco sert de toile de fond à diverses propositions de transposition de ses eaux, entre le début du xixe siècle et nos jours.

    Quand l’attente crée des noyaux humains sur les rives du São Francisco

    20Mais cette attente, dont j’ai parlé dans l’introduction, n’a pas seulement l’espoir ou l’espérance comme définition. On doit également la considérer comme une pause, un arrêt. Et nous pouvons justement reprendre cette acception pour mieux comprendre la manière dont ont surgi certains noyaux humains sur les rives du São Francisco, où les pauses dans les déplacements des hommes ont donné naissance à des formes architecturales spécifiques.

    21On peut citer, en premier lieu, les pousos des tropeiros, puisque le bassin du São Francisco était une vaste zone d’élevage de bétail : quelques villes baignées par le fleuve ont un passé de pouso. En outre, la présence de rapides et autres chutes qui marquent le long parcours du fleuve ont incité certains hommes à s’installer dans les alentours, pour profiter des ressources de ces lieux de transbordement. C’est le cas de Pirapora, où l’ingénieur Halfeld a commencé son inspection en 1852. Il écrit que le port de Pirapora est installé « à côté des rapides, où tous les bras se réunissent ». Et de décrire la vie au bord de cette chute d’eau : « certains navigateurs téméraires descendent leurs canoës chargés de vivres, de tabac, et autres marchandises ; d’autres les déchargent avant les rapides, et descendent avec les embarcations vides, les traînant sur les pierres jusqu’au port de Pirapora. Pour monter, c’est le même système, ils chargent les canoës au-dessus de la chute ». Halfeld explique encore que Pirapora possède « 30 à 35 petites maisons couvertes d’herbes ou de paille de cocotiers, habitées par des pêcheurs et leurs familles qui s’occupent de pêcher le poisson, et de le faire sécher sur des cordes. Ils le vendent ensuite aux tropeiros qu’ils vont chercher20 ».

    22Nous pouvons également citer l’exemple de Juazeiro, pouso de tropeiros installé sur un point de franchissement du fleuve (appelé « passage nouveau21 ») pour les troupeaux empruntant le chemin entre le Piauí ou le Maranhão et le Recôncavo de Bahia : au début du xixe siècle, les voyageurs allemands Spix et Martius ont estimé à 20 000 têtes annuelles le trafic sur le « Passage de Juazeiro ». À la même époque, Aires de Casal présentait l’arraial qui était né du pouso comme « un des passages les plus fréquentés de Bahia vers le Piauí22 », reconnaissant, cependant, qu’il est « plus célèbre qu’important » (environ à 200 personnes pour 50 maisons, selon les estimations de Spix et Martius).

    23Si certains de ces povoados sont nés de ce besoin de nourrir ou d’héberger les voyageurs et les tropeiros lorsqu’ils faisaient halte sur la berge du fleuve pour passer la nuit avant un transbordement, la lecture d’une carte du fleuve São Francisco révèle d’autres formes architecturales nées de l’attente des hommes en déplacement : les établissements destinés à accueillir les victimes et les migrants de la sécheresse. À partir de la fin du xixe siècle, plusieurs dizaines de milliers d’hommes, de femmes, et d’enfants ont quitté le Nordeste, empruntant le long chemin liquide du São Francisco vers São Paulo.

    24Et ces déplacements créent des temps et des lieux d’attente. Dans son roman Les chemins de la faim, Jorge Amado, qui a visité la région en 1942, raconte la vie des migrants le long du São Francisco23, en décrivant les territoires de l’attente qui les accueillent durant leur migration : le camp de migrants de Juazeiro, où les familles attendent le bateau pour remonter le São Francisco, le pont du navire, et Pirapora, la ville-port en amont du São Francisco, d’où part le train pour São Paulo, la ville lumière que veulent rejoindre tous ces migrants. L’arrivée à Juazeiro est vécue comme l’ouverture d’un temps de résurrection pour ces familles qui venaient de parcourir à pied, sur des centaines de kilomètres, les chemins de faim, au milieu d’une végétation hostile et sous un soleil brûlant. « Le fleuve, avec ses eaux murmurantes, couleur de terre, semblait élever une frontière entre le passé et le présent24. » Le São Francisco est un objet de fascination pour ces migrants en attente. Ses eaux abondantes les introduisent dans un univers magique dont seules les images bibliques du lait et du miel peuvent rendre compte25. Au bout du fleuve, à Pirapora, pas de camp, mais des pensions peu chères pour migrants, et surtout, passage obligé pour l’obtention d’un sauf-conduit pour São Paulo, le centre d’émigration, avec des examens médicaux obligatoires pour les candidats au départ.

    25Les temps d’attente qui ponctuent le long et lent déplacement de ces familles laissent des traces durables dans le territoire du São Francisco, avec l’apparition de camps, de centres d’émigration, sans oublier les navires de transport d’émigrants (voir illustration no 19).

    Illustration 19. – Plan pour la construction d’hôtelleries destinées à porter assistance à la migration de travailleurs nationaux, s. d.

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    ⁂

    26Cette réflexion demeure inachevée : parce que l’histoire de l’attente est comme celle de ce fleuve, toujours vive ; parce qu’elle ne prend pas en compte la question de l’espérance des populations riveraines, pêcheurs, rameurs, communautés quilombas ou indiennes ; parce que le débat actuel sur la transposition des eaux remet à l’ordre du jour un discours et un imaginaire où l’espérance se mêle à l’attente ordinaire. L’histoire du São Francisco peut ainsi être conçue comme celle de la jonction d’une vision mythologique de l’espace, locus d’une renaissance possible, et d’une vision mystique du temps, où peut avoir lieu une résurrection ou rédemption.

    27Au long du cours majestueux de ce fleuve, l’articulation entre déplacement et attente, des Hommes et des formes, n’a pas seulement créé des dispositifs architecturaux, elle a également imprimé à l’imaginaire une orientation originale. Il suffit de citer le cas des populations riveraines vivant dans l’attente angoissée de la disparition de leur ville après la construction d’un barrage (comme cela a été le cas pour Remanso et Pilão Arcado). Cette attente renvoie à l’espérance millénaire de voir le sertão se changer en mer. Il suffit également de citer, tout au long des 2 800 km baignés par les eaux de ce fleuve maître de la vie des hommes et des terres, la permanence précaire de villes abandonnées, comme le souvenir effacé des campos da seca, témoins fragiles d’un monde perdu, où tant d’attentes et d’espoirs se sont essoufflés. Mais notre devoir d’historien ne serait-il justement pas de les faire sortir de l’oubli ?

    Notes de bas de page

    1 Roger Caillois, Le fleuve Alphée, Paris, Gallimard, 1978.

    2 Sur l’histoire de l’attente, voir : Laurent Vidal, « Pour une histoire sociale de l’attente », in Laurent Vidal, Mazagão, la ville qui traversa l’Atlantique, Paris, Aubier, 2005, p. 275-282 ; Laurent Vidal et Alain Musset (dir.), Sociétés, mobilités, déplacements. Les territoires de l’attente, op. cit.

    3 Robert Southey, History of Brazil, partie I, Londres, Longmann/Hurst/Rees, 1810, p. 534-535.

    4 Francisco Roque de Oliveira, « A “Ilha Brasil” de Jaime Cortesão: ideias geográficas e expressão cartográfica de um conceito geopolítico », Biblio 3W. Revista Bibliográfica de Geografía y Ciencias Sociales, vol. 22, no 1.191, Barcelone, Universidad de Barcelona, 25 février 2017.

    5 Voir à ce sujet Maria de Fátima Costa, História de um país inexistente. O Pantanal entre os séculos XVI e XVIII, São Paulo, Estação Liberdade/Kosmos, 1999, notamment le chapitre « Xarayes », p. 129-176.

    6 P. António Vieira, « Esperanças de Portugal. Quinto Império do Mundo », Obras Escolhidas, vol. 4, Lisbonne, Éd. Sá da Costa, 1952, p. 1-96.

    7 Pedro Rates Henequim cité in Plínio Freire Gomes, Um herege vai ao Paraíso: cosmologia de um ex-colono condenado pela Inquisição (1640-1744), São Paulo, Cia. das Letras, 1997, p. 111.

    8 Hipólito José da Costa, « A questão da capital », Correio Braziliense, 1813, cité in Laurent Vidal, De Nova Lisboa à Brasília. L’invention d’une capitale, op. cit., p. 42.

    9 José Bonifácio, « Mappa do São Francisco », IHGB, Lata191, portefeuille 78.

    10 Sur les projets de Bonifácio et Varnhagen, voir Laurent Vidal, De Nova Lisboa a Brasília, a invenção de uma capital (séculos XIX-XX), op. cit., chap. ii et iii. Voir également : Manoel Fernandes de Souza Neto, Planos para o Império: os planos de viação do Segundo Reinado, São Paulo, Alameda, 2012.

    11 Voir Elizabeth W. Kiddy, « O rio São Francisco: geografia e poder na formação da identidade nacional brasileira no século XIX », Revista de Desenvolvimento Económico, Salvador BA, Ano XII, décembre 2010, p. 22-29 ; Vanessa M. Brasil, « O rio São Francisco. Base física da unidade territorial do Império », Revista Mosaico, vol. 1, no 2, juillt-décembre 2008, p. 133-142.

    12 Discours du député Alencar Araripe, Anais da Câmara dos Snrs deputados, 17 mai 1873, cité in Elizabeth W. Kiddy, art. cité, p. 23.

    13 Discours du ministre de l’Empire, João Alfredo Corrêa de Oliveira, Anais da Câmara dos Snrs deputados, 2 janvier 1873, cité in Elizabeth W. Kiddy, art. cité, p. 26.

    14 Sur cette question, voir Orlando M. Carvalho, O rio da unidade nacional: o São Francisco. São Paulo/Rio de Janeiro/Recife, Companhia Editora Nacional, 1937.

    15 Vicente Licínio Cardoso, À margem da história do Brasil, São Paulo, Editora Nacional, 1979, p. 132.

    16 Euclídes da Cunha, Os Sertões, Rio de Janeiro, Ediouro, 1986, p. 86.

    17 Vicente Licínio Cardoso, À margem da história do Brasil, op. cit., p. 44-45.

    18 Ibid., p. 50.

    19 Voir Laurent Vidal, De Nova Lisboa a Brasília, a invenção de uma capital (séculos XIX-XX), op. cit., chap. v et vi.

    20 Relatório concernente a exploração do rio São Francisco desde a cachoiera de Pirapora até o oceano pelo engenheiro Fernando Halfeld, Rio de Janeiro, Leonardo Rensburg, 1860, p. 3.

    21 Von Spix et Von Martius, Através da Bahia, São Paulo, Cia Editora Nacional, 1938 (1820), p. 360.

    22 Manuel Aires de Casal, Corografia Brasílicia ou relação histórico-geográfica do Reino do Brazil, t. II, Rio de Janeiro, Na Impressão Régia, 1817, p. 242.

    23 Voit à ce sujet notre article : « Seara vermelha: homens em deslocamento, homens em espera no Nordeste dos anos 1930 », Revista Porto, 3(2), 2013, p. 2-16.

    24 Jorge Amado, Les Chemins de la faim, Paris, Messidor, 1987 (1946), p. 134.

    25 Ibid., p. 129.

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    1 Roger Caillois, Le fleuve Alphée, Paris, Gallimard, 1978.

    2 Sur l’histoire de l’attente, voir : Laurent Vidal, « Pour une histoire sociale de l’attente », in Laurent Vidal, Mazagão, la ville qui traversa l’Atlantique, Paris, Aubier, 2005, p. 275-282 ; Laurent Vidal et Alain Musset (dir.), Sociétés, mobilités, déplacements. Les territoires de l’attente, op. cit.

    3 Robert Southey, History of Brazil, partie I, Londres, Longmann/Hurst/Rees, 1810, p. 534-535.

    4 Francisco Roque de Oliveira, « A “Ilha Brasil” de Jaime Cortesão: ideias geográficas e expressão cartográfica de um conceito geopolítico », Biblio 3W. Revista Bibliográfica de Geografía y Ciencias Sociales, vol. 22, no 1.191, Barcelone, Universidad de Barcelona, 25 février 2017.

    5 Voir à ce sujet Maria de Fátima Costa, História de um país inexistente. O Pantanal entre os séculos XVI e XVIII, São Paulo, Estação Liberdade/Kosmos, 1999, notamment le chapitre « Xarayes », p. 129-176.

    6 P. António Vieira, « Esperanças de Portugal. Quinto Império do Mundo », Obras Escolhidas, vol. 4, Lisbonne, Éd. Sá da Costa, 1952, p. 1-96.

    7 Pedro Rates Henequim cité in Plínio Freire Gomes, Um herege vai ao Paraíso: cosmologia de um ex-colono condenado pela Inquisição (1640-1744), São Paulo, Cia. das Letras, 1997, p. 111.

    8 Hipólito José da Costa, « A questão da capital », Correio Braziliense, 1813, cité in Laurent Vidal, De Nova Lisboa à Brasília. L’invention d’une capitale, op. cit., p. 42.

    9 José Bonifácio, « Mappa do São Francisco », IHGB, Lata191, portefeuille 78.

    10 Sur les projets de Bonifácio et Varnhagen, voir Laurent Vidal, De Nova Lisboa a Brasília, a invenção de uma capital (séculos XIX-XX), op. cit., chap. ii et iii. Voir également : Manoel Fernandes de Souza Neto, Planos para o Império: os planos de viação do Segundo Reinado, São Paulo, Alameda, 2012.

    11 Voir Elizabeth W. Kiddy, « O rio São Francisco: geografia e poder na formação da identidade nacional brasileira no século XIX », Revista de Desenvolvimento Económico, Salvador BA, Ano XII, décembre 2010, p. 22-29 ; Vanessa M. Brasil, « O rio São Francisco. Base física da unidade territorial do Império », Revista Mosaico, vol. 1, no 2, juillt-décembre 2008, p. 133-142.

    12 Discours du député Alencar Araripe, Anais da Câmara dos Snrs deputados, 17 mai 1873, cité in Elizabeth W. Kiddy, art. cité, p. 23.

    13 Discours du ministre de l’Empire, João Alfredo Corrêa de Oliveira, Anais da Câmara dos Snrs deputados, 2 janvier 1873, cité in Elizabeth W. Kiddy, art. cité, p. 26.

    14 Sur cette question, voir Orlando M. Carvalho, O rio da unidade nacional: o São Francisco. São Paulo/Rio de Janeiro/Recife, Companhia Editora Nacional, 1937.

    15 Vicente Licínio Cardoso, À margem da história do Brasil, São Paulo, Editora Nacional, 1979, p. 132.

    16 Euclídes da Cunha, Os Sertões, Rio de Janeiro, Ediouro, 1986, p. 86.

    17 Vicente Licínio Cardoso, À margem da história do Brasil, op. cit., p. 44-45.

    18 Ibid., p. 50.

    19 Voir Laurent Vidal, De Nova Lisboa a Brasília, a invenção de uma capital (séculos XIX-XX), op. cit., chap. v et vi.

    20 Relatório concernente a exploração do rio São Francisco desde a cachoiera de Pirapora até o oceano pelo engenheiro Fernando Halfeld, Rio de Janeiro, Leonardo Rensburg, 1860, p. 3.

    21 Von Spix et Von Martius, Através da Bahia, São Paulo, Cia Editora Nacional, 1938 (1820), p. 360.

    22 Manuel Aires de Casal, Corografia Brasílicia ou relação histórico-geográfica do Reino do Brazil, t. II, Rio de Janeiro, Na Impressão Régia, 1817, p. 242.

    23 Voit à ce sujet notre article : « Seara vermelha: homens em deslocamento, homens em espera no Nordeste dos anos 1930 », Revista Porto, 3(2), 2013, p. 2-16.

    24 Jorge Amado, Les Chemins de la faim, Paris, Messidor, 1987 (1946), p. 134.

    25 Ibid., p. 129.

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