« Un intermède de poésie pour [se] délasser un peu l’esprit » ?
Les affaires de l’État dans l’écriture poétique de Jacques Davy du Perron
p. 29-40
Texte intégral
1« Un intermède de poésie » est l’expression utilisée par Du Perron dans une lettre adressée au chancelier Bellièvre en 1602, dans laquelle il lui explique ainsi le temps qu’il consacre alors à la traduction d’une partie de l’Énéide1 :
« Comme les comédiens font des intermèdes de musique entre les actes, ainsi, entre les actes de théologie2, je me suis dispensé de faire un intermède de poésie pour me délasser un peu l’esprit, qui a été de tourner la tempête de l’Énéide de Virgile en vers françois3. »
2L’excuse, non pas tant du loisir, mais d’un repos nécessaire ici entre des travaux qui seraient donc plus sérieux n’est pas exceptionnelle sous la plume de ceux qui exercent des charges publiques, l’écriture poétique nécessitant alors une justification pour s’afficher. Du Perron la présente à Bellièvre comme une récréation, une pause, donc comme une activité plaisante certes, mais peu valorisée, c’est un intermède (outre qu’il faudrait peut-être s’interroger sur la comparaison avec les comédiens).
3Une autre anecdote, connue, sera rapportée par Charles Perrault, dans le premier tome des Hommes illustres, qui met en scène Du Perron dans un dialogue avec le roi Henri IV. Un jour, Henri IV ayant demandé à Du Perron s’il faisait toujours des vers, celui-ci répondit qu’il « avait quitté cet amusement depuis que sa Majesté lui avoit fait l’honneur de l’employer dans ses affaires ». Il aurait ajouté « qu’il ne falloit pas que personne s’en meslast après un certain Gentilhomme de Normandie habitué en Provence nommé Malherbe, qui avait porté la Poésie Françoise à un si haut point de perfection, qu’il n’estoit pas possible d’en approcher ». Cette conversation avait eu lieu vers la fin de 1600 ou le commencement de 16014.
4Reprise de la Vie de Monsieur de Malherbe rédigée par Racan et imprimée pour la première fois en 1672, cette historiette, où Perrault use du conditionnel pour le commentaire sur Malherbe, et qui se trouve d’ailleurs dans les pages que Perrault consacre à celui-ci, dit deux choses, et deux choses qui semblent contradictoires. Le début de la conversation, supposée avoir eu lieu fin 1600 ou début 1601, donc avant la lettre adressée à Bellièvre, confirme que l’exercice de la poésie, tel qu’exprimé par Du Perron, est un divertissement, un « intermède » ou un « amusement », qu’il a abandonné pour s’occuper des affaires de l’État et du service du roi qui le lui a demandé. La poésie serait bien, selon ces deux expressions de Du Perron, un passe-temps, récréatif pour se reposer des sujets sérieux, ou un passe-temps à défaut de mieux, c’est-à-dire les affaires du royaume. Les deux propos, la lettre à Bellièvre et le début de l’échange avec le roi, tel qu’il est mis en scène dans le portrait fait par Perrault, sans précision quant à la source, sont donc cohérents. En revanche, la suite de l’anecdote rapportée par Perrault l’est moins : l’introduction de la figure de Malherbe, posée comme exemple d’excellence poétique, sous-entend que la poésie est un art, avec des degrés de réussite, et que l’amateurisme n’y aurait pas sa place. Il faut être excellent ou ne pas composer en vers. Malgré cette contradiction, les deux anecdotes posent néanmoins la poésie en dehors des activités publiques dans la vie de Du Perron, elle reste une écriture hors des affaires publiques, qu’elles soient théologiques, comme dans la lettre à Bellièvre, ou politiques dans l’échange avec Henri IV. L’écriture poétique serait donc du côté du loisir, choisi, dans les temps laissés libres par ses charges politiques et religieuses.
5Du Perron s’était plus longuement exprimé sur la place de la poésie et la fonction du poète dans l’Oraison funèbre sur la mort de Ronsard, prononcée en 1586 au collège de Boncourt, alors qu’il était au début de sa carrière et qu’il était lecteur du roi auprès d’Henri III, oraison qui fut publiée à la suite, dans une version plus longue, dans les Œuvres de Ronsard, puis reprise, remaniée et publiée en 1590, et enfin encore avec des corrections en 1611. Selon le discours de l’Oraison, la vocation poétique de Ronsard n’est pas originelle, malgré le bon accueil reçu par ses premiers vers ; elle est présentée comme une alternative à une carrière à la cour, initialement souhaitée par Ronsard, mais rendue impossible par la surdité dont il souffrait. La solitude parmi les autres à laquelle le contraint son infirmité est cependant, dans l’oraison de Du Perron une grande faveur du Ciel pour l’exercice de sa profession, « car il n’y a point d’objects qui destournent tant l’esprit de l’imagination et de la contemplation, que ceux de l’ouye, ni qui soyent plus contraires aux inventions et aux conceptions poétiques5 ».
6La retraite, forcée par la surdité, mais utile à l’écriture poétique, pose celle-ci hors du monde, hors de la sphère publique, du moins pour sa composition, pour son origine et pour le poète selon ces propos. Mais la poésie elle-même, une fois les vers composés, ne demeure pas en dehors de la vie et des événements du royaume, bien au contraire même quand les circonstances le nécessitent, notamment quand il s’est agi, pour Ronsard, de défendre la religion catholique face aux protestants et aux cantiques faits par ceux-ci :
« La nouveauté du subject, lequel ils n’avoient point encores veu traitter en un tel genre d’escripture, jusques à tant que ce grand Ronsard prenant en main les armes de sa profession, c’est-à-dire le papier et la plume, afin de combattre ces nouveaux écrivains6. »
7Hors du monde pour son écriture et le travail de composition, qui nécessitent solitude et contemplation, la poésie revient pourtant dans le monde lors de sa diffusion bien sûr, mais aussi comme forme d’action politique, avec les moyens qui lui sont propres. La poésie n’est alors plus un divertissement, mais bien partie prenante ici des affaires de l’État.
8L’opposition, ou la discrimination temporelle et fonctionnelle, entre des charges publiques et l’écriture poétique n’est donc pas si tranchée à la lecture de ces trois positions de Du Perron, à l’instar d’ailleurs des discours qui se tiennent en général sur la poésie dans cette période où la polygraphie est fréquente, notamment pour ceux qui détiennent des charges ou qui participent, d’une façon ou d’une autre, à la vie de la cour et au service du royaume. La poésie accompagne, chronologiquement, toute la carrière de Du Perron, et pas seulement comme il le prétend comme délassement. La frontière qu’il pose dans la lettre adressée à Bellièvre entre ses différentes activités est finalement bien poreuse si l’on considère l’ensemble de ses écrits poétiques, et s’il faut poser une différence entre affaires publiques et écriture de loisir, on peut se demander si la ligne de partage ne se situe peut-être pas tant entre une écriture en vers et les autres types de textes ou actions, qu’à l’intérieur même de sa pratique poétique.
Une poésie politique
9Les débuts de Du Perron à la cour se sont rapidement faits grâce à ses compétences lettrées et à son érudition. Remarqué aux États généraux de Blois en 1576 pour sa capacité de mémorisation assez exceptionnelle et son éloquence, il devient lecteur du roi grâce à une recommandation de Desportes, auquel il dédie d’ailleurs l’impression de l’Oraison funèbre sur la mort de Ronsard ; et ses compétences lettrées sont largement mises en œuvre tout au long de sa vie à la cour et dans ses fonctions ecclésiastiques. À la fin de sa carrière, et si l’on considère les Diverses Œuvres, qui furent publiées de façon posthume mais auxquelles il avait beaucoup travaillé pendant ses dernières années, la poésie occupe une place mineure par rapport aux autres écrits, qu’ils aient été publiés ou non de son vivant7. Outre que les poésies sont réunies à la toute fin des Œuvres, ce qui suppose, et instaure, une certaine hiérarchie entre les différents textes, leur volume est infiniment moindre que celui des textes en prose (religieux ou politiques). Le « Discours sommaire de la vie et trespas de l’illustrissime Cardinal Du Perron » qui ouvre les Diverses Œuvres parle d’ailleurs, après avoir cité ses principaux écrits, des « autres textes en prose et en vers ». Les œuvres en prose (harangues, discours, lettres, controverses ou autres) sont paginées de 1 à 1104, alors que les poésies, qui font l’objet d’une foliotation différente, couvrent les pages 1 à 117, le rapport étant pratiquement d’un dixième. S’il ne dit rien, en soi, sur l’importance ou la préférence que Du Perron portait à l’un ou l’autre mode d’écriture, il témoigne nécessairement d’un moindre investissement en termes de temps passé pour l’écriture poétique. Les poésies, dont le classement reprend pour l’essentiel celui de la section consacrée à Du Perron dans Les Delices de la poésie françoise ou dernier recueil des plus beaux vers de ce temps du libraire Toussaint Du Bray de 1620, comportent aussi quelques pièces qui n’avaient pas été jusqu’alors imprimées. Les poésies religieuses sont données en premier, suivies des pièces encomiastiques pour le roi et son entourage, puis les poésies lyriques, les pièces funèbres, à nouveau quelques stances religieuses et celles sur la mort de Marie Stuart. Cet ordonnancement générique marque aussi la distinction qui peut être faite entre des poèmes qui témoignent d’une écriture politique, ou tout moins inscrite dans la vie publique du royaume, et des poésies moins ancrées dans le cours événementiel comme les poésies lyriques et les paraphrases de psaumes8. Selon cette répartition, douze sont des pièces d’éloge ou des vers funèbres adressés au roi, à l’entourage royal ou à des grands du royaume (en fait essentiellement le duc Anne de Joyeuse), donc des textes inscrits dans la vie publique. Si l’on raisonne en nombre de vers, la part de cette poésie qui peut être qualifiée rapidement de politique est plus importante, les textes d’éloge de Du Perron étant longs, voire très longs par rapport, par exemple, aux poésies lyriques.
10Sans analyser l’ensemble des pièces encomiastiques de Du Perron, je prendrai ici deux exemples montrant bien l’intrication du fait politique dans certaines de ses poésies, une intrication au sein même de l’écriture, dans le texte lui-même bien sûr, mais aussi dans leur réception, leur circulation. Le premier texte est L’Ombre de Monsieur l’Admiral de Joyeuse, sous le nom de Daphnis, parlant au Roy, très longue pièce de 560 vers, composée en l’honneur du duc Anne de Joyeuse, mort le 20 octobre 1587 à la bataille de Coutras, où il commandait l’armée royale face aux troupes d’Henri de Navarre. Au-delà des liens personnels entre Joyeuse et Du Perron (qui écrivit également un tombeau pour la mort de celui-là mais qui ne sera imprimé que dans les Diverses Œuvres), le poème lui a été commandé par le roi. Les stances de Du Perron s’inscrivent dans un dispositif plus large voulu par le souverain. Comme le note Pierre de L’Estoile dans son journal en date d’octobre 15879, une campagne d’écriture fut lancée à l’instigation du roi, à la suite du décès de Joyeuse « en l’honneur de sa memoire et recommandation de sa valeur, furent faits et divulgués à Paris et à la cour plusieurs et divers Epitaphes, Tombeaux, Discours, Regrets funèbres et Lamentations », et il cite les noms de Desportes, Baïf et Du Perron. Ces textes accompagnent les obsèques, organisées par le roi et dont la magnificence dépasse ce qui était attendu pour une personne de son rang10. Car, au-delà de la relation personnelle entre Henri III et son favori, la mort de Joyeuse constituait un événement politique majeur et désastreux pour le parti du roi. Sa mort sur les champs de Coutras signifiait aussi, et surtout, la lourde défaite des troupes royales face aux armées protestantes, après une série de victoires contre celles-ci, et donc un éventuel retournement des rapports de force, d’autant que la défaite avait occasionné un nombre considérable de morts parmi la noblesse catholique qui servait dans les armées royales. Texte de circonstance, né d’une commande royale, les stances réduisent pourtant l’énonciation en une scène fictive, certes fortement référentielle, centrée sur deux personnages (Daphnis pour Joyeuse et Aristée pour Henri III), dans une relation privée, qui met en exergue l’amitié qui les liait plus que leurs actions au service du royaume. Mais cette fiction versifiée d’un événement public, et bien réel, devait néanmoins être lue, dans son intention, comme une action politique. Et pourtant, il semble, d’après les critiques rapportées par Pierre de L’Estoile dans son journal, que les stances de Du Perron aient échoué quant au but qui leur était assigné dans la campagne d’écriture voulue par le roi. Les commentaires sur la pièce de Du Perron portent davantage sur le caractère littéraire des stances, que sur leur propos ou action politique, et sont visés par la critique les éloges funèbres en tant que pratique scripturaire, les poètes étant accusés d’être des parasites des défunts dont ils tirent profit par leurs vers. Les stances d’éloge de Du Perron, extrêmement construites, travaillées (et poétiquement réussies) sont de fait très problématiques dans le texte lui-même puisque le roi, qui ne peut normalement que recevoir des éloges, prononce lui-même la louange de celui qui commandait son armée (et qui dépendait donc directement de lui), un commandant qui a perdu, et lourdement, la bataille, et dans les termes d’une amitié personnelle très vive. Il faut que ce soit Daphnis (donc Joyeuse) qui rappelle à son prince ses devoirs de souverain à l’égard de son royaume et de ses sujets et qui lui conseille de modérer sa douleur d’homme pour exercer pleinement et dignement sa fonction royale. La représentation du roi est ainsi très ambiguë dans les stances, le personnage désignant Henri III apparaissant soumis à ses passions, à sa douleur et même à un désir de vengeance clairement exprimé dans quelques vers11.
11Le second exemple que j’examinerai rapidement sont les stances composées lors de la mort de Marie Stuart. Princesse catholique dans un royaume où la religion d’État a fait scission avec Rome, apparentée aux Guise, son exécution sur ordre d’Élisabeth Ire en février 1587 eut un retentissement particulier dans le royaume, sa mort étant largement exploitée par le parti des Guise – qui fait de la reine d’Écosse une figure de martyre –, exploitée donc à l’encontre des protestants, et notamment d’Henri de Navarre. Il s’en suivit une bataille d’écrits entre les deux partis catholique et réformé, dont Pierre de l’Estoile se fait l’écho dans son journal en date de mars 1587 :
« Cependant les pasquils, placcards, tombeaux et discours sur ceste mort, voloient à Paris et partout, et s’y semoient selon l’affection et passion des partis. Entre lesquels j’ai recueilli ceux qui suivent, desquels le premier fut affiché aux portes de l’eglise de Nostre Dame de Paris, le jour de la solennité du service12. »
12En exemple de la récupération de la mort de Marie Stuart par les partis et de la campagne de discours, L’Estoile cite, entre autres, un texte du poète huguenot Du Bartas, commençant par : « Claire perle du Nort, guerriere dont Mars / Continue à cherir les muses et les arts […] », appartenant initialement à La Seconde Semaine publiée en 1584, mais un texte qui est actualisé et recyclé comme discours polémique par la réponse qui lui donnée par un texte catholique, anonyme, et cité par Pierre de L’Estoile dans son journal. Le poème catholique reprend, pour le renverser, le texte de Du Bartas, en usant du même rythme, de la même construction, les deux premiers vers étant : « Quel sang pourpré nouveau esclatte sur mes yeux ? / Quel noble esprit, d’un coup, s’est fait bourgeois des Cieux13 ? » Et la suite de la pièce fonctionne entièrement sur le décalque inversé, vers à vers, du texte de Du Bartas. Dans la série des pièces citées par L’Estoile, juste avant le texte de Du Bartas, et après différentes pièces en latin et en français, le journal reproduit les stances de Du Perron, commandées par le roi et commençant par : « Ce prodige qui porte au front deux diademes […]. » La pièce rappelle les liens de Marie Stuart avec la France :
François, œil de la France, et son astre propice,
Nouvel ange des cieux promt à nostre secours,
Contemple ton espouse, et tes chastes amours.
Qu’un infame bourreau va trainant au supplice (vers 25-28).
13Le poème promet également que le roi vengera ce crime (vers 47-54), mais en des termes si topiques que nul ne peut les entendre à la lettre, même si le roi y est dépeint comme porteur d’espoir dans ces deux vers, qui sont tout aussi rituels dans leur formulation :
Henri le chef des Rois et l’appui des Provinces,
Aiant fait refleurir l’olive aux rameaux verds (vers 47-48).
14Pourtant, et même si aucune allusion directe n’est faite à la religion d’Élisabeth d’Angleterre ou de Marie Stuart, qui constitue pourtant le motif profond des textes qui s’affrontent autour de cet événement, la violence de certains vers contredit cette image médiatrice donnée du roi, et si Henri III se devait de donner des gages au parti catholique et de condamner la mort de Marie Stuart, les attaques à l’égard du peuple anglais et, surtout, de sa reine, sont aussi brutales que dans les autres pièces catholiques citées par L’Estoile et qui circulaient alors, mais anonymement, en particulier ces deux strophes ciblant directement la reine d’Angleterre, la première au début du poème de Du Perron (c’est le deuxième quatrain) :
Ce vieux monstre, conceu d’inceste et d’adultere,
Qui sa dent acharnée au meurtre va souillant,
Et le sacré respect des sceptres despouillant
Vomit contre les Cieux son fiel et sa cholere (vers 5-8).
15Et la seconde, qui clôt les stances :
L’impie Elizabeth, furie inexorable,
Consacre aux ans futurs ce sanglant monument,
Et du chef d’une Roine occise innocemment,
Dresse à sa cruauté ce trophée execrable (vers 61-64).
16L’attaque contre Élisabeth Ire porte sur le sacrilège commis en faisant exécuter la reine d’Écosse malgré la protection qu’elle lui devait, sur son ascendance, sans évoquer directement la question religieuse. Néanmoins, dans ces stances, Du Perron reprend largement le vocabulaire et les accusations injurieuses du parti de la Ligue. Plus qu’un hommage à la princesse défunte, les stances de Du Perron participent aux discours échangés entre les camps adverses et s’inscrivent très nettement dans la défense posthume, et instrumentalisée à des fins politiques, de Marie Stuart par le parti catholique.
17Dans ces deux exemples, la poésie est ainsi maniée comme le faisait Ronsard, selon l’oraison prononcée par Du Perron, c’est-à-dire comme une arme propre à son métier. Elle s’engage comme discours sur les événements publics du temps, prenant parti et cherchant à influencer les lecteurs.
La publicité des pièces
18Les deux pièces présentées ici sont des « commandes » du souverain destinées à servir un événement, à le commenter, à le faire savoir d’une certaine façon, à orienter les opinions. Elles sont loin du « délassement poétique » prétendu par Du Perron dans la lettre à Bellièvre. Si l’on considère l’ensemble de l’œuvre poétique de Du Perron, les poésies relevant du politique au sens large, à savoir les poésies encomiastiques, ne sont pas marginales ; nous avons vu la proportion que celles-ci représentaient par rapport aux autres écrits en vers. Mais cela ne dit rien pour autant de leur audience dans le temps de l’événement qui les a suscitées, c’est-à-dire de leur efficacité quant à l’action qu’elles devaient ou pouvaient servir. Pour les deux pièces étudiées, nous disposons du récit fait par L’Estoile dans son journal. Les stances de Marie Stuart trouvent leur place dans la campagne d’écriture qui suivit l’exécution de la reine d’Écosse, elles sont citées parmi les « pasquils, placcards, tombeaux et discours », sans distinction pour leur auteur dont le nom est pourtant noté, présentant la pièce comme un écrit polémique comme les autres. Mais la collection est faite par L’Estoile, dans son journal, même s’il reproduit des textes ayant effectivement circulé. Une opération d’écriture au sein du journal s’ajoute donc au texte de Du Perron, qui résulte aussi en une forme d’aplatissement générique, regroupant l’ensemble des textes sous leur seule caractéristique polémique, sans égard pour leur forme ou leur qualité littéraire. Cependant, L’Estoile donne aux stances de Du Perron le titre de « Vers funèbres faits par Du Perron qui ne ressentoient en rien (disoit-on) sa vieille profession heretique ». La notation s’affiche comme la reprise d’une opinion qui circule sur ce texte, trace peut-être d’une réalité.
19Pour L’Ombre de Joyeuse, nous avons vu précédemment la réception qu’elle reçut, selon ce qu’en rapporte L’Estoile (ou selon ce que le discours de L’Estoile construit), et les commentaires peu élogieux à l’égard du texte de Du Perron :
« Sur la mort de ce jeune seigneur, aagé seulement de 28 ans, en l’honneur de sa memoire et recommandation de sa valeur, furent faits et divulgués à Paris et à la Cour, plusieurs et divers Epitaphes, Tombeaux, Discours, Regrets funebres et Lamentations, n’estant fils de bonne mere qui, à la courtizane, c’est-à-dire mentuesement et flatteusement n’en brouillast le papier. Entre les autres se firent paroistre Des Portes, Baïf et Du Perron, qui estoient de ces vendeurs de fumée d’Alexandre Severe, dont Spartian escrit ; et pour ce qu’ils n’y firent rien qui vaille, principalement Baïf et Du Perron, qui, se trompant en sa philosophie fist present d’un dialogue amoureux au Roy (escrit de sa main et lequel il ne voulust faire imprimer) sous les noms de Daphnis et Aristée, où il fait revenir l’Ombre de Joieuse et met Aristée pour le Roi et Daphnis pour Joieuse : lequel, pour estre plain de folies et passions amoureuses, on orna de ce beau tiltre : Formosum pastor Coridon ardebat Alexin14. »
20Ce témoignage prouve une certaine diffusion de la pièce de Du Perron – et des très nombreux poèmes composés sur la mort de Joyeuse, significatifs d’une volonté royale, elle-même augmentée par tous ceux qui voulaient faire parler d’eux selon L’Estoile ; il affirme également l’échec des stances de Du Perron. Ce qui devait valoriser le duc de Joyeuse, et donc le roi, ce qui devait être un discours funèbre public se retourne contre l’auteur et, peut-être, contre les dédicataires ; le public y aurait lu un lyrisme déplacé15 quant aux personnes représentées et à l’événement qui en fut à l’origine. Le titre moqueur qui lui est donné prouve que la pièce est connue, même si le « on » reste, là encore, bien flou. De plus, les critiques relevées par L’Estoile semblent corroborées par un texte anonyme reproduit à la suite, intitulé « Complainte des plaintes de Baïf et Du Perron, sur la mort de M. de Joyeuse » et qui attaque les vers des deux auteurs, accusés de tirer profit des défunts et dont les pièces ne seraient pas à la gloire de Joyeuse. Les critiques de cette pièce portent sur la qualité des poèmes – et non sur la légitimité de louer Joyeuse. Cette pièce est introduite par une note de L’Estoile :
« Un docte courtizan se moquant tant de ce poème d’une Ombre, de Du Perron, que des Epitaphes de Baïf et autres Complaintes et poësies semées et divulguées par eux, et imprimées à Paris sous leurs noms, composa les vers suivans, qui pour estre bien faits et valoir mieux que tout ce qu’on en a imprimé, ont esté ici recueillis, estant tumbés entre mes mains16. »
21Cette citation désigne l’auteur anonyme comme une personne de la cour et nuance la précédente citation quant à l’impression des stances de Du Perron puisque L’Estoile y affirmait que la pièce était manuscrite et que Du Perron n’avait pas voulu qu’elle fût imprimée, une attitude qui n’était pas, en soi, si exceptionnelle à l’époque, et en particulier pour Du Perron concernant ses pièces encomiastiques.
22En effet, parmi toutes les pièces épidictiques qu’il composa, et même plus tard pour celles célébrant les grands moments du règne d’Henri IV, une seule pièce fut l’objet d’une impression en plaquette. Elle connut d’ailleurs deux publications différentes, la première fois, sans lieu ni date, sous le titre de Stances sur la venuë du roi (et c’est le titre qu’elle conservera dans les publications collectives ultérieures) et la seconde en 1595 à Lyon chez Pierre Michel sous le titre Stances sur les victoires du Roy et son advènement à la couronne. La pièce est relative à l’entrée du roi Henri IV dans Paris après son sacre le 15 septembre 1594, et la publication imprimée suit donc l’événement de près. De ses autres compositions poétiques, seules les traductions des premier et quatrième livres de l’Énéide et un sonnet Sur la verité du S. Sacrement de l’autel (s. l. n. d.) connaîtront également des publications particulières : en 1610 pour la Partie du Ier livre de l’Énéide de Virgile et en 1611 pour la Partie du premier et quastrieme livre de l’Énéide de Virgile, les deux chez Robert Estienne. Plus tard, en 1616, Les Epistres d’Ovide traduites en prose françoise par les Sieurs Du Perron, de la Brosse, de Lingendes et Hedelin, seront publiées chez Toussaint Du Bray, mais il s’agit d’une publication collective puisque la traduction des épîtres a réuni quatre auteurs.
23Cet état de fait ne peut être interprété comme un refus de principe de Du Perron de faire imprimer ses écrits. L’Oraison funèbre de Ronsard a été imprimée dès 1586, et des textes politiques et religieux en prose ont été publiés tout au long de sa carrière. Les poésies connaissent, quant à elles, une diffusion différente. Henri Lafay note, dans sa synthèse sur La Poésie du premier xviie siècle, que la poésie « a occupé une place mineure dans l’ensemble de sa vie et même de sa vie d’écrivain », ce qui est vrai si l’on met en comparaison les différents types d’écriture. Et d’ajouter que :
« En réalité, c’est au moment où il cesse d’écrire ses vers que commence la période de son plein succès poétique. Entre 1597 et 1622 (date de publication de ses Œuvres diverses) la plus grande partie de ses poésies est imprimée et abondamment reprise dans les différents recueils collectifs17. »
24Si l’on pourrait s’interroger sur la concomitance de son succès comme poète et ces dates de publication – soit qu’une certaine reconnaissance de ses pièces l’ait incité à les diffuser plus largement, soit que la publication, occasionnant une plus large diffusion, ait favorisée leur réception –, il demeure que l’impression des pièces poétiques dans les recueils collectifs est relativement tardive et décalée par rapport à leur écriture18. Il est vrai que 1597 est la date de publication du premier recueil collectif de poésies imprimé par le libraire Raphaël du Petit-Val à Rouen (Diverses Poësies nouvelles données à R. D. P. par ses amis), profitant notamment de l’apaisement relatif des troubles civils. Il y a donc également une raison extérieure à ce décalage.
25Les premiers textes d’éloge de Du Perron publiés en recueil le sont en 1599 dans trois recueils : L’Académie des modernes poètes françois19, Les Muses françoises20 et le Second Recueil de diverses poésies21. Si pour les éloges adressés à Henri IV, et malgré un décalage de cinq ans environ par rapport aux événements célébrés, les pièces conservent une efficacité politique potentielle dans le cours du règne, l’Ombre de Joyeuse est publiée douze ans après le décès de celui-ci, donc hors de son temps lorsqu’elle est imprimée dans les trois recueils collectifs de 1599. Les stances pour la reine d’Écosse ne seront imprimées, quant à elles, que dans Le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps en 160922, soit vingt-deux ans après leur composition et les circonstances qui les avaient suscitées. Le décalage observé par Lafay pour la poésie lyrique est plus remarquable encore pour les poésies épidictiques, le décalage décrochant le discours politique initial et voulu des pièces des circonstances auxquelles les vers faisaient référence.
⁂
26Sans trop se fonder sur l’anecdote rapportée par Charles Perrault, après Racan (et qui fut souvent reprise dans les ouvrages consacrés à Du Perron ou à la poésie de son temps), mais dont l’origine n’est pas mentionnée, ni même assurée, et qui permet surtout à Perrault de poser Malherbe en grand poète, plus que d’expliciter la place de l’écriture poétique dans la vie de Du Perron, les deux citations mentionnées en introduction (celles de la lettre à Bellièvre et de l’Oraison pour Ronsard), et leur contradiction apparente, témoignent de deux régimes dans l’écriture poétique de Du Perron et que la publication imprimée de ses pièces met en valeur. Le délassement de l’esprit par des « intermèdes de poésie » avancé dans la lettre adressée à Bellièvre pour expliquer la traduction de l’Énéide renvoyait à une certaine écriture poétique, savante en l’occurrence puisqu’elle suppose la maîtrise du latin et qu’elle soutient une réputation d’érudition, mais une écriture s’affichant comme éloignée des affaires du temps, détachée des autres occupations curiales et ecclésiastiques qui étaient alors celles de Du Perron. Le discours sur la poésie de Ronsard, et une certaine partie de celle-ci qui est une poésie de combat avec les armes du poète que sont la plume et le papier, quand les événements du temps l’imposent, ne contredit donc pas tant l’affirmation sur le délassement procuré par la composition de vers, qu’elle trace un partage entre deux modes d’écriture poétique, deux lieux poétiques, l’un qui serait revendiqué comme hors du monde, de loisir, choisi, quand l’autre serait engagé dans le temps des actions publiques et parfois, ou même souvent, commandé par le prince ou, à tout le moins, par des circonstances majeures. La démarcation dans l’écriture de Du Perron ne se ferait donc pas seulement, ou pas toujours, entre l’écriture en prose et l’écriture poétique, mais à l’intérieur même de son œuvre poétique, comme ce fut le cas d’ailleurs chez nombre de poètes de son temps, mais que les charges de Du Perron à la cour et dans l’Église et son abondante œuvre en prose ont peut-être tendance à masquer. Dans les multiples types d’écriture qu’il pratiqua, il faudrait donc peut-être, pour plus de justesse, dédoubler encore la catégorie poétique pour tenir compte de ces deux régimes d’écriture voulus ou présentés comme différents.
Notes de bas de page
1 Du Perron a traduit les premier et quatrième livres.
2 Les « actes de théologie » renvoient aux controverses religieuses auxquelles il prend part, aux discussions théologiques et, plus généralement, à ses écrits et discours sur la doctrine catholique.
3 Cité dans Feret, p. 27.
4 Perrault Charles, Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel, Paris, Antoine Dezallier, 1696, t. I, p. 69, « François de Malherbe ».
5 Du Perron Jacques Davy, Oraison funèbre sur la mort de Ronsard (1586), éd. Michel Simonin, Genève, Droz, 1985, p. 92.
6 Ibid., p. 88.
7 Œuvres.
8 Si ces dernières ont d’abord été une arme du conflit religieux entre catholiques et protestants, comme le rappelle L’Oraison funèbre sur la mort de Ronsard, elles sont aussi rapidement devenues un genre poétique pratiqué par nombre de poètes, en dehors même de tout prosélytisme religieux.
9 L’Estoile Pierre de, Registre-journal du regne de Henry III, t. V (1585-1587), éd. Madeleine Lazard et Gilbert Schrenck, Genève, Droz, 2001, p. 218-325.
10 Sur les obsèques de Joyeuse et de son frère Saint-Sauveur, dont les effigies furent exposées en l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, comme le fut celle du duc d’Anjou en 1584, et sur le cérémonial qui les accompagna, voir Le Roux Nicolas, La Faveur du roi. Mignons et courtisans au temps des derniers Valois (vers 1547-vers 1589), Seyssel, Champ Vallon, 2000, p. 640-645.
11 Cf. vers 244-254.
12 « A la nouvelle de ceste mort, on fit en la Cour de France grande démonstration de deuil, notamment ceux de la maison de Lorraine et de Guise, auxquels ladite defuncte Roine d’Escosse attenoit de si pres (voire de trop pres pour elle, selon l’opinion de beaucoup). […] Sa mort fut infiniment regrettée et plainte par les catholiques, principalement par les Ligueurs, qui crioient et disoient tout haut qu’elle estoit morte martyre pour la foy catholique, apostolique et romaine, et que la Roine Angloise ne l’avoit fait mourir pour autre chose que la religion, quelque couleur que d’ailleurs elle se fut efforcée d’en enquérir et rechercher. En laquelle opinion ils estoient dextrement et soigneusement entretenus par les predicateurs qui la canonizoient tous les jours en leurs sermons. Cependant les pasquils », etc. (L’Estoile Pierre de, Registre-journal, op. cit., p. 269-270).
13 Ibid., p. 274-278.
14 Ibid., p. 318-325, p. 319 ff.
15 Le « beau tiltre » attribué au poème le montre, renvoyant la pièce aux Bucoliques de Virgile, inscription générique qui souligne l’ambiguïté de ces vers qui devaient être encomiastiques.
16 Ibid., p. 320.
17 Lafay Henri, La Poésie française du premier xviie siècle, Paris, Nizet, 1975, p. 355-356.
18 Sur la publication des vers de Du Perron dans les recueils collectifs, voir la contribution de Miriam Speyer dans ce volume.
19 L’Academie des modernes poètes françois remplie des plus beaux vers que ce siècle réserve à la postérité, à Paris, chez Anthoine du Breuil, 1599.
20 Les Muses françoises ralliées de diverses pars, Paris, Mathieu Guillemot, 1599.
21 Second Recueil de diverses poésies des plus excellens autheurs de ce temps, Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1599.
22 Le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, Toussaint du Bray, 1609.
Auteur
-
Béatrice Brottier
Béatrice Brottier est docteure ès lettres de l’université Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Sa thèse, soutenue en 2011 sous la direction d’Alain Viala, porte sur la poésie d’éloge du premier xviie siècle dans les recueils collectifs de Toussaint Du Bray. Ses travaux abordent les discours d’éloge, la représentation du pouvoir et les questions éditoriales de la poésie.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
