L’itinéraire d’un prélat de cour en temps de transition
p. 17-26
Texte intégral
1Comment peut-on naître fils de parents protestants en exil en Suisse et mourir soixante-deux ans plus tard comme une des grandes figures de l’Église catholique de son époque en France ? C’est le genre de « miracle » qui ne se produit habituellement que pendant des périodes de transition et de sortie de crise. L’itinéraire de Jacques Davy du Perron est en partie l’histoire d’un individu surdoué dont les capacités intellectuelles et personnelles lui ont permis, à plusieurs reprises, de se retrouver au bon endroit au bon moment. Mais cet itinéraire n’est pas compréhensible sans tenir compte du contexte : celui d’un environnement politique et religieux en crise, et qui par conséquent avait besoin, selon les circonstances, des savoirs et de l’éloquence d’un Du Perron.
2On a souvent dit, à juste titre, que dans une société d’ordres comme celle de la France moderne, l’Église fut un tremplin majeur pour des individus ambitieux, mais sans beaucoup d’atouts sociaux. Ce fut certainement le cas de Du Perron, mais cela est un peu court, car l’utilisation effective de ce tremplin par des individus comme Du Perron dépendait également, sinon davantage, de facteurs externes ou institutionnels imprévisibles, en particulier lors d’une période de transition comme le règne de Henri IV.
3Ceci est visiblement le cas de la première partie de l’itinéraire de Du Perron, qui correspond aux transitions entre, d’abord, les rois Charles IX et Henri III, puis entre Henri III et Henri IV, transitions dont les conséquences n’étaient pas faciles à prévoir ni à maîtriser. Décès royaux et régicides inattendus obligèrent ministres, officiers, et courtisans, qu’ils fussent majeurs ou obscurs, à ajuster leurs ambitions, tout en ouvrant la porte à des individus qui se trouvaient jusque-là en marge. Enfin, il ne faut pas oublier que les rois eux-mêmes, de Charles IX à Henri IV, avaient chacun des préférences et des exigences individuelles qui pouvaient bien accélérer ou arrêter les carrières de bon nombre de gens ambitieux.
4Au moment où l’on voit Du Perron pour la première fois, vers septembre 1576, peu de temps après le retour de Pologne de Henri III, il a 20 ans1. Né protestant, il l’est peut-être encore à cette date. Son père, médecin devenu pasteur protestant, s’est beaucoup occupé de son éducation, une priorité que son fils a prolongée lui-même ensuite, et avec succès, sur plusieurs fronts. Il l’a fait souvent en autodidacte – les langues, anciennes et modernes, mais aussi la philosophie et la théologie, ainsi que les mathématiques. Le métier de son père est celui de précepteur des enfants du maréchal Jacques de Matignon, homme de pouvoir, et normand comme Du Perron. Vraisemblablement, c’est cette activité de précepteur talentueux chez Matignon qui a permis à Du Perron fils de s’introduire à la cour et, surtout, de se faire connaître des érudits et des humanistes de la cour comme Ronsard, Du Faur de Pibrac, Jacques Amyot ou Philippe Desportes2.
5La succession de Henri III ouvre de nouvelles portes, car les ambitions intellectuelles du nouveau roi étaient très différentes de celles de Charles IX. Il fut nettement plus curieux que son frère, il lisait beaucoup, alors que Charles IX se faisait lire par les lecteurs du roi attitrés de sa « maison ». Dès son retour de Pologne, Henri III stimula le fleurissement intellectuel à sa cour, organisant de nombreuses conférences et cherchant à continuer les débats, parfois en privé, avec les membres de la nouvelle Académie du Palais, qu’il créa en 1576 pour remplacer l’académie de musique et de poésie de Charles IX3. Du Perron n’en est pas membre fondateur, mais il est parmi les conférenciers invités par le roi à participer à ces débats et qui, grâce à leurs prestations, sont devenus académiciens dès le mois de mai 1576. On peut penser que cette activité de conférencier a également incité Du Perron à approfondir sa propre formation intellectuelle, surtout en philosophie morale, sujet auquel Henri III s’intéressait à cette date4. En tout cas, Henri III le fait son professeur de mathématiques, langues et philosophie, avec 400 écus d’appointements annuels5, ce qui devait constituer son revenu principal avant son élévation à la charge de premier aumônier du roi en 1591.
6L’impact des conférences de Du Perron à l’Académie n’est pas facile à mesurer, mais déjà sa réputation d’orateur ne faisait pas de doute6. Nous ne savons pratiquement rien sur sa formation d’orateur. Il est possible que l’exemple des académiciens de sa connaissance, ainsi que celui de Henri III, lui-même excellent orateur, aient poussé Du Perron dans ce sens, et que ses progrès aient facilité sa réception comme membre de la nouvelle Académie. Les activités de l’Académie sont assez bien connues pour ses trois premières années, mais il semble que ses réunions soient devenues moins fréquentes ou peut-être plus informelles par la suite. Ses membres les plus connus continuaient à faire partie de l’entourage de Henri III, qui leur demandait souvent aide et conseil, surtout quand il devait parler à des assemblées politiques, comme ce fut le cas dès 1576 avec les États généraux. Le roi lui-même écrivait ses discours, mais il pouvait aussi en demander un brouillon aux courtisans-académiciens comme Du Perron. Ce dernier a dû rédiger en très peu de temps un premier jet d’un des discours les plus célèbres de Henri III, celui des États généraux de Blois en 15887. Le futur cardinal participait également, comme d’autres académiciens, aux dévotions religieuses de Henri III lorsque ce dernier fonda, en mars 1583, la confrérie des pénitents blancs, ainsi qu’à celles de la Congrégation de l’oratoire de Notre-Dame de vie saine de 1585, qui se réunissait au bois de Vincennes. Le roi lui-même y prononça un sermon pour la fête de saint Jérôme, et demanda que les autres membres fassent des conférences8. Du Perron, lecteur du roi, qui l’a invité à prendre la parole, affirme qu’Henri III voulait que les discours spirituels conservassent leur format « académique ». Autrement dit, les activités et les membres de la confraternité ressemblaient (presqu’à se confondre) à ceux de l’Académie du Palais9.
7Le capital intellectuel et l’éloquence que Du Perron avait accumulés à la cour et à l’Académie lui ont permis de se tourner vers d’autres activités, notamment vers les débats publics entre théologiens-controversistes catholiques et protestants. Ce n’est pas sans raison que l’on appelait Du Perron « Monsieur le convertisseur » longtemps avant la célèbre conférence de Fontainebleau avec Duplessis-Mornay en 1600. Le nombre exact de ses adversaires ou de ses convertis n’est pas connu, mais parmi ces derniers se trouvent des membres de sa propre famille. Ses échecs furent sans doute moins nombreux que ses réussites, mais parmi ces premiers figurent des personnages de haut rang comme Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV ou le duc de Sully, un ami puissant de Du Perron qui a résisté plusieurs fois à ses efforts de le convertir au catholicisme10. Daniel Tilenus, le théologien calviniste que Du Perron a battu en débat en 1601, accepta la défaite, mais sans vouloir changer d’Église.
8Outre son érudition, Du Perron devait sa réputation de controversiste à sa manière de mener un débat, qui consistait à se concentrer sur les aspects philologiques des textes anciens plutôt que de parler directement des doctrines chrétiennes les plus disputées entre catholiques et protestants. Il se retirait parfois dans son diocèse pour se préparer pour ces combats, pour lesquels il mobilisait toute une équipe d’assistants, qui comprenait souvent son frère, Jean, son successeur à l’archevêché de Sens. Il préférait attaquer les erreurs secondaires ou « techniques » de ses adversaires – erreurs concernant les textes ou les citations tirées de la Bible ou des Pères de l’Église qu’ils utilisaient – pour discréditer leurs connaissances et, par conséquent, pour insister sur la fausseté de leurs propos. De surcroît, il ne faut pas sous-estimer le contexte politique de ces débats : sa victoire à Fontainebleau en 1600 contre Duplessis-Mornay était en grande partie due au soutien royal car cette fois c’était en tant qu’homme du roi que Du Perron parlait. Et tout a été fait par Henri IV lui-même, ainsi que par ses ministres, pour que Du Perron ne puisse pas perdre ce combat11.
9Mais revenons un peu en arrière. Sa réputation de controversiste et de convertisseur habile et redoutable avait déjà ouvert à Du Perron une autre porte imprévisible avec l’assassinat de Henri III et le passage de la couronne à Henri IV en 1589. Dans un premier temps après la mort de Henri III, Du Perron se rangea du côté du jeune cardinal Bourbon-Vendôme, mais il a vite reconnu le Béarnais comme Henri IV. Le chemin vers le « saut périlleux » de 1593 fut lui-même périlleux, et ce n’est qu’en 1591 que le nouveau roi commença vraiment à tâter le terrain et à faire ses premiers pas vers une conversion au catholicisme. En attendant, il lui fallait avancer prudemment pour conserver le soutien des protestants et pour rassurer les catholiques sur ses intentions. Aussi Henri IV assista à un certain nombre de réunions et, en particulier, aux débats publics entre Du Perron et des théologiens protestants à Mantes, où la performance de Du Perron lui fit bonne impression. Henri IV prit l’habitude de le consulter, ainsi que d’autres ecclésiastiques, jusqu’à la veille de sa conversion à Saint-Denis. Mais c’est Renaud de Beaune, archevêque de Bourges et grand aumônier de France, qui prit le rôle principal avant et pendant le déroulement de la conversion. Si Du Perron, qui avait avoué à Mantes en 1591 qu’il n’était « ni évêque ni constitué en aucun ordre ecclésiastique », assista discrètement à la cérémonie de 1593, c’est vraisemblablement parce qu’il n’avait pas encore le statut ecclésiastique qui lui aurait permis d’y jouer un rôle de premier plan12.
10En 1591 également, Henri IV répondit à la proposition de son garde des Sceaux de reconstituer la chapelle du roi à la cour qui s’était dissous automatiquement avec la mort de Henri III. C’était l’occasion pour le nouveau roi de se créer un entourage ecclésiastique des plus légitimes, tout en récompensant les efforts de ceux qui l’avaient soutenu et conseillé13. Aussi Du Perron fut nommé premier aumônier du roi en 1591 ; c’est sa première charge officielle à la cour, et sa nomination fut conçue pour faciliter des discussions avec le roi et d’autres ecclésiastiques avant et après la conversion de 1593. Il va sans dire que la conversion de Henri IV ne ressemblait nullement aux conversions de pasteurs ou de théologiens protestants que connaissait parfaitement Du Perron ; l’instruction du roi ne pouvait pas non plus prendre le format d’une controverse classique. D’ailleurs, aucun de ces conseillers ès conscience, Du Perron y compris, ne pouvait alors prétendre avoir converti seul le roi de France ni déclarer en quoi cette conversion consistait – elle devait rester à toujours le secret du roi, entre lui et Dieu seulement14.
11Bien sûr, l’acte de conversion de 1593 ne suffisait pas à fermer le dossier de la catholicité de Henri IV, car le roi fut considéré par l’Église catholique, et la papauté en tête, comme un hérétique relaps qui, de surcroît, avait été excommunié par deux papes, Sixte V en 1585 et Grégoire XIV en 1591. Henri IV finit par comprendre que, sans obtenir une absolution formelle du pape, il risquait de ne pas convaincre bon nombre de catholiques – et des plus militants – de l’authenticité de sa conversion. Une telle absolution était aussi nécessaire pour redémarrer le concordat de Bologne qui ne pouvait pas fonctionner tant que le roi de France n’était pas reconnu catholique par le pape. Rome exigeait aussi que « le roi ne nommera aux évêchez et abbayes et autres bénéfices ausquels il a le droict de nomination, personnes hérétiques, ny suspects d’hérésie ».
12Mais persuader Rome de l’absoudre risquait aussi d’être une tâche compliquée, d’autant plus que l’influence et surtout la présence française à la curie romaine étaient extrêmement faibles sous Sixte V et ses successeurs. D’où l’ampleur du défi représenté par cette question. Henri IV envoie donc le plus éloquent de ses partisans pour étoffer la présence française à Rome. Du Perron y rejoint Arnaud d’Ossat, fin diplomate qui connaissait parfaitement les us et coutumes de la curie romaine. Avec le soutien du cardinal de Joyeuse, le cardinal-protecteur de France qui venait d’abandonner la Ligue catholique, Du Perron l’orateur et d’Ossat le diplomate firent bonne équipe et se mirent à convaincre Clément VIII d’absoudre Henri IV15. Mission difficile et délicate, d’autant plus que l’Espagne, dont la puissance à Rome pendant les guerres de Religion en France fut rarement contestée, faisait tout pour empêcher un tel résultat. Aussi le pape hésitait beaucoup à prendre la décision d’absoudre un roi qui avait déjà changé sa religion plus d’une fois, mais il finit par déclarer en août 1595 son intention de faire son propre saut périlleux. Comme il n’était pas question qu’Henri IV se présente lui-même devant le pape pour abjurer l’hérésie protestante, ce fut d’Ossat et Du Perron qui le représentaient le jour de la cérémonie d’absolution à Rome (17 septembre 1595). Ils se sont mis à genoux devant Clément VIII, lequel leur donna quelques coups de baguette sur les épaules. Pourtant l’essentiel fut bien ailleurs : Du Perron et d’Ossat avaient réussi pendant les négociations à minimiser les conditions que la papauté imposait au roi de France16.
13Du Perron avait lui-même une autre raison d’accepter cette mission romaine. C’est en 1591, comme on l’a vu, qu’Henri IV avait commencé à le rémunérer pour ses services en le nommant non seulement son premier aumônier, mais aussi évêque d’Évreux. Le siège d’Évreux était vacant depuis la mort en prison, vers juin 1591, de son évêque ligueur, Claude de Sainctes, dont l’érudition et les publications nombreuses font penser à celles de Du Perron lui-même17. En 1591, le chef de la Ligue catholique, le duc de Mayenne, nomma en tant que lieutenant général du royaume « son » homme pour le siège d’Évreux. De nombreuses nominations semblables furent faites aux bénéfices ecclésiastiques vacants par les deux camps, ce qui a donné lieu à de nombreux impasses et conflits à travers la France depuis les derniers mois de Henri III. Rome refusait de confirmer les dernières nominations que fit Henri III après l’assassinat des frères Guise à la fin de l’année 1588, ainsi que celles de Henri IV avant son absolution en 1595. Sixte V et les successeurs hésitèrent ensuite à trancher entre les candidats rivaux, craignant de perpétuer des conflits à l’intérieur des diocèses de France18. Ces impasses pouvaient durer longtemps, de trois à six ans, parfois beaucoup plus, comme chez l’adversaire malheureux de Du Perron, Godefroy de Billy, qui attendit dix ans avant de trouver un autre évêché19. Parfois même, les évêques nommés perdirent l’espoir d’une solution et abandonnèrent la course, renonçant entièrement à une carrière épiscopale. Du Perron, qui avait attendu quatre ans après sa nomination en 1591, saisit l’occasion que sa mission à Rome en 1595 lui offrait. Et comme Clément VIII apprécia sa contribution aux discussions menant à l’absolution de Henri IV, l’aumônier du roi fut vite confirmé évêque d’Évreux à Rome. Il est consacré évêque aussitôt sur place par le cardinal de Joyeuse20.
14Du Perron s’est donc tiré d’affaire sans trop de difficulté, malgré ces années d’attente. En revanche, pour ce qui fut d’atteindre l’étage supérieur de l’Église et d’obtenir le titre de cardinal, les règles ne furent pas du tout les mêmes. Bernard Barbiche a bien montré qu’Henri IV avait compris qu’il fallait augmenter le nombre de cardinaux français ou d’Italiens francophiles s’il voulait reconstituer le poids et l’influence de la France à Rome21. Comment choisir ses candidats et décider qui d’entre eux devait être promu le, ou les, premiers a toujours posé problème, tant à Rome qu’en France. Un pape nouvellement élu faisait attendre tous les candidats le temps qu’il crée ses cardinaux à lui, chose qui pouvait durer quelques années. Une mort papale subite, comme il y en eut plusieurs entre 1590 et 1605, faisait également attendre tout le monde, le roi de France inclus. Enfin, de tels retards pouvaient amener le roi à repenser ses choix ou ses tactiques en changeant ou ses candidats ou la priorité desdits candidats. Henri IV en donne une idée dans un post-scriptum d’une lettre à son ambassadeur à Rome en novembre 1601 : « depuis ma lettre escritte, J’ay avisé préférer l’evesque de Clermont à l’archevesque de Vienne […] partant je vous en escris, nonobstant le contenu de ladite lettre ». L’évêque de Clermont en question est François de La Rochefoucauld, qui, écrivit Henri IV dans ce même post-scriptum, « s’est rendu digne de ma recommendation depuis qu’il a raproché de moi22 ». L’archevêque de Vienne, lui, ne sera jamais cardinal. La Rochefoucauld le sera, mais en 1607, après six ans d’attente. Par contre, Du Perron, qui est parmi les candidats de Henri IV depuis la fin de 1601, est resté en tête de liste, sans doute en bonne partie grâce à ses services à Rome, et c’est lui qui est le premier du lot à devenir cardinal, en 1604.
15Du Perron n’a pas fini en 1604 d’accumuler de grands offices. La mort de son mentor de longtemps, Renaud de Beaune, en 1606, lui apporte deux grands titres supplémentaires23. Nommé à Sens il devient archevêque de la province ecclésiastique qui comprend encore le diocèse de Paris – diocèse qui ne sera élevé en archevêché qu’en 1622. C’est sans doute le statut supérieur de Sens, dont l’archevêque est primat des Gaules et de Germanie, qui intéresse particulièrement Du Perron, car il ne réside ni à Évreux ni à Sens, ce qu’il aurait regretté peu avant sa mort. Le concile de Sens qu’il convoqua en 1612 pour condamner le livre d’Edmond Richer, Libellus de ecclesiastica et politica potestate, s’est réuni dans sa résidence à Paris.
16C’est également en 1606 que Du Perron, premier aumônier du roi depuis 1591, succède à Renaud de Beaune comme grand aumônier de France. C’est sans doute le plus prestigieux de ses titres après celui de cardinal, car la grande aumônerie comptait, quoique cela fût discuté à l’époque, parmi les grands offices de la couronne de France. Du Perron, qui est mort grand aumônier, s’est attelé à effectuer des réformes voulues par Henri IV pour améliorer l’administration, surtout celle des finances, des hospices et maladreries royales. Mais cette réforme est une guerre d’attrition ; elle est rendue difficile par le nombre des partis concernés – la monarchie, les évêques, les parlements, les villes ainsi que les représentants des soldats de l’armée royale – qui tous avaient des intérêts contradictoires. Du Perron paraît convaincu que ces institutions usurpaient ses droits de grand aumônier, et sa réaction fut à l’origine d’une tentative de le remplacer par un autre grand aumônier pendant les premières années du règne de Louis XIII24. La réforme proposée en 1612 par Du Perron, qui est donc lancée après la mort de Henri IV, cherche à renforcer l’autorité du grand aumônier en augmentant le pouvoir de l’État dans ce domaine25. Ce fut également comme grand aumônier que Du Perron devait surveiller et diriger le Collège royal fondé en 1529 par François Ier. Le collège n’avait pas d’élèves, mais ses professeurs, que le grand aumônier choisissait, étaient obligés de faire des conférences publiques afin de répandre la culture humaniste de la Renaissance. Depuis le début du collège, l’université de Paris refusait de reconnaître son statut autonome et voulait l’intégrer dans ses rangs, ce qui a amené les successeurs de François Ier à placer le collège sous la protection du grand aumônier. C’est en 1610, sous la tutelle de Du Perron, que le collège a fini par obtenir un site en plein Quartier latin et le titre de « collège royal », sans pourtant que ces gains découragent la Sorbonne de continuer ses attaques26. Par contre, il est plus difficile de savoir si Du Perron a épousé l’idée, qui courait également à cette époque, que le grand aumônier devait être reconnu comme l’évêque de la cour, – idée qui avait comme conséquence que la cour elle-même devait être considérée comme un diocèse sans adresse fixe, car il n’existerait que là où se trouvaient le roi et la cour. Si Du Perron n’a pas soutenu cette idée, c’est peut-être à cause des réactions négatives de certains évêques, qui redoutaient l’impact d’une telle innovation, surtout à une époque où la monarchie était encore assez ambulante27.
17Cette dernière étape de l’itinéraire de Du Perron est également intéressante parce qu’elle coïncide avec le retour du haut clergé dans les arènes politiques après la mort de Henri IV et avec l’accord de la régente, Marie de Médicis. Les prélats les plus engagés politiquement sont les cardinaux Sourdis, Joyeuse et, plus tard, Gondi-Retz. On ne peut pas dire que Du Perron est absent ou inactif, mais il n’est pas au premier rang non plus. Les réformes qu’il essayait d’imposer comme grand aumônier l’ont sans doute beaucoup occupé, surtout entre 1610 et 1614. Mais il n’est peut-être pas à l’aise sur un terrain politique aussi instable que celui d’une minorité royale, où il lui manque les armes que sont les réseaux puissants d’un cardinal de Joyeuse ou de Sourdis. On a plutôt l’impression de voir revenir sur scène le Du Perron des années 1580 et 1590, avec ses « disputations » et ses conversions de pasteurs et de théologiens calvinistes. Autrement dit, c’est son érudition et son éloquence, et non son savoir-faire politique, qui restent ses vraies armes.
18Après la mort de Henri IV, les adversaires du cardinal ne sont plus des protestants, Jacques Ier d’Angleterre ou Isaac Casaubon mis à part, mais des catholiques gallicans. Depuis le lendemain du régicide de 1610 jusqu’à la veille de sa mort en 1618, Du Perron ne cesse d’intervenir dans les controverses déclenchées par les idées gallicanes d’Edmond Richer, car la condamnation par le concile de Sens de 1612 du livre de Richer, De ecclesiastica et politica potestate, n’avait pas réussi à mettre fin à cette guerre ecclésiologique. Ce n’est pas par hasard si, quant aux États généraux de 1614 le clergé voulut répondre aux propos richeristes du tiers état, ce fut Du Perron qui fut envoyé pour haranguer les députés du tiers, et les remettre à leur place en ce qui concernait les questions religieuses28. Ce que le cardinal fit avec un discours marathon de deux heures et demie. Le texte du discours fut publié peu de temps après la fin des États généraux, et fit aussitôt l’objet de nouvelles attaques, surtout de la part des magistrats du parlement de Paris. Ceux-ci cherchaient à le faire condamner à cause de ses propos peu gallicans sur l’autorité du pape en France – des propos qui étaient pourtant plutôt modérés29. Quoi qu’il en soit, l’éloquence de Du Perron ne parvint pas à déraciner les idées de Richer auprès de magistrats du Parlement qui les avaient déjà adoptées.
19Aussi les députés du clergé à l’Assemblée des notables de 1617 se sont tournés à nouveau vers Du Perron, comme vers un homme indispensable, pour reprendre le combat quelques mois seulement avant sa mort30. Quelques années après, en 1623, fut publié un gros volume intitulé Les Ambassades et negotiations de l’illustrissime & reuerendissime cardinal Du Perron, qui contenait une sélection considérable de sa correspondance active et passive avec, essentiellement, le roi et ses ministres entre 1593 et 1617. Ses nombreuses éditions parues entre 1623 et 1633 ont sans doute confirmé l’importance de la carrière de diplomate, sinon d’homme politique, de Du Perron auprès de ses lecteurs, et cela à un moment où la France voit arriver au pouvoir un cardinal de la nouvelle génération, Richelieu.
Notes de bas de page
1 Féret, p. 4-5.
2 Banderier Gilles, « Le roman d’une ascension sociale sous les derniers Valois : les années de jeunesse de Jacques Davy Du Perron (1556-1587) », Mémoires de l’académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen, t. XXXIX, 2001, p. 81. L’auteur fait le point sur la légende persistante que Matignon (ou Savary) l’a introduit à la Cour lors des premiers États généraux de Blois en 1576-1577. Plusieurs textes conservés dans un manuscrit à la BnF laissent croire que Du Perron avait enseigné le latin dans une école à Paris à la fin de l’année 1576.
3 Greengrass Mark, Governing Passions: Peace and Reform in the French Kingdom, 1576-1585, Oxford, Oxford University Press, 2007, p. 44-65.
4 Sealy Robert J., The Palace Academy of Henry III, Genève, Droz, 1981 ; Yates Frances A., The French Academies of the Sixteenth century, Londres, Routledge, 1988.
5 Il y a une malheureuse confusion sur la somme en question. Féret, p. 9, fait allusion à une « pension de douze cents écus » (c’est-à-dire 3 600 livres). Boucher Jacqueline, Société et mentalités autour de Henri III, Paris, Honoré Champion, 2007, p. 518 parle de 400 livres (c’est-à-dire 133 écus 6s 8d). La source ne laisse planer aucun doute sur la question. BnF ms. Dupuy 852 contient un « État des pensionnaires du Roy en son espargne faict et mis au net sur celluy de l’annee (1576) avecq les augmentations depuis y mises jusques à la fin de la presente année (1578) ». À la liste de « Poettes, geographes, historiographes et traducteurs » se trouve (fo 66 vo) ajouté à la fin, et dans une autre main, le nom de « Jacques Davy sieur Du Perron professeur ordinaire à la suite du roi tant aux langues, mathematiques et philosophie » pour la somme de 400 écus. Le fait qu’elle soit dénommée en écus est la preuve que son nom fut ajouté après le 1er janvier 1578, la date que, selon l’ordonnance de septembre 1577, les comptes soient en écus. Du Perron fut ainsi agréé à la Cour de Henri III en 1578.
6 Petey-Girard Bruno, « Le mécénat de la parole : esthétique spirituelle dans les oratoires royaux », in Henri III mécène des arts, des sciences et des lettres, Actes du colloque de Paris (Institut de France, 3-5 juillet 2003), réunis par I. de Conihout, J.-F. Maillard et G. Poirier, Paris, Presses de la Sorbonne, 2006, p. 169-177.
7 Knecht Robert J., Hero or Tyrant? Henry III, King of France, 1574-89, Farnham, Ashgate, 2014, p. 128 ; voir l’article d’Alexandre Goderniaux infra.
8 Féret, p. 174-175.
9 Knecht Robert J., Hero or Tyrant?, op. cit., p. 217-218 ; Knecht Robert J., The French Renaissance court, 1483-1589, New Haven (Conn.)/Londres, Yale University Press, 2008, p. 302-303.
10 Buisseret David, Sully and the Growth of Centralized Government in France, 1598-1610, Londres, Eyre et Spottiswood, 1968, p. 198-200.
11 Wolfe Michael, « Exegesis as public performance: controversialist debate and politics at the conference of Fontainebleau (1600) », in Alison Forrestal et Eric Nelson (dir.), Politics and Religion in early Bourbon France, Londres, Macmillan, 2009, p. 65-85 ; Daussy Hugues, Les Huguenots et le roi. Le combat politique de Philippe Duplessis-Mornay (1572-1600), Genève, Droz, 2002, chap. xiii.
12 Féret, p. 49.
13 Wolfe Michael, The Conversion of Henry IV: Politics, Power, and Religious Belief in Early Modern France, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1993, p. 102-103.
14 Ibid., p. 155-158.
15 Poncet Olivier, La France et le pouvoir pontifical (1595-1661). L’esprit des institutions, Rome/Paris, École française de Rome, 2011, p. 638-639.
16 Wolfe Michael, The Conversion of Henri IV, op. cit., p. 172-3 ; Poncet Olivier, La France et le pouvoir pontifical, op. cit., p. 638-640 ; Babelon Jean-Pierre, Henri IV, Paris, Fayard, 1982, p. 613-615 ; Martysheva Lana, « Représenter un événement : l’absolution romaine d’Henri IV (1595) », Revue Mabillon, t. XXV (2014), p. 231-264.
17 Penzi Marco, « L’Histoire tragique et mémorable de Claude de Sainctes évêque d’Évreux », Les Cahiers du centre de recherches historiques, t. XLIV, 2009, p. 9-26.
18 Bergin Joseph, The Making of the French Episcopate, 1589-1661, New Haven/Londres, Yale University Press, 1996, chap. ix-x ; Poncet Olivier, France et pouvoir pontifical, op. cit., p. 643 ff, « les vestiges de la Ligue ».
19 Baumgartner Frederic J., Change and Continuity in the French Episcopate. The Bishops and the Wars of Religion, 1547-1610, Durham, N. C., Duke University Press, 1986, p. 190 ; Bergin Joseph, The Making, op. cit., p. 576-577. Billy fut nommé à Laon vers 1600, et obtint ses bulles papales au début de 1601.
20 Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. XVIII, article « France », p. 257-258, « épiscopologe », no 840 (Jacques Davy Du Perron).
21 Barbiche Bernard, « L’Influence française à la cour pontificale sous le règne de Henri IV », Mélanges d’archéologie et d’histoire de l’école française à Rome, t. LXXVII, 1965, p. 177-199.
22 BnF ms. fr. 3484, fo 44 ro (Henri IV à l’ambassadeur Béthune, 22 novembre 1601).
23 Baumgartner Frederic J., « Renaud de Beaune, politique prelate », Sixteenth-Century Journal, vol. 9, no 2, 1978, p. 99-114.
24 Voitel-Gronon Geneviève, « La Chambre de la généralle réformation des hôpitaux et maladreries de France 1612-1672 », thèse de l’École des chartes, 1973, p. 54-70 et p. 167.
25 Portal Michel, « Le grand aumônier de France jusqu’à la fin du xviie siècle », Revue de l’Assistance Publique, t. XXIX, 1954, p. 291-306, notamment p. 295.
26 Pierre Benoist, La Monarchie ecclésiale. Le clergé de France à l’époque moderne, Seyssel, Champ Vallon, 2013, p. 75-76 ; Doucet Roger, Les Institutions de la France au xvie siècle. 2 vols. Paris, A. et J. Picard, 1948, t. II, p. 803-812 ; Bluche François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, Paris, Fayard, 2005, p. 350-351.
27 Bergin Joseph, Cardinal de La Rochefoucauld. Leadership and Reform in the French Church, New Haven/Londres, Yale University Press, 1987, p. 124-125.
28 Voir l’article de James Collins et Mark Greengrass, infra.
29 Perron Jacques Davy du, Harangue faicte de la part de la Chambre Ecclésiastique en celle du tiers état sur l’Article du Serment, Paris, A. Estienne, 1615 ; De Franceschi Sylvio Hermann, La Crise théologico-politique du premier âge baroque. Antiromanisme doctrinal, pouvoir pastoral et raison du prince : le Saint-Siège face au prisme français, 1607-1627, Rome, École française de Rome, 2009, p. 518ff, 892ff ; Hayden J. Michael, France and the Estates General of 1614, Cambridge, Cambridge University Press, 1974, chap. vi (« The first article of the Third Estate »).
30 Bergin Joseph, Cardinal de La Rochefoucauld, op. cit., p. 56-57.
Auteur
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Joseph Bergin
Joseph Bergin est professeur émérite d’histoire moderne à l’université de Manchester, Grande-Bretagne, membre de la British Academy et ancien pensionnaire de l’Institut d’études avancées de Nantes. Ses nombreuses publications portent sur l’épiscopat français à l’époque moderne. Son dernier livre est The Politics of Religion in Early Modern France, New Haven et Londres, Yale University Press, 2014.
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