Introduction à la première partie
p. 31-32
Texte intégral
1Entre 1871 et 1889, l’existence d’un intérêt de certains parlementaires pour la Marine ne suffit pas à développer une influence réelle des chambres sur cette dernière. Cette influence est en fait dépendante de plusieurs facteurs.
2En réalité, une majorité des députés et sénateurs ne s’intéressent que très peu aux affaires navales. Peu d’élus intéressés par la Royale le sont par souci de doter le pays d’une défense navale efficace. La majorité d’entre eux cherche d’abord à défendre des intérêts professionnels, locaux ou économiques. Face à eux, leurs collègues ne disposant pas des savoirs nécessaires à des arbitrages clairvoyants sur la politique navale, ne semblent pas oser faire confiance à des élus d’abord soucieux de défendre des intérêts particuliers avant l’intérêt général. Les seuls députés développant un discours de défense nationale sont ceux partisans des idées de Richild Grivel puis de la Jeune École dans les années 1880. Or, les théories de cette dernière, alléchantes sur le plan financier, paraissent trop extrémistes pour des parlementaires hésitants à prendre des décisions sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Dès lors, la majorité d’entre eux préfère ne pas s’opposer à la politique navale suivie par les gouvernements successifs, même si celle-ci ne répond pas à une ligne définie clairement. Peu d’élus des majorités politiques peuvent vouloir et/ou pouvoir mettre le gouvernement en difficulté sur des thématiques non maîtrisées. Dans le doute et l’ignorance, la meilleure attitude reste donc de suivre la politique gouvernementale.
3Car la primauté accordée au pouvoir législatif sur l’exécutif par les lois constitutionnelles de 1875 et leur application par les républicains n’est, sur les questions navales, que purement théorique. Les différents ministres de la Marine des années 1870 et 1880 sont presque tous des officiers généraux de la Royale. Ceux-ci peuvent donc brandir leurs connaissances des affaires navales face à l’inexpérience des parlementaires. Trop peu de parlementaires osent donc remettre en cause la parole de ces ministres soutenus par le Gouvernement face à une Chambre soutenant elle-même ce gouvernement. À plusieurs reprises, la puissante commission du budget n’ose pas aller jusqu’à l’affrontement avec le ministre devant la Chambre, sachant son combat perdu d’avance.
4Pourtant, les thèmes de débats ne manquent pas alors que la Marine est engoncée dans ses contradictions stratégiques, ses tensions internes entre ses personnels et son conservatisme administratif. Les idées développées par la Jeune École suscitent l’adhésion d’une partie des officiers de marine qui s’opposent à leurs collègues plus conservateurs en la matière. Les différentes instances navales peinent à se mettre d’accord sur la place à accorder aux nouvelles armes dans les différents schémas stratégiques et alors que l’absence d’ennemi principal désigné complique encore cette tâche. Ces désaccords au sommet sont aggravés par les tensions grandissantes entre les différents personnels de la Marine qui doivent s’adapter aux mutations technologiques de la guerre navale : la place des mécaniciens et des inscrits maritimes, la répartition des commandements sur un nombre restreint de navires plus puissants et la politisation de la question religieuse à bord des bâtiments sont autant de débats dont le Parlement peut se saisir.
5La faible influence parlementaire sur les enjeux de la Marine jusqu’en 1889-1890 est donc abordée à partir de ces trois thèmes de débats que sont le matériel, le personnel et l’administration de la Royale. Reprenant le schéma ternaire défini par Malouet en 1814, cette façon de procéder permet de comprendre des jeux d’influences internes au Parlement qui obéissent à des tendances différentes selon le thème des débats. Il paraît donc plus pertinent d’aborder ces sujets par une démarche thématique plutôt que chronologique afin d’établir les diverses dynamiques parlementaires aboutissant à une impuissance relative des chambres sur la politique navale française dans les années 1870 et 1880.
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