Introduction générale
p. 7-16
Texte intégral
1Si l’on excepte Léocadie, Artémise et Cunégonde, personnages féminins crées par Christophe pour La Famille Fenouillard, dont les mésaventures ont d’abord été publiées en épisodes puis réunies dans un volume en 1893, ou mam’zelle Victoire, l’amie du Sapeur Camember (1896), le premier personnage féminin qui s’est imposé auprès des lecteurs et des lectrices est assurément Bécassine. Dans La Semaine de Suzette du 2 février 1905, la silhouette d’une fille de ferme, au visage rond, sans bouche, affublée d’une coiffe picarde apparaît. Le succès est immédiat. En 1913, elle devient une petite bretonne née dans le village de Clocher-les-Bécasses, qui ne figure sur aucune carte du Finistère, car imaginé par le nouveau scénariste Maurice Languereau. Mais contrairement à une lecture trop rapide, la réduisant au statut d’une domestique nigaude, venant d’une région dépeinte comme arriérée, peuplée de rustres illettrés1, Bécassine n’est pas un être de papier benêt, témoin de la condition des bonnes avant la crise de la domesticité des années 1930, incarnation de la soumission des femmes dans une société bourgeoise et patriarcale2. Inventée par une femme, Jacqueline Rivière, mais dessinée par un homme, Émile-Joseph-Porphyre Pinchon, elle ne se laisse pas enfermer dans sa condition, elle s’engage même, et par petites touches émancipatrices, elle incarne l’ascension d’une jeune femme issue des classes populaires, elle utilise le téléphone, conduit une voiture, prend l’avion, voyage, sème le désordre. Elle « refuse sans cesse un fatalisme dégradant », nous dit Marie-Anne Couderc3. Et pourtant l’effigie en cire de Bécassine fut brutalisée. Le 19 juin 1939, trois jeunes Bretons s’introduisirent au musée Grévin et tranchèrent la tête de la figurine, l’une des plus anciennes de l’établissement. Il fallait la décapiter, clamèrent-ils, tout en se défendant d’être autonomistes, car elle représentait une injure pour les femmes bretonnes et la Bretagne4. Le journal L’Humanité y vit une agression inattendue contre le symbole de « la Bretagne travailleuse et obstinée », suggérant que l’autonomisme serait plus injurieux que l’image de cette « sœur aînée de Mickey Mousse5 ». Quant à Paris-Soir, le quotidien le plus diffusé de cette époque, il titra « L’assassinat de Bécassine », et évoqua la mutilation d’une « brave fille pas méchante6 ».
2Même si elles ont été recouvertes par un voile silencieux, la bande dessinée connaît depuis longtemps des personnages féminins au caractère bien trempé, mais souvent dessinées par des hommes. Avant la Seconde Guerre mondiale, de l’autre côté de l’Atlantique, Sally the Sleuth, créée par Adolphe Barreaux (1934) ou Olga Mesmer, conçue par Watt Delle (1937), jouaient les premiers rôles. Superhéroïne ou détective, elles ne s’en laissaient pas conter. Tandis qu’Hergé dessinait la Castafiore, qui fit son apparition en album dans Le Sceptre d’Ottokar (1939), à qui on ne pouvait rien imposer, John Giunta et Malcom Kidale inventaient la même année l’héroïne de Magician from Mars, Jane 6EM35, fille d’une mère terrienne et d’un père martien, qui avait la capacité de détruire le temps et l’espace7.
3Dans les années 1960, des personnages féminins affranchis des conventions, indépendantes et libres, s’imposèrent sur le devant de la scène, notamment, sans être exhaustif, Barbarella due à Jean-Claude Forest (1962) ou Pravda la survireuse dessinée par Guy Pellaert (1967) ou encore Laureline, agente spatiotemporelle créée par Mézière et Christin (1967). Par la suite, d’autres personnages féminins, dans des registres très différents, allant de la Schtroumpfette (Peyo) à Adèle Blanc-Sec (Tardi), sans oublier Agrippine (1988) de Claire Bretécher virent le jour, sans qu’il soit possible ici de les citer toutes. Mais les personnages de papier ne sont pas tous fictionnels : Ainsi soit Benoîte Groult, par Catel8, déclarant sur la couverture de l’album « Je n’aime pas la bande dessinée », Les apprentissages de Colette par Annie Goetzinger9, présentée comme un être libre, capable de réinventer son existence, ou encore Simone de Beauvoir, une jeune fille qui dérange par Sophie Carquain et Olivier Grojnowski10, sont quelques-unes des biographies dessinées retraçant le parcours de figures féministes dont les actions, sur des plans divers, ont été déterminantes pour la conquête de droits et la réflexion sur la domination masculine.
4Quant à la bande dessinée érotique ou pornographique, celle qui a « mauvais genre11 », elle est peuplée de figures féminines, très souvent maltraitées et violentées. Or, si études et travaux sur l’érotisme, la place des Pin-Up, la séduction, voire le désir et le plaisir, mais aussi sur la censure, se sont déployés de manière abondante, il n’en est pas de même des violences faites aux femmes dans la bande dessinée. Et pourtant, les femmes victimes de violences les plus diverses abondent dans les récits graphiques. Dans Belle comme la mort, un des premiers romans graphiques, publié initialement dans (À Suivre), une jeune femme disparaît sur une route, en 1992, en Espagne, entre Séville et Algésiras. Elle n’est pas morte, elle a trouvé refuge, après un accident, dans une maison isolée tenue par une femme d’un certain âge, mère d’un garçon, Luis, un peu attardé, objet de la moquerie des jeunes des environs. La jeune disparue se prénomme Dolorès et vit à Toulouse. En fait, elle sera tuée par Luis qui a fait croire à sa mère que l’inconnue était partie. Il s’était introduit dans la chambre, l’avait caressée et elle avait commencé à pousser des cris. Il l’avait alors étranglée et avait conservé le cadavre dénudé, envahi d’insectes qui couraient sur la dépouille mortelle, dans une remise12. Quatre cases ne font aucune place au doute : les deux premières ne laissent deviner que les pieds d’un cadavre, la troisième offre au lecteur la vision d’un corps-mort, la robe retroussée sous la poitrine. D’autres personnages sont présents, prêts à sombrer dans la violence et le sang pour que la vérité puisse éclater. Dans cet album tout tourne autour de l’absence et de la quête et pourtant Dolorès occupe une place centrale : sa disparition ordonne les événements et les cases. La violence contre les femmes, nous dit Michelle Perrot, est ancienne et il importe d’en révéler l’étendue et la diversité13.
5Pour en rendre compte, il faut faire appel à des sources variées, notamment les archives judiciaires et le roman, mais aussi le 9e art, trop longtemps négligé. Certes, ce qu’il est convenu d’appeler la bande dessinée du réel, consistant, à partir de témoignages ou à la manière d’un reportage, à rendre compte des violences commises, qu’elles soient physiques ou symboliques a donné des albums incisifs et clairvoyants, dont la visée est d’alerter. L’éditrice et scénariste Marie Moinard avait réuni des créateurs et créatrices de récits graphiques pour restituer des brutalités, des injustices, des mécanismes d’humiliation et de domination. Sous le titre générique En chemin, elle rencontre… Marie Moinard a donné naissance à une trilogie : Les artistes se mobilisent contre la violence faite aux femmes, Les artistes se mobilisent pour le respect des droits des femmes et Les artistes se mobilisent pour l’égalité femmes-hommes. Le premier volume14 a bénéficié du soutien d’Amnesty International et entendait mettre en lumière, avec la participation d’une trentaine d’auteurs, les mariages forcés, les mutilations, les victimes de la traite humaine, le harcèlement sexuel… Le deuxième volume aborde aussi bien le déséquilibre des naissances en Chine et en Inde, que l’accès au soin, le stress post-traumatique ou le viol correctif en Afrique du Sud visant les lesbiennes pour « corriger leur sexualité15 ». D’autres bandes dessinées se sont extraites de la forme documentaire et se situent à la lisière du témoignage et de la fiction, d’autres encore appartiennent au registre de l’imaginaire, mais toutes traitent d’un fléau universel, celui des violences faites aux femmes, parfois en une seule case, d’autres fois en plusieurs planches.
6L’une des visées du présent ouvrage est d’inverser les perspectives communes, de montrer que les femmes ne sont pas enfermées dans la catégorie des femmes pulpeuses et aguicheuses16, ni dans celle des faire-valoir, ni non plus dans celle des seules victimes. En effet, même humiliées, brutalisées martyrisées, elles conservent dignité ou fierté. C’est ainsi que dans la série à succès Carthago, l’un des principaux personnages, qui a choisi une vie retirée pour protéger sa fille, devient serveuse dans un fast-food en bordure d’une route, en Australie occidentale. Tandis qu’elle passe, un habitué lui met une main sur la fesse, elle réagit aussitôt par une claque. Mais dans cet univers où une forme de virilité complice est la règle, le client lui dit qu’il veut bien d’autres caresses comme celle-ci, puis il se tourne vers le patron en lui disant « Eh Nathan, t’as vu comme elle me parle ta petite employée ?… Tu devrais les dresser un peu mieux17 ! » Le récit graphique illustre une situation considérée comme presque ordinaire et faisant partie des mœurs usuelles. La force de la bande dessinée est de donner, sans faire une longue démonstration, en six cases, le caractère insupportable de situations vécues par des femmes qui n’ont pas forcément les moyens de protester, car assujetties à des conditions économiques et mentales leur interdisant cette possibilité.
7Plusieurs pistes méritent d’être suivies pour traiter des violences faites aux femmes, dont celles des violences sociétales, empêchant les femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent, qui se retrouvent dans plusieurs des contributions du présent ouvrage collectif. Dans cette perspective, des albums éclairent les analyses qui vont suivre. Tonino Benacquista et Florence Cestac avaient, dans Des salopes et des anges18, suivi les trajectoires de trois femmes qui souhaitaient recourir à un avortement, en restituant des contextes et des combats : ceux du Planning familial, le manifeste des 343 publié dans le Nouvel Observateur en 1971, la création du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) en 1973. Dans les albums dits historiques, dont l’action se situe notamment dans l’Antiquité, les auteurs transposent à partir du présent, mais aussi des textes anciens et des traces visuelles, un univers révolu.
8Il est vrai que les formes de violence s’avèrent presque sans limites. L’histoire l’atteste et la littérature graphique aussi. Les sorcières mises sur le bûcher, ou pendues comme à Salem19, les jeunes filles kidnappées, les épouses lapidées, et bien d’autres brutalités témoignent de l’appropriation du corps, de l’esprit et de la vie des femmes. Le viol est assurément le plus fréquent et peut-être le plus difficile à mettre en mots et en images20. Mais une bande dessinée peut aussi être le reflet d’une situation tout en contribuant à changer les mentalités d’une société. L’exemple manifeste étant Priya’s Shakti21, scénarisé par Vikas Menon et Ram Devineni et dessiné par Don Goldman. À partir d’un fait divers, le viol et le meurtre d’une étudiante dans un bus, le crime est transposé dans un village et la déesse Parvarti, implorée par la victime, vient à son secours. La publication de l’album fit l’effet d’une déflagration en Inde et sur la scène internationale.
9Les violences sexuelles constituent assurément un vaste continent. La couverture de la première édition de L’Agnone22 de Guido Buzzelli, montre un personnage inquiétant saisissant une jeune femme nue, l’enserrant dans ses bras, et la soulevant du sol. Les femmes harcelées, molestées, contraintes, violées sont désormais légion. Or, pendant longtemps, les normes, l’autocensure et la censure officielle ont limité, du moins dans la bande dessinée à large diffusion, la présentation et l’exposition des corps brutalisés. Cependant des albums, sans montrer explicitement aux lecteurs des scènes d’agression brutales, les ont suggérées et parfois camouflées en partie. Toutefois, en 1984, Odile et les crocodiles, parfois classé dans la catégorie du nouveau réalisme, de Chantal Montellier fit sensation23. Victime d’un viol, commis dans un parking, resté impuni, Odile B., l’héroïne, est considérée par la justice comme une coupable, responsable de ce qui lui est arrivé. Elle cherche à se venger, à travers de planches en noir et gris, à l’atmosphère oppressante.
10La bande dessinée licencieuse ou pornographique n’est pas avare de scènes de violences explicitement sexuelles et franchit parfois un seuil, glissant de la maltraitance au sadisme. Paolo Eleuteri Serpieri a livré avec la série Druuna apparue en 1986 une sorte d’inventaire : aux humains s’ajoutent d’autres prédateurs : monstres singuliers, extraterrestres… Du côté du Japon, des sous-genres ont vu le jour et se sont épanouis à partir de la tendance eroguro, c’est-à-dire de l’érotique grotesque dans lequel des tentacules ou des bras élastiques malmènent des malheureuses. À la manœuvre, des auteurs comme Toshio Maeda, Makoto Kobayashi ou encore Suehiro Maruo. La bande dessinée américaine underground a très tôt mis en scène des situations où des jeunes femmes sont agressées, enlevées, ligotées, violentées, amputées, torturées. Des auteurs comme John Willis, avec The Adventures of Sweet Gwendoline (1958), ou, plus tardivement, comme S. Clay Wilson et Rick Griffin, ces deux derniers appartenant avec Robert Crumb, au cercle fermé de Zap Comix, à partir de 1968, ont produit des planches, parfois surchargées de femmes non seulement violées mais aussi suppliciées.
11Les textes rassemblés ici s’interrogent sur l’image donnée des femmes : passives, révoltées, tétanisées, résignées… Ils n’ignorent pas non plus, du moins en partie, les auteurs de violences, se demandant s’ils sont dépeints comme des prédateurs, des hommes virils, des personnages atteints de folie, des individus ordinaires ? Quant aux victimes, sont-elles enfermées dans ce rôle ? Chantal Montellier, cofondatrice en 2007 avec Jeanne Puchol du prix Artémisia qui œuvre pour la promotion de la bande dessinée féminine24, avait montré dans un ouvrage intermédiaire entre l’autobiographie illustrée et la bande dessinée25, des planches où la violence physique est manifeste et surgit parfois là où on ne l’attend pas. Il est vrai que les violences faites aux femmes ne figurent quelquefois que dans une case ou une planche, parfois proche de l’illustration, et non dans un album complet. Parmi les lauréates du prix Artémisia, plusieurs ont traité explicitement des violences faites aux femmes. Par exemple, Ulli Lust relate le voyage, en grande partie autobiographique, de deux jeunes punks autrichiennes à travers l’Italie, de Rome à Palerme, où elles connaissent nombre d’agressions sexuelles26. Una, qui obtint le prix du combat féministe en 2019, pour L’une d’elles, dont l’action se situe en 1977, entraîne ses lectrices et lecteurs dans un univers crépusculaire, entrecoupé de planches ténébreuses et d’autres claires, dissimulant la noirceur d’une société. Il ne s’agit pas d’une œuvre de fiction mais d’une autobiographie. L’auteure avait alors douze ans, vivait dans le West Yorkshire, au moment où une série de crimes commis contre des femmes isolées, treize au total par l’éventreur de cette région de l’Angleterre, terrifia la région. Elle-même connut une série d’agressions physiques et psychologiques qui se superposèrent au contexte criminel faisant ainsi de la violence misogyne une constante dans laquelle les femmes ne sont pas écoutées et se sentent coupables27.
12Mais il est aussi d’autres formes de violences plus méconnues, ou du moins plus enfouies car touchant à l’intime. C’est ainsi que Marine Spaak dans Passer à la casserole. Et si on parlait du viol au sein du couple28, a dessiné dans un magazine en ligne, Femmes plurielles, tout ce qu’une enquête a révélé sur le viol conjugal. Quant aux autres formes de violences conjugales, elles ont aussi été traitées par Jérôme d’Aviau et Loïc Dauvillier dans Inès (2009) ou par James et Sylvain Ricard dans À la folie (2009) et tout récemment par Thibault Lambert dans De rose et de noir (2017).
13Pour qu’un phénomène puisse ébranler l’opinion publique, la faire réagir, l’émouvoir et l’indigner, il ne suffit pas qu’il existe et soit connu par les protagonistes et des spécialistes, membres d’association ou chercheurs, encore faut-il que se produise une sorte d’étincelle qui embrase soudainement un groupe plus ou moins important, allant d’une collectivité restreinte à l’opinion internationale, comme l’a illustré le mouvement #Me Too. Un roman graphique l’illustre en particulier. Dans L’une d’elles, dédiée à « Toutes les autres », due à Una, la violence perpétrée par un tueur en série qui ne s’attaque qu’à des femmes, et les agressions sexuelles subies par le personnage principal se mêlent dans le passé et dans le présent. L’autrice mène une contre-enquête29. Dans le Yorkshire, dans les années 1970, l’investigation policière et judiciaire ne prend pas en compte toutes les pistes et laisse le tueur, pourtant interrogé, libre de poursuivre son œuvre macabre. La narratrice, elle-même victime d’agressions sexuelles, tresse ensemble ces événements pour construire une trajectoire complexe et s’adresser à un large lectorat.
14Mais la bande dessinée permet aussi, en restituant une situation, dans laquelle des crimes effroyables sont commis, dans l’indifférence générale, non seulement d’attirer l’attention mais aussi de permettre aux lecteurs et lectrices de comprendre. C’est ainsi que la bande dessinée Kivu, de Jean Van Hamme et Christophe Simon, figure Denis Mukwege, lauréat du prix des droits de l’homme des Nations Unies et du Prix Nobel de la paix en 2018, pour son action faveur des victimes de violences et mutilations sexuelles, et Guy Caudière, chirurgien qui opère régulièrement avec le premier, à Panzi. Dans cette région située à l’Est de la République démocratique du Congo, des femmes, de tous les âges, subissent d’effroyables violences et la bande dessinée livre des clés pour comprendre l’engrenage mortifère de ce territoire riche et convoité30.
15Nombre des textes présentés ici font la part belle au contexte. L’irruption des violences conjugales dans les albums de bandes dessinées est bien un phénomène récent. La caricature à la fin du xixe siècle ou The Katzenjammer kids (Pim Pam Poum), strips dessinés aux États-Unis en 1897 par Rudolph Dirks, ont traité de la scène de ménage, mais comme situation comique. Ce qui faisait rire jadis ne suscite plus du tout l’hilarité aujourd’hui. Plusieurs des auteurs et autrices dont les textes sont réunis dans le présent ouvrage montrent bien qu’il s’agit d’une appropriation récente, inscrite dans le tissu des transformations sociétales et des mouvements féministes. Aucun genre graphique n’échappe à cette prise de conscience.
16Les contributions que l’on peut lire modifient le regard sur les rapports de sexe, à la fois dans le temps mais aussi dans l’espace. Le phénomène des violences faites aux femmes est certes un invariant – il peut être attesté depuis la plus haute Antiquité – mais il est toujours inscrit dans une époque et dans une situation. Les femmes romaines, les tondues de la Seconde Guerre mondiale, Violette et ses cousines sont toutes des victimes, mais la manière dont elles le sont et la façon dont elles réagissent sont tributaires à la fois de la période choisie, de la documentation réunie pour la réalisation des albums, mais aussi des conceptions des autrices et auteurs. En 1977, la perception des agressions relève de la personnalité des scénaristes, mais aussi de ce que la société est prête à entendre, de ce qui est considéré comme acceptable et de ce qui est majoritairement désapprouvé. En la matière, il convient de ne pas oublier que les conquêtes arrachées par les femmes sont à l’échelle de l’histoire, très récentes. Pour le seul cas de la France, Michelle Perrot souligne que dans les années 1970 les féministes venaient d’adopter une formule qui depuis a montré toute sa force : « Notre corps nous appartient », il ne saurait être la propriété d’un compagnon ou d’un mari. La loi sur la contraception ne date que de 1967 et « en 1978, le procès d’Aix-Marseille, gagné par Gisèle Halimi, allait aboutir à la reconnaissance du viol comme crime, entérinée par la loi de 198031 ». Ces rappels sont essentiels tant l’amnésie contemporaine est grande et ce qui peut apparaître comme des libertés naturelles ne sont que des droits, parfois fragiles, qu’il a fallu obtenir de longue lutte.
17Il convient également de souligner que si les contextes éclairent les circonstances, les permanences ne sauraient être malheureusement rejetées. À Mayotte, au Maroc, au Japon, aux États-Unis ou dans les mythes gréco-romains, des agressions brutales et parfois sadiques sont perpétrées. Elles donnent à l’humanité et aux prérogatives masculines de sombres couleurs. Dans les albums, les scènes de violences sexuelles sont rarement gratuites. Scénaristes et dessinateurs n’ajoutent pas des moments particuliers pour être racoleurs, même si quelques-uns y sacrifient. Les viols et les coups, lourds de la tristesse de la destinée de sociétés patriarcales, prennent place dans la trame du récit. Mais lecteurs et auteurs sont aussi immergés dans un imaginaire collectif, en particulier celui de l’orgie antique. Le banquet doit correspondre aux représentations colportées par la littérature romanesque et le cinéma, et pas nécessairement par la documentation historique. Mais, en dehors de la littérature graphique pornographique, les scènes de brutalité et d’appropriation du corps, par la force physique, par la contrainte ou encore par le chantage, sont placées dans les albums avec le souci de faire comprendre une époque ou une situation. Le trouble ne vient pas d’une surreprésentation, mais bel et bien d’agissements prêtés aux personnages que les réalités d’aujourd’hui viennent en quelque sorte renforcer dans un chassé-croisé avec la littérature graphique qui parle des sociétés, de la manière dont elles se représentent et parlent d’elles-mêmes32.
18Reste que la violence est un objet complexe, allant des brutalités interpersonnelles aux féminicides collectifs33. Sans aucun doute importe-t-il de lui faire subir l’épreuve de la description34. En effet, les sciences humaines, souvent en ordre dispersé, sans nécessairement tenir compte des travaux des disciplines voisines, ont livré nombre d’enquêtes, d’essais, de réflexions sur la rationalité de la violence ou sur l’imprévision de son surgissement, de ses logiques et de ses effets, des contextes socio-économiques, certaines ne désirant retenir qu’une catégorie restreinte de violence35, comme ce qu’il est convenu d’appeler les violences extrêmes, d’autres délaissent les logiques pour comprendre les éléments déclencheurs et le passage à l’acte, d’autres encore y voient une forme de domination et un instrument au service de l’anéantissement d’autrui. Reste que la description, à la manière des ethnologues et de l’anthropologie sociale, s’est souvent déprise de cadres théoriques trop rigides pour comprendre une situation et une société. Décrire des albums, c’est aussi les expliquer.
19Le présent ouvrage est pluridisciplinaire et ne relève pas seulement de la narratologie, de la sémiologie ou même des visual studies36, il s’agit de faire dialoguer des chercheuses et chercheurs, venant de disciplines différentes – l’histoire, la littérature comparée, la traductologie… – qui ont leurs propres grilles de lecture, mais ils s’évertuent à préciser les corpus, les catégories utilisées et les démarches suivies. La diversité des lieux atteste d’une permanence universelle. La France, les États-Unis, le Japon, le Maroc, l’Océan Indien, ou encore des contrées imaginaires racontent une même histoire. Dans certains récits, les gestes déplacés, les paroles acerbes, la contrainte physique, le crime abominable semblent aller de soi et ne suscitent ni protestation ni indignation ; dans d’autres, ils provoquent la colère individuelle, la révolte collective, l’action politique. Des contributions donnent à voir, à ressentir, à analyser, à mettre à distance, mais toutes se préoccupent non pas de donner une énième définition de la violence, mais entendent, sans complaisance ni voyeurisme, développer des approches compréhensives des mots et des dessins de la littérature graphique.
20Pour y parvenir, la progression adoptée est la suivante. Il s’agit de partir du plus immédiat, de ce qui est dévoilé, en suivant le cheminement qui conduit de la caricature au dessin bédéiste pour être placé ensuite en pleine lumière, tout en se demandant comment des autrices et des auteurs se sont approprié des thématiques, tandis que d’autres se sont mobilisés contre l’invisibilisation des femmes, développant des discours « divulgateurs », déployant de nombreuses formes de dénonciation, aussi bien dans les comics que dans les mangas, dans des bandes dessinées relevant de la ligne claire ou bien plus méconnues. Ensuite, la progression s’arrête plus spécifiquement sur des albums relevant de la veine historique, la Grèce ou la Rome antique, mais aussi de la période de la Seconde Guerre mondiale, ou encore l’année 1977. Les thèmes, mais aussi les cadres de pensée des auteurs et d’une époque transparaissent. Toutefois, il importait d’aborder, à partir d’œuvres phares, le traitement des violences et oppressions, afin d’esquisser une comparaison des manières de traiter des thématiques voisines. Enfin, un troisième volet examine plus particulièrement des questions dites d’actualité, à la fois éditoriales, comme Moi, ce que j’aime c’est les monstres d’Emil Ferris, géopolitiques, par l’entremise de la situation des femmes à Mayotte ou au Maroc, sans oublier l’histoire culturelle revisitant les super-héros.
Notes de bas de page
1 Voir par exemple Alain Croix et Christel Douard, Femmes de Bretagne : images et histoire, Rennes, Apogée, 1998.
2 Voir Irène Pennacchioni, « Bécassine dans la capitale », Sociétés & Représentations, 17, 1, 2004, p. 275-290.
3 Marie-Anne Couderc, Bécassine inconnue, Paris, Éditions du CNRS, 2000. Aussi Marie-Christine Lipani Vaissade, « La révolte des personnages féminins de la bande dessinée francophone. Cartographie d’une émancipation de fraîche date », Le Temps des médias, 12, 1, 2009, p. 152-162.
4 Le Temps, 20 juin 1939.
5 L’Humanité, 20 juin 1939.
6 Paris-Soir, 20 juin 1939.
7 Amazing-Man Comics, #7, Centaur Comics, 1939. Voir aussi Mike Madrid, Divas, Dames & Daredevils. Lost Heroines of Golden Age, Exterminating Angel Press, 2013. D’autres personnages figurent dans cette anthologie comme Madame Strange, Spider Queen, Fantomah, The Sorceress of Zoom.
8 Catel, Ainsi soit Benoîte Groult, Paris, Grasset, 2013.
9 Annie Goetzinger, Les apprentissages de Colette, Paris, Dargaud, 2017.
10 Sophie Carquain et Olivier Gojnowski, Simone de Beauvoir, une jeune fille qui dérange, Paris, Marabout, coll. « Marabulles », 2016, t. I.
11 Laurent Martin, « Mauvais genres », dans Pascal Ory et al., L’Art de la Bande Dessinée, Paris, Citadelles & Mazenod, 2012, p. 385-444.
12 Jean-Michel Beuriot et Philippe Richelle, Belle comme la mort, Paris, Casterman, 2015 (1995), planche 78, strip 1, case 2, et strip 3, case 1 ; planche 79, strip 3, case 1 et planche 80, strip 1, case 1.
13 Michelle Perrot, Le chemin des femmes, Paris, Robert Laffont, 2019, p. 739-742.
14 Marie Moinard (éd.), En chemin elle rencontre…, vol. 1 : Les artistes se mobilisent contre la violence faite aux femmes, Vincennes, Des Ronds dans l’O, 2009.
15 Chris Lamquet, dans Marie Moinard (éd.), En chemin elle rencontre…, vol. 2 : Les artistes se mobilisent contre pour défendre le respect des droits des femmes, Vincennes, Des Ronds dans l’O, 2011, p. 57.
16 Voir par exemple Henri Filippini, Encyclopédie de la Bande dessinée érotique, Paris, La Musardine, 2006 (1997).
17 Christophe Bec et Milan Jovanovic, Carthago. 4 – Les monolithes de Koubé, Paris, Les Humanoïdes Associés, 2014, p. 9, strip 2, toutes les cases.
18 Tonino Benacquista et Florence Cestac, Des salopes et des anges, Paris, Dargaud, 2011.
19 Démons d’Alexia, 2004, Filles de Salem, 2018.
20 Stefano Martino et Oliver Peru ont choisi l’Antiquité (Oracle, La Pythie, 2014), d’autres les guerres de Religion, la guerre d’Espagne ou les conflits armés au Congo.
21 Vikas Menon, Ram Devineni et Don Goldman, Priya’s Shakti, Rattapallax, 2014.
22 Guido Buzzelli, L’Agone, Charlie Mensuel, 99 et 100, avril-mai 1977, le récit publié en album en 1980, puis repris, sous le titre L’agnion, dans Guido Buzzelli, Œuvres, t. II, Paris, Les Cahiers dessinés, 2019, p. 13-59.
23 Chantal Montellier, Odile et les crocodiles, Paris, Les Humanoïdes Associés, coll. « Mille et une femmes », 1984.
24 Décerné annuellement, le prix Artémisia comprend plusieurs catégories. En 2020 : le Grand prix (Barbara Baldi pour Ada), le prix spécial du jury (Florence Dupré Latour pour Carnage), le prix de l’originalité (Lorraine les Bains pour Waldo), le prix de l’environnement (Anne Defréville pour L’Âge bleu), le prix de l’émancipation (Chloé Wary pour Saison des roses), et le prix du Matrimoine (Nicole Claveloux et Edith Zha, pour La Main verte et autres récits).
25 Chantal Montellier, La Reconstitution, livre1 : 1947-1980, Arles, Actes Sud/L’an 2, 2015.
26 Ulli Lust, Trop n’est pas assez, Çà et là, 2012.
27 Una, L’une d’elles, Çà et là, 2018.
28 Marine Spaak, Passer à la casserole. Et si on parlait du viol au sein du couple, d’après une analyse FSP d’Amandine Michez, Femmes plurielles, magazine en ligne, 2018.
29 Una, L’une d’elles, op. cit.
30 Jean Van Hamme et Christophe Simon, Signé, Paris, Éditions du Lombard, 2018.
31 Michelle Perrot, Le chemin des femmes, op. cit., p. 739.
32 Mark Bevir, « The Role of Contexts in Understanding and Explanation », dans Hans Erich Böedeker, Begriffsgeschichte, Diskursgeschichte, Metapherngeschichte, Göttingen, Wallstein Verlag, 2002, p. 159-208.
33 Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud, Ludovic Gaussot et al., On tue une femme. Le féminicide, Histoire et actualité, Paris, Hermann, 2019 et dernièrement Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud, Les archives du féminicide, Paris, Hermann, 2022.
34 Cécile Lavergne et Anton Perdoncin, « Éditorial. La violence à l’épreuve de la description », Tracés. Revue de Sciences humaines, 19, 2, 2010, p. 5-25.
35 Jean-Marie Fecteau, « La violence et ses histoires », dans Frédéric Chauvaud (dir.), La dynamique de la violence, Rennes, PUR, 2010, p. 135-152.
36 Gil Bartholeyns (éd.), Politiques visuelles, Dijon, Les Presses du réel, 2016.
Auteur
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Frédéric Chauvaud
Frédéric Chauvaud, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers, est un spécialiste de la justice pénale, de la violence et des corps brutalisés. Depuis plusieurs années, il coorganise « Les Rencontres d’Angoulême. Penser et comprendre la BD ». Il vient de publier Une si douce accoutumance. La dépendance aux cases, bandes et planches, Paris, Éditions Le Manuscrit, 2020. Il a codirigé Les êtres contrefaits. Corps difformes et corps grotesques dans la bande dessinée, Rennes, PUR, 2019 et Les corps handicapés dans la BD, Rennes, PUR, 2020, avec Michel Porret, Bulles Sanglantes, Genève, Georg éditeur, 2021 et, avec Denis Mellier, Gestes et BD, Rennes, PUR, 2022. Il a également publié, en collaboration, On tue une femme. Le féminicide. Histoire et actualités, Paris, Hermann, 2019 et Les archives du féminicide, Paris, Hermann, 2022.
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