Chapitre 2. Rabelais témoin de la crise
p. 73-82
Texte intégral
A. Le Tiers Livre du Pantagruel
1Onze années séparent la publication du Tiers Livre de celle du Gargantua. Faut-il conjecturer que Rabelais, en cette période agitée, s’est astreint au silence préconisé par les évangéliques épris de paix, ou à une réserve imposée par la prudence ? Il a dû assurer sa position, en obtenant du pape un induit qui régularisait sa situation de demi-défroqué et lui permettait d’exercer la médecine ; reçu docteur à Montpellier en 1537, il y enseigne, puis se retrouve en 1539 au service de Guillaume de Langey, frère de Jean du Bellay et, comme lui, humaniste, diplomate et homme d’État. Mais il ne s’est pas désintéressé de son œuvre de romancier. En 1537, le Gargantua et le Pantagruel ont été de nouveau publiés en deux éditions concurrentes (l’une chez Juste, l’autre sans nom d’imprimeur) ; quelques retouches semblent attester une intervention de l’auteur. En 1542 paraît chez Juste une nouvelle édition avec de nombreuses et importantes variantes, dont quelques-unes passent pour des atténuations (mais est-ce bien une atténuation que de remplacer, par exemple, « théologiens » par « sophistes » ?). Les deux livres sont alors présentés dans l’ordre requis par la fiction, Gargantua en premier, Pantagruel en second ; rien de plus naturel sans doute, mais l’orientation de l’ensemble en est infléchie. Le Gargantua, on l’a vu, exprimait très explicitement les convictions et les espoirs de l’humanisme tel que le concevait Rabelais ; le Pantagruel les exprimait aussi, mais de façon plus allusive, et il privilégiait les aspects déconcertants du discours et de la fiction. L’édition de 1542 met donc sous les yeux du lecteur un texte où les problèmes succèdent aux certitudes, les fantaisies corrosives ou inquiétantes venant perturber les enseignements immédiatement assimilables. Le Tiers Livre, publié en 1546 mais prévu dès 1542 (une addition au dernier chapitre du Pantagruel en indique approximativement le thème), s’inscrit dans cette nouvelle ligne, pour poser dans toute leur acuité les questions que l’idéologie humaniste, dans sa phase conquérante, pouvait encore éluder. Dans l’œuvre de Rabelais comme dans l’histoire de son temps, il marque le moment de la perplexité.
2« Le tiers livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel » ne doit plus rien aux Chroniques. Tout en dialogues, il ne relate, en dépit du titre, aucun « fait héroïque » de Pantagruel, dont les traits gigantaux sont oubliés. La fiction a pour objet un possible, tenu en suspens jusqu’au bout : Panurge se mariera-t-il, et sera-t-il cocu ? C’est lui-même qui pose sans cesse la double question, et le comique tient principalement aux contorsions dialectiques qu’il invente pour détourner l’invariable pronostic – Tu seras cocu ! – obtenu à chaque consultation. Placés par le Prologue sous le patronage subversif de Diogène, ces singuliers dialogues philosophiques tirent leur humour du schéma paradoxal qui les sous-tend. Le candidat au mariage veut connaître à l’avance son destin conjugal – ce en quoi il a tort, comme le lui explique Pantagruel : « N’êtes-vous assuré de votre vouloir ? Le point principal y gît ; tout le reste est fortuit… » (chap. X ; cf. chap. xxix). Mais c’est Pantagruel qui propose à son ami les moyens d’« explorer le sort futur », les justifie par maintes considérations savantes, et interprète les réponses comme défavorables ; et Panurge, réinterprétant celles-ci « au rebours », s’ingénie à les faire concorder avec son « vouloir ». Si bien que chaque consultation inverse les positions initiales – le volontariste prédit l’échec, le timoré se flatte de réussir –, quitte à déboucher sur l’incertitude.
3Tel est du moins le jeu dans les consultations de type divinatoire, « sorts virgiliens », songes, oracles de la Sibylle de Panzoust, du muet Nazdecabre, du poète Raminagrobis. Il change de forme lorsque Pantagruel convoque les détenteurs officiels du savoir – un théologien, un médecin, un juriste (qui ne vient pas) et un philosophe – pour résoudre le problème. Les deux premiers répondent conformément à leurs spécialités respectives, l’un par des préceptes tirés de l’Écriture, l’autre par des considérations horrifiques sur la sexualité féminine. Pour coordonner ces avis, il faudrait qu’intervînt le dialecticien ; mais celui-ci, adepte du scepticisme pyrrhonien, neutralise ses propos par contradictions, ou élude les questions jusqu’à ce que Panurge renonce à l’interroger. Gargantua, réintroduit dans le récit pour la circonstance, constate et réprouve cette démission du philosophe ; ce qui revient à prendre acte de l’échec d’une « science sans conscience » dont les diverses disciplines, cloisonnées, ne peuvent résoudre les problèmes existentiels : les fragments de l’encyclopédie esquissée dans le Pantagruel (chap. viii), faute d’être corrélés, ne donnent plus matière qu’aux perplexités du consultant, reflétées en caricature de système par son dernier interlocuteur.
4Moins allègre que les fantaisies sur les oracles, cette phase du roman semble diagnostiquer une crise des espoirs humanistes : la tentation du scepticisme, déjà perceptible dans la declamatio de Corneille Agrippa sur la « vanité des sciences et des techniques » (Anvers, 1530) et dans le Cymbalum mundi. Rabelais l’écarte, sans revenir aux certitudes : l’ultime stade de l’enquête est un éloge de la déraison. Toujours sur le conseil de Pantagruel, Panurge va consulter le fou Triboulet ; au passage, les deux amis entendent le juge Bridoye expliquer pourquoi il « sentencie au sort des dés » en alléguant à contresens des dizaines de textes juridiques (ce qui situe ce dernier représentant du savoir et de la loi parmi les adeptes de l’aberration systématique, et lui attire l’approbation inattendue de Pantagruel et d’Epistémon). Enfin, Triboulet rend sa réponse – coups de poing, nasardes et paroles sans suite. Comme au début du roman, les interprétations sont divergentes, futur cocuage selon Pantagruel, bonheur conjugal selon Panurge ; mais celui-ci, en outre, privilégie un détail que son compagnon laissait inaperçu (la bouteille que lui donne Triboulet), y décèle une invitation symbolique à partir consulter l’oracle de la « Dive Bouteille », prévoit l’expédition, le guide, l’itinéraire par les pays des Lanternes (= des billevesées, avec connotation paillarde), et surtout cite un quatrain en « lanternois », langue (imaginaire) qu’il est seul à connaître, et le traduit : « … Gens mariés plus sont heureux : Panurge l’est, et le sait bien. » L’enquête s’achève ainsi sur une nouvelle distribution des rôles, dans le cadre de la folie, qui donne enfin à Panurge l’initiative et la maîtrise fictive de son destin.
5Le thème du mariage n’est qu’un prétexte. Rabelais l’a sans doute emprunté à la « querelle des femmes », débat idéologique et littéraire scandé sur deux décennies par des publications qui alternativement dénigrent ou exaltent la nature féminine. Il dérègle le jeu, en passant : s’inscrivant en faux contre l’idéalisation à la mode néo-platonicienne qui fait de l’aimée un pur objet, mais ridiculisant la hantise des misogynes, il donne à entendre, par les consultations complémentaires du théologien et du médecin, que chez les femmes « bien instruites en vertus et honnêteté », la sensualité naturelle ne tourne au dévergondage que sous l’effet des contraintes imposées par leurs barbons : « Messer Cocuage » et la « déesse Jalousie » ont les mêmes dévots, l’interdit incitant à la transgression (ce qui ramène à l’éthique de Thélème). Mais cette question rebattue sert principalement à faire le procès des certitudes, et des partages sommaires entre erreur et vérité, sagesse et déraison. Cette intention est marquée dès les premières pages par le sophistique éloge des dettes, préambule aux autres dialogues. Panurge a dilapidé les revenus de sa « chastellenie de Salmigondin » (fief, dans le roman précédent, d’Alcofrybas lui-même…) et il s’est endetté ; à Pantagruel, qui s’en inquiète, il décrit avec enthousiasme la félicité des « debteurs et emprunteurs » (chap. iii) ; mais ce facile paradoxe s’infléchit en un éloge des « prêteurs et debteurs » (chap. iv) qui fait surgir l’image d’un cosmos régi par l’échange gratuit de dons et de services, d’un corps humain dont tous les organes coopèrent à l’entretien de la vie et à sa transmission par procréation. Le boniment du filou s’achève ainsi en hymne à la Charité qui « seule règne, régente, domine, triomphe » dans l’univers en liesse. Il n’en devient pas pour autant crédible (les réserves de Pantagruel, au chap. V, rappellent qu’il procède d’un sophisme). Justement, l’innovation majeure, qui préfigure la logique de tout l’ouvrage, est de faire dériver d’une erreur manifeste la problématique vérité. Cela peut rappeler les fantaisies hautement significatives des écrits antérieurs ; la démarche est cependant différente. Auparavant les bizarreries s’inséraient dans un canevas familier pour le brouiller par intermittences ; ici, elles sont le principe même du texte. La déraison de Panurge est aux points de départ et d’aboutissement de tous les dialogues ; elle s’inscrit en faux contre les leçons irréfutables de Pantagruel, et les entraîne dans sa dérive ; seules la déraison symétrique de Frère Jan, qui prône le plaisir jusque dans le cocuage, au milieu du livre, et celle de Triboulet, à la fin, proposent des réponses appropriées. L’écrivain se bornerait-il à discréditer la « philautie » (égocentrisme aveugle) de son personnage ? Pour l’admettre, il faudrait méconnaître le rôle moteur de celui-ci, et surtout la sympathie du rire, qui lui est acquise. Mieux vaut accepter la règle du jeu paradoxal, et s’interroger sur son sens.
6Les Géants sont des princes, et des humanistes chrétiens ; ils ont un rôle social avec ses devoirs, et des convictions de savoir et de foi. Panurge est en marge de la société hiérarchisée et de ses valeurs ; sans rôle et sans attaches, il se situe dans l’univers instable des échanges, dont il pratique les fraudes, mais sans en accepter la logique calculatrice (puisqu’il en gaspille les profits). De même, il voit dans le mariage un contrat sans garantie entre deux individus, avec possibilité de plaisir et risque de mésaventure ; non pas, comme Pantagruel (chap. xlviii) l’obligation de continuer la lignée, selon les exigences communes à la famille féodale et à la famille bourgeoise. Il pourrait incarner le désarroi que Gargantua diagnostique dans le verbiage du philosophe sceptique : abandon des certitudes anciennes, défiance envers celles qui commencent à les supplanter. Mais ce désarroi s’exprime en rire, et trouve des gages d’espoir dans la déraison consciemment assumée. Traduisons sommairement : lorsque les codes, les garanties et les normes se disloquent, deux attitudes restent possibles – le stoïcisme chrétien de Pantagruel, et l’ironie de Panurge qui transforme en jeu les investigations sans terme. Rabelais donne en modèle le premier ; mais il cautionne le second en plaçant sous le patronage de Diogène la série de dialogues toujours facétieux au terme desquels est annoncée la quête du mot de la Bouteille, chimère d’ivrogne ou prophétie dionysiaque.
7Les deux orientations du roman se recroisent en ses dernières pages sur l’énigmatique éloge du Pantagruélion. A première lecture, une devinette toute simple – il s’agit du chanvre, minutieusement décrit d’après Pline, puis célébré pour les nombreux usages des textiles qui en proviennent. Mais le boniment s’élève, par gradations marquées, jusqu’à une transfiguration mythique : grâce aux voiles tissées de « pantagruélion », la navigation au long cours fait communiquer entre eux les peuples de tous les continents, en dépit des distances ; et les dieux de l’Olympe craignent que les descendants de Pantagruel n’inventent une « herbe » plus extraordinaire encore, qui leur donnerait accès aux espaces célestes. Quant aux sanctions qui menaceraient ce rêve prométhéen, le « pantagruélion » les neutralise : confondu pour les besoins de la cause avec l’amiante (que Pline avait pris pour une fibre végétale), il protège du feu – et l’on devine à quels feux pouvait penser Rabelais en 1546. Promesse de bateleur, sans doute, qui, comme l’éloge des dettes, combine le vrai et le faux, le réel et le mythique, et la mystification ; mais elle s’accorde avec la logique de la fiction, et en indique le sens, à l’horizon.
B. Le Quart Livre
8En décrivant les préparatifs du voyage des Pantagruélistes, Rabelais anticipait sur le Quart Livre et le soudait d’avance au volume précédent. Pourtant, il ne l’a pas écrit d’un seul jet. En 1547, une version incomplète en onze chapitres (correspondant à peu près aux vingt-quatre premiers du texte ultérieur) est publiée à Lyon par P. de Tours, datée de 1548 ; elle est reprise, avec maintes interpolations, dans la version définitive éditée par Fezandat en 1552 ; mais entre-temps l’orientation générale a changé. Le Quart Livre de 1548 présentait un schéma de parcours aventureux : départ spectaculaire, rencontre en mer et conflit (avec Dindenault), escales en lieux d’accueil (Cheli), de violence (les Chicanous) ou de bizarrerie (les Ennasins, Tohu et Bohu), et épreuve majeure de la tempête, aux abords de l’île mystérieuse des Macraeons. En 1552, l’itinéraire est devenu un errance d’île en île ; les voyageurs observent, discutent et jugent, parfois sur rapport ; les rares attaques auxquelles ils font face ne les mettent pas en danger ; le but de l’expédition n’est plus mentionné qu’incidemment. Tout est spectacle, comme l’indique l’insertion, dès le second chapitre, de l’escale à « Medamothi », Nulle Part, lieu des représentations fictives (on y trouve des tableaux impossibles, des légendes en tapisseries, et, parmi des animaux fabuleux, un « tarande » qui incarne le mimétisme, ou la mimesis). Au lieu d’un trajet tendu vers son terme et semé d’obstacles, c’est une pérégrination qui met à distance et éclaire d’un jour insolite les images du monde, ou les mirages.
9Cela peut se lire, en partie, comme une satire qui atteint, avec une virulence accrue, les cibles habituelles de Rabelais : hommes de lois, dévots de l’anti-nature, « diables » persécuteurs des pauvres « Papefigues » (des Vaudois de Provence, massacrés en 1545 ?), clergé idolâtre, moines imposteurs adonnés au culte du Ventre… Les catholiques « Papimanes », en particulier, sont caricaturés sans ménagement, à la faveur des différends qui opposaient, en 1551, la France et la papauté : l’appui du roi autorisait un surcroît de hardiesse. Apparaît en outre la figure nouvelle du bonimenteur mercantile, Dindenault, allègrement mis à mort par Panurge décidément hostile aux hommes d’argent. Mais, comme toujours, la satire donne lieu à des fantaisies qui en dépassent la portée. Au sujet des « Chicanous », une longue addition de 1552 célèbre le monde de fête et de largesses du Seigneur de Basché, et les jeux des « diableries » carnavalesques où les suppôts de la chicane, de la loi et de l’appropriation sont joyeusement détruits. La description de « Carême-Prenant », par une série de comparaisons hétéroclites à outrance, dissout le monstre des mortifications, lui substitue les surprises du délire verbal. La condamnation des moines « Gastrolâtres » n’est qu’une enclave dans la célébration lyrique de « Messer Gaster, premier maître ès arts » qui a inspiré tous les progrès techniques des hommes et entreprend d’en neutraliser les effets destructeurs en les tournant en jeux (à Thélème, comme de juste) ou en faisant appel à des spéculations de haut vol entre science et fiction. Parfois la raillerie s’allège en amusement : les relations de parenté purement verbales des Ennasins caricaturent probablement les platoniques « alliances » à la mode ; mais les équivoques érotiques ajoutées par les Pantagruélistes recréent le plaisir dans ces couples de mots. La fantaisie peut être autonome : pas trace de satire à l’égard des habitants de Ruach, qui « ne vivent que de vent », mais des changements de registre vertigineux, entre le souffle de l’Esprit et d’autres souffles que le langage poétique ne suffit pas à ennoblir. L’écrivain, maître du jeu, exhibe l’arbitraire de ses pouvoirs. Le combat carnavalesque entre les Andouilles de l’Ile Farouche et les cuisiniers de Pantagruel aux noms évocateurs (Riflandouille, Tailleboudin, etc.) donne prétexte à une parodie de discours cratylien sur les rapports entre les noms et les êtres ; suivent des divagations mythographiques sur les Andouilles, assimilées aux Géants anguipèdes de la Fable, au Serpent d’Eden, au phallus de Priape, à Mélusine, etc. « Andouilles sont andouilles », affirmait Xénomanes ; le contexte montre qu’elles sont tout ce que le conteur veut en faire, en dépit du lexique.
10Car les droits de la fiction, plus nettement que jamais, sont marqués par la plasticité du langage, que manifeste dans tout le Quart Livre la recrudescence des jeux verbaux (jusqu’aux mots forgés à plaisir, et démesurés, dans l’épisode des Chicanous). C’est la réponse de Rabelais aux adeptes du littéralisme juridique ou religieux, asservis à leurs codes : aux pères conciliaires de Trente qui vont « grabeler les articles de la foi », au « démoniaque Calvin, imposteur de Genève » qui a figé l’évangélisme en système, aux Papimanes obnubilés par leurs « sacres Décrétales » (du droit pontifical, dont ils autorisent leurs exactions) au point de ne pas soupçonner de moquerie dans les « miracles » grotesques ou orduriers qu’en racontent les Pantagruélistes, en s’esclaffant. L’idée se résume dans le mythe des Paroles Gelées entendues en pleine mer, après l’escale en Papimanie. Parcelles de messages prestigieux ou échos d’une mêlée, elles se résolvent en bruits à peine articulés lorsqu’elles « dégèlent », ou, encore gelées, ont l’aspect de « dragées perlées de diverses couleurs » : elles ne signifient rien. Mais les Pantagruélistes s’en amusent, ils en font matière à quolibets mutuels, jouant avec et sur les mots et montrant que la parole, enregistrée à l’état inerte, se ranime dans les dialogues qui en font varier le sens jusqu’à transformer les « mots de gueule » en termes d’amitié (telles les invectives gaillardes qu’échangent Panurge et Frère Jan, depuis le Tiers Livré). Une fois de plus, Rabelais en appelle à l’esprit (à tous les sens du terme) contre la lettre. A plus large échelle, les agencements d’épisodes exploitent les ressources polysémiques de la ménippée. Le thème de la mort est ainsi traité successivement sous forme de caprices burlesques du destin (à Tohu et Bohu), d’épreuve à affronter (dans le récit de la tempête, où la constance de Pantagruel est opposée à la double comédie de la terreur de Panurge et de la témérité de Frère Jan), de sujet de deuil et de commémoration (dans l’île des Macraeons, où est évoquée la mort de Guillaume de Langey, protecteur et ami de Rabelais) et enfin de mystère (par la fervente méditation de Pantagruel sur la mort du « Grand Pan », figure du Christ). Cette tendance à combiner des registres différents atteint son paroxysme à l’extrême fin, dans les attitudes contrastées de Pantagruel et Panurge face à l’île de Ganabin (lieu de spoliation et de violence, où V.-L. Saulnier a reconnu le symbole des persécutions) : le géant, serein, reste au large, et fait tirer une canonnade sur le conseil de Frère Jan ; Panurge, au bruit des détonations, « se conchie » de peur. Geste de défi et spasme viscéral expriment la même répulsion, l’un sur le mode héroïque, l’autre sur le mode scatologique et grotesque. Mais le dédoublement peut être requis plus discrètement, sans partage des rôles ni segmentation de l’épisode. Le repas devant Caneph (île d’Hypocrisie, autre lieu sinistre où Pantagruel refuse d’aborder) est à la fois une Gène évangélique qui ressoude la communauté des Pantagruélistes, et une ripaille où l’on trinque en plaisantant autour d’énormes pâtés de jambon. A l’issue, les compagnons sont délivrés de leurs « doutes », et rendent grâces à Dieu pour le vent qui s’est levé, par sympathie de l’univers avec leur allégresse retrouvée, sans se soucier de la direction où son souffle les conduira. La leçon de gaie confiance ne fait qu’un avec le dernier retour du thème des appétits gigantaux, des beuveries et de l’errance au grand large.
11Le voyage ne s’achève pas dans le Quart Livre, et son but même paraît oublié. Cette dérive est-elle définitive ? Tout dépend du degré d’authenticité que l’on attribue au Cinquième Livre, paru en 1564, onze ans après la mort de Rabelais, après la publication en 1562 de ses seize premiers chapitres sous le titre de « L’Ile Sonnante ». L’analyse statistique du vocabulaire (P. Pétrossian) et des particularités grammaticales du texte (M. Huchon) donne à penser que Rabelais en a rédigé la quasi-totalité, mais sous forme de brouillons que les éditeurs, après sa mort, auraient ravaudés de manière à en faire un récit conclusif. La date de ces brouillons a pu être déterminée approximativement : aux alentours de 1546 pour les trente-deux derniers chapitres, de 1552 pour l’« Ile Sonnante ». Le prétendu Cinquième Livre se composerait donc d’une partie tardive, à dominante satirique (contre le clergé catholique, présenté sous l’aspect d’une volière de rapaces criards, et contre les « Chats Fourrés » du Parlement), égayée par quelques fantaisies gratuites ; puis d’une version périmée de la quête annoncée dans le Tiers Livre : itinéraire, par le royaume de Quinte Essence (domaine des spéculations philosophiques), les pays de Satin (des savoirs acquis « par ouï-dire ») et de Lanternois (aux lumière factices, fariboles ou chimères), jusqu’à l’oracle de la Dive Bouteille, obtenu au terme d’une initiation qui parodie celle du Songe de Poliphile. Dans l’armature générale du roman, cet oracle aurait fait fonction d’épilogue. Si Rabelais lui a substitué le parcours sans terme du Quart Livre, son revirement n’a rien d’illogique, ; car le mot de la Bouteille, « Trinch », onomatopée de verres entrechoqués, ne fixe ni loi ni destin, mais renvoie chacun à son désir intime, libéré par le lyrisme de l’ivresse ; et la prêtresse Bacbuc incite les consultants à prolonger indéfiniment leur « chasse de sapience ». Cela correspond aux significations perceptibles dans les Tiers et Quart Livres, ici résumées en symbole, selon un procédé trop facile peut-être, auquel Rabelais a préféré l’inscription discrète dans la logique de la fiction ; le sens, en tout cas, ne varie pas.
12Dans le Gargantua et le Pantagruel, la fantaisie bousculait et dépassait la sagesse humaniste ; dans les Tiers et Quart Livre, elle répond à ses incertitudes ou à ses insuffisances. L’écrivain exprime toujours les mêmes convictions, mais il sait maintenant qu’elles risquent d’être encore longtemps tenues en échec, ou de rester inefficaces devant les problèmes que posent l’existence individuelle et l’Histoire. Critiquer les oracles et les savoirs, réduire la parole définitive à un tintement, tracer les voies d’une exploration à l’infini, ce pourrait être un triple aveu de perplexité ; Rabelais transmue le malaise en espoir en affirmant sa confiance dans les ressources de la parole ludique et des fictions. L’opération, comme les boniments d’Alcofrybas ou les sophismes de Panurge, tient du tour de passe-passe ; elle rénove le paradoxe de la « morosophia », de la folle sagesse (qui pouvait aussi servir d’abri, à l’occasion, contre les menaces de censure) en lui assignant pour but de conjurer à la fois le découragement et la sclérose en germe dans tout message doctrinal, fût-il évangélique. Le jeu de Rabelais fait ainsi surgir un « sens agile » qui ne prétend pas résoudre les problèmes, mais en tire parti, quitte à les aviver, pour délivrer la pensée de toutes les entraves, et surtout de celles qu’elle se forge elle-même.
Le problème de la « fin » du Pantagruel
13Un article capital d’Edwin M. Duval, « De la Dive Bouteille à la quête du Tiers Livre » (dans Rabelais pour le xxie siècle, Droz 1998, p. 265-278), rejoignant les conclusions de G. Polizzi, fait apparaître en filigrane au centre et à la fin du Tiers Livre, sur indices textuels précis, les motifs du récit quasi-initiatique qui dans une version abandonnée dès avant 1546 aurait conclu ce livre, et avec lequel les éditeurs posthumes ont confectionné les quatorze derniers chapitres du prétendu « cinquième livre » (consultation de l’oracle de la Bouteille). À un scénario « téléologique », où le sens des aventures se serait dévoilé à leur aboutissement (par le précepte d’autonomie qu’énonce Bacbuc : « soyez vous-mêmes interprètes de votre entreprise »), est ainsi substituée une structure plus complexe : les linéaments de la révélation restent en suspens dans l’épisode final (consultation de Triboulet, ouverte sur le voyage), mais ils sont préfigurés en quelques traits dans l’épisode central, la consultation de Raminagrobis, ch. 21, avec son rondeau équivoque déchiffré au ch. 29, et en enclave, après quelques réserves sur les oracles (ch. 24), l’allusion au « Connais-toi » de celui de Delphes (ch. 25) agrémenté de la joyeuse exhortation de Frère Jan (ch. 26-28).
14Un agencement semblable est observable dans le Quart Livre, avec une autre répartition des points d’insistance. La disposition en symétrie (décrite également par E.M. Duval dans son Design of Rabelais’s Quart Livre) privilégierait au centre (ch. 33-34) le combat allégorique de Pantagruel contre le Physetère (assimilé au Léviathan, emblème biblique des forces de destruction). Mais la logique de l’itinérance place l’accent sur les deux derniers épisodes (associés par l’incipit du chapitre 66 : « Continuant le bon vent et ces joyeux propos… ») : allégresse du banquet près de Chaneph, confiance en la brise qui se lève, quelle qu’en soit la direction, puis au large de Ganabin, lieu de spoliations et de persécutions, double défi, de gesticulation guerrière (la canonnade) et de scatologie muée en éclat de rire au revers de la peur (le « safran d’Hibernie » en ultime réplique, équivalent anticipé du mot de Cambronne). Précisons que l’agencement d’ensemble n’en devient pas pour autant téléologique : le récit ne conduit pas à une scène définitive où se fixerait le sens, mais à plusieurs orientations concurrentes pour une suite qui reste encore en suspens, au gré des vents, conformément à ce qu’a décelé E. M. Duval dans l’ultime phase d’élaboration du Tiers Livre.
15Il convient surtout de ne pas se laisser leurrer par le « Cinquième Livre » posthume : même si la majeure partie de ses matériaux textuels est de la main de Rabelais (ce qui ne semble vraiment plausible que pour les 31 derniers chapitres voir à ce sujet l’étude statistique de G. A. Petrossian, Études rabelaisiennes 13, Droz 1976, p. 1-64), sa composition, au strict sens du terme, est factice, et avec elle le sens qu’il assignerait à l’ensemble du roman. On pourra consulter, bien qu’ils évitent la question d’authenticité, les Actes du colloque de Rome (1998) sur Le Cinquiesme Livre (Études rabelaisiennes 40, Droz 2001).
Bibliographie
Voir à la fin du chapitre 3 de la première partie, p. 60.
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Histoire de la littérature française du XVIe siècle
2e édition actualisée
Michel Bideaux, Hélène Moreau, Gilles Polizzi et al.
2004
Histoire de la littérature française du XVIIIe siècle
Deuxième édition actualisée
Béatrice Didier
2003
Histoire de la littérature française du XXe siècle, t. I
1898-1940
Jean-Yves Debreuille, Francine Dugast-Portes et Christine Hamon-Siréjols Michèle Touret (dir.)
2000
Histoire de la littérature française du XXe siècle, t. II
Après 1940
Bruno Blanckeman, Jean-Yves Debreuille, Francine Dugast-Portes et al. Michèle Touret (dir.)
2008
Histoire de la littérature française du XIXe siècle
2e édition actualisée
Alain Vaillant, Jean-Pierre Bertrand et Philippe Régnier
2007
