Conclusion
p. 229-232
Texte intégral
1Ce dossier constitue la synthèse toute provisoire d'une démarche de recherches en cours. Il en ressort quelques certitudes, des interrogations multiples et aussi des orientations pour un travail futur. Que le paysage puisse constituer un objet d'étude et qu'il puisse aider à la compréhension d'un système social apparaît comme une certitude. L'exploration de différentes théories du paysage élaborées par des spécialistes d'autres sciences humaines nous a donné des clés pour définir une problématique d'historien et pour faire du paysage un objet d'étude. Celle-ci repose à la fois sur la définition de l'objet, l'élaboration d'un questionnement et le repérage de certaines sources.
2Les différentes théories du paysage qui ont été évoquées nous ont montré que trois directions de travail au moins existaient à partir de ce thème : la réalité matérielle du paysage (le paysage réel ou le paysage visible), l'appréciation des utilisateurs de ce paysage (le paysage pensé, vécu, imaginé), le regard spécifique de ceux qui tiennent un discours sur le paysage (le paysage du géographe, de l'esthétique, du sociologue...). Ces trois niveaux d'analyse du paysage n'ont pas été également développés. L'aspect matériel du paysage a été étudié de manière assez précise. Tout n'était pas inconnu en ce domaine, mais il s'est avéré que c'est finalement à partir de ce que l'on aurait pu hâtivement considérer comme des détails qu'un questionnement sur le paysage permet de progresser dans la connaissance des systèmes agraires : l'aspect des champs et celui des espaces incultes sont des manifestations de la manière dont l'espace est utilisé et pensé par les agriculteurs.
3D'autre part, il semble que l'on puisse progresser dans la connaissance d'un paysage ancien en lui posant les questions qui intéressent traditionnellement les historiens et, qu'à cette condition, le paysage apparaît comme le révélateur du fonctionnement d'une société à un moment donné. Les sources nécessaires à la réalisation de ce travail ne sont pas susceptibles d'un dépouillement sériel, mais elles existent. Elles sont très inégales. Une recherche sur le paysage doit se faire un peu au hasard de ce que l'on rencontre : ici un lot de belles cartes seigneuriales, là un notaire particulièrement sérieux dans la réalisation des états des lieux, ailleurs des enquêtes précises du début du xixe siècle... On ne peut entamer l'histoire du paysage à l'époque moderne en cherchant des documents particuliers : il faut s'accommoder de ce que livrent les archives.
4Interroger le paysage en des termes d'historien consiste par exemple à observer comment se traduit sur le sol la variété des parcellaires, celle des exploitations et celle des techniques agraires. De la durée des rotations culturales, des méthodes de construction et d'entretien des clôtures, des techniques de labours et de travail du sol dépend évidemment l'aspect du paysage rural. La distribution des parcellaires — parcellaires de métairies, de closeries ou de village — constitue également un élément important du paysage. Dans ce domaine, la réalisation de cartes précises nous a permis d'observer, pour certaines régions au moins, un véritable verrouillage de l'espace par les métairies et même par les closeries. Si l'on met cela en rapport avec ce que l'on sait de la structure sociale de l'Ouest et aussi du fonctionnement de ces exploitations, on observe un des caractères fondamentaux de cette région : l'existence de tous ces noyaux de peuplement (villages ou exploitations isolées) correspondent à des agriculteurs indépendants. Tous ou presque sont en faire-valoir indirect (la qualité de propriétaire ou d'exploitant n'est donc pas ici un critère de différenciation), et tous sont également responsables de la gestion d'une exploitation, petite ou moyenne. Le maillage bocager reflète l'existence de cette multitude d'exploitations correspondant chacune à une famille d'agriculteurs.
5La volonté de considérer le paysage comme un objet essentiellement évolutif nous a amené à faire le point sur ce que l'on sait de la mise en place et de l'évolution du bocage, et ceci nous a permis de constater que le sujet était moins mal connu qu'on l'affirme souvent. Il n'y a pas réellement de chaînon manquant dans l'histoire du bocage, tout au plus pourrions-nous souhaiter des connaissances plus précises. Les différentes sources et les différentes études dont nous disposons nous montrent, entre la période féodale et la fin de l'époque moderne, une réelle densiftcation du bocage. Néanmoins, le bocage du xviiie siècle n'est pas un bocage parfait : il comporte des étendues de terres ouvertes et le réseau des haies est loin d'être étanche. Il apparaît important de comprendre ces phénomènes à l'intérieur d'une évolution longue au cours de laquelle élevage et culture ont entretenu des rapports différents, ce qui se traduit par des utilisations diverses de l'espace. Ces observations nous ont amené à considérer comme fondamental le caractère extensif du système agraire de l'Ouest, système dans lequel les incultes sont utilisés comme les prolongements indispensables du cultivé. De cette importance des incultes résulte une certaine forme de spécialisation de l'économie bocagère de l'Ouest : une spécialisation vers l'élevage bovin. Dans les systèmes économiques anciens, la spécialisation prend des formes spécifiques, évidemment différentes des formes contemporaines. Dans les bocages de l'Ouest, 20 % de l'espace environ sont consacrés chaque année aux céréales et tout le reste à l'élevage. Cet élevage est mené dans un contexte technique particulier (peu de vraies prairies mais beaucoup de fourrages supplétifs tirés de l'inculte) ; il est aussi à mettre en rapport avec la diversité des conditions sociales. Enfin, observer l'aspect et l'utilisation de l'espace — regarder le paysage — nous a amené à préciser la part de l'espace d'utilisation strictement privée, celle des usages collectifs, et les zones de recoupement entre ces deux types d'espaces : même en pays de bocage, l'exploitation n'est pas un lieu totalement fermé.
6De nombreuses questions restent à traiter. Le sujet a été compris ici dans un sens très étroit. Le paysage étudié dans ce dossier se limite à peu de choses près aux champs et aux espaces incultes. Les chemins et la circulation en pays de bocage restent à étudier. Il en est de même pour la question de l'habitat rural ; sur ce sujet, les sources semblent un peu plus faciles à trouver et à analyser.
7Des questions de méthode ont été posées par ce travail. Si l'étude de la cartographie seigneuriale s'est avérée relativement fructueuse, il reste que la question de l'utilisation d'un grand nombre de cartes n'a pas été résolue. Il est probable que des études ponctuelles plus nombreuses finiront par livrer des clés de lecture permettant un travail à plus grande échelle. Il existe des ressources cartographiques importantes pour travailler sur les parcellaires et notamment pour reprendre cette question du verrouillage du sol par les exploitations agricoles. Existe-t-il de la place pour la « poussière parcellaire » capable de faire vivre ceux qui ne louent pas des exploitations mais qui attendent tout de même du sol une partie de leurs revenus ? Cette question qui a largement été posée par les études sur la propriété foncière nous semble devoir être reprise. Les plans de Penthièvre notamment, qui sont accompagnés de documents explicatifs, pourront servir de base à ce travail. L'Anjou conserve aussi de nombreuses cartes susceptibles d'être exploitées de cette manière. L'existence de ces cartes seigneuriales suggère également de reprendre le dossier de la seigneurie et de son rôle dans la société durant l'époque moderne. Enfin, il sera nécessaire de chercher à savoir qui furent les dessinateurs de ces cartes, où et comment ils avaient appris leur métier.
8Nous avons aussi eu l'occasion de signaler l'abandon temporaire d'une piste de travail pour laquelle les documents existent : celle de l'image du paysage bocager et de son évolution au cours du xixe siècle. Il n'est pas sûr que nous puissions trouver beaucoup d'informations sur l'appréhension de l'espace rural par ses utilisateurs du xviiie siècle, mais par contre, il est certain qu'une certaine image du bocage se met en place au xixe siècle et qu'il y a là objet pour une recherche future.
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