Conclusion de la première partie
p. 97-100
Texte intégral
1Terminer cette partie sur la force des célébrations des saints et du Christ invite à revenir sur l’énergie que le commerçant cité en préambule attribue à la ville visitée par des gens du monde entier. En abordant la transition politique, économique et religieuse, on a pu observer que la découverte touristique de Huautla est intervenue dans une période charnière située entre les années 1940 et 1980, au cours de laquelle le municipe a renforcé sa position déjà à maints égards avantagée dans l’ensemble des microrégions alentour. Dans ce contexte, la société des hautes terres s’est montrée particulièrement réceptive au tourisme.
2Plusieurs aspects de la société locale qui furent favorables à l’ouverture du chamanisme au tourisme peuvent être identifiés. Ceux liés à l’idéologie du progrès ont orienté les actions d’intermédiaires, commerçants et/ou personnes caractérisées, en faveur de la modernisation économique et politique de la société des hautes terres. S’ajoute à cet horizon de devenir l’ethos de l’alliance propice à la multiplication de liens d’amitié et de respect dans le cadre d’une économie du prestige. La valeur accordée à l’activité commerciale, tant des négociants que des petits marchands du commerce plus terre à terre1, a sans doute participé à l’inscription touristique. C’est dans ce sillage que certains s’investiront par la suite pour développer une marchandisation plus planifiée du chamanisme, sous forme de chambres d’hôtes ou de cabanes. Remarquons en outre que la présence accusée de l’argent dans la coutume (les mayordomías, le compadrazgo), tout comme la présence ancienne du commerce déjà évoquée en terres mazatèque, invitent à contourner le fétichisme moderne de l’argent et l’idéologie du don élaborée comme antithèse de l’échange de marché2. Ainsi, verrons-nous, ce n’est pas l’argent en soi qui pose problème dans le commerce des champignons sacrés, mais avant tout les modalités de sa circulation3.
3On peut en tout cas signaler ici le rôle actif de certains habitants progressistes dès l’époque de la découverte pour assurer le succès de l’entreprise de Wasson. C’est en effet par l’entremise de la présidence municipale – à cette époque administrée par Erasto Pineda – qu’il rencontrera María Sabina en 1955. Le síndico semble alors déconcerté par les précautions prises par le mycologue, qui s’évertue à parler à voix basse et emploie le langage métaphorique mazatèque pour désigner les psilocybes. Contre toute attente, l’employé municipal, « revenant de sa surprise, [lui] dit avec chaleur que rien n’était plus facile, et [le] pria de passer chez lui4 ». Cette réaction contraste avec la quête du secret que scande Wasson dans ses écrits. Ce dernier ne manque pas de déplorer la rapidité de l’impact qui suivit la divulgation de son article de la revue Life : « Par suite de ces développements [en 1957], la communauté a été touchée par le souffle inexorable du progrès, qui ravagera rapidement les antiques habitudes des Indiens ne connaissant pas d’autre langue que la leur5. » Avec le secret éventé, s’ensuivent dès les années 1960 la dévaluation des éléments sacrés, leur marchandisation et les débuts de l’institutionnalisation du chamanisme :
« Le sujet n’est plus muy delicado. Les champignons sont devenus un article commercial et pendant la saison, où qu’on aille, on vous en offre. Les conseillers municipaux de Huautla parlent d’une taxe sur les champignons ou même d’en créer le monopole. Tout désormais passe par eux. Quant aux séances, chaque visiteur doit normalement s’adresser à la municipalité et celle-ci a constitué un cercle où l’on offre de révéler les anciens secrets des champignons au tout venant6. »
4La municipalité prend ainsi très vite une part active au commerce de la coutume par sa volonté de contrôler l’accès des étrangers à María Sabina. Se trouve dès lors anticipée l’instauration du nouveau statut de spécialistes consacrés au tourisme chamanique, dont la municipalité usera par la suite comme argument culturel. « Le souffle du progrès », si négatif pour Wasson, est en réalité au fondement de la motivation progressiste de plusieurs intermédiaires locaux disposés à « révéler les anciens secrets ».
5Contrairement aux idées reçues, à commencer par celles de Wasson, la découverte des champignons sacrés n’a pas opéré comme le déclencheur délétère du progrès. Bien avant son arrivée, le chef-lieu avait déjà connu les retombées du régime libéral et se trouvait ouvert aux actions des indigénistes postrévolutionnaires au moment de ses expéditions. On pourrait à ce sujet, comme le suggère Citlali Rodríguez Venegas7, identifier les différentes conceptions du progrès qui se sont succédées et qui ont convergé dans la société huautleca du début du xxe siècle. À celle des commerçants, dont on a souligné la position d’intermédiaires et l’engagement dans l’économie libérale, s’ajoute en effet celle des politiques de développement de l’État Mexicain – qui se matérialisèrent au travers de l’implantation de l’INI. Le progrès a alors aussi partie liée avec des formes d’action et d’engagement politique dans le sillage d’idéaux postrévolutionnaires en faveur des classes agraires. Si ces formes de progrès ont convergé, elles se sont aussi affrontées, comme le montre l’exemple tragique d’Erasto Pineda, auquel les idées politiques progressistes visant à protéger les petits producteurs des négociants intermédiaires furent fatales. Dans tous les cas, déjà à l’époque, les pratiques du chamanisme étaient vraisemblablement aussi considérées en dehors d’elles-mêmes, c’est-à-dire avec une prise de distance et une volonté de contrôle de la part de certains progressistes et élites locales, intermédiaires culturels avant l’heure.
Notes de bas de page
1 Braudel, op. cit., p. 66.
2 Parry et Bloch, 1989.
3 Rappelons avec Francis Dupuis (2009, p. 154), qu’« une monnaie marchande peut venir s’immiscer à l’intérieur de ces sphères (non marchandes) – sans pour autant transformer la relation en relation marchande – ».
4 Wasson, « Le champignon sacré au Mexique Contemporain » (chapitre ii), art. cité, p. 77.
5 Ibid.
6 Ibid., p. 78.
7 Rodríguez Venegas, « Faena para el “progreso”… », art. cité, p. 54.
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