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    Plan détaillé Texte intégral Des attentes et des réponses variées Une identité non révélée Un secret dévoilé Des mères rencontrent leur enfant et renouent avec lui Notes de bas de page

    Des mères singulières

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre XI. Pour certains le secret perdure, pour d’autres des liens se renouent

    p. 339-368

    Texte intégral Des attentes et des réponses variées Une identité non révélée Une absence d’éléments suffisants Un maintien du secret Un pan de voile levé Un secret dévoilé Des mères retrouvées sans les chercher Une absence de secret Un secret dévoilé mais une rencontre impossible Des mères rencontrent leur enfant et renouent avec lui Une rencontre, facteur de mieux-être L’après rencontre n’est pas toujours idyllique Cheminer ensemble Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Quel que soit l’âge où une personne part à la recherche de ses origines personnelles, quels que soient son état d’esprit et ses attentes, elle va se trouver confronter à un autre, ce parent méconnu. Les mères de naissance ont pu celer leur nom et leur histoire par souci de ne pas être reconnues ou parce qu’on le leur a conseillé pour faciliter l’intégration dans une nouvelle famille. Les identifier peut alors s’avérer difficile, voire impossible. Elles ont pu laisser leur identité ou des traces, qui permettent de les retrouver ou au moins d’appréhender une part de ce qu’elles sont. Des liens peuvent se nouer, facteurs de bonheur, de déception ou d’incompréhension, de part et d’autre. Autant de situations qui sont présentées dans ce chapitre.

    Des attentes et des réponses variées

    2Certains présentent leurs démarches de recherche des origines comme une forme de curiosité. Mais pour beaucoup la demande va bien au-delà. C’est une quête de qui ils sont ou/et un souhait de rencontrer la famille d’origine. Une correspondante du Cnaop remarquait qu’« il y a toujours une intention préexistant à cette rencontre, des motifs avancés, pudiquement écrits, très larges ou d’une grande précision1 ».

    3Certaines demandes sont ciblées, en particulier sur des questions médicales.

    « Parfois, il y a des demandes urgentes et angoissées concernant la santé de la mère de naissance, l’adopté venant de découvrir pour lui-même une pathologie rare et inquiétante. D’autres fois, c’est au moment d’une grossesse qu’une jeune femme s’interroge. Cette demande autour des problématiques médicales et génétiques émerge de plus en plus, souvent avec militantisme et une grande inquiétude. […] Un enfant m’a dit : “C’est la mémoire de mes cellules”. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce sont trop souvent nos projections2. »

    4Certains sont déjà venus lire leur dossier. Pour d’autres, ce temps a été maintes fois différé. D’autres encore démarrent leur démarche dans une grande précipitation suite à une émission de télévision ou de radio et avouent qu’ils ont besoin d’y réfléchir.

    « Quel que soit le moment où cette consultation intervient dans la vie de la personne, il semble y avoir urgence dès que la demande écrite est déposée, urgence à être entendu, urgence à savoir, urgence à entendre3. »

    5Quand une personne demande à consulter son dossier, prendre le temps est indispensable, qu’il y ait secret ou non. La plupart des conseils départementaux reçoivent et accompagnent les demandeurs. Même lorsque la personne connaît toutes les informations qui figurent dans le dossier, c’est un temps de réappropriation de son histoire. Des formulations, des jugements de valeur peuvent choquer et il est important de les resituer dans le contexte de l’époque. Par exemple, le terme « débile » était auparavant usité pour signifier « de santé fragile ». De même, une personne qui découvre qu’elle a été un « enfant trouvé » s’imagine qu’elle a été délaissée dans la rue ou dans une poubelle. Il est indispensable de lui expliquer que ce terme juridique signifie que la filiation n’a pas été établie. Les personnes sont soulagées d’apprendre qu’elles étaient dans un lieu où on s’est tout de suite occupé d’elles. Pour les quelques-unes qui ont été découvertes dans le hall d’un établissement hospitalier ou dans un lieu plus isolé, dire la détresse et la panique dans laquelle a dû se trouver la mère permet d’expliquer ces circonstances douloureuses. Au-delà de la législation, il est important de restituer les pratiques locales. Ainsi, certains départements comme la Charente-Maritime ou la Haute-Vienne donnaient aux enfants des noms de famille d’emprunt, au lieu de prénom. Les intéressés peuvent s’imaginer qu’il s’agit du patronyme de leur famille d’origine.

    6Lorsqu’une personne fait une démarche pour rechercher ses origines, les réponses varient en fonction de ce que contient le dossier et de ce qui peut être révélé. Elles dépendent aussi de la demande. Il est nécessaire d’entendre ce que l’intéressé sait, ce qu’il souhaite et d’aller progressivement à son rythme dans la diffusion des informations. Par exemple, lorsqu’il y a une lettre de la mère de naissance avec ses coordonnées, il est important de respecter l’attente du demandeur : connaître le contenu de la lettre, la voir, l’avoir, découvrir l’identité, l’adresse de la mère de naissance ? Rencontrer cette dernière ? Maintenant ? Plus tard ? Avec quel accompagnement ?

    7Dominique Rosset témoigne de l’importance de chacun des éléments.

    « Le dossier […] contient des traces de soi, histoire d’avant, histoire à partager, à entendre, à raconter […]. Tout cela doit être accompagné. […] [Les photos] c’est souvent la première chose que demande l’adopté. Certains seraient probablement apaisés s’ils pouvaient voir le visage de leur mère de naissance. Mais il y a peu de photos. […] Quand l’adopté adulte se retrouve face à celle qui l’a abandonné il y a 30 ans, c’est cela qui se joue : “Elle me ressemble tant, on aime les mêmes choses” […]. La plupart des lettres sont très émouvantes, écrites dans l’immédiat de l’accouchement, dans le traumatisme de la séparation. [Pour celui] qui consulte, ces lettres seront très importantes et d’une immense richesse. […] Il n’y a pas d’histoire type […]. L’histoire banale et apparemment simple peut être très violente pour un jeune adulte4. »

    8Une correspondante expliquait qu’au premier rendez-vous, elle mettait le dossier dans un tiroir, pour ne pas restreindre la parole. Certaines personnes ne souhaitent pas consulter leur dossier. Elles veulent échanger. L’accompagnement se construit au rythme de la personne, avec ce qu’elle veut bien confier. La rencontre avec le professionnel permet de se raconter, dire sa filiation. Les personnes qui se sont inventé des parents se trouvent confrontées à des parents, plus réels mais encore imaginaires. Ils ont besoin d’échanger. Un correspondant soulignait l’importance de s’enquérir si le demandeur a parlé à une personne de son entourage de ses démarches, ou s’il bénéficie d’un soutien. La consultation de tels dossiers ne laisse en effet jamais l’intéressé indifférent.

    9La recherche des origines va bien au-delà de ce que l’on peut trouver dans un dossier ou même de la réalité de la rencontre avec un parent d’origine. Lorsque les informations sont inconnues jusque-là, elles peuvent apporter un soulagement, de la joie, réconcilier avec son histoire mais aussi une incompréhension, de la colère, une profonde déception ou du désarroi.

    10Les attentes peuvent évoluer au cours de la démarche. L’un qui affirmait sa volonté de rencontrer sa mère de naissance, se montre satisfait de ce qu’il a appris dans le dossier ou au contraire inquiet et ne souhaite pas aller au-delà. La démarche peut s’interrompre à tout moment et reprendre ou non ensuite. Pour l’autre qui demandait seulement à connaître les circonstances de son abandon, il devient soudain urgent de dialoguer avec sa mère de naissance. Lorsqu’il n’y a pas de secret de la filiation, l’identité du parent est révélée, dès que la personne le souhaite.

    11Même les personnes qui écrivent au Cnaop qu’elles souhaitent connaître l’identité de leurs parents de naissance et les rencontrer, peuvent avoir en réalité une toute autre demande. Un monsieur a exprimé son souhait de ne pas poursuivre quand sa mère a été retrouvée. Son désir était simplement de s’assurer de son origine ethnique et il était satisfait.

    12L’instruction peut être longue pour essayer de retrouver l’identité d’une mère puis la localiser. En 2019, elle a duré en moyenne 445 jours5. Les réponses sont alors variables. Depuis sa création jusqu’à fin décembre 2019, le Cnaop a clos provisoirement pour absence d’identification ou impossibilité de localisation 44 % des dossiers pour lesquels il était compétent. Près d’un quart (23,58 %) ont été clos définitivement en révélant directement l’identité du parent recherché : dans 13 % des cas il n’y avait pas de secret, mais seule une recherche approfondie avait permis de le déterminer (quand l’absence de secret apparaît d’emblée, le Cnaop se déclare incompétent) ; dans 11 %, la mère était décédée. Dans 24 %, la mère a été contactée par un chargé de mission du Cnaop ou un correspondant départemental. Pour 11 %, il y a levée de secret, pour 13 %, refus. Les autres motifs de clôture tiennent souvent au souhait du demandeur de suspendre sa démarche.

    Graphique 14. – Répartition des réponses aux demandeurs entre 2002 et 2019.

    Image

    Source : Rapport d’activité 2019 du Cnaop, p. 32.

    Une identité non révélée

    Une absence d’éléments suffisants

    13Lorsque l’identité de la mère ne se trouve pas dans le dossier du conseil départemental ou de l’OAA, le Cnaop interroge le lieu de naissance. Dans nombre de situations, où la mère a accouché dans le secret, on ne trouve aucun élément la concernant. Il est noté X ou Anonyme, avec un numéro, qui correspond en général au nombre d’accouchements dans le secret qui ont eu lieu jusque-là dans l’année. Ce peut être aussi un prénom, celui de la mère ou un prénom d’emprunt. Les pratiques diffèrent selon les lieux et les années. Quand aucun élément ne figure, ni prénom, ni nom, ni date de naissance ni âge il n’est pas possible d’aller plus avant.

    14À presque 80 ans, une femme écrit :

    « À ma majorité j’ai demandé des renseignements […] je me suis heurtée à un refus ; à plusieurs reprises j’ai encore demandé mais toujours rien. En 1978, j’ai demandé une carte d’identité, la mairie m’a demandé mon extrait de naissance, car le lieu de naissance était toujours AP, sur mon diplôme de certificat d’études, sur mon acte de mariage, AP de Rennes. Quand je disais que j’étais née à Rennes, on me répondait prouvez le moi, alors j’ai écrit à M. l’inspecteur de l’AP, il m’a répondu que j’étais née à Rennes, mais qu’il ne pouvait m’en dire plus. Avec cette lettre, je me suis rendue à la mairie de Rennes et j’ai eu mon état civil […] L Marie et c’est tout. […] Je voudrais connaître mes origines, j’ai six enfants ils sont d’accord. […] J’espère que le secret de ma naissance sera relevé, […] car cette souffrance est dure à supporter. Elle m’a pris au berceau jusqu’au tombeau personne ne me comprend que celui qui en a été victime comme moi6. »

    15Malheureusement, aucun élément dans le dossier ne permet d’avoir la moindre piste.

    16L’identité de la mère de naissance peut être incomplète, avec par exemple un nom et un prénom sans mention de date de naissance ni même d’âge ou une simple signature peu lisible. Souvent, après de nombreuses investigations, l’identité complète est reconstituée et la personne localisée. Mais parfois, même avec un nom et un prénom, lorsqu’il s’agit de patronymes très courants, les recherches peuvent s’avérer infructueuses, en l’absence de date et de lieu de naissance.

    17Parfois, la personne à la recherche de ses origines donne des noms de parents, alors qu’ils ne figurent pas dans le dossier. En l’absence d’autres éléments, il est impossible de savoir d’où viennent ces informations et si elles sont véridiques. Le Cnaop ne peut entrer en contact avec des personnes sans document les désignant comme les parents de naissance.

    18Quand il n’y a pas ou insuffisamment d’éléments sur l’identité, le Cnaop clôt provisoirement le dossier. C’est souvent une déception pour le demandeur. Une femme de 90 ans, avec enfants et petits-enfants, disait combien « c’est dur de ne pas savoir d’où l’on vient7 ». On lui avait dit que sa mère avait 16 ans, mais elle ignorait si la réalité était telle et aucun élément de son dossier ne permettait de lui répondre. Elle parlait d’une famille d’accueil chaleureuse qui aurait souhaité l’adopter mais n’avait pu réaliser ce désir, ayant déjà un enfant. Une autre exprimait que « pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient8 ». Une autre encore fit part de son profond désarroi : « Je suis quand même quelque chose9. » Certains racontent alors leur souffrance, tue jusque-là, comme ce monsieur qui faisait des cauchemars terribles. Ils apprécient d’être au moins entendus.

    19Pour les demandeurs, ce peut être difficilement acceptable et ils peuvent être sceptiques quant au sérieux des recherches ou craindre qu’on ne leur masque la vérité. Quelques-uns se montrent incrédules, « forcément quelqu’un sait ». Un monsieur, pour lequel il y avait eu une clôture provisoire de son dossier au Cnaop, a repris contact avec le conseil départemental quelques années plus tard. Il avait du mal à comprendre que l’on n’ait pas pu retrouver sa mère de naissance. Il pensait en particulier qu’il y avait un numéro de sécurité sociale et la date de naissance de sa mère, dans son dossier. De fait, certains hôpitaux, pour des raisons de commodités informatiques donnent une date de naissance fictive à la mère, qui est toujours le 1er janvier avec une année incompatible avec l’année de naissance d’une parturiente, telle 1900. Il est important de l’expliquer et de préciser qu’aucun document ne peut être sollicité lors d’un accouchement dans le secret, ni carte d’identité, ni papier de sécurité sociale.

    20Il arrive aussi parfois que savoir qu’il n’y a pas d’éléments soit un soulagement, surtout lorsque la démarche était à l’instigation du conjoint, des enfants ou petits-enfants et que l’intéressé n’avait guère envie de savoir. Certains demandeurs disent qu’ils s’attendaient à ne rien trouver, mais qu’il était important pour eux d’aller jusqu’au bout de leur démarche. Ils remercient des recherches menées et de l’attention apportée.

    21Mais en fait, il n’y a jamais totalement rien dans un dossier, comme il n’y a jamais tout. Souvent, un pan de voile peut être levé, comme nous le verrons plus avant. Par ailleurs, en explicitant le contexte, on permet à la personne de se réapproprier un peu de son histoire, personnelle ou collective. Il est aussi important de souligner que dans nombre de départements et de maternités, les mères étaient invitées à ne laisser aucun élément pour permettre une meilleure intégration dans la famille adoptive. Savoir que l’absence d’élément n’est pas signe de désintérêt, qu’elle peut même avoir été une forme de protection, que la recherche des origines n’était pas pensée à l’époque de leur naissance, peut apaiser.

    Un maintien du secret

    22En dehors des dossiers trop succincts, d’autres situations ne permettent pas non plus de révéler la filiation. Lorsqu’il y a secret et que la mère de naissance est vivante et localisée, elle est contactée par un chargé de mission ou un correspondant du Cnaop, par courrier ou par téléphone, en observant la plus grande discrétion. Une procédure spécifique a été mise en place pour s’adresser aux mères hébergées dans un EHPAD ou sous mesure de protection, afin de s’assurer au préalable qu’elles sont en capacité de prendre une décision éclairée.

    23Comme seul l’enfant peut initier une démarche, celle-ci s’inscrit dans un temps qui correspond au moment où il est prêt mais elle peut être en décalage avec le temps de la mère.

    24Certaines, très peu nombreuses, nient être la femme recherchée. Le chargé de mission explique longuement l’importance pour une personne de connaître ses origines, ce qui conduit certaines mères à revenir sur leurs premières dénégations. Si la personne continue de nier, il laisse ses coordonnées. Il arrive que la femme rappelle le jour même ou le lendemain pour dire que c’est bien elle. Dans quelques rares cas, il est apparu plusieurs années plus tard, grâce à de nouvelles possibilités d’investigation à la disposition du Cnaop, que la personne sollicitée n’était pas la mère de naissance. Lorsqu’une femme nie être la mère de naissance, même si les éléments du dossier sont patents, il n’est pas possible d’aller au-delà. Il peut s’agir d’une usurpation d’identité. Ce peut être aussi un déni d’accouchement, même si c’est rarissime. C’est le plus souvent une façon de refuser de lever le secret et une impossibilité de parler.

    25La plupart des personnes reconnaissent être la mère de naissance et un dialogue plus ou moins long s’instaure. À son terme ou d’emblée, la mère choisit de refuser que son identité soit révélée à l’enfant ou accepte de lever le secret. Selon les années, le pourcentage des levées de secret oscille entre 40 et 56 % des réponses. En 2019, il était de 50 %.

    Graphique 15. – Réponses des mères interrogées : les levées et refus de levées de secret.

    Image

    Source : Cnaop.

    26Après que les mères aient compris pourquoi elles étaient contactées, souvent un temps de silence, comme une sidération, est perceptible. Certaines pleurent. D’autres disent qu’elles s’attendaient à ce qu’on frappe à leur porte depuis plusieurs années. Le premier moment de stupéfaction passé, un échange s’ensuit. L’accueil réservé par ces femmes est la plupart du temps particulièrement attentif et bienveillant.

    27L’arrivée d’un inconnu qui vient rappeler un passé douloureux n’est pas toujours bienvenue, même si elles sont contentes que ce soit un professionnel qui les contacte plutôt que leur enfant. Ce peut être un véritable choc, la réouverture d’une plaie jamais refermée. Quelques-unes paraissent même terrorisées qu’on les ait retrouvées et qu’on ait leurs coordonnées. « Surtout ne m’envoyez plus de lettre. Ne m’appelez plus. Je vais avoir des ennuis… Ne dites rien, je compte sur vous10. » Il faut du temps pour les rassurer. Les écouter permet de les apaiser.

    28Certaines mères qui ne souhaitent pas lever le secret le font d’emblée et demandent à ne plus être recontactées. D’autres, après avoir énoncé leur décision, acceptent de pouvoir être contactées à nouveau pour qu’un dialogue puisse s’instaurer et répondre aux questions de leur enfant. D’autres encore souhaitent prendre le temps de la réflexion, en particulier pour voir quels renseignements, elles pourront révéler. Elles peuvent aussi souhaiter en discuter avec leur époux ou une autre personne qui est au courant.

    29Quelques situations sont très spécifiques. Ainsi, une femme refusa de lever le secret, tout en sachant que le père de l’enfant était nommé dans le dossier11. Comme il était décédé, la demanderesse avait le droit de connaître son identité. Dans les cas où les deux parents sont identifiés et vivants, la démarche est d’abord vis-à-vis de la mère. Parfois l’un lève le secret et l’autre non. Chacun est informé de la décision du second parent. Il est demandé la plus grande discrétion. Un père qui s’y était engagé a dès la première rencontre avec son enfant révélé le nom de la mère. La demanderesse a été choquée de ce manque de respect.

    30Une femme a exprimé qu’elle n’était pas faite pour être une maman. Quelques mères disent que c’est du passé, que c’est loin, que c’est trop douloureux. Pour certaines femmes victimes d’un viol, on entend après un premier silence, comme dans un cri « c’est un viol ». D’autres, manifestement, n’ont pas été choyées par la vie, n’ont connu que la rudesse et paraissent presqu’endurcies. Elles manifestent peu leurs sentiments. Mais la plupart expriment leur soulagement de savoir leur enfant bien portant et sont heureuses d’avoir de ses nouvelles. Elles disent que souvent elles se demandaient s’il allait bien, s’il était aimé. Elles font montre de beaucoup d’affection. « Savoir que c’est une jeune femme épanouie, c’est l’essentiel. Souhaitez-lui beaucoup de bonheur », « Elle est dans mes prières », « Je suis heureuse qu’elle ait trouvé un équilibre familiale », « L’important c’est qu’il soit heureux », « Je lui fais plein de bisous » sont quelques-unes de leurs paroles. Elles s’excusent de ne pouvoir répondre favorablement au souhait de leur enfant.

    31Les mères qui ne lèvent pas le secret, que ce soit immédiatement ou après plusieurs contacts, peuvent le faire par impossibilité de dépasser leur traumatisme, le rejet subi, par peur de faire vaciller l’équilibre précaire où elles se trouvent. Elles peuvent appréhender les réactions de leur mari ou de leurs enfants qui ne sont pas au courant. Elles craignent « une catastrophe ». Elles peuvent aussi avoir peur de blesser l’enfant qui les recherche, en révélant un contexte traumatique. Une, après quelque temps de réflexion, a exprimé son souhait que son enfant s’inscrive dans sa famille adoptive, qui pour elle est sa seule famille, et non dans sa famille d’origine où elle-même a été battue. Mais le plus souvent c’est pour protéger leur famille actuelle. Elles parlent quelquefois d’un décès très récent, d’une maladie grave d’un enfant, du mari ou d’un parent qu’il faut soutenir. Le mari ou un membre de la famille qui a eu connaissance des circonstances douloureuses de la grossesse peut faire barrage ou amortisseur par protection. « Foutez-lui la paix. […] je l’ai récupérée de justesse », disait un monsieur. Il avait peur qu’elle ne fasse une dépression12. D’autres peuvent soutenir la mère bouleversée, quelle que soit sa décision. Mais la plupart de ces femmes sont, comme lors de l’abandon, seule face à leur décision et leurs interrogations. Ce sont très souvent des femmes très sensibles. Les chargées de mission essayent d’avoir au maximum un rôle d’écoute et d’apaisement. Si le demandeur avait la chance de les entendre et de les connaître, il pourrait davantage comprendre leurs raisons et qui elles sont.

    32La plupart des requérants respectent la décision de leur mère de naissance et la comprennent. Ils font part de leur joie de la savoir vivante, de pouvoir lui avoir dit merci et ce qu’ils deviennent. Ils apprécient qu’elle ait répondu aux questions qu’ils se posaient et qu’un dialogue indirect ait pu se nouer. Ils peuvent même être soulagés qu’il n’y ait pas de rencontre. Un disait que cela allait rassurer ses parents.

    33Mais devant un refus de lever le secret, certains expriment leur désarroi et leur chagrin. « Je suis perdue13. » « Ce sont des portes qui se ferment. » Ils peuvent aussi le vivre comme un second abandon et éprouver une totale incompréhension. Une personne exprimait son amertume et l’impression « d’être une merde ». « Ma seule vengeance c’est que ma génitrice sait [que je la recherche]. J’espère qu’elle fait des cauchemars toutes les nuits ». Il y a comme un deuil à faire concernant cette quête inaboutie. Lorsque la mère a pris le temps de la réflexion, la décision peut être perçue encore plus douloureusement, rendant sourd aux renseignements communiqués. Une longue écoute est nécessaire. Elle permet le plus souvent un apaisement, la première déception passée. Généralement, le demandeur de lui-même se remémore le début de sa démarche et exprime qu’il ne pensait pas en savoir autant, qu’il remercie sa mère de naissance pour les informations données et qu’il comprend qu’elle ne puisse aller au-delà. Certains ajoutent qu’ils espèrent qu’avec le temps, elle pourra lever le secret et qu’ainsi ils pourront se rencontrer.

    34Certaines personnes n’admettent pas qu’une mère puisse refuser de lever le secret. Ils considèrent que l’accès à leurs origines est un droit et que la possibilité pour la mère de maintenir le secret est exorbitante, voire illégale. Les recours devant les tribunaux sont cependant rarissimes. Les jugements confirment tous la possibilité pour le parent de naissance d’exprimer sa volonté de maintenir le secret et mentionnent que la loi de 2002 est un équilibre entre les droits de chacun. Mme Annick Cherrier a intenté une action devant le TA de la Nouvelle-Calédonie pour que soit annulée la décision du Cnaop du 12 mars 2012 qui refusait de lui communiquer l’identité de sa mère. Elle soutenait que le secret de la naissance avait été introduit dans le Code civil en 2002, postérieurement à sa naissance et ne pouvait pas lui être opposé. Par ailleurs, elle arguait que le Cnaop ne justifiait pas avoir mis en œuvre la totalité des moyens ni n’apportait la preuve du refus de sa mère. Dans un jugement du 30 septembre 2015, le TA a rejeté la requête. Il rappelle tout d’abord la loi du 27 juin 1904 et en conclut que la possibilité pour une mère de confier son enfant à l’AP, tout en maintenant le secret sur son identité, ne date pas de la loi du 22 janvier 2002. Il rappelle ensuite les situations pour lesquelles, le Cnaop communique l’identité de la mère de naissance et juge qu’il « a réussi à identifier la mère biologique de la requérante et à prendre contact téléphonique avec elle le 9 janvier 2012. À cette occasion, cette personne a manifesté à plusieurs reprises sa volonté de ne pas dévoiler son identité, y compris après son décès. La requérante, qui ne conteste pas avoir reçu une copie du PV de cette conversation, n’est pas fondée à soutenir que le Cnaop n’aurait pas mis en œuvre tous les moyens permettant l’accès par la requérante à ses origines ». Le tribunal conclut :

    « Le système mis en place par la France à travers la loi du 22 janvier 2002 n’est pas contraire aux dispositions de l’art. 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors que, s’il conserve le principe de l’admission de l’accouchement sous X, il renforce la possibilité de lever le secret de l’identité en permettant de solliciter la réversibilité du secret de l’identité du parent biologique sous réserve de l’accord de celui-ci de manière à assurer équitablement la conciliation entre la protection de cette dernière et la demande légitime de l’intéressé, et tente ainsi d’atteindre un équilibre et une proportionnalité suffisante entre les intérêts en cause. Il n’appartient toutefois ni au Cnaop ni au juge administratif de se prononcer sur la validité de la volonté exprimée par le parent biologique refusant de lever le secret de son identité en appréciant sa capacité juridique à prendre une telle décision, compte tenu de son âge ou de son état de santé, ou en opérant une appréciation sur la légitimité des différents intérêts en cause14. »

    35Le 4 février 2010, le Cnaop a été saisi d’une demande de l’association Prophyla-XY tendant à faire parvenir au médecin traitant d’une mère de naissance sous tutelle, une lettre scellée relative à la situation du demandeur. Le Conseil a rappelé que la levée du secret de son identité par une mère de naissance sous tutelle était un acte strictement personnel. Dès lors que le médecin traitant avait, par certificat médical, estimé que la mère de naissance n’était pas en état de donner un consentement éclairé, le Conseil a considéré qu’elle n’était pas en capacité de prendre une décision de levée de secret. En conséquence la lettre ne pouvait pas être transmise. Le Cnaop s’est aussi opposé à ce que le demandeur puisse voir sa mère de naissance au travers d’une vitre, estimant que cela reviendrait à une levée de secret sans le consentement de la mère de naissance, à profiter de sa vulnérabilité et à aller contre sa volonté exprimée lors de l’admission. Le demandeur, a saisi le TA de Rennes. Par ordonnance du 22 avril 2010, le TA a rejeté le recours auquel s’étaient associées neuf associations de défense des droits aux origines des personnes nées sous X15.

    36Quelques années après un refus de lever secret, certains demandeurs souhaitent que le Cnaop puisse réinterroger la mère de naissance. Le Conseil a estimé, à plusieurs reprises, que si l’impossibilité de recontacter une mère de naissance n’est pas écrite expressément dans la loi, elle résulte du texte lui-même. Des membres du Conseil ont souligné que la mère a pris sa décision lors de l’admission, puis pendant le délai de rétractation. Si elle confirme à nouveau sa volonté de garder le secret une troisième fois, la réinterroger à nouveau tiendrait du harcèlement. Le législateur n’a pas prévu une telle éventualité. Dans ce cas, il faudrait prévoir un délai, au-delà duquel, la mère peut être réinterrogée. Le Cnaop peut émettre des avis, mais il ne lui appartient pas de modifier le texte. Par ailleurs, il est toujours loisible aux parents de reprendre contact avec le Cnaop ou le conseil départemental et de lever le secret.

    37Les mères de naissance peuvent ne rien livrer d’elle-même ou demander que rien ne soit transmis, de peur d’être reconnues. Mais la plupart répondent au moins partiellement aux questions de leur enfant. D’autres disent qu’elles écriront plus tard. Les éléments transmis, la bienveillance exprimée, permettent au demandeur d’être plus serein et de s’approprier un pan de son histoire. Il est systématiquement demandé au parent quelle est sa volonté après son décès. Certaines personnes acceptent que leur identité soit révélée après leur mort ou ne se prononcent pas. Dans ces cas, l’identité pourra être communiquée après le décès.

    Un pan de voile levé

    38Une clôture provisoire pour absence ou insuffisance d’éléments tout comme un refus de levée de secret ne signifie pas que rien n’est transmis au demandeur. Selon les personnes, selon leurs attentes, la découverte d’informations incomplètes mais ignorées jusque-là, tel un prénom, un âge, une origine géographique, une profession ou une religion peut être source d’une profonde satisfaction, ou au contraire d’une grande déception si ce n’était pas ce qui était recherché.

    39Un monsieur né pendant la Seconde Guerre mondiale a enfin pu savoir où il était né, à quelle date et pourquoi il avait changé plusieurs fois d’identité16. Il se sentait plus serein. Une jeune femme était ravie d’apprendre son poids de naissance, une autre de découvrir l’âge de sa mère de naissance, sa taille, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, ainsi que l’âge et la taille de son père17. Un jeune homme qui se savait d’origine africaine a apprécié d’apprendre que sa mère était congolaise, de s’ancrer ainsi dans un pays et pouvoir répondre aux questions qui lui étaient posées. Pour d’autres leur narrativité vient compléter ce qui n’est pas mentionné. Les personnes sont informées qu’elles peuvent demander à être tenus au courant du dépôt ultérieur de tout élément nouveau.

    40Les mères contactées répondent assez volontiers à des questions concernant les antécédents médicaux. Elles peuvent aussi accepter de révéler les circonstances de leur grossesse. D’aucunes insistent sur leur jeune âge et la précarité de leur situation à l’époque. D’autres font part du rejet familial. « J’étais la pestiférée ». D’autres encore expliquent la mentalité rigoriste de leur entourage actuel et passé. Une, après quelques jours de réflexion a révélé le viol subi. Elle a demandé d’en faire part à son enfant, pour lui expliquer sa décision. Elle ne voulait pas être recontactée par la suite, son mari s’y opposant, mais souhaitait une belle vie à son enfant. Certaines femmes évoquent longuement leur passé et leur présent, mais n’autorisent le passeur de mémoire qu’à ne révéler que quelques bribes, par peur d’être retrouvées. D’autres, parfois après la lecture de la lettre écrite par leur enfant à leur intention, répondent à ses questions et parlent comme en écho de leurs caractères et leurs goûts. Elles sont soulagées que leur fille ou leur fils ne leur en veuille pas, qu’il ait eu une enfance heureuse et qu’il aille bien. Elles sont d’accord pour que tout ce qu’elles confient soit retransmis, mais expliquent qu’elles n’ont pas le courage d’aller au-delà et qu’il ne faut pas les recontacter.

    41Certaines laissent la porte entr’ouverte. Elles disent par exemple qu’elles ne se connaissent pas de problème de santé mais que si un jour leur enfant avait besoin qu’elle fasse des examens pour connaître d’éventuels antécédents médicaux, on pourrait les rappeler. D’autres laissent entendre que dans quelques années, elles pourraient revenir sur leur refus.

    42Parfois, des échanges anonymes, par courrier ou par téléphone, ont lieu avec le demandeur. Il y a même des envois de photos. Une femme a d’abord fait montre d’une profonde réticence à parler, son mari n’étant pas au courant. Puis petit à petit, elle a fait part des circonstances, de sa jeunesse, de son amour pour le père de l’enfant, parti quand il l’a sue enceinte. Quelques mois plus tard, elle a accepté que lui soit remis dans un lieu discret, un courrier de sa fille. Elle n’a pas levé le secret, par crainte que des traces restent, mais a donné son nom à son enfant avec qui elle correspond depuis régulièrement par téléphone18.

    43Le parent peut accepter une rencontre anonyme. Dans quelques situations, le demandeur ne le souhaite pas, ayant reçu la plupart des informations demandées. Les mères sont déçues mais comprennent. Quand une rencontre anonyme est envisagée, c’est le souvent après plusieurs échanges. Il y a parfois des dates différées, des hésitations de l’un ou de l’autre ou des deux. La rencontre a lieu en présence du chargé de mission. En voyant arriver son enfant, l’une dit en confidence qu’elle l’aurait reconnu parmi un millier, l’autre qu’il ressemble à tel membre de sa famille. Après les heures passées ensemble, les deux disent leur joie d’avoir découvert une voix, un visage et d’avoir pu échanger. Des mères révèlent le jour même ou ensuite leur prénom, leur âge et parlent de leur vécu actuel. Elles évoquent aussi leur grossesse et la naissance, ce qui touche beaucoup le demandeur. Les rencontres sont toujours chaleureuses, avec parfois un peu de réserve au départ. Pour les enfants, la joie est parfois un peu teintée de déception de ne pouvoir aller plus loin. Un demandeur disait combien il ressentait comme un second abandon de ne pas connaître le nom de sa mère, même s’il la comprenait et si la rencontre avait été pour lui très positive. En outre, ayant laissé ses coordonnées téléphoniques, il était déçu de ne pas avoir été rappelé par la suite. Pour les mères qui ont donné leur numéro de portable, c’est douloureux quand leur enfant ne répond pas à leurs appels. Elles peuvent regretter d’avoir accepté cette rencontre qui ravive la réminiscence d’un passé difficile et d’avoir donné des informations qui peuvent les faire reconnaître. Cette première rencontre débouche parfois sur de nouvelles rencontres anonymes ou même sur une levée de secret, juste ensuite ou quelques mois, voire plusieurs années après.

    44La rencontre est préparée avec les deux et il est précisé les sujets délicats à éviter. Il est réfléchi quoi dire si l’un croise une personne de sa connaissance. L’accompagnateur est là pour garantir le respect de l’anonymat, parfois engager la conversation et aussi pour désamorcer les éventuelles tensions, quand par exemple le visage de la mère se crispe lorsque le demandeur essaie d’en savoir davantage sur son père biologique.

    45Quelques-uns, tout en gardant l’anonymat, souhaitent se retrouver seul à seul, sans intermédiaire. Ils relatent après l’entrevue avec beaucoup d’émotions.

    46Une rencontre anonyme comme l’envoi d’une photo repose sur la confiance réciproque, sur l’assurance que l’enfant ou son entourage n’essaiera pas de savoir l’identité de la mère ni où elle habite.

    47Quand le secret de l’identité n’est pas levé, pour certains, la quête reste sans fin, alimentée par la souffrance de « ne pas savoir ». Pour d’autres, les informations données, l’écoute apportée leur permet d’être plus serein, d’ouvrir de nouvelles pages de leur vie.

    Un secret dévoilé

    Des mères retrouvées sans les chercher

    48Il existe des situations particulières, où la personne abandonnée découvre ses origines de façon fortuite, sans qu’elle-même ni le parent de naissance ne soit intervenu.

    49Des indiscrétions de tiers peuvent être à l’origine d’une révélation. Ce peut être par inadvertance, lors d’un échange entre plusieurs qui savent, sans avoir remarqué la présence et l’oreille attentive de l’intéressé. Ce peut être par malveillance, pour discréditer l’enfant, ses parents d’origine ou ses parents adoptifs. Un adopté relatait ainsi qu’il avait appris son adoption et qui étaient ses parents d’origine, par un commerçant mal intentionné. Ce peut être aussi dans un souci mal réfléchi d’apaisement vis-à-vis de quelqu’un qui craint l’hérédité de ses parents adoptifs, pensant qu’il s’agit de ses parents biologiques.

    50Des proches peuvent avoir connaissance de l’existence de l’enfant abandonné, dès le départ ou ultérieurement, en particulier à l’occasion d’un décès, en rangeant des papiers. Si la personne porte toujours le même nom, elle peut être retrouvée par le biais de connaissances communes, d’Internet ou par d’autres moyens. Si elle a été adoptée de façon plénière, de tels rapprochements sont, par contre, très difficiles.

    51Lors d’un héritage, quand en consultant des documents ou par des ouï-dire de la famille, un notaire, ou un généalogiste mandaté par lui, subodore l’existence d’héritiers méconnus, il met tout en œuvre pour les retrouver. Les généalogistes ont, pour se faire, des dérogations pour accéder à des documents, notamment d’état civil, non consultables par le public. Dans des cas rarissimes, une naissance cachée ou le placement d’un enfant à l’ASE est ainsi découverte. Une personne adoptée ne peut hériter et un généalogiste ne peut accéder à sa nouvelle identité. Par contre, contrairement à certaines idées reçues, un pupille non adopté plénièrement et pour lequel il n’y a pas de secret de filiation peut hériter de son parent de naissance. Lorsqu’un généalogiste est intervenu, la personne retrouvée doit signer un contrat de révélation de succession, correspondant à la rémunération du professionnel, pour connaître ses droits et obtenir sa filiation.

    52Certaines personnes ont par ailleurs, appris leur adoption et leur patronyme d’origine, en demandant une copie intégrale de leur acte de naissance, en particulier à l’occasion de l’établissement d’un passeport. Une circulaire de mars 200319 a mis fin à la pratique de certains officiers d’état civil qui refusaient de délivrer une copie intégrale de l’acte de naissance, lorsque celle-ci révélait une adoption. Ce texte indique qu’un tel refus n’est pas adapté à la loi du 22 janvier 2002, car, lorsque la mère a demandé le secret de son identité, seule la filiation d’origine et non l’adoption est susceptible de demeurer secrète. Pour les personnes adoptées avant la loi du 11 juillet 1966, le nom du parent de naissance peut figurer, si aucun acte d’état civil provisoire n’a été établi. La personne peut ainsi connaître son nom d’origine, sans savoir s’il correspond à un nom donné par les services de l’ASE ou par son parent de naissance. Elle peut aussi apprendre sa filiation d’origine. La plupart du temps, il n’y avait pas de secret et si la personne avait fait une recherche de ses origines, elle aurait eu connaissance de ces renseignements. Mais, il est différent de se voir asséner une information d’une telle importance, sans aucune préparation, ou de l’apprendre au cours d’une démarche volontaire et accompagnée. En outre, dans certains cas, le secret avait été demandé. En l’absence d’acte de naissance provisoire, il a été dévoilé. Il m’a aussi été rapporté, qu’en 2015, à l’occasion de demandes de passeports biométriques sur le site expérimental de Marseille, des copies intégrales d’actes de naissance ont été envoyées systématiquement, sans vérification. 50 à 100 personnes auraient alors appris leur adoption. Une femme a, quant à elle, appris sa filiation en demandant son certificat de baptême, en vue de son mariage.

    53Pour la personne qui découvre sa filiation de façon soudaine, c’est un véritable choc et infiniment d’émotions parfois contradictoires. Ces situations restent toutefois exceptionnelles et la connaissance de ses origines intervient généralement suite à une démarche volontaire.

    Une absence de secret

    54Les personnes qui s’adressent au Cnaop sont généralement persuadées qu’un secret entoure l’identité de leur mère de naissance. Quand il apparaît d’emblée qu’il n’y en a pas, le Cnaop se déclare incompétent. Parfois, ce sont les documents fournis par le demandeur qui permettent de connaître l’identité des parents, mais l’intéressé n’a pas compris ce qu’ils signifiaient ou ne savait pas à qui s’adresser. Le plus souvent, c’est le dossier du conseil départemental ou de l’OAA qui révèle l’absence de secret. Le Cnaop informe le demandeur et l’invite à aller consulter son dossier. Il est important que la personne soit accompagnée dans la découverte de ce qu’elle croyait être un secret. Elle peut même porter le nom de sa mère ou de son père de naissance, tout en l’ignorant.

    55Lorsqu’il y a une incertitude sur l’existence d’un secret, du fait d’éléments insuffisants ou discordants, des investigations sont menées. À l’issue, l’absence de secret apparaît dans 12,52 % des situations. Même s’ils ne souhaitent pas aller au-delà, les demandeurs retissent une partie de leur histoire, avec les éléments qu’ils apprennent. « Savoir ne guérit pas mais soulage, permet d’avancer en étant plus entier, plus conscient, plus adapté et présent au monde20. » Certains comprennent enfin l’origine de leur nom. Une a ainsi compris pourquoi elle avait changé de patronyme à 8 ans : elle venait d’être reconnue par sa mère dont elle portait jusque-là le nom et par son père qui lui a donné son nouveau nom. Des coïncidences troublantes apparaissent parfois, comme ce monsieur marié à une femme qui avait la même nationalité que sa mère. C’est aussi l’occasion pour les personnes de raconter à une oreille attentive leur enfance et adolescence dans une famille aimante ou plus rude. Ceux qui ont été éconduits quelques décennies auparavant apprécient d’être enfin entendus.

    56Certains apprennent en même temps que l’absence de secret, le décès de leur mère de naissance et parfois des deux parents. Une personne a souhaité se rendre aussitôt dans le village d’où était originaire sa mère. Elle en était bouleversée et regrettait d’avoir été trop vite pour connaître sa famille. Elle avait perçu combien sa mère avait dû souffrir21.

    57Quand la mère est vivante, un accompagnement en vue d’une rencontre est proposé par certains conseils départementaux mais pas par tous. Ce n’est pas aisé de retrouver seul l’adresse du parent, mais c’est surtout très délicat de rentrer dans l’intimité d’une mère inconnue sans intermédiaire. Une jeune femme a été heureuse de connaître son histoire et de savoir qu’il n’y avait pas de secret. Quelque temps plus tard, elle a retrouvé l’adresse de sa mère. Mais ayant appris, d’après le dossier, que cette dernière vivait avec un ami qui ne voulait pas entendre parler du bébé, ne sachant pas si elle était toujours avec lui, elle n’imaginait pas prendre contact avec elle, sans intermédiaire. Faute d’accompagnement, elle a hésité plusieurs mois, avant de se faire connaître. Elle a ensuite établi des relations avec sa mère et les frères et sœurs nés après elle22.

    58Lorsqu’une mère a fait antérieurement une levée de secret, il est vérifié qu’elle est vivante et son adresse est actualisée. Le demandeur est informé et questionné sur ses souhaits. C’est pour lui une accélération rapide de sa démarche et à la joie peut se mêler quelques craintes. La mère est prévenue que son enfant la recherche et de ses attentes. Il est proposé aux deux un accompagnement pour une mise en relation et une éventuelle rencontre.

    59Certains demandeurs souhaitent avant tout être éclairés sur les circonstances de l’abandon et n’envisagent pas de rencontre, au moins dans l’immédiat. Une jeune femme en découvrant la lettre et les photos envoyées par sa mère de naissance à son intention a été heureuse de mettre un visage sur cette femme, mais a souhaité rester prudente. Elle a envoyé une lettre où elle exprimait ses remerciements et les questions qu’elle se posait mais sans révéler son identité. La mère a compris que sa fille ait besoin de temps et dit que l’essentiel était qu’elle soit bien dans sa peau et heureuse23. D’autres demandeurs se montrent très pressés et souhaitent prendre contact sans intermédiaire.

    60Une personne qui souhaitait seulement comprendre les raisons de son abandon a changé d’avis quand elle a appris que sa mère de naissance, contrainte à l’abandon par ses parents, avait demandé à la reprendre quelques mois plus tard. Cela n’avait pas été possible car l’enfant était déjà confié à sa future famille d’adoption. Elle a alors recherché sa mère. « Cela s’est super bien passé. C’est que du bonheur24. »

    Un secret dévoilé mais une rencontre impossible

    61Quand il y a secret de la filiation, la loi de 2002 prévoit que le Cnaop révèle l’identité du parent de naissance après son décès, dans deux cas : quand il n’a pas été interrogé auparavant et lorsque, interrogé, il n’a pas manifesté sa volonté de maintenir le secret au-delà de son décès. Un parent de naissance ne peut exprimer sa volonté de maintien du secret après son décès, que dans le cadre d’une procédure d’accès aux origines auprès du Cnaop.

    62Certains demandeurs, lorsqu’ils apprennent que leur mère de naissance a été retrouvée et qu’elle est âgée, préfèrent qu’elle ne soit pas contactée, soit par souci de la ménager en songeant à la fragilité de la fin de vie, soit par crainte de se fermer les portes de la connaissance de leur nom, en cas de refus, soit pour les deux raisons. Il est possible, à tout moment, de revenir sur cette position d’attente, mais plus le temps passe, plus la personne craint de s’immiscer dans la vie de ce parent inconnu qui vieillit.

    63Quelques parents de naissance contactés, même s’ils sont peu nombreux, maintiennent le secret de leur vivant mais acceptent qu’il soit levé, après leur décès. Ils comprennent la démarche de leur enfant mais craignent sans doute qu’il n’interfère dans leur vie, surtout si le conjoint n’est pas au courant. D’autres ne souhaitent pas répondre. Ils sont informés des conséquences. Certains demandeurs après la déception de ne pas pouvoir rencontrer leur mère de naissance, se disent qu’il est finalement préférable de ne pas l’importuner vu son âge et apprécient qu’elle accepte de révéler son identité plus tard. « C’est une bonne nouvelle en définitive25. » Mais des craintes peuvent surgir. L’un se demandait comment ses frères et sœurs allaient le retrouver, si la mère ne laissait aucun message. Un autre quelle allait être leur réaction.

    64Attendre le décès de sa mère de naissance pour savoir ses origines est émotionnellement difficile. Il faut régulièrement téléphoner ou écrire au Cnaop pour savoir si le parent est en vie ou décédé. Cela ressemble, un siècle plus tard, aux réponses faites aux mères, mais elles, elles espéraient que leur enfant soit vivant. Cette démarche peut durer plusieurs années et cette attente se révéler douloureuse. Ainsi une personne s’est montrée bienveillante, lorsqu’elle a su que sa mère de naissance maintenait le secret car elle était très malade, mais qu’elle acceptait de révéler son identité après son décès, « ce qui ne devrait pas tarder », avait-elle ajouté. Elle comprenait que pour sa mère de naissance, le tissage de liens soit chargé de trop d’émotions et qu’il lui était nécessaire de mettre son énergie à se soigner. Elle souhaitait que sa fin de vie soit paisible. Mais, les années passant, elle se sent comme trahie. Ses écrits reflètent son amertume : « Ma mère biologique est-elle encore de ce bas monde26 ? » Oralement, elle laisse encore plus percer son ressentiment. Difficile en effet d’être suspendu au décès d’une mère pour connaître ses origines, tout en faisant le deuil d’échanges et d’une possible rencontre.

    65Lorsque les personnes apprennent le décès du parent recherché à l’issue de leurs démarches, les réactions sont diverses. Certains n’en sont pas surpris, compte tenu de l’âge connu ou supposé de leur mère de naissance. Ils apprécient d’avoir des informations. « Cela fait beaucoup de bien de savoir. C’est si dur de ne pas savoir27 », exprima une femme de plus de 80 ans, en apprenant l’identité de sa mère. Elle était très émue de découvrir qu’elle avait habité plusieurs années non loin de l’adresse maternelle. Apprenant que le mariage de sa mère avait été dissous, l’année suivant sa naissance, elle imaginait que la mésentente conjugale était à l’origine de son abandon, ou les difficultés financières dues à la séparation, ou sinon ajoutait-elle amusée, « un amour hors mariage ».

    66La plupart sont très émotionnés. Certains ressentent leur quête comme vaine quand l’objet de leur demande était une rencontre. Certains expriment leur culpabilité de ne pas avoir fait la démarche plus tôt. Le chargé de mission met alors en avant le risque d’un refus du parent, s’il avait été interrogé.

    67Lors de l’annonce du décès il est nécessaire d’être à l’écoute et d’aller au rythme du demandeur, avant de révéler l’identité du parent. Certains ont besoin de d’abord faire leur deuil. Il est souvent proposé un second temps pour échanger sur les informations recueillies et évoquer les démarches qui peuvent être faites. Le Cnaop n’étant pas officier d’état civil, il n’est pas habilité à délivrer de copies d’actes de naissance ou d’actes de décès. Tout acte de décès est communicable par la mairie concernée, à quiconque le demande. Par contre, la copie intégrale d’un acte de naissance ne peut être délivrée qu’à la personne elle-même ou à ses descendants. Il est donc indispensable que le demandeur reçoive préalablement le courrier du Cnaop indiquant sa filiation. Dans cette lettre, c’est le nom de jeune fille de la mère qui est donné, le mari étant considéré comme un tiers. Par contre, le demandeur apprendra le nom de femme mariée et celui du mari, s’il sollicite l’acte de décès. Certains souhaitent se rendre sur la tombe. D’autres vont rapidement ou quelque temps après, sur les lieux où la mère a vécu pour s’imprégner des paysages qu’elle a connus. D’autres encore désirent recueillir des informations auprès de personnes qui l’ont fréquentée. Outre l’identité de la mère, se dessine tout un pan d’histoire familiale, avec les noms, les dates et lieux de naissance, les professions et adresses des grands-parents. Certains commencent même des recherches généalogiques.

    68En cas de décès de la mère, le Cnaop ne recherche pas les autres membres de la famille en dehors de l’autre parent de naissance. Par contre, il propose au demandeur un accompagnement pour entrer en contact avec sa parentèle, quand il l’aura localisée. Certains remercient pour les informations apportées mais ne souhaitent pas aller plus avant. Ils n’envisagent pas de rencontrer la famille de leur mère de naissance, d’autant plus quand elle est à l’origine de l’abandon. La plupart, après un temps plus ou moins long, souhaitent retrouver un oncle, une tante, un frère ou une sœur, ou parfois un grand-parent âgé. Beaucoup font part au fur et à mesure de l’avancée de leurs démarches. Le chargé de mission peut être sollicité pour servir d’intermédiaire. D’autres préfèrent prendre contact directement et téléphonent après pour relater la rencontre. Quelques-uns partagent alors leur déception, comme cette femme qui a découvert une famille en conflit. Mais beaucoup disent leur joie, le respect, l’affection et la tendresse pour cette mère qu’ils découvrent au travers d’un membre de la famille. Un voile se lève sur une partie de l’histoire familiale. Le visage de la mère apparaît grâce à des photos partagées. Son caractère, la cause de son décès, des pans de sa vie se découvrent. Une est décrite comme « très douce, très sociale, très proche des enfants28 ». Sa fille dit qu’au fur et à mesure qu’elle rencontre des personnes qui ont connu sa mère : « [Elle] ouvre une porte, des volets ». Une femme rencontre son frère aîné qui n’était pas au courant de sa naissance, mais lui apprend l’histoire de sa mère, rejetée par la grand-mère. Parfois c’est le nom ou certaines caractéristiques du père, comme la nationalité, qui sont révélés. Des liens se tissent, souvent emprunts de beaucoup d’affection. Une femme a fait la connaissance de ses trois frères à plus de 70 ans. « Je suis sur un petit nuage29 ». Des photos lui ont permis de découvrir qu’elle ressemblait à sa mère de naissance. Un monsieur est enchanté de la rencontre avec son frère : « C’est le plus beau jour de ma vie. » Par la suite, il dit combien il se sent mieux, plus assuré. Beaucoup se découvrent des points communs. Lorsque le demandeur a des enfants, de nouveaux cousins apprennent à se connaître. La famille s’élargit.

    Des mères rencontrent leur enfant et renouent avec lui

    69Lorsque les mères de naissance qui ont demandé le secret sont en vie et localisées, la moitié, nous l’avons vu, acceptent de révéler leur identité. Elles n’ont pas besoin de faire un courrier. C’est le PV du chargé de mission ou du correspondant qui fait foi. La décision peut être prise d’emblée ou à la suite d’un cheminement plus ou moins long, y compris après un premier refus. Madame dit d’abord qu’il y a une erreur sur la personne. Puis, elle accepte un entretien avec le professionnel. Au cours de celui-ci, elle paraît très émue et paniquée. « Je ne sais plus où j’en suis. » Elle a peur que ses enfants ne l’apprennent et ne veuillent plus lui parler. Elle accepte cependant d’échanger des informations de façon anonyme, explique ses conditions de vie à l’époque de la naissance. Elle dit combien elle a pensé souvent à son enfant mais refuse de donner son nom même après son décès. La demanderesse, très touchée, comprend ses craintes. Peu après, un échange de photos a lieu, puis une mise en contact téléphonique. Les deux sont très émues. À la suite, la mère de naissance en parle à son entourage et lève son secret. Une rencontre s’ensuit dans un grand respect mutuel30.

    70Certaines mères, malgré la levée de leur secret, refusent toute relation, mais c’est très rare. Elles peuvent aussi accepter des contacts téléphoniques ou épistolaires, mais sans rencontre. La mère peut par exemple vivre chez un de ses enfants qui n’est pas au courant, avoir des difficultés à se déplacer et ne pas pouvoir recevoir en toute discrétion le demandeur. Cependant, la très grande majorité des levées de secret sont suivies d’une rencontre, même lorsque l’entourage n’est pas au courant. Elle peut se faire rapidement ou après plusieurs échanges téléphoniques ou épistolaires. Prendre le temps de se découvrir avant de se rencontrer est conseillé et souvent souhaité. L’éloignement géographique peut aussi obliger à différer une rencontre, notamment quand les deux habitent deux pays différents.

    71Le plus souvent l’accompagnement du Cnaop se poursuit, au moins jusqu’à la première rencontre, pour faciliter les contacts. Si par contre, parent et enfant préfèrent échanger entre eux seuls, leurs coordonnées sont données à l’autre.

    Une rencontre, facteur de mieux-être

    72Les premiers échanges épistolaires ou par téléphone sont souvent très chargés émotionnellement. « C’est incroyable. Je me sens toute légère, un voile s’est levé. Nous avons décidé de faire les choses sereinement, pas de précipitation. Déjà rien que de savoir que nous existons et que nous allons bien, est énorme31 », dit l’une. « C’est le plus beau cadeau que je puisse recevoir32 », s’exclame l’autre.

    73Le rythme des échanges varie ensuite selon chacun. La perspective d’une rencontre aussi. La plupart des personnes acceptent qu’il puisse y avoir une différence de temps d’adaptation chez l’autre. Mais c’est parfois douloureux pour une femme d’être contactée, d’échanger des courriers par l’intermédiaire du Cnaop et de voir ensuite que le demandeur a besoin de temps avant d’envisager une rencontre. C’est encore plus difficile quand au dernier instant, l’un ne vient pas au rendez-vous fixé, pris d’angoisse. Parfois ce sont les deux qui alternent les raisons pour reculer ce moment si particulier.

    74La première rencontre est un moment très intense, pour l’un comme pour l’autre. Certains s’embrassent et échangent comme s’ils se connaissaient depuis toujours. La rencontre peut même être très fusionnelle, comme si l’abandon n’avait jamais eu lieu. D’autres se montrent plus réservés au départ. Cette première rencontre est généralement positive pour les deux personnes, contentes de se trouver. « J’ai un moral d’acier » dit une mère aussitôt après, « un moment magique. C’est merveilleux », s’exclame une autre. Cela n’exclut pas la résurgence de souvenirs douloureux ou de contrecoups, comme le dos bloqué, les jours suivants. Les demandeurs expriment aussi leur joie. « J’ai l’impression de vivre une seconde naissance », « c’est une belle réussite », « très chouettes nos retrouvailles », « c’est génial », sont quelques-unes de leurs expressions. Beaucoup sympathisent d’emblée, échangent toutes leurs coordonnées et nouent des contacts riches. D’autres ont besoin de davantage de temps et préfèrent aller par paliers. Ils peuvent en rester à un numéro de téléphone portable, souhaitant dialoguer tout en conservant leur vie privée.

    75La plupart des premières rencontres réunissent le demandeur et la mère de naissance accompagnés par le chargé de mission ou le correspondant du Cnaop. Elles ont souvent lieu dans un parc, un café, une gare ou dans le bureau de l’intermédiaire. Elles peuvent aussi se faire au domicile de l’un des deux. Le choix est laissé à chacun. Pour les personnes plus âgées, elle peut se dérouler en maison de retraite. Madame est en EHPAD et de santé fragile. Lors de leur première rencontre, les deux sont un peu réservés. Un échange de photos permet un dialogue plus facile. Des liens réguliers se tissent ensuite. Madame paraît plus épanouie et a même parlé de son secret aux autres résidents33.

    76Parfois l’un ou l’autre fait plusieurs centaines de kilomètres pour la rencontre. Après un long échange téléphonique le week-end précédent, Mme traverse la France pour rencontrer sa mère de naissance. Beaucoup d’émotions, du soulagement et une grande bienveillance marquent les heures partagées34.

    77Certaines mères de naissance, enthousiastes, souhaitent avoir immédiatement les coordonnées du demandeur pour l’appeler et rapidement se rencontrer. La personne qui la veille encore se demandait quel accueil allait lui être réservé peut être déconcertée et souhaiter avoir un peu de temps pour réaliser. Madame a eu son enfant très jeune. Elle énonce d’emblée qu’elle lève le secret. Elle dit qu’elle ne se sent « ni coupable, ni honteuse », mais a « des regrets ». Elle déplore qu’à son époque, on ne pouvait pas laisser de petit mot. Elle demande les coordonnées de sa fille et ne souhaite pas qu’il y ait un intermédiaire. La chargée de mission lui explique qu’elle doit d’abord en parler avec la demanderesse. Cette dernière, d’abord décontenancée, accepte. Après des échanges téléphoniques et de photos par mail, une rencontre a lieu rapidement. Les deux sont ravies35.

    78Parfois la mère de naissance, le demandeur ou les deux viennent avec un membre de leur famille. Madame est accompagnée de son mari, qu’elle a informé peu de temps avant. Elle a amené un gâteau et des photos de sa famille. Les trois se tutoient d’emblée et s’embrassent. Mme explique de façon simple les circonstances de la grossesse alors qu’elle était très jeune et la violence subie. Après la rencontre, elle est heureuse mais très remuée36. Une autre femme, à la suite de plusieurs échanges de courriers et de photos et une longue discussion avec le correspondant, souhaite rencontrer son enfant sans intermédiaire. Elle vient avec son jeune fils et fait la connaissance de la demanderesse, de son enfant et d’une amie37. Lorsque la mère habite Outre-Atlantique, de nombreux échanges téléphoniques et par messagerie précèdent la rencontre. Madame éprouve une grande joie d’avoir des nouvelles de son fils. Elle souhaite dans un premier temps qu’il lui écrive par l’intermédiaire du Cnaop. Après le premier courriel, elle dit combien elle est heureuse et donne son accord pour correspondre directement et lever le secret de son identité. Quelques mois plus tard, Monsieur vient en voyage aux USA avec sa famille. Mme le rejoint avec sa fille. Il y a d’abord une rencontre à deux puis élargie à tous les autres. Ils passent trois jours ensemble. Mme a trouvé la famille de son fils « délicieuse38 ». Lorsque le demandeur est accompagné d’un membre de sa famille, dès la première rencontre, parfois les mères de naissance font part, après, de leur gêne et de leur sentiment de ne pas avoir pu suffisamment échanger avec leur enfant. Il est conseillé d’aller par étapes, autant que faire se peut.

    79L’arrivée d’un enfant abandonné inconnu peut être complexe pour les enfants restés dans la famille. Lors de ma rencontre avec la mère d’André N, évoquée précédemment, à un moment, sa fille aînée nous a rejointes. J’ai soudain perçu, en la voyant si songeuse, combien, au-delà de sa joie de connaître André, ses sentiments étaient pluriels. En effet, si la mère avait choisi son voisin et le bébé, elle aurait dû se résigner, vu la mentalité de l’époque, à un divorce à ses torts, confiant la garde de sa fille au mari ou aux beaux-parents. C’est l’aînée qui aurait dû vivre sans sa mère. On lui avait dit que sa maman était partie à l’hôpital parce qu’elle s’était cassé la jambe, mais elle savait qu’elle attendait un bébé. J’ai aussi rencontré plus tard le jeune frère d’André. Quand il a eu 21 ans, une personne lui a lancé : « Avec ce que ta mère a fait pendant la guerre. » Blessé, n’y comprenant rien, il est allé interroger une tante et a appris que sa mère avait eu un enfant hors mariage. Il n’a pas osé en parler à ses parents. Il m’a dit que sa mère pleurait souvent, sans qu’il en sache la cause, et s’arrêtait dès qu’un tiers arrivait. « Du jour où elle a retrouvé André, elle n’a plus jamais pleuré, à part au décès de sa fille. » Pour lui, grâce aux retrouvailles, sa mère a pu vivre des années apaisées et la famille connaître de grandes joies. Il est très lié à son frère. André a aussi retrouvé sa famille paternelle, son père s’étant marié après-guerre. Vivant dans la même commune, les enfants du père connaissaient la famille maternelle, mais ignoraient les liens qui avaient uni leurs ascendants39.

    80Charles dont les parents de naissance habitent à l’étranger a d’abord échangé de nombreux mails avec une tante, sa mère et son père de naissance, puis de nombreux membres de la famille. Il découvre ainsi petit à petit des éléments de son histoire. Il apprend aussi que sa mère de naissance a tenté de le retrouver, il y a quelques années, par le biais d’un site américain, le croyant adopté là-bas. Après la venue en France d’un demi-frère côté paternel et de sa famille, c’est lui qui se rend avec les siens à la rencontre de sa parentèle40. Les semaines précédentes, il est impatient et songeur. « Je ressens parfois un sentiment de culpabilité vis-à-vis de mes parents. Je ne veux pas trahir mes parents en rencontrant mes père et mère de naissance. » Charles se rend d’abord chez son plus jeune frère. « C’est bien sûr une grande émotion de le rencontrer. Il est très accueillant, son épouse également. » Le lendemain, ce sont une cinquantaine de personnes, dont son père de naissance, qui font sa connaissance lors d’une réunion familiale côté paternelle, très festive et qui dure toute la journée. Beaucoup d’émotions et de joies partagées. Quelques jours plus tard, a lieu la rencontre avec la mère de naissance. Charles a beaucoup échangé par mail avec elle et elle lui a souvent dit son impatience de le voir. Mais à leur arrivée, elle ne semble pas réellement les attendre. La conversation a un peu de mal à démarrer. Assez vite, Charles lui donne l’album photo qu’il a préparé pour elle. Ensuite, ils partent déjeuner en ville, avec le plus jeune fils de Madame. Pendant le déjeuner, elle reparle des circonstances de la naissance, de son séjour à Paris jusqu’à l’accouchement. Après le repas et une brève séance photos, c’est le départ. Pour Charles, le contraste est grand avec la fête organisée par la famille paternelle, même si sa mère de naissance a semblé heureuse de le rencontrer. Par la suite, il lui envoie les photos prises et continue à échanger par mail ainsi qu’avec son père de naissance. Mais il exprime qu’il ressent une certaine culpabilité vis-à-vis de ses parents, comme s’il les avait trahis d’une certaine manière. Il se sent en revanche très proche de ses frères, sœur, tantes, oncle et cousins et communique presque quotidiennement avec l’un ou l’autre.

    81Une étude « Qualité et satisfaction de vie des personnes pupilles de l’État ou enfants adoptés ayant rencontré leurs parents de naissance à l’âge adulte et qualité de vie des parents adoptifs et des parents de naissance » a été réalisée par Michel Duyme et Françoise Perriard, de l’université de Montpellier41. Elle concerne les personnes à la recherche de leurs origines, dont les mères de naissance qui avaient demandé le secret ont accepté, suite à une démarche du Cnaop, de communiquer leur identité et de rencontrer le demandeur. Cette étude porte sur l’appréciation de l’impact des rencontres, par les demandeurs, les parents de naissance et les parents adoptifs. Pour les parents de naissance, les réponses proviennent quasi exclusivement des mères (95,7 %). On peut les assimiler à celles qu’auraient faites les seules mères et connaître leur ressenti.

    82Il est important de souligner que cette étude reste limitée aux personnes les plus à même d’être satisfaites, puisqu’il y a eu identification, localisation et rencontre entre l’enfant et le parent de naissance. Elle ne porte pas sur les mères de naissance qui n’ont pas pu être retrouvées, ni sur celles qui n’ont pas levé le secret. Entre 2002 et 2011, période sur laquelle porte l’enquête, il y a eu 5 500 demandes d’accès aux origines enregistrées au Cnaop. 1 128 personnes ont été sollicitées pour participer à cette enquête, dont 533 enfants, 528 parents de naissance et 67 parents adoptifs. Le Cnaop a adressé un courrier pour savoir si les personnes acceptaient de participer. 314 enfants, soit 59 %, et 249 parents de naissance, soit 47 % ont répondu. Mais si 84 % des réponses des enfants étaient positives, seulement 30 % des parents ont donné leur accord. En outre, alors que les enfants ont répondu très majoritairement par le biais du questionnaire complet, seuls 46 parents ont renvoyé ce questionnaire. Cela correspond à 8,7 % des parents initialement sollicités. Même en additionnant les réponses aux questionnaires abrégés, le taux de participation ne représente que 9 % des parents sollicités et 2 % des dossiers de recherche des origines traités par le Cnaop. Une grande prudence est donc de mise. Certains éléments de l’étude sont cependant particulièrement intéressants. La manière dont les personnes ont répondu permet d’évaluer comment elles ont réélaboré leurs représentations relatives à leur qualité et satisfaction de vie, avant et après la rencontre. Les résultats sont comparés à des échantillons représentatifs de la population générale42. Il aurait pu être intéressant d’effectuer une comparaison avec un appariement plus ciblé, tenant compte notamment du sexe, de l’âge et du milieu socio-économique.

    83En France, ce sont les premiers travaux de cette nature.

    84L’âge moyen des 46 parents de naissance qui ont répondu au questionnaire complet est de 61 ans. 57 % vivent en couple. La majorité est retraitée, sans mention de la profession antérieure. Le nombre médian d’enfants est de trois, en plus de l’enfant abandonné.

    8580 % des mères qui ont répondu disent que les relations avec leur enfant se sont poursuivies au-delà de la première rencontre et 62 % qu’elles se poursuivent au moment de l’enquête. Les réponses des enfants diffèrent : seuls 69 % disent qu’il y a eu d’autres rencontres après la première et 39 % qu’elles se poursuivent.

    Tableau 9. – Poursuite des échanges après la première rencontre.

    Selon parents

    Selon enfants

    Les rencontres

    – se sont poursuivies au-delà de la 1re rencontre

    80 %

    69 %

    – se poursuivent encore

    62 %

    39 %

    Poursuite des échanges par courrier, téléphone ou mail

    95 %

    70 %

    Source : Rapport Duyme.

    86Certains parents peuvent être décédés depuis la première rencontre, et dans ce cas, seuls les enfants ont répondu. Mais la différence pourrait aussi s’expliquer par le fait que les parents qui ont accepté de répondre sont essentiellement ceux pour lesquels la première rencontre a eu une suite. Cette hypothèse est corroborée par l’analyse des 61 questionnaires abrégés où 52,5 % disent que les rencontres et les échanges ne se poursuivent pas au moment de l’enquête. On peut penser que parmi les mères qui n’ont pas du tout répondu, cette proportion serait encore plus élevée.

    8785 % des mères questionnées pensaient qu’un jour elles pourraient rencontrer leur enfant. 56 % y pensaient énormément ou beaucoup. Seules 20 % connaissaient le Cnaop avant le premier contact avec le chargé de mission, ce qui corrobore les propos des professionnels qui soulignent l’insuffisance des informations à leur destination.

    8874 % ressentent la rencontre comme une réussite, « beaucoup » ou « énormément ». 11 % considèrent que c’est moyennement une réussite, 4 % un petit peu et 11 % pas du tout. À la question : « Votre relation avec votre famille est-elle plus satisfaisante ? », 58 % ont répondu énormément ou beaucoup, 20 % moyennement, 4 % un petit peu et 18 % pas du tout. On ignore si dans les 18 %, il y en a pour lesquelles la relation s’est détériorée. Les chargés de mission font part de quelques séparations de couple.

    89Le questionnaire comprend plusieurs questions concernant l’indice de satisfaction de la vie, l’équilibre émotionnel et la qualité de vie. On constate, qu’avant la rencontre, les parents de naissance ont une moindre satisfaction vis-à-vis de leur vie que la norme. Par contre, elle est globalement plus élevée après.

    90On note les mêmes tendances pour l’assertion « dans la plupart de ses aspects, ma vie est proche de mon idéal43 » et pour l’appréciation des conditions de vie comme excellentes44. Par contre, pour ce qui est de ne presque rien changer à sa vie si on la revivait, les regrets perdurent même après la rencontre. Si 52 % de la norme est en désaccord avec cette proposition, les mères de naissance le sont à 76 % avant et encore à 65 % après.

    Graphique 16. – Appréciation par les mères de leur vie.

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    Source : rapport Duyme.

    91Les émotions positives (affection, joie, satisfaction, fierté) sont plus fréquentes après la rencontre qu’avant. La joie éprouvée « souvent » passe de 38 à 48 %, la fierté de 20 à 38 %, l’affection de 35 à 53 % et encore plus éloquent, la satisfaction double quasiment, évoluant de 26 % à 51 %. Après la rencontre, pour toutes les émotions positives, la proportion des réponses « souvent » est plus importante chez les mères de naissance que pour la norme. Les différences les plus remarquables sont pour la satisfaction (21 % pour la norme et 51 % pour l’après, en notant qu’il y avait déjà 26 % pour l’avant), ainsi que pour la fierté (12 % pour la norme et 38 % pour l’après, et déjà 20 % pour l’avant).

    Graphique 17. – Émotions positives des mères.

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    Source : rapport Duyme.

    92Les émotions négatives (colère, tristesse, peur, culpabilité) diminuent après la rencontre. Elles restent cependant proportionnellement plus marquées que pour la norme. Il faut toutefois souligner qu’à part pour la culpabilité, ces sentiments ne sont éprouvés « souvent », qu’au maximum par 16 % des personnes interrogées, même avant.

    Graphique 18. – Émotions négatives des mères.

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    Source : rapport Duyme.

    93Par rapport à la norme, six fois plus de mères de naissance (24 %) ressentent souvent de la culpabilité avant la rencontre et encore 4 fois et demie plus, après. Par ailleurs, bien que trois quarts disent que la rencontre a été une grande réussite, moins de la moitié (47 %) se départissent totalement de leur sentiment de culpabilité.

    94En regroupant les réponses « en permanence », « très souvent » et « souvent », la question « Vous vous êtes senti dynamique ? », fait apparaître un grand dynamisme chez les mères de naissance (72,1 % avant, 75 % après, pour 33,6 % dans la norme). Mais on constate aussi une plus grande prévalence à l’épuisement et dans une moindre mesure, à la fatigue45.

    95Pour l’analyse des relations avec les autres, j’ai regroupé les réponses « beaucoup », « énormément », « en permanence » et « une bonne partie du temps ». Il apparaît un écart important avec la norme à la question « Dans quelle mesure votre état émotionnel vous a gêné dans votre vie sociale et vos relations avec les autres ? ». La norme est de 4,2 %, les réponses des mères sont de 29,6 % avant et encore de 16,3 % après. Ces femmes peuvent se trouver dans des situations particulièrement difficiles. En outre, pour celles qui doivent porter seules leur secret, certains événements familiaux et amicaux peuvent être douloureux à vivre. Certaines femmes évoquent leur désarroi, inexplicable pour l’entourage, à Noël ou lors des anniversaires. La différence entre avant et après montre que l’abandon contribue au mal-être de la personne, mais sa poursuite témoigne aussi d’un mal-être plus profond.

    96Globalement, l’étude souligne l’amélioration de la qualité de vie de beaucoup de mères qui ont répondu à l’enquête, mais aussi la persistance de la culpabilité et d’un certain mal-être. Les parents de naissance qui n’ont répondu qu’au questionnaire abrégé expriment une même satisfaction de la rencontre, mais sont plus réservés quant aux répercussions sur leur vie. Un quart font part de changements négatifs. 59 % disent préférer conserver le silence.

    97Après la première rencontre, le plus souvent, les contacts se poursuivent et apportent du bonheur à chacun. Mais la différence d’éducation, de mode et de niveau de vie peut aussi se révéler source de désillusions, voire de conflits.

    L’après rencontre n’est pas toujours idyllique

    98Les retrouvailles entre les parents de naissance et les enfants sont parfois difficiles. Les médias se font parfois l’écho d’histoires hors norme. Corinne Caspar et Thierry Beille, la cinquantaine chacun, sont surtout connus pour avoir été emprisonnés au Portugal, car ils étaient suspectés du meurtre, en août 2006, d’André Le Floch, avec qui ils naviguaient. Selon la version de Thierry, le skipper nantais aurait tenté d’abuser de Corinne. Le couple l’aurait maîtrisé, puis attaché sur sa couchette. Le lendemain, une forte rafale de vent aurait couché le trimaran et projeté Thierry à l’eau. Corinne aurait grimpé sur un canot de sauvetage et un navire espagnol, les aurait recueillis. Ils plaident la mort accidentelle du marin resté à bord.

    99Ce décès accidentel ou criminel a mis en lumière les liens familiaux de ces personnes. Thierry Beille est né dans le secret et a été abandonné par sa mère de naissance en 1955. Trente ans plus tard, en 1997, il frappe à la porte de celle qu’il pense être sa mère biologique.

    « J’ai été abandonné à ma naissance […] et élevé par une famille d’adoption. J’ai toujours désiré retrouver ma famille biologique. Cela a été possible à la mort de ma mère adoptive, qui a donné à ma belle-sœur un document portant le nom de ma mère biologique qu’elle m’avait caché sa vie durant. [Je l’] ai retrouvée. »

    100La mère de naissance, après avoir longtemps nié connaître le jeune homme a révélé, quelques années après, que ce pouvait être son fils et a expliqué : « J’avais 20 ans, je ne voulais pas et ne pouvais pas élever un enfant, seule. » Elle se dit encore bouleversée par l’arrivée soudaine de Thierry.

    « Il est venu me voir plus de 40 ans après sa naissance. Il avait été adopté par des gens très bien, il a eu tout l’amour dont il avait besoin. Je lui ai ouvert ma porte, il est resté trois semaines à la maison […] Il a fait sa voix douce, […] mais il a eu un comportement très violent. Au bout de trois semaines, je lui ai demandé de mettre un espace géographique entre nous. Il a refusé. Et ma fille m’a dit qu’elle allait partir avec lui. […]. C’est une artiste, elle vit dans un autre monde, elle a été subjuguée par lui, qui est un vrai manipulateur. Il en a fait sa chose. »

    101Thierry et Corinne, persuadés d’être frère et sœur, malgré les dénégations de la mère, veulent rattraper le temps perdu. Corinne, 40 ans, est tout juste divorcée. Les deux quittent le domicile familial, unis dans leur errance semée de petits boulots. Puis ils suivent la mère, quand elle part s’installer en Espagne. Thierry dit de sa relation avec sa demi-sœur :

    « Ma mère ayant toujours caché mon existence à tout son entourage, ma réapparition 45 ans plus tard a été extrêmement difficile pour elle. […] Corinne m’a très bien accepté car j’étais pour elle le grand frère dont elle avait toujours rêvé […]. Ma mère a immédiatement été jalouse de cette entente et l’a trouvée suspecte, d’autant plus qu’elle n’a jamais réussi à surmonter son problème d’abandon vis-à-vis de moi. Elle voulait garder le secret de mon existence. »

    102D’après Carole Caspar, « ils ont une relation ambiguë, mais platonique. J’aurais préféré qu’ils couchent ensemble, tout ça serait déjà fini […]. J’espérais qu’avec la prison, elle allait se détacher de lui […]. Mais je sais que, s’ils sortent de prison, les choses reprendront comme avant. Je n’aurai plus mon mot à dire46 ». Son secret si bien enfoui, a été mis au grand jour, dans les pires conditions, à l’occasion d’un procès pour meurtre.

    103Cet exemple, même s’il sort de l’ordinaire, montre combien il est essentiel de préparer et accompagner les rencontres. Beaucoup de personnes à la recherche de leurs origines sont dans une grande empathie. Mais, quelques-unes sont tellement prises par leur quête, qu’elles en arrivent à recourir à des procédés illégaux pour retrouver leur parent et en oublient tout respect de l’autre. Des retrouvailles, sans préparation et sans l’accord de la mère se révèlent douloureuses et conflictuelles. Une femme âgée et son mari ont vu débarquer un homme, se disant le fils de Madame, qui de fait avait accouché dans le secret quelques décennies plus tôt. Il s’est installé chez eux plusieurs jours, fouillant partout et parfois menaçant. Une autre mère était harcelée par des appels téléphoniques, y compris la nuit et plusieurs fois dans la même heure, par une jeune femme se disant sa fille. Dans de tels cas, seule la police peut intervenir. Mais il faut alors révéler son secret et surtout, c’est très difficile pour une mère d’en arriver à une telle extrémité, que ce soit son enfant ou que ce soit une personne qui pourrait l’être.

    104Même après une rencontre préparée, une certaine désillusion peut se faire jour, d’un côté comme de l’autre. Pour certaines femmes, ce peut être douloureux d’avoir dévoilé leur secret, d’avoir ravivé des souffrances passées, des douleurs tues, quand l’enfant se dérobe à tout nouveau contact après la première rencontre. À l’inverse, les mères peuvent souhaiter ne pas aller au-delà, du fait du secret qu’elles doivent garder vis-à-vis de leur entourage et l’enfant avoir l’impression de rester au milieu du gué.

    105D’autres découvrent quelqu’un qui n’a pas les mêmes valeurs. Une femme exprimait sa déception d’avoir retrouvé une personne pour qui l’argent avait beaucoup d’importance. Même ses jeunes enfants lui disaient : « Tu ne nous as pas élevé ainsi. » Mères comme enfants peuvent aussi se trouver face à quelqu’un dont l’équilibre est fragile. Cela peut être source de culpabilité pour la mère qui l’associe aux conséquences de l’abandon. L’enfant, de son côté, peut penser que sa démarche a accentué cet état. Les milieux de vie peuvent aussi différer. Un demandeur a noué une relation suivie avec une mère à la rue. Mais d’autres peuvent être heurtés par le contexte de misère dans lequel vivent certaines mères. Accepter que l’autre soit différent de ce que l’on imaginait peut demander du temps. Parfois, ce sont les enfants qui sont restés dans la famille d’origine qui marquent leur défiance vis-à-vis de l’intrus, d’autant plus s’ils vivent avec ou près de la mère. Ils peuvent craindre que l’enfant prodigue ne prenne leur place. Ils peuvent être heurtés que leur mère consacre autant de temps et marque autant d’intérêt à ce nouveau-venu. Ils ressentent parfois comme une trahison de ne pas avoir su. Ils peuvent aussi avoir connu une vie rude et trouver que la personne adoptée a eu plus d’atouts. Mais très souvent les relations avec les frères et sœurs sont d’emblée fraternelles.

    Cheminer ensemble

    106L’expression de Janine est tout à fait juste : « J’ai rencontré un inconnu connu47. » Il faut du temps pour se connaître, accepter que les routes qui ont longtemps divergé puissent converger, comme se séparer à nouveau. L’un ou l’autre peuvent vouloir rattraper les années « perdues », alors qu’il s’agit de nouer des relations dans le présent et dans le futur. Les premiers échanges peuvent aussi être délicats. L’un peut hésiter à parler de son enfance, de ses joies avec ses parents, de peur de froisser sa mère de naissance. L’autre peut éviter d’évoquer ses autres enfants, son mari, les peines et le bonheur partagés.

    107Éliane se souvient du jour de 1994, où, au retour de son travail, elle a trouvé un message sur son répondeur lui disant que son fils la recherchait. C’était 33 ans, jour pour jour après la conception de son fils. Pendant trois semaines, le professionnel a servi d’intermédiaire, avant de lui donner le numéro de téléphone de son fils. Quand Éliane a appelé, elle a commencé par « allô Jean-Christophe c’est maman ». Ensuite, ils se sont téléphoné presque non-stop pendant plusieurs jours. Ils se sont retrouvés à la Gare Saint-Charles à Marseille peu après et se sont d’emblée reconnus. Elle a fait rencontrer à son fils, sa fille née quelques années après lui. Ils continuent de se voir. Elle a deux petites filles. « Je pense que c’est un peu exceptionnel ce que l’on vit […]. La première photo qu’il m’a offerte, pendant des années je l’ai eu sur moi. Au dos il y avait écrit “Maman je t’aime”48 ». Elle dit que les parents adoptifs ont mal accepté que leur fils recherche sa mère d’origine.

    108Souvent le cheminement pour se connaître demande du temps. Il peut même être long. Il dépend des circonstances de la grossesse, de ce qui a été dit ou non à l’entourage proche et aussi de la personnalité de chacun. Lorsqu’une chape de plomb a trop longtemps pesé, il peut être difficile de libérer la parole. Un à deux ans peuvent s’écouler entre la première prise de contact du chargé de mission avec la mère de naissance et une première rencontre mère-enfant. À chaque étape, se mêlent bonheur, envie d’aller plus avant et angoisse de ne pas être à la hauteur, de décevoir ou d’être déçu et la peur d’une rupture de la relation.

    109Lorsque Madame est jointe, elle pose de nombreuses questions sur la santé et la vie actuelle de son enfant. Elle ne souhaite pas lever le secret de son identité mais accepte des échanges de courriers et de photos par l’intermédiaire du Cnaop. Quelques semaines plus tard, la demanderesse est ravie à la réception du premier courrier de sa mère de naissance. Elle trouve que cette dernière a une belle écriture, un joli visage et un sourire magnifique et que la franchise s’en dégage. « C’est très rassurant pour moi. » Elle pense qu’il s’agit d’une histoire d’amour. Elle exprime aussi combien « il y a toujours un décalage entre le fantasme et ce qu’on découvre ». Mme est contente que sa fille soit ravie. Ce qui est difficile pour elle c’est que sa famille est dans l’ignorance. À la fois il y a du positif, dit-elle et « cette peur ». Cela diminue l’envie d’aller de l’avant. « On réfléchit à beaucoup de choses. » « On a quitté un bébé et on retrouve une femme. » Cela fait un choc. Trois mois plus tard, une rencontre dans l’anonymat est organisée. Mme exprime ses sentiments mêlés, « on appréhende », « on veut ». Le jour dit, la chargée de mission rencontre d’abord Mme qu’elle a déjà vue seule à deux reprises. Cette dernière s’attarde à lui parler, appréhendant visiblement de rencontrer sa fille. Les deux s’embrassent quand elles se voient et discutent comme si elles se connaissaient depuis longtemps de choses et d’autres. Elles sont heureuses d’échanger. La demanderesse confie à un moment, en aparté, qu’elle est impressionnée par la personnalité de sa mère de naissance. Elles s’échangent leur numéro de téléphone portable. Madame, quelque temps après, confirme qu’elle maintient son refus de lever le secret de son identité de son vivant et après son décès. Elles envisagent cependant de se revoir, même sans intermédiaire. Un an après le premier contact, elles se retrouvent toutes les deux. À un moment, Mme glisse un paquet, à ouvrir plus tard. Il s’y trouve un écrin. La demanderesse réalise à son retour chez elle qu’il y a dedans deux bracelets et le papier de naissance avec son nom. Elle est très émue. Mme confirme à la chargée de mission qu’elle lève son secret. « Il faut que ce soit réfléchi, ce n’est pas anodin49. »

    110Après avoir consulté son dossier, Monsieur écrit au Cnaop pour connaître l’identité de sa mère et son père de naissance et les rencontrer. Les investigations terminées, lors d’un long échange téléphonique, il lui est annoncé que le Cnaop a retrouvé sa mère de naissance. Il lui est expliqué quelles sont les possibilités qui s’offrent à lui et à elle. Il lui est demandé s’il souhaite poursuivre sa démarche, quelles sont ses attentes et s’il désire écrire une lettre pour sa mère de naissance. Il n’a pas parlé à ses parents de sa quête car ils sont âgés, mais sa femme et ses enfants sont au courant et le soutiennent. Quelques jours plus tard, il transmet par messagerie un courrier. La chargée de mission téléphone alors à la mère de naissance et petit à petit lui fait part de l’objet de son appel, après s’être assurée de la confidentialité de l’échange. La mère évoque les circonstances de la naissance de son enfant. C’est la première fois qu’elle en parle à quelqu’un. Elle ne veut pas que cela soit transmis à son enfant. « C’est un viol […]. Je ne peux pas lui avouer une chose pareille. » Elle parle également de sa vie actuelle. Elle ne souhaite pas lever le secret ni transmettre pour l’instant d’information la concernant mais elle est d’accord pour être rappelée et un nouveau rendez-vous téléphonique est fixé.

    111Trois semaines plus tard, Madame confie à titre confidentiel des éléments de son histoire. Elle comprend que son enfant se pose des questions, qu’il ait un vide. Elle voudrait lui donner le maximum sur ses racines, mais en gardant le secret. Elle accepte que lui soit lue la lettre de son fils. Elle est contente qu’il soit heureux et qu’il ait été adopté jeune, par de « gentilles personnes » qui l’ont aimé. Elle accepte qu’il soit dit qu’elle était seule et sans soutien. Le jour même, il est rendu compte au demandeur du dialogue avec sa mère de naissance. Pour lui, c’est très important de savoir qu’elle peut parler.

    112Huit jours après, une nouvelle lettre de Monsieur arrive. Mme est jointe pour la lui lire. Elle est contente qu’il soit en bonne santé, qu’il ait été entouré. Elle est heureuse de savoir ce qu’il est devenu. « Je suis fière de lui, de ce qu’il est devenu, et qu’il soit heureux. » Lui est content que le dialogue se noue. Il espère que sa démarche ne chamboule pas trop sa mère de naissance. Petit à petit un dialogue s’instaure par l’intermédiaire de la chargée de mission. Chacun fait ses confidences et il est relayé à l’autre ce qu’il accepte de transmettre.

    113Un mois après, Monsieur fait part à la chargée de mission de son envie d’écrire des courriers plus personnels, tout en s’interrogeant sur les possibles répercussions auprès de sa mère de naissance. Il lui est répondu que l’essentiel est d’être lui-même. Le chargé de mission est là pour conseiller, amortir les incompréhensions, les malaises qui peuvent surgir de part ou d’autre, tout en s’effaçant au maximum. Un nouveau courrier est adressé :

    « J’ai commencé mes lettres précédentes par Chère Madame mais j’aimerais pouvoir commencer celle-ci et les suivantes en vous disant Maman. Est-ce que vous m’y autorisez ? […] Je n’ose pas de crainte de vous faire peur […]. J’ai envie au contraire de vous rassurer, de vous dire Ne t’inquiète pas, nous sommes là tous les deux, tu peux être fière de moi, fière de toi. […] J’ai envie de pouvoir vous aimer. […] Besoin de vous dire que j’ai envie de pouvoir, un jour, lorsque vous le pourrez, si vous le pouvez un jour, vous serrer dans mes bras. […] Comment ne pas vouloir serrer sa maman un jour dans ses bras ? […]. Je voudrais vous donner mon adresse comme un message de secours. Au cas où notre dialogue s’interrompe pour une raison ou une autre, parce que c’est trop dur pour vous, qu’il y a trop d’émotions, trop de peur. J’ai besoin de savoir que vous pourrez me contacter à nouveau au moment où vous le choisirez. »

    114Quinze jours plus tard, Mme envoie sa première lettre. Son fils en est bouleversé. « Je suis tellement heureux d’avoir cette lettre entre les mains, c’est la lettre qu’enfant je rêvais de découvrir […]. C’est vraiment fantastique, encore mieux que dans les attentes enfantines parce qu’en plus c’est un dialogue vivant. » Peu après, Mme confie : « J’espère qu’on avancera le plus possible. » Elle dit qu’il n’est responsable de rien. Des échanges de courrier s’en suivent à un rythme régulier de tous les 15 jours environ et toujours par l’intermédiaire de la chargée de mission qui envoie par messagerie et par voie postale les lettres de Mme à M. et lit, par téléphone, les lettres du fils, car Mme ne peut les recevoir chez elle. À la lecture des lettres, Mme fait des parallèles avec sa propre vie, des commentaires toujours bienveillants. Parfois elle rit. Elle accepte de plus en plus de parler d’elle et de son histoire dans ses courriers. Elle écrit les trois premières lettres avec juste le prénom, puis les suivantes « Mon cher petit », suivi du prénom. Ils se donnent des nouvelles de leur quotidien et apprennent à se connaître.

    115Cinq mois après les premiers échanges, Mme redit qu’elle ne souhaite pas lever le secret de son identité et qu’elle ne veut pas révéler les circonstances de la grossesse par peur que cela ne brise son enfant. Elle a peur de détruire son équilibre. « Que répondre s’il pose la question sur son père ? […] Je voudrais tellement que cela ne soit pas arrivé. » Elle dit qu’elle se sent coupable d’avoir abandonné son enfant. Le demandeur perçoit sa culpabilité et essaie de la rassurer.

    « Pourquoi dites-vous ne pas mériter le bonheur de notre rencontre ? Moi dans tous les cas je n’ai aucun ressentiment envers vous. Pour moi vous avez fait du mieux que vous pouviez dans les circonstances qui étaient celles de ma venue au monde. Je n’ai jamais manqué de rien grâce à votre geste. Vous n’avez pas, d’après moi à vous culpabiliser. Au contraire, c’est une décision généreuse, courageuse que vous avez prise. […] Mes parents adoptifs resteront toujours mes parents. J’ai deux mamans c’est tout. C’est deux fois plus d’admiratrices, que demander de plus ? […] Peu importe jusqu’où vous pouvez et pourrez m’en dire plus, c’est votre limite qui est la bonne […]. Je vous serre tendrement dans mes bras. »

    116Un mois plus tard, Mme s’autorise à demander à son fils de lui parler de lui enfant. Peu après, la chargée de mission lui fait part des interrogations du demandeur sur les circonstances de sa conception. Il a l’intuition que le début de sa vie était entouré de violence et pour lui ce serait important de le savoir. Cela la fait pleurer de penser qu’il a compris qu’il est issu d’un viol. Il est discuté de l’angoisse que peuvent susciter les non-dits et repris le fait qu’elle est victime de ce qui s’est passé. « Je ne voudrais pas que cela lui fasse du mal, une blessure. » Elle exprime aussi sa peur qu’il ne veuille plus correspondre avec elle, tout en disant que cela va les rapprocher. Elle accepte finalement que soit confié à son fils les circonstances de sa naissance. « D’un acte épouvantable, il y a de belles choses de réalisées. » Elle dit aussi qu’elle aimerait entendre une fois la voix de son fils.

    117Monsieur reçoit avec compréhension les circonstances de sa conception. « Elle dénoue beaucoup de choses en moi […]. Je me sens plus légitime […]. Je la remercie de sa confiance. […] Celui qui impose le secret, c’est celui qui est le coupable. […] Cela me permet de comprendre sa façon de me protéger. Elle m’a protégé en me mettant en adoption. […] C’est de la bienveillance. » Il souhaiterait avoir une photo d’elle. Mme est soulagée et admirative que son fils ait si bien compris et que la relation se poursuive. « Cela m’apporte un bien fou. C’est merveilleux de s’écrire. C’est mon soleil. » Elle s’autorise progressivement à dire qu’elle aurait aimé l’élever elle-même. « J’aurai aimé être sa vraie maman. Ce n’était pas possible. Je suis sa maman actuelle […]. Il a été bien élevé. […] Je lui suis redevable de m’avoir recherchée. »

    118Dix mois après les premiers contacts, il est prévu un échange téléphonique en préservant l’anonymat de chacun. Mère et fils sont tout à la fois impatients et anxieux. Ils se demandent s’ils vont savoir quoi dire ou pire, s’ils ne vont pas dire des bêtises et blesser l’autre sans le vouloir. La chargée de mission les rassure. Lors de la conversation, ils se confient sur leur vie et échangent sur leurs goûts communs. Ils disent leur bonheur de se parler. Elle lui donne de nouvelles informations sur ses racines. Après, Mme se dit ravie, tout en ayant peur d’avoir été trop bavarde. « C’était du bonheur de l’entendre. Il a une voix très jolie. Cela m’a fait un beau cadeau. […] On a fait un très grand chemin. […] Avant, j’étais angoissée, honteuse. Je suis plus sereine. » Elle exprime son bonheur qu’il l’ait retrouvée et comme elle aurait aimé être sa seule maman. Puis, elle se dit : « J’ai fait un cadeau à une maman qui ne pouvait pas avoir d’enfants. »

    119Ils conviennent deux mois plus tard de s’échanger leur numéro de portable pour pouvoir s’appeler directement. Monsieur évoque à nouveau l’envoi d’une photo mais Mme hésite, entre envie et peur. Elle craint de s’immiscer dans la vie de son fils et aussi qu’il ne soit déçu. « Je ne me trouve plus belle. » Elle se sent comme une intruse. 18 mois après les premiers échanges, Mme envoie une photo d’elle à trois étapes de sa vie. Trois mois se passent avant que Monsieur n’adresse à son tour des photos de lui. Il craint qu’elle ne voie en lui son agresseur. Elle est enthousiaste. « Je suis comblée, heureuse, contente. Il est si beau. Il a quelque chose de nous. Le même nez […]. C’est un bonheur suprême. Je suis au-delà de ce que je pouvais espérer. Hier, j’avais les larmes aux yeux. […] Il y a longtemps que je n’avais pas été aussi heureuse. »

    120L’étape suivante est une rencontre dans l’anonymat. Le mois précédent, Mme se dit fatiguée. Elle n’a pas le moral. Elle exprime toujours sa peur de prendre une place qui ne lui appartient pas et aussi ses remords. « C’est un abandon. C’est horrible. Il faut le porter. » Elle investit beaucoup dans cette future rencontre tout en étant angoissée, et en ayant peur de décevoir. « Je commence à avoir la gorge serrée. » Elle se sent « coupable, salie ». Elle dit qu’elle voudrait en parler à son entourage mais qu’elle appréhende et n’est pas prête. Elle envisage de donner son nom à son fils.

    121Vingt-cinq mois après les premiers échanges, M. et Mme se rencontrent. La chargée de mission retrouve d’abord Madame. Comme si l’appréhension était trop lourde, les pauses sont nombreuses avant de se rendre au point de rendez-vous avec Monsieur. Ce dernier s’avance tout sourire. Ils s’étreignent, très émus. Tous les deux sont ravis de cette journée. Mme dira : « Quand je suis rentrée, j’ai pleuré une demi-heure. […] C’était formidable. Un bonheur extra. Je ne sais pas comment expliquer. Je suis heureuse de l’avoir embrassé. Il a l’air doux. C’est un garçon extraordinaire. » Monsieur est aussi radieux. « Fantastique. Extra. » Aussitôt après, ils se donnent leur adresse et leur numéro de téléphone fixe. Ils se sont revus ensuite avec la famille de Monsieur. Mme était un peu stressée mais a trouvé la rencontre « très sympa ». Ils continuent d’échanger régulièrement par téléphone et en visio.

    122Le cheminement a été marqué de la part des deux par un profond respect de l’autre.

    Notes de bas de page

    1 Binard Élizabeth, « Consultation de dossier et recherche des origines », La lettre de l’AnPsyCT (Association nationale des psychologues des collectivités territoriales), no 1, automne 2018.

    2 Rosset Dominique, « La consultation postadoption à l’espace Paris adoption », op. cit., p. 134-143.

    3 Binard Élizabeth, « Consultation de dossier et recherche des origines », op. cit.

    4 Rosset Dominique, « La consultation postadoption à l’espace Paris adoption… », op. cit.

    5 Rapport d’activité du Cnaop 2019.

    6 ADIV 3X 593 : sortis en 1938, Lucie M.

    7 Situation no 133.

    8 Situation no 84.

    9 Situation no 24.

    10 Mme M 33.

    11 Situation no 184.

    12 Mme M 32.

    13 Situation no 86.

    14 TA Nouvelle-Calédonie, jugement du 30 septembre 2015. Doc. personnel.

    15 TA de Rennes, 22 avril 2010. Doc. personnel.

    16 Situation no 192.

    17 Situation no 180.

    18 Mme M 41.

    19 Circulaire CIV/04/03 du 20 mars 2003. Doc. personnel.

    20 Situation no 171.

    21 Situation no 43.

    22 Situation no 164.

    23 Mme M 16.

    24 Situation no 30.

    25 Situation no 40.

    26 Situation no 18.

    27 Situation no 102.

    28 Situation no 59.

    29 Situation no 101.

    30 Mme M 64.

    31 Situation no 65.

    32 Mme M 23.

    33 Mme M 47.

    34 Mme M 34.

    35 Mme M 36.

    36 Mme M 52.

    37 Mme M 3.

    38 Mme M 28.

    39 André N.

    40 Situation no 178. À partir de l’écrit que Charles a adressé à l’auteure.

    41 Duyme Michel et Perriard Françoise, Qualité et satisfaction de vie des personnes pupilles…, op. cit.

    42 La norme est constituée de 1 000 personnes sélectionnées par la méthode des quotas pour les scores de satisfactions de vie et équilibre émotionnel et de 3 617 personnes pour le questionnaire de mesure de Qualité de Vie, validé par l’OMS (questionnaire MOS-SF36).

    43 « Totalement en accord » : norme 53 %. Mères de naissance : 28 % avant ; 65 % après. « Totalement en désaccord » : norme 29 %. Mères de naissance : 48 % avant ; 22 % après.

    44 « Totalement en accord » : norme 49 %. Mères de naissance : 39 % avant ; 63 % après. « Totalement en désaccord » : norme : 31 %. Mères de naissance : 39 % avant ; 26 % après.

    45 Pour la question : « Vous êtes-vous senti épuisé ? » : norme : 12,3 % ; avant : 30,2 % ; après : 15,9 %. Pour la question : « Vous êtes-vous senti fatigué ? » : norme : 23,1 % ; avant : 37,2 % ; après : 18,2 %.

    46 [https://www.lemonde.fr/europe/article/2006/12/19/derriere-le-drame-de-l-intermezzo_847212_3214.html]. Vérifié le 9 juin 2021.

    47 Janine, Le Monde en face, op. cit.

    48 Éliane, Le Monde en face, op. cit.

    49 Mme M 19.

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    1 Binard Élizabeth, « Consultation de dossier et recherche des origines », La lettre de l’AnPsyCT (Association nationale des psychologues des collectivités territoriales), no 1, automne 2018.

    2 Rosset Dominique, « La consultation postadoption à l’espace Paris adoption », op. cit., p. 134-143.

    3 Binard Élizabeth, « Consultation de dossier et recherche des origines », op. cit.

    4 Rosset Dominique, « La consultation postadoption à l’espace Paris adoption… », op. cit.

    5 Rapport d’activité du Cnaop 2019.

    6 ADIV 3X 593 : sortis en 1938, Lucie M.

    7 Situation no 133.

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    10 Mme M 33.

    11 Situation no 184.

    12 Mme M 32.

    13 Situation no 86.

    14 TA Nouvelle-Calédonie, jugement du 30 septembre 2015. Doc. personnel.

    15 TA de Rennes, 22 avril 2010. Doc. personnel.

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    19 Circulaire CIV/04/03 du 20 mars 2003. Doc. personnel.

    20 Situation no 171.

    21 Situation no 43.

    22 Situation no 164.

    23 Mme M 16.

    24 Situation no 30.

    25 Situation no 40.

    26 Situation no 18.

    27 Situation no 102.

    28 Situation no 59.

    29 Situation no 101.

    30 Mme M 64.

    31 Situation no 65.

    32 Mme M 23.

    33 Mme M 47.

    34 Mme M 34.

    35 Mme M 36.

    36 Mme M 52.

    37 Mme M 3.

    38 Mme M 28.

    39 André N.

    40 Situation no 178. À partir de l’écrit que Charles a adressé à l’auteure.

    41 Duyme Michel et Perriard Françoise, Qualité et satisfaction de vie des personnes pupilles…, op. cit.

    42 La norme est constituée de 1 000 personnes sélectionnées par la méthode des quotas pour les scores de satisfactions de vie et équilibre émotionnel et de 3 617 personnes pour le questionnaire de mesure de Qualité de Vie, validé par l’OMS (questionnaire MOS-SF36).

    43 « Totalement en accord » : norme 53 %. Mères de naissance : 28 % avant ; 65 % après. « Totalement en désaccord » : norme 29 %. Mères de naissance : 48 % avant ; 22 % après.

    44 « Totalement en accord » : norme 49 %. Mères de naissance : 39 % avant ; 63 % après. « Totalement en désaccord » : norme : 31 %. Mères de naissance : 39 % avant ; 26 % après.

    45 Pour la question : « Vous êtes-vous senti épuisé ? » : norme : 12,3 % ; avant : 30,2 % ; après : 15,9 %. Pour la question : « Vous êtes-vous senti fatigué ? » : norme : 23,1 % ; avant : 37,2 % ; après : 18,2 %.

    46 [https://www.lemonde.fr/europe/article/2006/12/19/derriere-le-drame-de-l-intermezzo_847212_3214.html]. Vérifié le 9 juin 2021.

    47 Janine, Le Monde en face, op. cit.

    48 Éliane, Le Monde en face, op. cit.

    49 Mme M 19.

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    Fauconnier Chabalier, M. (2022). Chapitre XI. Pour certains le secret perdure, pour d’autres des liens se renouent. In Des mères singulières. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.185521
    Fauconnier Chabalier, Martine. « Chapitre XI. Pour certains le secret perdure, pour d’autres des liens se renouent ». In Des mères singulières. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2022. doi:10.4000/books.pur.185521.
    Fauconnier Chabalier, Martine. « Chapitre XI. Pour certains le secret perdure, pour d’autres des liens se renouent ». Des mères singulières, Presses universitaires de Rennes, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pur.185521.

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    Fauconnier Chabalier, Martine. Des mères singulières. Presses universitaires de Rennes, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pur.185432.
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