Penser la Révolution française au miroir de l’histoire de la Rome antique
p. 175-186
Texte intégral
1En dépit de ce que disaient et quelquefois disent encore les historiens, le passé est demeuré pour les protagonistes de la Révolution française une source d’inspiration et de comparaison fondamentale1. Le rapport à l’histoire est devenu certainement plus complexe, mais elle a continué à être un outil indispensable, tant pour les partisans que pour les adversaires de la cause révolutionnaire2. Avec la première révolution anglaise3, l’histoire de la Rome antique a constitué la référence historique la plus importante que les Français ont utilisée pour prévoir, interpréter et raconter en temps réel les événements extraordinaires qui se sont produits entre 1789 et 1799. En même temps, cette histoire romaine a été un répertoire inépuisable pour penser, justifier et critiquer la nouvelle architecture institutionnelle, la législation, les identités et les choix politiques nés de la Révolution4.
2Nous chercherons ici à réfléchir sur les manières et sur les objectifs à travers lesquels l’histoire exemplaire de Rome a été utilisée, et à montrer pourquoi certains épisodes et personnages ont été associés aux différentes phases et aux protagonistes de la Révolution. Quatre moments successifs peuvent être convoqués pour montrer le rôle performatif de l’histoire romaine, et donc de l’histoire tout court, au sein du processus révolutionnaire5. Le premier moment, qui va de 1789 à 1791, est celui au cours duquel l’histoire de la Rome antique est envisagée comme miroir comparatif le plus important de l’expérience révolutionnaire. Au cours du deuxième moment, qui oscille entre 1792 à 1793, les protagonistes de la Révolution ont réalisé sur la base de cette analogie des prévisions sur les évolutions les plus probables de l’expérience qu’ils étaient en train de vivre. Après la chute de Robespierre, le passé romain a encore été utilisé comme une ressource pour expliquer l’échec de la Révolution et la trahison de l’Incorruptible. Enfin, on rappellera comment Napoléon a tenté de secouer le joug de l’analogie historique par un récit de son coup d’État envisagé comme une réplique inachevée du célèbre assassinat de Jules César. Ces divers usages de l’histoire romaine, que l’on traitera ici chronologiquement par souci de clarté, ont en réalité souvent coexisté durant la Révolution et dans le discours même de certains protagonistes. L’histoire de Rome a par ailleurs souvent été utilisée en même temps que d’autres précédents historiques, parfois en opposant une époque à une autre, d’autres fois pour montrer que des exemples tirés de diverses époques permettaient de mieux éclairer les faits révolutionnaires6.
3Au cours des deux dernières décennies, les recherches sur l’usage politique de l’histoire et sur les transferts d’une révolution à l’autre7 ont contribué à questionner le mythe d’une exception révolutionnaire française8, et donc à mieux comprendre les influences exercées sur la Révolution française par les événements politiques qui eurent lieu ailleurs dans le monde9. Il est désormais acquis qu’avant même que les historiens et les sociologues ne comparent les phénomènes révolutionnaires modernes et contemporains10, ce furent d’abord les révolutionnaires eux-mêmes qui pensèrent les analogies entre Révolution française et les révolutions du passé ou, de manière plus générale, entre le présent et tous les événements historiques associés à la Révolution. Les historiens se sont d’abord étonnés de l’importance des rééditions, au cours de la Révolution, de textes d’histoire évoquant des faits du passé en apparence éloignés du processus révolutionnaire en cours. Nous savons pourtant que révolutionnaires et contre-révolutionnaires ont largement discuté les classiques du xviiie siècle de l’histoire des révolutions, qui racontaient des événements survenus dans des lieux éloignés dans le temps et l’espace. Un historien italien connu pour son travail important sur la Révolution française a pu écrire qu’il s’agissait là d’une simple persistance d’un genre littéraire désormais obsolète, à présent que s’était imposée l’idée d’une révolution au singulier, nouvelle et orientée vers l’avenir11. Je crois pour ma part que c’est précisément l’expérience de la Révolution, son instabilité et la réversibilité de ses événements, qui ont confirmé la centralité dans l’imaginaire historique de la fin du xviiie siècle des révolutions du passé, et qui a assuré la persistance après 1789 de l’ancien sens du mot révolution, c’est-à-dire du concept classique de la circularité des formes politiques, de la révolution envisagée comme un mouvement inexorable d’une forme de gouvernement à l’autre.
Le temps d’une synchronisation progressive entre histoire révolutionnaire et histoire romaine
4Les historiens s’accordent sur le fait que la fuite de Louis XVI a eu des conséquences décisives sur l’avenir de la Révolution12. L’épisode de Varennes a également marqué un tournant en ce qui concerne la question de l’usage du passé. Jusqu’alors en effet, l’histoire de Rome avait été convoquée, mais n’avait pas encore atteint le statut de point de comparaison fondamental pour ceux qui souhaitaient imaginer l’avenir de la Révolution13.
5Au moment de la convocation des États généraux par exemple, on trouve des comparaisons entre les structures institutionnelles françaises et romaines, et quelques références au rôle joué par le peuple dans la Rome antique dans le débat autour du fonctionnement de l’assemblée des trois ordres14. Cependant, entre 1789 et 1791, l’histoire de la Rome antique a surtout représenté un répertoire politique idéal au sein duquel pouvait être tirés des exemples d’héroïsme et de bassesse, de lutte pour la liberté et de trahison. On peut prendre l’exemple de la figure de Brutus, et du succès extraordinaire des représentations en 1790 de la tragédie de Voltaire dédié au personnage15, mais aussi du rôle joué par le précédent historique de la conspiration de Catilina dans l’interprétation des événements révolutionnaires et dans la construction du sens moderne du concept de révolution16. On songe également aux modèles juridiques et constitutionnels romains, qui ont joué un rôle dans les grands débats parlementaires ayant abouti à l’approbation de la première Constitution révolutionnaire le 3 septembre 179117. Au cours de la même période, dans les milieux parisiens les plus radicaux, des révolutionnaires envisageaient comme modèles les institutions de contrôle du monde classique (Éphorat, tribunat, censure) afin de mettre au point des solutions innovantes pour désamorcer le monopole politique de l’Assemblée législative et introduire des formes de contrôle par le bas des élus18.
6Rome offrait également un répertoire de symboles, de styles artistiques et architecturaux, qui influencèrent précocement la production culturelle de la Révolution. Rappelons que la mise en scène réalisée à l’occasion du premier anniversaire de la prise de la Bastille, lors de célèbre fête de la Fédération organisée au Champ de Mars le 14 Juillet 1790, a été imaginé comme un triomphe romain, en même temps qu’un hommage au héros du moment : le général La Fayette. Dès l’été 1790, des rumeurs avaient évoqué une trahison imminente du commandant de la garde nationale, qui d’après certains journaux et pamphlets se préparait à prendre le pouvoir au moyen d’un coup d’État digne de César19. Ces accusations étaient cependant à ce moment tout à fait irréalistes. Il fallut attendre le débat sur l’hypothèse de transformer la France en une république, déclenché par la fuite du roi à Varennes, puis la campagne belliciste de Brissot et le début de la guerre en avril 1792, pour que l’histoire de Rome, depuis la fondation de la République jusqu’à l’époque des usurpations militaires, devînt un modèle pour penser et faire la Révolution, pour en changer le cours ou la terminer.
7Varennes donc, fut l’événement à partir duquel les patriotes commencèrent à se battre avec les conservateurs sur le terrain de l’analogie historique, non seulement pour dénoncer les dangers de la contre-révolution, mais également pour imaginer, au miroir de l’histoire, la reprise du mouvement révolutionnaire. La tentative d’évasion du roi avait grandement renforcé le sentiment d’incertitude quant à l’avenir de la France, en ancrant chez les patriotes tantôt la peur d’un changement devenu irréversible, tantôt l’espoir d’un changement encore plus radical. La fuite de Varennes a ainsi provoqué dans l’esprit des révolutionnaires une forme de synchronisation ou d’alignement entre la Révolution et les événements du passé qui lui ressemblaient le plus, à savoir l’histoire de la naissance et de la chute de la République romaine. Jusqu’alors, les royalistes étaient ceux qui avaient établi les comparaisons les plus systématiques, affirmant que dès 1788 la Révolution avait quelque chose de déjà-vu. Tandis que les conservateurs admettaient les comparaisons les plus audacieuses, dans l’espoir que se reproduise le plus classique des cycles révolutionnaires, les patriotes se montraient au contraire plus prudents, en raison des issues négatives que de telles comparaisons laissaient présager : aussi déclaraient-ils simplement que l’affinité avec leurs prédécesseurs reposait davantage sur des principes que sur des événements. Au lendemain de Varennes, l’idée que la Révolution pourrait ou devrait inévitablement reproduire la chaîne des événements du passé devint une chose partagée, qu’elle soit redoutée par certains ou souhaitée par d’autres. Varennes fit en somme trembler avec une intensité nouvelle les fondements de la monarchie, assimilant dans les faits le destin de la Révolution aux précédents tirés de l’histoire romaine, depuis l’expulsion des Tarquins jusqu’aux troubles caractérisant la fin de la République. Du point de vue des patriotes français, cette comparaison historique semblait particulièrement instructive : de l’analogie entre Paris et la Rome antique, ils ne déduisaient plus le seul risque d’un retour du despotisme aristocratique ou monarchique, mais bien la possibilité de transformer la France en une république ou, comme l’on disait alors, de républicaniser la Révolution. Cette hypothèse, cependant, ouvrait en même temps la voie à un nouveau danger : suivant le modèle classique des « changements d’état », la mise en place d’une république pouvait aussi conduire à l’avènement de l’anarchie et à la prise du pouvoir par un général liberticide20.
Le temps de la prévision : du procès de Louis XVI à l’épuration des Girondins
8Durant les mois qui suivent le début de la guerre, les prévisions quant à la possibilité que la France révolutionnaire soit en mesure de reproduire l’histoire de Rome deviennent une réalité. Dans la période qui va de 1792 à 1793 en effet, la république est proclamée, le roi est mis en procès puis guillotiné, deux généraux tentent un coup d’État militaire, le Comité de Salut public est mis en place, une partie de la Convention nationale est purgée et les Jacobins créent ce qui est apparu à certains comme une dictature. Durant cette période, l’histoire a joué un rôle important en tant qu’agent anticipateur des événements révolutionnaires. Toutes les étapes mentionnées ci-dessus ont en effet été précédées par des discussions qui en ont prévu l’avènement sur la base de l’analogie avec les précédents de la République romaine et de la première révolution anglaise.
9Après la chute de la monarchie le 10 août 1792, les Girondins ont commencé à accuser Robespierre d’aspirer à la dictature, d’être un nouveau Sylla, un nouveau Catilina ou un nouveau Cromwell21. L’affrontement entre factions s’est poursuivi au cours du procès de Louis XVI22. Au cours de ce débat, les factions en conflit n’ont pas manqué de s’accuser mutuellement en affirmant que la peine infligée au roi provoquerait la répétition d’événements historiques terribles. Les protagonistes de la Révolution ont ainsi discuté longuement, notamment à propos de la pertinence d’une analogie entre l’actualité et l’époque où les anciens Romains se rebellèrent contre Tarquin le Superbe, le chassèrent de Rome et fondèrent la République23. Ces précédents historiques constituèrent ainsi un banc d’essai au prisme duquel les Français d’alors simulaient tout à la fois l’issue du procès du roi et celle de la révolution en cours. Ces prévisions, cependant, ne furent pas seulement une arme rhétorique pour discréditer l’adversaire, mais également une ressource pour mieux comprendre le présent et un critère pour prendre des décisions délicates en gardant en mémoire les résultats que des décisions similaires avaient eus dans le passé. Un grand nombre de députés, y compris les orateurs les plus importants de la Convention, utilisèrent ainsi l’histoire afin de déterminer le sort de Louis XVI, et d’évaluer à chaque étape les résultats possibles de leurs décisions. Ceux qui étaient en faveur d’une certaine forme de clémence s’appuyaient en particulier sur le passé pour dénoncer les dangers qu’encourait la République si Louis XVI mourait sur l’échafaud. Les exemples les plus cités étaient alors ceux du spartiate Agis IV, de Jules César et Charles Ier d’Angleterre, auxquels on opposait les exemples de Denys l’Ancien de Syracuse, de Tarquin le Superbe et de Jacques II d’Angleterre, condamnés à l’exil et non à mort24.
Le temps de la rétrodiction : penser la chute de Robespierre
10Une nouvelle façon d’utiliser l’histoire a été mise en place après la chute de Robespierre. Dans ce cas, le passé a été utilisé afin d’expliquer la trahison des idéaux révolutionnaires mis en œuvre par « l’Incorruptible », et de légitimer aux yeux de tous son assassinat. Auparavant décrit comme un nouvel Aristide, un Caton moderne, Robespierre prend à ce moment l’apparence répulsive de Catilina. Pour expliquer cette nouvelle trahison, les Thermidoriens ont fait appel à un répertoire déjà bien en usage depuis 1789, qui privilégiait la comparaison analogique de certains protagonistes de la Révolution avec les grands usurpateurs du passé. L’Antiquité romaine et le précédent anglais du milieu du xviie siècle constituèrent encore une fois les références les plus convoquées afin d’expliquer les événements révolutionnaires récents. Combinés ensemble, ces deux scénarios ont permis en même temps de dénoncer les crimes déjà commis par Robespierre-Cromwell, et de dévoiler ses dernières ambitions inspirées par les exploits de Catilina. L’image devient alors celle d’une nation qui punit son tyran, d’abord imitateur de l’usurpateur anglais, après sa dernière tentative de conspiration, empruntant cette fois à l’histoire romaine25.
11Ce répertoire historique sert aussi à justifier la mise à mort des amis de Robespierre. On soutint en effet que le plan criminel récemment démasqué prévoyait la transformation de la France en un nouvel Empire, ce qui aurait abouti à une sorte de restauration en grand de la monarchie de Louis XVI. Le pays aurait dû être divisé en plusieurs royaumes à accorder, respectivement, à Antoine-Couthon (le Sud), Lépide-Saint-Just (le Nord) et, bien sûr, à Catilina-Robespierre (le Centre). Dans les mois qui suivent, la vie et l’expérience politique de Robespierre se trouvent souvent comparées à celles de Catilina26. Au début de 1795, le député Edme Bonaventure Courtois publie ainsi une brochure éloquemment intitulée « Ma Catilinaire », dans laquelle l’auteur imite la dernière Catilinaria de Cicéron et revendique la justesse du travail de ceux qui, hier comme aujourd’hui, ont voulu faire justice des criminels qui se défendent avec chicaneries et sophismes. Son acte d’accusation vise, tout comme l’original de Cicéron, à obtenir et légitimer la juste punition des complices de Robespierre encore en liberté27. Peu de temps après, l’intellectuel royaliste Galart de Montjoie publie une Histoire de la conjuration de Robespierre. Le travail débute par un long passage de Salluste (auteur mentionné plusieurs fois dans le texte) tiré de l’édition de la Conjuration de Catilina édité par Dotteville en 1790, dans lequel Salluste décrit avec mépris les complices de Catilina (et donc, par analogie, ceux de Robespierre). Le texte est présenté comme l’histoire d’un complot (la Révolution française), qui a été à la fois la répétition et l’imitation consciente du précédent romain. Robespierre y est défini comme le dernier dans la liste de « ces ambitieux » qui, au cours de l’époque moderne, ont commis leurs mauvaises actions en s’inspirant de l’Antiquité. La thèse de Montjoie, reprise par beaucoup d’autres après lui, est que l’Incorruptible, comme beaucoup de jeunes de sa génération, avait souffert pendant sa formation scolaire de la fascination perverse des héros négatifs de l’histoire romaine, en particulier Catilina. Lorsque Montjoie décrit la vie de Robespierre et celle des autres personnes auxquelles la Révolution a offert l’occasion inespérée de sortir de l’anonymat auquel leur médiocrité les aurait condamnés, il semble parler des acolytes de Catilina. Le Robespierre de Montjoie, essayant par tous les moyens de se faire élire aux États généraux, évoque précisément l’image du Catilina de Salluste essayant d’obtenir à tout prix le consulat. Une autre référence au modèle narratif de la conspiration romaine, et en particulier aux célèbres Catilinaires de Cicéron, ressort quand Montjoie reconstruit les accusations portées contre Robespierre par les hommes de Brissot à l’automne 1792. La référence aux sources antiques est également claire quand l’auteur décrit Robespierre isolé au sein de la Convention nationale à la veille de sa chute. Le portrait évoque la célèbre image de Catilina seul dans le Sénat de Rome tandis que Cicéron est en train de dénoncer sa conspiration : « De toute part on vit éclater des mouvements d’indignation. Les tribunes comme l’assemblée, témoignèrent l’horreur que leur inspirait ce misérable. Il resta seul de son bord28. » La thèse, partagée par les adversaires politiques de Montjoie, était en effet que Robespierre, comme Catalina, était sur le point de faire aboutir une nouvelle conspiration avant son arrestation le 9 thermidor de l’an II.
Se jouer des parallèles historiques : le coup d’État de Bonaparte
12La dernière modalité de recours à l’histoire romaine mise en œuvre au cours de la Révolution française correspond à la montée au pouvoir de Napoléon29. Dans les cas de figure précédents, les protagonistes de la Révolution usaient de l’histoire de Rome pour prévoir et conditionner l’avenir, ou pour expliquer un événement révolutionnaire en tant que répétition et imitation d’un événement du passé. La tentative mise en œuvre par Bonaparte vise au contraire à secouer le fardeau des précédents historiques, et à utiliser à son avantage la comparaison négative avec l’histoire romaine proposée par ses adversaires.
13Le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) le Conseil des Anciens, l’une des deux chambres du Parlement, convoqué d’urgence à sept heures et demie du matin, décréta le transfert du corps législatif et du Directoire au Château de Saint-Cloud, pour faire face à un complot en place dans la capitale menaçant la sécurité des autorités républicaines30. Aussitôt le général Bonaparte, placé aux termes du même décret à la tête des troupes parisiennes, entre dans la salle des machines. Il n’a qu’un seul but : chasser les fantômes du passé : « Qu’on ne cherche pas dans le passé des exemples qui pourraient retarder votre marche31 ! » Le lendemain, 19 brumaire, le très attendu et redouté général frappe aux portes des conseils, réunis dans la galerie d’Apollon à l’Orangerie du château de Saint-Cloud. L’Assemblée des Anciens, dans sa majorité complice des conspirateurs, écoute sans trop de bruits les mots du général. Bonaparte veut rassurer l’auditoire :
« On parle d’un nouveau César, d’un nouveau Cromwell ; on répand que je veux établir un gouvernement militaire. Représentants du peuple, si j’avais voulu opprimer la liberté de mon pays, si j’avais voulu usurper l’autorité suprême, je ne me serais point rendu aux ordres que vous m’avez donné, je n’aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité du sénat. Plus d’une fois, et dans des circonstances extrêmement favorables, j’ai été appelé à la prendre32. »
14Il est à présent encore une fois temps de « sauver le pays » du « danger » imminent d’une « conspiration ». Bonaparte demande les pleins pouvoirs au « Sénat ». Après ce discours enflammé mais infructueux, il sort de la salle et se rend au Conseil des Cinq-Cents. Plus tard, il communiquera aux Anciens qu’il avait été accueilli par leurs indignes collègues avec des « poignards » à la main33. Dans la salle des Cinq-Cents règne déjà l’inquiétude : « “Plusieurs voix”. Point de dictature, à bas les dictateurs […] “Une foule de membres” se portent au bureau. Les cris “à bas les dictateurs” recommencent. » Coup de théâtre. Bonaparte entre la salle. Parmi les bancs se déclenche le tumulte : « Une foule de membres levés sur leurs sièges s’écrient : “Hors la loi ! hors la loi ! A bas le dictateur !” » Lucien Bonaparte, son frère, qui à ce moment-là préside à la session, quitte la tribune en jetant en signe de protestation les marques de la magistrature populaire. Les Grenadiers escortent le président hors de la salle. Le public, craignant le pire, saute hors des fenêtres, incapable d’atteindre l’unique et étroite sortie de l’Orangerie. Les soldats intiment aux députés de se retirer. Le tumulte continue jusqu’à ce que ces derniers sortent de la salle au cri de « Vive la République34 ».
15Quelques jours plus tard, Napoléon raconte l’histoire d’une salle assiégée par des hommes avec « stylet et arme à feu35 ». En fait, personne dans cette occasion n’a trouvé le courage de dégainer le poignard de Brutus, comme au contraire le montra l’iconographie officielle. Les images qui dépeignent l’assassinat ou le tyrannicide échoué de Napoléon trahissent l’incapacité des conspirateurs à éviter le fameux canevas romain. Ainsi, alors que certains pensent que la Révolution a échoué parce que finalement l’histoire a été répétée, d’autres veulent faire croire qu’elle s’est terminée parce qu’on a assisté à un événement plus grandiose encore : la prophétie de l’assassinat de Jules César ne s’est pas réalisée. Bonaparte a réussi à arrêter l’horloge de l’histoire et à se moquer de son sort : la Révolution s’était arrêtée juste avant les Ides de Mars.
Conclusion : du rôle performatif de la comparaison historique
16Afin d’interpréter l’influence de l’analogie de l’histoire romaine dans le déroulement de la Révolution française, il faut abandonner l’historiographie traditionnelle qui a si souvent jugé la référence à ce passé comme un inutile ornement ou comme une manie rhétorique insignifiante, héritage de la formation scolaire de l’Ancien Régime36. Mais il est tout aussi nécessaire d’éviter le risque inverse : celui d’interpréter la comparaison historique comme une contrainte qui aurait produit la répétition forcée des événements historiques ou l’échec de toute tentative d’innovation imaginée par rapport au passé37. Il nous apparaît également nécessaire de dépasser le récent effort proposé par Keith Baker et Dan Edelstein, qui tout en déplaçant à juste titre l’accent sur les discours produits par les acteurs historiques, ne considèrent les effets de la comparaison historique qu’au niveau linguistique et conceptuel, sans étudier ses conséquences spécifiques sur les choix des révolutionnaires et sur les événements de la Révolution. La comparaison entre une révolution et une autre ne servirait en effet selon eux qu’à créer une nouvelle idée et une nouvelle méthode d’action à transmettre aux révolutionnaires de demain38.
17Les protagonistes de la Révolution française étaient des hommes cultivés connaissant très bien la différence entre l’histoire de la Rome antique et le présent, et non pas des victimes naïves des malentendus enracinés dans l’ignorance ou dans les clichés historiographiques du xviiie siècle. Il est par conséquent très intéressant d’étudier leurs sources, et les raisons d’être du choix de ces sources39. On ne peut en tout cas affirmer que l’indisponibilité des connaissances historiques40 ou le choix d’un certain type de source ont marqué négativement la Révolution ou déterminé son échec41. Choisir une source plutôt qu’une autre demeurait précisément un choix42 et non une contrainte. La référence au passé apparaît ainsi comme une sorte de boussole qui sert aux acteurs historiques à s’orienter dans un présent souvent inconnu et difficile à comprendre. Dans une situation politique chaotique, les scénarios hypothétiques sur l’avenir apparaissent presque infinis. Le recours à l’histoire fonctionne alors comme un dispositif efficace, utilisé pour réduire le nombre des scénarios effectivement réalisables, et pour mesurer le degré de probabilité d’un scénario par rapport à un autre.
Notes de bas de page
1 Di Bartolomeo Daniele, Nelle vesti di Clio. L’uso politico della storia nella Rivoluzione francese, Rome, Viella, 2014, p. 15-36.
2 Zizek Joseph John, The Politics and Poetics of History in the French Revolution, 1787-1794 (thèse de doctorat, University of California, 1995).
3 Lutaud Olivier, « Des Révolution d’Angleterre à la Révolution française. L’exemple de la liberté de presse ou comment Milton “ouvrit” les États généraux », in Croisille Christian et Ehrard Jean (dir.), La légende de la Révolution, Clermont-Ferrand, Centre de recherches révolutionnaires et romantiques, 1988, p. 215-225 ; id., « Emprunts de la Révolution française à la première Révolution anglaise. De Stuart à Capet, de Cromwell à Bonaparte », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no XXXVIII, 1990, p. 589-607 ; id., Des Révolutions d’Angleterre à la Révolution Française. Le tyrannicide et Killing no murder (Cromwell, Athalie, Bonaparte), La Haye, Martinus Nijoff, 1973 ; Barny Roger, « L’image de Cromwell dans la Révolution française », Dix-huitième siècle, no 25, 1993, p. 387-397 ; Serna Pierre, « 1799, le retour du refoulé ou l’histoire de la Révolution anglaise à l’ordre du jour de la crise du Directoire », in Philippe Bourdin (dir.), La Révolution, 1789-1871. Écriture d’une histoire immédiate, Vizille, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2008, p. 213-240.
4 Martin Paul Marius, « Présence de l’histoire romaine dans la Révolution française », in Chevallier Robert (dir.), Influence de la Grèce et de Rome sur l’Occident moderne, Paris, Les Belles Lettres, 1977, p. 215-226 ; Dumont Jean-Christian, « La Révolution française et Rome », Studi italiani di filologia classica, no 10, 1992/2, p. 487-512 ; Bouineau Jacques, Les toges du pouvoir, ou la révolution de droit antique (1789-1799), Toulouse, Éditions Éché, 1986 ; Chevallier Raymond (dir.), La Révolution française et l’antiquité, Tours, Centre de recherches A. Piganiol, 1991 ; Ipotési Monique, Jacobinisme et classicisme, Bari, Adriatica Editrice, 1984 ; Mossé Claude, L’Antiquité dans la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1989 ; Tondini Umberto, « Roma nella Rivoluzione francese: il modello e il suo doppio », in Boutry Philippe (dir.), La Grecia antica mito e simbolo della grande Rivoluzione. Genesi e crisi di un modello nella cultura del Settecento, Milan, Guerini e Associati, 1991, p. 217-223.
5 Benigno Francesco et Di Bartolomeo Daniele, « Il mistero della ripetizione: la Rivoluzione francese e le repliche della storia », Storica, no 63, 2015, p. 7-38.
6 Voir de manière plus générale Benigno Francesco et Di Bartolomeo, Napoleone deve morire, l’idea di ripetizione storica nella Rivoluzione francese, Rome, Salerno, 2020.
7 Dendena Francesco (dir.), Nella breccia del tempo: scrittura e uso politico della storia in Rivoluzione, Milan, Bruno Mondadori, 2017.
8 Jourdan Annie, La Révolution, une exception française ?, Paris, Flammarion, 2006.
9 Desan Susan, Hunt Lynn, Nelson William (dir.), The French Revolution in Global Perspective, Ithaca (Londres), Cornell University Press, 2013 ; Di Bartolomeo Daniele, « Di nuovo la rivoluzione? Pensare il cambiamento nel xxi secolo », Storica, no 66, 2016, p. 113-131..
10 Baker Keith M. et Edelstein Dan (dir.), Scripting Revolution: A Historical Approach to the Comparative Study of Revolutions, Stanford, Stanford University Press, 2015.
11 Viola Paolo, Il trono vuoto. La transizione della sovranità nella rivoluzione francese, Turin, Einaudi, 1989, p. 5-12.
12 Ozouf Mona, Varennes. La mort de la royauté, Paris, Gallimard, 2005 ; Tackett Timothy, When the king took flight, Londres, Harvard University Press, 2003.
13 Benigno Francisco et Di Bartolomeo Daniele, « Una storia fatale. La fuga di Varennes e i suoi precedenti », Rivista storica italiana, no 2, 2017, p. 457-490.
14 Di Bartolomeo Daniele, Nelle vesti di Clio, op. cit., p. 39-146 ; Margerison Kenneth, « History, Representative Institutions, and Political Rights in the French Pre-Revolution (1787-1789) », French Historical Studies, no 15, 1987, p. 68-98 ; Van Kley Dale K., « New Wine in Old Wineskins: Continuity and Rupture in the Pamphlet Debate of the French Prerevolution, 1787-1789 », French Historical Studies, no 17, 1991, p. 447-465 ; Gruder Vivian R., The Notables and the Nation. The Political Schooling of the French, 1787-1788, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.
15 Herbert Robert L., David, Voltaire, Brutus and the French Revolution: an essay in art and politics, Londres, Penguin Press, 1972 ; Lüsebrink Hans-Jürgen, « Brutus, idole patriotique. Dimensions symboliques et mises en scène théâtrales » et Renwick John, « Le Junius Brutus de Voltaire », in Piva Francesco (dir.), Bruto il Maggiore nella letteratura francese e dintorni, Fasano, Schena Editore, 2002, p. 207-225 et p. 288-305 ; Baxter Denise A., « Two Brutuses: Violence, Virtue, and Politics in the Visual Culture of the French Revolution », Eighteenth-Century Life, no 30, 2006, p. 51-77.
16 Di Bartolomeo Daniele, « Modelli storici della congiura nella Rivoluzione francese (1789-1796) », Magallánica, no 3, 2017, p. 144-165 ; Kaiser Thomas E., Conclusion: Catilina’s revenge – conspiracy, revolution, and historical consciousness from the ancient régime to the Consulate, in Campbell Peter, Kaiser Thomas E. et Linton Marisa (dir.), Conspiracy in the French Revolution, Manchester/New York, Manchester University Press, 2007, p. 189-216.
17 Di Bartolomeo Daniele, « “Idee appena nate avvolte in quelle vecchie fasce”. Precedenti storici e giuridici nei primi dibattiti costituzionali della Rivoluzione francese (1789-1791) », Le Carte e la Storia (sous presse) ; Brasart Patrick, Le recours à l’antique dans le genre délibératif, 1789-1794, in Chevallier R. (dir.), La Révolution française et l’antiquité, op. cit., p. 13-24 ; Bouineau Jacques, Les toges du pouvoir, ou la révolution de droit antique (1789-1799), Toulouse, Éditions Éché, 1986 ; Betti-Schiavoni Egle, « Il principio della separazione dei poteri nei dibattiti parlamentari della Rivoluzione francese: dagli Stati generali all’Assemblea Nazionale Costituente », Giornale di storia costituzionale, no 14, 2007/2, p. 75-100.
18 Scuccimarra Luca, « Sorvegliare e punire. Rivoluzione francese e istituzioni di controllo », Il Pensiero Politico, no 2, 2007, p. 434-461.
19 Di Bartolomeo Daniele, « Un futuro già passato. Pensare la Rivoluzione francese nel 1790 », in Dendena F. (dir.), Nella breccia del tempo, op. cit., p. 49-100 ; Bocher Héloise, Démolir la Bastille. L’édification d’un lieu de mémoire, Paris, Vendémiaire, 2012 ; Lüsebrink Hans-Jürgen et Reichardt Rolf, The Bastille: A History of a Symbol of Despotism and Freedom, Durham/Londres, Duke University Press, 1997.
20 Benigno Francisco et Di Bartolomeo Daniele, « Una storia fatale. La fuga di Varennes e i suoi precedenti », art. cité.
21 Di Bartolomeo Daniele et Scuccimarra Luca, « I dilemmi della dittatura. Governo dell’emergenza e patologie del potere nel dibattito rivoluzionario in Francia (1789-1793) », Storia del pensiero politico, 1, 2012, p. 32-38.
22 Magoni Clizia, Le pour et le contre. Il processo di Luigi XVI di fronte all’opinione pubblica, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2014 ; Jordan David P., The King’s Trial. Louis XVI vs. the French Revolution, University of California Press, Berkeley, 2004 ; Walzer Michael, Régicide et Révolution. Le procès de Louis XVI, discours et controverses, Paris, Payot, 1989.
23 Magoni Clizia, « La référence à l’Angleterre et au républicanisme anglais pendant le procès de Louis XVI », La Révolution française, no 5, 2013, mis en ligne le 31 décembre 2013, consulté le 17 janvier 2018, [http://journals.openedition.org/lrf/962].
24 Di Bartolomeo Daniele, Nelle vesti di Clio, op. cit., p. 157-176.
25 Baczko Bronislaw, Comment sortir de la Terreur. Thermidor et la Révolution, Paris, Gallimard, 1989, p. 61 sq. ; Martin Jean-Clément, Robespierre. La fabrication d’un monstre, Paris, Perrin, 2016.
26 Di Bartolomeo Daniele, « Modelli storici della congiura nella Rivoluzione francese (1789-1796) », art. cité.
27 Courtois E.-B., Ma Catilinaire, ou suite de mon Rapport du 16 nivôse, sur les papiers trouvés chez Robespierre et autres conspirateurs, Paris, Desenne, « l’an troisième de l’ère français » (1795).
28 Histoire de la conjuration de Maximilien Robespierre, Paris, 1795, p. 196.
29 Gueniffey Patrice, Le Dix-huit Brumaire. L’épilogue de la Révolution française, Paris, Gallimard, 2008.
30 Scuccimarra Luca, La sciabola di Sieyès. Le giornate di brumaio e la genesi del regime bonapartista, Bologne, Il Mulino, 2002, p. 11-50.
31 Moniteur, XXI, no 49, « Conseil des anciens, séance du 18 brumaire an 8 », p. 192.
32 Moniteur, XXI, no 51, Primidi, 21 brumaire an 8, « Corps Législatif séant à Saint-Cloud, Conseil des Anciens, présidence de Lemercier, séance du 19 brumaire », p. 198.
33 Ibid., p. 199.
34 Moniteur, XXI, no 50, décadi, 20 brumaire an 8, « Corps Législatif séant à Saint-Cloud, Conseil des Cinq-Cents, présidence de Lucien Bonaparte, séance du 19 brumaire », p. 194-196.
35 Moniteur, XXI, no 53, « tridi 28 brumaire an VIII, Proclamation du général en chef Bonaparte, le 19 brumaire, onze heures du soir », p. 205-206.
36 Lefebvre Georges, Recension de « Harold T. Parker, The Cult of Antiquity and the French Revolutionaries », Annales historiques de la Révolution française, no 15, 1938, p. 467 ; Soboul Albert, « Réalités et idées neuves », in Duchet Michèle et Goulemot Jean-Marie, Histoire littéraire de la France, vol. 5, deuxième partie, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 404.
37 Assoun Paul-Laurent, Marx et la répétition historique, Paris, PUF, 1978.
38 Baker Keith M. et Edelstein Dan, Introduction, in Scripting Revolution, op. cit.
39 Parker Harold T., The Cult of Antiquity and the French Revolutionaries. A Study in the Development of the Revolutionary Spirit, Chicago, The University Press of Chicago, 1937.
40 Canfora Luciano, « Immagini moderne della schiavitù di età classica », Index, no 8, 1977-1978, p. 104-120.
41 Dubuisson Michel, « La Révolution française et l’Antiquité », Cahiers de Clio, no 100 (1989), p. 29-42.
42 Blackman Robert, « Did Cicero swear the Tennis Court Oath? », French History, no 28, 2014/4, p. 471-497.
Auteur
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Daniele Di Bartolomeo
Professeur associé en histoire moderne, Università degli studi di Teramo.
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