Chapitre I. La fabrication anthume d’une admiration (1792-1800)
p. 37-54
Texte intégral
1Lorsque le mystique Benoît-Joseph Labre mourut en 1783 en conclusion d’une vie errante et pauvre entièrement dédiée à la pénitence et à la dévotion, le peuple romain l’acclama saint. Comme souvent dans la fabrication de la sainteté1, la dévotion populaire précéda et même suscita la reconnaissance institutionnelle. Topos de toute hagiographie et élément important d’un futur procès de canonisation, la vénération des fidèles dès la mort connue atteste les vertus et la force de celui qui devient alors un modèle. Labre mourut nimbé de ce que l’on appelle une « réputation de sainteté », laquelle se fabriqua « en fonction d’une logique circulaire où la renommée de sainteté provoquait l’excitation et l’affluence de la foule, tandis que celles-ci confirmaient, à leur tour, cette renommée2 ».
2L’exemple ainsi convoqué peut de prime abord sembler surprenant. Pourtant, comme la suite du texte et les notes infrapaginales le rappelleront régulièrement, les sciences sociales n’hésitent pas à comparer sainteté et héroïsme, et à convoquer la première pour comprendre le second, les deux formes d’exemplarité s’appuyant sur des schèmes anthropologiques plus ou moins identiques3. Dans le cas de La Tour d’Auvergne, héros mais aussi « saint de la République » et « saint du soldat », qui fit – et fait toujours, on l’a vu – l’objet d’un culte reliquaire unique dans le paysage héroïque français, le comparatisme se justifie plus encore. Surtout, le cas de la sainteté rappelle que l’exemplarité et le culte qui en découle résultent d’une fabrication qui n’est pas uniquement post mortem. Dans le cas de Labre, la « réputation de sainteté » qui, le décès intervenu, provoqua l’émotion collective, et rapidement conduisit l’institution ecclésiastique à vouloir récupérer le nouveau culte, s’est construite du vivant du saint.
3Dans le cas qui nous intéresse, l’admiration était aussi déjà présente avant que la mort glorieuse n’intervienne et ne classe le premier grenadier dans la catégorie des héros. Le chapitre qui suit entend justement mettre au jour cette fabrication de l’admiration du vivant de La Tour d’Auvergne, ou plutôt durant la dernière partie de son existence correspondant aux guerres révolutionnaires, en conclusion de laquelle il exhala lui aussi une « odeur » non pas de sainteté mais d’héroïcité.
4C’est durant ses deux premières campagnes, et plus spécialement celle des Pyrénées occidentales, que La Tour d’Auvergne acquit une réputation. Sous le Directoire, tout en consolidant sa réputation de guerrier, il devint pour certains un savant et un modèle de républicain vertueux ; il accéda alors à la célébrité. Dans le même temps se fabriqua le charisme du personnage, condition de l’accès au statut supérieur qu’est l’admiration.
Le « brave La Tour d’Auvergne »
5La Convention décréta le 8 avril 1793 qu’il lui serait fourni des états de tous les officiers des armées de la République. Il fut illico envoyé des états en blanc à chaque corps pour les faire remplir et certifier ensuite par les titulaires. Le ministère de la Guerre les fit ensuite imprimer. Commanditaire de nombreux « panthéons de papier » de ce type, la Convention cherchait ainsi à mobiliser en distinguant, tout en mettant en avant le groupe et les vertus collectives portées par lui4. Parmi les officiers du 80e régiment d’infanterie, et même parmi tous ceux du recueil, Théophile-Malo La Tour-d’Auvergne-Corret de Kerbeaufret bénéficia de la notice la plus longue5. C’était la première fois que La Tour d’Auvergne était ainsi publiquement et longuement mis en valeur. On notera tout d’abord que même si quelques années plus tard, tombant sur ce recueil, La Tour d’Auvergne déchirera les pages le concernant6, ses états datant de la fin du mois de juin 1793 furent sinon renseignés, du moins certifiés par lui. Et ils sont pour le moins élogieux. Outre que La Tour d’Auvergne conserve son patronyme nobiliaire, qu’il surligne d’un « de Kerbeaufret », la notice insiste sur les exploits qu’il réalisa lors du siège de Mahon, seule campagne qu’il accomplit sous l’Ancien Régime en tant que volontaire auprès de l’armée espagnole, exploits qui seront par la suite relatés de façon récurrente. Si la campagne de Savoie, il est vrai fulgurante, ne donne lieu qu’à une phrase, la campagne des Pyrénées, alors en cours, met La Tour d’Auvergne à l’honneur. Dans cette guerre de montagne, il sut en effet dès le début déployer « cet art de la petite guerre […] qu’il possédait éminemment7 ». Si le front pyrénéen était secondaire, il était cependant plus facile de s’y faire remarquer – le combat pratiqué laissant place à la bravoure individuelle comme à la mètis – que sur les fronts du Nord et de l’Est où, face aux Impériaux et aux Prussiens, agissaient de vastes et anonymes collectifs combattants manœuvrant en ordre serré. Rétrospectivement, il était également plus aisé de s’y constituer un capital réputationnel non entaché que sur les théâtres d’opération de la guerre civile, par exemple en Vendée. Cette notice, qui contribua probablement à sa notoriété, fait ressortir certaines des qualités du futur héros : le courage, les qualités de commandement, le souci de ses subordonnés, dont il prend soin et qu’il sait entraîner au feu, le patriotisme et le désintéressement ; elle donne enfin matière à la légende de l’homme au manteau troué qui « charme les balles ».
6C’est donc la campagne des Pyrénées occidentales qui permit à La Tour d’Auvergne de se faire un nom et d’accoler à celui-ci le mot « brave » appelé à devenir générique. L’adjectif, dans ses deux acceptions principales, signifie « vaillant, qui a beaucoup de valeur, beaucoup de courage », et « honnête8 » ; il réunit donc la valeur guerrière et la valeur morale prêtées à l’officier dans la notice. Cette évaluation positive se fit d’abord parmi les supérieurs de La Tour d’Auvergne, et en particulier le général Servan qui, juste avant que ne commence la campagne, le proposa comme chef de corps du 20e régiment d’infanterie, promotion refusée par l’intéressé. Par la suite, dans la correspondance que s’échangèrent les généraux Frégeville, Moncey, Muller, ou qu’ils adressèrent au ministère de la Guerre et à la Convention, le comportement du « brave La Tour d’Auvergne » fut fréquemment mis en exergue9. La notoriété du capitaine s’étendit rapidement à toute l’armée des Pyrénées occidentales où elle se commua en un sentiment d’admiration :
« [N]ous avons à l’ouest le citoyen Latour-d’Auvergne dont le courage et la valeur deviennent chaque jour le sujet de l’entretien et de l’admiration de ceux qui ont le bonheur d’être ses compagnons d’armes. J’entendais dire l’autre jour : “Il est bien dommage que Latour-d’Auvergne soit d’un sang noble ; il n’a que ce défaut, car, du côté des connaissances militaires, du talent et du courage, c’est sans contredit le meilleur officier de la République.” On ajoutait que des commissaires de la Convention lui avaient offert le généralat, mais qu’il l’avait refusé. Quand un citoyen, par ses mérites, parvient à s’attirer l’attention de tous, il n’est pas hors de propos à ceux qui le connaissent un peu de dire hautement ce qu’ils en pensent, afin que le public puisse s’instruire sur son compte. Il serait très malheureux que la proscription, qui s’étend sur la race des hommes nobles, le portât à y envelopper Latour-d’Auvergne. La République perdrait plus que lui. Proscrit déjà, oublié et relégué sous la royauté, s’il éprouvait le même sort sous l’égalité, il ne lui resterait plus qu’à s’ensevelir, et à cela je crois que nos ennemis y gagneraient beaucoup10. »
7Après sa mort, les thuriféraires du héros voulant distinguer la bonne de la mauvaise Révolution, opposèrent souvent le patriote La Tour d’Auvergne aux représentants en mission aux armées, incarnant quant à eux la stasis. Leur correspondance avec la Convention et le Comité de Salut public montre au contraire qu’ils firent le même constat que Darbault, l’auteur des lignes sus-citées, et virent eux aussi tout le profit que la République pouvait tirer de son exemple. Aussi parlèrent-ils toujours positivement de La Tour d’Auvergne et contribuèrent-ils de ce fait à l’extension de sa renommée parmi les milieux dirigeants et, via le Moniteur, dans l’opinion11. On notera cependant que La Tour d’Auvergne ne figura pas dans le Recueil des actions héroïques et civiques rédigé sur ordre de la Convention et qui fut massivement distribué auprès des écoles, des administrations et des armées12.
8La réputation, selon Antoine Lilti, « correspond au jugement que les membres d’un groupe, d’une communauté, portent collectivement sur l’un d’entre eux […]. Elle résulte de la socialisation des opinions, par le biais des conversations et des rumeurs. Elle peut être totalement informelle ou plus formalisée13. » Lorsque La Tour d’Auvergne quitta l’armée des Pyrénées occidentales en nivôse an III, sa réputation de « brave » était bien établie sur le front pyrénéen et dans les milieux informés de la capitale. L’évaluation de la personne et de son action fut à la fois informelle, par le canal de l’oralité au bivouac comme dans les états-majors, et formalisée par la correspondance officielle, les états de service, la presse. Le processus de construction de sa renommée fit intervenir plusieurs agents qui, tous, étaient plus (les officiers, la troupe) ou moins (les représentants aux armées) ses pairs durant le temps de la campagne.
9Même si La Tour d’Auvergne s’y fit plus qu’un nom, s’il y acquit un début d’admiration et capitalisa un « déjà-là construit par des tiers et sur lequel autrui s’appuie pour produire des jugements ou prendre des décisions14 », la réputation est par définition provisoire. Pour que La Tour d’Auvergne, simple capitaine qui combattit sur un théâtre d’opération d’où ne découlait pas le salut de la République, cristallise sa réputation et accède aux stades supérieurs de la reconnaissance, il fallait davantage que des exploits militaires et le respect des pairs. Sans quoi, il n’aurait jamais quitté la légion des « figures d’exception15 » dont la Révolution fut prodigue et qui peuplent les notes de bas de page.
Le « brave et savant La Tour d’Auvergne »
10Après avoir obtenu son congé de l’armée des Pyrénées, sur le chemin du retour en Bretagne La Tour d’Auvergne fut fait prisonnier au large de Brest, en janvier 1795. On le crut mort durant une bonne partie de ses 18 mois de captivité en Angleterre16. De retour en France, alors que la Convention avait fait place au Directoire, il connut un regain et même un surcroît de notoriété. Sa réputation s’enrichit en effet d’une nouvelle qualité : celle de savant. Il devint alors le « brave et savant La Tour d’Auvergne ».
11Dans un ouvrage qui a fait date, Anne-Marie Thiesse a montré comment depuis la fin du xviiie et tout au long du xixe siècle, les nations européennes se sont constituées en se dotant progressivement d’une « check-list » identitaire, fruit d’intenses échanges internationaux plus que d’affrontements17. Contemporain du romantisme naissant dans les îles britanniques et en Allemagne, le phénomène démarra par une quête des origines et des ancêtres dirigée contre l’héritage gréco-romain et l’esthétique classique proposée en modèle par la France depuis le xviie siècle. Les poèmes d’Ossian, qui connurent un très grand succès en Europe où ils furent traduits en plusieurs langues, lancèrent la vogue des grandes épopées barbares fondatrices et un mouvement de collecte linguistique et ethnographique parmi la paysannerie, perçue dès lors comme le conservatoire des origines et la sève de la nation. Même si, note Jean-Louis Brunaux, la forgerie ne comporte que peu de références aux Celtes, elle mit ceux-ci à la mode, et, en hissant Ossian à la hauteur d’Homère, en fit des ancêtres désirables ; elle participa également à faire penser qu’en Armorique et dans les périphéries britanniques, où l’on parlait des langues vernaculaires celtiques, vivaient des populations descendant des Celtes primitifs et encore proches d’eux18.
12Dans un mouvement que Jean-Louis Brunaux qualifie de « convergence des imaginaires19 », le celtisme ossianique (l’épopée calédonienne fut traduite en français en 1777) rencontra le celtisme français. À l’imagination, ce dernier ajoutait une forte composante idéologique réactivée par le grand affrontement de 1789, puis nourrie par l’expansion de la Grande Nation. La question de la généalogie des Français prit en effet au xviiie siècle l’allure d’une querelle entre tenants des Francs, dont descendrait la noblesse, légitimée à détenir le pouvoir par la victoire de ses ancêtres, et ceux des Gaulois, dont serait issu le tiers état. On sait l’usage politique qui fut fait de ces théories par la noblesse résistant à la fois à l’absolutisme et à la bourgeoisie montante, et en retour par cette dernière contre les privilégiés, en particulier en 1789 par la voix de Sieyès, et à nouveau durant la Restauration sous la plume des historiens libéraux20. À ces généalogies imaginées mettant en avant Gaulois et Francs vint s’ajouter un autre système que l’on nomma ensuite « celtomane » sous l’Empire pour le moquer21. Deux noms de savants bretons émergent dans cette dernière tradition intellectuelle apparue au xvie siècle et conduisant à La Tour d’Auvergne. Tout d’abord, celui de Pezron qui, en 1703, fit paraître Antiquité de la nation et de la langue des Celtes autrement appelez Gaulois. Il fit de la langue celtique la langue mère de l’humanité et décréta l’antériorité de la civilisation des Celtes à celles des Grecs et des Romains22. Son ouvrage fut traduit en anglais et nourrit le celtisme britannique durant tout le xviiie siècle. Jacques Le Brigant reprit le flambeau. Dans Éléments de la langue des Celto-gomérites ou Bretons : introduction à cette langue et à celle de tous les peuples connus, paru en 1779, il affirma à son tour, après l’avoir comparé à de nombreux autres idiomes, que le breton était bien la langue matricielle de tous les peuples dont il se vantait, en tant que bretonnant, de pouvoir parler le langage23. Installé à Versailles à la fin de l’Ancien Régime, le polyglotte qui se targuait de comprendre 1 500 langues et qui défendait mordicus son système fut mystifié et moqué, qualifié de « fou » ou de « charlatan24 ». Même si Le Brigant fut moqué et ses thèses ignorées par les articles de l’Encyclopédie25 pouvant s’y rapporter, même si l’idée d’une langue originelle fut contestée par des philosophes et savants aussi influents que Voltaire et Maupertuis26, la celtomanie ne fut pas pour autant disqualifiée, l’obsession de l’origine restant trop forte en France comme ailleurs en Europe27. On peut supposer que la destructuration de l’espace savant des Lumières consécutif à la Révolution, et surtout à son accélération à partir de 1792, permit sa réémergence. En tout cas, lorsque La Tour d’Auvergne regagna son pays après sa captivité et vint s’installer dans la capitale, le celtisme, que Jean-Yves Guiomar, voulant le dissocier de la celtomanie, qualifie de « celtophilie », connaissait une grande vogue : « c’est au cours de la Révolution que le caractère originellement celtique de la France a été affirmé comme jamais auparavant28 », écrit-il. C’était particulièrement vrai sous le Directoire et le début du Consulat, quand la vie intellectuelle reprit à Paris29 et en province30. La traque de la langue originelle fut ainsi l’un des objectifs de la Société des Observateurs de l’homme fondée en 179931. Volney dans ses leçons d’histoire à l’École normale32, ainsi que la Société philotechnique ou une revue comme la Décade33, refirent de la question des origines celtiques un objet scientifique. De son côté, la Grande Nation agrandie par ses annexions et hégémonique via les républiques sœurs, dont la Cisalpine, avait besoin de légitimer par l’histoire sa révolution et sa domination. Sans oublier l’ossianisme que le général et bientôt Premier Consul Bonaparte portait en bandoulière. C’est dans ce contexte intellectuel et esthétique que s’imposa le savant La Tour d’Auvergne.
13La Tour d’Auvergne fut séduit par les thèses de Le Brigant dont il se fit le disciple, sans doute alors qu’il était en garnison à Strasbourg où il rencontra le philologue et celticiste Oberlin (1783). À ce moment, La Tour d’Auvergne manifestait déjà une appétence et un talent pour l’étude des langues. Ce goût, il le mit d’ailleurs en avant pour solliciter – en vain – du marquis de Ségur un détachement en Orient où l’Autriche et la Russie manœuvraient contre l’Empire ottoman. Sa conversion aux thèses celtomanes fut rapide et fructueuse puisque, dès ce moment, il se mit à écrire un livre sur le rapport des langues d’Europe et d’Asie avec le breton34. C’est en 1792 que parut Nouvelles recherches sur la langue, l’origine et les antiquités des Bretons, pour servir à l’histoire de ce peuple35. L’ouvrage, achevé sous la tente et publié à Bayonne, où son régiment était en garnison, par un auteur qui ne s’était pas encore acquis une réputation de guerrier et qui souhaita conserver l’anonymat, eut peu d’impact. Remanié par la suite et enrichi, le texte fut réédité en l’an V avec un nouveau titre et son auteur cette fois-ci clairement identifié36. La Tour d’Auvergne, qui offrit les Origines gauloises aux membres du Directoire, ou encore à des savants comme le philologue Villebrune, souhaita visiblement qu’il fût lu et discuté37. C’est Pierre David, qui servit dans l’armée des Pyrénées, où il connut son auteur, qui en assura la promotion auprès du public dans un long article élogieux du Moniteur paru le 14 germinal an V (4 avril 1797). Outre un compte rendu du livre, illustré de citations, l’article brossait un portrait admiratif du guerrier, réunissant ainsi les deux figures du brave et du savant – nous y reviendrons. Les Origines gauloises furent effectivement lues et discutées, leurs thèses parfois contestées, ainsi celle des sacrifices humains pratiqués par les druides sur les mégalithes38.
14Dans ce livre39, La Tour d’Auvergne reprend l’idée de la primogéniture de la langue celtique et plus particulièrement du breton, ce dernier étant en effet selon lui la langue parlée par les Gaulois et conservée dans sa pureté originelle en dépit des invasions romaine, bretonne insulaire, puis franque, de l’Armorique. Par l’étude des coutumes et traditions en usage en Bretagne à la fin du xviiie siècle, ainsi que par celle des caractéristiques physiques et morales de ses concitoyens, il cherche à démontrer que les Bretons sont les plus purs descendants des Gaulois. Ainsi, comme leurs ancêtres, les Bretons portent les cheveux longs. Comme eux, par leur conformité crânienne, ils ont la tête dure. Comme eux, ils sont courageux et superstitieux, etc. À l’instar de son mentor, adepte de la méthode paronymique40, en comparant les autres langues au breton, il entend démontrer que les Celtes, issus des Scythes, au fil de leurs pérégrinations en Asie comme en Europe sont à l’origine de toutes les autres langues, y compris l’hébreu, le grec et le latin, à l’exception toutefois du basque qu’il a étudié durant son séjour pyrénéen. Ils sont aussi à l’origine des autres civilisations auxquelles ils ont donné leurs dieux. Il entend réhabiliter le breton considéré à tort comme un « baragouin » et remettre à l’honneur les Gaulois injustement oubliés. La religion de ces derniers est d’ailleurs le sujet du premier chapitre. Les dolmens et menhirs, mots qu’il impose, ont selon lui été érigés par les Gaulois à des fins religieuses.
15Ce texte est guidé par une pensée systématique, certes, et qui sombre souvent dans la pure fantasmagorie, mais il n’a pas connu le même discrédit que les écrits de Le Brigant. Pour l’expliquer, Jean Balcou signale la grande culture de l’auteur qui irrigue le texte ainsi que les apports des enquêtes linguistiques, ethnographiques et archéologiques de terrain qu’il a pu mener en Bretagne d’abord, puis dans les Pyrénées, et enfin en Angleterre41. Cet ouvrage avait surtout l’avantage pour la France révolutionnaire de réunir dans la même nation les Gaulois et les Francs, issus d’une identique souche scytho-celtique, et dont le nom rappelle la commune origine selon l’étymologie extravagante invoquée par La Tour d’Auvergne – gaulois vient de « galloudec », signifiant « valeureux » en bas-breton, et franc signifie « homme libre, franc et généreux » –, clôturant ainsi – avant la reprise des hostilités sous la Restauration – la querelle des Francs et des Gaulois. En affirmant que la France est un assemblage de différents peuples unis par une origine commune, en faisant des Celtes un peuple démiurge – de la descendance duquel il exclut toutefois et bien opportunément les Anglais –, et donc en faisant de la France « la fille aînée des Celtes42 », toutes proportions gardées La Tour d’Auvergne donnait à la Grande Nation désireuse de justifier son expansion, comme à certains de ses intellectuels souhaitant s’émanciper de la vieille esthétique classique, un Ossian français. « Grâce à la Bretagne, écrit Anne-Marie Thiesse, la France opère donc la conversion des antiquités gréco-latines aux celtiques sans perdre sa prééminence européenne43. » Dans l’éloge qu’il fit du premier grenadier devant la Société philotechnique, le 20 brumaire an IX (11 novembre 1800), Michel Mangourit, l’un de ses plus zélés disciples depuis la parution des Origines gauloises, exprime cette fascination pour l’idéologie des origines ainsi que pour la nouvelle esthétique qu’elle faisait émerger ; il fait aussi comprendre l’usage nationaliste qui pouvait en découler :
« C’est dans ce cahos, que la Tour-d’Auvergne, en investigateur habile, découvre les fragmens de la chaîne d’un peuple puissant, dont l’enfance de l’histoire a peine à se souvenir. Il interroge Tacite et les Légendaires, César et l’Edda, Strabon, Méla et les plus simples habitans du Finistère. Où l’écho des monts ne lui répond rien, il frappe le sol des vallées, il en crible la poussière, il en dessèche le limon, il en fouille les eaux : par-tout où il précipite la sonde, il retrouve le fonds de l’antiquité. Il nous montre nos premiers dieux, nos premiers prêtres, nos premiers hymnes, nos premières vertus. Il démontre que les dénominations de Scythes et de Celtes, de Gallois et de Breton, loin de marquer des origines différentes, furent adoptées par le père commun, pour distinguer ses fils. La Tour-d’Auvergne, nous conduit avec leur postérité sur l’univers, comme conquérans militaires, politiques et religieux. Le Portugal, la Galice, la Celtiberie, la Principauté de Galles, les Gaules Cisalpine et Transalpine, la Gallicie, la Gallogrèce, la Galatie, sont des colonies de nos ayeux. Selon lui, l’Asie ne fut point le berceau des sciences ; la Grèce, le berceau de la liberté ; l’Italie, le berceau des arts : ces contrées si vantées, ne durent leur renommée, qu’aux sciences, aux arts, au génie d’indépendance que leur avaient transmis nos ancêtres44. »
16L’exercice de l’éloge imposé par les Lumières visait à construire le grand homme45. Ici, c’est un « génie » que campe Mangourit. Plus exactement un homme « congénial », à savoir, selon la définition donnée par Max Scheler : « l’homme qui réalise, dans le domaine de la contemplation esthétique et intellectuelle, ce que, dans le domaine de la sainteté, réalise le saint-disciple par rapport au saint-modèle, c’est-à-dire l’homme qui dans l’acte d’une contemplation partagée et répétée, fruit de son aspiration intérieure, voit ce qu’a vu le génie primitif46. » À cette catégorie appartiennent les hommes de la Renaissance, qui ont fait redécouvrir l’Antiquité gréco-romaine, les romantiques qui fabriquèrent le Moyen Âge, ou encore Herder et les frères Grimm qui révélèrent aux Allemands la littérature populaire nationale et, à travers elle, le génie de leur langue. C’est cette congénialité conférée au savant breton par ses premiers admirateurs, et refusée à Le Brigant, qui explique pourquoi, contrairement au mentor, en dépit du démenti de ses thèses et malgré la dénonciation de l’esprit de système de son école sous l’étiquette flétrissante de « celtomanie », le disciple conserva longtemps la qualité de savant. « Toutes les interprétations particulières, écrit toujours Max Scheler, toutes les affirmations de ces pionniers, concernant leur redécouverte d’une œuvre qui dormait, ensevelie sous les monuments mis au jour par eux, pourront être dans la suite rejetées ou corrigées par la science : le mérite de ces hommes n’en est pas moins grand47. » C’est également l’héroïcité solidarisée à la congénialité qui contribua à valider cette dernière. Entre le héros, qui meurt ou prend le risque de mourir pour une cause, et l’artiste ou le savant, existe en effet une forte homologie de fonctionnement et de structure : l’un et l’autre refoulent l’intérêt économique et ne cherchent que des gratifications symboliques ; ils sont mus par l’« intérêt au désintéressement48 ». Les récompenses symboliques accordées au héros auréolent donc également le savant et vice versa.
17Entre 1796 et 1800, soit quatre ans seulement, et avec un seul livre, La Tour d’Auvergne réussit donc à se positionner dans l’espace intellectuel et à agréger autour de sa personne et de son œuvre un petit groupe de disciples et d’amis, que nous évoquerons bientôt, pour lesquels il était un penseur de premier plan. Au mot « brave » on accola alors « savant », les deux adjectifs formant désormais syntagme. Selon Jean et Nicole Dhombres, le savant constitue une « rubrique commode mais trop vague pour une période de ruptures49 ». Le Dictionnaire de l’Académie française de 1798 comme l’Encyclopédie, qu’il s’agisse de l’adjectif ou du substantif, rendent d’ailleurs compte de ce vague en accolant dans les deux cas au mot pour le définir : la qualité d’érudit et la capacité à spéculer. Par des critères tels que l’appartenance aux académies et la production scientifique, l’historien peut certes objectiver la catégorie en vue de la sociologiser50. Mais ce n’est qu’à partir du Directoire, et plus encore des temps napoléoniens, que l’activité savante se professionnalisa et que, conséquemment, « le » savant, la communauté scientifique et les valeurs portées par elle, tel le progrès, émergèrent51. À la fin du xviiie siècle, sans être académicien ou professeur, La Tour d’Auvergne pouvait donc être reconnu comme un homme savant et même un savant, la fonction de défenseur de la patrie apportant d’ailleurs un plus à cette qualité selon une dialectique exposée plus haut. Le thème du soldat ne se départant jamais de son César et de son Tite Live et s’adonnant à l’étude et à l’enquête entre deux combats, comme celui du soldat savant travaillant dans sa retraite à éclairer les Français sur leurs origines et abandonnant provisoirement son labeur pour aller défendre la patrie, s’imposèrent d’ailleurs comme des leitmotive du discours produit de son vivant. Image d’autant plus efficace qu’elle était en adéquation parfaite avec la nouvelle exemplarité civique promue par le Directoire cherchant à dépolitiser le peuple en valorisant à la fois le savant, quintessence des élites éclairées désormais au pouvoir, et le militaire, toujours modèle de citoyenneté52. Mieux, La Tour d’Auvergne réunissait le stoïcisme et la bravoure, deux qualités habituellement disjointes chez le guerrier selon les représentations des Lumières ; il faisait ainsi se rejoindre les deux figures antagonistes du grand homme et du héros53.
L’« homme de Plutarque »
18Si le celtisme des admirateurs de La Tour d’Auvergne fut, selon Mona Ozouf, « une déclaration de guerre […] à la tyrannie de l’Antiquité gréco-romaine54 », force est de constater qu’ils étaient, tout comme le sujet de leur admiration, pourtant pétris de cette culture acquise dans les collèges de l’Ancien Régime55. Ce qui était vrai pour les admirateurs du savant l’était tout autant pour ceux du guerrier, l’« anticomanie » n’étant alors pas l’apanage d’une élite imprégnée de savoir scolaire56. C’est donc avec pour modèles les Hommes illustres de Plutarque, et comme grille de lecture l’histoire de la République romaine, que l’ancien élève des jésuites de Quimper mena sa vie civique et que ses premiers admirateurs s’extasièrent.
19La vertu publique, entendue comme l’amour de la patrie, des lois et de l’égalité dans le désintéressement et jusqu’au sacrifice, fut la valeur suprême du républicanisme antique avant de devenir celle des philosophes, Montesquieu en tête, puis celle des révolutionnaires bâtissant la République vertueuse. À la vertu publique, le xviiie siècle en ajouta une autre bien éloignée de celle des Anciens : la vertu naturelle. Au stoïcisme qui bride, elle privilégie en effet les émotions du cœur. La vertu naturelle pousse ainsi à l’amitié et à la bienfaisance. Alors que la vertu publique est possédée par ceux qui ont reçu une éducation classique, la vertu naturelle est accessible à tout un chacun et en particulier, selon une idée rousseauiste, aux plus pauvres que la richesse n’a pas corrompus57. La réussite de La Tour d’Auvergne auprès de ses premiers admirateurs comme incarnation du modèle civique tient en particulier au fait qu’il réunît dans sa personne une valeur morale toujours actuelle, et que l’époque du Directoire rendait par contraste encore plus saillante chez lui, et une sensibilité à laquelle la même époque permettait à nouveau de s’exprimer58.
20Les anecdotes relatives au désintéressement de La Tour d’Auvergne abondèrent de son vivant, nous en avons déjà donné des exemples. Mais il y eut un épisode qui marqua plus que d’autres les esprits et contribua à faire du sujet, selon un mot prêté au Premier Consul, « un homme de Plutarque » : le remplacement du fils de son ami et mentor Le Brigant :
« Fatigué de tant de travaux, il vivait à Paris dans la retraite ; il apprend que son ancien ami l’illustre Lebrigant, vieillard octogénaire, vient d’être séparé par la réquisition d’un fils unique, dont l’assistance et les talens lui étaient du plus grand secours. Il se présente au directoire ; il obtient la faculté de remplacer le jeune soldat, se rend à l’armée du Rhin comme simple volontaire, et renvoie le jeune homme à son pere. O combien ce savant vénérable va donner de larmes à celui qu’il appelait son rédempteur59 ! »
21L’épisode relaté, qui se diffusa rapidement parmi les admirateurs du savant comme dans l’armée, se produisit au printemps 1797. La Tour d’Auvergne, alors âgé de 54 ans, retraité et retiré à Passy, s’adonnait à l’étude et écrivait une suite aux Origines gauloises sous la forme d’un dictionnaire polyglotte selon la méthode paronymique. Son mentor en celtomanie, revenu à Tréguier (Côtes-du-Nord) après ses déboires versaillais, le sollicita pour qu’il jouât de son influence auprès du Directoire. Père de famille nombreuse, ayant déjà perdu trois fils à la guerre, il désirait obtenir le retour de son seul fils survivant mobilisé à son tour. La Tour d’Auvergne, prétextant que la perte de ses dents dans les Pyrénées lui interdisait désormais le commandement, demanda à servir comme simple volontaire et gagna l’armée du Rhin conduite par Moreau. Cet épisode du soldat savant délaissant les travaux de la paix pour aller défendre la patrie, et qui se répéta à deux autres reprises, est à forte densité axiologique. Il met en effet en évidence la vertu civique de La Tour d’Auvergne. Au nom de l’égalité et du respect des lois, afin que le jeu de son influence ne produisît pas de favoritisme, il se fit remplaçant. Au nom de la patrie, il accepta l’idée du sacrifice marqué symboliquement par le dépouillement : il se fit simple soldat. Enfin, lui, l’homme sans descendance, situation que le républicanisme antique comme l’époque réprouvait, racheta par son oblation son célibat et son infertilité. En s’offrant à la place d’un jeune, il accomplit par substitution l’acte même de la vertu antique, à savoir le don de ses fils à la collectivité60. Dans ce geste, guidé par l’amitié et la reconnaissance, La Tour d’Auvergne mit aussi en évidence sa vertu naturelle. Celle-ci, qui laisse place aux affects, trouve son attestation dans les larmes versées par Le Brigant. L’épisode, raconté à la façon d’un exemplum, dont la phrase finale s’ouvre par un appel vocatif et se clôt par un point d’exclamation (aussi appelé point d’admiration), marque un retournement dans les liens maître-disciple et dans les flux d’admiration correspondants : c’est vers le seul La Tour d’Auvergne que ceux-ci convergeraient désormais.
22L’imaginaire antiquisant des hommes de la Révolution fut nourri par Cornelius Népos et surtout par Plutarque, auteurs traduits en français, avec lesquels les éducateurs de la jeunesse, depuis les classes de grammaire jusqu’à celle de rhétorique, instruisaient leurs élèves afin de les édifier61. Nourris à ce lait et fidèles à la méthode comparatiste de l’historien grec, ils étaient enclins à mettre en parallèle les contemporains exemplaires (ou repoussoirs) avec les hommes illustres de l’Antiquité. Aussitôt après sa mort, La Tour d’Auvergne n’échappa pas à l’exercice. Parmi les Anciens auxquels il fut identifié, le Grec Épaminondas et surtout le Romain Cincinnatus venaient en tête. La figure du presque vieillard abandonnant son étude pour gagner une nouvelle fois les armées et servir son pays avant, celui-ci sauvé, de retrouver la vie privée, contribua au parallèle. Le mythe de Cincinnatus62, incarnation du héros républicain par excellence, réactivé par Washington, le « Cincinnatus moderne63 », ne fut sans doute pas pour rien dans l’« antiquisation » de La Tour d’Auvergne.
23Celle-ci fut considérablement accélérée par le Premier Consul lui-même qui, sur proposition de Carnot, son ministre de la Guerre, lui décerna un sabre d’honneur ainsi que le titre de « premier grenadier des armées de la République », le 7 floréal an VIII (27 avril 1800). Visant à récompenser les « actions d’éclat », la décoration des Armes d’honneur fut instituée en nivôse an VIII. Prélude à la Légion d’honneur, elle visait à dégager une élite militaire fidèle au régime. Décerné pour les « actions d’éclat d’une valeur extraordinaire et services extrêmement importants », le sabre était la distinction la plus élevée64. Mais ce fut surtout le titre inédit et unique de « premier grenadier » qui singularisa La Tour d’Auvergne au sein de l’armée et appela pour cette raison sur lui l’admiration de ses pairs et de la nation. La nouvelle fut répandue par le Moniteur du 9 floréal an VIII (29 avril 1800) qui reproduisit à la fois l’arrêté de Bonaparte et la lettre que Carnot adressa au récipiendaire :
« En fixant mes regards sur les hommes dont l’armée s’honore, je vous ai vu, citoyen, et j’ai dit au premier consul :
“Latour-d’Auvergne-Corret, né dans la famille de Turenne, a hérité de sa bravoure et de ses vertus.
C’est l’un des plus anciens officiers de l’armée ; c’est celui qui compte le plus d’actions d’éclat ; partout les Braves l’ont nommé le plus Brave.
Modeste autant qu’intrépide, il ne s’est montré avide que de gloire et a refusé tous les grades.
Aux Pyrénées-Occidentales, le général commandant l’armée rassembla toutes les compagnies de grenadiers, et pendant le reste de la guerre ne leur donna point de chef. Le plus ancien capitaine devait commander, c’était Latour-d’Auvergne. Il obéit, et bientôt ce corps fut nommé par les ennemis, la Colonne infernale.
Un de ses amis n’avait qu’un fils, dont les bras étaient nécessaires à sa subsistance : la conscription l’appelle. Latour d’Auvergne, brisé de fatigues, ne peut travailler, mais il peut encore se battre. Il vole à l’armée du Rhin, remplacer le fils de son ami : et pendant deux campagnes, le sac sur le dos, toujours au premier rang, il est à toutes les affaires et anime les grenadiers par ses discours et son exemple.
Pauvre mais fier, il vient de refuser le don d’une terre que lui offrait le chef de sa famille. Ses mœurs sont simples, sa vie est sobre, il ne jouit que du modique traitement de capitaine, et ne se plaint pas.
Plein d’instruction, parlant toutes les langues, son érudition égale sa bravoure ; et on lui doit l’ouvrage intéressant intitulé : les Origines Gauloises.
Tant de vertus et de talens appartiennent à l’histoire ; mais il appartient au premier consul de la devancer.”
Le premier consul, citoyen, a entendu ce précis avec l’émotion que j’éprouvais moi-même ; il vous a nommé sur-le-champ premier grenadier des armées de la république, et vous décerne un sabre d’honneur65. »
24Cette lettre expose de façon condensée et dynamique tout le capital réputationnel accumulé par le célébré entre 1792 et 1800 et offre à l’admiration publique une quadruple exemplarité : celle de l’homme privé, celle du guerrier, celle du savant, celle du citoyen. L’admiration éprouvée par Bonaparte et Carnot lors du plaidoyer de ce dernier, attestée par l’« émotion » alors ressentie par les deux hommes, puis sanctionnée par la décision du Premier consul, est ainsi appelée à se diffuser. Le document, rapidement rendu public par le Moniteur, sera d’ailleurs par la suite immanquablement cité dans son intégralité, d’abord dans les éloges funèbres, puis dans toutes les biographies du désormais « premier grenadier ». Tel un monument, sa fonction sera de provoquer chez le lecteur recueillement et émerveillement. Le caractère quasi injonctif de l’appel à l’admiration est souligné par le jugement – dont on ne sait s’il est vrai ou apocryphe – que Bonaparte émit à la fin de la lecture de son ministre : « C’est un homme de Plutarque ».
25La réticence de La Tour d’Auvergne à accepter la double distinction qui l’honorait, et en particulier le titre de premier grenadier, illustre bien le tournant axiologique qui s’opéra alors : la substitution de l’honneur, qui fait coexister dévouement à l’État/Nation et émulation individuelle, à la vertu civique des soldats citoyens se fondant dans un collectif cimenté par les liens de l’égalité66. Comme ses alter ego Cincinnatus et Washington, La Tour d’Auvergne fut toujours un « héros réticent67 ». À ce moment, quelques semaines avant sa mort, La Tour d’Auvergne avait déjà quitté le stade de la réputation pour atteindre celui de la célébrité : il était connu du public68. Parmi ses proches et ses pairs, la réputation de plus en plus flatteuse avait laissé place à l’admiration. C’est justement le refus des honneurs, des préséances et des avantages matériels afférents qui, à l’intérieur de ces deux « cercles de la reconnaissance69 », permit cette transmutation et démultiplia l’admiration dont il fut l’objet de son vivant même, selon une logique qu’il convient maintenant de comprendre.
Le modèle
26« Car vous-même, à présent, qu’allez-vous faire du charisme70 ? » Cette invite à se saisir du concept webérien n’est pas restée sans écho. L’admiration, lien affectif par lequel des hommes vont vers un autre homme placé par eux en position de modèle, conduit en effet tout naturellement à solliciter le sociologue allemand. Et ce d’autant plus que depuis peu, nous bénéficions d’une traduction de Wirtschaft und Gesellschaft faisant suite au travail d’édition des œuvres complètes de Weber engagé en Allemagne il y a plusieurs années déjà. La domination71, le texte qu’Isabelle Kalinowski nous donne à lire en français, permet avec la cinquième partie consacrée à la domination charismatique d’accéder à une pensée plus cohérente que celle contenue dans le véritable patchwork que constitue l’édition ancienne d’Économie et société72. Plusieurs travaux récents, aux problématiques différentes, ayant recouru à cet idéal-type, ont cherché à dépasser sa simple évocation pour en faire apparaître toute la richesse heuristique73. Ils ont pour ce faire davantage tenu compte de la circulation entre dominant et dominés, qui participe à la fabrication d’une domination consentie et provisoire dans le cas du charisme personnel. Il convient dans cette approche de prendre le charisme comme un sentiment – ici l’admiration – à partir duquel se produisent les interactions sociales, le porteur de charisme valant alors davantage par le social qu’il incorpore que par ses seules propriétés personnelles prises isolément et le qualifiant comme « grand homme74 ». Ce déplacement de l’objet admiré au sujet admirant ne doit pas pour autant conduire à négliger le premier : ses propriétés, qui ont réussi à donner prise à l’admiration, sont bien ce qui qualifie son charisme, et c’est donc bien à partir de l’objet que l’analyse doit comme ici se faire. L’historien doit également prendre garde à utiliser le concept pour ce qu’il doit être : « un outil de précision et de clarification, et non un sésame interprétatif ou une catégorie réifiée qu’il s’agirait de rétroprojeter […]75 ».
27L’une des propriétés du charisme personnel avant qu’il ne se quotidianise, c’est qu’il vit « dans ce monde, mais non de ce monde76 ». Weber signifie par là que le porteur de charisme comme ses disciples refusent tout attachement aux biens matériels. Le refus du monde tel qu’il est peut aller jusqu’au dénouement des liens de famille ; il va d’ailleurs fréquemment de pair avec le célibat77. Dans les grandes religions telles que le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme – voir pour ce dernier la figure du « renonçant78 » – et l’islam, la recherche du salut par la fuite du monde – et conséquemment l’accès au charisme personnel, l’adepte suscitant l’admiration par sa démarche et ce qu’elle fait de lui – emprunte la voie de l’ascèse79. Celle-ci, nous explique Durkheim, est la voie qui permet de se métamorphoser et d’accéder au sacré. Elle offre à celui qui s’y soumet et en fait son mode de vie de s’élever au-dessus de ses pareils. Elle confère en effet les vertus de désintéressement et d’endurance qui désignent la sainteté. Les grands ascètes deviennent d’ailleurs pour la foule des modèles. Enfin, ajoute le sociologue, l’ascétisme ne sert pas que des fins religieuses. L’admiration qu’il suscite appartient à la vie humaine car toute société a besoin de modèles80. Isabelle Kalinowski, s’appuyant sur l’exemple de saint Gilles, rapidement évoqué par Weber dans Éthique du protestantisme, théorise ce qu’elle appelle « le charisme de l’ascèse anti-charismatique ». Saint Gilles était un saint vénéré fuyant sans cesse l’admiration dont il bénéficiait, et ce faisant s’enfonçait encore davantage dans l’ascèse, démultipliant par cet anéantissement répété de soi ce qu’il refusait81. C’est exactement ce qui se produisit pour La Tour d’Auvergne. En même temps que ses pairs guerriers et savants ainsi que l’opinion publique lui fabriquaient une notoriété et une image, tel Gilles, en réponse, La Tour d’Auvergne se fit ascète de la République :
« Il avait à-peu-près 50 ans ; il en comptait 45 de service, dont 33 effectif. Après de si longs travaux, il était réduit à la pension de retraite, qui, pour le grade de capitaine, est de 800 francs ; il est vrai que le gouvernement lui avait attribué le traitement de ce grade en activité, avec faculté d’en jouir par-tout où bon lui semblerait. Savez-vous où il allait le recevoir ? À l’armée, aux avants-postes, où, malgré son âge et ses droits au repos, il se plaisait à le mériter encore par de nouveaux services. Ce traitement lui suffisait non seulement pour vivre, mais encore pour se livrer au plaisir de la bienfesance. Il est peu d’hommes qui aient porté plus loin la frugalité : il ne se nourrissait que de laitage ; l’uniforme national était sa plus grande parure, et, seul, sans domestique, il habitait Passu [sic] depuis quelques années, dans un très-petit appartement, dont ses livres et ses armes formaient toute la décoration82. »
28De cette citation extraite de l’éloge que Pierre David fit de La Tour d’Auvergne ressortent à la fois la vertu publique et la vertu naturelle du sujet ainsi que les réponses qu’il opposa à la gloire et aux honneurs qui le cernaient : la modestie qui le faisait obstinément refuser les grades et les récompenses, la frugalité quasi monastique symbolisée par son modeste appartement, son régime alimentaire et sa pauvreté vestimentaire, le dépouillement qui le conduisait à refuser toute récompense matérielle et à se défaire de son modeste bien en faveur de plus pauvres que lui, et pour finir la fuite. En 1797, après le premier article de David le rattachant à la famille de Turenne, La Tour d’Auvergne fit ainsi savoir publiquement qu’il était issu d’une branche bâtarde83. Concomitamment, alors que des « amis » des assemblées voulurent pousser sa candidature au Directoire en prévision du remplacement annuel, il refusa la carrière politique qui lui était offerte84. Après Brumaire, il réitéra en déclinant l’invite du Sénat à rejoindre le nouveau Corps législatif85. La Tour d’Auvergne chercha même à organiser sa propre damnatio memoriae. Ainsi, il demanda à Lamarque, son ancien frère d’armes sur le front pyrénéen qui écrivait l’histoire de la campagne vécue en commun86, de ne surtout pas le nommer, lui assurant n’avoir « plus d’autre ambition que celle d’achever [s]a carrière dans l’oubli et dans la plus profonde obscurité87 ». Dans la librairie de son ami Lebourg, alors qu’un autre de ses camarades feuilletait le Service des officiers de tous grades, il s’empara de l’ouvrage et déchira rageusement les pages le concernant88. Enfin, La Tour d’Auvergne ne pouvant revenir en Bretagne où sévissait la chouannerie pour y trouver l’oubli, s’engagea une dernière fois avec le pressentiment de sa mort qu’il confia à plusieurs de ses amis au moment du départ.
29En refusant le charisme par un enfoncement supplémentaire dans la « souffrance purgatoire89 » de l’ascèse et en cherchant à se faire toujours plus petit, il renforçait en réalité l’éclat de ses vertus, atteignait la perfection et démultipliait l’admiration et le nombre de ses admirateurs : « Plus il s’éloignait des honneurs, et plus les honneurs semblaient le poursuivre90. » Ainsi, le libraire dont il mutila le livre relatant ses exploits conserva-t-il celui-ci comme une relique91. C’est ce que son ami Claude Le Coz, qui chercha à le convaincre d’accepter le titre de premier grenadier, et qui en tant qu’ecclésiastique savait que l’imitation du Christ par l’ascèse poussée à l’excès peut devenir hubris, lui expliqua : « Prenez-y garde […] ; rappelez-vous l’axiome, les deux extrêmes se touchent. La modestie poussée trop loin peut devenir un défaut, peut devenir de l’orgueil92. » À son corps défendant, par un effet exactement contraire à celui recherché, La Tour d’Auvergne se rendait donc toujours plus admirable et partant plus admiré. Concluant sur le charisme de l’ascèse anti-charismatique, Isabelle Kalinowski écrit :
« Le ressort le plus efficace de l’autorité charismatique se situe [pour Weber] dans l’élan critique qui pousse celle-ci à se dénoncer elle-même comme un modèle illégitime de pouvoir. La sincérité de la vocation qui appelle le charismatique à la fuite du monde n’a pas à être suspectée ; elle se trouve authentifiée par ceux qui deviennent ses adeptes et le vénèrent à proportion de son désintéressement. Loin d’être victimes d’une supercherie, ceux-ci sont au contraire à même de mesurer la distance qui le sépare des intérêts mondains93. »
30Liée au sacré et obéissant aux schèmes de ce dernier, l’ascèse produit une homologie avec l’univers religieux. Par sa dimension sacrificielle, elle suscite ce que Nathalie Heinich appelle une « mise en scandale94 » : le sacrifice de type christique de La Tour d’Auvergne qui, en faisant briller toujours plus sa vertu civique et sa vertu personnelle, incarnait les deux transcendances que sont la République et la patrie, et qui en regagnant les armées accepta de donner sa vie pour ces absolus, entraînait un sentiment de culpabilité. Le don de sa personne que La Tour d’Auvergne fit à la collectivité produisit en retour chez cette dernière une dette, laquelle s’exprima par l’admiration que symbolisent les larmes de Le Brigant et l’émotion de Carnot et de Bonaparte. L’admiration, qui est un « opérateur de singularité95 », en grandissant et en s’étendant distingua toujours davantage celui qui, paradoxalement, la fuyait, et confirma sa renommée. Mieux, c’est l’opération en cours qui non seulement le distingua mais l’institua en « modèle », c’est-à-dire, selon Max Scheler, en un singulier porteur de valeur duquel émane non pas le pouvoir mais l’autorité, vers lequel les « adeptes » vont non pas par l’obéissance mais par l’admiration, qui, outre l’émotion, expression affective de l’admiration, peut nourrir l’inspiration et conduire à l’imitation96.
31Pour l’instant, dans cette relation circulaire qu’est l’admiration, nous n’avons pour ainsi dire parlé que d’un acteur : La Tour d’Auvergne. Il convient donc maintenant de découvrir ceux qui, de son vivant, en ont fait un modèle et qui, après sa mort, vont promouvoir son héroïsation.
Notes de bas de page
1 Centlivres Pierre (dir.), op. cit.
2 Caffiero Marina, La fabrique d’un saint à l’époque des Lumières, Paris, Éditions EHESS, 2006, p. 20.
3 C’est le cas, par exemple, de Scheler Max, op. cit., ou bien encore de Heinich Nathalie pour qui une anthropologie de l’admiration a tout à gagner à mettre en parallèle le saint de l’histoire chrétienne, le génie de l’histoire culturelle et le héros de l’Antiquité ou de l’histoire politique : La gloire…, op. cit., p. 110.
4 Chappey Jean-Luc, Ordres et désordres biographiques. Dictionnaires, listes de noms, réputation des Lumières à Wikipédia, Seyssel, Champ Vallon, 2013, p. 206-214. Voir aussi Serman William et Bertaud Jean-Paul, Nouvelle histoire de la France militaire, 1789-1919, Paris, Fayard, 1998, p. 90.
5 « Services des officiers du quatre-vingtième régiment d’infanterie. Théophile-Malo La Tour-d’Auvergne-Corret de Kerbeaufret », dans Service des officiers de tous grades. Infanterie de la République française, 1793, vol. 2, p. 4-7.
6 Cf. infra.
7 Mémoires sur la dernière guerre entre la France et l’Espagne, dans les Pyrénées occidentales… par le cit. B***, Paris/Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1801, p. 67. L’auteur est Beaulac, qui fut médecin dans l’armée des Pyrénées occidentales et qui fréquenta donc la Tour d’Auvergne. Un autre témoin, qui combattit, lui, dans la légion des émigrés du marquis de Saint-Simon, raconte la même campagne du point de vue de l’ennemi ; il cite plusieurs fois La Tour d’Auvergne : Marcillac Louis de, Histoire de la guerre entre la France et l’Espagne, pendant les années de la révolution française 1793, 1794 et partie de 1795, Paris, Magimel, 1808. Sinon, on se référera à l’étude déjà très ancienne de Ducéré E., L’armée des Pyrénées Occidentales. Éclaircissements historiques sur les campagnes de 1793, 1794, 1795, Bayonne, Hourquet, 1881, ou, plus récente, à celle de Espinosa Gonzague, Maximien Lamarque : un général en politique (1770-1832), thèse, dir. Nathalie Petiteau, université d’Avignon, 2017, p. 140-161.
8 Dictionnaire de l’Académie française, édition de 1798.
9 Buhot de Kersers Louis, Correspondance de La Tour d’Auvergne (Corret), Bourges, Imprimerie Veuve Tardy-Pigelet et fils, 1908, passim.
10 Lettre de l’agent Darbault au citoyen Desforgues, ministre des affaires étrangères, le 7 novembre 1793, dans ibid., p. 247-248. À ce moment, et jusqu’au décret du Comité de salut public du 27 germinal an ii (16 avril 1794) y mettant fin, les armées étaient l’objet d’une sévère épuration des cadres dont furent d’abord victimes les officiers nobles, dans Serman William et Bertaud Jean-Paul, op. cit., p. 81-82.
11 Buhot de Kersers Louis, op. cit., passim.
12 Recueil des actions héroïques et civiques des républicains français. Présenté à la Convention nationale, au nom de son comité d’instruction publique ; par Léonard Bourdon, député par le département du Loiret. Imprimé par ordre de la Convention nationale, Paris, Imprimerie nationale, an ii. Les seuls guerriers du front des Pyrénées occidentales qu’on y trouve sont Liberté Barrau, femme grenadier au 2e bataillon du Tarn, et Frix Cabanes, grenadier au 3e bataillon du Gers. La mise en valeur de simples soldats et du collectif combattant est parfaitement conforme à l’esprit de ce recueil et à la conception de l’héroïsme de la Convention montagnarde. On pourra se référer à Biard Michel et Maingon Claire, La souffrance et la gloire. Le culte du martyre de la Révolution à Verdun, Paris, Vendémiaire, 2018, où il est largement sollicité.
13 Lilti Antoine, op. cit., p. 12.
14 Chauvin Marie-Pierre, « La sociologie des réputations. Une définition et cinq questions », Communications, 2013/2, no 93, p. 131-145, ici p. 133.
15 « [C]es personnages de l’ombre, qui ont eu des trajectoires en marge des conventions et qui sont, pour la plupart, des oubliés de l’histoire, souvent au destin tragique. […] Ces figures sont demeurées obscures, reconnues seulement par quelques-uns, et n’ont pas bénéficié d’une gloire propagée par les manuels de l’école élémentaire, par les livres d’histoire ou par les magazines populaires. […] Dans tous les cas, cette exceptionnalité, à la différence de celle des héros, pleinement reconnus, fait l’objet de discussions et d’appréciations contrastées […]. » : Bromberger Christian et Mahieddin Émir, « Penser l’exception », Ethnologie française, XLVI, 2016, no 3, p. 389-393, p. 389. Pour un exemple de singulier ressortissant à cette catégorie, voir Bromberger Christian, L’extraordinaire destin de Milda Bulle. Une pasionaria rouge, Grane, Créaphis, 2018.
16 Lettre de Claude Le Coz à Petiet, ministre de la Guerre, s. d., dans Buhot de Kersers Louis, op. cit., p. 263.
17 Thiesse Anne-Marie, La création…, op. cit.
18 Brunaux Jean-Louis, Les Celtes. Histoire d’un mythe (2014), Paris, Belin, 2017, p. 236. Pour la Bretagne, dont les intellectuels dès la fin du xvie siècle participèrent activement à la fabrication du mythe, voir Rio Joseph, Mythes fondateurs de la Bretagne. Aux origines de la celtomanie, Rennes, Éditions Ouest-France, Rennes, 2000.
19 Ibid., p. 225-247.
20 Venayre Sylvain, Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation, Paris, Seuil, 2013, p. 17-66. Voir aussi Pomian Krysztof, « Francs et Gaulois », dans Nora Pierre (dir.), op. cit., Les France. Conflits et partages, p. 41-105.
21 L’expression apparaît en 1812 sous la plume d’Éloi Johanneau, pourtant l’un des plus zélés représentants de ce courant, avant de faire son entrée dans les dictionnaires sous la monarchie de Juillet, selon Décimo Marc, « La celtomanie au xixe siècle », Bulletin de la Société de linguistique de Paris, t. XCIII, 1998/1, p. 1-40, ici p. 4. Tanguy Bernard la fait apparaître dès 1809 sous la plume ironique du Breton Baudoin de Maison-Blanche : « Des Celtomanes aux bretonnistes : les idées et les hommes », dans Balcou Jean et Le Gallo Yves (dir.), Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, Paris/Genève, Champion/Slatkine, 1987, vol. 2, p. 308.
22 Brunaux Jean-Louis, op. cit. p. 217-218.
23 Ibid., p. 237.
24 Cubières, qui le connut vers 1787 et le fréquenta durant deux ans, en trace un long portrait tout en nuances, même si Le Brigant doit d’abord l’indulgence de son portraitiste à l’amitié qui le liait à La Tour d’Auvergne, le sujet de son éloge, dans Cubières Michel de, Les regrets d’un Français de la mort de Latour d’Auvergne, premier grenadier de la république, précédés d’une notice historique sur sa vie et ses exploits ; ou Le modèle des guerriers, poëme adressé aux armées françaises, Paris, Hy, an viii, p. 19-22. Le personnage a retenu l’attention de Décimo Marc, qui le qualifie de « fou littéraire », dans Sciences et Pataphysique. 1. Savants reconnus, érudits aberrés, fous littéraires, hétéroclites et celtomanes en quête d’ancêtres hébreux, troyens, gaulois, francs, atlantes, animaux, végétaux, aryens, extraterrestres et autres ?, Dijon, Les Presses du réel, 2014, p. 5-40 sq.
25 Ibid., p. 34.
26 Rio Joseph, « Voltaire et la Celtomanie ou de la réfutation de “nos ancêtres les Gaulois” », dans Études sur la Bretagne et les Pays Celtiques, Brest, CRBC, 1994, p. 173-216.
27 Deux noms illustrent cette quête, celui de Brosses Charles de, auteur du Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques d’étymologie (1765), et celui de Court de Gébelin Antoine qui publia Histoire naturelle de la Parole en 9 vol. (1773-1782). Pour Grell Chantal, qui note l’opposition de l’intelligentsia parisienne à la celtomanie, cette dernière fut surtout affaire de provinciaux, dans Le Dix-huitième siècle et l’antiquité en France, 1680-1789, Oxford, Voltaire Foundation, 1995, vol. 1, p. 755-761.
28 Guiomar Jean-Yves, « La Révolution française et les origines celtiques de la France », Annales historiques de la Révolution française, no 287, 1992, p. 63-85, ici p. 63.
29 Chappey Jean-Luc, « Les sociétés savantes de l’époque consulaire », Annales historiques de la Révolution française, 1997, no 309, p. 451-472.
30 Chaline Jean-Pierre, Sociabilité et érudition. Les sociétés savantes en France, xixe-xxe siècle, Paris, Éditions du CTHS, 1998, p. 39-40.
31 Chappey Jean-Luc, La Société des observateurs de l’homme (1799-1804). Des anthropologues au temps de Bonaparte, Paris, Société des études robespierristes, 2002, p. 352 sq.
32 Thiesse Anne-Marie, La création…, op. cit., p. 50.
33 Regaldo Marc, « La Décade, une revue bretonne ? », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 83, 1976/4, p. 605-617.
34 Dont il livra un premier manuscrit au marquis de Ségur pour le persuader de son polyglottisme, dans Buhot de Kersers Louis, op. cit., p. 146-148.
35 Nouvelles recherches sur la langue, l’origine et les antiquités des Bretons, pour servir à l’histoire de ce peuple, par Mr L. T. D. C, Bayonne, imprimerie de P. Fauvet jeune, 1792.
36 Origines gauloises, celles des plus anciens peuples de l’Europe, puisées dans leur vraie source, ou recherches sur la langue, l’origine et les antiquités des Celto-Bretons de l’Armorique, pour servir à l’histoire ancienne et moderne de ce peuple, et à celle des Français, Paris, Quillau, an V.
37 Voir les lettres de réponse de Villebrune, La Révellière-Lépeaux et Carnot, dans Buhot de Kersers Louis, op. cit., p. 270-274.
38 Ainsi Legrand d’Aussy devant l’Institut, le 7 ventôse an Vii, cité par Sébillot Paul, Le folk-lore de France. 4. Le Peuple et l’Histoire (1907), Paris, Éditions G.-P. Maisonneuve et Larose, 1968, p. 80.
39 C’est l’édition de 1801 que nous avons utilisée : La Tour d’Auvergne-Corret Théophile-Malo, Origines gauloises, celles des plus anciens peuples de l’Europe, puisées dans leur vraie source, ou recherches sur la langue, l’origine et les antiquités des Celto-Bretons de l’Armorique, pour servir à l’histoire ancienne et moderne de ce peuple, et à celle des Français, Hambourg, P. F. Fauche, 1801.
40 Qualifiée d’« étymologico-maniaque » par Rio Joseph, dans « Entre Orient et Occident : le mythe des origines dans les textes bretons », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 115-2, 2008, p. 21-36, ici p. 29.
41 Balcou Jean, « La Tour d’Auvergne, théoricien breton du mythe gaulois » dans Viallaneix Paul et Ehrard Jean (dir.), Nos ancêtres les Gaulois. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand, Clermond-Ferrand, faculté des lettres et sciences humaines, 1982, p. 107-113 ; id., « Le celtisme de La Tour d’Auvergne », Association bretonne, 2001, t. cx, p. 303-312 ; id., « préface », dans La Tour d’Auvergne, Origines gauloises. Recherches sur la langue et les antiquités des Celto-Bretons de l’Armorique (1801), Paris/Genève/Gex, Slatkine Reprints, 1980, p. i-xi.
42 Thiesse Anne-Marie, La création…, op. cit., p. 50.
43 Ibid., p. 54. Sur la fabrication circulaire en Europe du romantisme national à partir du moment Ossian, voir aussi Thiesse Anne-Marie, La fabrique de l’écrivain national…, op. cit.
44 Mangourit Michel Ange, « Notice sur Latour-d’Auvergne. Discours lu à la séance publique de la société philotechnique, le 20 brumaire, an 9 », dans La Tour d’Auvergne-Corret Théophile-Malo, Origines gauloises, celles des plus anciens peuples de l’Europe…, op. cit., p. 8-9.
45 Bonnet Jean-Claude, op. cit.
46 Scheler Max, op. cit., p. 122.
47 Ibid., p. 123.
48 Mazurel Hervé, Vertiges de la guerre. Byron, les philhellènes et le mirage grec, Paris, Les Belles Lettres, 2013, p. 221-222. Ce parallèle, justifié par l’importance des artistes parmi les philhellènes, se nourrit de Bourdieu Pierre, « Un acte désintéressé est-il possible ? », dans Raisons pratiques, op. cit., p. 149-167.
49 Dhombres Nicole et Jean, Naissance d’un nouveau pouvoir : sciences et savants en France (1793-1824), Paris, Payot, 1989, p. 151. Schlanger Judith note le flou de la catégorie dans laquelle on range alors aussi bien l’académicien que le maître d’école à l’orthographe incertaine, dans La vocation, Paris, Seuil, 1997, p. 92-93.
50 Dhombres Nicole et Jean, op. cit., p. 151-152.
51 Ibid., passim ; Chappey Jean-Luc, La société…, op. cit.
52 Chappey Jean-Luc, Ordres…, op. cit., p. 228-230 et p. 243-244 ; La Société…, op. cit., p. 53-54.
53 Gainot Bernard, « Persistance d’une culture de l’héroïsme républicain sous le Directoire : le Recueil des actions héroïques ou le livre du soldat français, du général Championnet (1798-1799) », dans Bianchi Serge (dir.), op. cit., p. 179-194, ici p. 182.
54 Ozouf Mona, « L’invention de l’ethnographie française : le questionnaire de l’Académie celtique », Annales. Écononies, Sociétés, Civilisations, 1981/2, p. 210-230, ici p. 210.
55 Grell Chantal, op. cit., p. 3-44 ; Mossé Claude, L’Antiquité dans la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1989, p. 61-63. Pour le modèle grec, moins étudié dans les collèges d’Ancien Régime, et moins invoqué sous la Révolution que le modèle romain, voir Vidal-Naquet Pierre, « La place de la Grèce dans l’imaginaire des hommes de la Révolution », dans La démocratie grecque vue d’ailleurs, Paris, Flammarion, 1990, p. 211-235.
56 Mossé Claude, op. cit., p. 133-140.
57 Tout ce développement provient de Linton Marisa, « Les racines de la vertu politique et ses significations au xviiie siècle », dans Biard Michel et al. (dir.), Vertu et politique. Les pratiques des législateurs (1789-2014), Rennes, PUR/Société des études robespierristes, 2015, p. 39-50.
58 L’amitié, expression de la vertu naturelle, connaît « l’âge d’or de son histoire au xviiie siècle qui la reforge, la redéfinit, la recommence/recommente, jusqu’à en faire l’emblème de tout lien social idéal », dans De Baecque Antoine, Histoires d’amitiés, Paris, Payot & Rivages, 2014, p. 19.
59 David Pierre, « Sur Latour d’Auvergne », Le Moniteur, 19 messidor an VIII (8 juillet 1800).
60 Mossé Claude, op. cit., p. 73.
61 Hartog François, « Plutarque entre les Anciens et les Modernes », dans Plutarque, Vies parallèles, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 7-49, ici p. 31.
62 Puymège Gérard de, Chauvin, le soldat-laboureur. Contribution à l’étude des nationalismes, Paris, Gallimard, 1993, p. 92-93. L’archétype de Cincinnatus fut aussi associé au mythe du grand homme sauveur de la patrie jusqu’au xxe siècle, voir Girardet Raoul, Mythes et mythologies politiques (1986), Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 1990, p. 73-74.
63 Sur Washington dans la France révolutionnaire et durant le Consulat où Bonaparte chercha à capter à son profit son image, voir Baczko Bronislaw, op. cit., p. 594-618. Voir aussi Lilti Antoine, op. cit., p. 266.
64 Lentz Thierry, Le grand Consulat, 1799-1804, Paris, Fayard, 1999, p. 391-394.
65 Carnot à La Tour d’Auvergne, le 7 floréal an VIII (27 avril 1800), dans Buhot de Kersers Louis, op. cit., p. 235-236.
66 Bertaud Jean-Paul, « La virilité militaire », dans Corbin Alain (dir.), Histoire de la virilité…, op. cit., p. 161-206, ici p. 168-184. Sur l’honneur, les décorations afférentes et l’émulation comme technique de gouvernement des hommes, voir Ihl Olivier, Le Mérite…, op. cit. Ce tournant et le malaise qu’il suscite chez La Tour d’Auvergne ressortent particulièrement bien dans cette lettre à son ami Benard, datée du 12 floréal an VIII (2 mai 1800) : « Supérieur aux craintes comme aux espérances, tout me fait un devoir de m’excuser d’accepter un titre qui à mes ieux, ne paraît applicable à aucun soldat français ; et surtout à un soldat attaché à un corps où l’on ne connut jamais ni premier ni dernier. Je suis trop jaloux de conserver des droits à l’estime des valeureux grenadiers, et à leur amitié pour consentir à aliéner de moi leur cœur, en blessant leur délicatesse » : Archives nationales 29 AP/11, Fonds Roederer.
67 Lilti Antoine, op. cit., p. 267.
68 Antoine Lilti en donne la définition suivante : « L’individu célèbre n’est pas seulement connu de sa famille, de ses collègues, de ses voisins, de ses pairs ou de ses clients, mais d’un vaste ensemble de gens avec lesquels il n’a aucun contact direct, qui ne l’ont jamais rencontré et ne le rencontreront jamais, mais qui sont fréquemment confrontés à sa figure publique, c’est-à-dire à l’ensemble des images et des discours associés à son nom. Autrement dit, une personne célèbre est connue par des gens qui n’ont aucune raison d’avoir un avis sur elle, qui ne sont pas directement intéressés à porter un jugement sur sa personnalité ou sur ses compétences. […] La personne célèbre n’a plus affaire, dans le cadre de sa célébrité, à des collègues, à des admirateurs, des clients, des voisins, mais à un public. », dans ibid., p. 13.
69 Heinich Nathalie, La gloire…, op. cit., p. 16.
70 Roa Bastos Francisco, « En finir avec le charisme ? », dans Bernadoux Vanessa et al. (dir.), op. cit., p. 217-235, ici p. 233.
71 Weber Max, La domination, op. cit.
72 Weber Max, Économie et société, op. cit.
73 Berenson Edward, « Le charisme… », art. cité ; Les héros de l’Empire…, op. cit. ; ou encore Monod Jean-Claude, Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme, Paris, Seuil, 2012.
74 Voir l’éditorial ouvrant le dossier « Anatomie du charisme », dans Sensibilités. Histoire, critique et sciences sociales, no 1, 2016, p. 5-9.
75 Azoulay Vincent, « Le charisme wébérien à l’épreuve du monde grec : plaidoyer pour un ajustement réciproque », dans Bernadoux Vanessa et al. (dir.), op. cit., p. 169-188, ici p. 169.
76 Weber Max, La domination, op. cit., p. 272.
77 Ibid., p. 273. Dans les représentations, le renoncement à la vie de famille et d’une façon générale au monde devient, à partir du grand ébranlement de la Révolution, et surtout à l’ère romantique, l’indicateur d’une vie entièrement vouée à la création, faisant de celle-ci une expérience potentiellement sacrificielle qui confine à la sainteté : Heinich Nathalie, L’élite…, op. cit., p. 107-113.
78 Dumont Louis, Homo hiérarchicus. Le système des castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1996, p. 234-237 et p. 234-350.
79 Weber Max, La domination, op. cit., p. 349 et sq.
80 Durkheim Émile, Les formes…, op. cit., p. 448-458. L’ascétisme, qui permet de séparer l’esprit de la chair, le transcendant de l’immanent, est l’une des voies vers la sainteté : Albert Jean-Pierre, Le sang et le Ciel. Les saintes mystiques dans le monde chrétien, Paris, Aubier, 1997, p. 54-57. Appliquée à la vie sociale et plus précisément à la formation scolaire, l’ascétisme est ce par quoi dans les écoles d’excellence les futurs membres de l’élite vont se couper de la masse et, en apprenant à se maîtriser, affirmer leur droit futur à dominer, voir Bourdieu Pierre, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éditions de Minuit, 1989, p. 151-156.
81 Kalinowski Isabelle, « Le triomphe du charisme sur ses détracteurs », dans Bernadoux Vanessa et al. (dir.), op. cit., p. 33-53, ici p. 48. Sur ce même thème, voir aussi Boltanski Luc et Thévenot Laurent, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, p. 115.
82 Le Moniteur, 19 messidor an VIII (8 juillet 1800).
83 Lettre de La Tour d’Auvergne au Moniteur, le 23 germinal an V (12 avril 1797), dans Buhot de Kersers Louis, op. cit., p. 288.
84 Lettres de La Tour d’Auvergne à des amis, sans date, et à son beau-frère, le 12 ventôse an V (2 mars 1797), dans ibid., p. 476 et p. 280-282. Cette partie de la lettre est confuse. Les élections du 1er germinal faites par les assemblées primaires avaient pour objectif le renouvellement d’un tiers des deux chambres législatives, le renouvellement d’un 1/5 du Directoire intervenant ultérieurement.
85 Lettre de La Tour d’Auvergne au Sénat, le 13 nivôse an Viii (5 janvier 1800), dans ibid., p. 316-317.
86 Ceci à la demande du Directoire. Voir Espinosa Gonzague, op. cit., p. 162-165.
87 Lettre de La Tour d’Auvergne à l’adjudant général Lamarque, le 9 nivôse an Viii (30 décembre 1799), dans Buhot de Kersers Louis, op. cit., p. 315-316.
88 Cubières Michel de, op. cit., p. 36.-37.
89 Bourreau Alain, La légende dorée. Le système narratif de Jacques de Voragine, Paris, Le Cerf, 1984, p. 134.
90 Cubières Michel de, op. cit., p. 15.
91 Ibid., p. 36-37.
92 Le Coz Claude, La Tour d’Auvergne-Corret, Premier Grenadier de France, Besançon, Couché, 1815, p. 29.
93 Kalinowski Isabelle, op. cit., p. 51-52, dans Vanessa Bernadoux et al. (dir.), op. cit.
94 Heinich Nathalie, La gloire…, op. cit., p. 141. Les lignes qui suivent doivent l’essentiel de leur raisonnement à cet auteur.
95 Ibid., p. 145.
96 Scheler Max, op. cit., voir la préface, l’introduction et le chap. i en particulier.
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