Le rythme de croissance

Qualité temporelle de l’existence et expérience esthétique chez John Dewey

Stéphane Bastien

p. 27-48


Texte intégral

« Le temps, ici, n’est pas une mesure. […] Être artiste, c’est ne pas compter, c’est croître comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l’été puisse ne pas venir. »
R. M. Rilke, Lettres à un jeune poète.

1Toute expérience possède une qualité temporelle qui, d’après John Dewey, façonne non seulement l’étoffe de l’expérience vécue de toute vie humaine, mais constitue ce qu’il nomme un trait générique de l’existence. Bien que Dewey ne se soit pas penché systématiquement sur la question de la temporalité – comme l’ont fait ses contemporains Bergson, Husserl ou encore Heidegger –, tout lecteur attentif de son œuvre constatera qu’elle traverse l’ensemble de ses préoccupations philosophiques, sous-tendant son analyse dénotative de l’existence et de la nature, de même que sa théorie de la connaissance et sa conception de l’individualité ou de l’identité personnelle. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que Dewey en fait l’une des pierres angulaires de sa vision de l’expérience esthétique et de l’art comme expérience. En somme, nous allons voir que le temps, dans l’optique deweyenne de l’expérience, est le principe organisateur et le facteur de croissance à l’œuvre au cœur du changement. Nous soutiendrons que l’expérience ne fait pas que se dérouler dans le temps : elle est un processus intrinsèquement temporel, une histoire se déployant selon un rythme marqué d’un jeu de flux et reflux, jalonné de tenants et aboutissants, dont le fruit n’est autre qu’une promesse d’accroissement de la qualité de l’expérience. Il apparaîtra alors que l’expérience possède un caractère éminemment dramatique et qu’elle ne peut être dissociée de la dimension temporelle qui lui donne forme et vie.

La notion d’expérience

2La production philosophique de Dewey couvre un vaste champ de problématiques, allant de l’éducation et de la pensée politique à l’épistémologie et l’éthique. En tant que penseur d’inspiration pragmatiste et naturaliste, il se fera pourfendeur des théories absolutistes et des dualismes persistants de la tradition intellectuelle occidentale1. Pourtant, loin de s’en tenir à un travail de critique et de déconstruction aboutissant au scepticisme ou au nihilisme, le projet philosophique de Dewey visait à favoriser la reconstruction2 et la mise en œuvre d’une conception pouvant servir la vie et l’épanouissement humains. C’est pourquoi il considérait l’art et l’expérience esthétique, aussi bien que les problèmes techniques de la logique et de la méthode scientifique, comme des sujets dignes de la plus grande attention du philosophe. Or peu importe le problème auquel s’attaquait l’intelligence perçante du philosophe américain, la question de la nature de l’expérience constitue sans conteste l’une des préoccupations centrales de son œuvre, voire à plusieurs égards, le fil conducteur de sa pensée3. De fait, sa méthode philosophique trouve son ancrage dans un effort constant et acharné visant à examiner l’expérience sous tous ses angles pour en décortiquer, clarifier, comprendre, reformuler et réhabiliter la signification dans son sens plein, riche et complexe. On peut même aller jusqu’à dire que sa philosophie générale, celle qui relie entre eux les divers problèmes sur lesquels il s’est penché tout au long de sa carrière, n’est autre qu’une métaphysique de l’expérience, si l’on entend par métaphysique l’examen rigoureux des « traits génériques de l’existence4 ». En outre, pour Dewey, l’erreur commune des écoles de pensées dualistes, idéalistes, empiristes et matérialistes, c’est d’avoir fait de la connaissance théorique (c’est-à-dire cognitive ou représentationnelle) le critère absolu de l’expérience (et, par là, de la réalité), alors qu’elle n’est, selon ses analyses, qu’une des formes possibles de l’expérience.

3Poursuivant une démarche amorcée par William James, Dewey inscrira sa conception initiale de l’expérience dans le prolongement d’un empirisme radical ou de ce qu’il nommait, pour sa part, « le postulat de l’empirisme immédiat », soutenant la thèse selon laquelle « les choses sont telles qu’elles sont expériencées5 ». D’après cette conception, il n’y a pas de différence entre l’expérience et la réalité concrète d’une chose ou d’un phénomène quelconque. Dans l’esprit de Dewey, cela ne signifiait aucunement que les phénomènes se réduisent uniquement à ce que nous en percevons ici et maintenant, ou qu’ils se bornent à la conception théorique que s’en fait un sujet connaissant. Simplement, les phénomènes ne sont pas dissociables des expériences rendues possibles par leur « contact » ou l’interaction entre l’organisme et l’environnement6. Ainsi, poursuit Dewey, « connaître n’est pas la seule et unique manière véritable d’expériencer » et « il est fallacieux d’affirmer que la Réalité est seulement et exclusivement ce qu’elle est ou serait pour un sujet de connaissance7 ». L’empirisme immédiat ou radical soutient donc qu’il existe plus d’une façon de faire l’expérience de la réalité et d’expériencer la diversité des phénomènes qui composent le réel. Que ce soit de manière esthétique, scientifique ou pour quelque raison pratique spécifique, « [en] chaque cas », précise Dewey, « le cœur du problème est de savoir quelle sorte d’expérience est dénotée ou indiquée8 ». Autrement dit, ce qui importe pragmatiquement, c’est moins de savoir si nous avons accès à une « Réalité » distincte ou en dehors de l’expérience que d’identifier le type d’expérience et de compte rendu (account) auxquels nous avons affaire. Nous sommes, pour ainsi dire, plongés dans le « flux immédiat de la vie » (suivant l’expression de James9) et les distinctions que nous pouvons établir entre esprit et matière, subjectif et objectif, l’intellectuel et le sensible, voire le réel et l’apparence, etc., sont des divisions ultérieures opérées à partir de ce qui est vécu ou du « développement temporel de l’expérience10 ». Bref, elles désignent des modes d’engagement dans le monde et répondent à des questions, des intérêts et des projets qui tirent leur origine et leur sens de l’intérieur, et non à côté ou au-delà du flot de l’expérience vécue.

4Ainsi comprise, l’expérience n’est pas primordialement de nature cognitive, bien que les choses qui la composent puissent devenir objet de connaissance, matière à réflexion et par là, participer à la texture de ce qui est immédiatement vécu. C’est dire que la connaissance abstraite ou l’effort de théorisation (philosophique, scientifique, logico-mathématique) n’épuise pas le sens ou la portée de l’expérience. En ce sens, l’expérience est d’abord et avant tout une affaire qualitative, elle implique un « quale concret » et « irréductible » constate Dewey11, c’est-à-dire la qualité immédiatement vécue, ressentie, éprouvée, qui forme le matériau de base sur lequel s’appuiera la réflexion rationnelle ou théorique ultérieure, voire, à une étape plus avancée, le point d’appui d’une série d’expérimentations (scientifiques). Ce constat de base forme l’un des fils conducteurs de la pensée deweyenne, comme en témoigne ce passage de son œuvre de maturité L’art comme expérience : « Toute expérience directe est qualitative, et les qualités sont ce qui donne un prix immédiat à l’expérience de la vie12. » En cela, il faut noter que la qualité de l’expérience n’étant pas a priori de nature cognitive ou réflexive, elle n’est alors ni vraie ni fausse en elle-même. Mais ce serait une erreur de concevoir la qualité immédiate de l’expérience comme n’étant qu’une simple donnée brute, sans contenu propre. Elle est, pour le dire autrement, l’ainsité vivante de l’expérience, le cela immédiatement vécu et éprouvé sur lequel nous pouvons formuler des jugements (qui pourront ensuite s’avérer vrais ou faux, bons ou mauvais, etc.). Des perceptions rudimentaires et sensations complexes aux sentiments nuancés comme, par exemple, le jeu d’ombre et de lumière d’un soleil d’octobre qui transperce les nuages grisâtres, le goût corsé d’un café, le mélange d’émotions à la fois sereines et exaltantes d’une marche en forêt, une bonne bière entre amis, la contemplation d’une œuvre d’art, l’exécution d’une technique chez l’adepte d’un art martial, etc., voilà ce que Dewey entend, d’abord et avant tout, par expérience et qu’il faut presque toujours convertir en verbe expériencer pour en saisir le caractère mouvant, dynamique, temporel.

5Précisons encore que dans l’optique deweyenne, l’expérience, en plus d’être qualitative est également relationnelle. C’est dire qu’elle n’est jamais purement et uniquement subjective, puisqu’elle implique toujours une interaction (ou transaction) entre un organisme et son environnement : « [L’] expérience concerne l’interaction de l’organisme avec son environnement, lequel est tout à la fois humain et physique, et inclut les matériaux [du langage], de la tradition et des institutions aussi bien que le cadre de vie local13. » L’environnement dans lequel se trouve plongé l’organisme humain n’a toutefois rien d’un décor passif auquel il doit se conformer, suivant un modèle trop linéaire et simplifié de la théorie évolutionniste de l’adaptation au milieu naturel. S’il est question d’adaptation, c’est d’abord parce que l’organisme et l’environnement sont engagés l’un envers l’autre et dépendent l’un de l’autre, formant une totalité organisme-environnement, un tout qui englobe, dans le cas de l’être humain, les aspirations intellectuelles et morales de même que les fonctions biologiques et les besoins physiologiques. De ce point de vue, la qualité ou les qualités qui constituent l’étoffe de l’expérience n’existent « ni dans l’organisme, ni dans l’environnement » en tant que tel, mais se trouvent dans les « relations » caractérisées par « des interactions auxquelles des choses non organiques et des organismes prennent part en même temps14 ». Ainsi, dire que l’expérience est qualitative, cela ne revient aucunement à épouser un réalisme naïf qui consisterait à chercher les qualités sensibles du côté des choses indépendamment d’un organisme capable de percevoir, de sentir ou même d’agir ; mais ce n’est pas, non plus, encenser un subjectivisme étroit qui les assimilerait à un sujet pensant ou un organisme sentant indépendamment de l’interaction dans/avec un environnement. Il existe sans aucun doute plusieurs aspects de l’expérience qui sont subjectifs (vécus en première personne), mais il y en a bien d’autres qui sont susceptibles d’une analyse objective (vécue en troisième personne). Pragmatiquement, la qualité expérientielle ou vécue de l’une ou l’autre de ces perspectives demeure, à la base, foncièrement relationnelle.

6C’est dans un même ordre d’idées que Dewey tentera de rapprocher, voire de concilier l’expérience et la nature. Nous ne pouvons, ici, exposer les détails de sa reconstruction philosophique du rapport entre ces deux notions, car cela nous obligerait à entrer dans des considérations épistémologiques et une critique des métaphysiques traditionnelles auxquelles Dewey a consacré plusieurs pages de son œuvre. Toutefois, nous pouvons résumer sa pensée en soulignant que l’expérience n’est pas, pour lui, quelque chose qui viendrait se superposer à la nature, mais un processus qui « plonge ses racines loin dans la nature ». Elle est « occurrence » (au sens de rencontre) de/dans la nature : « [L’] expérience est tout autant une expérience de la nature qu’une expérience dans la nature15. » C’est dire que dans l’esprit de Dewey, les notions d’expérience et de nature, bien qu’elles ne soient pas forcément identiques, sont néanmoins inséparables, car ce sont les choses de/dans la nature dont on fait l’expérience. Plus encore, toute interaction est un événement naturel. Bien entendu, c’est en tant qu’animal culturel (par le langage, les traditions, les institutions, les arts, etc.), et non exclusivement comme animal biologiquement déterminé que l’être humain façonne son environnement pour en faire un monde habitable : « La “culture” inclut le matériel et l’idéal envisagés [dans] leurs interactions réciproques16 », c’est-à-dire l’ensemble des activités humaines symboliques en relation avec la nature. La culture est à cet égard le lieu de manifestation des valeurs sous forme d’idéaux et de normes susceptibles de guider notre action dans le monde. C’est par l’entremise de la culture que nous transformons notre environnement afin de favoriser une qualité de vie véritablement humaine. En ce sens, chez Dewey, l’idée de nature n’exclut pas celle de culture, tout comme l’idée de culture n’exclut pas un rapport à la nature. Sans considération pour les conditions naturelles d’existence, aucune culture ne pourrait être érigée et se développer. En somme, nous pouvons dire que l’expérience (du moins celle d’un être humain) n’est autre que la nature culturellement habitée, vécue et transigée17.

7Comme on peut le constater, l’expérience, chez Dewey, est un terme inclusif et compréhensif. Elle n’est pourtant pas une « chose » parmi les choses, un objet que nous pourrions placer devant nous et scruter ou ausculter comme on le ferait avec les objets dont on fait l’expérience. Néanmoins, elle n’a rien d’un arrière-monde suprasensible, car elle est le monde vécu (comme disent les phénoménologues), qualitatif et relationnel, qui est d’ores et déjà toujours , et en cela toujours présupposé dans toute tentative de description ou dénotation. Or si elle est qualitative et relationnelle, nous avons également noté que l’expérience est aussi temporelle. Toute occurrence ou forme d’existence, d’après Dewey, possède une qualité temporelle (temporal quality), que celles-ci se trouvent dans la conscience ou en dehors d’elle18. Nos interactions avec les multiples événements de la vaste nature dans laquelle nous sommes plongés, de même que nos moindres entretiens avec nous-mêmes et notre commerce quotidien avec nos semblables, reposent sur cette qualité temporelle de l’existence. C’est dire que « [t]oute existence est un événement [temporel]19 » et par conséquent, rien n’est entièrement stable et éternel. Mais si aux yeux de Dewey cette vérité existentielle n’a pas à faire l’objet d’un excès de zèle ontologique qui nous inciterait à chercher, par des moyens purement dialectiques, à échapper à l’écoulement perpétuel du temps au profit d’un monde intelligible (stable), elle ne doit pas non plus, au nom d’un désespoir tranquille ou d’un nihilisme défaitiste, aboutir à la dévalorisation de la vie et à l’abandon de nos grands idéaux, sous prétexte de la précarité ultime de toutes choses20. Bien au contraire, une approche pragmatique doit s’efforcer d’en dégager les implications tant pour l’action que pour la pensée.

La qualité temporelle de l’existence

8D’après Dewey, toute expérience est intrinsèquement temporelle, au même titre qu’elle est qualitative et relationnelle. Non seulement parce qu’elle est soumise à une logique du changement et de la transformation, mais parce que sa réalisation en tant qu’expérience en dépend : elle est le fruit d’un processus qui se produit, se déploie et se déroule dans et à travers le temps. En fait, comme nous l’avons mentionné d’entrée de jeu, si l’œuvre de Dewey regorge de références à ce qu’il nomme la qualité temporelle de l’existence21, il n’a pourtant pas consacré d’ouvrage précis à cette question. Ce n’est qu’à l’occasion de son court essai Time and Individuality, rédigé en 1938, qu’il cherchera à rendre explicite sa conception de la temporalité et de ce qu’il nomme dans ce texte : « principle of a developing career22 ». Aux yeux de Dewey, ce qui distingue l’individualité authentique (genuine individuality) du simple fait d’être un objet individuel – c’est-à-dire circonscrit et localisé quelque part dans l’espace –, c’est que chez un être doué d’individualité authentique, la qualité temporelle de l’expérience joue un rôle constructif et différenciateur23. En résumé, l’individualité authentique implique l’incertitude, l’indétermination et la contingence, mais également la possibilité d’une existence qualitativement différenciée, la capacité de se réaliser en tant que soi unique, doué d’une certaine originalité qualitative (et non seulement d’une unité numérique). Du même coup, cela confère à la quête d’individualité ou d’identité personnelle une dimension profondément dramatique, car la temporalité qui la traverse continuellement peut tout aussi bien sonner le glas de la perte de soi, qu’agir comme véhicule de réalisation de soi.

9Avant de s’aventurer plus loin dans la conception deweyenne de la temporalité, il importe d’expliquer en quoi celle-ci se distingue de la conception traditionnelle (occidentale) du temps. Sans reprendre en détail les multiples références critiques à l’histoire de la pensée (des Anciens jusqu’aux Modernes) que nous retrouvons chez Dewey, il convient de mettre l’accent sur la façon dont il a cherché à contourner tout à la fois les apories de la vision téléologique de la nature et celles de la vision mécaniste. En un mot, pour Dewey, l’une et l’autre de ces visions reposent sur une négation du rôle effectif et créateur de la temporalité dans l’expérience, de même que dans la nature.

10De fait, jugé comme un degré inférieur de réalité et une source d’incomplétude, voire d’imperfection dans la philosophie gréco-latine, mais aussi dans la philosophie encore « classique » des premiers penseurs de la modernité, le temps deviendra graduellement (à partir du xviiie siècle et tout au long du xixe siècle) associé à un processus évolutif tendant vers un « Progrès » assuré, sinon dans la nature dans son ensemble, du moins en ce qui concerne l’humanité et les sociétés guidées par la raison. Plus encore, selon la vision téléologique, l’idée du progrès était en quelque sorte préfigurée dans la structure fondamentale des choses et les événements évoluaient automatiquement vers le règne de la raison24. Or pour Dewey, il ne s’agira aucunement de renoncer à l’idée d’évolution, ni même à celle du progrès comme idéal social, mais de critiquer la croyance selon laquelle l’évolution serait en quelque sorte orientée vers une finalité préétablie de toute éternité. Sans compter les problèmes métaphysico-théologiques ou même socio-politiques que peuvent soulever une telle vision du monde – à savoir, par exemple, l’idée d’une destination prédéterminée à laquelle les sociétés devraient se soumettre pour être admises au rang de civilisation –, Dewey lui reprochera d’annexer la temporalité ou encore l’histoire à une structure atemporelle constituant la finalité préordonnée vers laquelle toute chose tend ou devrait tendre naturellement. En dernier lieu, pour la vision téléologique, la temporalité se trouve reléguée à un rang secondaire par rapport à la « réalité atemporelle » et, en cela, privée d’un rôle positif en tant que processus ou trait générique de l’existence. C’est pour une raison semblable que le philosophe critiquera les conceptions mécanistes de la nature et de l’expérience humaine.

11Entendons par conception mécaniste la posture théorique qui consiste à rejeter l’idée de « cause finale » pour ne retenir que celle de « cause efficiente », d’une part, et la vision du monde qui conçoit les phénomènes naturels, mais aussi sociaux, sur le mode du réglage de la machine, d’autre part. Assurément, Dewey ne contestait pas l’existence d’aspects mécaniques causaux aux phénomènes de la nature. Nous savons qu’une des raisons de l’immense succès de la science moderne, dès ses origines, réside dans le fait qu’elle mettra à l’avant-plan, comme critère épistémologique de « contrôle et de prédiction » des phénomènes naturels, l’idéal d’une explication causaliste non téléologique. Pourtant, comme le soulignait Dewey, croyant avoir dépassé le mode de pensée idéaliste de la téléologie traditionnelle, la vision mécaniste (de même que la métaphysique matérialiste qui s’en réclame le plus souvent) ne fera qu’hypostasier la valeur méthodologique du schéma causaliste en l’attribuant à l’ensemble des phénomènes et en idéalisant son efficacité25. Ce faisant, elle évacuera simultanément toute référence à la qualité immédiate de l’expérience et aux qualités sensibles qui forment les « tenants et aboutissants » de l’étoffe vibrante du monde de la vie. De même, la qualité temporelle sera alors convertie en une succession de déplacements homogènes, la réduisant ainsi à une dimension spatiale. Dès lors, pour Dewey, la vision mécaniste commet essentiellement la même erreur que la conception téléologique. Car dans un monde mécaniquement déterminé, il n’y a pas de place pour la temporalité réelle, et encore moins pour la nouveauté et l’individualité authentique. Dans une telle perspective, le temps se trouve réduit à un simple déplacement (quantitatif) dans l’espace ou encore à un réarrangement des (mêmes) éléments, ne laissant apparaître aucune qualité originale ou nouvelle possibilité d’existence. Subséquemment, la temporalité véritable, celle qui met en jeu le changement et par conséquent l’incertitude ou l’indétermination, de même que des périodes de transformation et des moments de création, est alors traitée (au mieux) comme illusion pratique, mais sans qualité effective, et donc rarement en tant que réalité expérientielle qui affecte et traverse notre sentiment d’existence.

12Ainsi, tant à l’encontre de la vision téléologique que de la vision mécaniste, mais sans pour autant récuser la pertinence théorique et pragmatique des notions de finalité et de causalité, Dewey annexera sa conception de la temporalité à celles de James, Bergson ou encore Whitehead. Avec ces penseurs, Dewey cherchera, d’une part, à surmonter la croyance en un univers statique et éternel, donné en « bloc » (block universe), où tout est déjà posé d’avance, pour lui substituer la thèse d’un univers en devenir. En outre, il développera l’idée de la distinction entre le « temps qualitatif » de l’expérience vécue (la durée bergsonienne) et le « temps quantitatif » spatialisé et abstrait des horloges et de la physique mécanique26. Par contraste avec le temps quantitatif, le temps vécu ou qualitatif est celui du changement réel (et non simplement d’un déplacement ou d’un réarrangement dans l’espace), c’est-à-dire de la possibilité de la nouveauté dans le monde. Dans un passage de L’art comme expérience qui n’est pas sans rappeler certaines pages de Bergson, Dewey remarque : « Le fait de devoir attendre longtemps que se produise un événement important n’a pas du tout la même durée que la mesure qui en est donnée par les mouvements des aiguilles d’une horloge. C’est quelque chose de qualitatif27. » Dès lors, tandis que le temps quantitatif postule un ordre séquentiel homogène et discontinu où les instants successifs font que chacun est en quelque sorte identique aux précédents, le temps qualitatif (vécu) désigne pour sa part une durée hétérogène, mais continue, où chaque moment, chaque qualité (perçue ou pensée) s’écoule dans le moment suivant, conservant (en partie) ce qui a précédé, puis ouvrant la voie à l’émergence de qualités nouvelles dans le monde.

13À vrai dire, Dewey ne polarise que très rarement la différence entre les notions de temps et d’espace, préférant même parfois utiliser les expressions « espace-temps » et « spatio-temporel » pour désigner le contexte ou la situation globale expériencée. Cependant, son orientation générale semble demeurer fidèle à la leçon bergsonienne nous sommant de résister à cette tendance académique qui consiste à réduire l’expérience vécue qualitative à l’analyse quantitative conceptuelle. Mais cela est en grande partie dû à l’importance qu’il a toujours accordée à la qualité de l’expérience, de même qu’à l’idée de « relations qualitatives28 » (et non uniquement aux rapports quantitatifs) qui relient l’organisme à son milieu, ou l’individu à son monde ainsi qu’aux objets qui occupent l’espace. Pour Dewey, de même qu’il existe une temporalité qualitative, il existe une spatialité qualitative, un espace vécu, formant un « espace de vie » indissociable de la qualité temporelle. L’expérience est en ce sens un continuum espace-temps relationnel, mais c’est un continuum qualitatif et non uniquement quantitatif comme l’est le cadre spatio-temporel de la physique : « [L’] espace et le temps dont on fait l’expérience [sont] de nature qualitative [et] se diversifient infiniment en une multitude de qualités29. » Par qualitative et qualités, comme nous l’avons précédemment souligné, il faut entendre ce qui est immédiatement expériencé, senti ou éprouvé. C’est pourquoi Dewey remarque encore : « Dans l’expérience, l’espace et le temps sont aussi occupation, sentiment – et non pas seulement ce qui n’est qu’extérieurement rempli. La spatialité est masse et volume, comme la temporalité est persistance, et non pas seulement abstraite durée. […] Ce qui existe, ce sont des choses qui agissent et qui changent, et le temps est une qualité constante de leur comportement30. » Pour Dewey, l’espace-temps (qualitatif) n’est pas seulement une condition de possibilité abstraite de l’expérience au sens d’un réceptacle vide tri ou quadridimensionnel dans lequel se produisent les événements (comme si ceux-ci en étaient séparés et sans relation véritable aux phénomènes), mais une condition vitale en tant que partie intégrante, ou trait générique, du tissu vivant de l’expérience vécue. Qui plus est, nous ne faisons pas que nous mouvoir ou nous déplacer dans l’espace et le temps, nous y œuvrons et rêvons, travaillons et jouons, créons et composons.

14Partant, nous saisissons mieux les liens que tisse Dewey entre la question de la temporalité et celle de l’individualité. Car pour un être humain, l’expérience ou les expériences qui contribueront à forger son sens d’identité mettent en jeu un développement temporel qui pose (ou impose) une irréversibilité du passé et du futur, de même qu’une organisation des événements vécus en un tout cohérent que nous appelons soi. Autrement dit, l’individu humain (the human individual) ne fait pas que vivre des expériences qu’il peut ensuite raconter sous forme d’histoires ou d’anecdotes ; il est lui-même une histoire, une carrière précise Dewey, ou pour le dire à la manière de Ricœur ou de MacIntyre, il est (son) récit : la qualité temporelle est ainsi l’essence de l’individu humain31. Comme nous l’avons suggéré, sur le plan de l’expérience humaine, le temps est intimement lié à la possibilité d’être soi, un individu ayant une mémoire personnelle et un vécu unique, précisément parce que la vie d’un tel être n’est pas qu’une séquence discontinue de moments ponctués, mais parce qu’elle possède une continuité temporelle narrative. En outre, plus d’un penseur existentiel aura constaté que chez l’animal humain, le souci (du récit) de soi comporte un enjeu psychologique fondamental. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler à quel point toute rupture involontaire de notre histoire de vie (lors d’un épisode d’amnésie ou d’un bref moment d’oubli de nos repères spatiotemporels, par exemple) engendre en nous une inquiétude angoissante qui ébranle notre sentiment d’intégrité personnelle.

15Ajoutons, au passage, qu’à la lumière de l’évolution des idées en cours à son époque en astrophysique et en physique quantique, Dewey jugera que sa thèse de la qualité temporelle pouvait s’appliquer tout aussi bien aux réalités physiques qu’aux enjeux humains : tout « ce qui est décrit » dans l’expérience, souligne le penseur américain, « existe au cœur d’un processus temporel auquel la “narration” s’applique32 ». Il ne souhaitait donc pas exagérer la distance entre ces deux formes de temporalité que sont le « temps humain » (historique, narratif) et le « temps naturel » (ou cosmique). Ici, comme ailleurs, il semble demeurer fidèle à sa tendance anti-dualiste et à sa thèse continuiste en ce que la qualité temporelle ou la carrière historique (historical career) demeure, pour lui, une caractéristique fondamentale de tout ce qui existe et peut exister. De la moindre particule élémentaire à la galaxie la plus lointaine, en passant par le monde des organismes vivants, nous savons désormais que rien n’échappe au grand devenir de toute chose et que toute chose a son histoire33. Comme les hommes, nous raconte aujourd’hui l’astrophysicien Hubert Reeves, les étoiles et les atomes naissent et meurent, entrent en interactions avec d’autres entités physiques, s’alliant à elles et participant ainsi à l’émergence de nouvelles qualités dans la nature34. Ce qui ne veut pas forcément dire, à l’inverse, que la temporalité humaine soit réductible à la temporalité qui se joue dans les espaces-temps intersidéraux ou subatomiques. Elle n’en demeure pas moins profondément tributaire de ces phénomènes, à sa manière.

16L’approche deweyenne du problème de l’individualité humaine est à la base relationnelle, suivant le constat selon lequel tout individu existe en relation ou interaction avec/dans un environnement. Il faut donc comprendre l’identité individuelle comme une « potentialité » qui ne se réalise qu’en interaction avec les conditions environnantes, dont les conditions socioculturelles : « C’est au cours de ces transactions », c’est-à-dire d’un processus interactif temporel, que se forme notre « soi », notre sens d’identité propre35. Dans cette optique, non seulement le temps joue-t-il un rôle actif dans la vie humaine, mais la précarité, l’instabilité, l’incertitude, voire l’inquiétude et le doute que porte en elle la temporalité qualitative vécue sont des facteurs d’existence tout aussi cruciaux pour l’expérience que peuvent l’être la stabilité, la persistance, la régularité et la complétude : « La vie de l’homme se déroule dans un monde aléatoire ; son existence […] ne va pas sans risque36. » Plus d’un poète a (dé) chanté la futilité de la vie devant le temps qui passe. Mais du même coup, poursuit Dewey, « [si] la nature précaire de l’existence constitue bien la source de toute inquiétude, elle est aussi une condition indispensable d’idéalités37 ». Comme nous allons le montrer, les idéalités (entendons, les idéaux susceptibles d’orienter notre vie et nos choix d’existence) sont des productions de l’imagination et de l’art. Dans cette mesure, l’individualité ou l’identité personnelle sont en vérité un devenir soi réclamant constamment l’acquisition d’idéalités, notamment l’idéal d’unification du soi ou d’une cohérence narrative de la personne38.

17Mais affirmer la capacité humaine à se doter d’idéalités et évoquer la réalisation d’un sens d’unité de soi, n’est-ce pas dire que la nature contient dans ses tréfonds une promesse de progrès ou d’amélioration, que le temps qui passe n’est pas que perte et dissémination, mais aussi gain et intégration ? De fait, si Dewey se montre réfractaire à l’idée d’un « Progrès » fixé d’avance de toute éternité, il reconnaît que notre existence n’est pas qu’un flot irrationnel, et il refuse de ne voir en la vie qu’une « fable pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien » (Shakespeare). Par la rétention de ce qui est advenu (passé) et l’ouverture à ce qui pourrait survenir (futur), l’expérience se construit, elle croît et accroît le champ des possibles. Nous l’avons compris, l’erreur commune des conceptions mécanistes et téléologiques de la nature repose sur une négation du rôle effectif du temps comme travail de différenciation, d’organisation, de croissance. Pour Dewey, la « réalité est le processus de croissance lui-même39 ». Bien sûr, il ne faut pas confiner, ici, la signification du mot croissance au sens banal d’une vocation purement économique (quantitativiste) ou même d’une addition et superposition d’objets. Chez Dewey, la notion de croissance (growth) a une portée éthico-esthétique : elle désigne un enrichissement de l’expérience, un approfondissement du sens de l’existence et une amélioration de la qualité globale de la vie humaine. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre le rôle positif de la temporalité : « Le temps, en tant que principe d’organisation à l’œuvre au cœur du changement, est croissance, et cette croissance signifie qu’une série de transformations diverses s’intègre à des intervalles de pause et de repos, ainsi qu’à des choses achevées qui deviennent le point de départ de nouveaux processus de développement40. » Notons à cet égard que l’une des acceptions les plus communément admises du mot expérience consiste à l’associer implicitement au développement d’aptitudes pratiques ou d’un savoir-faire, et donc tacitement à l’idée de croissance personnelle. Nous faisons appel à certains individus parce que ce sont des personnes d’expérience et pas seulement des individus possédant des connaissances académiques ou une expertise technique. Avoir de l’expérience est alors un signe d’accroissement de nos capacités d’agir et de penser ; à son meilleur, cela désigne l’acquisition d’une sagesse pratique.

18Par ailleurs, la prise de conscience proprement humaine de la temporalité (comme principe de croissance éthico-esthétique) inhérente à l’expérience s’exprime notamment à travers le jeu (interplay) entre l’actuel et le possible ou, si l’on préfère, le réel et le potentiel. Pour Dewey, c’est par le biais de l’imagination que le passé est reconstitué afin d’être présent à la conscience et que le futur, indéterminé et incertain, est envisagé comme ensemble de possibilités : « Les buts et les idéaux qui nous meuvent sont générés par l’imagination41 », constate le philosophe. En raison de la nécessité du changement, l’organisme humain est toujours tendu vers l’avenir (par définition non réalisé ou non actuel et dont les réalisations demeurent incertaines). C’est l’imagination qui transforme les possibilités en idéalités susceptibles de guider l’action ; l’imagination est le lieu de fécondation de nos idéaux de vie. Même la pensée analytique ne saurait s’en passer. De fait, qu’est-ce que penser, sinon opérer un « ajournement de l’action » nous libérant des contraintes du moment et ouvrant un « temps de réflexion » afin de procéder à une « répétition dramatique » de divers plans d’action42 ? En cela, l’instant présent n’est pas un simple point de jonction fuyant entre le passé et le futur, mais un carrefour qui sollicite incessamment l’imagination rétrospective et prospective. Car dès lors que nous nous remémorons une scène personnelle ou historique, la pensée imaginative est engagée dans un processus d’« enactment », une recréation d’actions passées et révolues. Et lorsque nous réfléchissons à ce qui pourrait se produire demain et rêvons d’un avenir meilleur ou spéculons sur le futur de l’humanité, nous procédons à une projection, en imagination, d’un ensemble de possibilités d’actions et de modes de vie possibles.

19Nous voyons par là que la pensée deweyenne est loin de cette image que nous entretenons communément de l’attitude pragmatique ou d’un naturalisme réductionniste qui ne privilégie que l’efficacité technique et l’aspect prosaïque de l’expérience. Tant par sa conception de la qualité de l’expérience que par son compte rendu de la temporalité inhérente à l’existence et de la place qu’il accorde à l’imagination comme lieu de fécondation d’idéalités, le naturalisme pragmatique de Dewey conçoit notre rapport au monde, à la nature ou au réel en général comme un processus dynamique, dramatique, mouvant et émouvant, bref sur un mode (non-réductionniste) que l’on pourrait aisément qualifier de poétique et d’esthétique. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre que dans sa pensée, l’expérience esthétique n’est pas conçue comme quelque chose de futile et d’inutile, juste bonne pour nos heures de divertissements serviles, mais qu’elle est en quelque sorte la clé, et l’on pourrait aller jusqu’à dire le cœur de l’expérience : « Car l’expérience esthétique est l’expérience dans sa totalité. [Elle] est une expérience libérée des forces qui entravent et embrouillent son développement en tant qu’expérience43. » L’expérience esthétique est l’expérience « en tant qu’expérience » ; elle n’est pas quelque chose qui s’ajouterait à l’expérience ordinaire, mais l’expérience (qualitative, relationnelle, temporelle) vécue dans sa plénitude. Nous saisissons alors pourquoi, au dire de Dewey, il faut se tourner vers l’expérience esthétique si nous souhaitons saisir le sens profond de l’expérience et peut-être même de la nature.

La temporalité de/dans l’expérience esthétique

20L’expérience esthétique embrasse chez Dewey un spectre très large d’activités et de paliers d’interactions. À certains égards, on peut même dire que le mot esthétique dénote tout simplement la qualité de l’expérience ou de la situation. Du moins, c’est ce que semble suggérer Dewey lorsqu’il écrit dans son traité de logique portant sur la théorie de l’enquête : « [La] signification de la qualité dans le sens où la qualité est dite pénétrer tous les éléments et toutes les relations qui sont ou peuvent être instituées dans le discours […] peut être mieux comprise encore en se référant à l’usage esthétique du mot44. » Ainsi comprise, la dimension esthétique ou qualitative de l’expérience n’est pas un aspect (parmi d’autres) de la situation, mais l’arrière-plan préconceptuel (ou antéprédicatif) immédiatement expériencé, c’est-à-dire vécu ou senti, à partir duquel nous identifions (intellectuellement) les divers aspects d’une situation. Cependant, si esthétique, expérience qualitative (ou qualité) et expérience vécue/sentie peuvent être considérées, à juste titre, comme des expressions souvent équivalentes dans l’optique deweyenne, qu’est-ce qui différencie, dès lors, l’expérience esthétique à proprement parler de l’expérience en général d’après cette philosophie ? La capacité de sentir ou de percevoir, voire d’éprouver une gamme complexe de sentiments est certes une condition nécessaire de l’expérience esthétique selon Dewey, mais ce n’est pas, pour autant, une condition suffisante de celle-ci.

21Bien qu’il n’y ait pas de réponse précise à cette interrogation (en vertu même de la nature indéterminée et fluide de l’expérience immédiate), l’une des clés de clarification que nous fournit Dewey consiste à faire la distinction entre les moments routiniers de l’expérience et ces moments où nous affirmons avoir une expérience (having an experience) ou vivre une expérience. S’il n’y a pas d’expérience entièrement sans qualité(s), il est vrai que le tohu-bohu des multiples préoccupations de la vie quotidienne n’offre pas toujours l’occasion de vivre des expériences que l’on pourrait qualifier de signifiantes et significatives. Par contraste, nous avons ou nous « vivons une expérience […] lorsque le matériau qui fait l’objet de l’expérience va jusqu’au bout de sa réalisation45 ». Vivre une expérience relève d’un accroissement de la qualité et du sens de la situation, de son organisation en un « tout » signifiant : ce repas entre amis, cette marche en montagne, la lecture de ce roman, etc., sont des occasions phares où le sentiment d’une certaine unité de l’expérience se trouve rehaussé et contracte par là une qualité esthétique. Partant, si ce ne sont pas toutes les expériences qui sont esthétiques, en revanche toute expérience esthétique constitue une expérience. C’est pourquoi, sans être séparée des occurrences de la vie ordinaire, l’expérience esthétique semble s’en démarquer, nous procurant un sentiment de profonde satisfaction : « Ce qui donne à une expérience son caractère esthétique, c’est la transformation de la résistance et de la tension, ainsi que des excitations qui sont en soi une incitation à la distraction, en un mouvement vers un terme inclusif et profondément satisfaisant46. » Dans la mesure où elle forme une expérience vécue intégrale, un tout intrinsèquement satisfaisant, une expérience peut être qualifiée d’esthétique à proprement parler. Parmi les multiples formes d’expériences que l’on qualifie d’esthétiques, il faut compter celles que nous procurent les paysages naturels ou les scènes de vie sociale, mais aussi, sans contredit, celles que nous vivons à travers les œuvres d’art (ou plutôt qu’elles nous font vivre) et les pratiques artistiques de tout genre.

22À cette distinction terminologique, nous pourrions en ajouter une autre, à savoir celle que fait Dewey entre « esthétique » et « artistique ». Ici, la distinction dénote la différence entre la phase de la « consommation » de l’expérience (disons la perspective du consommateur, du spectateur, etc.) et la phase de « création » (ou la perspective du producteur, du concepteur, etc.). Puisque la phase esthétique/consommatrice de l’expérience paraît davantage « réceptive », nous pourrions sentir le besoin de la séparer de la phase « active » artistique/créative orientée vers la production. Mais cette distinction, pour Dewey, ne doit pas être trop catégorique. Elle est pragmatiquement légitime dans la mesure où elle nous permet d’insister sur le travail de l’artiste créateur en contraste avec l’appréciation qu’en donne le consommateur spectateur, et vice et versa. Par contre, précise Dewey, « la relation qui existe entre phase d’action et phase de réception lors d’une expérience suggère que la distinction entre champ esthétique et champ artistique ne peut être accentuée au point de devenir une véritable coupure47 ». Une telle « coupure » se révèle frauduleuse lorsque nous oublions que l’artiste est aussi spectateur – non seulement dans la contemplation du produit finalisé, mais tout au long du processus de création – de même que le spectateur est, de surcroît, créateur par le travail de re-création (re-enactment), voire d’interprétation nécessaire à la pleine appréciation de l’œuvre. Subséquemment, pour « être véritablement artistique, une œuvre doit aussi être esthétique » et dans « une expérience artistique-esthétique48 », la relation entre les deux phases est si étroite et le dialogue entre elles si fécond qu’elle imprègne chaque partie ou moment de l’expérience, c’est-à-dire de la situation qualitative vécue.

23En accentuant l’idée que les dimensions esthétique et artistique sont des phases d’un processus expérientiel plus englobant qu’est l’expérience esthétique, Dewey ne fait pas qu’expliciter un point technique, mais il évoque tacitement la temporalité de celle-ci. Il faut dire que l’expérience esthétique met en valeur l’aspect dynamique et changeant de la vie que nous avons dépeint comme l’une des caractéristiques de la qualité temporelle de l’existence. Mais elle met aussi en valeur l’importance de la stabilité en tant que moment de consommation de l’expérience. En réalité, remarque Dewey : « Il existe deux sortes de mondes possibles dans lesquels une expérience esthétique ne pourrait se produire. Dans un monde où tout n’est que flux, le changement ne serait pas un processus cumulatif et ne tendrait vers aucun terme. Il n’y aurait ni stabilité ni repos. Cependant, il est également vrai qu’un monde achevé, complet, ne comporterait aucune possibilité d’attente et de crise, et n’offrirait aucune opportunité de résolution49. » En d’autres mots, dans un monde achevé, statique, non seulement le temps n’a-t-il pas de rôle effectif, mais il n’y a pas de place pour la création artistique véritable, puisque créer présuppose cette « ouverture aux possibles » que nous procurent le changement et la transformation. Pareillement, dans un monde achevé, et donc clos, la satisfaction esthétique serait stérile puisque, d’une certaine façon, tout serait déjà consommé, et par conséquent dépourvu de ce mouvement d’anticipation et d’attente, puis de tensions et d’efforts qui donne sens à l’état final (de repos) qu’est la consommation. Pour que la phase de consommation soit signifiante, elle doit être le fruit d’un processus de création, d’un temps de croissance.

24En outre, Dewey fera remarquer que dans les œuvres d’art, le passage du temps n’est pas représenté qu’abstraitement, il s’exprime aussi concrètement afin que nous puissions en expériencer toute la saveur. Pour lui, la temporalité est au travail même dans les œuvres (en peinture ou en sculpture, par exemple) qui nous paraissent en quelque sorte emblématiques d’une réalité statique atemporelle : « [On] n’a en aucun cas perception d’un objet sans un processus qui se développe dans le temps50. » De telles remarques ne s’appliquent pas exclusivement aux œuvres littéraires qui font de la recherche du temps perdu la visée intentionnelle de leur démarche, mais aux œuvres musicales, de même, insistera Dewey, qu’à la peinture et à l’ensemble des arts visuels. En art, « les sons, autant que les couleurs contractent et dilatent, et les couleurs comme les sons connaissent l’ascension et la chute51 ». L’adagio et le crescendo graduel menant à l’allegro, puis le decrescendo vers la détente ne sont pas que des caractéristiques de la musique, mais des qualités potentiellement présentes dans toutes les œuvres, même picturales et certainement, narratives. Dewey suggère, à titre d’exemple, en quoi des qualités temporelles, telles la persistance, la récurrence et l’accroissement progressif que nous éprouvons à l’écoute de la Cinquième symphonie de Beethoven peuvent être attribués à un tableau comme Les joueurs de cartes de Cézanne52. Inversement, les qualités spatiales ou physiques, telles la profondeur et la pesanteur ou encore la tension, s’appliquent à l’une et l’autre de ces œuvres, pointant vers l’existence d’un continuum espace-temps qualitatif senti qui précède l’espace-temps quantitatif de la pensée abstraite théorique.

25Comme nous l’avons noté, d’après Dewey, l’idée d’un déploiement temporel de l’expérience n’indique pas qu’un déplacement (spatial) d’un instant à l’autre, mais un processus qualitatif de croissance. La qualité temporelle désigne ainsi un passage marqué par un rythme unifiant les divers moments de l’expérience, de sorte qu’il en émerge non seulement une récurrence de certains éléments, mais un accroissement de la cohérence globale de l’expérience : « Car il y a rythme toutes les fois que chaque pas en avant vient en même temps résumer et faire aboutir ce qui précède, et que chaque dénouement recèle une tension anticipant une suite53. » Contrairement à la temporalité quantitative abstraite qui se réduit à une séquence de points ou d’étapes homogènes, dans l’expérience esthétique, la temporalité prend la forme d’une « séquence rythmée » qui, par la récapitulation et un couronnement du passé, puis l’ouverture anticipatrice à ce qui advient, engendre une continuité entre les diverses parties de l’œuvre : « En résumé, l’interpénétration entre les parties et le tout, qui selon nous fait l’œuvre d’art, se produit quand tous les constituants de l’œuvre […] nouent des liens rythmiques avec tous les autres éléments similaires […] et tous ces facteurs distinctifs se renforcent mutuellement comme autant de variations, ouvrières d’une expérience complexe et unifiée54. » Par les relations qualitatives/temporelles qu’elle tisse entre les divers éléments qui la composent, l’œuvre découvre son unité, déploie sa forme (celle-ci étant l’organisation rythmique à l’œuvre dans l’œuvre) et exprime, grâce au rythme qui anime les interactions entre les parties, un équilibre dynamique.

26Il faut dire que l’idée de rythme, chez Dewey, loin d’être un sujet réservé à la question de l’œuvre d’art et de l’expérience esthétique, possède des assises dans sa conception de la nature et de la vie : « Il y a rythme dans la nature avant qu’existent poésie, peinture, architecture et musique55. » Pour reprendre autrement ce que nous avons précédemment exposé, si la nature, dans l’esprit de Dewey, n’est pas un ensemble d’entités fixes, mais le flot des événements en constantes interactions, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne présente aucun point d’ancrage de stabilité relative. La science, après l’art, témoigne superbement de cela chaque fois qu’elle nous permet d’exercer un contrôle sur les phénomènes naturels ou d’en prédire les manifestations. Mais à lire attentivement le philosophe américain, nous constatons que ce qui tient lieu de l’apparente stabilité ou cohérence des phénomènes naturels, c’est moins le fait qu’ils obéissent à des « lois » (dites scientifiques), mais le fait « que les changements de la nature obéissent à des rythmes et prêtent ainsi à des prédictions56 ». Ou encore : « Toutes les modifications qui amènent l’ordre et la stabilité dans le flux tourbillonnant du changement sont en fait des rythmes. […] Le rythme est rationalité au sein des qualités57. » L’ordre et la stabilité sont ce que nous appelons communément la forme, mais pour Dewey, celle-ci est l’aboutissement d’un cheminement, un produit émergeant des interactions au sein de la nature. Ce choix terminologique joue un rôle crucial dans sa façon de penser la vie comme processus temporel et comme racine de l’expérience esthétique : « En effet, la vie n’est pas une marche ou un flot uniforme et ininterrompu. Elle est comparable à une série d’histoires comportant chacun une intrigue, un début et une progression vers le dénouement, chacune étant caractérisée par un rythme distinctif et marquée par une qualité unique qui l’imprègne dans son entier58. » À la lumière de ce que nous venons d’expliquer, nous comprenons mieux en quoi le rythme constitue un concept important de la métaphysique deweyenne de l’expérience. Il permet à Dewey de concilier, dans une optique temporaliste, son ontologie du devenir (qui affirme que « tout est événement temporel ») avec son épistémologie pragmatiste étayant l’idéal « prédictif » de la connaissance scientifique59 (dont la condition est la stabilité ou l’invariabilité des phénomènes étudiés, même si celle-ci n’est que temporaire et relative) et la possibilité (esthétique) d’éprouver des moments « consommatoires » (consummatory), de satisfaction vitale et de plénitude existentielle. Le rythme inclut dans son principe tout à la fois le côté dynamique de la temporalité de la vie et la nécessité stabilisatrice de l’intelligence humaine : car le rythme est à la fois mouvement et récurrence, changement et répétition, évolution et conservation.

27Si nous revenons, maintenant, à l’expérience proprement esthétique, nous rencontrons, du côté création et production, un parcours de réflexion similaire dans la pensée de Dewey. Lors de la création artistique, l’interaction intellectuelle et physique, la charge affective et la perception sont canalisées en vue d’une expérience vitale intégrale. En plus de sa capacité à choisir minutieusement ses matériaux ou ressources et à les agencer d’une façon qui reflète la vision qu’il porte dans son for intérieur, l’artiste cherche à « produire quelque chose qui soit apprécié dans l’expérience immédiate60 ». Le facteur temporel y joue un rôle essentiel : que ce soit en aval, dans la phase de réception, ou en amont, dans la phase de création, « l’acte d’expression qui constitue une œuvre d’art est une construction dans le temps, et non une production instantanée61 ». Ceci ne signifie pas uniquement, de toute évidence, que l’artiste a besoin de temps pour produire une œuvre, mais que dans l’expérience esthétique-artistique, le changement temporel, l’interaction rythmique fait partie intégrante de la qualité de l’expérience. L’artiste créateur travaille avec le matériau qu’est le changement à travers le temps et les variations rythmiques qu’il lui impose, tout comme il opère avec des matériaux physiques (relativement) stables. C’est pourquoi Dewey souligne que la « véritable tâche d’un artiste consiste à construire une expérience cohérente sur le plan de la perception en intégrant constamment le changement au fur et à mesure de son évolution62 ». Lors du processus de création, l’artiste est forcément appelé à improviser et donc à s’ouvrir à de nouvelles avenues pouvant aboutir à des résultats qui diffèrent de ceux qu’il avait originalement envisagés ou auxquels il aspirait. Mais cette observation vaut pareillement pour le récepteur/consommateur, puisqu’il revient à ce dernier d’être attentif à la qualité temporelle de l’œuvre, à son rythme propre, au même titre qu’il doit porter une attention particulière aux matériaux spatialement situés ou aux ressources utilisées et mises de l’avant. Dans une expérience artistique-esthétique forte, pour paraphraser Dewey, le rythme de la démarche créative de l’artiste et celui de la démarche réceptive du consommateur sont inséparables et se renforcent mutuellement. À son apogée, une telle expérience exprime alors une fusion entre le(s) soi(s), l’œuvre et les conditions d’existence63.

28C’est à partir de cette conception de l’expérience que Dewey accorde à l’art une fonction existentielle et même éthique. Non au sens où l’art aurait pour vocation de nous faire « la morale » ou de nous indiquer comment nous devrions vivre, mais parce que l’expérience esthétique favorise le sentiment d’une unité dans la diversité64. Que ce soient les perceptions (sons, sensations tactiles, couleurs, odeurs, etc.), les émotions, les pulsions et les désirs qui nous animent ou les idées et les théories que nous entretenons à propos du monde et de la réalité, tous ces aspects participent de l’étoffe de l’expérience globale que nous appelons communément la vie. Pour que nous puissions parler d’une vie sensée et digne d’être vécue, ces aspects doivent être agencés, coordonnés, organisés en un tout cohérent et unifié. Dans cette optique, écrit Dewey, il « revient à l’art de faire concerter les différences au sein de la personne individuelle, de supprimer l’atomisation et les conflits entre les éléments qui la composent, et de tirer parti de leurs oppositions pour construire une personnalité riche65 ». C’est dire que l’art a un rôle unificateur. Mais ce geste unificateur peut se comprendre de deux façons. La première consiste à reconnaître que dans l’expérience esthétique-artistique, nous expériençons, à l’intérieur d’un espace-temps déterminé, une unification de soi en ce que l’œuvre est garante de l’unité de l’expérience en cours ; elle exprime ainsi un « monde » ou un « univers de sens » possédant un rythme propre et une « qualité globale66 » qui canalise le flot des événements de la vie, façonnant le type d’expérience particulière que nous éprouvons en sa présence. L’autre façon de comprendre le rôle éthico-existentiel de l’art consiste à se rappeler que chez Dewey, « l’expérience esthétique est toujours plus qu’esthétique67 » et que l’art n’existe pas exclusivement pour les musées, les galeries spécialisées et les salles de concert. Pour le penseur pragmatiste, l’art a pour finalité suprême de participer au développement humain ; il s’agit en cela d’un paradigme pour la conduite de la vie. C’est en quoi l’éducation esthétique et artistique ne fait pas que former la sensibilité esthétique et artistique ; elle nous permet de développer des capacités et des compétences pouvant servir la vie en général : « C’est une question de communication et de participation aux valeurs de la vie par la voie de l’imagination, […] d’aider les individus à partager les arts de vivre68 », contribuant ainsi à la création de personnalités riches.

29Enfin, nous avons suggéré en quoi l’expérience esthétique incorpore en elle la présence de l’idéal dans l’actuel ou du possible dans le réel. Si Dewey a pu écrire que les « œuvres d’art incarnent des possibilités qui ne sont pas actualisées ailleurs69 », ce n’est pas par dilettantisme, ni parce que le réel serait la copie d’une forme idéelle prédéfinie, mais parce que l’art, par le jeu de l’imagination créative, rend tangibles et perceptibles des possibilités inexploitées de l’existence et une pleine participation aux rythmes de/dans la nature. Dewey cite d’ailleurs La joie de vivre de Matisse comme exemple d’une œuvre « au plus haut point imaginative70 », car elle exemplifie précisément la qualité rythmique de l’existence. Or dire que l’expérience esthétique est présence du possible dans l’actuel ou le réel, c’est reconnaître qu’elle incarne une « aura » d’idéalité par laquelle, grâce à un mouvement rythmique, « le passé vient enrichir le présent et […] le futur stimule ce qui existe dans le présent71 ». Lors d’une expérience esthétique, la qualité temporelle de l’existence n’est pas que transition sur le mode d’une attente impatiente de quelque chose à venir ; au contraire, l’attente fait partie intégrante du rythme de la situation. Aussi, il ne s’agit pas de passer le temps ou de fuir le monde. S’il y a parfois, dans l’expérience esthétique, une impression de fuite ou d’évasion, c’est en ce sens qu’il y a dépassement de ce qui entrave et embrouille le développement de l’expérience en tant qu’expérience intégrale, complète : « Nous sommes pour ainsi dire introduits dans un monde au-delà du monde, et qui n’en est pas moins la réalité plus profonde du monde vécu de nos expériences ordinaires72. » Nos journées sont trop souvent rongées par un sentiment d’incomplétude, voire d’une inévitable perte de temps. L’art, comme forme d’expérience intégrale, est affranchissement de ce temps quotidien calqué sur le temps quantitatif de la mécanique impersonnelle des horloges, de cette force aliénante qui nous dérobe à nous-mêmes et nous éloigne de la vraie vie ; il favorise, en contrepartie, une immersion dans la temporalité plus profonde de ces relations vitales qui nous étaient autrement cachées derrière le brouillard des préoccupations journalières et du décompte des heures. C’est pourquoi nous avons besoin de l’expérience esthétique, car elle est réconciliation avec le temps qualitatif vécu ; elle met en œuvre la qualité temporelle rythmique de la vie comme principe de croissance d’un soi authentique en interaction avec/dans le monde.

Notes de bas de page

1 Dewey John, From Absolutism to Experimentalism, in The Collected Works of John Dewey, 1882-1953, édition électronique ; The Later Works of John Dewey, 1925-1953, vol. 5, Charlottesville, Virginia, É.-U./Carbondale-Edwardsville, InteLex Corporation/Southern Illinois University Press, 2003.

2 Dewey John, Reconstruction en philosophie, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2014.

3 Deledalle Gérard, L’idée d’expérience dans la philosophie de John Dewey, Paris, PUF, 1967.

4 Dewey John, Expérience et nature, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 2012, p. 77.

5 Dewey John, L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 2016, p. 201. Remarquons que la référence à l’immédiateté de l’expérience ne doit pas être confondue avec l’instantanéité ou une forme d’expérience prétendument atemporelle.

6 Dewey John, Expérience et nature, op. cit., p. 240.

7 Dewey John, L’influence de Darwin sur la philosophie, op. cit., p. 201.

8 Ibid., p. 200.

9 James William, Essais d’empirisme radical, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2007, p. 90.

10 Dewey John, L’influence de Darwin sur la philosophie, op. cit., p. 196-198 ; p. 331-332.

11 Dewey John, L’influence de Darwin sur la philosophie, op. cit., p. 205-206.

12 Dewey John, L’art comme expérience, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2010, p. 472.

13 Ibid., p. 402.

14 Dewey John, Expérience et nature, op. cit., p. 240.

15 Ibid., p. 32.

16 Ibid., p. 435.

17 Bastien Stéphane, Poétique de l’expérience : variations sur l’esthétique, l’éthique et la qualité de vie, Montréal, Liber, 2013, p. 65.

18 Dewey John, Experience and Nature, in The Collected Works of John Dewey, 1882-1953, édition électronique ; The Later Works of John Dewey, 1925-1953, vol. 1, Charlottesville, Virginia, É.-U./Carbondale-Edwardsville, InteLex Corporation/Southern Illinois University Press, 2003, p. 92.

19 Dewey John, Expérience et nature, op. cit., p. 94.

20 C’est d’ailleurs en montrant que la précarité des choses est une condition à la création d’idéalités, comme nous allons le voir plus loin, que l’art acquiert une valeur existentielle dans l’optique pragmatique.

21 Comme le montrent clairement les textes cités jusqu’ici, dont le recueil d’essais L’influence de Darwin sur la philosophie (1910), son opus Expérience et nature (1925) et L’art comme expérience (1934).

22 Dewey John, Time and Individuality, in The Collected Works of John Dewey, 1882-1953, édition électronique ; The Later Works of John Dewey, 1925-1953, vol. 14, Charlottesville, Virginia, É.-U./Carbondale-Edwardsville, InteLex Corporation/Southern Illinois University Press, 2003, p. 108. À notre connaissance, ce texte n’a pas encore fait l’objet d’une traduction. Nous en résumerons et paraphrasons les idées maîtresses.

23 Ibid., p. 111.

24 Ibid., p. 100.

25 Dewey John, Expérience et nature, op. cit., p. 242-245.

26 Dewey John, Time and Individuality, op. cit., p. 103.

27 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 342-343.

28 Ibid., p. 105.

29 Ibid., p. 345.

30 Ibid., p. 346-347.

31 Dewey John, Time and Individuality, op. cit., p. 102.

32 Dewey John, Logique : la théorie de l’enquête, Paris, Presses universitaires de France, 1993, p. 297.

33 Dewey John, Time and Individuality, op. cit., p. 104.

34 Reeves Hubert, Les secrets de l’univers, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2016, p. 217-228.

35 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 455.

36 Dewey John, Expérience et nature, op. cit., p. 69.

37 Ibid., p. 87.

38 Nous verrons qu’il revient entre autres à l’art, d’après Dewey, d’engendrer cette unification de la personnalité.

39 Ibid., p. 254.

40 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 61-62.

41 Dewey John, Une foi commune, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, coll. « Découverte », 2011, p. 139.

42 Dewey John, Human Nature and Conduct : An Introduction to Social Psychology (1922), in The Collected Works of John Dewey, 1882-1953, édition électronique ; The Middle Works of John Dewey, 1899-1924, vol. 14, Charlottesville, Virginia, É.-U./Carbondale-Edwardsville, InteLex Corporation/Southern Illinois University Press, 2003, p. 216.

43 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 444.

44 Dewey John, Logique : la théorie de l’enquête, op. cit., p. 131.

45 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 80.

46 Ibid., p. 113.

47 Ibid., p. 99.

48 Ibid., p. 100 et 103.

49 Ibid., p. 51.

50 Ibid., p. 293.

51 Ibid., p. 347.

52 Ibid., p. 344-345.

53 Ibid., p. 289.

54 Ibid., p. 286-287.

55 Ibid., p. 250.

56 Dewey John, Expérience et nature, op. cit., p. 154-155.

57 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 50 et 284.

58 Ibid., p. 81.

59 Dewey John, La quête de la certitude, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 2014, p. 239-269.

60 Dewey John, L’art comme expérience, op. cit., p. 101.

61 Ibid., p. 126.

62 Ibid., p. 105.

63 Ibid., p. 455.

64 Ibid., p. 272.

65 Ibid., p. 405.

66 Ibid., p. 322.

67 Ibid., p. 522.

68 Ibid., p. 538.

69 Ibid., p. 436.

70 Ibid., p. 448.

71 Ibid., p. 53.

72 Ibid., p. 323.


Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.