Philosophe ou poète ?
Les profondes hésitations du jeune Virgile
p. 65-70
Texte intégral
1Qui contesterait à Virgile la sublimité ? N’a-t-il pas évidemment porté l’énonciation à ce degré inoubliable où l’on distingue « l’excellence et la souveraine perfection du discours » ? N’a-t-il pas pris parmi les poètes un rang suréminent et définitif ? Ainsi donc, dans l’ordre d’une poïétique, est-il légitime de s’interroger sur le sublime en cherchant à distinguer la condition première de la force irrésistible qui s’empare du lecteur de l’Énéide. Cette condition fut que le grand poète ne devînt pas un philosophe, soit qu’il renonçât à la spéculation et lui préférât l’énargéia et la symmetria sonore. Le sublime virgilien procède du renoncement, comme nous allons le montrer. Voici une réflexion née d’une péripétie majeure de la culture de l’Occident qui a failli modifier le cours de notre histoire. J’entends le mot péripétie au sens commun tout comme au sens technique, à la fois événement imprévu et retournement de situation aux conséquences considérables. Il s’agit d’un épisode de la jeunesse de Virgile.
2Quoique la biographie antique la plus complète1 n’en dise mot, il semble acquis que le jeune homme, avant de consacrer tout le temps de sa vie à l’élaboration de la plus haute poésie, a d’abord renoncé à cette vocation par choix d’autres valeurs et d’une autre activité de l’esprit, le choix de la philosophie. Le support de cette opinion est un petit poème du Catalepton. Ce recueil intitulé aussi Épigrammes2, contient des œuvres qui sont certainement des faux. Mais le poème 5 et le poème 8 qui le prolonge font (presque) l’unanimité : c’est Virgile qui en est l’auteur, et qui ouvre, par ces vers, une perspective inattendue sur ce que fut son itinéraire intellectuel et la vie qui en a découlé. Le poète s’exprime à la première personne en quatorze petits vers (des choliambes). Dans les sept premiers, il congédie la rhétorique (trop enflée) et, à ce que l’on comprend, ses condisciples à l’école du rhéteur. Puis est formulée la décision qu’il a prise :
Pour moi, je mets la voile vers des ports bienheureux,
je vais chercher les savantes sentences du grand Siron
et mettre ma vie à l’abri de toute inquiétude.
3Voilà les mots qui pèsent tant. Siron n’est pas inconnu, c’est un épicurien qui vivait à Naples (dans la modeste demeure dont il est question au poème 83). Virgile déclare qu’il va le rejoindre et pratiquer auprès de lui la vie de sage, dont la récompense est l’ataraxie, l’absence de trouble et la libération de la crainte de la mort. Soit, mais il ajoute ceci :
Et vous aussi, Camènes, hors d’ici, partez vraiment maintenant,
douces Camènes (car j’avouerai la vérité,
douces vous fûtes) et cependant revenez rendre visite
à mes écrits, mais décemment et peu souvent.
4Les Camènes, ce sont les Muses. Voici donc ce que nous lisons : après avoir fréquenté les déesses inspiratrices de la poésie, Virgile les congédie fermement, mais cela ne va pas sans que soit évoqué un passé qui fut très cher.
5Cette paraphrase est d’une grande platitude comparée à l’élégance du poète qui dit en vers légers un grave adieu aux vers (et par rapport aux suggestions de son langage, je suis particulièrement sensible aux échos de ce pudenter qui semble laisser entendre qu’une Muse puisse être impudica, ce qui donnerait une couleur nouvelle à l’inspiration). Revenons au fait : Virgile renonce à être poète ! Après quelques essais dont nous ne savons pratiquement rien4, le jeune homme a rencontré une doctrine et un maître qui lui présentent une vie préférable à celle que lui proposaient les douces Camènes. Non seulement cette nouvelle vie n’a pas besoin d’elles, mais elle est conçue pour les marginaliser le plus possible.
6Avant de poursuivre, une précision : nous ne savons positivement rien de plus que ce qu’expriment ces quelques vers. En particulier à propos de la chronologie : quand ce départ programmé s’est-il réalisé ? Combien de temps a duré l’expérience (puisque la suite de l’histoire a montré qu’elle devait prendre fin) ? On ne sait guère qu’une chose, c’est que Siron vivait à Naples et que c’est là que Virgile l’a rejoint, cette Naples qui devait, par la suite, devenir la résidence d’élection du poète avant d’abriter son tombeau. Cette ignorance pourrait inciter à une prudence qui devrait être toujours la qualité dominante des critiques. Pour l’occasion, choisissons au contraire la liberté qu’elle nous accorde et, puisqu’il s’agit d’un événement de première grandeur, prenons tout à fait au sérieux cette information en croyant, comme la quasi-unanimité des lecteurs, que c’est Virgile qui nous la donne.
7Et ne considérons pas ce qu’il annonce comme une aventure banale dans la vie d’un jeune homme, mais la manifestation d’un conflit majeur entre les deux joyaux de l’esprit humain dont le théâtre est une âme d’exception. Celui qui voit s’opposer sourdement ou frontalement la poésie et la philosophie antiques, et voit finalement la victoire de la première.
8Donc, en s’engageant dans la pensée et la vie selon Épicure, l’adolescent considère qu’il doit renoncer à l’activité poétique. Cette décision est conforme à la doctrine du Jardin qui condamne la poésie comme une activité frivole indigne du sage. On sait qu’il existe des exceptions contemporaines de Virgile. Philodème de Gadara, dont Cicéron associe le nom à celui de Siron5, est lui-même l’auteur de poésies légères6. D’autre part, à l’époque même de la jeunesse de Virgile était publié le grand poème de Lucrèce sur la nature (en fait dans des conditions de nous assez mal connues). On peut dire que ces deux œuvres correspondent à la place de la poésie tolérée par Épicure : soit une poésie légère, activité de délassement, soit un ouvrage à la gloire de la doctrine. Dans les deux cas, quelle que soit la grâce des épigrammes de Philodème, et quel que soit le génie de Lucrèce, l’aire réservée à la poésie se trouve limitée à un rang très secondaire dont on comprend qu’un vrai poète ne soit pas satisfait. Virgile, étant « un de ces esprits pour qui tout, hors l’essentiel, n’est qu’anecdotique, donc négligeable7 », renonce.
9Et puis, et c’est là le retournement décisif, les biographes sont bien obligés de constater que cet engagement, c’est-à-dire le choix de ces valeurs, n’a pas tenu, sans qu’on sache rien ni des circonstances ni des modalités de ses dispositions intérieures. Grimal propose : « Mais si Virgile va de temps en temps à Naples, la petite villa de Siron n’est plus le jardin épicurien de naguère. Virgile ne s’y pose pas en continuateur du maître. L’amour des Muses l’a emporté sur celui de la philosophie. Les Muses ne se contentent pas de le visiter “avec discrétion et rarement”, comme il l’avait souhaité dans son premier enthousiasme. « Elles sont devenues ses compagnes quotidiennes. […] voici que les Bucoliques l’occupent tout entier8. »
10En quelques lignes, l’affaire est classée et l’on peut aborder tranquillement la présentation des grandes œuvres du Poète. Pourtant, redisons-le, ce qui s’est passé mérite mieux que ce raccourci étriqué, pour trois raisons : la stature des deux spécialités qui se rencontrent, la qualité de l’âme où elles se trouvent en lice, l’immensité des conséquences. Et puisque l’histoire ne nous fournit aucun renseignement, à nous d’imaginer autre chose que la plate assertion du genre : Virgile suivait sa pente. À un moment donné, après examen et expérience, Virgile a jugé que la poésie était supérieure à la philosophie : voilà le point capital, sur lequel il y aurait tant à dire. En concentrant désormais tout son être sur l’édification d’une œuvre poétique de très haute ambition, Virgile prend ses distances avec Épicure et sa doctrine. Prend-il congé ?
11On peut élargir le champ. En choisissant la poésie, Virgile s’offre aux flèches décochées par Platon, et passe outre. Une petite précaution, ici, malgré tout : on ne saurait assurer qu’à cette époque de sa vie, le jeune homme ait déjà lu La République et pris connaissance des sévères critiques qui s’y trouvent contre l’art des Muses, mais nul doute qu’il le fera plus tard et qu’elles resteront sans effet. Ce que le philosophe reproche aux poètes, Virgile le fera, par exemple parler mal des dieux (République, III). La Junon de l’Énéide, jalouse, rancunière, cruelle, est indigne de figurer au panthéon. Elle devrait être effacée du poème (qui, du coup, ne tiendrait plus). Mais l’obstacle majeur qui doit être surmonté par un esprit frotté de philosophie, l’objection qui heurte de plein fouet le maître du langage, c’est que le poète choisit l’imitation plutôt que la réalité (République, X), se condamnant ainsi à ne s’occuper que des apparences. D’où naît la souffrance des grands créateurs, dont l’espoir le plus intime est bien, sinon d’agripper, au moins d’effleurer l’essentiel.
12Cette critique centrale vise tous les arts et tous les artistes. Les uns l’ignorent, les autres s’en moquent. On ne voit pas Virgile prendre cette objection à la légère, mais plutôt relever l’impossible défi. Cela donne à sa poésie un caractère vraiment remarquable. En effet le poète n’a pas vraiment congédié ce qu’il a appris des philosophes. Il n’est sans doute pas d’œuvre poétique en latin (moins Lucrèce évidemment) dans laquelle la philosophie se trouve si diversement, voire étroitement, impliquée. Les grands sujets qui mettent en œuvre son inspiration et son travail visent la condition de l’homme dans le monde réel, dans l’aventure historique, sa nature et sa destinée. Sous forme de traces ou de citations plus ou moins explicites, la pensée des philosophes se rencontre et souvent se laisse identifier. On a reconnu Épicure bien sûr, et les Stoïciens, Platon et aussi Pythagore.
13Ici l’abondance pose moins de questions que la diversité. Comment absorber à la fois ces doctrines qui se contredisent ? Or il existe en chaque lecteur une revendication, une force qui pousse à croire que, si le poète mentionne telle attitude philosophique, c’est qu’elle correspond à sa propre pensée. En conséquence, très schématiquement, Virgile devrait adhérer à des systèmes non seulement différents mais incompatibles. L’embarras dans lequel le poète plonge ses commentateurs les oriente sur la voie de la chronologie. L’ensemble de l’œuvre révélerait une pensée en mouvement, un itinéraire qui irait, grosso modo, d’Épicure à Platon, du matérialisme à l’idéalisme et balaierait presque l’ensemble du champ offert par la pensée antique. Mais bien entendu il est très difficile de caler les choses et les désaccords entre les critiques sont constants. En prenant du recul par rapport à l’idée d’une évolution, on a parfois invoqué aussi un plus banal éclectisme philosophique. Ce terme peut-il convenir à des penseurs pas trop exigeants ? En tout cas, d’une certaine façon, il s’adapte assez bien à l’ensemble si l’on considère qu’il s’agit d’un éclectisme d’art, application logique de la suprématie du poétique. Les philosophes qui organisent le monde et dirigent le regard qu’on porte sur lui fournissent au poète, en plus des idées, des sujets et des éclairages. Prenons un exemple bien connu. La pensée de la métempsychose, aux multiples occurrences dans l’Antiquité, est disponible pour Virgile. La définition qu’elle propose du rapport entre l’âme et le corps peut être l’objet d’une croyance par laquelle l’homme répond aux mystères de sa condition. Platon ne la récuse pas. Mais il se trouve qu’elle comporte de surcroît, pour le poète et pour l’artiste, une inépuisable richesse qui a le pouvoir de mettre puissamment en branle l’imagination.
14Au sixième livre de l’Énéide, le héros voit aux enfers les âmes de ceux qui feront la gloire de Rome. Elles attendent l’heure de leur réincarnation : la doctrine permet le passage fameux qui se termine par l’apparition du neveu d’Auguste et le sublime « Tu Marcellus eris… » Faut-il pour autant penser que Virgile croyait à la métempsychose ? Que l’anthropologie d’Anchise qui en formule le principe (Principio caelum et terras9…) exprime la façon dont il conçoit personnellement les données de l’aventure humaine ?
15Devant cette interrogation fondamentale les réponses flottent. Or quelle autorité invoquer, en effet, pour décider, autre que l’inflexion des convictions personnelles ? Le poème, sur ce point aussi, diffuse l’incertitude. Peut-on tailler dans ces vers sans en détruire l’aura ? D’ailleurs, penser que cette mise en scène correspond précisément à la croyance de Virgile est-il plus ou moins difficile que d’estimer qu’elle n’est qu’un châssis sans grande substance qui lui permet de brosser, en grand peintre, cette fresque somptueuse ? Quel est le telos du poète ? Ne peut-on croire que c’est le poème qui mobilise la doctrine, plutôt que l’inverse ? N’est-ce pas une combinaison qu’il est permis d’avoir à l’esprit lorsqu’on imagine – fût-ce, comme ici, superficiellement, voire naïvement – la rencontre entre ces deux mondes ? Voilà une façon de faire à la pensée même spéculative une place dans le champ esthétique, et même, sans craindre d’aller plus loin, de la soumettre au jugement esthétique. Telle est peut-être une indication du choix de Virgile. Un poème sublime peut avoir plus de prix qu’un traité. Hasardons la formule : Lucrèce dispose des Muses au service de la philosophie, Virgile dispose de la philosophie au service des Muses.
*
16Tout jeune, Platon rencontre pour la première fois Socrate près du théâtre de Dionysos et il brûle la tragédie qu’il venait de composer. Heureux sommes nous que Siron n’ait pas été Socrate !
Notes de bas de page
1 Donat, « Vie de Virgile », trad. Ph. Heuzé, in Virgile, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2015, p. 1049 sq.
2 Virgile, Épigrammes (Catalepton), trad. J. Dion, in Œuvres complètes, op. cit., p. 1015.
3 Ibid., p. 1017.
4 Donat indique qu’il a commencé à écrire des vers déjà puer (enfant) et en donne un exemple : un distique satirique contre un certain Ballista (Donat, « Vie de Virgile », op. cit., p. 1051).
5 Cicéron, De Finibus, ii, 119 : « Familiares nostros, credo, Sironem dicis et Philodemum, cum optimos uiros, tum doctissimos homines. »/ « Tu parles, je crois, de nos amis familiers, Siron et Philodème, qui sont non seulement les meilleurs, mais les plus savants des hommes. »
6 Cf. Anthologie grecque, t. II : Anthologie palatine, texte établi et traduit par P. Walts, avec la collaboration de J. Guillon et J. Irigoin, Paris, Les Belles Lettres, 2003, livre V, passim.
7 Perret J., Virgile, Paris, Seuil, 1959, p. 18.
8 Grimal P., Virgile ou la seconde naissance de Rome, Paris, Arthaud, 1985, p. 60.
9 Virgile, Énéide, vi, v. 724-751, in Œuvres complètes, op. cit., trad. J. Dion, p. 554-557.
Auteur
-
Philippe Heuzé
Professeur émérite de littérature latine à la Sorbonne Nouvelle, a consacré l’essentiel de ses recherches à la poésie, à la rhétorique et aux Beaux-Arts à Rome. Il a publié notamment L’image du corps dans l’œuvre de Virgile ; Pompei ou le bonheur de peindre, et a édité (avec J. Dion) les œuvres complètes de Virgile dans la Bibliothèque de la Pléiade (2015). Il travaille actuellement à une anthologie de la poésie latine dans la même collection.
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