Chapitre VI. L’éthique du gangster
p. 143-170
Texte intégral
1En l’absence de justice poétique, le film de gangster se met à distance d’une posture moralisatrice1. Cela signifie-t-il qu’il est soit vide de tout contenu moral ou au contraire, immoral ? Nous avons déjà discuté de l’immoralité possible de ces films, liés à leur projection d’une très grande violence et de l’abjection, et nous avons plaidé en faveur d’une vision du film comme réévaluation des normes du bien et du mal, du sain et de l’abject. Contre l’idée d’une esthétisation de la violence et d’une jouissance sadique, nous avons analysé comment ces films manifestent la normativité à l’œuvre dans nos jugements moraux et se présentent alors comme des lieux de discussion de cette normativité.
2Mais il n’y a pas que cela : le film de gangster offre aussi un contenu moral plus positif, inventant de multiples pistes éthiques qui vont dans le sens d’un rapprochement entre créativité artistique et créativité éthique. Si la morale désigne les standards des comportements normaux en société, l’éthique relève de la créativité individuelle et de la capacité de l’individu à proposer une solution inédite à un problème particulier. La dimension morale de ces films sera donc bien mieux comprise sous l’angle d’un particularisme éthique, qui n’est pas un relativisme des valeurs, mais qui fait la part belle à la spécificité des contextes particuliers et aux possibilités individuelles. Il n’y a donc pas une morale précise dont tout film de gangster serait porteur, mais de multiples « chemins buissonniers de la morale2 ».
3Ces pistes éthiques peuvent inclure les paramètres de la nécessité économique et participer d’une logique de l’intérêt, ou s’en démarquer totalement en mettant en avant des vertus, des valeurs ou des principes. Ainsi, elles vont de la stratégie de combine impliquant des qualités de ruse, de combativité, de bravoure à des éthiques plus chevaleresques, axées sur l’honneur, la loyauté, l’honnêteté ou la vérité. Voici quelques exemples pour donner un aperçu de cette richesse éthique.
Le bon mal et le mauvais bien
4Le questionnement sur l’innocence et la culpabilité remet profondément en question la notion même de criminalité. Le concept de crime désigne la transgression des lois positives, sociales. En ce sens juridique, le crime peut être objectivement circonscrit, même si cela pose parfois des difficultés. À cette qualification s’ajoute la condamnation morale du criminel qui, parce qu’il a enfreint la loi, est immoral. Il n’a pas seulement commis un acte interdit, mais quelque chose de mal. De façon très ordinaire, nous avons donc tendance à projeter les catégories morales du bien et du mal sur les catégories juridiques de ce qui est légal, permis ou à l’inverse, illégal, interdit. D’où la possibilité, que nous avons vu émerger avec le film de Melville, d’être criminel au regard de la loi ou d’être immoral. Est-ce la même chose ? Est-on forcément immoral parce que l’on enfreint la loi ? Peut-on être immoral tout en respectant la loi ?
5Telles sont les questions engagées par le cinéma de gangsters. Si, face aux gangsters réels, nous sommes enclins à avoir une position beaucoup plus tranchée, moraliste, de désapprobation, il n’en est pas de même avec les figures cinématographiques de gangsters, dont certaines suscitent l’empathie et même l’admiration3. Nous n’éprouvons pas de sympathie pour Jimmy ou Tommy, les tueurs psychopathes du film Les Affranchis, mais nous nous identifions sans peine à Henry Hill. Le dispositif de la voix off facilite cette identification parce qu’il nous rend l’univers mental et les motivations de Henry intelligibles. Et nous comprenons parfaitement la distinction conceptuelle entre les ploucs et les affranchis, l’ambition et la crainte de Henry.
6Ma double hypothèse est que : a) une bonne partie de la séduction exercée par les gangsters à l’écran, b) mais aussi le choix de construction de personnages de gangsters singuliers, révoltés au sein de leur propre gang, tendus entre auto-affirmation et sens de la communauté, sont liés au fait qu’ils incarnent ce que l’on pourrait appeler « le bon mal4 ». En effet, la morale est structurée par un certain nombre de dichotomies : le bien/le mal, le juste/l’injuste, la vertu/le vice… qui nous conduisent à penser de manière très binaire, voire manichéenne. C’était d’ailleurs l’exigence de la tradition néo-aristotélicienne de la justice poétique : que l’œuvre d’art rende clairement identifiable le bon et le méchant et nous montre sans équivoque le triomphe du bien sur le mal. On pourrait être tenté de réduire les films de gangsters à ce genre de lecture, en superposant l’idée de l’échec du mal sur le concept de chute. Et le fait que certains personnages particulièrement sympathiques comme Henry Hill ou Terry Malloy (Sur les quais) s’en sortent en quittant le gang et en s’opposant à lui lors de procès, par la dénonciation, corroborerait cette hypothèse. Mais les choses sont plus complexes.
7En ce qui concerne les délateurs et repentis, on ne peut pas dire qu’ils fassent figure de héros ou d’exemple moral. Le personnage de Henry Hill ne dénonce pas ses comparses en vertu d’un idéal moral de type kantien, comme un devoir absolu de dire la vérité. Il le fait pour sauver sa peau, parce qu’il se retrouve dans une situation de détresse inextricable et face au dilemme terrible : trahir ou mourir. Il est acculé et sa décision n’a rien d’un choix moral ; c’est un pis-aller qu’il a du mal à assumer, plein de regret pour sa vie d’avant. C’est un geste minable, qui le catapulte et le déclasse au rang des ploucs. Quant à Terry Malloy, si sa dénonciation est le fruit d’une délibération et nous est présentée comme un positionnement moral, on sait cependant quels émois a suscité le film. Elia Kazan, accusé d’avoir dénoncé des camarades communistes lors de la chasse aux sorcières du maccarthysme, prenait en quelque sorte la défense de sa propre position morale à travers le personnage joué par Brando. Le film de Kazan réactualise à sa manière l’enjeu de la morale kantienne, la question d’un devoir absolu, inconditionné. Terry Malloy est-il un saint ou un traître ? A-t-il obéi à l’impératif catégorique ou a-t-il fait preuve de déloyauté, voire d’un pouvoir gratuit de nuisance envers autrui ? En outre, tout comme l’agent rationnel kantien, le personnage de Terry Malloy est toujours suspect de faire son devoir dans le souci intéressé de son propre salut. Car c’est bien une planche de salut que cherche aussi Terry. Son action est-elle alors désintéressée, donc morale ? Une action doit-elle l’être pour être authentiquement morale ?
8Les films de gangsters ne montrent pas non plus le triomphe de la vertu sur le vice. À ce titre, les fins de films sont éloquentes. À la fin de Ghost Dog, nous voyons triompher le lien du sang, le pouvoir communautaire et celui de la pègre, qui se conserve à travers la transmission à la fille du défunt parrain. Ghost Dog, lui, meurt et emporte avec lui son univers éthique et ses idéaux. Terry Malloy, après avoir témoigné contre le syndicat mafieux des dockers, revient sur les quais… et retourne travailler, au profit de gros bonnets qui sauront tout autant l’exploiter ! Quant au film de Melville, il remet en question la possibilité même d’une existence vertueuse, nous sommes loin d’un quelconque triomphe de la vertu. La chute des météores qui ont connu une ascension fulgurante jusqu’au sommet du pouvoir ne signifie donc pas l’échec du mal. Nous avons déjà pu voir comment cet insuccès était pensé en termes de malchance, d’infortune et de poids des déterminismes sociaux. La « chute » n’est pas, loin s’en faut, un concept moral. Elle se distingue radicalement de l’idée de triomphe du bien.
9Il faut donc envisager une autre façon de penser la dimension morale de ces gangsters à l’écran, en se démarquant des dichotomies traditionnelles, donc, encore une fois, des normes communes. Les normes du bien et du mal ont un contenu flou, sauf à tomber dans une morale trop rigide qui ne cadre pas avec la réalité de l’expérience et de l’action. Prenons un exemple : dans la première saison de The Wire, lorsque le personnage d’Omar donne gratuitement à une jeune mère toxicomane du quartier une dose d’héroïne, est-ce une bonne ou une mauvaise action ? On serait d’abord tenter de condamner l’action au nom de normes telles que l’interdiction des stupéfiants sur le plan légal, le devoir d’une mère envers son bébé et le danger que représente alors la consommation de drogues pour le tout petit enfant. L’action apparaît tout à fait répréhensible et même choquante dans la mesure où il s’agit de permettre à une jeune mère qui porte son bébé dans les bras de se droguer. Mais à y regarder de plus près, d’autres éléments sont à prendre en considération. Omar doit bien savoir ce qui se passera s’il ne fait pas ce don : la jeune mère ira très probablement se prostituer pour parvenir à acheter sa dose. L’acte d’Omar peut donc être réinterprété comme un don permettant à une jeune mère toxicomane d’éviter la prostitution, ou aussi une crise de manque peut-être encore plus dangereuse pour le bébé. Il est remarquable que dans cette scène, c’est l’attendrissement éprouvé face à l’enfant, qui est au centre de l’attention, qui décide Omar a faire ce geste généreux (fig. 54 et 55).
Fig. 54 et 55. – Omar offrant une dose d’héroïne à une jeune mère toxicomane, The Wire, Saison I, épisode 4, 17’49.


10La normativité morale, lorsqu’elle est structurée par les dichotomies très générales évoquées, ne rend pas compte de la complexité des actions réelles ni du contexte toujours particulier de l’action. Dans le sillage de la morale de Nietzsche, le gangster à l’écran nous invite à penser la morale au-delà des normes du bien et du mal. C’est un enjeu fondamental pour ces films, car ils mettent en concurrence la normativité morale, incarnée par les représentants de la puissance publique ou le jugement social, et les formes qui la dépassent. La raison de ce dépassement n’est-elle pas plus profonde ? N’est-ce pas qu’en réalité, les normes morales sont des idéaux irréalisables, trop purs ? La pureté du bien n’est-elle pas encore un fantasme ?
11Par exemple, une action ne serait jamais purement désintéressée, manifestant une sorte d’altruisme, d’impartialité ou de rationalité pure. L’agent moral est aussi un sujet, toujours aux prises avec ses intérêts mais aussi son identité. Nous avons dit que l’accomplissement du devoir pouvait très bien représenter un moyen d’atteindre son propre salut, ce qui suppose de réinjecter un élément de subjectivité et d’intérêt personnel dans l’action et ses motivations. Est-ce que cela en fait une action immorale ou moins morale ? Ce serait le cas si la moralité était fondée sur une intention pure, si nous refusions d’admettre le caractère nécessairement impur, complexe et contradictoire de nos motifs. Comme le dit le philosophe autrichien Waismann :
« nous sommes nous-mêmes, en quelque sorte, d’une manière difficile à décrire, présents dans les motifs, nous nous identifions tantôt à l’un tantôt à l’autre, nous entrons en eux, nous leur prêtons notre propre force vitale5 ».
12Cela signifie que nous ne sommes pas dans une relation passive par rapport à nos attitudes mentales (intentions, désirs, croyances, …), dans la mesure où elles sont motivées. Les motifs ne surgissent pas en nous comme des événements extérieurs, ils ne s’imposent pas à nous indépendamment de notre volonté, ils sont expressifs de cette volonté même. Nous choisissons les motifs de nos actions et attitudes mentales. Ce vocabulaire du choix et de la volonté pourrait laisser entendre un certain volontarisme, ce qui n’est pas le cas, car le concept même de motif s’oppose à l’idée de choix arbitraire. Nous ne pouvons pas, dans les contextes habituels, rougir à notre gré ni décider d’avoir peur là où, précisément, il n’y a aucun motif d’éprouver cette émotion. Le fait que la motivation exprime la volonté du sujet n’a donc aucune implication volontariste.
13Le comportement, verbal et pratique, exprime la personnalité de l’agent. Waismann explore l’idée d’un rapport étroit entre mes motifs et moi-même, où mes actions n’expriment pas seulement mes attitudes mentales et mes intentions, mais aussi le genre de personne que je suis.
« “Encore une fois, c’est bien lui”, “c’est typique de lui”, peut-on dire – et dit-on habituellement – d’actions dans lesquelles s’exprime une certaine personnalité ; mais ces actions doivent être distinguées de celles dans lesquelles un moi joue son destin et dans lesquelles quelque chose perce des profondeurs ; les premières sont des actions chargées d’une personnalité et les secondes des actions créatrices de personnalité. Dire que “quelque chose d’une personnalité vit dans une action” peut donc signifier deux sortes de choses : soit que l’action est un produit de la personnalité, laquelle se présente toujours de cette manière, et dans ce cas la personnalité est quelque chose qui existe indépendamment de l’action ; soit que l’action est ce à l’occasion de quoi seulement la personnalité se forme6. »
14Dans ce passage, Waismann distingue trois types d’actions : les actions impersonnelles (automatiques, conformistes, inconscientes, habituelles, etc.) ; les actions qui expriment la personnalité déjà constituée de l’individu ; les actions qui déterminent ou constituent cette personnalité. Cette distinction est intéressante : elle implique que notre personnalité est en quelque sorte structurée par nos motifs, que notre choix parmi les multiples motifs reflète notre caractère, nos vertus, nos valeurs, etc. et peut réciproquement les faire évoluer, les forger. Si les possibilités forment, comme il le dit, « un cône de dispersion ouvert en direction de l’avenir7 », si donc, ma vie mentale et mon action sont indéterminées, le choix des motifs est lui aussi ouvert et relève de ma sensibilité et des aspects divers de ma personne. C’est aussi ce qui explique que certains comportements nous étonnent de la part de quelqu’un que nous connaissons (« ça ne lui ressemble pas », « ça m’étonne de lui ») lorsque nous changeons radicalement de motifs :
« Celui qui veut, est selon ce qu’il veut, un autre8. »
15L’idée de présence du sujet dans ses motifs signifie que le motif est inséparable de l’action qui l’exprime. Mon action est donc inséparable de ce qui la motive, et de même, mon attitude mentale (celle que j’exprime) est déterminée par un motif sans lequel cette attitude mentale n’aurait pas lieu d’être. Le motif n’est pas quelque chose qui existe à part de ce qu’il motive. Au contraire, on peut même tenter de le cerner a posteriori.
16Waismann compare le rapport expressif entre l’action et le motif avec le rapport entre l’expression naturelle, physionomique, du visage, et l’émotion. De même qu’un visage exprime de la haine, l’action exprime un motif et en faisant cela, elle dit quelque chose de ma propre personne. Et pour illustrer son propos et parfaire l’analyse, l’exemple choisi par Waismann n’est autre que Raskolnikov, la figure criminelle du roman de Dostoïevski Crime et châtiment, en quête de ses motifs et bien obligé de reconnaître deux choses : a) son crime a été motivé par une certaine idée de l’homme exceptionnel, supérieur à la moyenne, du criminel au-delà des normes communes ; b) il a surtout agi dans le souci purement égoïste et complètement trivial de s’enrichir, un motif bassement matériel qui contraste avec sa référence constante à de grandes idées et idéaux. Le roman nous fait pénétrer dans les méandres de la motivation du crime, pour mieux nous en faire voir la complexité et l’impureté.
17De même, le gangster est un révélateur de cette impureté de la morale qui ne saurait se résoudre en deux camps aux frontières bien tranchées. À nouveau, nous nous heurtons à la labilité des contours du bien et du mal, qui permet alors d’envisager des figures intermédiaires, comme « le bon mal » ou « le mauvais bien ». Dans une série comme The Wire, nous ne trouvons aucune figure pure, qui appartiendrait au camp du bien et de la vertu ou à l’inverse, au vice pur. Omar est un brigand au grand cœur, sensible et attachant tout en étant un menteur et un meurtrier. Il nous est pourtant bien plus sympathique qu’un personnage comme le sénateur Clay Davis, un politicien fourbe et corrompu. Une scène de la seconde saison confronte ces deux formes morales : témoignant contre Bird, un membre du gang Barksdale accusé d’avoir assassiné un honnête citoyen, gardien d’immeuble dans la cité, Omar est disqualifié par l’avocat de la défense. Ce dernier, qui est pourtant un avocat véreux à la solde du gang, met en doute la crédibilité d’Omar au motif que ses actes immoraux (voler, braquer des dealers, etc.) révèlent une moralité insuffisante pour être fiable. Comment les jurés et l’institution judiciaire pourraient-ils faire confiance à un bandit, qui vit au mépris de la loi ?
18La réponse d’Omar consiste à faire une analogie entre l’avocat et lui : tous deux s’enrichissent grâce au trafic de stupéfiants, l’un en braquant les gangsters, l’autre, en assurant leur défense. Les moyens diffèrent, mais la fin est la même, ce qui vise du coup soit à réhabiliter Omar, soit à disqualifier l’avocat, et dans les deux cas, nous ramène dans la proximité du film de Melville : tous coupables, Omar ni plus ni moins que les autres… Entre l’idéal du bien pur et le mal absolu, il y a donc toute une palette de nuances du mal plus ou moins bon et du bien plus ou moins mauvais. Il est clair que le gangster représente pour nous cette idée d’un bon mal : quelqu’un qui agit mal au sens de la loi, mais dont l’âme n’est justement pas vicieuse et mauvaise, qui est capable de réactions éthiques, animé par des codes (fig. 56).
19Force est de reconnaître que les personnages de gangsters de The Wire sont pour la plupart animés par des motivations éthiques : Avon Barksdale accorde une place très importante à la famille et à la solidarité du gang. La loyauté et le courage sont des vertus qui ont fait sa réputation, comme le rappelle un tueur à gage, Brother Mouzone, dans la troisième saison. La parole de Barksdale a une valeur, il est respecté parce qu’il possède un certain nombre de vertus de loyauté et d’honneur. Le respect, voire l’admiration, expriment cette reconnaissance d’une dimension éthique chez le gangster. C’est une idée que l’on retrouve dans la fameuse scène inaugurale du film Le Parrain, où Vito Corleone reproche à son visiteur, un entrepreneur de pompes funèbres venu le solliciter pour venger l’agression de sa fille, son manque de respect. Et de fait, ce dernier lui propose de l’argent en échange du meurtre ou de l’attaque des deux jeunes agresseurs, comme s’il s’adressait à un commis chargé de satisfaire le client. Le respect suppose une forme de reconnaissance du pouvoir mais aussi de la respectabilité, donc d’une certaine forme de vertu du parrain.
Fig. 56. – Omar, « brigand moral » reprochant à l’avocat Me Levy, défendant les intérêts du gang Barksdale, d’exercer une profession analogue à la sienne : soutirer de l’argent aux dealers… The Wire, Saison II, Épisode 6.

20Il n’est pas si simple de reconnaître l’homme de bien. Et les films de gangsters nous enjoignent à un certain scepticisme envers les apparences. L’homme de bien n’est peut-être pas, comme le dit aussi le philosophe Bertrand Russell, celui qui se conforme à toutes les normes de la décence, celui qui fait bonne figure et qui respecte les convenances. Car celui-ci fait de la morale un discours que n’expriment pas nécessairement ses actions. Il est ce que l’on appelle vulgairement un donneur de leçons, un moralisateur qui, dans la pratique, ne vaut pas mieux que les autres. Par ailleurs, Russell souligne un point intéressant : au fond, quel est l’objet de la morale, l’agent ou l’action ? Un être faillible, avec des faiblesses et quelques vices, peut commettre des actions morales. Un être plus vertueux, plein de qualités, agira-t-il moralement pour autant ?
« Nous savons tous, nous dit Russell, ce que nous entendons par un homme “de bien”. L’homme “de bien” idéal ne boit pas, ne fume pas, évite le langage grossier, parle en présence des hommes exactement de la même manière qu’il parlerait en présence des femmes, va à l’église régulièrement et a sur tous les sujets des idées “comme il faut”. Il a une saine horreur du mal-agir, des mauvaises actions, et il se rend compte que le châtiment du péché est notre douloureux devoir. Il a une horreur encore plus grande du mal-penser et il estime que le rôle des autorités est de préserver les jeunes gens contre ceux qui mettent en question la sagesse des idées généralement acceptées par les citoyens prospères d’âge moyen. […] Au-dessus de tout, bien entendu, sa “morale”, dans le sens étroit de ce mot, doit être irréprochable.
On peut se demander si un homme “de bien” défini ainsi fait, en moyenne, plus de bien qu’un homme vicieux. J’entends par un homme “vicieux” le contraire de ce que je viens de décrire. Un homme “vicieux” est quelqu’un dont on sait qu’il fume et boit de temps en temps, et même qu’il dit un mot un peu fort quand on lui marche sur le pied. […] Son attitude envers les mauvaises actions est scientifique, la même qu’il aurait envers son automobile si elle fonctionnait mal ; il estime que des sermons et la prison ne peuvent pas plus corriger un vice que réparer un pneu crevé. Il est encore plus perverti pour ce qui est du mal-penser. Il soutient que ce qu’on appelle “mal-penser”, c’est simplement penser ; et que ce qu’on appelle “bien-penser”, c’est répéter des mots comme un perroquet9. »
21L’homme de bien serait donc celui qui pense mal au regard des normes sociales qui forment la bien-pensance : c’est celui qui défie et questionne ces mêmes normes au lieu de s’y conformer sans réflexion. C’est un être authentique qui assume une forme de « bon mal », le mal qui consiste à se démarquer de la moyenne au nom de valeurs qu’il tient pour supérieures, comme l’honneur ou la vérité. C’est un tel point de vue de l’honneur qui conduira par exemple le gangster Pentangeli au suicide, dans le sillage des Romains qui préféraient la mort au déshonneur (voir Le Parrain II). On ne saurait déterminer ce qu’il faut faire en fonction de normes préalables, de principes appris (lois et normes morales) : il faut une réflexion pratique. C’est la raison qui est l’instance du choix moral ; mais pas une raison pure, inflexible, qui serait détachée du réel et prononcerait ses jugements indépendamment des situations concrètes : une raison pratique ancrée dans le réel, qui en analyse les circonstances spécifiques. On peut aussi distinguer des raisons ultimes et des raisons présentes : les premières seraient intemporelles, absolues, faisant appel à des idéaux moraux qui dépassent le contexte présent. Les secondes sont au contraire ancrées dans le contexte présent, valent uniquement pour le cas considéré, sont en quelque sorte ad hoc, produites par la situation vécue.
22Les gangsters, et plus largement, les criminels, sont-ils alors des créateurs éthiques, dotés d’une imagination morale qui dépasse les règles apprises ? Sont-ils, en ce sens, des génies ? Faut-il, par conséquent, admettre un relativisme moral qui rend compte de la créativité individuelle, des valeurs personnelles, des codes particuliers propres à un gang ? C’est une hypothèse en totale contradiction avec ce que nous montrent les films de gangsters. Car dans tous ces films, il est bien question de confrontation permanente entre le jugement moral social et l’éthique particulière, de telle sorte que le gangster doit rendre des comptes et ne peut se soustraire à l’exigence de justification qui émane du système social. Il faut que son comportement soit intelligible, sous peine d’être considéré comme un être pathologique (Tommy et Jimmy dans Les Affranchis). Pour acquérir le respect, il doit pouvoir fournir des raisons de sa position morale.
23À ce titre, les argumentaires des gangsters au cinéma méritent toute notre attention. Prenons plusieurs exemples : (on remarquera au passage que bien souvent, la justification s’adresse au personnage féminin qui demande des comptes et incarne à la fois la voix de la société, une exigence de normalisation, mais aussi une exigence de légitimation morale). Ces moments cinématographiques nous permettent d’explorer la trame des motifs dont parlait Waismann, d’enquêter sur cet enchevêtrement contradictoire et touffu, que le processus de justification vise à clarifier et à ajuster, tout en exprimant le genre de personne qu’est l’individu.
24Ainsi, c’est à l’approche de la mort que Vito Corleone éprouve le besoin de s’entretenir avec son fils Michael, pour exprimer à la fois des regrets d’imposer ce genre de vie à sa famille et en même temps, une justification : celle de protéger sa famille, d’abord du besoin, ensuite, de la violence des gangs rivaux, ou des gangs qui existeraient de toute façon. Au fond, ce que comprend très vite le jeune Vito, lorsqu’il est renvoyé de l’épicerie, c’est qu’il vaut mieux faire partie d’un gang (et se hisser dans sa hiérarchie jusqu’au sommet), plutôt que subir ses pressions (verser un « pizzo », une somme d’argent, être exploité, ne pas accéder aux opportunités, etc.). Vito nous apparaît ainsi comme un être profondément marqué par l’injustice, lui l’orphelin, l’immigré, le petit employé. Il est animé par une certaine idée de la justice, qui se manifeste dès la scène inaugurale du film, un incipit en forme de portrait tacite du parrain. Puisque nous savons peu de chose de Vito (rien au début), c’est de façon détournée que nous comprenons sa personnalité imprégnée par la volonté de survie, l’attachement à la famille, les valeurs de l’honneur, du respect, courageux avec un côté justicier. Mettre la famille à l’abri demeurera l’une des motivations profondes de Michael, dont il tente de convaincre sa femme Kay, emplie de doute quant à la moralité de son activité.
25En outre, une seconde motivation entre en ligne de compte chez les Corleone père et fils : il s’agit de mettre les générations futures à l’abri par la réintégration dans la légalité. Cela suppose l’acquisition d’un certain statut social, par des moyens illégaux, qui sont à la fois plus accessibles et plus rapides. De manière assez paradoxale, la fin ultime de l’activité mafieuse des Corleone est une vie honnête dans le respect des lois. Tout le problème est de concilier cette exigence avec celle, citée plus haut, d’échapper à la pauvreté et de parvenir à une certaine aisance matérielle. Comme en témoigne la scène de confession de Michael, ces motivations ne suffisent pas à tout justifier. Tuer son beau-frère pour protéger sa sœur est une décision controversée. Assassiner son frère pour protéger la famille est tout aussi difficile à justifier. Ce sont cependant des décisions très difficiles à prendre et le film montre combien il en coûte à Michael d’éliminer son propre frère. Guidé par une froide rationalité, Michael privilégie non pas l’intérêt personnel, mais bien celui du gang, de la famille donc, au sens élargi. Cela nous en dit long sur le personnage : c’est un être calculateur, rationnel, mais aussi dévoué à sa famille, malgré les apparences d’opposition et de fuite que suggère le début du film. Michael n’a quitté la famille que pour mieux y retourner, l’assumer et la défendre, prendre la relève du père. C’est un être fidèle qui fait passer le gang avant lui-même.
26On retrouve un autre procédé de justification dans Traquenard, lorsque la danseuse Vicky Gaye demande à l’avocat véreux Thomas Farrell de rendre des comptes sur son activité et son choix de défendre la pègre.
22 : 48 Vicky Gaye : « J’ai une question à vous poser. Je me suis soi-disant vendue en prenant l’argent de L. Canetto. En quoi êtes-vous meilleur ?
Louis Canetto est un assassin. Il est coupable, vous le savez. Et vous l’avez fait acquitter. Pourquoi ?
– Thomas Farrell : Un malade du cancer a droit au meilleur médecin. Et un condamné à mort, au meilleur avocat. Voilà. Et mes honoraires sont ceux d’un grand chirurgien.
– Votre fierté vaut plus cher ?
– Oui, c’est mon métier. Les truands ont eux aussi droit à un avocat.
– Et ça vous plaît ?
– On ne m’a pas forcé. J’aurais pu faire autre chose. Mais c’était le plus rapide. Je vais toujours au plus rapide. Vous avez remarqué que je boitais davantage devant le jury ? Pour obtenir sa pitié. Et l’utiliser par la suite.
– Vous voulez de la pitié. Eh bien, vous avez la mienne. Pour diverses raisons.
– Sortez d’ici ! »
27La justification de Farrell fait suite à une scène où il avait mis en doute l’honneur de Vicky, l’accusant de se prostituer. Dans une scène analogue à celle du procès où témoignait Omar dans The Wire, Vicky compare son activité à celle de l’avocat : tous deux ont accepté de l’argent d’un gangster assassin en échange d’un service rendu. En quoi serait-ce différent ? La stratégie de Vicky est de disqualifier la moralité de Farrell en ramenant son activité professionnelle au registre de la prostitution. Elle lui demande alors de justifier son implication dans le gang, son choix de défendre des criminels. Les motifs de Farrell sont complexes et même contradictoires. Le premier est un motif noble : celui du droit des criminels à être défendu. En invoquant la loi, Farrell garantit sa droiture, son honnêteté et son honneur. Contrairement aux criminels, il exerce une profession légale. Un second motif consiste à présenter l’accusation d’un gangster comme un cas rare et compliqué qui nécessite un professionnel particulièrement talentueux. L’analogie avec le chirurgien va dans ce sens. Ces deux premiers motifs grandissent le personnage de Farrell, le placent au-dessus de tout reproche et garantissent sa respectabilité.
28Cependant, il poursuit son exploration de ses motifs pour arriver à une raison bien moins louable : le désir d’un succès rapide. Farrell désire une ascension météorique, à l’image de celle des gangsters eux-mêmes. En débordant légèrement le cadre de la légalité, en se mettant au service de ceux qui sont très riches, il bénéficie d’un traitement très favorable et cela lui assure un enrichissement considérable. D’une part, il a une clientèle toute trouvée, et n’a donc pas à se battre pour chercher des clients, d’autre part, c’est une clientèle de très bons payeurs. C’est donc une motivation bassement matérialiste et intéressée, qui discrédite les deux premiers motifs évoqués. En effet, les motifs ne sont pas indépendants les uns des autres et ce troisième motif disqualifie véritablement les deux précédents, laissant entendre que les raisons qui animent Farrell ne sont nobles qu’en apparence. Il est difficile d’exercer son métier à la fois en vue d’un idéal de justice, donc, de manière désintéressée, et en vue de son propre enrichissement.
29Un quatrième motif plus implicite prolonge cette enquête : la jouissance du pouvoir et d’un sentiment de supériorité. Farrell s’enorgueillit de manipuler le jury, d’être plus intelligent et même d’instrumentaliser son handicap pour susciter les émotions du public et obtenir son assentiment. Ce motif narcissique désigne une capacité à utiliser la ruse et à apitoyer le public pour parvenir à ses fins. Farrell se présente alors comme un être hypocrite, manipulateur et insensible, devenu cynique suite à une série de déceptions : blessé, handicapé, puis humilié et rejeté par son épouse à cause de ce même handicap. Les justifications acceptables laissent place à des motifs plus sombres, plus personnels et plus authentiques, qui rendent l’activité de Farrell inacceptable et qui le conduiront à tenter de rompre avec le milieu mafieux.
30On se souvient également du discours de justification de Henry Hill, véritablement habité par le leitmotiv de la distinction entre les ploucs et les affranchis. Les motifs se télescopent de façon plus précise : il y a à la fois le désir d’être quelqu’un, une possibilité refusée aux gens issus des quartiers pauvres. Puisque les inégalités sociales ne permettent pas l’ascension espérée, le gang est bien une solution au problème de l’aspiration à la réussite sociale. Un second motif est celui du désir de liberté et de l’absence de contraintes. Ce qui attire Henry, c’est l’apparente liberté dont jouissent les affranchis, une liberté pensée en termes de « droit de faire » telle ou telle chose. Avoir le droit de faire un certain nombre de choses est l’une des puissantes motivations du jeune homme. Enfin, un dernier motif est le refus de faire partie du troupeau et le désir de se distinguer, de s’affirmer et donc, d’être soi-même.
31Un dernier exemple est la conversation entre Terry Malloy et Edie Doyle dans Sur les quais, lorsque la jeune femme lui demande de lui raconter sa vie, et en quelque sorte, de justifier son choix d’« appartenir » au gang de Johny Friendly.
Terry Malloy : « Vous voulez que je vous dise comment je vois la vie ? Tortille le gars d’en face avant qu’il te possède.
– Edie : Il n’y a pas en vous la plus petite lueur de sentiment, de générosité, de charité, d’humanité.
– À quoi ça me servirait, sinon à avoir des ennuis ?
– Si quelque chose ou quelqu’un se trouve sur votre chemin, vous le poussez. Il doit disparaître, c’est bien ça ?
– […] Tout le monde a une combine. […] Je crois qu’à une chose, c’est chacun pour soi. C’est comme ça qu’on surnage. Faut être du côté du fric si on veut s’en sentir un peu au bout des doigts.
– Oui, et sans ça ?
– On est au 36e dessous.
– C’est vivre comme une bête.
– Ça se peut. J’aime mieux vivre comme une bête que finir…
– Comme Joey ? »
32Le discours de Terry est entièrement axé sur la notion d’utilité : quelque chose n’a de valeur que s’il peut servir un intérêt. C’est donc une morale égoïste de l’intérêt personnel qui se déploie comme trame de fond aux motifs de Terry. Un premier motif de Terry est l’impératif de survie. Un second motif est la conviction que l’altruisme est créateur d’ennuis. Cette idée étrange renvoie à une méfiance qui recommande de ne pas s’occuper des affaires des autres, et qui rejoint d’une autre manière la loi de l’omerta qui règne dans le syndicat mafieux. S’intéresser aux autres, intervenir dans les affaires des autres, c’est prendre le risque de rencontrer et de heurter les intérêts des gangsters plus puissants, c’est se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Terry a donc parfaitement intégré cette maxime de prudence qui motive son propre choix.
33Trois autres motifs émergent encore dans les propos du docker. D’abord, le désir d’argent, non pas d’un enrichissement démesuré, mais d’avoir un peu d’argent. Pour le jeune orphelin des rues, le gang apparaît décidément comme la seule possibilité d’avoir ne serait-ce qu’un peu d’argent. En étant au bas de l’échelle du gang, on est toujours mieux loti qu’en étant à l’extérieur. Être dans le gang, c’est être là où il y a de l’argent et pouvoir en profiter, ramasser les miettes, côtoyer des gens qui ne sont pas dans la misère.
34Ensuite, Terry propose un argument moral : puisque tout le monde a une combine, être dans celle du gang n’est pas pire que de participer à n’importe quelle autre. C’est une manière de neutraliser le blâme en tablant, comme dans le film de Melville, sur une culpabilité généralisée. Au fond, les gens qui se disent meilleurs ne le sont qu’en apparence. Terry n’est pas pire que quiconque. C’est une stratégie de nivellement et de démoralisation de l’humanité, ramenée à la neutralité morale de la bête, à l’univers des impulsions, des instincts et de la loi du plus fort. C’est ainsi que Terry entreprend de se disculper en faisant valoir que sa faute n’est pas si grave, et qu’au fond, il n’y a même pas véritablement de faute puisque tout le monde fait comme lui.
35Le dernier motif, à peine suggéré par Terry, est tout simplement la peur d’être tué par le gang. Il ne s’agit plus alors de justifier le choix initial d’intégrer le gang, mais celui d’y demeurer. Ceux qui tentent de le quitter sont immanquablement exécutés, à l’image du frère d’Edie, Joey Doyle, assassiné parce qu’il avait tenté de collaborer avec la police pour mettre fin au règne de Friendly. C’est ce dont Terry prend conscience de manière de plus en plus aiguë, évoquant tour à tour son « appartenance » à Friendly, et l’euphémisation exercée par le vocabulaire du gang : Friendly demande à Terry un « service », mais il s’agit en réalité d’un ordre auquel il est inimaginable de se soustraire sous peine de mort. C’est un puissant motif récurrent dans le film, qui explique les hésitations de Terry à témoigner, mais aussi son rapport à Edie, qui met en danger sa vie en se confrontant à la pègre (fig. 57).
L’éthique de la combine
36L’art du gangster est de contourner les lois pour parvenir au succès. C’est en cela que l’éthique du gangster est d’abord celle de la combine. Il s’agit de mettre en place des stratégies parallèles de réussite, de frauder le système et de trouver la combine qui rapporte le plus gros. Ce qui caractérise la combine est une forme de rationalité instrumentale qui vise à atteindre ses fins par des moyens peu scrupuleux. Peu importe que les moyens soient immoraux si l’objectif est atteint. C’est que le scrupule est un luxe lorsque l’on est exclu du système, et que l’on vit dans des conditions de misère et de précarité.
37Dans ces conditions, un individu comme Terry Malloy (Sur les quais) adopte d’abord l’éthique de la combine, pour favoriser ses intérêts personnels, survivre et se protéger au mieux de la rapacité des autres. Gamin des rues, Terry a survécu grâce à de petites combines, rapines, petits boulots, puis premiers combats de boxe. Très vite intégré à l’écurie de Friendly, Terry participe à certaines combines et en reçoit sa part. La vision qu’il veut nous faire partager, et à Edie, c’est que chacun a une combine, chacun fait des plans pour maximiser son intérêt personnel. Ainsi, sans aucun scrupule, Terry s’interroge sur la combine du prêtre, l’abbé Barry, cherchant ce qu’il a à gagner de son intervention sur les docks. Même les actes apparemment les plus gratuits sont intéressés : il n’y a pas de place dans ce monde pour le désintéressement. Les remarques de Terry, pour choquantes qu’elles puissent être, notamment aux yeux de la jeune Edie élevée par les sœurs, ne sont pas si loin des critiques de la philanthropie d’un Thoreau. L’action désintéressée, qui devrait selon la morale kantienne, constituer la seule action authentiquement morale, exclusivement issue de la raison morale et du sentiment de respect envers les devoirs prescrits par cette raison, n’a pas lieu dans notre monde. Même les actes généreux et altruistes sont suspects d’entretenir un profit personnel, que celui-ci soit matériel, symbolique, social ou même moral (pour se donner bonne conscience).
Fig. 57. – Terry défendant son intérêt égoïste contre la position altruiste de Edie, tout en accordant aux réactions de la jeune fille une importance bien supérieure à son propre intérêt, Sur les quais, 39’47.

38Cette morale de l’intérêt est très différente de la morale utilitariste de Bentham ou de Mill. Ces philosophes rejettent en effet l’idée que l’action bonne l’est en soi, de façon inconditionnée, indépendamment du sujet. Ils préfèrent inscrire l’action dans les intérêts du sujet, qui profite de ses conséquences heureuses. Mais la contrainte morale posée par l’utilitarisme est tout de même très forte : en tant que théorie morale et politique, l’utilitarisme défend comme critère du bien l’intérêt général et le plus grand bien-être du plus grand nombre. Il ne s’agit pas donc pas d’une morale égoïste, qui autoriserait l’individu à se soustraire aux règles collectives et aux normes sociales. Au contraire, c’est au législateur de définir ce qui concourt au bonheur collectif, au bien-être optimal dans un contexte donné. Terry se défend de toute considération altruiste : il défend farouchement son intérêt personnel, parce qu’il a la conviction qu’il fait partie des laissés-pour-compte du système utilitariste, du « petit nombre » que l’optimum exige de sacrifier.
39Il est très important de comprendre la maxime de Terry non pas comme un principe d’action, mais comme une posture de réaction. Cette revendication de l’intérêt personnel, dont on pourrait penser qu’elle est complètement immorale, n’est rien d’autre que la réponse à une injustice dont le personnage nous raconte avoir été victime. Terry pose la question de la possibilité de la morale et du type de moral concevable dans un monde injuste, lorsqu’on est en position de victime. Doit-on, comme Platon le disait, subir l’injustice avec la satisfaction morale de ne pas avoir une conscience coupable ? Terry oppose à ce fantasme de pureté de la conscience, la nécessité de la survie. Son problème n’est pas le salut de son âme, mais de son corps, de l’animal en détresse, du nécessiteux en lui. C’est l’orphelin des rues qui cherche à manger, comme la bande de copains chapardeurs de Il était une fois en Amérique, qui vivote de menus larcins, faisant les poches des ivrognes. On retrouve la même situation d’urgence matérielle dans Le Parrain, lorsque Vito perd son emploi et que son ancien patron, l’épicier navré, lui offre des victuailles pour nourrir sa famille. Vito refuse ce geste de charité, et réagit à l’injustice de sa perte d’emploi. Lui aussi est tenté d’adopter une morale égoïste comme stratégie de survie de sa famille.
40Cette posture éthique réactionnelle est la marque d’un certain désespoir, d’un dégoût du monde et d’une désillusion. À côté de l’expérience vécue de la misère et de l’injustice, toute morale semble disqualifiée : trop idéaliste, trop naïve, pure chimère… que seuls peuvent défendre ceux qui ont eu plus de chance. C’est le cas de Edie, qui, sans être fortunée, a été envoyée en pension pour y recevoir une éducation prometteuse d’un avenir. La confrontation avec son père en est d’autant plus délicate : il refuse de voir son sacrifice vain, rendu caduc par le flirt de sa fille avec un gangster comme Terry. Edie a justement reçu les moyens de mener une vie honnête. Qu’est-ce qui subsiste des idéaux et des principes moraux quand on n’a pas les moyens de réussir honnêtement ? Ce serait donc à nouveau la chance, la fortune qui déterminerait le positionnement moral des individus. Une vie fortunée rendrait possible une conception de l’action morale comme désintéressée ; une vie assez confortable pour s’en sortir par une voie honnête ferait une place à un certain altruisme et à des valeurs partagées ; en revanche, une vie de détresse conduirait à un égoïsme nécessaire à la survie.
41C’est exactement sur cette nécessité que l’argumentation de Terry fait fond : dans sa situation, faire preuve d’altruisme est source d’ennuis. La générosité peut conduire à se faire exploiter, l’humanité, à devoir prendre en charge les problèmes des autres alors qu’on a déjà les siens, etc. Il est donc plus prudent de ne se mêler que de ses propres affaires et de régler soi-même ses problèmes. Au fond, la position éthique de Terry est une forme de prudence : plutôt que de réaliser le bien, il s’agit d’éviter le mal, ou plutôt le malheur, et surtout, le pire. C’est une stratégie de l’esquive, comme le boxeur qui évite les mauvais coups quand il ne peut faire autrement, que l’adversaire (l’adversité) est plus fort.
42Le pessimisme de Terry est alimenté par une certaine méfiance issue de sa propre expérience : il a intégré le fait qu’il n’y a rien à attendre de personne et que les personnes qui offrent de vous aider demandent toujours quelque chose en retour. C’est ainsi qu’il se sent tout à fait pris au piège du gang, lié par sa dette envers Friendly qui l’a sorti de la rue, par l’aide apportée par son frère, etc. C’est aussi la raison pour laquelle son témoignage est vécu par Friendly comme une trahison et une marque d’ingratitude. Le gang donne et attend quelque chose en échange. Il semble à Terry que les choses ne peuvent fonctionner autrement et qu’aucun acte, aucune aide n’est gratuite. Dès lors, la question de savoir comment devenir quelqu’un s’articule avec l’aspiration à reconquérir sa liberté perdue, offerte au gang dès l’enfance.
43Terry et Ghost Dog ont ceci en commun qu’ils doivent leur survie à un gangster et cette dette détermine toute leur vie. Pour Terry, il s’agit de savoir comment reprendre sa liberté perdue, comment s’affranchir du gang, lui qui est désormais adulte. Le cas de Ghost Dog est un peu différent, car ce dernier n’attend plus rien pour lui dans ce monde, il s’offre comme une voix étrange et dérangeante, mais il n’a pas l’ambition de devenir quelqu’un, de réussir sa vie. Il vit comme s’il était déjà mort, sans désir, sans ambition, sans projet d’avenir, uniquement dans le présent. L’absence de vision de l’avenir est responsable de son ancrage dans l’instant. Sa problématique est plutôt d’exercer sa liberté dans le cadre de sa vassalité, ce qu’il réussit jusqu’à un certain point puisqu’il vit de façon très indépendante, insaisissable. En revanche, le monde moral de Terry bascule lorsqu’il rencontre Edie, et il se met à espérer une vie meilleure dans ce monde (fig. 58).
L’éthique du boxeur
44L’éthique de la combine se double très tôt d’une autre vision morale, toute aussi rude et égoïste, mais qui relève d’un système de valeurs très différents et parfois en conflit : ce que l’on pourrait appeler la maxime du boxeur. Il la résume ainsi, joignant le geste à la parole : la meilleure défense, c’est l’attaque. Dans la stratégie du boxeur, il y a aussi l’idée qu’il vaut mieux attaquer le premier et ne pas laisser à l’autre le temps de vous atteindre. Attaquer pour ne pas être mis au tapis, avant d’être frappé. Là aussi, c’est une stratégie préventive, d’anticipation dans le rapport de force. Cette version de l’égoïsme et du chacun pour soi s’inscrit dans l’univers de la boxe, réinterprétée sur le mode d’une technique de combat. Puisque la vie est dure et que les coups surgissent de toute part, il ne faut se fier à personne et être toujours sur ses gardes, prêt à parer les coups. Plus encore, la maxime du boxeur repose sur la dissuasion : donner le coup en premier est bien une façon de parer aux coups éventuels, de façon radicale. Cependant, il ne s’agit pas d’échafauder des combines : l’attaque du boxeur est loyale, inscrite dans les règles du jeu. C’est le côté « chevalier du ring » de Terry, animé par des vertus chevaleresques de l’honneur, de la loyauté et de la bravoure. Le boxeur est bien l’archétype moral de ces hommes dont Friendly, planté devant la retransmission d’un match à la télévision, déplore qu’il n’y en ait plus : modèles de force virile, de courage, d’endurance et de discipline. Justement, les boxeurs ne sont pas des voyous, et peut-être faut-il voir chez le patron de la pègre une certaine nostalgie des codes de la boxe à l’ancienne. Friendly considère cette nouvelle école de boxeurs comme des clowns, ce qui suggère qu’ils ne peuvent pas être pris au sérieux faute de boxer de manière authentique. Les clowns singent, imitent les « vrais » boxeurs : ils sont des imitations fallacieuses d’une authenticité perdue. Or, c’est justement au moment où il déplore la disparition des « vrais hommes » que Terry fait son entrée et échange avec le gangster d’affectueux « coups » de boxeur. Il reste donc peut-être encore un homme digne d’estime, avec des valeurs, et c’est bien Terry.
Fig. 58. – Terry sur la voie de la reconquête de sa liberté et de son honneur, décidé à dire la vérité et à quitter le gang, malgré les difficultés, Sur les quais, 1 : 00’41.

45L’éthique de la boxe conçoit la vie comme un combat. Que ce soit Terry ou Friendly, chacun possède les traces de ses combats, stigmates, cicatrices, traumatismes. Il faut, si l’on veut survivre et réussir sa vie, avoir le courage de se battre. Rien n’est jamais donné, gratuit, facile et il faut endurer bien des choses pour se tirer d’affaire. En outre, le combat n’est pas seulement une lutte pour la survie dans des conditions hostiles et défavorables ; c’est aussi une lutte pour le pouvoir. Le champion ne se contente pas de faire le match, il veut gagner, remporter la victoire. La maxime du boxeur est celle qui guide l’homme dans ses multiples affrontements, pour s’en sortir ou gagner le rapport de force pour remporter le succès, le respect, l’argent, etc. La victoire qui compte est celle qui a été remportée dans des conditions loyales, la triche entachant tout succès.
46Cette maxime réaliste du boxeur s’oppose à la doctrine idéaliste de l’amour du prochain, qui sonne comme un vœu pieu dans ce monde. Pourtant, c’est bien l’amour du prochain le plus proche qui déclenche les plus importants bouleversements parmi les personnages du film : l’amour du frère aîné, la rencontre avec Edie, la jeune femme « propre », innocente, pure. Il y a donc, également, la présence de la fraternité, qui devrait être incarnée de façon plus générale à travers la solidarité syndicale de l’union, mais qui est renvoyée aux relations individuelles et de proximité.
47On retrouve cette référence à la boxe comme source éthique dans de nombreux films de gangsters, comme Little Caesar, qui envisage les deux principales vertus du gangster comme la capacité de savoir frapper mais aussi encaisser. La première est assimilable à une forme de bravoure, et la seconde, bien plus intéressante, suggère une forme d’endurcissement, de résistance à la violence, de capacité à la supporter, d’endurance. Le vocabulaire moral développé met en avant ces vertus dans le contexte d’une réalité socio-économique difficile, d’une situation de souffrance. L’éthique de la boxe est alors aussi une façon de se défendre en parant les coups, en apprenant à les surmonter et à aller de l’avant. Elle intègre l’exigence de survie, le caractère de nécessité, qui était sous une autre forme, présent dans la combine.
48On retrouve encore la référence au monde la boxe dans Raging Bull qui raconte l’histoire du boxeur Jake LaMotta, pris dans des fraternités mafieuses qui lui coûteront une partie de sa carrière et surtout, son estime de soi. Une très belle scène d’intertextualité à la toute fin du film relie Raging Bull et le film de Kazan : Robert de Niro, jouant LaMotta, face à son miroir, et faisant le bilan de sa vie, y cite les répliques de la scène où Terry Malloy reprochait à son frère de l’avoir entraîné dans ses combines au détriment de son désir de devenir quelqu’un et d’avoir « la classe ». C’est une forme de mérite, d’estime de soi et d’accord avec soi-même qui concurrencent la réussite simplement sociale et matérielle, et qui conditionnent d’ailleurs la réussite sociale, celle-ci venant récompenser la vraie gloire. La trajectoire de LaMotta est analogue à celle de Terry : il accepte une combine du gang par le truchement de son frère aîné : il consent à perdre un match pour faire monter les paris. Dans une très belle scène, le personnage quitte le ring et sanglote dans les coulisses, prenant conscience de ce qu’il a sacrifié en entrant dans la combine : il a trahi l’éthique du boxeur, et a perdu une partie de sa dignité.
49Encore une fois, ces films sont tendus entre une double aspiration à la richesse et à une autre forme de réussite. Bien que les personnages s’échinent à échapper à la misère, ils ne se satisfont pas de la seule possession de l’argent. Ce fait manifeste la forte présence d’un concept éthique implicite primordial chez ces personnages : le concept d’honneur. Lorsque Terry rencontre Edie, il se sent humilié par ce que représente la jeune femme, par ce qu’elle lui renvoie : l’image d’un homme lâche, asservi aux intérêts du gang, capable de trahir son camarade Joey Doyle pour son profit personnel. La réaction de Terry est motivée par son sens de l’honneur, qui n’est pas éteint, et qui a tenu un rôle important dans sa pratique de boxeur. Remporter la victoire de façon honnête, c’est faire honneur à celui que l’on est ou que l’on veut être, bien au-delà du prestige social. Ce point de vue de l’honneur est essentiel pour comprendre les pistes éthiques que développent un certain nombre des figures de gangsters à l’écran.
50C’est encore le cas de César Rico, qui formule son ambition dès le début du film, lors d’une conversation avec son ami Joe : là où Joe imagine une réussite dans le milieu de la danse, Rico préfère « faire danser les autres » et vise une position de pouvoir. Ce n’est pas tant la richesse qui constitue son objectif, même si celle-là compte ; c’est avant tout le fait d’être quelqu’un. Et c’est cette trajectoire d’un état où l’on n’est personne à un état où l’on est quelqu’un, que raconte le film. Le désir de Rico est tout entier tourné vers une forme de reconnaissance symbolique et il y va clairement d’une telle lutte en toile de fond de l’intrigue. Être respecté et honoré par les autres, par les siens notamment, comme le gangster Pete Montana, célébré par ses amis lors d’un banquet en son honneur, telle est l’ambition du petit César.
51Le chef du gang Barksdale dans la série The Wire est aussi un ancien boxeur, et le motif de la boxe revient à plusieurs reprises, notamment dans la première saison. Outre le fait que c’est la boxe qui permet aux policiers qui enquêtent sur lui d’identifier Avon sur une ancienne affiche de combat, Avon conserve aussi de son passé de champion une certaine conception de l’honneur et de la réputation. L’un des intérêts de la série est le couple si mal assorti de Avon et de son associé, Stringer Bell. Ce dernier incarne l’aspiration à une réussite purement matérielle : grand lecteur de La richesse des nations, suivant des cours d’économie à l’université, Stringer Bell conçoit les activités du gang comme des activités économiques visant un profit financier maximal. Le gang est une affaire dont la rentabilité doit être assurée par une gestion réaliste et efficace. Et il faut avouer que le personnage de Stringer Bell est sans doute à certains égards plus près de la réalité que les autres figures de gangsters.
52Le conflit entre Avon Barksdale et Stringer Bell est latent et ne cesse de croître, parce qu’il oppose deux visions totalement différentes de la réussite, deux systèmes de valeurs concurrents. Avon est intéressé par le pouvoir réel et symbolique, par son crédit, son influence, par l’importance que l’on accorde à sa parole. Il s’inscrit dans un registre symbolique, où ce qui compte est la réputation. Dans cette optique, la boxe est présentée comme le moyen d’asseoir sa réputation, de rester intègre. À l’inverse, Stringer Bell est uniquement intéressé par le profit matériel et cette fin justifie tous les moyens : les trahisons, le meurtre de D’Angelo, menace pour les affaires, etc. Tout en étant motivé par ces considérations beaucoup moins nobles, Stringer n’en est pas moins sage : c’est lui qui souhaite éviter les meurtres, blanchir les activités mafieuses, afin de ne pas compromettre cet enrichissement. C’est donc lui qui exerce un rôle de garde-fou pour tempérer la fureur de Avon, son désir de revanche lorsque son honneur est mis en jeu, etc. Il y a notamment cette scène où Avon, humilié par Omar qui a braqué l’une des planques de drogues sous le contrôle de son gang, est obsédé par le désir de retrouver Omar et de se venger. Stringer Bell lui demande de se calmer et lui reproche de faire de cette affaire une affaire personnelle. Il n’y aurait donc pas à mêler les sentiments au business, dans la logique pragmatique implacable de l’économiste. Le comportement de Avon, lui, est entièrement motivé par la réaction à l’offense.
53Une autre scène remarquable montre combien la boxe est aussi affaire de relations humaines : elle établit un lien moral avec autrui, bien loin de l’esprit égoïste de la combine. C’est à travers les gestes – presque tendres – du boxeur, que Avon vient à la rencontre de son neveu D’Angelo. En guise d’embrassade, ils échangent quelques frappes, Avon jaugeant le niveau du jeune homme. Cette manière de saluer est un gage d’amitié et de loyauté : c’est bien en ami qu’Avon vient cette fois-là dans les pavillons où son neveu organise le trafic de stupéfiants. La posture du boxeur n’est pas le repli sur soi, mais l’ouverture à l’autre, à l’échange. Il y va d’une cordialité manifeste et aussi d’un certain respect mutuel.
54C’est encore cette exigence de respect sur laquelle s’ouvre Le Parrain. Dans la scène inaugurale, l’entrepreneur de pompes funèbres vient réclamer justice pour sa fille agressée. Cette exigence de justice se heurte rapidement à une autre exigence, celle de Vito Corleone : l’exigence de respect. Là encore, la logique matérialiste de l’entrepreneur s’oppose au point de vue de l’honneur incarné par Vito. L’entrepreneur lui offre de l’argent en échange du service demandé. Pour Vito, c’est encore une insulte. Il n’est pas prestataire de service, il n’est pas un mercenaire. Il est le parrain, une figure protectrice et bienveillante pour son clan. C’était donc la protection et non la justice, qu’il fallait venir demander, et il fallait offrir du respect, voire de la soumission, plutôt que de l’argent. À nouveau, l’honneur et le registre symbolique prévalent sur la logique de l’argent (fig. 59 à 64).
Le gang, un espace de jeu
55Le paradigme de la boxe correspond à une certaine vision de la vie et de l’éthique des rapports humains, qui n’est pas centrée sur le sport, mais bien sur le combat, sur les rapports de force. Mais comme nous l’avons vu, la posture éthique des gangsters révèle que l’enjeu de l’affrontement n’est pas (que) l’argent : c’est un enjeu symbolique. Il y va d’un certain champ, au sens de Bourdieu, « un espace de jeu » où les individus entrent en compétition pour un enjeu de pouvoir et de prestige. Le gang est un tel espace régi par des règles, dont on peut voir le rôle primordial dans les films étudiés. La règle d’or du syndicat mafieux des docks est une loi du silence, omerta nécessaire à la protection des activités illégales et à la survie. Ne pas suivre la règle, c’est tricher ou s’exclure du jeu, ce que Terry cherche précisément à faire.
56Dans Haute couture et haute culture, Bourdieu décrit ce qu’il appelle « la loi générale des champs », à savoir l’opposition entre les dominants dans le champ et les nouveaux entrants, outsiders, challengers, aspirants. Comme le boxeur, le chef de gang doit conserver son titre, le gang dominant, sa mainmise sur le jeu. Le respect des règles si important dans l’éthique des gangsters est une façon d’exprimer cette visée conservatrice du gang : en établissant ses propres règles, on en impose aux parvenus, on dicte comment le jeu doit être joué, donc on a la main sur le jeu.
57On voit bien que par leur usage de la force, ce sont les gangsters qui fixent les règles, à la fois entre eux et pour toutes personnes en rapport avec eux. Le rapport à la règle est à la racine même de la constitution du gang : affranchissement des règles sociales, communes, et création d’un nouveau jeu qui obéit à des règles différentes – « outlaw », différentes des lois et hors du cadre législatif même. La domination des activités illégales, notamment du détournement des cotisations et des marchandises sur les docks, mais aussi du trafic de stupéfiant dans les films plus récents sur le milieu, suppose un capital supérieur qui assoit et manifeste cette domination. Ce capital est à la fois financier, économique au sens large (biens immobiliers, argent, biens de consommation luxueux…) et symbolique : c’est le capital de la réputation, de la force, de la crédibilité, qui fait autorité. Cette seconde forme de capital est également très importante, dans tous champs, a fortiori celui du gang, et Bourdieu a raison de mettre la domination en lien avec la question du charisme chez Max Weber.
Fig. 59. – Pour César Rico, l’argent n’est pas le plus important : il veut surtout « être quelqu’un », et pour cela, il faut savoir « frapper et encaisser », Little Caesar, 3’40.

Fig. 60. – Terry racontant à l’inspecteur de police l’un de ses combats passés, Sur les quais, 1 : 04’25.

Fig. 61. – Terry Malloy et Johny Friendly : les authentiques boxeurs sont-ils les derniers « vrais hommes » ?, Sur les quais, 6’25.

Fig. 62. – Autre échange amical entre Avon Barksdale venu récompenser la loyauté de son neveu D’Angelo, sous le signe de la boxe, The Wire, Saison I, épisode 6, 36’41.

Fig. 63. – Le boxeur Jake LaMotta après le combat truqué où il a accepté de « se coucher », Raging Bull, 1 : 08’48.

Fig. 64. – Hommage : Jake LaMotta récitant devant son miroir la scène culte de Sur les quais, lorsque Terry reproche à son frère de l’avoir empêché de devenir quelqu’un, Raging Bull, 1 : 57’17.

58En effet, les rapports de force qui structurent le champ opposent les anciens et les nouveaux, les tenants du titre et les challengers. Les premiers suivent des stratégies de conservation dont les règles participent en premier lieu. Les seconds tentent de mettre en place des stratégies de subversion qui ne procèdent pas, comme dans l’analyse bourdieusienne de la couture et de la culture, d’un renversement des valeurs, d’une révolution contribuant à dévaluer le capital des dominants, mais d’un abandon des valeurs au profit de la pure force. Bien souvent, les passations de pouvoir ont lieu de façon interne, à l’intérieur du clan, et ne bouleversent pas son organisation en tant que champ ; le jeu fonctionne toujours de la même façon. C’est ce que montre la trilogie du Parrain, où le pouvoir se transmet par le sang, dans l’espace de la famille, comme la royauté pendant un temps. La trilogie se déploie suivant les générations de la même famille, du même clan sicilien. C’est aussi la conclusion inattendue de Ghost Dog : on pensait que Louie, seul survivant du massacre des gangsters italiens, allait prendre la tête du gang et devenir le nouveau leader, mais c’était sans compter l’hérédité du pouvoir, qui porte au sommet la fille du parrain défunt, jeune fille fluette, timide et tremblante, muée en véritable femme d’affaires. Lorsque le pouvoir fait l’objet de rivalités plus aiguës au sein d’un clan ou entre deux clans pour un même territoire ou le monopole d’une même activité, la lutte pour le pouvoir est plus un renversement par les armes qu’une révolution au sens idéologique ou politique.
59Le souci du gang, c’est de remplacer son chef par un leader tout aussi charismatique, ce qui n’est pas évident. C’est exactement le cœur du film American gangster, dont l’intrigue repose sur la mort du chef qu’il s’agit de tenir secrète en lui substituant un nouveau leader agissant en son nom dans l’ombre. Le capital symbolique est sans conteste tributaire du charisme du chef, et sa disparition peut affecter profondément la structure du champ et redéfinir les hiérarchies au sein du gang et entre les gangs rivaux. Si le gang offre une parfaite incarnation du champ tel que le définit Bourdieu, c’est parce qu’il est explicitement et même excessivement marqué par les rivalités, que les valeurs de loyauté et de fidélité visent à tempérer, et qui nourrissent les tensions entre gangs. Le souci de l’apparence et d’une apparence de force est un point clef, qui pousse aussi bien le parrain de Ghost Dog à vouloir l’éliminer que Avon Barksdale à vouloir liquider Omar (The Wire).
60Parce que l’enjeu est identique pour chacun, les renversements de pouvoir ne sont jamais des révolutions au sens idéologiques, qui marqueraient une véritable rupture dans le champ au point de redéfinir les règles du jeu. La mainmise sur le jeu, la victoire au jeu suppose qu’on respecte ne serait-ce que de façon minimale, ses règles. Cela dit, Bourdieu nuance son propos sur la subversion d’un champ, en utilisant d’ailleurs l’analogie avec la boxe :
« Ces luttes entre les tenants et les prétendants, les challengers qui, comme en boxe, sont condamnés à “faire le jeu”, à prendre les risques, sont au principe des changements dont le champ de la haute couture est le lieu.
Mais la condition de l’entrée dans le champ, c’est la reconnaissance de l’enjeu et du même coup la reconnaissance des limites à ne pas dépasser sous peine d’être exclu du jeu. Il s’ensuit que de la lutte interne ne peuvent sortir que des révolutions partielles, capables de détruire la hiérarchie, mais non le jeu lui-même10. »
61La victoire (remporter l’enjeu) suppose de jouer le jeu, de se plier à ses règles, même si un certain écart entre le comportement et la règle stricto sensu est envisageable. Le boxeur est pénalisé lorsqu’il enfreint certaines règles sans être pour autant exclu ; c’est un écart acceptable. Il y a aussi des façons de boxer qui ne sont pas tout à fait « réglo », comme l’explique le boxeur interprété par De Niro dans Raging Bull, Jake La Motta. Il y a donc toujours une façon de jouer le jeu avec un plus ou moins grand écart par rapport à ses règles, sans pour autant être hors-jeu, en continuant à permettre au jeu de perdurer. Le jeu est ainsi sa propre fin, comme l’est le capital selon Marx. De même, le gangster peut prendre certaines libertés par rapport aux règles du milieu qui ne remettent pas en cause sa loyauté, ni sa capacité à suivre le jeu. Le problème, c’est que tout jeu comporte une part d’incertitude, de chance même et de risque. Pour le challenger, il faut miser beaucoup, c’est-à-dire prendre des risques pour évoluer plus rapidement dans la hiérarchie, pour remporter le combat face aux maîtres du jeu. Incontestablement, le jeu est d’abord inégal et toute la question est de parvenir à déstabiliser cette inégalité, à remettre la mise en jeu, d’où les stratégies de subversion. La subversion n’a pas d’intérêt à ruiner le jeu lui-même : elle vise au contraire à en tirer profit, et à renverser les rapports hiérarchiques qui le structurent ; bref, elle vise à dominer le jeu.
62L’inégalité est une inégalité de capital : comment constituer son capital au sein d’un champ dominé par d’autres ? Les dominants visent surtout la préservation et la pérennisation du capital qu’ils ont déjà constitué ; le problème touche les challengers, qui aspirent à posséder eux aussi le plus de capital possible, et rapidement. Un accès rapide à une position dominante signifie une prise de risque à la hauteur de l’enjeu : c’est sa vie que l’on risque, en premier lieu, par des actes de confiscation du territoire, de conquête de nouveaux territoires, d’expansion qui exigent un affrontement. C’est ce que signifie « faire le jeu », et que doit accepter le challenger s’il veut effectivement devenir dominant. Le vocabulaire du jeu est caractéristique du monde mafieux, comme l’a mis en relief la série The Wire, où il est question de manière récurrente du « game », de la distinction entre ceux qui sont « in/out of the game », des règles de ce jeu et de la difficulté à en sortir. Car si les affranchis sont « condamnés à faire le jeu », ils sont aussi condamnés à y rester. L’intégration à un nouvel espace de jeu n’est pas aisée, mais la décision d’en sortir est encore plus délicate à mettre en pratique.
Notes de bas de page
1 Là encore, la généralisation est impossible : certains films de gangsters n’échappent pas à cette posture, comme sous certains aspects, Little Caesar.
2 J’emprunte cette expression à l’écrivain Robert Musil dans son essai « L’obscène et le malsain dans l’art », publié dans la revue Pan le 1er mars 1911.
3 On pourrait aussi réfléchir à la manière dont les figures cinématographiques de gangsters influent sur notre vision et notre appréciation des gangsters réels.
4 À nouveau, j’exprime ma dette envers Musil auquel j’emprunte cette expression.
5 Friedrich Waismann, Volonté et motif, trad. fr. Christian Bonnet, Paris, PUF, 2000, p. 259.
6 F. Waismann, Volonté et motif, op. cit., p. 239.
7 Ibid., p. 224.
8 Ibid., p. 262.
9 Bertrand Russell, « Le mal que font les hommes de bien », Essais Sceptiques, [1928], traduit de l’anglais par A. Bernard, Paris, Les Belles Lettres, 2011.
10 Pierre Bourdieu, « Haute couture, haute culture », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, p. 199.
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