Conclusion
p. 293-295
Texte intégral
1Il existe une analogie profonde entre la manière dont Dewey fustige dans L’art comme expérience l’expertise critique et celle dont il critique dans Le public et ses problèmes la thèse qui voudrait qu’un gouvernement d’experts soit nécessaire tant le public n’est qu’un « fantôme ». Dans les deux cas, si le public n’est pas encore une réalité, cette éclipse n’a rien de structurel : l’expérience esthétique ordinaire n’est pas structurellement coupée de l’expérience esthétique provoquée par les œuvres d’art de même que le public n’est pas structurellement coupé de toute réalité politique. Toutefois, il s’agit plus que d’une analogie : la notion même de public étant tout à la fois centrale dans la réflexion esthétique de Dewey et dans sa réflexion politique. En outre, l’engagement de Dewey est entier qu’il s’agisse de faire émerger un public comme réalité politique ou comme réalité esthétique. Or, s’il paraît logique que la vision démocratique de Dewey milite pour un rapprochement de l’art et de son public, de l’expérience esthétique et de l’expérience ordinaire, il n’en reste pas moins, qu’à l’inverse, sa conception esthétique assigne à l’art une fonction spécifique et essentielle dans l’émergence même des publics. Dewey y insiste à plusieurs reprises : pour qu’il y ait public, il faut qu’il y ait imagination commune et l’art joue dès lors un rôle de premier plan dans l’élaboration de cette dernière. Dans les dernières pages de L’art comme expérience, Dewey revient en ce sens sur la formule de Matthew Arnold : « la poésie est une critique de la vie », formule qu’il convoque régulièrement en y adhérant de manière singulière. Cette fonction critique de la poésie et par extension de l’art, acquiert avec l’esthétique de Dewey, un sens tout à fait spécifique et en tout cas étranger à toute injonction morale dont on voudrait régulièrement affubler l’art : cette « critique » de la vie n’a rien d’une intention moralisatrice, mais elle propose seulement, par les vertus de l’imaginaire qu’elle expérimente, la possibilité d’une réelle émancipation individuelle et collective :
« Elle ne parvient pas à saisir, en tout cas à exprimer comment la poésie est une critique de la vie ; c’est-à-dire, pas directement, mais par révélation, à travers la vision imaginaire adressé à l’expérience imaginaire (non au jugement préétabli) des possibilités qui contrastent avec les conditions réelles. Un sens des possibilités qui ne sont pas réalisées, mais qui pourraient l’être, et qui, lorsqu’elles sont mises en contraste avec les conditions réelles, sont la “critique” la plus pénétrante qui puisse être faite de ces dernières. C’est par un sens des possibilités s’offrant à nous que nous prenons conscience des contraintes qui nous enserrent et des poids qui nous oppressent1. »
2C’est en étant, et non en exprimant, une intention, ajoute Dewey, que la poésie enseigne ce qu’enseignent « les amis et la vie ». L’imagination n’a donc ici rien d’une fuite ou d’un refuge, mais en revanche, elle offre la possibilité d’une authentique communication et d’une féconde compréhension. Ainsi, par exemple, quand nous tentons de comprendre les formes d’art émanant d’une autre culture : assimiler ces formes revient littéralement à devenir nous-mêmes artistes parce qu’il ne s’agit pas d’une simple connaissance rationnelle, mais bien d’une introjection de ces formes dans nos propres attitudes, d’une intégration dans une expérience partagée. Exactement comme le problème de la compréhension peut se concevoir – et se résoudre – par analogie avec l’amitié : l’effort pour comprendre l’autre se résout naturellement dans l’amitié elle-même : ce n’est pas la connaissance de l’autre qui produit l’amitié, même si elle peut la favoriser, mais l’expansion de notre propre expérience à travers l’imagination.
3En bref, cette communication par l’art permet de donner corps au « plus sérieux problème de la philosophie », selon Dewey : la nature de la communauté de l’expérience. C’est en un sens très voisin, nous semble-t-il, qu’Alain Chareyre-Méjan peut écrire, dans le sillage d’Emerson et des transcendantalistes que :
« L’idée d’une factivité qui serait en quelque sorte l’existence continuée est très présente chez les penseurs transcendantalistes américains. Au point que le vrai perfectionnement d’une pratique qui engage le sens de la vie a quelque chose à voir pour eux avec le joyeux laisser-aller de l’amour même de la vie. Faire quelque chose simplement en “étant” : cela nous parle d’une façon spéciale et nous motive davantage que bien des conseils de méthode ou des incitations à caractère moral2. »
4De ce point de vue, la question du commun dans la pensée de Dewey propose entre autres à nos yeux les moyens de dépasser in fine le paradoxe déjà relevé entre l’individuation esthétique et la communauté des arts en maintenant, comme les deux faces d’une seule pièce, l’individu et la communauté. Si la démocratie est inséparable de l’effort constant pour dégager un horizon de communication permettant à la fois une pluralité culturelle et l’individuation, alors l’art sous toutes ses formes est bien le moyen privilégié d’une singularisation active qui renforce le commun loin de s’y opposer.
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