Préface de l’édition française
p. 9-12
Texte intégral
1La première édition de L’engagement esthétique a paru en 1991, soit un peu plus de vingt ans après mon premier livre, The Aesthetic Field, A Phenomenology of Aesthetic Experience. Le rapport entre ces deux livres est plus que chronologique, car la période productive qui les sépare fut l’occasion d’ouvrir des perspectives et d’approfondir ma réflexion dans une série de publications qui développèrent les idées avancées dans le premier. La réflexion d’un demi-siècle m’offre maintenant un recul encore plus grand sur le développement de ces idées et sur la place que ces deux livres tiennent dans ce que je perçois aujourd’hui comme une séquence cohérente. En effet, rétrospectivement, je ne vois pas là une simple histoire mais une évolution, et même plus précisément une véritable séquence logique dans laquelle L’engagement esthétique occupe une place critique. J’aimerais d’abord souligner les rapports entre ces deux livres.
2 The Aesthetic Field propose une théorie esthétique fondée sur l’analyse phénoménologique de l’expérience appréciative de l’art. Il s’agit d’une théorie des champs, d’une théorie contextuelle reconnaissant une continuité fluide entre les facteurs, les relations et les influences qui agissent dans une situation esthétique. Au lieu de la relation traditionnelle d’un sujet appréciateur et d’un objet d’art, elle identifie dans le champ esthétique un complexe de quatre principaux facteurs fonctionnels dont les interactions donnent structure et cohérence à l’expérience appréciative : l’appréciatif, le focalisé – ou objectif –, le créatif et le performatif. Il importe de noter qu’il ne s’agit là ni d’individus ni d’objets, mais très littéralement, d’activités dynamiques. Ainsi, la focalisation n’est pas nécessairement dirigée depuis un sujet récepteur vers un objet d’art, car la focalisation dynamique de l’attention réside plutôt dans leur relation réciproque ici et maintenant, ainsi qu’avec les autres facteurs. La fonction créative – ou artistique –, quant à elle, donne son origine et son énergie au champ esthétique ; l’appréciateur est à la fois actif et réceptif ; et la fonction performative n’est pas nécessairement assumée par un performeur effectif mais aussi bien par un participant créatif qui perçoit, assiste, se déplace ou qui, de toute autre manière, facilite le processus appréciatif. Le champ esthétique est dès lors une combinaison dynamique de ces quatre facteurs, tous sous l’influence des conditions historiques, technologiques et sociales qui, dans leur complexité et par leurs interpénétrations, affectent toute expérience humaine.
3Je viens de décrire un peu en détail le concept de champ esthétique, car c’est la structure conceptuelle qui sous-tend L’engagement esthétique et, de manière plus souterraine, mes travaux ultérieurs. En effet, je m’attache dans ce livre à exemplifier l’engagement dynamique propre à l’expérience appréciative à travers l’exemple de domaines artistiques spécifiques dans lesquels l’une ou l’autre de ses quatre fonctions est particulièrement dominante. Ainsi, les chapitres de la deuxième partie examinent successivement l’activité d’engagement esthétique dans chacune des formes d’art traditionnelles que sont la peinture, l’architecture, la littérature, la musique et la danse. Pour chacun de ces arts, l’activité d’engagement est décrite du point de vue de la composante dominante de son champ esthétique : l’appréciatif, l’objet de focalisation ou d’appréciation, le créatif et le facteur performatif ou activateur. Certes, les quatre facteurs sont intégralement présents dans toute situation esthétique globalement considérée, mais l’un d’entre eux peut prendre le pas sur les autres dans tel art particulier ou dans telle occasion spécifique.
4C’est pourquoi, les chapitres qui suivent l’analyse de la peinture suggèrent comment tel ou tel facteur de l’engagement esthétique se manifeste en littérature, en musique, en danse et au cinéma. Le chapitre iii, intitulé « Le spectateur dans le paysage », décrit la peinture, et en particulier la peinture de paysage, non pas comme une technique servant à produire un rendu objectif de la nature, mais comme un art qui, de spectateur, transforme le regardeur en participant de la scène. L’architecture (chap. iv) n’est pas interprétée comme un art de concevoir des édifices monumentaux mais de former des structures et des volumes qui s’intègrent à leur site et incitent le participant à s’y mouvoir en relation avec eux. L’architecture tend dès lors à devenir un art du design environnemental, concept élargi que j’ai développé dans le livre que j’ai publié après celui-ci, The Aesthetics of Environment, et dans d’autres livres et articles qui ont contribué à l’essor d’un nouveau champ de recherche connu sous le nom d’esthétique environnementale. Le chapitre sur la littérature (chap. v) expose la pauvreté de l’approche formaliste qui tente de restreindre son champ d’étude au seul texte, alors que la littérature a besoin de la participation active de son lecteur. La musique, quant à elle, est présentée dans le chapitre vi comme exemplifiant la fonction créative de l’appréciation, c’est-à-dire, une activité générative qui se développe au fur et à mesure que les sons sont performés et simultanément accompagnés par l’auditeur. Le facteur performatif est analysé dans le cadre de la danse où il prend un relief particulier (chap. vii), tandis que le cinéma est présenté dans le chapitre viii comme une modalité de l’art où les quatre dimensions sont toutes remarquablement présentes, raison pour laquelle le cinéma peut être considéré comme l’exemple par excellence du champ esthétique intégral et peut servir d’étalon pour distinguer les variations subtiles de ses manifestations.
5Bien que ce livre s’organise autour des formes d’art traditionnelles, bien des pratiques artistiques récentes montrent combien il importe d’inclure les quatre facteurs pour rendre compte de toute expérience esthétique. Bien des innovations dans le champ de l’art, telles que la critique de la réception, l’art participatif ou l’art relationnel, ont contribué avec d’autres à élargir le champ de l’art, à augmenter la part de l’appréciation et ont confirmé l’importance de s’appuyer sur une théorie largement inclusive.
6Ainsi, L’engagement esthétique a également apporté son soutien théorique aux œuvres des artistes contemporains qui, en élargissant les frontières de l’art jusqu’à y inclure des objets ou des événements ordinaires, ont ouvert la voie à une extension majeure de l’expérience appréciative. L’esthétique ordinaire est un développement théorique récent qui inclut les objets et événements de la vie quotidienne dans le champ de l’appréciation esthétique et qui donne à l’appréciateur une plus grande importance et reconnaît la tendance croissante à considérer l’appréciation comme une forme de cocréation. Mais plus encore, une des conséquences de cette réorientation esthétique vers une incitation à l’engagement actif de l’appréciateur a fini par faire de la présence humaine elle-même le cœur de l’appréciation, donnant ainsi lieu à l’apparition plus récente encore de l’esthétique sociale comme un champ d’étude à part entière. Cette évolution a renouvelé l’intérêt pour l’esthétique politique, mais aussi pour une critique sociale qui va au-delà d’une simple description des formes d’instrumentalisation de l’art et de l’esthétique à des fins de propagande ou de l’appropriation d’objets ou de contextes de la vie quotidienne à des fins d’exploitation commerciale. Tout ceci a conduit à reconnaître la dimension éthique de l’appréciation esthétique. Il apparaît avec le recul du temps qu’en appelant à une expansion du domaine de l’enquête esthétique, L’engagement esthétique a anticipé ces divers développements. En effet, dans son projet d’ensemble, ce livre valide l’esthétique de l’engagement par l’exemplification et l’inclusion.
7Considérant ces évolutions avec le recul de toutes ces années, j’ai la satisfaction de constater que les graines plantées dans The Aesthetic Field puis portées à leur première floraison dans le présent livre ont poursuivi leur développement organique. L’engagement esthétique apportait son soutien à des innovations de l’art et de l’esthétique qui semblaient, à première vue, hérétiques. Il parvenait sans difficulté à inclure dans son champ la diversité croissante des arts et l’élargissement considérable de l’expérience esthétique, anticipant et promouvant en cela l’expansion du domaine de l’enquête esthétique. L’élargissement des frontières de l’art et le choix d’accepter l’innovation ont ainsi fourni un modèle pour l’extension de l’enquête esthétique à de nouveaux domaines : l’esthétique environnementale, certes, mais aussi l’esthétique sociale et politique que j’ai explorées dans mes livres suivants. J’espère que tous ces possibles perdurent et que L’engagement esthétique peut encore servir de modèle pour des développements futurs. Quoi qu’il en soit, je suis particulièrement heureux de la traduction et de la publication de ce livre en français, la langue d’une culture dont j’ai toujours admiré la sensibilité esthétique.
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