Ouverture, ça ira
p. 15-19
Texte intégral
I
1Il y a, dans l’agitation qui naît, s’affirme ou, timidement, vulgairement quelquefois, s’esquisse par les sautes d’humeur littéraires du dix-huitième siècle, bien plus qu’une neuve lucidité, l’approche du monde, ou sa fréquentation, le regard porté sur le réel comme l’analyse que les écrivains en déduisent ne se contentant pas d’investir l’extériorité presque machinale des choses d’une clarté toujours plus vive.
2 Lumières, dit-on…
3Il en va davantage d’un changement d’optique, d’une espèce de révolution.
4C’est que, d’un même élan, une même audace peut-être, les rédacteurs d’anecdotes licencieuses ou de pochades sentimentales n’hésitent pas à diriger, au sein de leur propre pénombre, l’ardeur d’une flamme soudain soustraite à la vigilance de plus traditionnels naufrageurs. Que, sans trop tergiverser, ils courtisent l’impossible, bravent la censure et, les planches de l’Encyclopédie sous le bras, disputent, bataillent, situent ou hissent enfin à hauteur d’homme l’organisation politique idéale dont ils dessinent rêveusement les grands traits, questionnant au passage la singularité qui – ce fut d’abord cela, pour eux, écrire : l’extraire de sa gangue, la dépouiller –, affleure sous la plume, prisonnière du chaos d’émotions où chacun se débat.
5Les temps changeaient.
6Plus mûrs, mais se décomposant déjà, s’avachissant au gré des lubies ou des passions mesquines de souverains dépourvus de toute perspective – « après moi, le déluge… » –, ils se délestaient petit à petit des intrigues amoureuses nouées aux rives du Lignon par de jeunes bergères, le drame personnel, la tragédie publique frappant avec insistance aux portes d’une bourgeoisie dont les représentants les plus radicaux aspiraient moins au luxe qu’à l’exercice de plus en plus probable du pouvoir.
7Lettres, méditations, discours, commentaires, libelles, pamphlets, il ne s’agissait donc pas, pour les trublions de la Régence puis des règnes de Louis XV, de Louis XVI, de simplement soulever, avec malice comme au prix d’une voluptueuse rhétorique, les dessous de l’époque, laquelle dissimulait sa peur sous les froissements d’étoffe de ses fêtes galantes. L’ausculter en revanche. L’autopsier. La disséquer au besoin, la tâche n’était que plus ardue, la mort des dieux et des rois partout pressentie eût-elle confié d’avance les clés du royaume aux membres du tiers-état : Charles Théveneau de Morande, gentilhomme déclassé qui, selon Robert Darnton1, n’avait commerce qu’avec des prostituées, des maquereaux ou des maîtres chanteurs, des pickpockets, des escrocs et des assassins, publie sa Gazette noire, une foule d’avocats radiés du barreau quant à eux, et des matrones, des échotiers, de futurs septembriseurs entonnant à table des refrains dont quelques-uns ressemblent étrangement à la Carmagnole.
8Dès lors, fi du divertissement.
9On fouille. Laboure. Creuse. Sonde la terre mentale.
10S’efforce d’expliquer pourquoi l’on a si mal et pourquoi, en vertu de quelle malédiction, quelle inégale distribution des cartes, la misère accable les gueux, pourquoi, tandis que Marie-Antoinette, rieuse, accoutre de rubans courtisans et moutons, une même souffrance ronge le moindre individu et la communauté tout entière.
11« Je roulais quelquefois dans ma petite tête des idées fort avancées ! », confia Restif de La Bretonne dans ses Souvenirs d’enfance.
12Sans doute étaient-elles dans l’air. L’essai leur donna forme.
II
13Prose errante, qui, phrase après phrase, dénude la conscience de soi subjective et, d’une respiration, ample tantôt, tantôt haletante, aiguise l’intelligence de ce dehors que d’impénitents promeneurs délimitent peu à peu, l’allure quasi pédestre – instable, bohémienne –, du travail d’écriture, ne cesse de conduire l’engagement parmi les champs où la réalité ne se distingue plus des méandres de l’imaginaire. Ce qui s’invente ici, chez Rousseau plus franchement qu’ailleurs, le Genevois tâtonnerait-il en quête d’un équilibre des contraires toujours compromis, c’est la littérature, dont les récits au fond ne racontent pas d’histoire.
14 Certes, la partie ne sera pas jouée.
15Des marquises sortiront à heure fixe, le soir ou dans l’après-midi. Des flics, et des détectives privés, des personnages triés sur le volet consensuel ou des figures assez hautes en couleur entraîneront, un rien pervers, et brutaux, les admirateurs dépités de Balzac sur les traces d’émouvantes héroïnes.
16N’empêche. Madame Bovary, c’est bien moi.
17Quant au reste, « longtemps je me suis couché de bonne heure ».
18Une voie, la voie s’est ouverte. Restif, Mercier, Bernardin de Saint-Pierre, Senancour, et Charles Nodier, Benjamin Constant s’y engouffreront, surveillés de près par un Chateaubriand pas encore tout à fait d’outre-tombe. Hugo veille au grain. Ou Sainte-Beuve, le fameux poème tombé dans la prose de Gérard de Nerval décidant à sa suite George Sand, voire Stendhal, et Théophile Gautier, Maurice de Guérin, Flaubert, une poignée de poètes en rupture d’élégie, quelques symbolistes bientôt, belges de préférence – Rodenbach, Maeterlinck –, et Gide, Remy de Gourmont, lecteur assidu de Nietzsche, Léon-Paul Fargue, Paul Valéry d’une certaine façon, un héritage, une généalogie se révélant ainsi, dont se réclameront après les atrocités de la première guerre mondiale André Breton, Louis Aragon ou Michel Leiris. Ruskin, Kafka, Virginia Woolf, Walter Benjamin, Gustave Roud, Pierre Mac Orlan, Camus, Julien Gracq, Merleau-Ponty rôdent dans les parages, la silhouette d’étoiles incommensurables – Proust, James Joyce, William Faulkner –, se découpant dans le paysage maintenant indécis à la manière de parents plus ou moins éloignés de cette fichue famille.
19La lignée, jusqu’à nous, se prolonge.
20Versant chaud, combe glaciale, adret, ubac, la pensée s’y meut ou s’y arc-boute, se préservant du bricolage narratif, des tricheries et du subterfuge romanesques2. Mieux, elle se teinte d’autobiographie tout en renouvelant, au fil de ses voyages, les impressions qui trament le sentiment géographique. Des noms ? Jacques Borel, qu’il ne faudrait jamais oublier, Marguerite Yourcenar, Pierre Bergounioux. Gérard Macé. Pierre Michon. Claudio Magris, Alberto Manguel, Giorgio Manganelli, Roberto Calasso. Nicolas Bouvier. Jacques Bussy. Cristina Campo, Pietro Citati. Jean-Louis Baudry. Jean-Christophe Bailly. Claude Dourguin, Enis Batur, Christian Garcin. Gilles Ortlieb. Yves Bonnefoy, Pascal Quignard…
III
21En amont cependant, comme encombrant, n’y eut-il pas Montaigne ?
22Rousseau, que la comparaison flatte mais agace, juge son initiative à rebours de la sienne : « J’appliquerai le baromètre à mon âme, explique-t-il au seuil de ses Rêveries, [tenant] le registre des opérations sans chercher à les réduire en système. Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivait ses Essais que pour les autres, et je n’écris mes rêveries que pour moi. »
23Pas de leçon. Pas de message.
24Un face à face plutôt, à l’écart de toute dérobade – Rousseau reproche à Montaigne de ne s’être peint « que de profil… » –, les essais vagabonds de Jean-Jacques, qui succèdent à ses Confessions, ne ménageront plus aucune place à la mise en scène : flottants, aléatoires, se risquant par des sables mobiles puis, avec obstination, revenant toujours sur leurs pas, ils mêleront, sans vouloir désormais les disjoindre, l’étude des mœurs et des structures sociales à l’expression la plus intime.
25C’est Montaigne, pourtant, qui, au vol, définit le mieux la tonalité, le timbre même du genre dont les accents divers ne se feront attendre : « C’est une humeur mélancolique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’estoy jeté, qui m’a mis premièrement en teste cette resverie de me mesler d’écrire. »
26Mélancolie. Solitude. Rêverie. Pas un élément ne manque.
27De sorte que la phrase propage une onde qui prendra corps quand, au déclin des institutions monarchiques, la raison ne sera plus le berceau de la Renaissance mais le foyer des crises, des subversions, le brusque frémissement qui parcourt l’épiderme du monde et tremble à fleur de langage préludant au travail de taupe, aveugle, entêté, dont parleront tour à tour, des décennies plus tard, Karl Marx et Rainer Maria Rilke.
28L’essai, on le voit, s’accordait à une urgence qui demeure la nôtre.
29Dans son incertitude, ses détours – ses divagations et sous prétexte de songes, d’investigations, d’effusions ou d’appels à des noces inédites –, sa liberté, marcher, penser, écrire, participe d’une espérance qu’aucune théorie, aucune croyance n’apaise : « Quand le soir approchait, note Rousseau, je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. » Deux siècles écoulés, Guy Debord enchaîne : « Des vents violents, qui à tout instant pouvaient se lever de trois directions, secouaient les arbres. Ceux de la lande du nord, plus dispersés, se courbaient et vibraient comme des navires surpris à l’ancre dans une rade ouverte. […] Il y avait aussi, dans les matins calmes, tous les oiseaux de l’aube, et la fraîcheur parfaite de l’air, et cette nuance éclatante de vert tendre qui venait sur les arbres, à la lumière frisante du soleil levant, face à eux. »
30Décidément, on ne rédige ni le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ni La société du spectacle sans s’exposer à la beauté latente.
31 Qui vive ? interrogeait Breton.
32La réponse, si réponse il y a, brûle ou murmure aujourd’hui autant à l’intérieur des « petites études » de Patrick Drevet que sous les ardoises pluvieuses de Guy Goffette, autant sous la neige de Robert Walser que dans les braises sur quoi souffla René Crevel.
33On peut, on doit préférer telles ou telles.
34Il n’en subsiste pas moins que les unes et les autres s’unissent toujours lorsque nécessité oblige : on n’abolit les privilèges qu’après avoir convoqué les États Généraux.
Notes de bas de page
1 R. Darnton, Bohème littéraire et Révolution, Gallimard, 2010.
2 Entendons-nous : n’est visée que l’affligeante production dont se nourrit le marché, les flamboyances d’Amérique latine, l’œuvre d’Antonio Lobo Antunès, au Portugal, celles de Thomas Bernhard, de Peter Handke ou de W. G. Sebald, de Torga, d’Édouard Glissant, de Le Clézio parfois, plus frontalières, ne sont pas en cause.
Auteur
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Lionel Bourg
Né le 27 juin 1949, il est écrivain ; il réside à Saint-Étienne (Loire). Il est l’auteur de nombreux ouvrages, la plupart autobiographiques mais qui, le plus souvent, oscillent entre l’essai, la méditation et le récit. Il a obtenu le prix Rhône-Alpes du Livre 2004-2005 pour son ouvrage Montagne noire paru aux éditions Le temps qu’il fait. Il a également participé à diverses revues et catalogues d’exposition. Parmi les titres les plus récents : L’Échappée, Bordeaux, L’Escampette, 2014 ; Ce serait du moins quelque chose, Saint-Étienne, Le Réalgar, 2014 ; La Croisée des errances, Jean-Jacques Rousseau entre fleuve et montagnes, Lyon, La fosse aux ours, 2012 ; À hauteur d’homme. Rousseau et l’écriture de soi, Genouilleux, La Passe du vent, 2012 ; L’Irréductible, Jean-Jacques Rousseau, Genouilleux, La Passe du vent, 2011 ; L’Engendrement, Meudon, Quidam, 2006 ; L’Œuvre de chair. Paul Rebeyrolle, la peinture et la vie, Villeurbanne, URDLA, 2006 ; L’Horizon partagé, Meudon, Quidam, 2010 ; L’Ombre lente du temps, Saint-Clément, Fata Morgana, 2006 ; Jardin de poupées, Saint-Clément, Fata Morgana, 2003 ; Les Chiens errants de Bucarest, Saint-Clément, Fata Morgana, 2002.
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