Lecture en miroir du Barone rampante d’Italo Calvino et de L’Ordinamento Giuridico de Santi Romano
p. 89-101
Texte intégral
1Il peut paraître curieux de ranger côte à côte, sur le même rayonnage, Il Barone rampante1 d’Italo Calvino et L’Ordinamento giuridico2 de Santi Romano. Mais la logique du classement des bibliothèques n’est jamais facilement perceptible, même pour qui l’opère.
Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent un livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l’illusion de l’achevé et le vertige de l’insaisissable. Au nom de l’achevé nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’emblée d’accéder au savoir ; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont les mêmes mots désignant le hasard3.
2Est-ce le hasard qui me fait irrésistiblement penser à Il Barone rampante lorsque je lis L’Ordinamento giuridico et vice versa ?
3 Calvino n’en serait peut-être pas surpris, lui qui, dans La Machine littérature, expliquait :
Pour qui écrit-on un roman ? Pour qui écrit-on un poème ? Pour des gens qui ont lu certains autres romans, certains autres poèmes. On écrit un livre pour qu’il puisse être placé à côté d’autres livres, pour qu’il entre sur une étagère hypothétique4.
4Certes, L’Ordinamento giuridico n’est ni un roman, ni un poème. Mais n’est-il pas possible de pratiquer l’intertextualité entre œuvres littéraires et juridiques ?
5Pourquoi précisément entre ces deux livres-là puisqu’a priori peu de choses les rapprochent.
6Santi Romano est un juriste de renommée internationale né à Palerme en 1875 et mort à Rome en 1947. Professeur dans plusieurs universités, il a enseigné notamment le droit constitutionnel, administratif, international et ecclésiastique. Nommé en 1928 président du conseil d’État par Mussolini, il restera à ce poste jusqu’à la fin du régime fasciste. Il est alors accusé d’avoir soutenu la dictature, mais sa mort en 1947 arrête la procédure judiciaire à son encontre.
7Italo Calvino naît à Cuba en 1923 et meurt à Sienne en 1985. En 1925, sa famille rentre en Italie. Les rapports de celle-ci avec le régime mussolinien sont compliqués. Le jeune Italo reçoit de ses parents une éducation laïque et antifasciste. Mais de 1929 à 1933, il ne peut échapper à l’obligation faite à tous les enfants de devenir balilla. Son père est quant à lui contraint de s’inscrire au Partito Nazionale Fascista et, pour obtenir une chaire à l’université de Turin, de jurer fidélité au régime. En 1943, Italo Calvino entre dans la résistance et rejoint les partisans des brigades Garibaldi. Il se définit alors comme anarcho-libertaire. En 1945, il s’inscrit au Partito Comunista Italiano et il le quitte en 1956 à la suite des événements de Hongrie.
8Les deux hommes eurent donc face au totalitarisme des attitudes opposées : soumission et obéissance pour l’un qui n’hésita pas à occuper une fonction régalienne de l’État fasciste, rébellion et séparation pour l’autre, tant à l’égard du fascisme que du communisme.
9 Il Barone rampante, œuvre parue en 1957 reflète cette opposition au totalitarisme.
10Cosimo Piovasco di Rondò (Côme Laverse du Rondeau), le héros du Barone rampante, exprime l’engagement de Calvino. À la suite d’une dispute avec ses parents parce qu’il refusait de manger un peu appétissant potage à l’escargot préparé par sa sœur Battista (Baptiste), ce jeune aristocrate ligure du xviiie siècle s’échappe en grimpant au sommet de l’yeuse du jardin et se fixe comme règle fondamentale de ne plus jamais redescendre des arbres. Il passera le reste de sa vie dans leur feuillage et ne sera pas enseveli après sa mort. Il traverse des étendues immenses, se déplaçant d’arbre en arbre. Son existence arboricole lui offre la hauteur et le détachement nécessaires pour observer avec ironie et lucidité la société humaine. Mais la distance qu’il prend vis-à-vis d’elle ne l’en coupe pas, bien au contraire. Cosimo connaîtra des amours, il nouera une solide amitié avec un bandit et même Napoléon viendra le consulter. Tous les personnages sont hauts en couleurs et s’astreignent à respecter des principes, des normes, des codes parfois désuets, parfois absurdes, parfois étranges. Calvino montre comment les familles, les classes sociales, les bandes… se structurent autour de ces règles. Il observe aussi les rapports que ces différents groupes entretiennent entre eux.
11 L’Ordinamento giuridico de Santi Romano constitue aussi une réflexion sur les groupes humains qui se dotent de règles propres dont ils assurent l’efficacité et la sanction en leur sein. L’ouvrage est paru pour la première fois à Pise en 1917-1918, et a été réédité à Florence en 1946. Il faudra attendre 1975 pour qu’il soit traduit en français. Santi Romano veut intégrer la réalité sociale dans l’ordre juridique. Il ne conteste pas que le droit soit un ensemble de normes mais il estime qu’il est beaucoup plus que cela. Pour lui, l’ordre social posé par le droit n’est pas celui qui résulte de l’existence de normes de toutes provenances réglant les rapports sociaux : le droit n’exclut pas ces normes, il s’en sert même, les intégrant à sa sphère, mais il ne les précède et ne les domine pas. Cela veut dire que le droit, avant d’être norme, avant d’avoir trait à un ou plusieurs rapports sociaux, est organisation, structure, attitude de la société dans laquelle il est en vigueur et qui par lui s’érige en unité, en un être existant par lui-même5. Cette approche est qualifiée d’institutionnaliste : toute institution est un ordre juridique et tout ordre juridique est une institution. Sa théorie est fondée sur la maxime ubi jus ibi societas ; ubi societas ibi jus, et il ne cantonne la qualification d’institution à des organisations ayant atteint un certain degré de développement comme l’État moderne. Il ne pense pas que la société préexiste au droit mais qu’elle est le droit. Toute institution est un ordre juridique et tout ordre juridique est une institution. Ainsi, pour Santi Romano il existe une pluralité d’ordres juridiques et l’État ne saurait avoir l’exclusivité de cette qualité. Il reconnaît cette qualification à l’ordre international, à l’Église, à la mafia… ce qui lui permet d’envisager les relations entre ces divers ordres en termes de rilevenza, mot qui a été de manière peu significative traduit en français par relevance. La rilevanza désigne en réalité l’importance, la pertinence et Santi Romano dit que chaque ordre juridique reconnaît ou non la rilevanza des autres ordres juridiques. Cette reconnaissance est accordée ou refusée par un ordre juridique en fonction des conditions de conformité qu’il pose.
12Comment un penseur du pluralisme juridique aussi brillant que Santi Romano a-t-il pu être l’agent docile d’un système totalitaire et monolithique ? Comment sa conception du Droit peut-elle se concilier avec la réalité sociale de l’époque fasciste, si lucidement analysée par Calvino ? Oser imaginer Il Barone rampante comme un texte de doctrine juridique confronte les façons dont les deux auteurs, l’un écrivain, l’autre juriste, appréhendent la réalité !
Le reflet de L’Ordinamento giuridico dans Il Barone rampante
13Italo Calvino avait-il lu L’Ordinamento giuridico lorsqu’il a écrit Il Barone rampante ? Ce n’est pas impossible car l’œuvre a connu en Italie un très grand succès. Quoi qu’il en soit, le juriste pourra retrouver dans Il Barone rampante deux thèmes majeurs de l’ordre juridique : le pluralisme et la rilevenza.
14Santi Romano a une vision anthropomorphique6 de l’institution et donc de l’ordre juridique, puisque pour lui ces deux termes sont synonymes.
15Il le conçoit comme « un ente reale7 » c’est-à-dire un organisme réel que l’édition en français traduit par « être réel », tant la définition de Santi Romano le personnalise. Ce dernier, en effet, précise qu’une institution est une personne juridique et explicite :
un’istituzione assume il carattere di persona, quando essa, o dal suo proprio ordinamento, o da un altro ordinamento, sempre però sulla base di quello, si considera comme un ente dotato di una sua propria volontà […]. Il che importa che ciò che si personifica non è che un ordinamento obbiettivo, atteggiato e congenato in modo di poter produrre quell’ effetto, da potere essere considerato comme un entecapace di volere, o da se medesimo o da l’alri8.
16L’ordre juridique est donc doté d’une volonté propre et d’une capacité à reconnaître ou à rejeter les autres ordres juridiques.
17Certains personnages du Baron perché incarnent bel et bien des ordres juridiques, au sens où Santi Romano l’entend.
18Il en est ainsi du père de Cosimo, Arminio Piovasco di Rondò, baron d’Ombrosa (Arminius Laverse du Rondeau, baron d’Ombreuse) dont l’obsession est de devenir duc et qui s’emploie à faire respecter par sa famille des conventions et des normes aristocratiques obsolètes. Vivant hors du temps, il porte comme Louis XIV une longue perruque et devient la risée des enfants de la région. Après avoir essayé en vain de contraindre Cosimo à redescendre sur terre et à adopter un mode de vie conforme à son rang, il cherchera dans un premier temps à tenir secrètes les excentricités de son fils aîné afin que celles-ci n’aient pas des conséquences dynastiques. Mais lorsqu’il découvrira la popularité de son fantasque rejeton, il lui offrira l’épée de la Maison des Piovasco di Rondò. L’aristocratie qu’il représente est bien régie par un code spécifique dont le non-respect est sanctionné par l’exclusion. Il est aussi possible de considérer que l’ordre juridique incarné par Arminio Piovasco di Rondò est l’État puisqu’il règne en souverain sur sa famille et sur son territoire. Il exerce la force publique notamment en demandant à son frère le Cavalier Avvocato accompagné de ses gens puis à sa fille Battista de capturer Cosimo.
19La mère de Cosimo est la Generalessa Corradina di Rondò (la générale Konradine du Rondeau) qui reçut de son père le général Von Kurtewitz une éducation militaire rigide. Infatigable brodeuse, elle représente sur ses tapisseries des plans de batailles, des canons… Elle est par ailleurs une mère très protectrice qui sera la première à comprendre et à admettre que Cosimo passera le restant de sa vie dans les arbres. Elle consacre alors ses journées à l’observer avec une longue-vue. Son mari tolère qu’elle puisse parfois ne pas se conformer aux règles de la bienséance aristocratique, notamment lors des repas de famille. La mère de Cosimo incarne bien sûr l’armée.
20Battista, la sœur de Cosimo, est devenue la nonne de la famille après son mariage manqué avec le Marchesino Della Mela (le jeune marquis de la Pomme), fils d’une famille hostile à la famille Piovasco di Rondò. Ces derniers l’accusent d’avoir séduit, voire violenté Battista ce que les Della Mela nient vigoureusement en refusant de consentir à un mariage. Battista est réduite à l’isolement par son père, contrainte d’être vêtue en religieuse sans avoir prononcé de vœux. Pour apaiser son aigreur, elle se met à préparer des plats aussi sophistiqués que dégoûtants destinés à condamner le plaisir et la jouissance de la dégustation. Heureusement, le Comte d’Estomac s’éprend d’elle et l’épouse. Battista figure le clergé.
21L’abbé Fauchelafleur est autre membre du clergé, janséniste ayant fui son Dauphiné natal pour échapper à l’Inquisition et devenu le précepteur de Cosimo et de son frère. Vieillard desséché et rabougri, il avait été recruté pour sa rigueur réputée. Il n’arrive en réalité jamais à imposer son autorité aux deux enfants et démontrera une extrême tolérance, allant jusqu’à acheter pour Cosimo des livres aux idées révolutionnaires, ce qui lui valut d’être jugé et exécuté par l’inquisition. L’abbé Fauchelafleur appartient à un ordre juridique particulièrement élaboré : l’Église catholique romaine avec ses règles et ses tribunaux, ordre que Santi Romano, professeur de droit ecclésiastique a longuement étudié. L’abbé Fauchelafleur n’incarne cependant pas lui-même cet ordre juridique, peut-être plutôt un groupe social pouvant être identifié par la fonction qu’il exerce, l’enseignement, mais qui n’a pas, en tant que groupe, de véritable autonomie.
22Il en est de même du frère naturel du père de Cosimo, le Cavalier Avvocato Enea Silvio Carrega. Accoutré d’un costume turc, il a été recueilli par son aîné qui l’a nommé administrateur et hydraulicien. Il consacre de longs moments de ses journées à l’apiculture. Mais alors que pour l’aménagement hydraulique du domaine, il doit subir les ordres les plus fantasques de son frère, il dispose d’une totale liberté pour ses activités apicoles. Il déploie une activité intense qui n’est pas toujours perçue par les autres si ce n’est par Cosimo. Astucieux, ingénieux, il développe de nombreux projets mais n’a guère de suite dans les idées. Extrêmement timide, il se montre aussi parfois hermétique aux discours des autres. Peu loyal, il intrigue avec des pirates turcs. Le Cavalier Avvocato est une allégorie de l’administration. Mais si Calvino la dépeint comme un groupe ayant ses usages et son jargon, il ne va pas jusqu’à la constituer en ordre juridique au sens romanien du terme puisqu’il lui refuse une volonté propre.
23Au contraire, le brigand Gian dei Brughi (Jean des Bruyères) figure la Mafia, ordre juridique longuement étudié par Santi Romano. Cosimo l’initie à la lecture qui deviendra pour lui une véritable passion. Les autres brigands le jugeant devenu un bon à rien le supprimeront.
24Quant à Cosimo, peut-on dire qu’il représenterait un ordre juridique pour Santi Romano ? Intellectuel engagé, il dédie son existence à une règle : ne jamais redescendre à terre, autrement dit prendre de la distance pour observer le monde. Mais cette règle n’est sans doute pas du droit au sens où Santi Romano le conçoit. Si l’intelligentsia est bien un groupe, il est permis de douter de son unité. Ce groupe n’a pas de volonté propre qui transcenderait celle de ses membres. Enfin, cette règle n’est pas sanctionnée par le groupe. S’il fallait rapprocher Cosimo d’un ordre juridique romanien, ce serait peut-être de l’ordre international. Santi Romano le définit comme une communauté d’États ayant une volonté collective se manifestant sous la forme de la coutume ou du traité. Cosimo en créant des liens entre les divers personnages, en rapprochant parfois les ennemis et en donnant ainsi forme à sa propre vision du monde y ressemble. Cosimo qui réussit à faire évoluer les convictions de certains personnages comme son père, suggère aussi l’influence du droit international sur le droit interne.
25Santi Romano définit la rilevenza comme étant le fait que l’existence, le contenu ou l’efficacité d’un ordre soit conforme aux conditions visées par un autre ordre. Elle est le contraire de l’irrilevenza qui signifie qu’il n’y a aucune relation entre eux.
26La rilevanza peut prendre des formes extrêmement variées allant de l’indépendance à la subordination en passant par la coordination. Santi Romano détaille divers titres de rilevanza qu’il envisage d’abord de manière générale puis donne des exemples. Il n’envisage pas moins de quatorze relations de rilevenza.
27Quant à l’irrilevanza, elle aucune incidence sur la qualification d’ordre juridique mais seulement pour conséquence que l’ordre irrilevante n’est pas reconnu par un autre. Il y a alors absence de relations, imperméabilité, voire hostilité.
28Comme l’explique Phocion Frances dans la préface de la seconde édition française,
c’est que l’existence d’un ordre juridique ne dépend pas de sa licéité au regard de l’ordre étatique. Leur juridicité ne leur vient en effet de rien d’autres que de leur caractère institutionnel, qui peut, dans des cas extrêmes rappelés par l’auteur, traduire une organisation fort poussée, comparable à celle de l’État, voire parfois conçue sur son modèle. Leur refuser le caractère d’ordre juridique, ce ne pourrait peut-être qu’en vertu d’un jugement moral, lequel est précisément étranger au droit. Ainsi ces ordres proscrits par l’État et, de même et à plus forte raison, ceux qui sont pour l’État « irrelevants » « existent chacun dans sa sphère » et peu importe que selon le droit de l’État ils soient antijuridiques9.
29Santi Romano distingue très clairement deux cas d’irrilevanza : partielle ou totale. L’irrilevenza partielle concerne des institutions de fait ou des ordres considérés comme illicites. L’autre ordre juridique attache alors à l’ordre irrilevante des conséquences autres que celles qui donnent rilevanza. Il le traite comme un fait juridique, soit licite, soit comme une infraction.
30Entre les personnages du Barone rampante se nouent de nombreuses relations de la rilevanza ou d’irrilevanza. Parfois, ces relations évoluent pour passer de la première à la seconde. Il en est ainsi du père de Cosimo qui au départ essaye de faire capturer son fils puis lui remet l’épée de la famille.
31Italo Calvino s’intéresse aussi aux relations que les individus ont avec l’ordre juridique alors que Santi Romano se soucie peu de ce qui se passe à l’intérieur de ce dernier. Tout au plus analyse-t-il les rapports qui existent entre les ordres infra-étatiques et l’État. Dans un ordre, il n’envisage que d’autres ordres. Cela ne remet en rien en cause la pertinence de sa théorie et n’en constitue pas véritablement une lacune. Santi Romano ne nie évidemment pas l’existence des rapports entre particuliers et ordre juridique mais il ne lui semble pas nécessaire pour faire rentrer la réalité sociale dans le droit, d’étudier les relations entre l’individu à la société. C’est là sans doute la lacune fondamentale de son œuvre.
32Le reflet du Barone rampante sur L’Ordinamento giuridico éclaire ce dernier d’une certaine humanité.
33Santi Romani représente le droit comme une envolée de bulles de savon, multiples, belles, rondes colorées et… vides. Des bulles qui parfois s’écartent, parfois se rapprochent, parfois s’agrègent, parfois éclatent…
34Cette description est le reflet du Barone rampante dans L’Ordinamento giuridico10. Ce n’est certainement pas un hasard si la première édition de L’Ordinamento giuridico paraît en 1917-1918 et la seconde en 194511. Deux fins de guerres mondiales, deux époques où le monde était à reconstruire et où tous les espoirs se tournaient vers l’ordre juridique international dont la volonté de paix devait à la fois intégrer et transcender la volonté des États membres. Et il n’y a rien d’étonnant à ce que Santi Romano consacre à ce dernier de longs développements pour convaincre que l’absence de personnalité juridique n’empêche pas la communauté des États d’être une institution.
35Pour la réédition, Santi Romano se contenta d’ajouter quelques annotations afin de répondre aux critiques qui lui avaient été adressées. Mais il n’inséra pas de nouveaux développements et son œuvre demeura presque inchangée comme si durant les trente années écoulées, il ne s’était absolument rien passé.
36Pourquoi n’a-t-il rien écrit sur le particularisme de l’État totalitaire qu’il servait ? Doit-on attribuer un tel mutisme à de l’opportunisme, de l’aveuglement ou encore à un refus d’admettre l’anéantissement du pluralisme juridique par le fascisme ?
37La théorie romanienne peut-elle intégrer l’État mussolinien, peut-elle le faire entrer dans l’envolée de bulles de savon ?
38La définition de l’ordre juridique retenue par Santi Romano ne contient aucune référence à la morale. Il s’agit là d’une position assez répandue chez les juristes qui estiment souvent que « la juridicité ne sene se donne précisément pas comme une qualité, et encore moins comme une vertu. C’est une propriété : une officialité particulière [… ]12 ». Santi Romano consacre des développements aux ordres juridiques illicites comme la mafia et considère que
la illecità di esse non vale e non può valere se non di fronte all’ordinamento statuale, che potrà perseguirle in tutti i modi di cui dispone e quindi determinarne anche la fine, con tutte le conseguenze, anche penali, che rientrono nella sua potestà13.
39L’État fasciste est bel et bien un ordre juridique au sens romanien du terme puisqu’il n’est guère contestable qu’il a une unité et une volonté propre. L’existence d’un droit nazi ou fasciste suscite encore aujourd’hui des débats14. Mais il est à noter que les auteurs qui répondent comme Santi Romano par l’affirmative reconnaissent toutefois que cette qualification n’enlève rien à l’irréductible particularité de ces lois. Comme le note Denys de Béchillon : « Le fait que le Droit nazi […] soit bien du Droit nous autorise-t-il à en traiter comme s’il s’agissait de n’importe quel Droit ? » Santi Romano ne répondit jamais à cette question pour l’État fasciste (et peut-être ne se la posa-t-il jamais).
40La lecture de L’Ordinamento giuridico permet-elle de le distinguer des autres ordres juridiques ? Que devient le pluralisme durant l’expérience fasciste ?
41Les ordres infra-étatiques disparaissent. Les corporations sont des simulacres d’ordre juridique dédiés au service de l’État. Elles sont intégrées à celui-ci afin d’assurer l’union des forces économiques et sociales au service de sa toute-puissance. Selon la célèbre formule de Mussolini prononcée devant la Chambre des députés en octobre 1925 : « tutto nello Stato, niente al di fuori dello Stato, nulla contro lo Stato15 », le travail et les loisirs sont soumis à un contrôle total. En réaction d’une part, au capitalisme accusé d’isoler l’individu et d’autre part, à la lutte des classes présumée diviser la patrie, Giuseppe Bottai, proche de Mussolini et théoricien du corporatisme prône une « troisième solution » : celle qui assure une organisation collective et solidaire de la production sous le contrôle de l’État16. Le 21 avril 1927 est promulguée la Carta del Lavoro (Charte du travail) fait des corporations les « organisations unitaires des forces productives » et de l’État l’arbitre suprême entre les syndicats fascistes et les organisations patronales.
42L’ordre international est déchiqueté par les entreprises belliqueuses. En 1935, le Duce décide d’envahir l’Éthiopie. La SDN condamne l’Italie dès le début de l’agression et, le 5 octobre 1935, demande à la France et à l’Angleterre d’appliquer à son encontre des sanctions économiques. Le négus Haïlé Sélassié vient plaider la cause de son pays à Genève, devant les délégués de la SDN ce qui n’empêche pas cette dernière de lever les sanctions contre l’Italie le 4 juillet 1936. Mussolini se rapproche de Hitler.
43Certes, il est possible de décrypter le fascisme à travers le prisme de L’Ordinamento giuridico. Au regard de l’État, tout autre ordre devient irrilevante. Car « si l’institution totalitaire possède un ordre juridique, il est non seulement spécifique mais irréductible à celui des institutions non totalitaires17 ». Une autre métaphore vient se substituer à l’envolée de bulles de savons : celle d’un boulet, compact et monolithique.
44Si Santi Romano ne s’est pas livré à cette confrontation, c’est peut-être parce qu’elle l’aurait obligé à avouer que les passages les plus intéressants de L’Ordinamento giuridico, ceux-là mêmes qui sont consacrés au pluralisme et à la rilevanza ne pouvaient rendre compte de l’expérience fasciste, ce qui l’aurait acculé à condamner une telle dérive.
45Le silence de Santi Romano ne peut certes être assimilé à l’attitude de certains de ses collègues qui commentèrent avec un détachement sidérant la législation antisémite car « se livrer à l’exégèse des textes, à la critique des arrêts, n’était-ce pas entériner le processus d’exclusion des juifs […] et faciliter l’acceptation des persécutions à venir18 ? ». Comme l’écrit Denys de Béchillon : « Un texte aussi intolérable que le statut des juifs de 1941 ne se commente pas. Il se pleure19. » Santi Romano ne commenta pas le fascisme, il ne le pleura pas non plus.
46La « neutralité », l’indifférence du juriste est-elle tenable ? Dans son stimulant ouvrage intitulé Qu’est-ce qu’un grand juriste ?20, Lauréline Fontaine dresse deux constats : l’illégitimité supposée du regard des juristes sur le droit dans la communauté scientifique, et l’absence des juristes du monde intellectuel. Ainsi qu’elle le démontre, les juristes ne sont pas étrangers à la manière réductrice dont ils sont perçus, bien au contraire. Au nom d’une prétendue rigueur scientifique, trop nombreux sont ceux qui estiment qu’ils n’ont pas à prendre position sur la valeur du corpus juridique. Or, « la qualité du juriste est d’évaluer, de dévoiler, d’alerter, de contester21 ». Le juriste ne peut être qu’engagé et la rigueur lui impose uniquement de juger en juriste. Son esprit critique doit être aussi aigu que celui exigé de l’écrivain par Italo Calvino, pour lequel la littérature engagée doit se défier d’être une adhésion à des thèses politiques ou idéologiques préétablies. Le juriste, comme l’écrivain doit aussi prendre la distance nécessaire avec l’objet de son étude. Mais cela est sans doute plus aisé pour le second que pour le premier. Mario Sei relève que « Calvino n’est pas à l’aise lorsqu’il attaque de front une problématique sociale ou politique, ainsi dans ce bref récit, La Journée d’un scrutateur (La Giornata d’uno scrutatore, 1963), qui retrace une expérience vécue par lui en qualité d’assesseur d’un bureau de vote dans un asile pour incurables et anormaux […] c’est finalement dans les pages où Calvino évoque le défilé hallucinant d’une sous-humanité fantomatique que son discours est le plus convaincant, au moment même où il semble se détourner de son objet22 ».
47Santi Romano avait pour ambition de faire rentrer la réalité sociale dans le droit. Pourtant, il refusa trop souvent de confronter ses théories avec cette réalité, ce qui l’empêcha parfois d’en saisir toute la complexité. Or, « en aucune manière cet ordre [juridique] ne doit être conçu au sens premier du mot, comme un ordonnancement du discours juridique, qui lui conférerait une structure ordonnée […] le discours du droit est le sang qui circule et alimente un réseau d’organes, que constitue l’ordre juridique23 ».
48Pour expliquer le rôle de l’écrivain face à la complexité, Italo Calvino a recours à la métaphore de l’artichaut :
La realtà del mondo si presenta ai nostri occhi multipla, spinosa, a strati fittamente sovrapposti. Come un carciofo. Ciò che conta per noi nell’opera letteraria è la possibilità di continuare a spogliarla come un carciofo infinito24.
49Le juriste aussi effeuille perpétuellement un artichaut. Et s’il veut appréhender la diversité du monde, il serait bien avisé de prendre modèle sur Cosimo.
50Il devrait commencer par grimper dans un arbre pour avoir suffisamment de distance pour porter un regard suffisamment distant sur cette réalité sociale. Christine Baron rappelle que « le premier principe énoncé dans les leçons américaines est celui de la légèreté, incarnée par Persée qui récuse l’engluement dans l’ici-maintenant, et ne sort vainqueur du combat avec Méduse que parce qu’il ne la regarde qu’indirectement, échappant ainsi à l’ambiguë fascination du réel25 ».
51Dans une telle posture, le juriste pourrait ainsi voir l’essentiel, s’autoriser des raisonnements par l’absurde et percevoir enfin le désordre du monde puisque « dans la science juridique, le pensé du désordre se caractérise par une résistance opiniâtre à la conception de l’ordre puisque le droit n’est que la continuité d’un discours déterminant un ordre, un ordre à bâtir, à maintenir, à rétablir. Cette perception de la relation entre le désordre et l’ordre signifie alors une impasse dans la réflexion des juristes : le désordre est immanent à l’ordre26 ».
52Santi Romano croyait avoir penser la complétude de l’ordre juridique en considérant le droit comme un ensemble de « numerosi meccanismi o ingranaggi, […] collegamenti di autorità e di forza, che producono, modificano, applicano, garantiscono le norme giuridiche, ma non si identificano con esse27 ». On serait tenté d’ajouter qui critiquent et transgressent.
53Pour intégrer la complexité de la réalité, il lui eût fallu franchir des frontières. Or, Santi Romano expliquait :
Ci siamo naturalmente dovuti spingere sino alle ultime regioni, in cui è dato respirare l’atmosfera giuridica, ma non le abbiamo mai oltrepassate. E, mentre la teoria comune è costretta a delimitare il campo del diritto astrattamente e quindi non senza incertezza, noi abbiamo tentato di concludere il diritto in se medesimo, cioè in un’entità obbieiva, che è il suo principio, il suo regno e la sua fine28?
54Respecter la particularité du droit est certes louable. Il n’en reste pas moins que l’appréhension de la réalité sociale nécessite une approche transdisciplinaire et que le juriste ne doit pas hésiter à rechercher les apports de la sociologie, de la philosophie, de la littérature…
55Grimper dans un arbre aurait aussi permis à Santi Romano de replacer l’homme au cœur de l’ordre juridique. Mauriac dans Le romancier et ses personnages écrit : « Les héros de roman naissent du mariage que les romanciers contractent avec la réalité. » On peut dire aussi que les sujets de droit naissent du mariage que le juriste contracte avec la réalité. Et l’homme nouveau proposé par le fascisme n’a pu, ne peut et ne pourra jamais être une réalité.
56Il n’en reste pas moins que L’Ordinamento giuridico reste une grande œuvre, un aiguillon de la pensée juridique que les théoriciens du pluralisme juridique peuvent redessiner, réinventer en sollicitant toutes « les forces imaginantes du droit » afin de parvenir à faire pousser des artichauts dans des bulles de savon29.
Notes de bas de page
1 I. Calvino, Le Baron perché, trad. de Juliette Bertrand, Paris, Seuil, 1960.
2 Santi Romano, L’Ordinamento guiridico, 1re éd. Pise, 1918, 2e éd. Venise, Florence, Sansoni, 1946, « I classici del diritto », 3e éd. sous la direction de M. Croce, Quodlibet, coll. « Saggi Macerata », 2018. Le titre fut traduit en français par « L’ordre juridique ». Santi Romano, L’ordre juridique, trad. de L. François et P. Gothot, Revue internationale de droit comparé, Paris, 1976, 28/3.
3 G. Perec, Penser/Classer, Paris, Seuil, coll. « Essais », réédition 2015, p. 42. 2nde éd. Dalloz, coll. « Bibliothèque Dalloz », 2002.
4 I. Calvino, La Machine littérature, traduit de l’italien par M. Orcel et F. Wahl, Paris, Seuil, 1984 pour la traduction, 1993, p. 63.
5 I. Calvino, La Machine littérature, op. cit., § 31.
6 Timsit, métaphore.
7 L’Ordinamento giuridico, op. cit., 1945, § 24.
8 Ibid., § 20. L’édition française traduit par : « une institution revêt le caractère d’une personne quand, soit en vertu de son ordre interne, soit en vertu d’un autre ordre, mais toujours sur la base du premier, elle se tient pour un être doté d’une volonté propre […]. Cela implique que ce que l’on personnifie n’est rien d’autre qu’un ordre juridique objectif, disposé et agencé de façon à être considéré comme un être capable de vouloir par lui-même, ou par d’autres ».
9 Introduction à l’édition française, p. xiii, v ; voir aussi J. S. Bergé qui se demande fort pertinemment : « Comment mieux appréhender en droit aujourd’hui le fait organisé de groupements terroristes qui se réclament de l’État islamique autrement que par référence à “l’ordre juridique” de Santi Romano ? », Les ordres juridiques, Paris, Dalloz, coll. « Tiré à part », 2015, p. 20.
10 De même que ce n’est certainement par hasard que si Il Barone rampante est publié pour la première fois en 1957, au moment où Italo Calvino quitte le PCI après la crise hongroise.
11 L’ouvrage parut en deux volumes en 1917 et en 1918 dans les « Annali delle Università toscane » chez l’éditeur Spoerri. Puis il fut réédité en 1945 chez Sansoni.
12 D. de Béchillon, Qu’est-ce qu’une règle de Droit ?, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 255.
13 L’Ordinamento giuridico, op. cit., § 30 : « cette illicéité n’a de sens et ne peut en avoir qu’aux yeux de l’ordre étatique, lequel pourra persécuter lesdites institutions par tous les moyens dont il dispose, donc aussi en décréter la suppression, avec toutes les suites, même pénales, qui sont en son pouvoir ».
14 Voir notamment M. Troper, « Y a-t-il eu un État nazi ? », in Pour une théorie juridique de l’État, Paris, PUF, 1994, p. 177 ; O. Jouanjan, « Justifier l’injustifiable. L’ordre du discours juridique nazi », Paris, PUF, coll. « Leviathan », 2017.
15 « Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État. »
16 C. Poupault, « Travail et loisirs en Italie fasciste. Le système corporatif et l’encadrement des masses laborieuses vus par les voyageurs français », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 121/2013, p. 169-188.
17 D. Lochak, « Droit et non-droit dans les institutions totalitaires », in L’institution, Paris, PUF, coll. « Publications du CURAPP », 1981.
18 D. Lochak, « La doctrine sous Vichy ou les mésaventures du positivisme », in Les usages sociaux du Droit, Paris, PUF, coll. « Publications du CURAPP », 1989, p. 252.
19 D. de Béchillon, Qu’est-ce qu’une règle de Droit ?, op. cit., p. 258.
20 L. Fontaine, Qu’est-ce qu’un grand juriste ? Essai sur les juristes et la pensée juridique contemporaine, Paris, Lextenso, coll. « Forum », 2012.
21 Idem.
22 M. Sei, Italo Calvino la narration, l’identité et l’écriture-lecture du monde, thèse soutenue le 26 avril 2015, [https://bdr.u-paris10.fr/theses/internet/2015PA100054/2015PA100054.pdf].
23 R. Libchaber, L’ordre juridique et le discours du droit, essai sur les limites de la connaissance du droit, Paris, LGDJ, 2013, n° 95, p. 117.
24 « La réalité du monde apparaît, à nos yeux, multiple, épineuse par couches drues superposées. Tel un artichaut. Ce qui compte dans l’œuvre littéraire est la chance de la dépouiller tel un artichaut infini », I. Calvino, Il mondo è un carciofo, 1963 in Saggi, Milan, Mondadori, coll. « I Meridiani », 1995, p. 1067.
25 C. Baron, Utopie littéraire et ironie dans les œuvres de Borges, Calvino et Queneau, Paris, L’Harmattan, coll. « Littératures comparées », 2009, p. 36.
26 G. Koubi, « Des-ordre/s juridiques », in Désordre(s), Paris, PUF, coll. « Publications du CURAPP », 1997, p. 201.
27 « Mécanismes et engrenages multiples, des rapports d’autorité et de force qui créent, modifient, appliquent, font respecter les normes juridiques sans s’identifier à celles-ci », L’Ordinamento giuridico, op. cit., § 5.
28 « Nous avons dû, naturellement, nous hisser jusqu’aux plus hautes régions où se respire une atmosphère juridique, mais sans jamais passer au-delà. Et cependant que la théorie courante se voit forcée de déterminer les limites du droit abstraitement, dès lors non sans incertitude, nous avons, nous, tenté de clore le droit sur lui-même, sur une entité objective qui en est le commencement, le règne et la fin », L’Ordinamento giuridico, op. cit., § 24.
29 M. Delmas Marty, Le Pluralisme ordonné. Les Forces imaginantes du droit, 2, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2006.
Auteur
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Anne-Marie Luciani
Professeure de droit à l’université de Corse-Pasquale-Paoli, elle a co-dirigé avec Catherine Grall un colloque intitulé « Imaginaires juridiques et poétiques littéraires » publié aux PUF en 2013, et travaille sur les notions communes au droit et à la littérature (auteur, fiction, œuvre, valeur, sujet…). Elle travaille avec la Società di diritto e letteratura de Bologne et notamment avec Maria Paola Mittica.
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