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    Plan détaillé Texte intégral Critique de l’irrationalité religieuse, ou critique des excès de la raison ? L’auto-dénonciation de la raison : dystopies philosophiques et scientifiques Le piège énonciatif : de la catastrophe du narrateur au retour sur soi du lecteur Conclusion : désir utopique, curiosité vaine et retour au sens commun Notes de bas de page Auteur

    Utopie et catastrophe

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    Table des matières

    Idéal de la raison, catastrophe de la raison : Utopisme et scepticisme chez Foigny, Swift et Holberg

    Nicolas Correard

    p. 73-93

    Texte intégral Critique de l’irrationalité religieuse, ou critique des excès de la raison ? L’auto-dénonciation de la raison : dystopies philosophiques et scientifiques Le piège énonciatif : de la catastrophe du narrateur au retour sur soi du lecteur Conclusion : désir utopique, curiosité vaine et retour au sens commun Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Lorsque l’idéal d’une société créée par la raison est subverti, au point de se révéler catastrophique, n’est-ce pas la raison elle-même qui est mise en cause ? L’idée peut paraître banale concernant la littérature utopique du xxe siècle, mais elle a rarement été avancée comme telle à propos des modèles anciens de la littérature utopique. Plusieurs critiques, à l’instar de Pierre Ronzeaud1, ont pourtant attiré l’attention sur les paradoxes épistémologiques sous-jacents à ces récits de voyage imaginaires publiés entre les xvie et xviiie siècles que nous déclarons « utopiques », en l’absence d’une catégorie d’époque clairement délimitée, et sur la base de critères toujours relatifs. À la suite de Jean-Michel Racault2, écartons l’idée d’un « procès de l’utopie » qui mettrait en cause au xviiie les conventions d’un genre supposé stable. Bien au contraire, cette famille de textes n’a jamais présenté de traits stables avant une période avancée, et le « procès » n’a cessé de précéder la constitution du « genre », si l’on peut dire.

    2 Thomas More n’avait-il pas conclu son texte hybride, tout aussi inspiré par Lucien que par Platon, sur un paradoxe ? Auditeur d’Hythlodée, le voyageur affabulateur, More déclare à la toute fin du dialogue « souhaiter » plutôt qu’« espérer » la réalisation d’une République similaire à celle des Utopiens (« quae in nostris ciuitatibus optarim uerius quam sperarim »), problématisant ainsi doublement ou triplement le caractère idéal de son Utopia : non seulement ce « lieu du bien » (eu-topos, conformément à l’une des deux étymologies possibles) dessine en creux une satire de l’Angleterre contemporaine, non seulement il n’existe pas et n’existera sans doute jamais (en tant qu’ou-topos, nul lieu), mais la clause finale suggère qu’il en vaut peut-être mieux ainsi… Loin d’interdire la création fictionnelle, le paradoxe la fonde sur une difficulté de la raison avec elle-même3.

    3Lorsqu’on a parcouru Thélème (Gargantua, 1536) ou le Quart Livre de Rabelais (1552), les Mondi d’Anton Francesco Doni (1552) ou le Mundus alter et idem de Joseph Hall (1606), on sait que l’imaginaire utopique va rarement sans la possibilité d’une lecture ironique non seulement du monde contemporain, mais aussi et surtout de l’idéal qu’il propose, que celui-ci se présente comme une vision dépaysée du réel ou comme son apparente alternative. Les relations entre récit utopique, satire ménippée et « histoires véritables » à la manière de Lucien – peut-être l’intitulé générique le plus signifiant à l’époque – sont encore loin d’être tranchées au xviie siècle, comme le montrent les États de Cyrano de Bergerac (1656), le Blazing World de Margaret Cavendish (1666), et tant d’autres4. Il existe certes un nouveau modèle, progressiste et rationaliste, découlant de la Civitas solis de Campanella (1602) et plus encore de la New Atlantis de Francis Bacon (1624), cette vision fantasmatique du projet de la science nouvelle. Mais précisément, ce modèle est second : il a saisi les possibilités théoriques contenues dans le texte de More, en délaissant quelque peu son goût pour le paradoxe. Et il est loin d’être aussi majoritaire qu’on veut le croire, malgré l’abondance des imitations de Bacon en Angleterre.

    4À la charnière des xviie et xviiie siècles, les trois textes majeurs de Foigny, de Swift et de Holberg témoignent de la permanence d’un usage ironique consistant à proposer en guise d’idéal une fausse alternative au monde réel, qui se révèle être le véritable objet de la satire. Le choix de ces textes est dicté à notre étude par leur importance, par leur filiation, et par une certaine communauté d’esprit entre les auteurs : la Terre australe connue5, publiée dans sa première version (avant censure) par le huguenot Gabriel de Foigny en 1676, ouvre non seulement la grande saison des utopies libertines françaises, mais elle a joué un rôle décisif dans la genèse des voyages du Gulliver de Swift (Gulliver’s Travels, 1726), notamment les troisième et quatrième voyages6 ; quant au récit néo-latin des aventures souterraines de Niels Klim rédigé par le danois Ludvig Holberg (Iter subterraneum, 1742)7, il est largement inspiré par Swift, mais aussi, plus discrètement, par Foigny. Nous ne traiterons pas ici de l’organisation politique évidemment centrale dans la vision de sociétés utopiques, car c’est l’aspect épistémologique de ces textes qui nous intéresse.

    5Le voyage y débouche sur le séjour du narrateur voyageur (Sadeur, Gulliver, Klim) dans une (ou plusieurs) société(s) où la raison semble incarnée, mais avec des conséquences en général néfastes (les Australiens chez Foigny ; Laputa, Balnibarbi, le pays des Houyhnhnms chez Swift ; Potu, Martinia, le Pays philosophique chez Holberg). Ces textes mettent en scène le règne d’une raison dystopique : loin d’être désignée comme le remède à l’irrationalité de l’histoire humaine, comme on s’y attendrait, la raison est en effet désignée, à travers des dispositifs fortement paradoxaux, comme la source d’une catastrophe. Nous proposerons d’y voir, à des degrés variés, autant de manifestations d’un scepticisme au sens fort, ou au sens propre, dans la mesure où il se recommande de penseurs comme Montaigne, Bayle, ou Bolingbroke8. Ce point de vue ne se donne jamais comme tel – c’est le propre de l’obliquité utopique9, qui conduit aux antipodes du sens attendu – mais il s’en prend violemment à la raison en tant que faculté (incertaine ou dangereuse) et en tant que valeur des temps modernes.

    Critique de l’irrationalité religieuse, ou critique des excès de la raison ?

    6Partons de la catastrophe historique dont l’utopie classique n’a cessé d’enregistrer les répliques, tel un sismographe placé à bonne distance : l’éclatement de l’unité millénaire de l’Europe lors des schismes du xvie siècle, qui ne cesse de se répercuter jusqu’au début du xviiie par le jeu tectonique des fractures confessionnelles, en dépit de tous les projets de réunion. Comme l’ont établi les travaux de Frank Lestringant10 et de Jean-Michel Racault sur la contribution notable des huguenots au genre, le parcours archipélagique de la plupart des récits utopiques figure la géographie conflictuelle de l’Europe : la France face à Genève (le narrateur exilé chez les Australiens chez Foigny), l’Angleterre face à la France (Lilliput vs. Blefuscu chez Swift, Potu vs. Martinia chez Holberg), l’Irlande face à l’Angleterre (Yahoos vs. Houyhnhnms chez Swift), etc. La division, non l’unité, constitue la situation initiale. Or, l’étiologie du mal, encouragée par les indices d’historicité présents dans les utopies, pointe invariablement vers la même source : les divisions politiques découlent des disputes théologiques, et ces dernières sont moins présentées comme l’effet d’un défaut de raison que comme l’effet de son excès.

    7Au centre de la Terre australe connue de Foigny, l’interlocuteur philosophique de Sadeur chez les Australiens, Suains, propose un remède : s’en tenir à l’idée que Haab, l’Incompréhensible, doit exister (car l’athéisme est tenu pour une grave erreur dans cette société), mais qu’il serait vain, impie et criminel de formuler une quelconque pensée à son égard. Tout effort rationnel pour comprendre le mystère divin est voué à l’échec (en raison de la relativité des opinions), à l’erreur, et même à la faute11. La « grande Religion » des Australiens est par conséquent « de ne point parler de Religion12 »… étrange déisme, dont les formulations avoisinent celles de la théologie négative comme celles d’un agnosticisme complet, et dont le noyau dur doit être cherché du côté de l’« Apologie de Raymond Sebond » de Montaigne, de la Sagesse de Charron, ou de l’Aphasie sceptique vantée par La Mothe Le Vayer dans ses Dialogues d’Orasius Tubero. Tout autant que l’irrationalité de la croyance – attaquée tout au long du livre à travers la parodie du discours providentialiste et de l’intertexte biblique, ou par les références implicites aux hypothèses sur l’existence de pré-adamites13 – c’est le rationalisme théologique qui est incriminé. Dans ce credo a minima, la Révélation se trouve discréditée14, sans que la Raison fournisse une alternative valide : son premier souci est en effet de révéler son incapacité. Sadeur n’évoque-t-il pas immédiatement la « suspension » de son esprit à l’écoute des arguments de Suains15 ?

    8On trouverait des affinités évidentes entre la Terre australe connue et les idées mises en circulation par les nombreux manuscrits philosophiques clandestins de l’époque, mais ces derniers, très divers, véhiculaient des idées aussi hétérogènes qu’hétérodoxes16. Or, les éléments les plus radicaux avancés par Suains, ceux qui pourraient pointer vers un matérialisme épicurien (infinité et éternité du monde, atomisme, mortalité de l’âme) sont examinés sous l’angle du « probable17 » – une notion qui signale là encore une posture de régie sceptique – et ils ne convainquent pas toujours, quoique certaines thèses inverses (chrétiennes), comme celle de l’immortalité de l’âme, paraissent clairement extravagantes aux Australiens18. On reste chez Foigny dans une pensée tâtonnante, complexe, qui sait mieux ce qu’elle rejette que ce qu’elle cherche19. Écartant au passage la confusion possible avec le fidéisme chrétien ridiculisé par quelques propos placés dans la bouche de Sadeur20, cette pensée des antipodes annonce ce que Boyer d’Argens, un demi-siècle plus tard, définira comme « la philosophie du bon sens » : une forme de doute « raisonnable » dans lequel la raison travaille à se borner elle-même, tout en discréditant les religions positives21.

    9Ne pas en parler : Swift semble avoir pris au pied de la lettre l’injonction australienne au sujet de la religion, tant le sujet semble absent des Voyages de Gulliver, ou bien réduit à l’allusion triviale. Pouvait-il en parler, en tant que dignitaire de l’Église d’Angleterre, engagé par ses fonctions pastorales de Doyen de la cathédrale de Saint-Patrick à Dublin, et par ses écrits sermonnaires assez convenus ? Qu’on regarde pourtant de près ces allusions, dont le style burlesque traduit l’extraordinaire détachement d’un homme habitué à circuler entre le monde catholique et le monde protestant, entre l’Irlande, l’Angleterre et la France : la guerre entre Lilliput et Blefuscu a été provoquée par une controverse sur la question de savoir s’il fallait casser l’œuf à la coque par le Petit-Bout ou le Gros-Bout, les deux partis n’ayant pu s’accorder sur l’interprétation d’une injonction vague du prophète Lustrog dans un chapitre du Brundecal (leur Coran22). Une telle manière d’utopiser la controverse sur l’Eucharistie, ainsi que les querelles exégétiques sur la parole du Lustrog (le Christ ?) dans la Bible (le Brundecal assimilé à « un » Coran par une antonomase aux effets indéniablement relativistes) signifie parfaitement le désintérêt narquois de Swift, plus net encore dans la parabole des trois manteaux du Conte du tonneau (A Tale of a Tub, 1710).

    10La théologie est mise en accusation incidemment, comme on rappelle que ces blagues ont décimé des peuples : « Les différences d’opinions ont coûté la vie à des millions d’hommes », explique-t-on plus loin avec une nouvelle série burlesque illustrant les raisons de la catastrophe (« savoir si la chair est pain ou le pain est chair » par exemple23). Pour le Doyen de Saint-Patrick, la plupart des dogmes ne sont visiblement rien d’autres que des « opinions » coûteuses. Et ses créatures les plus utopiques, les Houyhnhnms du dernier voyage, douées d’une raison parfaite, s’interdisent rigoureusement de parler de ce qui est « au-delà de leur connaissance », évitant ainsi les « controverses, querelles, disputes » autour de « conjectures » aussi incertaines qu’inutiles24. Ce caveat contre toute métaphysique ne doit pas conduire à faire de Swift un libertin, encore moins un disciple de Locke ou de Toland, initiateurs du déisme anglais, qu’il détestait. Mais par des voies complexes et inattendues, qui pouvaient ramener l’anglicanisme traditionaliste, dans lequel il s’inscrivait25, vers ses sources érasmiennes, Swift, par ailleurs grand lecteur de Montaigne, se retrouvait très proche des héritiers de l’érasmisme et du scepticisme de la Renaissance en France, plus souvent déistes. Au point de paraître éminemment sympathique à Voltaire, ou à Holberg.

    11Ce dernier incline quant à lui vers un déisme plus attendu, dans la lignée des utopies françaises, néanmoins scandaleux pour un auteur luthérien chargé d’enseigner la métaphysique à l’université de Copenhague dans sa jeunesse26. Auteur cosmopolite ayant vécu dans toute l’Europe, notamment en France, Holberg se moque tout au long du voyage de Klim, censuré dès sa parution, de la variété discordante des conceptions théologiques, signe, évidemment, de leur peu de fondement : il n’y a pas moins de « deux cens trente opinions différentes touchant la figure sous laquelle il faut concevoir la divinité ; trois cens quatre vingt-seize sur la nature & la qualité des âmes » chez les Martiniens, ces singes savants qui en autorisant les recherches métaphysiques ont fait de leur société une dystopie absolue, où tout se règle par dispute27. Holberg ne craint pas de mobiliser contre les métaphysiciens les stéréotypes les plus rebattus depuis Lucien28. Mais la satire est motivée par des réflexions sérieuses qu’il développe ailleurs29.

    12A contrario, il conditionne l’idéal positif de tolérance qui s’exprime dans le premier des nombreux territoires visités, le royaume de Potu – alias l’Utopie – à une forme de scepticisme qui rappelle celui des Australiens de Foigny. Non seulement « toute persécution touchant les pensées et les opinions, comme les erreurs nées d’une différence de concepts » y sont considérées comme des effets « de l’orgueil », et « de la présomption qu’a l’un de penser mieux qu’un autre30 », mais les Potuans « blâment toute tentative de définir ce qui dépasse si largement notre entendement31 », au point d’envoyer en exil qui enfreint l’interdit32, car « il est en effet mauvais, disent-ils, de vouloir décrire et définir ce que notre intelligence voit aussi distinctement que les taupes en plein soleil33 ». En fait d’un idéal de la raison, il s’agit d’un idéal reposant sur l’autolimitation de la raison : le déisme de Holberg, tout comme celui du sceptique Boyer d’Argens, qui ne tarissait pas d’éloge pour l’Iter subterraneum34, est bien fondé sur l’héritage de Montaigne, de Charron, de Fontenelle et surtout de Pierre Bayle, dont la vaste réflexion sur « l’imperscrutable souveraineté du Créateur, où notre Raison est toute engloutie35 », semble avoir profondément marqué l’utopiste danois – une influence reconnue par la critique, qui n’en tire pas toujours les conséquences36.

    L’auto-dénonciation de la raison : dystopies philosophiques et scientifiques

    13On voit déjà ce qui échappe à une réduction interprétative courante, qui consisterait à placer de tels auteurs du côté d’une modernité confiante et militante, proposant un idéal rationaliste en guise d’alternative à l’irrationalité des religions révélées. Ce serait un contresens total dans le cas de Swift, mais aussi dans les cas de Foigny et de Holberg. Ces auteurs ne se contentent pas, en effet, d’opposer l’utopie d’une raison modeste, raisonnable si l’on peut dire (les Australiens ; les Houyhnhnms ; Potu) à la raison immodeste, déraisonnable des métaphysiciens. L’idéal est en effet miné de l’intérieur, et de manière magistrale.

    14Contrairement à la raison superficielle des « demi-hommes » tels que les « Septentrionaux » (les Européens), voués au désaccord parce qu’ils n’ont que « de petites étincelles de raisons », des « commencements de connoissance, & de foibles lumieres », les Australiens de Foigny sont supposés doués d’une Raison parfaite, qui « pénètre dans les profondeurs37 ». Ils sont toujours d’accord sur tout, puisque la vérité est une ; ils sont exempts de vice, puisqu’exempts de passions ; ils se scandalisent à juste titre des coutumes européennes. Parfaitement libres, ils obéissent toujours spontanément à la loi, principe d’où découlent tous les autres. Mais diverses contradictions sont égrenées comme autant d’indices dystopiques : malgré leur « raison qui pénètre dans les profondeurs », ces êtres ne sont pas capables d’expliquer nombre de phénomènes naturels, tels que la génération, autrement que par des hypothèses variées ; supposés exempts d’erreur grâce à un langage dont les mots correspondent exactement aux choses, ils refusent de croire que Sadeur est un homme, car il ne correspond pas à la définition qu’ils s’en font ; leur savoir parfait n’exclut pas d’évidentes fables en matière d’histoire, dignes des fables chrétiennes, tandis que leurs « exercices » ressemblent fort à un programme de physique expérimentale burlesque parodiant celui des académies européennes, programme censé remplir un « livre de merveilles […] gros comme une vie de Saints38 ». Doués de perfection sexuelle par leur hermaphroditisme, qui les rend capable d’engendrer sans accouplement, ils en cachent par ailleurs honteusement le secret, et font preuve d’une hostilité viscérale à l’égard des Fondins, créatures dégoûtantes, car manifestement humaines, qu’ils exterminent sans relâche39.

    15La conséquence ultime, c’est une catastrophe épistémologique et morale. Totalement étrangers à la crainte de la mort, les Australiens sont pourtant soulagés de pouvoir se supprimer en mangeant du Baalf, le fruit du sommeil, car la conscience de la mortalité n’est pas sans provoquer un logique désir de suicide : « il vaudroit mieux n’être point que d’être pour connoître, que bientôt on ne sera plus », pose froidement Suains, prêt à « raisonner à fond40 ». Les Australiens en éprouvent une grande « langueur », tombant dans une contradiction insurmontable : non seulement la connaissance ne leur permet en rien de comprendre l’origine du mal (pourquoi le Souverain fait-il consister « [t]oute sa puissance à nous détruire, autant qu’à nous faire exceller41 ? »), mais la connaissance est un mal, non un bien, puisqu’elle afflige. La conséquence du rationalisme absolu, c’est donc la crainte de la vie, et de la raison elle-même42 ! Contradiction suprême, il a fallu au Législateur – contre toute raison – décréter l’interdiction du suicide avant un âge avancé pour préserver la société.

    16On a pu se demander, comme l’ont fait Lise Leibacher43 ou Jean-Michel Racault44, s’il ne fallait pas lire en conséquence l’utopie à l’envers, comme une réhabilitation du christianisme aux accents pascaliens. La remarque finale de Sadeur pourrait aller en ce sens45. Mais l’ambiguïté parfaite du texte pourrait se lire autrement : plutôt que de chercher à contraindre le lecteur au choix (ou la foi, ou la raison, inconciliables), Foigny ne cherche-t-il pas à faire ressentir l’impossibilité du choix entre ces deux options pourtant exclusives ? Le livre serait cohérent à cet égard, car la dialectisation extrême de la contradiction entre foi et raison annonce la grande œuvre de Pierre Bayle, ce lecteur passionné et perplexe de Foigny46, selon qui « Notre raison n’est propre qu’à brouiller tout et à faire douter de tout : elle n’a pas plutôt bâti un ouvrage qu’elle vous montre le moyen de le ruiner. C’est une véritable Pénélope qui, pendant la nuit, défait la toile qu’elle avait faite le jour47. » Pour Bayle, « il n’est point besoin d’écraser la philosophie sous la foi : elle s’écroule d’elle-même sous son propre poids. Il suffit de la laisser aller à sa propre paralysie48 », sans qu’il s’agisse pour autant de renoncer à son usage au profit d’une Révélation crue aveuglément. En réalité, c’est plutôt à une réhabilitation paradoxale des passions, remèdes naturels aux maux de la conscience, que conduit La Terre australe connue, dans la droite ligne d’une tradition sceptique selon laquelle ce n’est ni à la raison, ni à la grâce que l’humanité doit son salut, mais à son irrationalité ordinaire49.

    17Pas plus que celle de Foigny, l’utopie de Swift n’est concluante à cet égard. Mais elle repose sur une polémique encore plus ouverte à l’égard du rationalisme, trop souvent minorée par des lectures qui croient y voir un art d’humoriste. Elle est étayée d’au moins trois manières, ce qui la rend particulièrement complexe. Nous ne nous attacherons pas à la première, qui tient à la logique relativiste bien connue du voyage. Évoquons la seconde, elle aussi bien identifiée : elle se concentre dans le troisième voyage, lorsque Gulliver rencontre en Laputa, l’île volante, et Balnibardi, l’île survolée, une double utopie du rationalisme mathématicien et du rationalisme empiriste. Dans le premier cas, c’est la mathesis universalis de Galilée, de Descartes et de Newton qui est visée : tout va droit, et pourtant tout va de travers dans leur monde burlesque, impraticable. Dans le second, ce sont les « Virtuosi » de la Royal Society, autrement dit les savants expérimentaux, qui multiplient les projets absurdes. La science et la philosophie nouvelles sont bien pour Swift une « grande Prostituée de Babylone », la puta (sic.) qu’il s’était voué à combattre avec ses amis du Scriblerus Club, ou bien un tissu de balivernes, Balnibarbi – une catastrophe atterrante et comique.

    18La seule figure de sage rencontrée dans ce troisième voyage, qui prône une forme de médiocrité intellectuelle, Lord Munodi, évoque Bolingbroke, autre membre du Scriblerus Club. Le détail n’a guère suscité de commentaires, alors que la « clé » constitue aussi une clé interprétative. Bolingbroke a longuement soutenu dans ses essais le paradoxe selon lequel il y aurait plus de sagesse dans l’humanité, s’il y avait moins de savoir et de philosophie50, un point de vue assez courant dans l’entourage de Swift, comme en témoignent encore le vaste traité consacré à l’« insuffisance » morale et épistémologique des connaissances modernes rédigé par Thomas Baker51, ou les poèmes satiriques et les essais sceptiques néo-montaigniens de Matthew Prior, attaquant l’« orgueil savant » (knowing Pride) et la « curiosité dangereuse » (dangerous Curiosity52). Il y a du sérieux dans la satire.

    19Mais c’est la troisième modalité, inspirée par Foigny, qui est la plus subtile et la plus forte. Avec les Houyhnhnms du dernier voyage, Gulliver se félicite d’avoir enfin trouvé la raison incarnée en d’étranges figures chevalines : hyper-cartésiens, les Houyhnhnms ont toujours accès à l’évidence pleine et entière (la vérité « les frappe avec une conviction immédiate »), jamais déformée par les passions, alors que chez les compatriotes de Gulliver (chez nous), elle reste toujours de l’ordre de la conjecture, sujette à débat53. La dystopie épistémologique suit de près l’utopie : les hennissants Houyhnhnms, qui savent tout, s’avèrent inaptes à comprendre la notion d’« opinion » que tente justement de leur expliquer Gulliver ; incapables de « dire la chose qui n’est pas », c’est-à-dire de concevoir le mensonge, la non-vérité, ils déclarent Gulliver inhumain, préjugeant avec leurs savants qu’il n’existe pas de pays outremer, contrairement à ce qu’affirme le voyageur. Incarnations d’un idéal trop absolu pour ne pas être discrédité par la fiction swiftienne, ces créatures de papier sont si rationnelles qu’elles ne peuvent pas même comprendre la possibilité de la fiction (« la chose qui n’est pas »).

    20Par ailleurs, leur cruauté envers les Yahoos, qu’elles asservissent sans pitié puisqu’elles sont inaccessibles à l’émotion, allégorise comme chez Foigny la scission instaurée par le dualisme rationaliste entre la pensée et l’étendue – les deux « substances » en termes cartésiens, ou « attributs » en termes spinozistes – dont les conséquences ruineuses apparaissent dans l’incapacité de penser l’humain autrement qu’en termes de relation d’une âme à un corps, étrangers l’un à l’autre. Suspectant l’irrationalité du présupposé, Swift en propose une incarnation grotesque dans les Houyhnhnms54, lui qui avait écrit un poème de jeunesse contre les « artistes cartésiens » (Cartesians artists) qui voient le monde à l’envers par le prisme de la théorie, et un autre contre un « Logicien réfuté », qui se termine sur l’idée que « L’instinct est un guide plus sûr/Que la raison, qui enfle l’orgueil des mortels » (That instinct is a surer guide/Than reason, boasting mortals’ pride55).

    21De cette triple modalité de la satire de la science de la philosophie nouvelle, Holberg ne semble avoir retenu que les deux premières, les plus simples. La médiocrité intentionnelle de son texte a toutefois l’avantage d’éclairer les mobiles de ses prédécesseurs. C’est bien à tort, en effet, que Holberg se trouve couramment présenté comme un partisan de « l’empirisme » des Lumières. Certes, on trouve dans l’Iter subterraneum une violente satire de l’éducation et du savoir scolastique56. Mais l’intelligence supérieure des habitants de Potu ne se manifeste pas par une quelconque appétence pour l’accroissement du savoir, plutôt par leur goût traditionnaliste pour les disciplines pratiques et par leur conscience de la faiblesse naturelle des facultés. Les Potuans sont d’ailleurs des arbres, qui ne se déplacent guère, et passent la corde au cou à tous ceux qui, tels Klim, ont l’audace de proposer des théories nouvelles. Ils brillent par leur extraordinaire lenteur pour émettre des jugements, sur le modèle du Kadoc, le « grand chancelier » qui se trompe peu, car il ne se précipite jamais pour décider57. On n’ira pas jusqu’à parler de scepticisme stricto sensu, mais on voit que l’incitation à la prudence intellectuelle remanie un vieux thème de cette tradition – la critique de la « précipitation du jugement », propeteia ou temeritas – dans une veine proche de Montaigne, cet auteur français que Holberg louait pour ses « paradoxes58 » et pour son inscience volontaire59.

    22À travers l’utopie des arbres raisonnables, la seule à échapper à la dystopie, c’est l’expérience au sens d’enracinement dans la vie ordinaire que valorise Holberg, à l’instar de Montaigne et de Swift, non pas l’expérimentalisme. Bien au contraire : les physiciens, qui se perdent dans l’infiniment petit, valent à peine mieux que les métaphysiciens, qui se perdent dans l’infiniment grand. Chez les Martiniens, une thèse de doctorat est consacrée à « déterminer si le son qu’émettent les mouches et autres insectes, émane de la bouche ou du derrière60 ». Le Pays philosophique se présente comme une porcherie, ou comme un asile, qui refait tous les lieux communs de la satire lucianesque et swiftienne. Le narrateur y apprend qu’il est voué à être disséqué par des médecins pris de curiosité pour son anatomie, et bien décidés à faire ainsi « progresser la Science ». « Il est beaucoup plus prudent d’étudier modérément que d’être rendu enragé par un trop-plein de science », conclut Klim avant de s’enfuir61.

    23Son voyage vérifie immanquablement la supériorité pratique d’une forme de mediocritas intellectuelle. Le narrateur est déçu par le Pays de la Sagesse, dont les habitants vivent sous l’empire de la logique, mais se dérobent en conséquence à toute forme d’action, à tel point que ses dignitaires font venir des citoyens stupides pour en rééquilibrer le peuplement62. À Spalank, au contraire, pays de l’Innocence, « l’ignorance en matière de violence, de vol, de meurtre et autres pêchés rédhibitoires, est liée à celle de certaines sciences », selon Klim63, qui fait écho au paradoxe de Bolingbroke, et annonce celui de Rousseau64. Les savants européens sont pour finir longuement évoqués dans le manuscrit d’un voyageur trouvé par Klim en visitant la bibliothèque des Qvamites, qui renverse le point de vue utopique. Relatant un périple sur la surface de la Terre, ce voyageur dénombre les folies des universitaires européens. Celle du Physicien consiste à explorer les entrailles du sol et les corps des animaux bipèdes et quadrupèdes ainsi que des insectes, de sorte qu’il « connaît toute chose, sauf lui-même65 ». Il n’y a là rien d’autre qu’un lieu commun de la satire ménippée, qui n’a rien perdu de sa force moraliste à l’époque où la science moderne triomphe, et qui n’est pas sans implications ironiques envers Niels Klim, lui-même descendu sous la terre pour en découvrir les secrets. « Apprends à te connaître », l’avait averti le roi de Potu, en ordonnant, comme chez Foigny et Swift, d’exclure le voyageur intrus66.

    Le piège énonciatif : de la catastrophe du narrateur au retour sur soi du lecteur

    24Ce détail nous renvoie à un point décisif de nos textes, dont on ne mesure les conséquences qu’une fois la lecture achevée : leur énonciation ironique, à travers la voix d’un narrateur « non fiable » à la première personne. Le « centre caché67 » du récit utopique se révèle être le centre de la satire. Le jeu vient de loin, des Histoires véritables de Lucien, qui avertit au seuil du récit qu’il ne faut pas croire ce qu’il va ensuite s’efforcer de faire croire, ou de l’Utopie de More, qui invite le lecteur à s’absorber dans la contemplation d’une République idéale décrite par un certain Hythlodée (« débiteur de balivernes » en grec). Il est renouvelé par la volonté de piéger la curiosité du lecteur, pour le forcer a posteriori à un retour critique sur soi, notamment chez Foigny et Swift, où la narration en trompe-l’œil l’oblige à reconcevoir un idéal effectivement rendu admirable, dans un premier temps, puis douteux à force de surenchère dans la perfection, enfin intenable. Le récit ménage ainsi une « catastrophe » au sens premier, poétique, de retournement final.

    25On le sait, le dispositif étonnant de la Terre australe connue ne comporte aucun marqueur de fictionnalité déclaré, sinon la nature même des utopies décrites, imitant la forme et la rhétorique d’un authentique récit de voyage (présenté comme l’œuvre de Sadeur dans la première édition), jusque dans les critiques répétées contre les inventions des autres récits de voyage. Quoi de plus commun, pour autoriser la véracité du texte, que de se faire l’écho de la véracité problématique du genre, pastiché dans les premières aventures au Congo ? Pourquoi, dès lors, cette contradiction qui a frappé tous les lecteurs entre la vraisemblance stylistique et l’extravagance du contenu, qui éclate dès que le narrateur est enlevé dans le ciel par les oiseaux Urgs ? Comme chez Swift, il faut peut-être y voir une parodie satirique de la littérature viatique, et des prétentions savantes qu’elle véhicule à l’époque du débat sur l’existence du Continent austral : les merveilles de celui-ci vont en effet obliger le lecteur à « suspendre son jugement, sur ce qui est en effet », annonce Sadeur68. Au-delà, la cible est peut-être la curiosité dans toutes ses formes, cette faute originelle partagée par les théologiens, les voyageurs et le lecteur69. La curiosité est pourtant sollicitée par les promesses d’un récit annonçant, comme s’il s’agissait d’un traité philosophique destiné à fonder une fois pour toutes la connaissance humaine, « des veritez qui doivent edifier toute l’Europe », de « grandes lumieres » australiennes susceptibles de remédier « aux tenebres dont nos esprits sont toujours enveloppez70 ».

    26C’est le ton du sérieux absolu qui signe l’ironie suprême, laquelle culmine au moment où Sadeur explique comment les Australiens ont démasqué en sa personne, pourtant hermaphrodite comme eux, l’un de ces abominables Fondins qu’ils cherchent à supprimer, et comment, menacé de mort, il s’est vu contraint de se justifier auprès d’eux d’une certaine faiblesse envers sa propre nature71. Jusqu’au bout, Sadeur ne reniera pas son admiration pour un idéal hostile à l’humanité, malgré la catastrophe individuelle qui conclut son aventure. L’absurdité de sa position est confirmée par son obstination lors des derniers épisodes72. Le lecteur n’est-il pas invité à admettre, a contrario, l’humanité telle qu’elle est, à s’accommoder de son imperfection et de son irrationalité fondamentales73 ? Incité à prendre ses distances avec un narrateur dont tout laissait d’abord penser qu’il était fiable, il doit aussi mettre à distance la curiosité qui l’avait incité à attendre de « grandes lumieres » de Sadeur : pas de révélation, donc, mais plutôt un nécessaire retour sur soi. La fiction travaille ainsi dans un sens moraliste inverse à celui des prétentions d’une philosophie rationaliste rêvant d’amender l’homme, de parfaire son langage et de corriger sa société, sans parvenir à éviter sa chute dans la réalité.

    27Le récit est un piège, pour paraphraser Louis Marin, un piège pour la curiosité du lecteur ramené à sa condition présente, que l’utopie proposait de fuir. Les Voyages de Gulliver ne procèdent pas autrement, quoique le jeu soit porté à des dimensions plus considérables encore74. Chirurgien de marine, Lemuel Gulliver constitue l’incarnation parfaite de l’esprit des Lumières : positif, curieux, Gulliver est obsédé par l’idée d’accroître les connaissances humaines, mesurant tout ce qu’il voit à l’aune de l’arithmétique et de la géométrie, rapportant des curiosa de ses voyages, rêvant de faire des découvertes décisives s’il possédait la longue vie des Struldbruggs75. Le style de son récit obéit scrupuleusement au modèle du compte rendu scientifique recommandé par Thomas Sprat, de la Royal Society, celui d’un « plain style » factuel, nu, purement descriptif, dont l’application maniaque contraste avec la fantaisie monstrueuse des paysages et des êtres décrits.

    28C’est la raison pour laquelle Swift, contrairement à Foigny, ne cherche pas à crédibiliser son récit, bien que Gulliver en soit présenté comme l’auteur réel : il s’agit de montrer que l’empiriste, qui prétend chausser les lunettes de l’observateur attentif des phénomènes en se gardant prudemment de statuer sur leurs causes, ne voit rien, ou voit mal, ou ne comprend pas ce qu’il voit, ou n’en tire aucune leçon, puisqu’il retombe dans la naïveté à chaque voyage, victime de sa consubstantielle crédulité (gullibility). Revenu de son admiration pour les savants fous du troisième voyage, Gulliver succombe à la fascination pour le « gouvernement de la raison76 » incarné par les Houyhnhnms, lesquels détectent cependant en lui un bestial Yahoo – l’équivalent des Fondins de Foigny – et entendent le supprimer en bonne logique, et en toute inhumanité. Le lecteur est confronté à un paradoxe : le corps des Yahoos est détestable, mais cette détestation, pour être fondée en raison, n’est-elle pas dangereuse lorsqu’elle devient détestation de soi ?

    29Rentré fou en Angleterre, exilé de par sa nature de l’idéal auquel il aspire, Gulliver prétend écrire non par misanthropie, mais dans un geste charitable, pour édifier ses frères Yahoos sur leur propre compte et corriger leur orgueil, comme il l’annonçait dans sa lettre préface au cousin Sympson, le supposé éditeur77. Selon un procédé tout à fait swiftien, cet énoncé final est à double sens. En tant qu’il est prononcé par Gulliver, il porte à son comble la satire d’un orgueilleux qui prétend corriger l’orgueil des autres, en se méconnaissant lui-même : qui veut faire le Houyhnhnm fait le Yahoo. Mais en tant qu’il est glissé par Swift dans la bouche de ce truchement ridicule, il constitue une clé pour comprendre l’intention auctoriale, déclarée at last par ce biais. Swift entend effectivement mortifier l’orgueil humain, « enflé » par la raison. Dans la fameuse lettre adressée à Pope et à Bolingbroke, qu’on cite rarement en intégralité, où il avance avoir réfuté avec ses Voyages l’idée que l’homme est un animal rationale, il fait aussi comprendre que la véritable misanthropie n’est pas de son fait, mais au contraire de celui des utopistes : « Je vous assure qu’après tout je ne déteste pas les hommes, c’est vous autres [en français dans le texte] qui les détestez, car vous voulez en faire des animaux rationnels, et vous vous mettez en colère une fois déçus. J’ai quant à moi rejeté cette définition et j’en ai produit une autre78. »

    30Plus simple, le dispositif énonciatif de l’Iter subterraneum, n’est pas sans projeter, là encore, quelque clarté rétrospective sur la tradition dans laquelle Foigny et Swift inscrivaient leur voyageur, celle de la quête savante absurde à la manière du Ménippe de Lucien. Fraîchement diplômé en philosophie et en théologie, Klim est en effet un héros de la curiositas, qui entreprend son voyage souterrain pour « éclairer par l’expérience ses connaissances en physique, dans laquelle [il] étai[t] versé79 », et fournir des découvertes aux Physiciens avides de nouveaux comptes rendus. Comme chez Foigny et chez Swift, on retrouve une parodie de la rhétorique de la véracité tout au long du texte. En l’occurrence, il s’agit peut-être moins pour Holberg de satiriser la littérature de voyage courante qu’une certaine littérature savante qui avait fait de la forme viatique un moyen d’exposer des connaissances érudites ou théoriques. Écrit dans une langue latine cosmopolite mais volontairement rétrograde, le pseudo-roman géologique de Klim (là encore prétendument auteur du livre) promet rien moins, selon le sous-titre de la première édition, qu’une « nouvelle théorie de la Terre » (Nikolai Klimii Iter subterraneum, Novam telluris theoriam… exhibens).

    31Tout comme Swift parodie le modèle de la Nouvelle Atlantide de Bacon dans l’avatar négatif de Laputa, Holberg parodie visiblement le roman encyclopédique du jésuite Athanasius Kircher (Mundus subterraneus, 1664-1665), qui s’était félicité d’exposer sa théorie géologique sous la forme didactique d’un roman dialogué, où il poussait loin ses conjectures, en les assortissant de marques de certitude. Une fois tombé dans un trou de glace – belle image d’une chute dans la théorie –, Klim s’applaudit quant à lui d’avoir prouvé l’hypothèse d’une terre creuse abritant un cosmos en miniature, avec son soleil autour duquel il se met à tourner, en satellite vérifiant l’universalité de la loi d’attraction, avant de s’engager plus tard dans une navigation maritime80. L’hypothèse d’un noyau igné, d’un réseau hydrographique souterrain et de concavités remplies d’air paraît conforme aux thèses géologiques de Kircher. Il n’est pas non plus interdit de voir dans le choix du prénom Niels une allusion à Niels Stensen (Sténon), le grand savant danois du xviie siècle, fondateur de la stratigraphie, qui avait formulé l’idée selon laquelle l’âge de la Terre devait se compter en millions d’années. D’autres éléments font peut-être allusion à des théories plus récentes. Dans les années où Holberg résidait à Paris, Henri Gautier avait publié ses Nouvelles conjectures sur le globe de la terre (1721), où il formulait l’hypothèse d’un vide sous la croûte terrestre. Holberg avait-il entendu parler de la Protogeae de Leibniz ou du Telliamed de Maillet, autres théories géologiques narrativisées, déjà écrits mais publiés postérieurement ?

    32Le fatras burlesque qu’il conçoit d’une manière toute cyranienne paraît quoi qu’il en soit à double sens : autant le satiriste semble exploiter sans réserve les conséquences irréligieuses de ces découvertes, qui remettaient en cause l’adhésion au récit de la Genèse et du Déluge81, autant il met à distance les prétentions épistémologiques des « novateurs » en poussant l’extravagance assez loin. Selon la théorie kliméenne, la Terre abrite rien de moins qu’un système solaire interne, de sorte qu’on bascule dans un voyage quasi-astronomique avec la facilité des Histoires véritables de Lucien. Holberg confie de plus le discours de la preuve à un personnage particulièrement prétentieux, dont les protestations de vérité insinuent le doute à proportion qu’elles sont répétées : Klim atteste de la vérité de ces « prodiges » (incredibilia), assurant que « l’expérience lui a ôté tout sujet de douter » (experientia omnem dubitationem excussisset) quant au fait que la Terre est concave et qu’on rencontre dans ses profondeurs, entre autres choses, les arbres animés et raisonnables avec lesquels il philosophe en toute certitude, lui qui traitait naguère tout cela de fariboles82. La nature est féconde, donc il faut tout croire, comme le font les plus savants83. Avancé avec une certaine autorité, l’argument était déjà celui de Sadeur et de Gulliver. Il n’est pas sans projeter une ombre critique sur une science devenue le berceau de théories chimériques, traitant d’un objet en majeure partie inaccessible à l’observation.

    33L’ethos ambitieux du savant apparaît dans toute sa splendeur à la fin du récit. Promu empereur des Qvamites, une peuplade humaine qu’il éduque et qu’il trompe alternativement (en bon fondateur d’utopie), Klim se lance dans une politique de conquête effrénée. Incapable de s’arrêter, il est rapidement déposé. Nouvel Alexandre, le personnage a troqué son impérialisme épistémologique pour l’impérialisme tout court, mais c’est la même passion de dominer qui le conduit à la catastrophe. Exclu du monde souterrain, il est voué une fois revenu à la surface à être pris pour un fou, de sorte que ses concitoyens le laissent extravaguer dans sa solitude. Le personnage apparaît-il finalement comme une figure du libre-penseur persécuté par le vulgaire ? Ou bien comme un autre Gulliver, un anti-héros ridiculisé par la logique narrative, qui attend de rentrer dans le rang pour être promu recteur de la faculté ou prêtre de Bergen, ce qui montre assez l’inutilité du voyage ?

    Conclusion : désir utopique, curiosité vaine et retour au sens commun

    34Et si le récit utopique, loin d’exalter la quête de vérités alternatives, en rupture avec l’opinion reçue, invitait par son effet ironique à borner la curiosité, à revenir au sens commun, à cultiver son jardin comme dirait l’autre, à se contenter en somme de la cognée de bois de l’ici et maintenant, plutôt que de chercher des cognées d’argent et d’or84 ? Par ses affinités jamais démenties avec la satire ménippée et ses origines lucianesques, le récit utopique – ou pseudo-utopique, mais c’est ici tout un – à la manière de Foigny, Swift et Holberg, s’inscrit dans une veine en porte-à-faux, par certains aspects, avec la véritable modernité intellectuelle. L’espoir d’un gouvernement par la raison pure n’est entretenu que pour être frustré : tout est fait pour que le lecteur, après avoir partagé leur passion philosophique, tire de l’aventure des leçons inverses à celles qu’en tirent les Sadeur, les Gulliver, les Klim adorant ce qui les menace (de mélancolie, de crédulité, de vaine gloire).

    35Sur le plan épistémologique, ces textes manifestent des affinités profondes avec les courants sceptiques des xviie et xviiie siècle, qui ne peuvent être dégagées qu’au prix d’un travail interprétatif considérable et risqué, que leur nature paradoxale ne cesse toutefois d’appeler – un travail justement rationnel, car tout le jeu est de forcer le lecteur à faire usage d’une forme de raisonnement herméneutique pour mieux le confronter aux limites du raisonnement logique. On n’y trouve pas, cela étant, de catastrophisme comparable à celui de nombreuses utopies du xxe : ce n’est pas la toute-puissance, mais l’impuissance de la raison qui est mise en scène, dont les conséquences sont malheureuses, mais inhérentes à la nature humaine. La croyance excessive en la raison, consubstantielle au désir utopique, se mettra toujours elle-même en échec : catastrophe intellectuelle à la fois inévitable et ordinaire, si l’on peut dire.

    36Bien entendu, le refus du dogmatisme et du fanatisme environnant est toujours un point de départ, le motif initial d’un exil imaginaire. La satire de l’excès rationaliste ne s’accompagne jamais d’une réhabilitation véritable de la foi, ni d’un éloge de l’irrationalisme, encore moins d’une adhésion à l’obscurantisme crédule. Les excès se rejoignent d’ailleurs. Quant à la possibilité d’un juste milieu, il s’incarne dans le Potu de Holberg, mais reste en suspens chez Foigny et se trouve seulement esquissé chez Swift (à travers la figure de Lord Munodi). Le lecteur sagace pourra comprendre qu’un bon usage de la raison, autocritique, se trouve implicitement valorisé, mais s’il s’agit du véritable idéal, n’est-il pas à son tour illusoire étant donné ce qu’on sait de la nature humaine ? Inquiets, les textes de Foigny et de Swift n’offrent pas de confort interprétatif au lecteur, ce qui signe leur caractère authentiquement philosophique.

    37Il ne s’agit pas de tout le genre, bien entendu : il existe certainement des utopies positives de la raison, abondantes dans le sillage de Campanella, de Bacon ou des déistes français, celles-là même qui sont parodiées dans nos textes ; sans doute le monde autre peut-il avoir une valeur heuristique, comme en fait l’hypothèse Frédérique Aït-Touati à propos des fictions astronomiques du xviie siècle, forme affectionnée par Kepler ou Huygens85. Mais la fréquence du dispositif narratif de la quête vaine, de la satire de la science nouvelle, ou du paradoxe d’une raison déshumanisante invite à relire autrement tout un pan du genre, dans la cohérence de jeux de filiation. Qu’il s’agisse de faire l’éloge d’une forme de médiocrité dorée (comme chez Swift et Holberg), ou de dresser un constat plus radical des apories de la pensée humaine (comme chez Foigny et Swift), la dénonciation de la raison utopique n’a cessé d’alimenter la créativité du genre.

    Notes de bas de page

    1 « Raison et déraison de l’imaginaire utopique : le cas Foigny », dans Rivista di Letterature moderne et comparate, n° 35, 1982/2, p. 141-157.

    2 Voir le travail de clarification majeur entrepris dans Nulle part et ses environs. Voyage aux confins de l’utopie littéraire classique (1657-1802), Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2003. J.-M. Racault a par ailleurs largement souligné les similitudes entre les textes de Foigny et de Swift, que nous abordons dans cet article selon un angle plus précis, dans L’Utopie narrative, 1675-1761, Oxford, The Voltaire Foundation, 1991, p. 439-596.

    3 Voir F. Lavocat, « Fictions et paradoxes. Les nouveaux mondes possibles à la Renaissance », in Usages et théories de la fiction. Le débat contemporain à l’épreuve des textes anciens (xvie-xviiie), dir. F. Lavocat, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 87-111.

    4 Les distinctions théoriques entre utopies, pseudo-utopies, dystopies, contre-utopies, anti-utopies élaborées par la critique à partir de corpus plus tardifs s’avèrent par conséquent inopérantes pour décrire ces textes, qui sont souvent tout cela à la fois. Voir R. Toderici, « Satires et anti-utopies au début du xviie siècle », dans le dossier « Topographies du mal (II) : les anti-utopies », Caietele Echinox, n° 25, 2013, p. 53-61.

    5 La Terre australe connue (1676), éd. P. Ronzeaud, Société des Textes Français Modernes, 1990.

    6 Sauf indication contraire, nous renvoyons à Gulliver’s Travels in The Writings of Jonathan Swift, éd. R. A Greenberg et W. B. Piper, New York, Norton, 1973. Pour une traduction française, voir par exemple Les voyages de Gulliver, éd. J. Pons, Gallimard, « Folio classique », 1976.

    7 Nikolai Klimii Iter Subterraneum, novam telluris theoriam ac Historiam quintae monarchiae adhuc nobis incognitae exhibens, Leipzig, Christian Pelt, 1741 ; sauf indication contraire, nous citerons Le Voyage souterrain de Niels Klim, trad. P. Ducet revue par Ch. Hubin, Corti, 2000.

    8 Pour une réévaluation du scepticisme des Lumières, voir les contributions du collectif Scepticism in the Eighteenth Century : Enlightenment, Lumières, Aufklärung, éd. S. Charles et P. J. Smith, Dordrecht-Heidelberg-New York-Londres, Springer, 2013.

    9 Sur la notion capitale de ductus obliquus (« voie » ou « menée oblique »), voir le discours de More à Hythlodée expliquant la nécessité de faire comprendre indirectement aux hommes ce qu’on ne peut leur dire, par exemple dans la récente édition de L’Utopie par G. Navaud, Gallimard, « Folio classique », 2012, p. 91-93.

    10 Le Livre des îles, Genève, Droz, 2002.

    11 La Terre australe connue, op. cit., chap. VI, p. 119 : « Il faut estre dangereux pour vouloir ignorer un premier Principe : mais il faut être infiny comme luy pour pouvoir en parler également, par ce que nous supposons qu’il est Incomprehensible. D’où suit qu’aussitôt qu’on s’expose d’en entamer la matiere, on satisfait plûtot son esprit, qu’on n’approche de la verité. Et comme on est plus qu’aveugle en ces considerations, on est excusable si l’un pense d’une façon & l’autre d’une autre. C’est la raison qui nous oblige de n’en point parler, parce que nous sommes persuadez qu’on n’en sauroit parler sans faillir ».

    12 Ibid., p. 113.

    13 Sur les conséquences majeures des thèses soutenues par Isaac La Pereyre dans son Praeadamitae (1655), l’intertexte de la Terre australe sur ce point, voir Richard H. Pokin, The History of Scepticism from Savonarola to Bayle, Oxford, Oxford UP, 2003, chap. XIV, « Biblical Criticism and the Beginning of Religious Scepticism », p. 219-230.

    14 Voir l’ironie de Suains envers les « merveilles » (les miracles), La Terre australe connue, op. cit., p. 122.

    15 Ibid., p. 95. La notion conserve un sens philosophique fort, renvoyant couramment à la « suspension du jugement » ou épochè sceptique, comme le signale le Dictionnaire de Furetière.

    16 Voir G. Paganini, Les Philosophies clandestines à l’âge classique, PUF, 2005. La Terre australe n’est pas sans faire penser par exemple au manuscrit anonyme des Doutes des pyrrhoniens.

    17 La Terre australe connue, op. cit., p. 116 : l’hypothèse du Créateur paraît « plus probable » que celle, épicurienne, de l’éternité de la matière, sans être pour autant démontrable. Le matérialisme et la théologie naturelle sont donc symétriquement discrédités comme positions pseudo-rationnelles.

    18 Le jeu de Foigny est là aussi bien proche de celui de Cyrano, qui délègue les opinions les plus transgressives au fils de l’hôte dans les États et empires de la Lune, non seulement par prudence, mais aussi parce que la fiction autorise une forme d’essayisme philosophique qui tient à distance toute forme de certitude.

    19 De ce point de vue, Foigny gagnerait à être clairement distingué d’autres utopistes avec lesquels on le confond souvent, plus enclins à un déisme rationaliste (Veiras), à un matérialisme crypto-spinoziste (Gilbert), voire à une forme d’athéisme moderne (Fontenelle, s’il est bien l’auteur de l’Histoire des Ajoiens). Sur cet ensemble formé par les utopies libertines, qui mettent en jeu les mêmes éléments mais avec des inflexions parfois très différentes, voir R. Trousson, D’Utopies et d’utopistes, Paris, L’Harmattan, 1998, « Le problème religieux dans les voyages imaginaires au seuil des Lumières », p. 129-146.

    20 Ibid., p. 126. Le fidéisme supposerait de recourir à la foi comme alternative à l’impuissance de la raison.

    21 J.-B. Boyer d’Argens, La Philosophie du bon sens, éd. G. Pigeard de Gurbert, Paris, Champion, 2002.

    22 Gulliver’s Travels, op. cit., Part I, chap. 4, p. 30-31.

    23 Ibid., IV, V, p. 213.

    24 Ibid., IV, VIII, p. 235.

    25 Voir W. Montag, The Unthinkable Swift. The Spontaneous Philosophy of a Church of England Man, Londres-New York, Verso, 1994.

    26 Sur la biographie de cet auteur, surtout connu pour son œuvre dramatique fondatrice dans la littérature scandinave, qui lui a valu l’épithète de « Molière du Nord », voir S. H. Rossel, « Chap. 1. Ludvig Holberg : the Cosmopolitan. A Monographic Sketch », dans Ludvig Holberg : A European Writer. A Study in Influence and Reception, éd. Sven H. Rossel, Amsterdam-Atlanta (GA), Rodopi, 1994, p. 1-40. Nous n’avons pas accès, étant donné nos limites linguistiques, aux bibliographies en langues scandinaves.

    27 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., chap. X, p. 150.

    28 Ibid., XIII, p. 207.

    29 Cf. Pensées morales par Mr. Le Baron de Holberg, trad. Mr. I.B.D.R.D.P., Copenhague, Berling, 1749, notamment les pensées I. 86 et I. 100, sur l’incompréhensibilité du principe divin déjà expliquée par Montaigne et par Charron, que Holberg prend en exemples : « C’est en effet le non plus ultra de l’entendement humain, & un mystère, où, plus on cherche à approfondir, plus on trouve d’épais nuages [… .] C’est une folle témerité, que de vouloir définir l’Etre Divin, & dire ce que c’est que Dieu, car l’entendement humain & les bornes étroites prescrites aux créatures ne s’étendent pas jusque là. L’Etre Divin est quelque chose qu’on ne peut connoître, encore moins comprendre […] car nous sommes aveugles dans ces choses ; & nous ne sçavons point ce que c’est. Par conséquent, il est dangereux de parler de Dieu dans le doute & dans l’incertitude » (p. 46-47).

    30 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., IV, p. 46.

    31 Ibid., V, p. 61

    32 Ibid., X, p. 138.

    33 Ibid., V, p. 58.

    34 Voir le compte rendu qu’il dresse dans la Nouvelle bibliothèque, La Haye, Pierre Paupié, 1741, vol. 10, p. 356-383.

    35 Nous citons ici la remarque F de l’article « Marcionites » du Dictionnaire historique et critique.

    36 Voir J. Stender Clausen, « Chap. 4. Ludvig Holberg and the Romance World », in Ludvig Holberg, op. cit., p. 104-130, qui insiste sur l’importance que Holberg accordait à l’ouvrage de Bayle.

    37 La Terre australe connue, op. cit., V, p. 104.

    38 Ibid., VIII, p. 157.

    39 Pour une analyse plus détaillée, nous renvoyons à l’article de C. Gobert dans le même volume.

    40 Ibid., VII, p. 141-142.

    41 Ibid., p. 146.

    42 Voir B. Consarelli, « Libero pensiero » e utopia nel « Grand Siècle », Pesaro, Editrice Flaminia, 1990, « III. Gabriel de Foiny ovvero la perfetta “disumanità” del saggio stoico », p. 83-120. Outre l’idéal de maîtrise stoïcien, c’est en réalité l’ensemble des options philosophiques anciennes (y compris l’épicurisme et le pyrrhonisme, car on ne peut pas « suspendre » son jugement devant le fait de la mortalité, comme le constate Suains) et modernes (cartésianisme, spinozisme, apologétique rationaliste) qui est ainsi mis en échec par les « sentiments des Australiens sur cette vie ».

    43 L. Leibacher-Ouvrard, Libertinage et utopies sous le règne de L. XIV, Genève, Droz, 1989, p. 78 : « Mais s’agissait-il vraiment de montrer que, devant la déréliction humaine, les Australiens ont une conduite plus exemplaire que les chrétiens ? S’agissait-il d’une tactique pyrrhonienne de juxtaposition des croyances chrétienne et déiste ? Ou encore d’une stratégie libertine masquée visant à promouvoir le seul déisme en simulant sa dénonciation ? Ne s’agit-il pas plus simplement d’une auto-destruction simultanée de diverses théories anti-chrétiennes ? Si le lecteur se trouve en impasse, n’est-ce pas surtout que Foigny cherchait à l’y mener comme il y mène ses Utopiens ? […] Et si stratégie il y a dans ce texte, n’est-elle pas finalement du côté du chrétien qui, après avoir admiré les forces d’hommes prétendus rationnels et de pure nature, serait amené à en consigner l’insuffisance et la vacuité ? »

    44 Nulle part et ses environs, op. cit., p. 85-88 et 100-106.

    45 La Terre australe connue, op. cit., VII, p. 148 : « Je vis que si cette nation jouïssoit des lumieres que la foy nous enseigne, elle seroit d’autant plus heureuse qu’elle est miserable en étant privée ». Cet énoncé a priori ironique, qui semble retourner dans un sens libertin une protestation d’orthodoxie de Sadeur (selon une technique éprouvée par La Mothe Le Vayer ou Cyrano), pourrait être une ironie de l’ironie, qui consisterait alors à retourner dans un sens apologétique l’attitude de dérision libertine, de sorte que la justification de la foi comme alternative à la miseria hominis serait à prendre au sens propre. Cette hypothèse n’est pas sans poser problème, étant donné qu’ailleurs des protestations de foi clairement ridicules sont mises dans la bouche de Sadeur.

    46 Voir l’article « Sadeur » du Dictionnaire historique et critique, qui hésite cependant à reconnaître une allégorie sous le tissu d’« absurdités », relevant surtout les allusions irréligieuses.

    47 Dictionnaire historique et critique, « Bunel », remarque E.

    48 Nous citons ici J.-L. Solère, « Bayle et les apories de la raison humaine », dans La Raison corrosive. Études sur la pensée critique de Pierre Bayle, éd. Isabelle Delpla et Philippe de Robert, Champion, 2003, p. 87-137 (p. 103).

    49 Le paradoxe vient de l’Éloge de la folie d’Érasme et de la critique de la « raison trouble-fête » chez Montaigne (Essais, III, 9, « De la vanité », p. 994 de l’édition Villey, PUF, 1969), mais il se retrouve dans les dialogues de La Mothe le Vayer et au cœur des Nouveaux dialogues des morts de Fontenelle (1686).

    50 Henry Saint John, Viscount Bolingbroke, Works, éd. David Mallet, Hildesheim, Georg Holms Verlags, 1968 (1754), vol. IV, « Essay the Second : containing some Reflections on the Folly and Presumption of Philosophers, especially in Matter of the First Philosophie », p. 6 : « There would be more real knowledge and more true wisdom among mankind, if there was less learning and less philosophy ».

    51 Thomas Baker, Reflections upon Human Learning, where is shown the insufficiency thereof, in its several Particulars, Londres, Bosville, 1708.

    52 The Literary Works of Matthew Prior, vol. I, éd ; B. Wright et M. K.. Spears, Oxford, Clarendon Press, 1971, p. 66.

    53 Gulliver’s Travels, op. cit., IV, 8, p. 233-234.

    54 Sur le choix de cet animal, plaisanterie liée à l’enseignement d’un syllogisme sur l’homme comme « animal rationnel » opposé au cheval, voir R. S. Crane, « The Houyhnhnms, the Yahoos, and the History of Ideas », in Reason and Imagination. Studies in the History of Ideas, 1600-1800, éd. J. A. Mazzeo, New York, Columbia UP ; Londres, Routledge & Kegan Paul, 1982, p. 231-253.

    55 The Poems of Jonathan Swift, éd. H. Williams, Oxford, Clarendon Press, 1937, vol. I, p. 40 et vol. III, p. 1141.

    56 Voir la dispute sur les pantoufles, Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., chap. III, p. 33.

    57 Ibid., IV, p. 46-47.

    58 S. H. Rossel, art. cit., p. 36.

    59 Pensées morales, op. cit., p. 144 et p. 156 (« L’aveu de cette ignorance étoit une preuve de la pénétration de ce grand homme »).

    60 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., X, p. 147.

    61 Ibid., IX, p. 103. Le paradoxe se trouve aussi dans les Pensées morales, op. cit., notamment I. 5 sur l’adage Hysteron proteron, qui brode sur un vieux thème de la Renaissance : « comme à force de boire on perd la raison, de même à force d’étudier on s’abrutit », tandis qu’« une science médiocre & un travail réglé rendent sages & vertueux » (p. 50-51). De même en I. 101, « A Janus », qui constate la vanité des controverses de physique (« Plus on approfondit les choses, moins on y voir clair », ibid., p. 187), sachant que Holberg ne désapprouve pas non plus tout recours à l’expérience : son scepticisme modéré n’interdit pas de croire à la possibilité de parvenir à la vérité, y compris dans le domaine scientifique.

    62 Ibid., p. 109-110. Le topos vient des Histoires véritables de Lucien, II, 18.

    63 Ibid., p. 115.

    64 Le fameux Discours sur les sciences et les arts développera le thème l’année suivante (1750).

    65 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., XIII, p. 207.

    66 Ibid., IX, p. 85.

    67 Voir G. Benrekassa, « Le statut du narrateur dans quelques textes dits utopiques », Revue des sciences humaines, t. XXXIX, n° 155, 1974/3 (juill.-sept.), p. 379-395.

    68 La Terre australe connue, op. cit., « Au lecteur », p. 13.

    69 Voir la première phrase du texte, qui parodie le début de la Métaphysique d’Aristote, ibid., p. 3.

    70 Ibid., p. 12-13.

    71 Ibid., XIII, p. 216.

    72 Dans le chap. XIV, Sadeur, après avoir pris la fuite, reprend de plus belle ses pérégrinations à Madagascar, sans avoir tiré la leçon de ses précédentes aventures (il constitue de ce point de vue aussi un prototype de Gulliver). Quant à la pseudo-révélation du vieillard oriental qui conclut le texte en forme d’énigme, elle pourrait bien être le comble de la parodie satirique, et un test ultime pour la crédulité du lecteur confronté à la fascination irrationnelle pour l’ésotérisme, après la tentation rationnelle de la philosophie.

    73 Voir R. Démoris, Le Roman à la première personne, Genève, Droz, 2002, p. 163-178.

    74 Sur l’unreliable narrator, voir C. Rawson, Gulliver and the Gentle Reader, Londres et Boston, Routledge & Kegan Paul, 1973 ; J.-M. Racault, Nulle part et ses environs, op. cit., p. 195-209.

    75 Gulliver’s Travels, op. cit., III, 10, p. 179.

    76 Ibid., IV, 12, p. 260.

    77 Ibid.

    78 Cité par R. S. Crane, « The Houyhnhnms, the Yahoos, and the History of Ideas », art. cit., p. 250 : « I tell you that after all, I do not hate mankind, it is vous autres who hate them because you would have them reasonable Animals, and are angry for being disappointed. I have rejected that Definition and made another of my own ».

    79 Nous ne suivons pas ici la traduction libre de P. Ducet et Ph. Hubin, mais le texte latin : « Nam, ut Physicum, cui initiatus eram, studium experimentis illustrarem », Nikolai Klimmi Iter subterraneum, op. cit., p. 2.

    80 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., I, p. 13-17.

    81 On notera que les théories de la catastrophe géologique, dites diluvianistes, pourtant mises à la mode par les Anglais (Burnet, Whiston, Woodward) au tournant des xviie et xviiie siècles, ne sont quant à elles guère représentées, peut-être, précisément, en raison de leur compatibilité avec le récit biblique.

    82 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., XI, p. 165.

    83 Ibid., p. 163 : « Je vais dire des prodiges, mais ils sont véridiques : car vus de mes propres yeux. Des incultes et ignorants qui n’ont jamais mis les pieds hors de leur terre d’origine, tiennent pour affabulation tout ce qu’ils n’ont ni constaté, ni entendu dans leur enfance ; mais les plus érudits, particulièrement ceux qui ont quelque connaissance en matière d’histoire naturelle et à qui l’expérience a appris combien la Nature est fertile en inventions, cautionnent l’insolite de ce que je raconte ».

    84 On pense ici au Prologue du Quart Livre, qui oppose à la quête absurde, curieuse et démesurée de Panurge la médiocrité au contraire exemplaire du bonhomme Couillatris, héros de la fable ésopique des trois cognées. L’influence du Quart Livre, exclu à tort de la plupart des études sur le corpus utopique, mériterait à ce titre d’être réévaluée.

    85 Voir Contes de la Lune. Essai sur la fiction et la science modernes, Gallimard, « NRF Essais », 2011.

    Auteur

    • Nicolas Correard
      Maître de conférences en littératures comparées à l’université de Nantes depuis 2009. Ancien élève de l’ENS-LSH et agrégé de lettres modernes, il est l’auteur d’une thèse intitulée « “Rire et douter” : lucianisme, scepticisme et préhistoire du roman européen (xve-xviiie siècle) », Paris-Diderot-Paris 7, 2008. Ses recherches portent sur l’histoire de la littérature sério-comique européenne de la Renaissance : ses sources antiques (Lucien et la satire ménippée) ; ses relations avec l’histoire des idées et l’histoire des sciences ; ses prolongements dans le domaine romanesque de la première modernité.
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    1 « Raison et déraison de l’imaginaire utopique : le cas Foigny », dans Rivista di Letterature moderne et comparate, n° 35, 1982/2, p. 141-157.

    2 Voir le travail de clarification majeur entrepris dans Nulle part et ses environs. Voyage aux confins de l’utopie littéraire classique (1657-1802), Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2003. J.-M. Racault a par ailleurs largement souligné les similitudes entre les textes de Foigny et de Swift, que nous abordons dans cet article selon un angle plus précis, dans L’Utopie narrative, 1675-1761, Oxford, The Voltaire Foundation, 1991, p. 439-596.

    3 Voir F. Lavocat, « Fictions et paradoxes. Les nouveaux mondes possibles à la Renaissance », in Usages et théories de la fiction. Le débat contemporain à l’épreuve des textes anciens (xvie-xviiie), dir. F. Lavocat, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 87-111.

    4 Les distinctions théoriques entre utopies, pseudo-utopies, dystopies, contre-utopies, anti-utopies élaborées par la critique à partir de corpus plus tardifs s’avèrent par conséquent inopérantes pour décrire ces textes, qui sont souvent tout cela à la fois. Voir R. Toderici, « Satires et anti-utopies au début du xviie siècle », dans le dossier « Topographies du mal (II) : les anti-utopies », Caietele Echinox, n° 25, 2013, p. 53-61.

    5 La Terre australe connue (1676), éd. P. Ronzeaud, Société des Textes Français Modernes, 1990.

    6 Sauf indication contraire, nous renvoyons à Gulliver’s Travels in The Writings of Jonathan Swift, éd. R. A Greenberg et W. B. Piper, New York, Norton, 1973. Pour une traduction française, voir par exemple Les voyages de Gulliver, éd. J. Pons, Gallimard, « Folio classique », 1976.

    7 Nikolai Klimii Iter Subterraneum, novam telluris theoriam ac Historiam quintae monarchiae adhuc nobis incognitae exhibens, Leipzig, Christian Pelt, 1741 ; sauf indication contraire, nous citerons Le Voyage souterrain de Niels Klim, trad. P. Ducet revue par Ch. Hubin, Corti, 2000.

    8 Pour une réévaluation du scepticisme des Lumières, voir les contributions du collectif Scepticism in the Eighteenth Century : Enlightenment, Lumières, Aufklärung, éd. S. Charles et P. J. Smith, Dordrecht-Heidelberg-New York-Londres, Springer, 2013.

    9 Sur la notion capitale de ductus obliquus (« voie » ou « menée oblique »), voir le discours de More à Hythlodée expliquant la nécessité de faire comprendre indirectement aux hommes ce qu’on ne peut leur dire, par exemple dans la récente édition de L’Utopie par G. Navaud, Gallimard, « Folio classique », 2012, p. 91-93.

    10 Le Livre des îles, Genève, Droz, 2002.

    11 La Terre australe connue, op. cit., chap. VI, p. 119 : « Il faut estre dangereux pour vouloir ignorer un premier Principe : mais il faut être infiny comme luy pour pouvoir en parler également, par ce que nous supposons qu’il est Incomprehensible. D’où suit qu’aussitôt qu’on s’expose d’en entamer la matiere, on satisfait plûtot son esprit, qu’on n’approche de la verité. Et comme on est plus qu’aveugle en ces considerations, on est excusable si l’un pense d’une façon & l’autre d’une autre. C’est la raison qui nous oblige de n’en point parler, parce que nous sommes persuadez qu’on n’en sauroit parler sans faillir ».

    12 Ibid., p. 113.

    13 Sur les conséquences majeures des thèses soutenues par Isaac La Pereyre dans son Praeadamitae (1655), l’intertexte de la Terre australe sur ce point, voir Richard H. Pokin, The History of Scepticism from Savonarola to Bayle, Oxford, Oxford UP, 2003, chap. XIV, « Biblical Criticism and the Beginning of Religious Scepticism », p. 219-230.

    14 Voir l’ironie de Suains envers les « merveilles » (les miracles), La Terre australe connue, op. cit., p. 122.

    15 Ibid., p. 95. La notion conserve un sens philosophique fort, renvoyant couramment à la « suspension du jugement » ou épochè sceptique, comme le signale le Dictionnaire de Furetière.

    16 Voir G. Paganini, Les Philosophies clandestines à l’âge classique, PUF, 2005. La Terre australe n’est pas sans faire penser par exemple au manuscrit anonyme des Doutes des pyrrhoniens.

    17 La Terre australe connue, op. cit., p. 116 : l’hypothèse du Créateur paraît « plus probable » que celle, épicurienne, de l’éternité de la matière, sans être pour autant démontrable. Le matérialisme et la théologie naturelle sont donc symétriquement discrédités comme positions pseudo-rationnelles.

    18 Le jeu de Foigny est là aussi bien proche de celui de Cyrano, qui délègue les opinions les plus transgressives au fils de l’hôte dans les États et empires de la Lune, non seulement par prudence, mais aussi parce que la fiction autorise une forme d’essayisme philosophique qui tient à distance toute forme de certitude.

    19 De ce point de vue, Foigny gagnerait à être clairement distingué d’autres utopistes avec lesquels on le confond souvent, plus enclins à un déisme rationaliste (Veiras), à un matérialisme crypto-spinoziste (Gilbert), voire à une forme d’athéisme moderne (Fontenelle, s’il est bien l’auteur de l’Histoire des Ajoiens). Sur cet ensemble formé par les utopies libertines, qui mettent en jeu les mêmes éléments mais avec des inflexions parfois très différentes, voir R. Trousson, D’Utopies et d’utopistes, Paris, L’Harmattan, 1998, « Le problème religieux dans les voyages imaginaires au seuil des Lumières », p. 129-146.

    20 Ibid., p. 126. Le fidéisme supposerait de recourir à la foi comme alternative à l’impuissance de la raison.

    21 J.-B. Boyer d’Argens, La Philosophie du bon sens, éd. G. Pigeard de Gurbert, Paris, Champion, 2002.

    22 Gulliver’s Travels, op. cit., Part I, chap. 4, p. 30-31.

    23 Ibid., IV, V, p. 213.

    24 Ibid., IV, VIII, p. 235.

    25 Voir W. Montag, The Unthinkable Swift. The Spontaneous Philosophy of a Church of England Man, Londres-New York, Verso, 1994.

    26 Sur la biographie de cet auteur, surtout connu pour son œuvre dramatique fondatrice dans la littérature scandinave, qui lui a valu l’épithète de « Molière du Nord », voir S. H. Rossel, « Chap. 1. Ludvig Holberg : the Cosmopolitan. A Monographic Sketch », dans Ludvig Holberg : A European Writer. A Study in Influence and Reception, éd. Sven H. Rossel, Amsterdam-Atlanta (GA), Rodopi, 1994, p. 1-40. Nous n’avons pas accès, étant donné nos limites linguistiques, aux bibliographies en langues scandinaves.

    27 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., chap. X, p. 150.

    28 Ibid., XIII, p. 207.

    29 Cf. Pensées morales par Mr. Le Baron de Holberg, trad. Mr. I.B.D.R.D.P., Copenhague, Berling, 1749, notamment les pensées I. 86 et I. 100, sur l’incompréhensibilité du principe divin déjà expliquée par Montaigne et par Charron, que Holberg prend en exemples : « C’est en effet le non plus ultra de l’entendement humain, & un mystère, où, plus on cherche à approfondir, plus on trouve d’épais nuages [… .] C’est une folle témerité, que de vouloir définir l’Etre Divin, & dire ce que c’est que Dieu, car l’entendement humain & les bornes étroites prescrites aux créatures ne s’étendent pas jusque là. L’Etre Divin est quelque chose qu’on ne peut connoître, encore moins comprendre […] car nous sommes aveugles dans ces choses ; & nous ne sçavons point ce que c’est. Par conséquent, il est dangereux de parler de Dieu dans le doute & dans l’incertitude » (p. 46-47).

    30 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., IV, p. 46.

    31 Ibid., V, p. 61

    32 Ibid., X, p. 138.

    33 Ibid., V, p. 58.

    34 Voir le compte rendu qu’il dresse dans la Nouvelle bibliothèque, La Haye, Pierre Paupié, 1741, vol. 10, p. 356-383.

    35 Nous citons ici la remarque F de l’article « Marcionites » du Dictionnaire historique et critique.

    36 Voir J. Stender Clausen, « Chap. 4. Ludvig Holberg and the Romance World », in Ludvig Holberg, op. cit., p. 104-130, qui insiste sur l’importance que Holberg accordait à l’ouvrage de Bayle.

    37 La Terre australe connue, op. cit., V, p. 104.

    38 Ibid., VIII, p. 157.

    39 Pour une analyse plus détaillée, nous renvoyons à l’article de C. Gobert dans le même volume.

    40 Ibid., VII, p. 141-142.

    41 Ibid., p. 146.

    42 Voir B. Consarelli, « Libero pensiero » e utopia nel « Grand Siècle », Pesaro, Editrice Flaminia, 1990, « III. Gabriel de Foiny ovvero la perfetta “disumanità” del saggio stoico », p. 83-120. Outre l’idéal de maîtrise stoïcien, c’est en réalité l’ensemble des options philosophiques anciennes (y compris l’épicurisme et le pyrrhonisme, car on ne peut pas « suspendre » son jugement devant le fait de la mortalité, comme le constate Suains) et modernes (cartésianisme, spinozisme, apologétique rationaliste) qui est ainsi mis en échec par les « sentiments des Australiens sur cette vie ».

    43 L. Leibacher-Ouvrard, Libertinage et utopies sous le règne de L. XIV, Genève, Droz, 1989, p. 78 : « Mais s’agissait-il vraiment de montrer que, devant la déréliction humaine, les Australiens ont une conduite plus exemplaire que les chrétiens ? S’agissait-il d’une tactique pyrrhonienne de juxtaposition des croyances chrétienne et déiste ? Ou encore d’une stratégie libertine masquée visant à promouvoir le seul déisme en simulant sa dénonciation ? Ne s’agit-il pas plus simplement d’une auto-destruction simultanée de diverses théories anti-chrétiennes ? Si le lecteur se trouve en impasse, n’est-ce pas surtout que Foigny cherchait à l’y mener comme il y mène ses Utopiens ? […] Et si stratégie il y a dans ce texte, n’est-elle pas finalement du côté du chrétien qui, après avoir admiré les forces d’hommes prétendus rationnels et de pure nature, serait amené à en consigner l’insuffisance et la vacuité ? »

    44 Nulle part et ses environs, op. cit., p. 85-88 et 100-106.

    45 La Terre australe connue, op. cit., VII, p. 148 : « Je vis que si cette nation jouïssoit des lumieres que la foy nous enseigne, elle seroit d’autant plus heureuse qu’elle est miserable en étant privée ». Cet énoncé a priori ironique, qui semble retourner dans un sens libertin une protestation d’orthodoxie de Sadeur (selon une technique éprouvée par La Mothe Le Vayer ou Cyrano), pourrait être une ironie de l’ironie, qui consisterait alors à retourner dans un sens apologétique l’attitude de dérision libertine, de sorte que la justification de la foi comme alternative à la miseria hominis serait à prendre au sens propre. Cette hypothèse n’est pas sans poser problème, étant donné qu’ailleurs des protestations de foi clairement ridicules sont mises dans la bouche de Sadeur.

    46 Voir l’article « Sadeur » du Dictionnaire historique et critique, qui hésite cependant à reconnaître une allégorie sous le tissu d’« absurdités », relevant surtout les allusions irréligieuses.

    47 Dictionnaire historique et critique, « Bunel », remarque E.

    48 Nous citons ici J.-L. Solère, « Bayle et les apories de la raison humaine », dans La Raison corrosive. Études sur la pensée critique de Pierre Bayle, éd. Isabelle Delpla et Philippe de Robert, Champion, 2003, p. 87-137 (p. 103).

    49 Le paradoxe vient de l’Éloge de la folie d’Érasme et de la critique de la « raison trouble-fête » chez Montaigne (Essais, III, 9, « De la vanité », p. 994 de l’édition Villey, PUF, 1969), mais il se retrouve dans les dialogues de La Mothe le Vayer et au cœur des Nouveaux dialogues des morts de Fontenelle (1686).

    50 Henry Saint John, Viscount Bolingbroke, Works, éd. David Mallet, Hildesheim, Georg Holms Verlags, 1968 (1754), vol. IV, « Essay the Second : containing some Reflections on the Folly and Presumption of Philosophers, especially in Matter of the First Philosophie », p. 6 : « There would be more real knowledge and more true wisdom among mankind, if there was less learning and less philosophy ».

    51 Thomas Baker, Reflections upon Human Learning, where is shown the insufficiency thereof, in its several Particulars, Londres, Bosville, 1708.

    52 The Literary Works of Matthew Prior, vol. I, éd ; B. Wright et M. K.. Spears, Oxford, Clarendon Press, 1971, p. 66.

    53 Gulliver’s Travels, op. cit., IV, 8, p. 233-234.

    54 Sur le choix de cet animal, plaisanterie liée à l’enseignement d’un syllogisme sur l’homme comme « animal rationnel » opposé au cheval, voir R. S. Crane, « The Houyhnhnms, the Yahoos, and the History of Ideas », in Reason and Imagination. Studies in the History of Ideas, 1600-1800, éd. J. A. Mazzeo, New York, Columbia UP ; Londres, Routledge & Kegan Paul, 1982, p. 231-253.

    55 The Poems of Jonathan Swift, éd. H. Williams, Oxford, Clarendon Press, 1937, vol. I, p. 40 et vol. III, p. 1141.

    56 Voir la dispute sur les pantoufles, Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., chap. III, p. 33.

    57 Ibid., IV, p. 46-47.

    58 S. H. Rossel, art. cit., p. 36.

    59 Pensées morales, op. cit., p. 144 et p. 156 (« L’aveu de cette ignorance étoit une preuve de la pénétration de ce grand homme »).

    60 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., X, p. 147.

    61 Ibid., IX, p. 103. Le paradoxe se trouve aussi dans les Pensées morales, op. cit., notamment I. 5 sur l’adage Hysteron proteron, qui brode sur un vieux thème de la Renaissance : « comme à force de boire on perd la raison, de même à force d’étudier on s’abrutit », tandis qu’« une science médiocre & un travail réglé rendent sages & vertueux » (p. 50-51). De même en I. 101, « A Janus », qui constate la vanité des controverses de physique (« Plus on approfondit les choses, moins on y voir clair », ibid., p. 187), sachant que Holberg ne désapprouve pas non plus tout recours à l’expérience : son scepticisme modéré n’interdit pas de croire à la possibilité de parvenir à la vérité, y compris dans le domaine scientifique.

    62 Ibid., p. 109-110. Le topos vient des Histoires véritables de Lucien, II, 18.

    63 Ibid., p. 115.

    64 Le fameux Discours sur les sciences et les arts développera le thème l’année suivante (1750).

    65 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., XIII, p. 207.

    66 Ibid., IX, p. 85.

    67 Voir G. Benrekassa, « Le statut du narrateur dans quelques textes dits utopiques », Revue des sciences humaines, t. XXXIX, n° 155, 1974/3 (juill.-sept.), p. 379-395.

    68 La Terre australe connue, op. cit., « Au lecteur », p. 13.

    69 Voir la première phrase du texte, qui parodie le début de la Métaphysique d’Aristote, ibid., p. 3.

    70 Ibid., p. 12-13.

    71 Ibid., XIII, p. 216.

    72 Dans le chap. XIV, Sadeur, après avoir pris la fuite, reprend de plus belle ses pérégrinations à Madagascar, sans avoir tiré la leçon de ses précédentes aventures (il constitue de ce point de vue aussi un prototype de Gulliver). Quant à la pseudo-révélation du vieillard oriental qui conclut le texte en forme d’énigme, elle pourrait bien être le comble de la parodie satirique, et un test ultime pour la crédulité du lecteur confronté à la fascination irrationnelle pour l’ésotérisme, après la tentation rationnelle de la philosophie.

    73 Voir R. Démoris, Le Roman à la première personne, Genève, Droz, 2002, p. 163-178.

    74 Sur l’unreliable narrator, voir C. Rawson, Gulliver and the Gentle Reader, Londres et Boston, Routledge & Kegan Paul, 1973 ; J.-M. Racault, Nulle part et ses environs, op. cit., p. 195-209.

    75 Gulliver’s Travels, op. cit., III, 10, p. 179.

    76 Ibid., IV, 12, p. 260.

    77 Ibid.

    78 Cité par R. S. Crane, « The Houyhnhnms, the Yahoos, and the History of Ideas », art. cit., p. 250 : « I tell you that after all, I do not hate mankind, it is vous autres who hate them because you would have them reasonable Animals, and are angry for being disappointed. I have rejected that Definition and made another of my own ».

    79 Nous ne suivons pas ici la traduction libre de P. Ducet et Ph. Hubin, mais le texte latin : « Nam, ut Physicum, cui initiatus eram, studium experimentis illustrarem », Nikolai Klimmi Iter subterraneum, op. cit., p. 2.

    80 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., I, p. 13-17.

    81 On notera que les théories de la catastrophe géologique, dites diluvianistes, pourtant mises à la mode par les Anglais (Burnet, Whiston, Woodward) au tournant des xviie et xviiie siècles, ne sont quant à elles guère représentées, peut-être, précisément, en raison de leur compatibilité avec le récit biblique.

    82 Le Voyage souterrain de Niels Klim, op. cit., XI, p. 165.

    83 Ibid., p. 163 : « Je vais dire des prodiges, mais ils sont véridiques : car vus de mes propres yeux. Des incultes et ignorants qui n’ont jamais mis les pieds hors de leur terre d’origine, tiennent pour affabulation tout ce qu’ils n’ont ni constaté, ni entendu dans leur enfance ; mais les plus érudits, particulièrement ceux qui ont quelque connaissance en matière d’histoire naturelle et à qui l’expérience a appris combien la Nature est fertile en inventions, cautionnent l’insolite de ce que je raconte ».

    84 On pense ici au Prologue du Quart Livre, qui oppose à la quête absurde, curieuse et démesurée de Panurge la médiocrité au contraire exemplaire du bonhomme Couillatris, héros de la fable ésopique des trois cognées. L’influence du Quart Livre, exclu à tort de la plupart des études sur le corpus utopique, mériterait à ce titre d’être réévaluée.

    85 Voir Contes de la Lune. Essai sur la fiction et la science modernes, Gallimard, « NRF Essais », 2011.

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