Les noms de la prose en latin
p. 15-28
Texte intégral
1Ce que j’entends présenter ici, ce sont quelques réflexions un peu hétéroclites, sur les expressions qui désignent la prose en latin et sur ce qu’impliquent ces termes pour l’histoire de la prose latine.
2On débutera le parcours à partir des remarques d’un écrivain qui a une vision en quelque sorte rétrospective, comme surplombante, de la latinité, Isidore de Séville, au crépuscule de l’Antiquité, au viie siècle, dans l’Espagne wisigothique :
Aiunt… tam apud Graecos quam apud Latinos longe antiquiorem curam fuisse carminum quam prosae. Omnia enim prius versibus condebantur ; prosae autem studium sero viguit. Primus apud Graecos Pherecydes Syrus soluta oratione scripsit ; apud Romanos autem Appius Caecus adversus Pyrrhum solutam orationem primus exercuit. Iam exhinc et ceteri prosae eloquentia contenderunt.
Tant en Grèce qu’à Rome, à ce qu’on dit, on se soucia de la poésie bien plus anciennement que de la prose. En effet toutes les œuvres d’abord étaient écrites en vers ; ce n’est que tardivement qu’on s’intéressa à la prose. Chez les Grecs, le premier à écrire en prose fut Phérécyde de Syros1, tandis que, chez les Romains, ce fut Appius Caecus qui le premier, dans un discours contre Pyrrhus, pratiqua la prose. Dès lors tous les orateurs se mesurèrent en prose. (Etym. I, 38, 2)
3Dans le texte d’Isidore figurent les deux expressions dont ont usé les Romains pour désigner la prose, soluta oratio et prosa. La première est la plus ancienne et elle se maintient, on le voit, jusqu’à la fin de l’Antiquité. Citons le dictionnaire d’Ernout-Meillet : « Solutus : détaché (opposé à uinctus), libre (souvent joint à liber) ; de là “non soumis à des règles fixes” (soluta oratio) et par suite “impuni, licencieux”2. » Nous nous en tiendrons, on le verra, à cette explication. Cependant la variante oratio soluta apparaît chez certains linguistes. La différence dans l’ordre des mots n’a rien d’insignifiant : cette variante met en lumière des données importantes sur la prose latine archaïque, utiles pour comprendre les analyses de Cicéron. On s’y intéressera donc d’abord, avant d’en venir à l’orateur lui-même et à la soluta oratio telle qu’elle apparaît à la fin de la République. On s’attachera ensuite au terme prosa et à la prose impériale.
« Oratio solvta » : l’époque archaïque
4Cette formule, qui rompt avec l’ordre habituel du latin, est quelquefois usitée, en particulier par les métriciens, et surtout par Jacqueline Dangel, qui a présenté une systématisation très élaborée dans nombre de travaux : elle en fournit en quelque sorte une synthèse, plus facilement accessible, dans son Histoire de la langue latine de la collection « Que sais-je ? ». Qui s’intéresse à l’histoire de la prose latine ne saurait les laisser de côté, tant en raison de leurs qualités propres que parce qu’ils sont fréquemment utilisés. Aussi exposera-t-on sommairement sa doctrine, fût-ce en multipliant les citations, afin de montrer en quoi le point de vue sera différent dans les développements suivants et pourquoi il convient de distinguer strictement oratio soluta (d’où les guillemets dans le titre de cette partie) et soluta oratio.
5Françoise Douay-Soublin, dans un article de Langue Française qui doit intéresser particulièrement les antiquisants, invitait ceux qui font usage de termes empruntés à la rhétorique antique, à soigneusement distinguer deux attitudes « qui ne peuvent fonctionner qu’en alliance alternée : la reconstruction aussi objective que possible du domaine ancien, sans visée récupératrice ; et le remploi hardi et clairvoyant, dans nos constructions, sous nos hypothèses, de certains beaux concepts anciens, qui dans ce déplacement ne manqueront pas de se trouver transformés ». Soit d’un côté un « travail historique », de l’autre un « travail théorique3 ». Notre examen de l’expression soluta oratio dans nos seconde et troisième parties constitue un « travail historique ». Les travaux de J. Dangel sur ce qu’elle nomme oratio soluta, mettant brillamment en valeur des faits de langue essentiels, constituent très légitimement, mais encore convient-il de le préciser, un « remploi hardi et clairvoyant », non sans une modification pertinente de l’expression utilisée par les Anciens.
L’autonomie phonétique du mot latin
6Si l’on reprend la terminologie de Jules Marouzeau, l’adjectif placé après le nom est « déterminatif », il définit une catégorie : aussi bien J. Dangel attribue-t-elle, dans l’opposition oratio soluta, oratio uincta, oratio numerosa, un contenu positif et très précis à l’épithète soluta. Elle s’appuie en particulier sur un ancien article d’A. W. de Groot, montrant que « la forme de la littérature archaïque latine est fondée sur l’isolement phonétique du mot dans la phrase : l’art de la langue, c’est l’art du mot4 ». De Groot lui-même cite les formules plus pittoresques de Louis Havet : « Une phrase latine avec ses longues pesantes, avec ses initiales méthodiquement marquées, avec ses aiguës toujours pénultièmes ou antépénultièmes, était moins un fil ténu qu’un chapelet à gros grains, formé de masses un peu lourdes, ni trop petites ni trop grandes, uniformes, équilibrées, distinctes ou disjointes5. » J. Dangel associe cette discontinuité et le nom donné à la prose :
L’expression oratio soluta, qui désigne la prose quotidienne, insiste sur une énonciation sans lien, sans enchaînement. De caractère délié et libre (soluta), la prose courante requiert ainsi, plus précisément, une diction qui respecte l’indépendance phonétique des mots de sens plein6.
7La formule oratio soluta rend compte à la fois des caractères du carmen primitif et de la prose archaïque. Avant l’influence (et sans doute la connaissance) d’Aristote, d’autres procédés que la succession des longues et des brèves servent à rythmer la phrase, par le jeu des répétitions de mots et de sons. Charles Guittard les énumère : « on peut aboutir ainsi à la définition d’un certain nombre de procédés du carmen : concinnitas, homoeotéleute, homoeoptote, antithèse, parison, isocolon, allitérations, synonymies et répétitions7 ». C’est à partir de là que se constitue la première prose d’art, celle de Caton l’Ancien.
8Observons, sans remonter jusqu’au carmen, l’énonciation de Caton dans un de ses discours. On y voit clairement le poids des substantifs et des verbes, en quelque sorte la personnalité saisissante de chacun, et comment l’orateur en joue :
Numquam tacet, quem morbus tenet loquendi tamquam ueternosum bibendi atque dormiendi. Quod si non conueniatis, cum conuocari iubet, ita cupidus orationis conducat, qui auscultet. Itaque auditis, non auscultatis, tamquam pharmacopolam. Nam eius uerba audiuntur ; uerum se nemo committit, si aeger est.
Jamais il ne se tait, celui que tient la maladie de parler, comme l’hydropique celle de boire et de dormir. Si vous ne veniez pas quand il vous fait convoquer, il est si avide de faire un discours qu’il louerait quelqu’un pour l’écouter. Aussi l’entendez-vous sans l’écouter, comme un charlatan. Car de celui-ci on entend les paroles, mais personne ne se confie à lui, s’il est malade8.
9Membres courts, répétition de sonorités initiales (conueniatis, conuocari, cupidus, conducat) ou finales (génitifs des gérondifs), de mots (audio, ausculto) s’accordent avec la comparaison simple et frappante de l’orateur et du médecin.
10L’opposition qu’établit la langue entre prose et poésie repose, ajoute J. Dangel, sur le fait que, dans le vers, le mot étroitement lié à ses voisins par le rythme, perd son autonomie : « la poésie, dite oratio uincta, se définit comme une énonciation enchaînée (uincta), supposant que l’enchaînement des syllabes l’emporte sur l’articulation des vocables pris isolément ». Dans le vers, le mot, disloqué, accolé à son voisin par le rythme que lui impose une versification grecque, différent de celui qui est naturellement le sien, résiste à la violence qui lui est faite : de là, par rapport au modèle grec, maintes spécificités du vers latin qu’explore J. Dangel. Avec le développement de la prose oratoire et l’introduction de la prosodie dans la phrase de prose, l’oratio numerosa liera, elle aussi, les mots entre eux, aux dépens de leur autonomie phonétique9. Nombre de recherches de J. Dangel ont porté sur la « difficulté que ressent l’artiste latin à oublier complètement l’unité phonétique du mot (oratio soluta), même quand il recherche par ailleurs l’enchaînement syllabique requis par l’oratio uincta, voire numerosa10 ».
Oratio uincta
11L’intérêt et la richesse même de ce système rendent d’autant plus indispensable de préciser comment, avec les mêmes termes, il diffère de celui de Cicéron, notre seul témoin antique fiable. La divergence (qui ne concerne pas l’épithète technique numerosa) apparaît clairement à propos de uincta. Dans tous les cas, on le voit, « enchaînement » est pris dans le sens 3 du Robert : « À l’intérieur d’un groupe rythmique, action de lier la consonne finale prononcée d’un mot à la voyelle initiale du mot suivant : “une amie comporte un enchaînement, un ami une liaison”. » Est-ce de cette façon que Cicéron, conçoit la distinction entre soluta et uincta ? On peut douter que uincire et les termes alternatifs qu’on retrouvera dans les textes tels que deuincire, inligare et surtout adstringere puissent renvoyer à un tel enchaînement. L’idée n’est pas chez lui de lier les mots entre eux, dans l’axe syntagmatique, mais de les lier par une règle fixe, quasi certa aliqua lege11 (De or. III, 176), en leur imposant les uincula numerorum (Or. 77 ; voir De or. III, 184). Partout figure la notion d’une contrainte, d’une obligation, que l’on retrouve aussi à propos de la prose périodique, là où la rigueur des règles fait place à la subtilité de l’ars, τέχνη : Thrasymaque et Gorgias primi traduntur arte quadam uerba uinxisse (Or. 40). L’énonciation, soluta, libre de contrainte, dans la prose, est uincta, corsetée dans un cadre ou assujettie à une règle, dans le vers.
12Il n’en va pas autrement dans le texte sur la prose archaïque que cite J. Dangel12 :
Illi ueteres, sicut hodie etiam nonnullos uidemus, cum circuitum et quasi orbem uerborum conficere non possent (nam id quidem nuper uel posse uel audere coepimus), terna aut bina aut non nulli singula etiam uerba dicebant ; qui in illa infantia naturale illud, quod aures hominum flagitabant, tenebant tamen, ut et illa essent paria, quae dicerent, et aequalibus interspirationibus uterentur.
Les anciens orateurs, incapables comme certains encore aujourd’hui, de former ce circuit et pour ainsi dire ce cercle de mots (car il n’y a pas longtemps que nous avons commencé à le pouvoir ou à l’oser) énonçaient les mots trois par trois, deux par deux ou même parfois un par un ; dans leur ignorance de l’art de parler, ils se conformaient néanmoins aux exigences naturelles de l’oreille, en sorte qu’ils groupaient leurs paroles en membres de phrases de longueur égale et reprenaient leur souffle en des pauses régulières (De or. III, 198).
13Cicéron (qui ne relève pas encore dans le De oratore, comme il le fera dans l’Orator, le rôle de la concinnitas dans la construction de la période13) parle de l’ordre des mots, non de la façon dont ils s’enchaînent. Il voit la phrase comme une succession de mots : il constate un effort, qu’il juge encore rudimentaire, pour les organiser, afin de ne pas les énoncer au hasard. L’idée de contrainte apparaît ici avec le verbe flagitare : c’est ce que réclame naturellement l’oreille de l’auditeur et aussi, bien que cela ne soit pas indiqué aussi explicitement, le souffle de l’orateur qui introduit une régularité : selon la doctrine constante de Cicéron, la natura est première, avant d’être exploitée et perfectionnée par l’ars et par l’artiste civilisateur, poète qui lie les mots ou orateur qui semble ne pas les lier – ce qui va poser d’autres problèmes14.
Cicéron : solvta oratio et phrase périodique
14« L’indépendance phonétique des mots de sens plein » qui conférait une valeur précise à soluta n’apparaissant plus en cause, retrouvons donc l’épithète dans l’expression bien attestée, soluta oratio. On considèrera successivement les conditions dans lesquelles cette expression apparaît pour nous, à la fin de la République, le sens de l’antéposition de l’épithète et son utilisation paradoxale par Cicéron à propos du style périodique.
Historique
15Parmi les œuvres conservées, c’est chez Cicéron que l’expression figure pour la première fois, en 55, dans le De oratore, III, 173. On n’est guère surpris de ne pas la trouver auparavant dans les fragments grammaticaux d’Ennius ou de Lucilius. Plus notable, son absence dans la Rhétorique à Hérennius et le De inuentione. Chez Cicéron, absente des discours, des Lettres, des traités philosophiques, elle apparaît seulement là où il est question de compositio, σύνθεσις, et de style périodique, dans le De oratore (à partir donc de III, 173), le Brutus et l’Orator. Qu’elle soit plus ancienne et sans doute déjà courante, l’incise ut dicitur de De oratore, III, 184 (cité infra) le fait penser15.
16Elle apparaît d’autre part dans les traités conservés de Varron, cinq fois dans le De lingua latina, écrit en 47-45, une fois dans les Res rusticae de 37. Elle est toujours employée de façon stéréotypée, en couple avec le terme désignant les vers. Ainsi De lingua latina, X, 70 : primo genere multi utuntur non modo poetae, sed etiam plerique omnes qui soluta oratione loquuntur16. Ces traités sont contemporains du Brutus et de l’Orator ou plus tardifs. Mais, tandis que nous avons conservé les traités rhétoriques de Cicéron, l’œuvre perdue de Varron était immense et il avait beaucoup écrit sur la littérature : il n’est guère douteux qu’il ait utilisé soluta oratio dans ses ouvrages antérieurs et presque certainement avant l’Arpinate. Il ne serait pas impossible même qu’il en fût l’inventeur. On n’en saurait dire plus.
L’épithète antéposée
17Deux points permettront de comprendre l’antéposition de soluta et ce qu’elle implique. Le premier concerne la notion de prose en général et nous est fourni par le bon M. Jourdain. Celui-ci ignore le mot « prose », mais il met en lumière implicitement le caractère hétéroclite de ce qu’il recouvre quand il demande s’il fait de la prose quand il dit « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit. » De même un Romain connaît bien le poète et l’orateur ainsi que les noms désignant leurs productions, uersus, carmen, poema ou oratio. Il sait d’autre part que, quand il s’exprime comme M. Jourdain, le terme qui convient est sermo17. Mais qu’un terme englobant oratio et sermo existe, cela ne saurait pour lui aller de soi (c’est sans doute la raison pour laquelle l’expression semble apparaître assez tardivement et demeure rare18). Aussi bien la définition de la prose ne peut-elle être, comme celle donnée au héros de Molière, que négative, relevant une absence, un manque : « forme du discours oral ou écrit, manière de s’exprimer qui n’est soumise à aucune des règles de la versification » (Robert) – comme l’est celle de soluta oratio dans Ernout-Meillet. En face du vers, « prose » est le terme non marqué.
18Le second point concerne l’épithète elle-même. Solutus peut être considéré comme négatif en un autre sens, qualitativement. On a conservé, dans la citation de l’article d’Ernout-Meillet, le sens social « impuni, licencieux ». Il faut ajouter un sens moral proche, « dépourvu d’énergie, de caractère ». On sait que Calvus jugeait Cicéron solutus et eneruis (Tacite, Dial. 18, 5), ce qui vise à la fois le style et l’homme. L’adjectif, difficile à interpréter seul, est très souvent joint à d’autres. Il reste que ces emplois sont, beaucoup plus souvent que ceux de liber, dépréciatifs. Il n’en manque pas d’exemples jusque dans les traités de rhétorique cicéroniens19. Dans le couple traditionnel, la prose est au total comme un reste mal défini et de moindre valeur – un peu comme la mauvaise herbe ou le bas peuple. Bref un terme qui ne désigne pas une catégorie bien délimitée, et de surcroît à tendance péjorative, ne saurait avoir une valeur « déterminative ». Ainsi se comprend l’antéposition : l’épithète a une simple valeur « qualitative ».
Ambiguïté de soluta
19Un problème se posait à Cicéron quand, à la fin du De oratore, il reprend les analyses d’Aristote (Rhét. III, 8-9). Celui-ci préconise le style périodique qu’il appelle λέξις κατεστραμμένη, « style tressé » (Chiron), plus clair que « style implexe » (Wartelle). L’image de solutus est à l’opposé même20. Comment la prose périodique peut-elle être à la fois être déliée, libérée – et n’être aucunement déliée, mais tressée, implexe ?
20Tout autre que Cicéron (représenté, dans le dialogue qu’est le De oratore, par Crassus21) serait embarrassé. L’orateur va exploiter la contradiction en la présentant comme un paradoxe et en jouer magistralement. Suscitant la curiosité, Crassus-Cicéron s’adresse à Catulus, autre personnage du dialogue : il craint, prétend-il, que le développement qui va suivre (en fait sans précédent en latin), lui paraisse puéril22. On ne peut qu’admirer la subtile disposition des termes dans la phrase ainsi annoncée non sans malice :
Versus enim ueteres illi in hac soluta oratione propemodum, hoc est numeros quosdam nobis esse adhibendos putauerunt.
Qu’il faille introduire des vers dans la prose, en quelque sorte, c’est-à-dire un certain rythme, c’est ce qu’ont pensé ces anciens auteurs (De or. III, 173).
21Versus en relief, en tête et isolé par enim, ne peut que susciter la curiosité : que viennent faire ici les vers ? Veteres illi demeure suffisamment vague pour ne pas dissiper l’étonnement23. Alors vient l’affirmation stupéfiante : laisser passer des vers dans un texte en prose est traditionnellement considéré comme une faute (Cicéron et Quintilien se font un malin plaisir d’en relever chez les meilleurs auteurs24). Propemodum, le terme qui est censé atténuer l’affirmation provocante, n’est pas placé entre les termes qui se heurtent, mais retardé. Ce n’est qu’après ce retard soigneusement ménagé qu’advient la précision attendue et que Cicéron développera ensuite : il s’agit des numeri, de ces éléments quantifiables qui constituent le rythme de la phrase25.
22Selon un procédé qu’il affectionne, Cicéron va pouvoir se placer ici dans un juste milieu entre le poète, assujetti à des règles fixes, et l’ignorant dont il esquisse une caricature :
Neque est ex multis res una, quae magis oratorem ab imperito dicendi ignaroque distinguat, quam quod ille rudis incondite fundit quantum potest et id, quod dicit, spiritu, non arte determinat, orator autem sic inligat sententiam uerbis, ut eam numero quodam complectatur et astricto et soluto. Nam cum uinxit forma et modis, relaxat et liberat immutatione ordinis, ut uerba neque adligata sint quasi certa aliqua lege uersus neque ita soluta, ut uagentur.
Entre beaucoup de traits, celui qui distingue essentiellement le véritable orateur de l’homme dépourvu de la pratique et de la technique de l’éloquence, c’est que l’ignorant débite sans ordre le plus de paroles qu’il peut et règle son débit sur sa respiration, non sur les préceptes de l’art ; tandis que l’orateur, lui, enserre si bien la pensée dans les mots qu’il la tient embrassée en suivant un rythme à la fois strict et libre. En effet, le lien qu’il impose par une structure et un rythme, il le relâche et s’en délivre en modifiant l’ordre des mots en sorte qu’ils ne soient ni liés par des lois fixes comme celles du vers ni assez libres pour errer à leur fantaisie (De or. III, 175-176).
23Sans doute le terme le plus important est-il ici determinat : determinare correspond à περαίνειν, « délimiter », chez Aristote : « l’illimité (τὸ ἄπειρον) n’a pas d’agrément et échappe à la connaissance » (1408 b 27-28). Illimité comme l’eau qui s’écoule, le discours de l’ignorant, intarissable (fundit) et soumis à sa condition corporelle (spiritu). Chez le véritable orateur, les limites sont fournies par la technique (arte) : toute la suite joue sur les images du lien et du desserrement, de la contrainte et de la liberté. Trois termes d’un côté, adligat, complectatur, astricto, pour finir sur l’imprévu soluto, ainsi relativisé : et astricto et soluto constitue un oxymore. L’antithèse ainsi surmontée est ensuite reprise, d’abord positivement (uinxit/ relaxat et liberat), puis négativement (neque adligata, certa lege/ neque soluta, uagentur). L’épithète est apparue deux fois, pour se trouver comme minée, puisque, chez le véritable orateur, la soluta oratio n’est pas véritablement soluta.
24Ainsi est solidement posée la base de la tripartition cicéronienne, rigoureuse dans son principe, quelque peu fluctuante dans son vocabulaire : paradoxe et oxymore ne fondent pas une langue technique. Cicéron justifie plus loin l’emploi de soluta pour la prose rythmée. Par rapport aux règles strictes du vers,
Liberior est oratio et plane, ut dicitur, sic est uere soluta, non ut fugiat aut erret, sed ut sine uinculis sibi ipsa moderetur.
La prose est plus libre et, comme son nom l’indique, vraiment dégagée de toute entrave, non au point cependant de courir au hasard ou de s’égarer, mais en sorte que, exempte de chaînes, elle se donne des lois à elle-même (De or. III, 184).
25Il y a quelque paradoxe dans cette sorte d’autodiscipline supposée. C’est dans la phrase suivante qu’apparaît l’adjectif qui va s’imposer : Cicéron déclare être en accord avec Théophraste, qui putat orationem… non adstricte sed remissius numerosam esse oportere. Dans l’Orator, numerosa va devenir, avec apta26, l’épithète habituelle pour la prose rythmée de l’orateur27. Solutus au contraire en vient, à la fin du traité, à se dévaloriser pour désigner, comme son composé dissolutus, ce qui est dépourvu de tout art, formant même deux fois une antithèse avec aptus : multo maiorem habent apta uim quam soluta (228) ; efficiatur aptum illud quod fuerit antea diffluens ac solutum (233 ; voir aussi 234).
26Après Cicéron, l’expression apparaît surtout de façon quasi-figée, stéréotypée, servant, comme déjà chez Varron, à marquer l’opposition entre prose et vers. L’épithète, incommode en raison d’une ambiguïté dont seul Cicéron a su jouer, s’applique mal à la prose d’art. On conçoit qu’il ait paru nécessaire de faire appel à une autre expression.
Prosa
27Autour de Varron et après lui, on constate « le foisonnement des grammairiens », écrit Henry Bardon, qui ajoute : « Que d’esprits éminents parmi ces obscurs28 ! » De tous ceux-là, Verrius Flaccus est le seul dont il reste autre chose qu’une notice de Suétone ou quelques citations chez les auteurs postérieurs. On peut penser que c’est dans ce milieu qu’est née une expression nouvelle pour désigner la prose. Qu’elle demeure rare n’est pas pour étonner : les mêmes raisons valent que pour soluta oratio. Son absence dans le recueil de Sénèque le Père, où elle aurait sa place, mérite d’être remarquée : mais le conservatisme cicéronien de celui-ci peut expliquer qu’il demeure réfractaire à une expression nouvelle.
Prorsa/prosa oratio
28C’est donc pour nous sous Tibère seulement qu’apparaît l’expression prorsa ou prosa oratio. L’adjectif prouersus / prouorsus (pro-uersus : voir aduersus), « qui marche en droite ligne29 » a évolué en prorsus, alternant avec prosus : prosa oratio désigne l’expression qui va droit devant elle, sans se soucier de complications. L’historien Velleius Paterculus fournit un exemple isolé (prosae eloquentiae decus, I, 17) en 30. L’expression disparaît pour nous pendant plus de 30 ans. Puis elle semble devenir courante, sans doute parce qu’on a conservé un plus grand nombre d’œuvres étendues en prose. Sénèque l’emploie deux fois dans les Lettres à Lucilius : 94, 27 (datée par Pierre Grimal, du début d’août 64) et 125 (= Aulu-Gelle, XII, 2, 6). Columelle, vers 65, oppose deux fois le livre X de son De re rustica, en vers, aux livres en prose (prorsa oratione, X, pr. ; prosa oratione, XI, 1). Pline l’Ancien, quant à lui, fait tantôt de Cadmos de Milet (V, 112), tantôt de Phérécyde de Syros (VII, 205 : cité supra, note 1), le premier à prosam orationem condere. Le substantif prosa apparaît enfin seul chez Quintilien, prêt à poursuivre sa carrière jusqu’à nous.
29Il est possible que l’emploi de l’adjectif prorsus ait été lointainement inspiré par le grec πεζός, « qui va à pied ». Horace avait essayé le calque pedester (pedestribus historiis, Od. II, 12, 9). Il l’emploie aussi pour qualifier des vers prosaïques30 (Sat. II, 6, 17 ; A. P. 95) : on peut penser que le caractère dévalorisant de l’expression aurait paru peu compatible avec le prestige de l’eloquentia. C’est ce que confirme un emploi chez Quintilien, explicitement présenté comme une traduction : Platon s’élève supra prorsam orationem et quam pedestrem Graeci uocant (X, 1, 81). Non seulement l’épithète choisie ne présente pas cet inconvénient, mais elle implique un dynamisme absent du terme grec. Ainsi s’accorde-t-elle avec l’esprit de l’époque, tel que l’exprime par exemple Aper, partisan de l’éloquence « moderne » dans le Dialogue des orateurs de Tacite : « De nos jours le juge devance l’orateur et, si le défilé rapide des arguments, le brillant des sententiae, l’éclat et la richesse des descriptions n’offrent pas leur attrait et leur séduction, il se rebute31 » (20, 2). On pense aussi au trait cynique du délateur Régulus : iugulum statim uideo, hunc premo, « je vois aussitôt la gorge, et là, je serre » (Pline le Jeune, Ep. I, 20, 14).
30La nouvelle expression invite à une remarque plus importante encore : on ne peut qu’opposer la démarche « rectiligne » qu’elle indique à la démarche « circulaire » que suggèrent περίοδος et la plupart des équivalents latins, qu’énumère Cicéron : in toto… circuitu illo orationis, quem Graeci περίοδον, nos tum ambitum, tum circuitum, tum comprehensionem aut continuationem aut circumscriptionem dicimus (Or. 20432). Ajoutons à ceux-ci le très explicite orbis, déjà rencontré dans le De oratore (quasi orbem uerborum conficere, III, 198), repris dans l’Orator : ut forma ipsa concinnitasque uerborum conficiat orbem suum, 149. L’opposition est-elle délibérée ? Il est légitime en tout cas de remarquer l’apparition du terme nouveau à une époque où se manifeste une conception nouvelle du style. E. Norden pensait qu’on ne savait plus, sous l’Empire, construire des phrases périodiques et montrait comment certaines phrases qui « commençaient bien » auraient dû se conclure33. La vieille idée de « décadence » n’était pas loin. En fait il est clair que ce type de construction ne correspond plus aux goûts et aux besoins de l’éloquence, que la phrase de Cicéron ou de Tite-Live n’est plus celle des déclamateurs, de Sénèque ou de Tacite.
31On ne peut, dans le cadre de cet article, qu’indiquer la direction que pourrait (ou pourra) prendre une étude qui, au-delà du rapprochement entre l’expression prorsa oratio et le véritable culte dont la sententia fait l’objet dans la prose du Haut Empire, montrerait un retour de certains traits de la prose archaïque, peut-être plus profondément ancrés dans la mentalité romaine, certainement plus originaux, et sans doute plus propres à être appréciés aujourd’hui.
Sententia
32Autant en effet la période caractérise le style oratoire de la fin de la République, autant la sententia, le « trait » bref et ingénieux (qui demeurera à l’époque moderne comme « chute » de l’épigramme), triomphe au premier siècle de l’Empire. Le recueil de Sénèque le Père s’intitule Sententiae, diuisiones, colores, mais l’auteur gourmande ses fils parce qu’ils ne voudraient entendre que des sententiae : tout le reste risque de leur paraître assommant, molestum34. On connaît assez le goût de son fils, le philosophe, qui domine son siècle comme Cicéron a dominé le sien, pour ces pointes que lui reproche Quintilien : on louerait davantage son talent, si rerum pondera minutissimis sententiis non fregisset, « s’il n’avait pas morcelé le sérieux du contenu en des traits bien trop menus » (X, 1, 130). Mais le cicéronien Quintilien se sent contraint, à la fin du chapitre sur l’amplification, à s’intéresser, comme à regret, aux sententiae : « ne laissons pas de côté ce que l’on considère généralement comme le principal et presque l’unique ornement du discours » (VIII, 4, 29)35. Autrefois, précise-t-il, sententia exprimait le sentiment personnel, « mais la coutume s’est établie d’appeler sensus les conceptions de l’esprit (mente concepta), alors que nous désignons par sententiae les traits brillants (lumina), surtout à la place finale (praecipueque in clausulis posita) ; moins connues chez les anciens, elles sont à notre époque employées sans mesure » (VIII, 5, 1). Caractéristique ici, l’évolution du sens de clausula : la clausule métrique a fait place au trait.
33De fait, dans la critique par Quintilien d’un style où se multiplient les sententiae (Sénèque étant clairement visé36), deux termes, soluta (au sens de dissoluta) et structura montrent bien que les reproches visent l’abandon de la forme périodique :
Soluta fere oratio et e singulis non membris sed frustis conlata structura caret, cum illa rotunda et undique circumcisa insistere invicem nequeant.
C’est là un style presque discontinu, constitué non de membres, mais de morceaux, et dépourvu de structure, car des corps arrondis et façonnés de tous côtés ne peuvent se soutenir mutuellement (VIII, 5, 27).
34Plus rien ne subsiste-t-il de la savante construction préconisée par Cicéron ? Alfonso Traina, après avoir cité ce que dit Sénèque lui-même du style de Lucilius, plus significas quam loqueris (Ep. 59, 5), précise l’opposition de deux styles : « les mots vides, les purs ustensiles grammaticaux tendent à disparaître ; tout syntagme est tendu jusqu’à la limite de sa force expressive. De ce point de vue, on comprend comment la syntaxe sénéquienne s’éloigne de la complexité hypotactique de la prose classique, riche en constructions conjonctives37 ». Délaissant le caractère cérémonieux, togatus38, de la période, sans cesse la prorsa oratio de Sénèque « va de l’avant39 » – surprenant à tout instant le lecteur par le choc des mots, les subiti ictus sententiarum (Ep. 100, 8). Il est clair cependant que l’apport de Cicéron en ce qui concerne la construction et l’organisation des membra n’est nullement oublié : rien d’ἄπειρον, d’insuffisamment délimité, chez Sénèque, quoi qu’en dise Quintilien.
35Si, par sa vivacité, sa nervosité, cette prose est novatrice, les figures de la concinnitas, que Cicéron jugeait d’abord puériles avant de prendre pleinement conscience de leur rôle dans l’Orator, sont partout dans les sententiae, comme dans la prose de Caton. Rapprocher l’usage commun de l’homéotéleute, des parallélismes, de l’antithèse, n’est pas un paradoxe. Le poids et la densité du mot latin, son autonomie que souligne J. Dangel, les grains de chapelet de L. Havet sont dans les deux cas mis en relief avec une égale vigueur, un plaisir non dépourvu de sensualité. Le vénérable Marouzeau, à propos de la « recherche du rythme dans l’énoncé » par ces moyens, écrivait déjà : « Aucun procédé latin n’a été appelé à une telle fortune, puisqu’il a assuré la survivance jusque dans un des aspects les plus évolués de la prose de ce qui avait été la caractéristique essentielle du carmen primitif40. » Cependant ce qui lui semble en somme une singularité curieuse, un « jeu » des Latins, nous paraît essentiel. Des formules étroitement liées à l’oralité sont conçues pour être aisément mémorisables. Les carmina, « textes composés avec soin, étaient censés posséder une efficacité que la parole normale n’avait pas41 ». De même, dit Sénèque, « les préceptes ont par eux-mêmes beaucoup de poids, surtout si on les fait entrer dans la forme du vers ou si la prose les resserre en sententiae bien frappées… Ces énoncés se passent d’avocat : ils atteignent directement le cœur et, la nature exerçant son pouvoir, rendent meilleur » (Ep. 94, 27). Est-ce un hasard si les premiers exemples cités viennent du vieux Caton : Emas non quod opus est, sed quod necesse est ; quod non opus est asse carum est ? Il n’est pas jusqu’à l’aspect esthétique qui n’invite au rapprochement, puisque avec les carmina déjà, selon J. Scheid, « il s’agit d’œuvres d’art destinées à faire plaisir aux dieux comme aux humains42 ». C’est en parlant aux dieux que les Romains ont appris d’abord à parler aux hommes. Ces expressions, naguère encore pieusement recueillies dans les pages roses des dictionnaires, font partie de ce que la prose latine a produit de plus fort et de plus original. Prorsa oratio : une langue travaillée avec patience et ténacité s’est montrée apte, avec une économie de moyens sans pareille, à aller droit au but en forgeant des formules « plus durables que l’airain ».
Notes de bas de page
1 Au vie siècle av. J.-C. De même Pline, N. H., VII, 205 : prosam orationem condere Pherecydes Syrius instituit Cyri regis aetate.
2 A. Ernout et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, 19674, p. 634 (s.v. soluo).
3 « Les figures de rhétorique : actualité, reconstruction, remploi », Langue Française n° 101, 1994, p. 15.
4 A. W. de Groot, « Le mot phonétique et les formes littéraires du latin », REL n° 12, 1934, p. 118. Voir Ch. Guittard : « la langue latine exploite les ressources du mot, bien défini dans l’énoncé de la phrase, grâce à l’intensité qui frappait vraisemblablement la syllabe initiale » (« Carmen » et prophéties à Rome, Turnhout, Brepols, 2007, p. 47).
5 « Sur la prononciation des syllabes initiales latines », Mémoires de la Société de Linguistique de Paris n° 6, 1889, p. 14 (cité p. 122).
6 J. Dangel, Histoire de la langue latine, PUF, coll. « Que sais-je ? », n° 1281, 1995, p. 71. De même J. Dangel, « Le mot, support de lecture des clausules cicéroniennes et liviennes », REL n° 62, 1984, p. 390, n. 17 : « L’oratio soluta est caractérisée par l’unité phonétique de chaque mot pris isolément. »
7 « Carmen » et prophéties, op. cit., p. 9.
8 Caton, Contre Caelius (cité par Aulu-Gelle, N. A., I, 15, 9 ; trad. Marache). Les traductions reprises ici, souvent modifiées, sont pour le De oratore et l’Orator, celles de la CUF ; pour Quintilien, celle d’Henri Bornecque (Garnier) ; pour Aristote, celle de Pierre Chiron (Garnier-Flammarion).
9 « L’oratio numerosa, tout en étant prosaïque, est reliée à l’oratio uincta, caractérisée, comme le suggère le déterminant, par une prononciation liée (De Or. III, 174-176 ; Or. 178), si bien que l’enchaînement syllabique l’emporte sur l’autonomie des vocables » (J. Dangel, « Le mot… », p. 390, n. 19).
10 Ibid., p. 393.
11 Le morceau sera cité dans son ensemble infra.
12 « Prolégomènes », dans J. Dangel (éd.), Le Poète architecte : arts métriques et art poétique latins, Louvain, Peeters, 2001, p. 5. Voir « Le carmen latin : rhétorique, poétiques et poésie », Euphrosyne n° 25, 1997, p. 115 ; « Parole et écriture chez les latins : approche stylistique », Latomus n° 58, 1999, p. 6.
13 Voir Albert Yon, éd. de l’Orator, CUF : c’est dans ce traité que Cicéron en vient à « découvrir l’intérêt, pour ses recherches concernant le nombre, d’une méthode primitive dont il n’avait vu jusque là que le caractère artificiel et quelque peu puéril » (p. CXIX).
14 « De fait la rhétorique enseigne une liberté conditionnée, au point qu’elle est préétablie dans ses schèmes de pensée et de raisonnement » (J. Dangel, « Parole et écriture chez les Latins… », art. cité, p. 9).
15 Sur nuda oratio (= λόγοι ψιλοί) qui apparaît une fois chez Cicéron à propos des poètes lyriques (Or. 183), voir L. Gavoille, « Oratio » ou la parole persuasive : étude sémantique et pragmatique, Louvain, Peeters, 2007, p. 360.
16 Voir VI, 97 (bis) ; VII, 2 et 110 ; R. R., I, 1.
17 Sur sermo, voir l’article de J.-P. De Giorgio dans ce volume.
18 Sur les rapports entre sermo et oratio, voir L. Gavoille, « Oratio »…, op. cit., p. 363.
19 Ainsi les uerba, chez Calidius, nec soluta et diffluentia : ils n’étaient « pas non plus abandonnés à eux-mêmes et partant à la dérive » (Martha) ou, mieux adapté au contenu, « nor did his words run free and loose » (Douglas). Sur la fin de l’Orator, voir infra.
20 Il faut ajouter que chez le Ps-Démétrios, que P. Chiron situe avec vraisemblance avant Cicéron, διαλελυμένη, parfois λελυμένη, « disjoint », s’applique au style non périodique (P. Chiron, Un rhéteur méconnu, Démétrios [Ps.-Démétrios de Phalère]. Essai sur les mutations de la théorie du style à l’époque hellénistique, avec une préface de M. Patillon, Vrin, coll. « Textes et Traditions » n° 2, 2001, p. 83-84) : la parenté entre λύω et luo, dont soluo est un composé, n’échappe pas aux Romains : ainsi Varron, Men., 100 : quoniam est luere soluere.
21 Il suffit de comparer le morceau à ses autres œuvres rhétoriques pour affirmer qu’on peut, comme Quintilien, attribuer tout ce qui est dit par Crassus à Cicéron.
22 À la fin du développement Crassus déclarera avoir voulu éviter de la part de Catulus (qui, bien entendu, le rassurera) un ineptiarum crimen (187-188). Dans le passage correspondant de l’Orator (147-148), Cicéron déclare qu’il peut paraître futile de s’attacher à de pareilles préoccupations.
23 Il n’est pas douteux qu’il s’agisse d’Aristote que Cicéron suit ici de près (et sans doute de Théophraste) : mais Crassus ne l’a pas nommé depuis III, 141 (rappel par Sulpicius, Aristotelem istum, 147) et ne le nommera à nouveau qu’en III, 182 – pour exprimer son désaccord. Isocrate en revanche est mentionné aussitôt après : M. T. Cicero, De oratore libri III (tome 5), A commentary on book III, 96-230, by J. Wisse, M. Winterbottom, E. Fantham, Heidelberg, Winter, 2008, p. 249 (plus généralement, p. 239-240).
24 Voir Or. 189-190 ; Quintilien, IX, 4, 72-78. Le principe est souvent évoqué comme incidemment.
25 « C’est en toute chose le nombre qui assure la délimitation et dans le cas de la forme du style, le nombre se fait rythme (ἀριθμὸς ῥυθμός ἐστιν) » (Rhét., III, 8, 1408 b 28-29).
26 « Aptus s’applique à ce qui s’adapte et s’emboîte dans un assemblage bien lié et cohérent : voir inter se quam aptissime cohaereant, Or. 149 » (éd. Yon, p. 148 = note 2 de la p. 64 à Or. 168 : le système de notes de cette bonne édition est un modèle d’incommodité pour le lecteur). Les deux adjectifs numerosus et aptus sont associés en 168 et 174 (voir numerose et apte, 149).
27 Or. 166, 168, 174 et 7 autres emplois (voir l’index de l’édition de la CUF).
28 La Littérature latine inconnue, t. 1, Klincksieck, 1952, p. 293. Sur les grammairiens de la fin de la République, p. 110-117 ; sous Auguste, t. 2 (Klincksieck, 1956), p. 293-302.
29 A. Ernout et A. Meillet, Dictionnaire étymologique…, op. cit., p. 540 (s.v. prorsus). Voir Plaute, Pseud., 954-955 (à propos du leno Ballion) : Illuc sis vide, / ut transuersus, non prouersus cedit, quasi cancer solet, « Regarde donc, comme il marche de travers, non tout droit, on dirait un crabe ! » Le fait qu’il s’agit d’un terme archaïque va dans le sens de l’attribution à un grammairien.
30 Sur ce point, voir plus loin l’article de J.-P. De Giorgio.
31 Voir F. Delarue, « Stace et les “modernes” », RPh n° 48, 1974, p. 274-301.
32 Sur cette image, P. Chiron, op. cit., p. 79-81.
33 Die antike Kunstprosa, Leipzig, Teubner, 1898, p. 295-298.
34 Contr., I, pr. 22 ; voir II, pr. 5 ; VII, pr. 9.
35 Sur ce chapitre, F. Delarue, « La sententia chez Quintilien », dans Formes brèves, La Licorne, n° 3, Poitiers, 1979, p. 97-124.
36 On pense à la fameuse formule de Caligula pour caractériser le style de Sénèque, arena sine calce.
37 Lo stile « drammatico » del filosofo Seneca, Bologne, Patròn, 1974, p. 27.
38 Sur la désaffection des Romains pour la toge, et les efforts d’Auguste pour les contraindre à la porter, Suétone, Aug., 40.
39 Sur la longueur des membra, croissante dans la prose cicéronienne (Quintilien, IX, 4, 23), décroissante dans la sententia, voir A. Traina, op. cit., p. 34-35 et 107-110, citant nombre de fins monosyllabiques : nec sero mortuus est, sed diu (Ep. 93, 3).
40 J. Marouzeau, Stylistique latine2, Les Belles Lettres, 1946, p. 295. Voir A.Traina, op. cit., p. 40-41 ; 125-126.
41 J. Scheid, « Le carmen dans la religion romaine », Mythos n° 2, 2008, p. 24.
42 Ibid.
Auteur
-
Fernand Delarue
Professeur honoraire de langue et littérature latines à l’université de Poitiers. Il est l’auteur notamment de Stace, poète épique : originalité et cohérence (Peeters, Louvain, 2000), ainsi que de nombreux travaux sur la littérature et la rhétorique des premiers siècles avant et après J.-C. Il travaille actuellement sur un commentaire du livre II des Silves de Stace.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La présence : discours et voix, image et représentations
Michel Briand, Isabelle Gadoin et Anne-Cécile Guilbard (dir.)
2016
Voyages d’Odysée
Déplacements d’un mot de la poétique aux sciences humaines
Céline Barral et Marie de Marcillac (dir.)
2015
Robert Marteau, arpenteur en vers et proses
Sandrine Bédouret-Larraburu et Jean-Yves Casanova (dir.)
2015
Utopie et catastrophe
Revers et renaissances de l’utopie (xvie-xxie siècle)
Jean-Paul Engélibert et Raphaëlle Guidée (dir.)
2015
Fictions narratives au xxie siècle
Approches rhétoriques, stylistique et sémiotiques
Cécile Narjoux et Claire Stolz (dir.)
2015
La pseudonymie dans la littérature française
De François Rabelais à Éric Chevillard
David Martens (dir.)
2017
Promenade et flânerie : vers une poétique de l’essai entre xviiie et xixe siècle
Guilhem Farrugia, Pierre Loubier et Marie Parmentier (dir.)
2017
