La « trahison de Toulon » : une victoire royaliste ? Marchands rebelles et commissionnaires infidèles dans la guerre de subsistances de 1793
p. 145-160
Texte intégral
1Le 9 septembre 1793, à la tribune de la Convention, Jean Bon Saint-André prononce un rapport aussi confus que circonstancié sur la reddition de Toulon survenue le 28 août. Curieusement, le député fait moins porter la responsabilité de cette « infâme trahison » aux agents de Pitt et de Coblence qu’à ceux qu’il dénonce alors comme des « marchands rebelles ». Ce sont en effet ces marchands qui, au même titre que les officiers de marine, auraient vendu le port aux Anglais :
« Ils avaient tout préparé d’avance pour le succès. La rareté des subsistances et le discrédit jeté sur les assignats, avaient été les moyens employés pour épuiser la patience du pauvre et pousser au murmure l’ouvrier et le marin […]. La disette des subsistances était un prétexte1. »
2Dès le 21 août, trois négociants (Cezan, Labat et Abeille) sont en effet envoyés par le Comité de sûreté générale des sections marseillaises pour négocier avec le commandant de l’escadre anglaise. Officiellement, ils doivent se contenter de lui demander d’accorder le passage des convois de blés bloqués par le Comité de salut public dans Gênes depuis le 8 juillet, pour punir Marseille de son ralliement aux fédéralistes. Le 23 août, l’amiral Hood s’engage donc à remédier à cette pénurie de grains, mais en y posant deux conditions qui lui ont été soufflées par les négociants marseillais : la restauration de la monarchie et la reddition des deux ports. Si Marseille n’a pas le temps d’accéder à ces conditions infamantes, puisqu’elle est investie dès le 25 par les troupes de Carteaux, Toulon en revanche s’y soumet dès le 24, par l’organe du contre-amiral Trogoff et du Comité général des sections. Ce dernier s’en justifie après coup auprès de la population en arguant que la ville n’avait alors pas d’autre alternative que de consentir à trahir ou se résigner à mourir de faim.
3 Rares sont cependant les historiens à avoir exploré cette piste d’un « complot de famine » ourdi par les négociants marseillais et toulonnais pour expliquer la trahison de Toulon. Pour Paul Cottin et Georges Guibal, cette trahison ne serait qu’un des ultimes avatars de cette éternelle « conspiration du Midi », fomentée par une poignée d’émissaires au service des princes émigrés2. À l’inverse, pour Malcolm Crook et William Cormack, elle procéderait moins d’un complot longuement mûri que d’un abandon précipité pour sauver la ville des représailles militaires et d’une famine imminente3. Seul Gérard Vitse a envisagé cette question décisive de la disette sous l’angle d’un « faux problème ». Selon lui, non seulement cette disette aurait été entièrement fictive, mais elle aurait été délibérément inventée et savamment entretenue depuis plusieurs semaines par les négociants qui, à Toulon et à Marseille, avaient pris les commandes du mouvement sectionnaire fédéraliste4 et qui, à Gênes, réalisaient de fructueuses affaires pour alimenter ces deux ports en grains pour le compte du gouvernement5. Les subsistances ne seraient donc pas seulement l’un des principaux prétextes de la reddition de Toulon, mais bel et bien l’un de ses premiers mobiles.
4À ce titre, la chute de Toulon constitue moins une victoire des agents royalistes qu’une défaite des agents diplomatiques qui, à Gênes, se battent alors pour sauvegarder la neutralité de cet État et parvenir ainsi à sauver son commerce avec le sud de la France. Or, sur le front de cette « guerre de subsistances6 », les principaux adversaires des diplomates républicains ne sont pas tant les agents des puissances coalisées qui combattent sa neutralité, que, précisément, ces « marchands rebelles » employés par la République pour assurer le ravitaillement de ses armées et des départements méridionaux.
5Ce sont donc les ressorts et les dessous de cette défaite diplomatique qu’il convient ici d’examiner, en croisant les archives du ministère de l’Intérieur relatives aux importations de grains avec la correspondance diplomatique et consulaire émanant du port de Gênes. Il s’agira en effet de démontrer que ce qui se joue à Toulon et à Marseille fin août 1793 n’est en réalité que le dénouement d’un « drame » qui aurait pu être déjoué, puisque sa trame, écrite par les maisons de commerce à Gênes, avait été découverte par les agents diplomatiques français en poste dans le port ligure. Nous soutiendrons donc ici l’hypothèse que la reddition de Toulon a été sinon planifiée, du moins permise, dès le printemps 1793, par un homme de l’ombre qui est jusqu’ici passé inaperçu : il s’agit du principal commissionnaire de la République pour les achats de grains à Gênes, le négociant-banquier Alexis-Antoine Régny (1749-1816).
La trahison de Toulon : un « complot de famine » orchestré par les « marchands rebelles » du réseau Régny
6Parmi les nombreuses pièces justificatives annexées au rapport de Jean Bon Saint-André, il s’en trouve une qui n’a jamais vraiment retenu l’attention des historiens. Il s’agit d’une lettre écrite le 24 août à bord du vaisseau anglais La Victory par l’un des « négociateurs » missionnés auprès de l’amiral Hood par le Comité de sûreté générale des sections marseillaises : le négociant Jean-Joseph André Abeille. Dans cette lettre, Abeille autorise la maison de commerce marseillaise implantée à Gênes, la maison Favrega, Ravina et compagnie, à faire partir sous escorte anglaise le convoi de huit navires chargés de blé que le comité de subsistances de Marseille (dont il est membre) a fait acheter dans ce port. Abeille précise qu’en cas de difficulté, Favrega doit s’en remettre « à MM. Régny, père, fils et compagnie » qui a été chargé d’y remédier par le directeur de ce même comité (le négociant-banquier Samatan)7. Le 31 août 1793, cette lettre compromettante est saisie par une tartane française et tombe donc entre les mains du chargé d’affaires français à Gênes : Jean Tilly8. Si celui-ci s’empresse alors de la communiquer au ministre des Affaires Étrangères et aux représentants en mission près l’armée d’Italie, c’est parce que cette lettre contient selon lui « la preuve écrite que la maison Régny, malgré la confiance pleine et entière du citoyen Garat, ministre de l’Intérieur, est une maison ennemie et conspiratoire9 ». C’est en effet cette preuve qui lui manquait pour parvenir à confondre le « traître Régny », dont il ne cesse depuis quatre mois de dénoncer, en vain, la morale suspecte et les agissements plus que douteux.
7En effet, depuis le 21 mai 1793, Tilly cherche à démontrer que cette maison Régny, qu’il identifie comme le « principal agent du ministre de l’Intérieur pour l’achat des grains », se trouve à la tête d’un vaste réseau d’agioteurs qui tire impunément profit des achats de grains qu’il réalise à Gênes pour le compte de ce ministre. Impunément, dans la mesure où Régny se refuse obstinément à rendre des comptes sur ces achats, ou plus exactement sur leurs prix, qu’il s’emploie à faire renchérir de deux manières : d’une part, en faisant circuler des rumeurs infondées afin d’augmenter le coût du change, du fret et des assurances ; d’autre part, « en achetant ce qui déjà lui appartient, afin d’accumuler les profits de plusieurs ventes simulées10 ». En clair, Régny fait acheter par la République, à Gênes, à des prix très forts, des cargaisons de grains qui ont déjà été achetées, dans d’autres ports, à des prix moins élevés, par des particuliers avec qui il est en relation d’affaires et avec lesquels il se partage les bénéfices de cette revente. C’est particulièrement vrai de deux d’entre eux que Tilly parvient à identifier comme les partenaires privilégiés de Régny : le marseillais Favrega et son associé génois Nicolas Giustiniani. Ce dernier ne serait lui-même que l’affidé des deux grands capitalistes génois que Tilly ne cesse de dénoncer comme les « premiers spéculateurs en bled » : Jacques Durazzo et Jean-Luc Pallavicini11. Dès le 9 juillet, le chargé d’affaires en conclut donc qu’il est urgent de lutter contre cette coalition souterraine qui réunit « les rois, les aristocrates capitalistes et les aristocrates négociants, […] ligués pour nous affamer12 ».
8En effet, à cette date, Tilly est déjà convaincu que ce réseau ne se contente pas d’agioter, mais qu’il cherche également à « affamer » les départements méridionaux, en retardant sous des prétextes fallacieux la sortie des convois de grains achetés pour le compte de la République dans les ports de Livourne et de Gênes. Pour ce faire, les affidés de Régny bénéficient, en France, de la complicité des deux organes qui sont précisément chargés de ces importations de grains : le Comité des subsistances de Marseille (dirigé par le fameux Samatan) et la Commission des approvisionnements de Toulon (dirigée par un certain Branzon). Tilly rappelle en effet qu’à la fin mai, Régny a reçu du ministère une somme de 1,4 million de livres en numéraire pour acheter une grande quantité de blés destinés à ravitailler le département du Var et l’armée d’Italie. Ces achats ont été réalisés à Gênes et à Livourne par l’inspecteur des achats de l’armée d’Italie (un certain Inez) et par l’agent délégué en Italie par Toulon (qui n’est autre que le fils de Branzon). Or, durant tout l’été, ces convois de blés restent bloqués dans les deux ports italiens, en raison de l’arrivée successive en Méditerranée des flottes espagnole et anglaise, qui en empêchent l’acheminement en France entre la mi-juin et la mi-juillet. Du moins officiellement. Car dans le courant du mois de juillet, Tilly rapporte une série de faits troublants qui tendent à prouver que ce blocage relève en fait moins d’une contrainte que d’un calcul délibéré.
9Premièrement, à Livourne, Branzon a tellement fait traîner en longueur ces achats (évalués à 40 000 sacs de blé pour un coût de 800 000 à 900 000 livres en numéraire) qu’à la mi-juin, il n’est effectivement plus possible de les convoyer jusqu’à Gênes puisque la flotte espagnole croise désormais au large des côtes13. Or, au même moment, à Toulon, Trogoff s’obstine à immobiliser la flotte française, en refusant de lui laisser attaquer cette escadre dont il surestime manifestement et la quantité et la qualité – puisqu’elle est alors notoirement décimée par une épidémie. Or, c’est au moment même où les Espagnols se replient et alors que les Anglais ne sont pas encore arrivés dans le golfe de la Spezia, que l’ordonnateur de la marine à Toulon, Joseph-Marie Puissant14, donne l’ordre de faire débarquer à Gênes et à Livourne ces cargaisons de grains « jusqu’à un nouvel ordre de choses15 ». Tilly s’oppose alors catégoriquement à un tel débarquement, en ne manquant pas de rappeler à l’ordonnateur que « l’ordre des choses était, le 24 juin, la République et que qui voulait mettre alors les bleds en magasin […] semblait ne pas vouloir la République16 ». De fait, effectuer un tel débarquement permettait de signaler aux coalisés que l’escadre française ne comptait pas prendre la mer pour protéger ces convois de blé. Mais cela permettait aussi et surtout d’alimenter, à Gênes, la hausse des prix et, à Toulon, les rumeurs d’une disette imminente.
10En effet, ce sont les mêmes qui, en Italie, en juin-juillet, empêchent le départ de ces convois, et qui, à Toulon, en juillet-août, entretiennent ces rumeurs. Dès le 17 juillet, la Commission des approvisionnements de Toulon informe ainsi la municipalité que la ville est à la veille de manquer de grains – ce que l’étude d’Eugène Coulet dément17. Or, alors que le département avait recommandé à la municipalité, dès le 20 juillet, de puiser ces grains dans les magasins de l’État qui en étaient apparemment remplis, la Commission des approvisionnements ne touche pas à ces magasins, qui ne seront finalement ouverts qu’après la reddition de Toulon18. Décision d’autant plus surprenante que la ville est alors en rupture ouverte avec la Convention montagnarde et que cette Commission ne cesse de crier à la disette. Cela prouve bien que la faim n’est pas seulement une arme des coalisés dans le cadre de la guerre de subsistances : elle est devenue aussi un moteur de la contre-révolution dans le cadre de la crise fédéraliste19.
11Dès le début du mois d’août, Tilly finit par comprendre que le réseau Régny n’a pas seulement cherché à empêcher la sortie des convois pour entretenir à Toulon le spectre de la famine, mais qu’il a surtout cherché à la différer, afin de permettre à cette ville, une fois vendue aux Anglais et rendue à la monarchie, de tenir le siège des armées républicaines. En effet, Tilly souligne un autre fait troublant : alors qu’en juin, Trogoff estimait la sortie de l’escadre française trop dangereuse pour garantir la protection des convois de blé, au début du mois de juillet, il ordonne pourtant à la frégate La Modeste de ramener ce convoi à Toulon. Or, à cette date, le contre-amiral sait pertinemment que la sécurité d’un tel convoi nécessite une escorte bien plus conséquente en raison de l’arrivée de l’escadre anglaise dans le golfe d’Hyères20.
12Un dernier élément à charge achève de convaincre Tilly que Trogoff cherche à livrer ce convoi aux Anglais : le 12 août, Branzon, Inez et Giustiniani refusent de le faire partir en direction de Nice pour ravitailler l’armée d’Italie. De fait, à cette date, ces derniers s’emploient déjà à vendre le grain et le goudron de ce convoi sous « d’autres noms » pour les faire passer aux deux villes rebelles de Toulon (sur le compte de Branzon) et de Marseille (sur le compte du négociant Assailly)21. Le réseau Régny est donc non seulement coupable d’avoir souscrit des achats de grains à des prix excessifs, mais surtout d’avoir tenté de soustraire ces denrées à la République pour les réserver aux deux villes rebelles.
13Il faut cependant attendre la chute de Toulon pour que le ministre des Affaires étrangères daigne enfin reconnaître « qu’il n’est plus possible de douter qu’il n’y ait de l’intelligence entre la maison Régny et les administrations rebelles de Marseille et de Toulon22 ». Reste à comprendre comment un homme aussi douteux que Régny a réussi à s’imposer « à la tête des approvisionnements d’où dépendaient jusqu’à un certain point les destinées de la France23 ». Cela s’explique avant tout par les failles du système d’approvisionnement, dont il a su tirer profit à titre personnel, avant d’en tirer parti à titre politique.
Les failles du système d’approvisionnement en grain : des commissionnaires contre-révolutionnaires ?
14En effet, avant la création de la Commission des subsistances (le 22 octobre 1793), les achats de grains réalisés pour le compte de l’État incombaient au ministère de l’Intérieur – plus précisément, à sa 6e division (dirigée par Blondel), puis, à partir d’octobre 1792, à sa 5e division (dirigée par Jean Guillaume). À partir de septembre 1791, ces achats se font sur les fonds décrétés par la Convention24 par l’intermédiaire de négociants-commissionnaires. Ces derniers sont à l’origine choisis par les agents diplomatiques en poste dans les trois places de commerce retenues pour importer le grain : il s’agit, à Amsterdam, de la maison Bottereau ; à Londres, de la maison Bourdieu et Chollet ; et enfin, à Gênes, de la maison André neveux. Le grain ainsi acheté pour le compte de l’État est ensuite débarqué dans les principaux ports de l’Atlantique et de la Méditerranée, avant d’être redistribué aux départements déficitaires. Si le Comité de commerce de l’Assemblée ne semble pas s’être beaucoup occupé de la question des importations de grains, il n’en est pas de même en revanche du Bureau central de commerce, qui s’impose alors comme le principal consultant du ministère pour le commerce extérieur. Or, soulignons-le, ce bureau si influent reste encore majoritairement composé de ceux qui en étaient déjà membres sous l’Ancien régime – parmi lesquels François Tournachon (pour Lyon) et Jean-Louis Abeille (pour Toulon)25.
15Au printemps 1792, le nouveau ministre de l’Intérieur, Jean-Marie Roland, prend rapidement conscience des dysfonctionnements d’un tel système qui favorise tous les manquements des commissionnaires. Le symptôme le plus flagrant en est les malversations répétées dont, à Gênes, la maison André neveux s’est rendue coupable26. Après avoir été chaudement recommandée par l’ambassadeur Louis-Huguet de Sémonville, celle-ci avait été choisie pour réaliser en six mois pour 6.2 millions de livres d’achats de grains en Italie (soit plus de la moitié de la somme qui avait été confiée au prédécesseur de Roland le 26 septembre 1791)27. Or, non seulement la qualité des grains achetés par André est défectueuse, mais surtout le coût en est exorbitant – ce qui résulte à l’évidence d’une spéculation que le ministre a d’autant plus de difficulté à prouver qu’André refuse de lui rendre des comptes28. En conséquence de ces fraudes manifestes bien que non avérées, le setier de blé acheté à Gênes par ce commissionnaire coûte dix livres plus cher à Toulon que celui qui se vend à Marseille après avoir été importé par des particuliers29. Alors que Sémonville persiste à considérer qu’il « eut été impossible de trouver à Gênes des négociants qui eussent pu remplir cette commission avec plus d’attention, d’économie et de succès30 », Roland écrit quant à lui aux intéressés « qu’il [lui] est impossible de ne pas apercevoir de grandes négligences » dans leurs opérations31 et, en conséquence, de ne pas les considérer comme les commissionnaires « qui [ont] agi avec le moins de désintéressement32 ».
16C’est la raison pour laquelle lors de son second ministère (15 août 1792-23 janvier 1793), Roland cherche à remédier à de tels abus en réformant de fond en comble le système d’approvisionnement. Premièrement, le 7 septembre 1792, il commence par supprimer le bureau de commerce dont il se défie33. Deuxièmement, dès le 4 septembre, il s’emploie à contourner la place génoise en cherchant à faire importer le grain destiné à l’approvisionnement du Midi, de Londres d’abord34, puis de Philadelphie35. Enfin, pour ne plus dépendre de ces commissionnaires douteux, Roland propose le même jour à l’Assemblée de laisser au commerce particulier le soin d’opérer ces achats36, en l’y incitant, comme lors de la disette de 1789, par la distribution de primes d’encouragement37. Si le Conseil exécutif se refuse alors à « privatiser » le commerce extérieur, c’est parce qu’il estime que le problème ne vient pas tant de la probité des commissionnaires que de la démultiplication des acheteurs38. C’est donc pour y remédier qu’il crée, le 4 novembre 1792, un « directoire des achats » dont la principale mission consiste à mieux coordonner les achats de grains qui étaient jusqu’ici réalisés concurremment par les agents du ministre de l’Intérieur, de la Guerre et de la Marine. Or, non seulement ce nouvel organe ne permet pas d’aboutir à une meilleure centralisation (puisque chacun des trois ministres dispose encore d’un directeur attitré pour opérer ses achats), mais, pire, il encourage les fraudes des commissionnaires, qui sont désormais placés sous la tutelle du banquier genevois Jacques Bidermann. Celui-ci prend soin de choisir ces nouveaux commissionnaires parmi sa propre clientèle, c’est-à-dire, parmi les maisons de commerce françaises établies à l’étranger avec lesquelles il est en relation d’affaires et dont il assure les remboursements39. Si ce directoire des achats est supprimé dès le 12 février 1793, les maisons de commerce favorisées par Bidermann n’en sont pas déchues pour autant. C’est en effet vers la fin janvier 1793 que Régny s’impose comme le principal commissionnaire de la France à Gênes – ce qu’il n’obtient pas seulement à la faveur du discrédit consommé de la maison André, mais également en raison du discrédit croissant du ministre qui finit par démissionner le 23 janvier 1793 après lui avoir toujours obstinément refusé sa confiance : Roland.
17De fait, Alexis-Antoine Régny n’est pas inconnu de Roland. Il est, comme lui, originaire de la ville de Lyon dont il est devenu en 1784, trésorier-receveur après avoir été recteur du grand Hôtel-Dieu40. En 1786, il hérite de la prospère maison de commerce fondée par son père à Gênes. C’est en effet dans ce port qu’une partie de la famille s’est implantée depuis le début du xviiie siècle41 et a fini par faire fortune, à la faveur des fonctions de consul exercées pendant près de 20 ans, entre 1756 et 1775, par l’oncle d’Alexis-Antoine, François Régny (1706-1779)42. Cette fortune, Roland a été d’autant plus à même d’en apprécier l’étendue qu’en 1790, en tant que membre du comité des finances de la municipalité, il est chargé de vérifier les comptes du trésorier Régny, pour pouvoir obtenir de l’Assemblée la « nationalisation » de la dette lyonnaise, dont il plaide la cause à Paris en février 179143. Or, déjà, à l’époque, Régny refuse de rendre ses comptes, pour mieux dissimuler le fait qu’il a lui-même de très forts intérêts dans cette dette. En effet, il a su profiter de sa position de trésorier pour faire souscrire à sa ville d’importants emprunts sur les banquiers génois (qui possèdent alors les deux tiers de la dette lyonnaise), mais également pour lui faire des avances avec intérêts sur ses propres fonds personnels44. Selon Tilly, c’est d’ailleurs après le recouvrement de sa dette que Régny aurait opportunément décidé d’émigrer à Gênes (en 1792) pour en faire son « séjour habituel45 », tout en conservant à Lyon des liens très suspects avec « les muscadins qui y font régner la contre-révolution46 ».
18Les sympathies royalistes de Régny ne font en effet aucun doute. Dès le début de la Révolution, il adhère au club monarchique, le Salon français47, dont l’antenne lyonnaise se met en relation avec les princes émigrés à Turin, par l’intermédiaire du premier échevin Imbert-Colomès, pour fomenter les conspirations manquées de juillet et décembre 179048. Il est donc fort probable que c’est à cette époque et dans le cadre de ce premier activisme contre-révolutionnaire, que Régny a pu rencontrer trois agents royalistes qui ont revendiqué sous la Restauration leur rôle décisif dans la trahison de Toulon : le futur capitaine de l’un des navires de l’escadre française du contre-amiral Trogoff, le baron Xavier Lebret d’Imbert (qui était alors un membre actif du même club à Lyon)49 ; le futur directeur des douanes à Toulon, Charles-Edme Gauthier de Brécy (qui était alors inspecteur des manufactures à Lyon)50 et enfin le futur délégué marseillais missionné auprès de l’amiral Hood les 22-23 août 1793 pour négocier la reddition de Toulon, Jean-Joseph André Abeille (qui se trouvait à l’époque à Turin en même temps que les princes émigrés)51.
19Il est permis de penser que ce réseau, né en 1790, a été réactivé en 1793 pour faire basculer les fédéralistes dans le camp royaliste, tant à Toulon et Marseille qu’à Lyon, où l’on sait que Régny a alors activement soutenu cette cause contre-révolutionnaire. En effet, durant le siège de Lyon, il est choisi pour exercer les fonctions de caissier général de la Commission de Lyon qui est créée à la mi-juillet pour subvenir aux besoins financiers de la ville assiégée – ce qu’il ne put réaliser puisqu’à cette date, il avait déjà trouvé refuge à Gênes52. Depuis Gênes, il met en revanche son argent au service de la création des fameux « bons obsidionaux » destinés à subvenir aux besoins du siège – siège auquel son fils Jean-Aimé (1772-1835) a d’ailleurs participé en tant que capitaine de l’armée royaliste du comte de Précy53. Ce qui prouve encore cette forte collusion avec les réseaux royalistes, c’est le fait que, le 29 mai 1793, Regny est recommandé par l’agent contre-révolutionnaire Duverne de Presle à l’un des plus actifs affidés du parti des princes, le comte d’Antraigues, pour l’action souterraine qu’il mène alors, non pas à Lyon, mais à Marseille54.
20À tous ces titres, on peut donc conclure que si Roland connaissait suffisamment le passif du personnage pour lui refuser sa confiance en 1792, Tilly avait quant à lui toutes les raisons de le dénoncer dès le printemps 1793 comme un « marchand-banquier » vendu au royalisme. Reste à comprendre comment Régny a réussi à être blanchi de tout soupçon de royalisme, non seulement pour devenir commissionnaire, mais, plus encore, pour le demeurer, en dépit de toutes les preuves accumulées contre lui par Tilly.
Les complices de Régny : collusion et corruption des milieux diplomatiques et administratifs
21Régny n’aurait certainement jamais obtenu cette fonction de commissionnaire, s’il n’avait bénéficié des bons offices des deux prédécesseurs de Tilly à Gênes : l’ex-ambassadeur Pierre-Paul de Naillac (nommé le 9 juillet 1792 et rappelé le 10 mars 1793) et l’ex-consul René-Louis Amédée Raulin (qui succède en 1775 à l’oncle de Régny et qui n’est destitué que le 9 janvier 1793)55. En effet, en novembre 1792, ce sont ces deux hommes qui conseillent à Régny d’avancer plus de 500 000 livres en numéraire pour ravitailler l’escadre française en Méditerranée. Ils savent alors pertinemment qu’un tel sacrifice vaut comme une patente de républicanisme qu’ils vont savoir habilement instrumentaliser. Raulin se permet ainsi d’écrire cinq dépêches consécutives au ministre de la Marine pour lui faire connaître les mérites de cet « excellent patriote56 » et pour l’inviter à instruire la Convention de son dévouement exemplaire57. Le consul en profite par la même occasion pour inciter le gouvernement à le dédommager de sa générosité en lui confiant des contrats d’approvisionnement58. Or, au même moment, Naillac plaide dans le même sens, en n’hésitant pas à affirmer que ce geste désintéressé de Régny anéantit à lui seul « les réclamations sans nombre faites à l’Assemblée contre la cupidité des fournisseurs59 ». En conséquence, Naillac s’emploie à démontrer aux ministres des Affaires Étrangères et de la Marine l’intérêt qu’ils auraient à confier le monopole des achats de grains à une maison de commerce fiable60. Naillac considère en effet que le principal vice du système d’approvisionnements tient à la prolifération sauvage des agents qui se livrent de façon concurrentielle à ces achats – soit pour le compte des différents ministères, soit pour le compte des administrations municipales et départementales du sud de la France. Or, les arguments avancés par Naillac et Raulin pour justifier ce monopole ne sont ni plus ni moins ceux qui seront défendus par Régny lui-même auprès de Tilly lors de leur première entrevue – d’ailleurs négociée par Naillac, qui en profite alors pour vanter à son successeur la « chaleur et la pureté du patriotisme » de son protégé61.
22La pression conjuguée de l’ambassadeur et du consul fonctionne à merveille : non seulement Régny reçoit une lettre de félicitations du ministre62 et, comble d’honneur, son nom est cité au procès-verbal de la Convention. De fait, c’est à la fin janvier, en récompense de son « désintéressement », qu’il obtient le statut de principal commissionnaire du ministère de l’Intérieur à Gênes. Pour Tilly, il ne fait aucun doute que ce sacrifice opportun de Régny n’était en réalité qu’un moyen calculé de se targuer de ce brevet de patriotisme pour mieux piller les fonds publics et intriguer contre la République. Ce qu’il fait d’autant plus impunément qu’il peut compter sur la complicité active, à Gênes, de Raulin et Naillac à qui il doit sa réputation de patriote. Ces deux agents en retirent d’ailleurs certainement des bénéfices qui sont autant personnels que politiques : s’ils sont tout dédiés à sa cause, c’est parce qu’ils sont aussi tous deux dévoués à la cause royaliste. Il faut souligner en effet qu’au lendemain de sa destitution le 10 mars 1793, Naillac loge chez l’un des associés génois de Régny les plus notoirement hostiles à la Révolution (le négociant Traverso). Or, dès le mois de juin, l’ex-ambassadeur se rend à Marseille où il se distingue comme « l’un des orateurs contre-révolutionnaires les plus infatigables63 » – au point que le 17 août, il est même envoyé à Toulon par les royalistes marseillais pour y prêcher les vertus de la trahison et pour assurer la liaison entre les réseaux royalistes des deux villes64.
23Si Régny a donc profité à Gênes d’une réelle compromission du milieu diplomatique, on peut se demander aussi s’il n’a pas bénéficié, à Paris, d’une certaine complaisance de la part du milieu administratif. Comment en effet expliquer que les dénonciations multipliées dont il a fait l’objet se soient toujours heurtées « à l’oreille sourde du ministre Garat65 » ? Il faut attendre le 11 août pour que le ministre prenne enfin la peine d’y répondre, mais c’est seulement alors pour les balayer d’un revers de main. Car non seulement Garat ne considère les graves accusations de Tilly que comme des allégations aussi insignifiantes qu’infondées, mais il s’évertue encore à soutenir la moralité de Régny, qu’il lui avait d’ailleurs recommandé avant son départ pour Gênes comme « un homme d’un grand crédit et d’un grand patriotisme », jouissant de « sa confiance méritée par des actes de désintéressement66 ». Alors que les charges s’accumulent à son encontre, le ministre estime n’avoir toujours rien à lui reprocher, jusqu’à preuve du contraire67.
24Ces preuves, elles viennent pourtant tout juste de lui être remises en mains propres, non par Tilly, mais par son collègue à Gênes : le consul Pierre-François Lachèze. En effet, au mois de juillet, Lachèze prend la peine de se déplacer personnellement à Paris pour « éclairer la religion du ministre sur les abus de confiance de quelques agents » – en d’autres termes, pour « faire tomber » Régny sur lequel il enquête, lui aussi, depuis des semaines68. Mais rien n’y fait : alors même que le diagnostic de Lachèze converge en tout point avec les accusations de Tilly, Régny conserve la confiance du ministre. Celui qui la perd en revanche, c’est Tilly. Le 30 juillet, ce dernier essuie en effet un sévère rappel à l’ordre de la part du ministre des Affaires étrangères, Deforgues, qui lui rappelle que sa mission ne consiste pas à « se mêler directement des opérations relatives aux achats, mais de procurer aux personnes chargées de ces opérations toutes les facilités qui peuvent dépendre de [lui]69 » – ce qui équivaut, un mois avant la chute de Toulon, à un désaveu cinglant pour le fonctionnaire et à un véritable blanc-seing pour le commissionnaire. Ainsi, à la fin juillet 1793, parce que Deforgues et Garat ont obstinément refusé de prendre en considération les dénonciations de Tilly pour destituer Régny, ils ont, dans une certaine mesure, permis au « complot » dont il était l’artisan de déboucher sur la trahison de Toulon. La riposte virulente de Tilly est à la hauteur du drame qui est alors en train de se jouer et dont il a déjà deviné le dénouement : le 21 août, le chargé d’affaires n’hésite pas à accuser Deforgues de favoriser les manœuvres de Régny qui sont celles « d’un banquier, d’un négociant, d’un accapareur, d’un commissionnaire, d’un aristocrate, d’un contre-révolutionnaire ». Et Tilly d’en conclure : « Il n’y a que vous, le ministre de l’Intérieur et peut-être quelques individus de son bureau qui ne le disiez pas70. »
25Dans ces bureaux du ministère de l’Intérieur, Tilly parvient en effet à démasquer deux employés vendus à Régny, mais qui ont aussi un autre point commun : celui d’avoir tous deux siégé au sein du fameux Bureau central de commerce limogé par Roland, dont il faut souligner que le secrétaire, Jean-Louis Abeille, n’est autre que le père de l’un des principaux acteurs de la trahison de Toulon (Jean-Joseph André Abeille). Ces deux employés ne sont autres que François Tournachon (alors inspecteur des achats en Italie) et Jean Guillaume (chef de la 5e division du ministère chargée du Commerce extérieur). Or non seulement ces deux hommes étaient particulièrement bien placés pour couvrir Régny, mais ils y avaient aussi personnellement tout intérêt. En effet, celui qui est chargé, à Gênes, de vérifier les comptes de Régny (François Tournachon), n’est autre que son beau-frère71. Quant à celui qui est chargé, à Paris, de valider ces comptes (Jean Guillaume), il est dénoncé à Tilly « pour avoir avec Régny, comme avec tous les spéculateurs, des relations d’intérêt et des connivences72 ». On sait en effet que Guillaume est alors tenu par celui qui a promu Régny à Gênes : le banquier Jacques Bidermann73. Or, Bidermann aura beau être arrêté quatre fois entre 1793 et 1794, il ne sera jamais réellement inquiété puisqu’il est lui-même hautement protégé – par les Girondins (en la personne du ministre des Contributions publiques, Étienne Clavière, qui est lui-même banquier et dont le frère Jean-Jacques n’est autre qu’un des associés de Bidermann), mais également par les Dantonistes (en la personne de Fabre d’Églantine avec lequel Bidermann spécule sur les actions de la compagnie des Indes74). La cécité obstinée des deux ministres, le girondin Garat75 et le dantoniste Deforgues76, sur les concussions de Régny s’explique sans doute par là : ni Clavière ni Danton n’avaient intérêt à verser une pièce à charge de plus au dossier de Bidermann déjà bien trop lourd et, surtout, bien trop compromettant pour eux.
26Le « dossier Régny » prouve donc que la trahison de Toulon n’est pas seulement une affaire de grains, mais aussi une histoire « d’affaires » tout court. Si les ramifications du réseau Régny s’étendent à Lyon, Marseille et Toulon, sa clé de voûte se situe quant à elle à Paris, au sein de ces deux appendices du ministère de l’Intérieur que sont le Bureau de commerce et le Directoire des achats. Au sein de ces deux organismes, les caméléons de la finance et les routiers du commerce ont su profiter de la complaisance coupable de certains hommes politiques, autant que des opportunités offertes par la guerre de subsistances et par les vices du système d’approvisionnement, pour faire fortune puis pour intriguer aux dépens de la République – Régny étant finalement ce « pivot » qui a permis de faire converger les intérêts royalistes et les intérêts commerçants.
27À partir de l’an II, la tutelle que tente d’instaurer le Comité de salut public sur le commerce extérieur par le biais de la Commission des subsistances et approvisionnements ne saurait être seulement considérée comme une simple concession politique faite aux sans-culottes. C’est aussi une conséquence directe de cette trahison de Toulon, qui a révélé la nécessité impérieuse de dépouiller les ministères coupables de leurs prérogatives commerciales77 et de lutter contre ces financiers agioteurs – dont le véritable « règne » ne date que de l’avènement du Directoire78. De même, la sécession du Midi en 1793 ne saurait se réduire à l’étude des seules logiques politiques ou partisanes. Elle doit aussi tenir compte des logiques intéressées de ces marchands devenus rebelles et de ces commissionnaires demeurés infidèles, dont l’impact, souterrain mais décisif, sur les destinées des approvisionnements et, plus largement, sur le destin de la République, mérite encore d’être davantage exploré79.
28Rien n’illustre d’ailleurs mieux cet impact que la mise à pied de Tilly et le retour en grâce de Régny. Le « triomphe » de Tilly n’est en effet que de courte durée puisque le 7 septembre 1794, les thermidoriens le récompensent de son zèle dénonciateur en le destituant de son poste – et ce, sans doute, parce qu’il s’est alors permis, après Régny, de s’attaquer à un autre grand nom « protégé » de la finance réfugié en Italie : le banquier Emmanuel de Haller. Quant à Régny, il n’aura jamais à réclamer aucune amnistie, puisqu’il bénéficie de l’amnésie de l’Empereur. En 1805, il est en effet inscrit sur la liste des « 60 notables les plus distingués » de Lyon, avant que son fils ne siège à son conseil municipal80. Pourquoi un tel traitement de faveur de la part de celui qui fut précisément l’un des héros de la reprise de Toulon ? À l’évidence parce que, sous le Directoire, Régny a rendu de précieux services à l’armée d’Italie, dont il est devenu, avec Haller, l’un des principaux banquiers à Gênes81.
29Preuve que si la République a fini par vaincre la 1re coalition européenne, elle n’a en revanche jamais réussi à se débarrasser, ou plus exactement à se passer, de cette coalition de négociants-banquiers qui l’ont successivement ou simultanément trahie et servie. C’est donc parce que ces banquiers étaient indispensables qu’ils sont demeurés intouchables – tant il est vrai que pour gagner la guerre, il fallait pouvoir la financer.
Notes de bas de page
1 Rapport sur la trahison de Toulon par Jean Bon Saint-André, au nom du Comité de salut public, 9 septembre 1792, Paris, Impr. nationale, 1792, 96 p., p. 5-6.
2 Paul Cottin, Toulon et les Anglais en 1793 d’après des documents inédits, Paris, P. Ollendorff, 1898. Georges Guibal, Le mouvement fédéraliste en Provence, Paris, Plon, 1908.
3 Malcolm Crook, Toulon in War and Revolution. From the Ancien Regime to the Restoration, 1750-1820, Manchester, Manchester University Press, 1991, p. 126-157. William S. Cormack, Revolution and political conflict in the French Navy (1789-1794), Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 174-214.
4 Malcolm Crook, op. cit., p. 132-133. Michel Vovelle, Les sans-culottes marseillais. Le mouvement sectionnaire du jacobinisme au fédéralisme (1791-1793), Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2009, p. 206-222.
5 Georges Vitse, « La contre-révolution à Toulon en 1793 : les agents royalistes et le faux problème des subsistances », Provence historique, t. 20, fasc. 82, 1970, p. 365-374.
6 La formule est du général Custine : ministère des Affaires étrangères (MAE), Mémoires et Documents (M. D.) France, 649, f° 223, Custine à Pache, Mayence, 22 janvier 1793.
7 Rapport sur la trahison de Toulon par Jean Bon Saint-André, op. cit., p. 86-87.
8 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 340, Copie de la lettre de Tilly aux représentants en mission près l’armée d’Italie, 7 septembre 1793.
9 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 324, Tilly à Deforgues, 31 août 1793.
10 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 190, Tilly à Lebrun, 21 mai 1793.
11 Ibid., f° 263, Tilly à Deforgues, 23 juillet 1793.
12 Ibid., f° 190, Tilly à Deforgues, 9 juillet 1793.
13 Ibid., f° 263, Tilly à Deforgues, 23 juillet 1793.
14 La conduite de Puissant est en effet très ambiguë : il aurait manifestement adhéré à la cause fédéraliste avant de s’en désolidariser au lendemain de la trahison de Toulon – ce qui lui vaut d’être fait prisonnier par les Anglais à la mi-septembre 1793. Voir les multiples justifications de sa conduite qu’il produit sous le Directoire, notamment : Précis de la conduite de Puissant, ordonnateur de la marine à Toulon, pendant les événements de 1793, Paris, impr. G.-F. Galletti, Coutances, s. d. [1er nivôse an V] ; Faits relatifs à l’entrée de la flotte anglaise dans Toulon en 1793, par le citoyen Puissant, ex-ordonnateur de la Marine à Toulon, Coutances, J. N. Agnès, floréal an V.
15 AN, AP 186/1, fonds Faipoult, dossier A, Copie d’une lettre de Puissant à Giustiniani, 23 juin 1793.
16 Ibid., Copie de la lettre de Tilly à Puissant, 7 août 1793.
17 Émile Coulet, « Situation économique de Toulon pendant la rébellion (juillet-décembre 1793) », Provence historique, t. 12, n° 47, 1962, p. 72-92.
18 Georges Vitse, « La contre-révolution à Toulon en 1793 », art. cit., p. 371-374.
19 Paul Cottin, Toulon et les Anglais en 1793, op. cit., p. 52-55.
20 AN, AP 186 (1), fonds Faipoult, dossier A, Copie de la lettre de Trogoff au capitaine Gilloux, s. d. ; déclaration du capitaine Gilloux, fait à bord de la frégate La Modeste, 30 juillet 1793.
21 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 354, Note secrètement remise au chargé d’affaires par un commis de Giustiniani, s. d. [jointe à la dépêche de Tilly du 14 septembre 1793].
22 Ibid., f° 401, Note de Deforgues au ministre de l’Intérieur, octobre 1793 : « La maison Régny de Gênes avait la confiance de votre prédécesseur. Depuis son arrivée dans cette ville, le citoyen Tilly a constamment élevé des soupçons sur la conduite et les intentions de cette maison. J’ai exactement informé l’ex-ministre Garat de tout ce qu’il m’a mandé à ce sujet et des motifs qui le portaient à penser qu’il était inconvenant et dangereux que les Régny restassent chargés de nos approvisionnements en grains. »
23 Ibid., f° 190, Tilly à Lebrun, 21 mai 1793.
24 La Convention confie ainsi successivement au ministère de l’Intérieur pour opérer ces achats la somme de 12 millions (le 26 septembre 1791), de 10 millions (le 9 mars 1792), et de 12 millions (le 4 septembre 1792).
25 Sur ce bureau créé en 1700, conservé en 1789 et supprimé en septembre 1791, voir Charles Schmidt, Le commerce. Instruction, recueil de textes et notes, Paris, Imprimerie nationale, 1912, p. 7-26.
26 AN, F11225-226, « Correspondance du département du Var relative aux grains destinés pour le port de Toulon (1792-1793) ». Une partie de cette correspondance a été publiée dans Louis Tuetey (éd.), Correspondance du ministre de l’Intérieur relative au commerce, aux subsistances et à l’administration générale (16 avril-14 octobre 1792), Paris, Impr. nat., 1917.
27 MAE, C. P. Gênes, 166, f° 72, Roland à Dumouriez, 12 avril 1792.
28 Louis Tuetey (éd.), op. cit., Roland à André Neveux et Cie, 16 avril 1792, p. 3-4 ; 23 avril 1792, p. 24 ; 30 avril 1792, p. 48-49.
29 MAE, C. P. Gênes, 166, f° 72, Roland à Dumouriez, 12 avril 1792.
30 AN, F11225, Rapport du Bureau de commerce au ministre, 30 août 1792.
31 L. Tuetey (éd.), op. cit., Roland à André neveux, 4 septembre 1792, p. 556-558.
32 Louis Tuetey (éd.), op. cit., Roland à André neveux, 30 avril 1792, p. 48-49.
33 Édith Bernardin, Jean-Marie Roland et le ministère de l’Intérieur (1792-1793), Paris, SER, 1964, p. 236-243.
34 Louis Tuetey (éd.), op. cit., Roland à Bourdieu, Chollet et Bourdieu à Londres, 4 septembre 1792, p. 566-567.
35 Manuel Covo, Commerce, empire et révolutions dans le monde atlantique. La colonie française de Saint-Domingue entre métropole et États-Unis (ca. 1778-ca. 1804), thèse inédite de doctorat sous la direction de François Weil, EHESS, 2013, 2 vol., t. 1, p. 528-537.
36 Louis Tuetey (éd.), op. cit., Mémoire de Roland sur les subsistances, 4 septembre 1792, p. 552-554.
37 AN, F11224, voir le dossier intitulé « Correspondance relative au paiement de la prime à faire aux grains étrangers qui arriveront par Marseille pour être introduits dans l’intérieur du royaume, 1789 ».
38 Voir la proclamation du Conseil exécutif provisoire relative aux subsistances du 31 octobre 1792.
39 Charles Poisson, Les Fournisseurs aux armées sous la Révolution française. Le Directoire des achats (1792-1793), J. Bidermann, Cousin, Marx-Berr, Paris, Librairie Historique A. Margraff, 1932, voir notamment le chapitre ii, consacré à J. Bidermann.
40 Régny dispose de solides appuis dans le milieu de la finance puisque son beau-frère Angélique-Elizabeth Duverney est lui-même trésorier de la ville. Mais Régny est également en lien étroit avec le milieu des fabricants lyonnais, puisqu’il épouse la fille du marchand-fabricant Jean-François Clavière (1712-1789), dont l’un des fils fut échevin jusqu’en 1793.
41 René Boudard, Gênes et la France dans la deuxième moitié du xviiie siècle (1748-1797), Clermont-Ferrand, G. de Bussac, 1962, p. 90-98 et p. 247-248. J Allemand., « Les relations commerciales entre Marseille et Gênes de 1660 à 1789 », Provence historique, p. 193-226.
42 Anne Mezin, Les consuls de France au siècle des Lumières (1715-1792), Bruxelles, Peter Lang, 1997, p. 513-514.
43 Maurice Wahl, Les premières années de la Révolution à Lyon (1788-1792), Paris, Armand Colin, 1894, p. 156-161, p. 346-350, p. 384, p. 512-523.
44 La ville de Lyon aurait plus de 7 millions de livres de dettes sur Gênes (sur un total de plus de 10 millions) et Régny aurait réalisé plus de 1 million d’avances à la ville.
45 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 190, Tilly à Lebrun, 21 mai 1793.
46 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 313, Tilly à Deforgues, 21 août 1793 : « Les sentiments qu’il professe journellement chez lui, chez les autres, à la bourse même, sont ceux de la haine et du mépris pour la révolution, pour la Convention » ; f° 325, Tilly à Deforgues, 10 septembre 1793. Les fils Régny seraient « à la tête d’une douzaine de muscadins lyonnais qui vomissent du matin au soir des injures contre leur patrie ».
47 Augustin Challamel, Les clubs contre-révolutionnaires, Paris, Le Cerf, 1895, p. 369-380.
48 Voir sur ce point, M. Wahl, op. cit., p. 259 ; Georges Guibal, op. cit., p. 267-268 et Louis Trénard, La Révolution française dans la région Rhône-Alpes, Paris, Perrin, 1992, p. 221.
49 Xavier Lebret d’Imbert, Précis historique des événements de Toulon en 1793, Paris, Poulet, 1814.
50 Charles Edme Gauthier de Brécy, La Révolution royaliste de Toulon en 1793 pour le rétablissement de la monarchie, Paris, Poulet, 1816.
51 Jean Joseph André Abeille, Notes et pièces officielles relatives aux événements de Marseille et de Toulon en 1793, Paris, impr. de L. P. Sétier fils, s. d. [1815].
52 Claude Riffaterre, Le mouvement antijacobin et antiparisien à Lyon et dans le Rhône-et-Loire en 1793, Lyon, Rey, 1928, 2 vol., t. II, p. 90 et p. 231-232.
53 Alexis Antoine Régny, Souvenirs d’un grenadier de la compagnie du Griffon, reproduit dans la Revue du Lyonnais, 1830, n° 12, p. 338-355. Voir également Jean-Philippe Rey, Administrer Lyon sous Napoléon, Villefranche, Éditions du Poutan, 2012, p. 109-111.
54 Théodore Iung, L’armée et la Révolution : Dubois-Crancé, mousquetaire, constituant, conventionnel, général de division, ministre de la guerre (1747-1814), Paris, G. Charpentier, 1884, 2 vol., t. 1, p. 397-398.
55 François Régny devint l’intime de Raulin après avoir été son mentor. Notons d’ailleurs qu’à la mort de Raulin en 1804, sa femme, Catherine Rambaud, originaire d’une famille de papetiers de Lyon établie à Marseille, dont le frère fut échevin à Lyon en 1789, se remarie avec l’associé de Régny à Gênes, Bonnafons. Voir Anne Mezin, Les consuls de France, op. cit., p. 509-510.
56 AN, AE BI, 90, f° 469, Raulin à Monge, 17 décembre 1792.
57 Ibid., f° 457, Raulin à Monge, 5 novembre 1792 : « C’est avec la plus vive satisfaction que je rends au patriotisme de la maison Régny la justice qui lui est due et je ne doute pas, monsieur, que la vôtre ne vous porte très volontiers à le faire connaître à la Convention nationale. Il est juste qu’un citoyen qui se recommande par des sentiments aussi élevés ne reste pas inconnu. »
58 Ibid., f° 467, Raulin à Monge, 3 décembre 1792.
59 MAE, C. P. Gênes, 166, f° 360, Naillac à Lebrun, 17 décembre 1792.
60 Ibid., 167, f° 283, « Mémoire sur la République de Gênes, relativement à l’influence de la France en Italie », 29 octobre 1792 ; MAE, C. P. Gênes, 167, f° 286, « Note additionnelle à joindre au mémoire que j’ai adressé au ministre des Affaires étrangères sur l’utilité dont pourrait être le commerce de la ville de Gênes », s. d. [janvier 1793] ; MAE, C. P. Gênes, 168, f° 23, « Mémoire sur la nécessité d’établir une factorerie française à Gênes », 21 janvier 1793.
61 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 190, Tilly à Deforgues, 9 juillet 1793.
62 Ibid., f° 31, Naillac à Monge, 28 janvier 1793.
63 Ibid., f° 325, Tilly à Deforgues, 10 septembre 1793.
64 Jean-Joseph-André Abeille, Notes et pièces officielles, op. cit., p. 8-9. Après la reprise de Marseille, Naillac retourne à Gênes, avant d’émigrer en Toscane puis à Naples. Son implication dans la crise fédéraliste est confirmée en 1797 par sa femme qui cherche alors à obtenir sa radiation de la liste des émigrés. Voir MAE, Personnel, vol. 53, f° 312, Mémoire de la femme de Naillac au ministre des Relations extérieures, s. d. [1797].
65 MAE, C. P. Gênes, 167, f° 325, Tilly à Deforgues, 10 septembre 1793.
66 Ibid., f° 190, Tilly à Deforgues, 9 juillet 1793.
67 Ibid., f° 300, Le ministre de l’Intérieur (Garat) au ministre des Affaires étrangères (Deforgues), 11 août 1793 : « Quant aux soupçons que Tilly annonce qui lui ont été donnés sur la pureté de mes bureaux, je ne dois les considérer que comme l’effet d’une malveillance gratuite de la part de ceux qui les lui ont suggérés. […] Cette maison qui, comme j’ai déjà eu occasion de vous le dire, a donné des preuves de civisme et d’attachement à la Révolution ne pourrait être privée de ma confiance qu’autant qu’il serait démontré qu’elle ne doit plus la mériter. »
68 Ibid., f° 255, Lachèze à Tilly, 9 juillet 1793.
69 Ibid., f° 290, Deforgues à Tilly, 30 juillet 1793.
70 Ibid., f° 313, Tilly à Deforgues, 21 août 1793.
71 Ibid., f° 190, Tilly à Lebrun, 21 mai 1793 : « Que dans l’immensité des affaires, le ministre de l’Intérieur ait oublié ou n’ait pas su que Tournachon fut le beau-frère de Régny, cela ne doit pas surprendre, mais que ces deux personnages ne se soient pas mis en peine des réflexions que devait faire naître l’inspection dérisoire de l’un par l’autre, c’est ce qui est admirable. »
72 Ibid., f° 190, Tilly à Deforgues, 9 juillet 1793.
73 En effet, en mars 1792, Bidermann avait obtenu de la Convention une somme de 3 millions de livres destinée à sauver de la banqueroute la « maison de secours » dont Guillaume était alors directeur-surveillant et dont la principale vocation consistait à distribuer des billets de confiance aux négociants et aux industriels. Guillaume avait donc intérêt à se taire sur les malversations des commissionnaires nommés par celui qui était alors la planche de salut de son propre établissement. Planche pourrie en l’occurrence, puisque Bidermann aurait détourné ces fonds à son profit. Bidermann était par ailleurs en relation avec plusieurs négociants marseillais compromis dans la crise fédéraliste – parmi lesquels Assailly, l’un des principaux correspondants du Génois Giustiniani (l’intime de Régny). Sur ce point, voir Poisson C., op. cit., p. 70 et suiv.
74 Albert Mathiez, Un procès de corruption sous la Terreur. L’affaire de la compagnie des Indes, Paris, F. Alcan, 1920.
75 Sur les liens entre Clavière et Garat, voir Mémoires sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les affaires et dans les fonctions publiques par D. J. Garat, Paris, J. J. Smits et Cie, an III, p. 96.
76 Sur les liens entre Danton et Deforgues, voir Frédéric Masson, Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution française, 1787-1804, Paris, Plon, 1877, p. 287 et p. 304-305.
77 Dès le 8 septembre 1793, toutes les commissions passées à l’étranger par les ministres de la Guerre et de la Marine sont suspendues, avant d’être interdites par la loi du 11 septembre dite du « Maximum général ». Quant au ministère de l’Intérieur, il est dessaisi de toute l’administration des céréales et du commerce extérieur par la Commission des subsistances et approvisionnements créée le 22 octobre 1793.
78 Michel Bruguière, Gestionnaires et profiteurs de la Révolution : l’administration des finances françaises de Louis XVI à Bonaparte, Paris, Olivier Orban, 1986.
79 Louis Bergeron, Banquiers, négociants et manufacturiers parisiens : du Directoire à l’Empire, Lille, Atelier de reproduction des thèses, 1975, 2 vol.
80 Jean-Philippe Rey, « Les notables du Rhône sous l’Empire : une nouvelle élite ? », Napoleonica. La Revue, 2008/2, n° 2, p. 100-120.
81 En janvier 1796, l’agent à Gênes Jean-Baptiste Dorothée Villars signale que l’emprunt ouvert par la France en 1795 sur les diamants de la couronne, sur le compte du patricien Jean-Luc Durazzo ne s’est fait que parce qu’il a engagé « la maison Régny, banquier de la République à Gênes, de faire l’avance d’une somme de 125 000 livres ». Voir MAE, C. P. Gênes, 170, f° 26, Villars à Delacroix, 1er pluviôse an IV (21 janvier 1796). Voir également dans la Correspondance générale de Napoléon, éd. Fondation Napoléon, Paris, Fayard, 2004-2005, t. 1, les lettres n° 1449-1450 (p. 873) et n° 1576 (p. 955).
Auteur
-
Virginie Martin
Maître de conférence en histoire moderne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Institut d’histoire de la Révolution française/Institut d’histoire moderne et contemporaine). Ses recherches portent sur l’histoire politique et diplomatique de la période révolutionnaire et plus particulièrement sur l’histoire des structures, des pratiques et des acteurs diplomatiques entre les années 1750 et 1820. Elle a réalisé une thèse, en cours de publication sur La diplomatie en Révolution. Structures, agents, pratiques et renseignements diplomatiques. L’exemple des diplomates français en Italie (1789-1796), université Paris 1, 2011, 3 volumes. Elle a par ailleurs publié de nombreux articles portant sur les processus de fabrication et de mise en œuvre de la politique extérieure de la Révolution à l’Empire.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
