Conclusions
p. 369-372
Texte intégral
1À l’image de l’équipe de l’axe « Environnement, Territoire et Circulations » du Centre de Recherches interdisciplinaires en Histoire, Arts et Musicologie (CRIHAM), ce colloque a réuni une grande diversité d’approches, autour de deux espaces étudiés sur le temps long : la mer, le désert. À toutes les époques, une forme de familiarité entre le désert et la mer semble s’être imposée sous la plume des voyageurs, des militaires, des aventuriers ou des explorateurs. A minima, la légitimité de notre chantier d’histoire comparative consistait donc à explorer la validité de ces impressions, telles que les sources nous les livrent. À l’issue de cette session, il apparaît clairement que ce chantier d’histoire-là est loin d’être épuisé.
2De nombreux parallèles ont émergé des communications et des débats qui les ont suivies. Par associations d’idées, on a ainsi vu les îles dialoguer avec les oasis, les navigations côtières (cabotage) ont été rapportées aux caravanes progressant par étapes. Les voyages de long cours et leurs routes à travers l’océan ont été rapprochés des grandes pistes qui traversent le désert. Au pilote maritime a répondu le guide, aux oasiens on a pu comparer les îliens, la méharée a immanquablement évoqué la flottille, les caravaniers les membres d’un équipage. Il a été admis que les nécessaires aiguades des marins jouaient le même rôle que les escales près des puits… Au-delà de ces associations, nées de l’expérience, il faudrait aussi évoquer à un certain nombre de traits communs. Ainsi les marchandises de forte valeur ont-elles été recherchées et transportées tant par les caravanes que par les flottes maritimes (le sel, l’alun, les métaux précieux, le coton, le vin voire les esclaves). La détermination de la position, du cap, des distances (parcourues, à parcourir) sont aussi des éléments de communauté entre mer et désert. Des savoirs et des techniques, les mêmes instruments mais aussi les mêmes compétences ont été mobilisés dans les deux espaces, au service de la navigation. Enfin, la question des risques et de la vulnérabilité nourrit aussi une forte identité. Marins et méharistes ont développé les mêmes réflexes face à la rareté de l’eau douce, aux tempêtes soudaines ou au manque de vivres frais. Traverser la mer ou le désert, c’est savoir trouver et stocker l’eau ou les vivres, les conserver et les économiser, faute de quoi on risque les pires souffrances : déshydratation, scorbut. Les deux environnements appellent à arbitrer entre l’excès de prudence, qui retarde la marche et met en péril les voyageurs, et les décisions hâtives qui peuvent exposer la compagnie à de grands dangers. Traverser la mer ou le désert c’est rester vigilant, en éveil, pour anticiper les signes avant-coureurs d’une tempête ou d’une attaque par des pirates, des corsaires.
3Réunis pour comparer mer et désert, les chercheurs ont donc rempli leur contrat mais ils sont allés bien au-delà. En effet, questionnant leurs sources et leurs démarches, ils ont identifié un certain nombre de limites ou de préalables, qui se sont imposés au fil des conférences et des discussions, très riches, qui les ont suivies. La première évidence qui s’est imposée, c’est la question du biais des sources. Il est apparu que l’exploration, la conquête et l’exploitation des outre-mer, liés à l’expansion européenne ont produit la plupart des regards, des témoignages et des sources. Nos documents écrits proviennent finalement d’une seule culture, celle du continent dont les peuples ont joué un rôle moteur dans la mondialisation : l’Europe. Ce regard que l’on pourrait qualifier d’européo-centré comporte plusieurs travers. La recherche permanente de la centralité en est un. Les Européens ont toujours cherché à plaquer leur propre réalité : un centre de pouvoir et des frontières dites naturelles, dont le caractère inhospitalier constituait le premier rempart défensif d’un État. Cette polarisation a été imposée avec plus ou moins de succès à des habitants, des habitudes et des usagers attachés à d’autres formes d’organisation. La centralité appliquée à l’espace désertique est un héritage des conquérants européens qui ont dessiné des frontières sans grand sens, par exemple à travers le Sahara. Les Caraïbes reconnues par les Espagnols, mises en valeur et occupées par leurs concurrents, ont été intégrées à des complexes coloniaux dont elles ne représentaient qu’une pièce. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que l’Europe a souvent reconnu les mers et les déserts par l’intermédiaire de sa marine, intermédiaire évident pour la reconnaissance des océans, mais quasi obligatoire pour celle des déserts situés sous des latitudes chaudes. Le vocabulaire, les regards, les techniques employées pour s’approprier de nouveaux territoires – désertiques ou non d’ailleurs – ont donc beaucoup emprunté aux navigateurs, qu’il s’agisse d’océanographes, de commerçants ou de militaires.
4Une autre série de conclusions s’est attachée au rapport à la temporalité. Il convient de se prémunir contre une approche qualifiée de fixiste qui nierait le caractère évolutif des espaces désertiques ou maritimes. Or, il s’agit d’espaces qui de tout temps ont connu, subi et enregistré les conséquences de grandes oscillations terrestres comme les changements climatiques. Les communautés qui vivent, exploitent ou parcourent les côtes, les archipels, les oasis ou les marges du désert ont expérimenté sur le temps long le concept d’adaptation. Les recherches archéologiques, l’analyse des paléosols, la reconstitution des paléo-climats sont autant de modes d’investigation qui en rendent compte. La pluridisciplinarité permet ainsi de briser le monopole qu’une vision historique univoque nous livre de l’exploration, de la conquête et de l’exploitation des mers et des déserts. Les études diachroniques sont de nature à souligner les enchaînements : croissance, rupture, crise, rattrapage voire reconstruction. L’appréhension de ces dynamiques permet alors d’identifier les déclassements et les reclassements d’acteurs, d’itinéraires, d’échanges parfois induits par l’irruption de nouveautés techniques, religieuses, politiques, stratégiques qui agissent comme des accélérateurs ou des freins, voire comme des intégrateurs comme le fut l’irruption du dromadaire.
5Au final, loin de conduire à nier ou à dévaloriser la comparaison, les apports de ce colloque légitiment clairement le parallèle entre mer et désert. À quelque époque qu’on les considère, ces espaces sont à la croisée de la nature et de la culture, de la centralité et de la périphérie. Leur statut particulier en fait le terrain d’élection d’organisations et d’activités liées aux transports, aux trafics, mais aussi aux migrations ou aux voyages. Ce sont aussi des espaces refuge, dont les usagers jouent sur toutes les cordes de la pluriactivité pour subsister, voire prospérer, si on songe aux entreprises de course, de piraterie, de traite ou de banditisme qui sévissent sur mer ou dans les déserts. C’est pourquoi mers et déserts sont régulièrement placés sous la pression des pouvoirs, qui tendent quelle que soit l’époque, à les transformer en territoires administrés, surveillés et défendus. Ainsi peut-on expliquer la profusion d’opérations de police ou d’occupations militaires dont ils font l’objet, et lorsque la pacification est acquise, l’importance des contrôles, des enregistrements, des taxes et douanes portant sur les mouvements financiers, matériels ou humains. La sécurité des océans ou des déserts ne dépend pas uniquement de l’intérêt des puissances qui tentent de l’assurer. Ainsi, les conditions naturelles ou climatiques qui les affectent mettent sans cesse à l’épreuve les équilibres économiques, politiques ou stratégiques. En mer comme au désert, la question des ressources et de leur durabilité est posée en permanence, elle est récurrente. Toute surexploitation à la recherche du profit, toute accélération des changements naturels qui bousculent les écosystèmes, est porteuse de risques qui peuvent révéler la vulnérabilité des organisations, des États, des sociétés qui vivent là.
6À l’issue de cette session dédiée à la construction pluridisciplinaire d’un premier modèle comparatif de la mer et du désert sur le temps long, c’est l’image d’espaces laboratoires hyper réactifs aux impulsions qui s’imposent. Toute croissance économique paraît suspendue à la capacité des acteurs à conserver la maîtrise d’un espace dont le peuplement est limité aux marges, aux côtes, aux archipels et aux oasis. Cette maîtrise reste souvent imparfaite, car le maillage des pouvoirs l’est aussi, laissant des intervalles plus ou moins importants aux activités interlopes et à ceux qui en tirent profit. De manière diachronique, entre mer et désert, les travaux de ce colloque ont souligné les contraintes et les atouts d’environnements soumis à une même mise en tension des ressources entre exploitation et prédation, une même économie de précaution et de prudence, une culture comparable entre appréhension rationnelle ou sacrée, voire tabou.
Auteur
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Thierry Sauzeau
Professeur d’histoire moderne à l’université de Poitiers et Président du conseil scientifique du Groupement d’intérêt scientifique « Histoire et sciences de la mer » (CNRS/InSHS). Ses recherches portent sur l’histoire globale des littoraux de l’Atlantique nord, entendue comme la mise en dialogue des dimensions politiques, économiques, sociales et environnementales des territoires connectés avec l’océan.
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