Préface
p. 7-12
Texte intégral
1« La mer et le désert », dans le titre évocateur de cet ouvrage, signifie en fait « la Méditerranée et le Sahara » : deux régions qui tiennent une place très importante dans l’imaginaire géographique, historique et politique et qui font l’objet, dans ce recueil particulièrement bien pensé, d’une comparaison inhabituelle par son audace.
2L’entreprise est ambitieuse, tout d’abord, dans les gigantesques échelles chronologiques et spatiales qu’elle mobilise. Au vu de l’immensité des deux régions concernées, le deuxième défi – l’espace – est inévitable. Les chemins que tracent les auteurs des chapitres à travers les vagues et les erg ou les reg nous mènent ainsi de Marseille et des Cyclades jusqu’à la savane du nord de l’Afrique centrale, à Tombouctou, au lac Tchad, au Darfour et aux frontières de l’Éthiopie. Avec plus qu’un bel aperçu, à l’est, des rivages de l’océan Indien, et, à l’ouest, de la parokeanitis paralia (la côte atlantique du continent africain), que le géographe Strabon différenciait déjà de la façade méditerranéenne, qu’il appelait plus familièrement, possessif à l’appui, « notre littoral » (Strabon 17.3.1).
3Quant à l’audace des horizons chronologiques retenus, c’est aux directeurs de cette publication qu’en revient le mérite. On explore ainsi les changements qu’ont connus les deux objets de la comparaison, du régime de communication à l’âge du Bronze aux populations déplacées d’aujourd’hui. Car la comparaison se penche avant tout sur la question de la mobilité et des réseaux de circulation à travers ces deux espaces, ce qui ne la rend que plus précieuse.
4L’audace de l’ouvrage se manifeste aussi en un troisième point : il ne cesse d’interroger cette comparaison autour de laquelle il s’articule, questionnant les hypothèses et présupposés qui la sous-tendent et donc sa validité même. Sans rien prendre pour acquis, plutôt que d’offrir ex cathedra une suite de résultats bien établis, le recueil propose quelque chose de beaucoup plus stimulant : l’élaboration et le questionnement d’un ensemble d’hypothèses expérimentales. Cette conscience méthodologique permet à l’ouvrage de contribuer encore plus efficacement aux débats sur « l’histoire à très large échelle » et à l’intégration à part entière, à l’avenir, de ces régions dans cette histoire.
5Cette réflexivité se manifeste notamment, chez de nombreux contributeurs du volume, dans leur façon de considérer la comparaison en question comme un phénomène historique digne d’intérêt en soi et qu’il importe de considérer sur la longue durée. S’ancrant dans la vision géographique et ethnographique d’Hérodote, la comparabilité des spatialités maritime et désertique pourrait être facilement considérée comme acquise, devenant une sorte d’idée reçue. Mais cette idée, assez ancienne pour être devenue un lieu commun, n’est pas sans conséquence au niveau des pratiques culturelles, éducatives et même administratives, ce qui est en soi une raison suffisante pour ne pas vouloir contribuer à l’institutionnaliser davantage. La réflexivité débouche dès lors sur d’autres préoccupations. La conception des découpages régionaux et les classifications géographiques – dans lesquelles il faut inclure l’océanographie et la géomorphologie du désert, ainsi que les présupposés qu’implique la pratique de l’archéologie ou de l’histoire, sont politiques et ont servi les intérêts des puissants à toutes les époques de l’histoire. C’est particulièrement le cas pour les plus grandes échelles de généralisation qui, de manière assez évidente, se prêtent aux visions de grandeur des impérialistes, anciens ou modernes. C’est donc à juste titre que non seulement la comparaison entre mer intérieure et désert continental, mais aussi l’adoption même des désignations homogénéisantes de « Sahara » et de « Méditerranée », ont été critiquées comme les artefacts d’un savoir au service des systèmes hégémoniques, trop encombrés par ce bagage pour pouvoir être utiles aux recherches actuelles.
6La conscience critique dont fait preuve l’ouvrage contribue en grande partie à résoudre ce problème. Cela permet en outre d’appréhender les catégories en question comme des outils heuristiques plutôt que comme des acquis scientifiques. C’est dans cette perspective que les auteurs prennent tout naturellement en considération l’éclairage que l’autre terme de la comparaison pourrait apporter à celui qui les concerne en premier lieu. Comment la notion, changeante et adaptable, de « monde méditerranéen » peut-elle contribuer à l’analyse de la cohésion et de l’interdépendance des mondes du Sahara ? Qu’est-ce que le problème de l’unité et de la comparabilité des espaces arides de la moitié nord du continent africain peut apporter à celui qui étudie les étonnantes congruences et connexions entre les côtes et les îles de la Méditerranée ? Que la réponse soit : « pas grand’chose » reste toujours une possibilité, et les auteurs gardent le cap de cette vigilance méthodologique dont j’ai déjà fait l’éloge. Et en fait, c’est précisément dans le domaine des « différences qui se ressemblent » Lévi-Straussiennes que l’hypothèse comparative se révèle des plus fructueuses. Si les macro-régions que sont la Méditerranée et le Sahara sont problématiques, c’est justement en raison des disparités qui existent entre les parties qui les composent. Et il en va de même des processus d’homogénéisation et de justification de cette unité perçue, que ce soit de la part des gens qui habitent ces espaces ou de la part de ceux qui les étudient – un sujet d’enquête particulièrement intéressant. Parmi ces « processus de cohésion », la question de la connectivité, des modes de communication et des circonstances dans lesquelles différents types de circulation et d’interdépendance sont apparus et ont de nouveau disparu occupe bien sûr une place majeure.
7Le paradoxe de la connectivité comme objet de réflexion historique est que son importance est proportionnelle aux restrictions auxquelles elle est soumise. Lorsque les connexions disponibles sont nombreuses et sans entrave, comme dans les paysages agraires homogènes, plats ou ondulant légèrement, que les pionniers de la géographie du peuplement au siècle dernier ont pris pour modèles, la connectivité reste un sujet d’assez faible importance. C’est lorsque les communications sont rendues plus difficiles par des paysages moins accessibles, des forêts, des reliefs escarpés, des déserts ou des mers, que la connectivité gagne en importance. Plus spécifiquement, c’est là où l’environnement ne permet que peu d’interactions avec ceux qui y évoluent que le problème de la connectivité se manifeste le plus clairement. Sur une plaine homogène, la possibilité d’entrer en contact avec n’importe quels villages ou villes crée une plus grande complexité dans les mouvements (qu’il s’agisse de la circulation des hommes, des objets ou des idées). Les voyageurs qui traversent la mer ou le désert, bien qu’on ne puisse pas dire qu’ils n’aient aucune interaction avec le milieu à travers lequel ils se déplacent, en sont tout de même beaucoup plus détachés, et leurs mouvements apparaissent beaucoup plus clairement comme un sujet d’étude à part entière (ce qui ne veut pas dire que la connectivité de la plaine n’est pas un sujet d’étude historique extrêmement intéressant, mais c’est un sujet très difficile !).
8La Méditerranée, comme je l’ai suggéré plus haut, est dans un sens la somme de ses îles et de ses rivages continentaux. Ce sont les îles que privilégie ici l’examen comparatif : elles forment en effet un pendant saisissant aux oasis, sujet de recherche incontournable pour l’archéologue ou l’historien du désert. L’analogie, ici encore, est venue à l’esprit des observateurs extérieurs depuis l’Antiquité. La place particulière que l’ouvrage lui réserve tient aux thèmes de recherche chers aux directeurs du volume, particulièrement tournés vers les oasis du désert Occidental égyptien, sur lesquelles les différents chapitres jettent un éclairage extrêmement intéressant. Il reste à envisager, comme possible champ d’investigation futur, ce qui, dans les zones qui se situent aux marges du désert, entre en résonance avec les rivages de la Méditerranée. À quoi ressemblent les bords de l’espace désertique ? Comment dans ces zones liminaires s’articule la transition entre le désert, appréhendé comme un ensemble cohérent, et les macro-régions adjacentes ? Comment le caractère spécifique de chaque espace liminaire et son histoire affecte-t-il l’ensemble contre lequel il vient buter ? Ce questionnement est abordé ici, à nouveau, par le biais d’une attention particulière pour les oasis égyptiennes. On ne peut en effet que mal comprendre ces dernières sans référence à la vallée du Nil. Un peu de la même façon que la dialectique qui relie les Baléares à la Méditerranée implique aussi toujours les côtes ibériques (et françaises), ou que les orientations maritimes de Chypre ne prennent sens qu’en rapport avec l’histoire du delta du Nil et celle du littoral phénicien. Les relations entre les cultures du Fezzan et le monde méditerranéen constituent aussi un parallèle intéressant. Les interactions entre le littoral méditerranéen et le monde marin restent à explorer plus avant.
9La connectivité est une notion qui peut sembler très abstraite. Elle englobe les innombrables déplacements dont les gens font l’expérience, et avec eux les choses et les idées. Cette « circulation », comme l’ont utilement expliqué Markovits, Pouchepadass et Subrahmanyam, a sa logique propre, et elle s’oriente selon de nombreux types de vecteurs. Le système de circulations qui en résulte relie des zones qui connaissent des expériences historiques communes et qui demandent, pour être comprises, à être considérées sur une très large échelle. On objecte souvent au choix du Sahara ou de la Méditerranée comme objets d’étude le fait qu’ils véhiculent et même promeuvent un exceptionnalisme inutile, qu’il soit de nature optimiste ou pessimiste. Dans tous les cas, ce choix refléterait un jugement de valeur liant instantanément et inévitablement l’analyse aux préférences de ceux qui jugent utile de parler de ces macro-régions (que ce soit en des termes enthousiastes et autopromotionnels, ou au contraire désobligeants et méprisants). La comparaison, lorsqu’elle est menée avec l’esprit critique du présent volume, est un remède à ces écueils. En particulier lorsqu’elle s’enrichit de comparaisons et de ramifications supplémentaires, faisant de ces espaces historiques les pièces d’une vaste mosaïque de macro-régions : on peut alors espérer comprendre des processus historiques dont l’échelle est d’ordre continental. Encore une fois, la manière dont sont présentées les entités que l’on compare dans cet ouvrage n’a rien de commun avec la vision essentialiste qui ressort d’une tradition académique et littéraire plus ou moins « romantique ». Ni le navire ni le chameau n’apparaissent ici sous le genre d’éclairage auquel cette tradition nous a habitués. Les technologies mises en œuvre pour dompter les imposants « territoires du vide » sont soumises aux impératifs sociaux, économiques et politiques qui se manifestent dans les mouvements quotidiens ou saisonniers des populations. Nuls déterminismes ici, pas même dans les environnements extrêmes que sont la mer et le désert.
10Loin des images trop familières, la « comparaison des différences » qui est entreprise dans cet ouvrage donne lieu à une exploration des divers types d’opportunisme dont les oasis font l’objet de la part des acteurs extérieurs et à l’examen de la façon dont ces environnements hautement spécialisés sont impliqués dans des systèmes de circulation des ressources qui s’étendent bien au-delà du désert. Les oasis s’inscrivent dans des réseaux plus larges de distribution de produits méditerranéens ou de production et de redistribution de coton ou de dattes, réseaux qui en retour modèlent l’existence des oasis. On doit ici mentionner un chapitre clé du présent recueil, dans lequel la directrice de l’ouvrage met particulièrement bien en lumière l’opportunisme avec lequel les oasis occidentales égyptiennes furent mobilisées et amenées à participer à l’histoire économique et sociale de la vallée du Nil. La logique de ce type d’investissement et de mobilisations peut être inattendue. Ainsi, c’est avec surprise que l’on découvre quelle ville de l’Antiquité Strabon, encore lui (3.4.2) désigne comme le grand emporion des populations non sédentaires du nord-ouest de l’Afrique. Il s’agit, comme on aurait pu s’y attendre, d’un port méditerranéen, mais pas n’importe lequel : Malaga, de l’autre côté de la mer d’Alboran, qui sépare donc les vastes terres où vivent ces populations de ce qui est censé leur servir de grande place de commerce ! Il ne pourrait pas y avoir de meilleur exemple de la fluidité des frontières des macro-régions en question et de l’inscription des expériences des habitants du désert dans des structures sociales beaucoup plus larges.
11Cela a été toujours été une évidence, pour ce qui concerne les relations entre les structures sociales sédentaires et nomades, dans un autre dossier qui pourrait être instructif pour nos réflexions : celui des zones arides et semi-arides de l’Asie occidentale, au sein de ces plaines qui s’étendent entre les montagnes de la côte levantine, les plateaux d’Arménie et d’Iran, et les espaces désertiques de l’Arabie, scène de ce que Pierre Briant a nommé « le jeu annuel de la sédentarisation ». L’échelle de l’espace saharien est très différente, mais cet autre éclairage offre un élément de réflexion important pour le chercheur qui s’intéresse à l’histoire au long cours du Sahara ainsi qu’au destin des îles de la Méditerranée. La connectivité, comme je l’ai dit, concerne les possibilités et les contingences qu’offrent certains trajets particuliers, mais si l’on veut lui conférer un caractère historique plus général, il faut aussi accorder une place particulière aux aspects démographiques. Quelle est l’histoire du peuplement des oasis, qui étaient leurs habitants et quelles vicissitudes ont-ils traversées, sur la longue durée ?
12Cela peut sembler être un paradoxe supplémentaire, mais ce qui relie véritablement les îles et les oasis, c’est leur impossible isolement. Les oasis comme les îles des mers fermées sont des lieux de passage vers d’autres lieux, et leurs habitants ne peuvent éviter de participer de façon au moins indirecte à ce transit. Mais une différence majeure les distingue : Ibn Khaldoun avait souligné qu’il faudrait, pour soulager des communautés enclavées en cas de famine, et quelle que soit leur taille, une quantité de nourriture pratiquement impossible à acheminer à dos d’animaux. Les oasis, avant l’invention des véhicules à moteur, ont donc dû s’efforcer d’assurer leur autosuffisance. Les îles pouvaient compter bien davantage sur l’aide beaucoup plus importante qu’elles pouvaient recevoir par voie de mer, et certaines ont d’ailleurs parfois été secourues par un apport massif de ressources par bateau. Mais les îles comme les oasis ont toujours utilisé une autre option, qui dérive d’un niveau de connectivité intrinsèquement très élevé : lorsqu’elles rencontrent des difficultés, leurs populations peuvent toujours prendre la route et partir. Ce qui est un exemple remarquable de ce phénomène que Marfaing et Wippel appellent la « translocalité » : cet élargissement des horizons culturels, sociaux et géographiques, bien sûr souvent constaté dans l’histoire de la Méditerranée.
13Enfin, il importe peut-être de pointer l’une des nombreuses pistes de réflexion qu’ouvre ce volume, et qui gagnera à être explorée plus avant dans de futurs travaux. La comparaison entre « mer » et « désert », comme je l’ai suggéré, est avant tout une comparaison entre des connectivités historiques. La tâche de l’historien réside ici autant dans le fait de replacer les macro-régions en question au sein de réseaux d’interaction plus larges, « externes », que dans l’étude « interne » des événements et des processus historiques propres au Sahara ou à la Méditerranée. Un autre sujet semble alors quasi incontournable : l’étude des manières complexes dont ces deux mondes se recoupent et s’interpénètrent tout au long de cette vaste interface qui s’étend de la façade atlantique du Maroc jusqu’au golfe de Suez.
14Oxford, le 27 août 20171
Notes de bas de page
1 La traduction de cette préface a été assurée par Lise Garond.
Auteur
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