Introduction à la deuxième partie
p. 141-148
Texte intégral
1La confrontation à l’inattendu suscite le désir de compréhension, plus encore si cet inattendu est dramatique. Face aux « années terribles » et aux angoisses qu’elles suscitent, les contemporains mobilisent alors des ressources mémorielles leur permettant sinon d’y faire face, du moins de les inscrire dans une généalogie et de procéder à des comparaisons. Que cette généalogie relève d’une forme de récit mythologique importe peu, au fond. Car il ne s’agit pas de faire œuvre d’historien, mais de confronter un vécu « terrible » avec un champ d’expériences dont les modes de transmission sont multiples. Le recours à un passé mythifié compense l’abolition temporaire du discernement, l’impossibilité de penser un horizon d’attente : la toute-puissance d’un présent sans avenir décelable à court terme – la sortie de crise – érige le passé en référent absolu. Toute crise de l’ampleur des « années terribles » génère une hypermnésie mémorielle au sein de laquelle la convocation d’un passé présentisé répond à une attente : trouver des réponses, si possible partagées par le plus grand nombre. Pour cela, une année terrible semble renvoyer aux précédentes, ce qui, d’une certaine manière, facilite le travail de l’historien. Mais, ainsi que l’énonce Aurélien Lignereux dans un salutaire avertissement, anachronisme, positivisme et téléologie ne sont-ils pas à l’œuvre lorsque l’historien s’évertue à relier et à comparer des situations de crise entre elles, au sein d’un « récit tissé de fil blanc, ou plus exactement de fil bleu-blanc-rouge » ? N’est-ce pas faire peu de cas des écarts ou des décalages qui séparent ces événements afin de créer l’illusion d’une filiation ? Ajoutons, ainsi qu’y invite Vincent Flauraud, que les « effets miroirs » et autres « rejeux mémoriels » entre années terribles sont aussi soumis à un déterminisme chronologique : la proximité temporelle entre deux périodes de crise (ainsi les entrées en guerre de 1914 et 1939) influe sur la mise en place d’un « processus complexe de décantation, d’oubli et de réactivation, et de cristallisation plus ou moins solide d’un certain nombre de composantes mémorielles », déterminant une « confrontation plus ou moins mimétique » mais aussi « un nouveau réajustement » entre les deux expériences de guerre.
2 On a cité dans l’introduction générale de ce volume l’exemple de Marc Bloch : confronté à cette « étrange défaite » de 1940, dont il perçoit très vite les conséquences désastreuses, personnelles et collectives, il mobilise les ressources mémorielles familiales pour affirmer haut et fort que, de son arrière-grand-père en 1793 à son père et à ses oncles en 1870-1871, l’amour de la patrie n’a jamais fait défaut aux Bloch et qu’il se rattache à cette filiation patriotique, nonobstant la volonté des antisémites d’exclure les juifs de la généalogie nationale. La comparaison s’impose avec le cas de Robert Hertz, normalien et socialiste, étudié par Nicolas Mariot1. Sa mobilisation en 1914 ouvre sur l’inconnu : faute de comprendre cet avenir à court terme, le jeune sergent se réfère alors à Valmy et à 93 qui, analyse Nicolas Mariot, ont « l’avantage d’être des mythes positifs, de ceux qui aident à réduire l’angoisse ». « La chaîne se renoue, 120 ans après », lui écrit Alice, sa femme, Robert affirmant de son côté ressentir en lui « toute la colère accumulée depuis 1793 par tous ceux des miens qui ont eu à risquer leur peau contre le même ennemi ». La bataille de la Marne est comparée à un nouveau Valmy. Rien d’original, du reste, chez les Hertz, de nombreux intellectuels se référant aux guerres révolutionnaires dont ils font une lecture mythologique. Le contrepoint est total avec 1870, le désastre absolu qu’il faut venger, d’autant que la mémoire de cette année terrible s’avère encore forte, en particulier dans l’Est de la France. Comme chez Bloch ou chez Hertz, une filiation de nature générationnelle est établie par les politiques ou les journalistes entre les combattants, notamment ceux des trois guerres contre l’Allemagne : lors de la « drôle de guerre » de 1940, la presse mobilise la mémoire des « anciens combattants » de 1914, à l’instar de ce que, dans les premiers mois de la Grande Guerre, la propagande mémorielle faisait avec les « vétérans de 1870 ».
3Lorsque Ernest Renan, Ernest Lavisse ou Daniel Halévy analysent les guerres dont ils sont les témoins (respectivement celles de 1870, 1914 et 1940), ils procèdent à des comparaisons qui ne relèvent pas d’une démarche scientifique, mais d’une forme d’embrigadement mémoriel au service de la cause qu’ils défendent. Dans La réforme intellectuelle et morale de la France, publié en 1871, Renan s’érige en juge sévère d’une année terrible qui a entraîné, affirme-t-il, la mort de quatre légendes : celle de Napoléon, tuée par Napoléon III ; celle de 1792 « qui a reçu le coup de grâce de M. Gambetta » ; celle de la Terreur, du fait de sa « hideuse parodie dans la Commune » ; et celle de Louis XIV, avec la proclamation de l’Empire allemand dans la Galerie des glaces de Versailles2. Il qualifie par ailleurs la mise à mort de Louis XVI de suicide, et dénonce avec virulence le suffrage universel, la démocratie et la république. Pour Lavisse, mobiliser 1870 en 1914, c’est actionner la douleur de la défaite et de l’amputation territoriale afin qu’elles ne se reproduisent pas. Au sein du Comité d’études et documents sur la guerre, qu’il préside et où il côtoie notamment Durkheim, Seignobos ou Bergson, des universitaires renommés s’emploient à montrer que l’agression allemande était pensée de longue date. À cet effet, le Comité publie des brochures en mobilisant l’histoire pour imputer au seul Reich la responsabilité du conflit : ainsi procèdent Émile Durkheim et Ernest Denis (Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après les documents diplomatiques), Charles Seignobos (1815-1915. Du Congrès de Vienne à la guerre de 1914) et Ernest Lavisse lui-même (L’Allemagne et la guerre de 1914-1915 d’après les travaux publiés par le Comité d’études et de documents sur la guerre sous la présidence d’Ernest Lavisse)3.
4Quant à Daniel Halévy, maurrassien et partisan de la Révolution nationale du maréchal Pétain, il entend relier les trois épreuves majeures que furent 1814, 1870 et 1940, entre lesquelles il établit un lien, et « étudier la manière dont les Français ont réagi4 ». Plus explicite encore, Michel Mohrt, maurassien et maréchaliste également, rapprochant les désastres de Sedan et de Dunkerque, conclut : « La France vient de reperdre la guerre de 18705. » Il n’est pas difficile de lire, en filigrane de l’analyse de Halévy ou de Mohrt, une tentative de justification de l’arrivée au pouvoir de Pétain, quitte à prendre des libertés avec l’histoire. C’est ainsi qu’Halévy n’hésite pas à affirmer que, loin de ce que les historiens affirment d’habitude, Louis XVIII ne devait pas son pouvoir aux États coalisés, mais que la chose aurait été négociée notamment par l’intermédiaire de Chateaubriand et de Talleyrand. On comprend qu’il soit difficile, dans une France en partie occupée militairement par son vainqueur et de fait totalement assujettie à ce dernier, de comparer Louis XVIII, que l’opposition patriote accusait d’être rentré en France « dans les fourgons de l’étranger », et Philippe Pétain, dont la propagande vichyste s’évertua à faire un « bouclier » face à l’Allemagne nazie.
5Dans les trois cas, chez Renan, Lavisse et Halévy, l’histoire des crises passées est donc réquisitionnée et mise au service de la mythologie d’une France blessée mais capable de se redresser. Mais ainsi que le souligne Fabien Conord, dans le cas de Félix Ponteil, contemporain de la débâcle de 1940 et historien de la période 1814-1815, il faut également prendre en compte l’émotion sous-jacente à ces récits historiques dont les auteurs agissent « sous le choc d’un traumatisme qu’ils se sont efforcés de dépasser partiellement grâce à l’exhumation du passé, convoqué dans un but cathartique au moins autant, voire davantage, que pour dénoncer les responsables supposés de la défaite ». Relisons aussi les Mémoires de guerre de Charles de Gaulle dont Clément Millon cite un extrait significatif dans lequel l’homme de l’appel du 18 juin juge l’homme de Verdun et de Montoire : « Ce vieux soldat, qui avait revêtu le harnois au lendemain de 1870, était porté à ne considérer la lutte que comme une nouvelle guerre franco-allemande. Vaincus dans la première, nous avions gagné la deuxième, celle de 1914-1918, avec des alliés sans doute, mais qui jouaient un rôle secondaire. Nous perdions maintenant la troisième. C’était cruel, mais régulier. Après Sedan et la chute de Paris, il n’était que d’en finir, traiter et, le cas échéant, écraser la Commune, comme dans les mêmes circonstances, Thiers l’avait fait jadis6. » Du reste, avant ces observateurs français, bien d’autres observateurs étrangers des « convulsions » françaises avaient procédé à des rapprochements entre années terribles : ainsi Karl Marx comparant l’assemblée monarchiste élue en février 1871 avec la Chambre introuvable de 1816 (sic), « la roue de l’histoire [ayant] visiblement tourné à l’envers », ironise-t-il7.
6Par un faux paradoxe, les temps de crise permettent, pour reprendre la formule appliquée par Alexandre Dupont à l’année 1870-1871, « l’ouverture du champ des possibles pour les acteurs » : la rupture avec la doxa s’impose, non sans une évidente intention politique. Fabien Conord va plus loin en suggérant – dans le cas de l’étude de textes écrits au temps de l’occupation allemande des années 1940 – que, en sollicitant « la mémoire des occupations passées [1814-1815 et 1870-1871] pour historiciser le présent », les auteurs concernés illustrent « la possibilité – limitée en régime autoritaire – d’une forme de dissidence intellectuelle ». Son expression demeure nécessairement prudente, mais, lorsqu’en pleine occupation allemande, Félix Ponteil étudie La chute de Napoléon 1er et la crise française de 1814-18158, il ne peut éviter de faire un rapprochement avec le temps présent, du reste non sans ambiguïtés. D’un côté, il constate, quelque peu désabusé : « N’est-ce pas le sort des régimes issus des catastrophes nationales de paraître imposés par le vainqueur, alors qu’ils ne sont généralement que le résultat de la nécessité9 ? » ; de l’autre, faisant preuve d’une certaine audace si l’on replace le propos en 1943, il analyse ainsi l’attitude des vainqueurs de 1815 vis-à-vis de la France : « la Prusse exceptée, ils ne la voulaient pas humiliée » et, optimiste, conclut : « La France écrasée, foulée aux pieds, mutilée, de 1815, s’est relevée d’un élan magnifique en peu d’années10. » Ajoutons que l’homme fit l’essentiel de sa carrière professorale et rectorale à Strasbourg et que l’histoire de l’Alsace fut l’objet de ses principales recherches.
7Par ailleurs, en des temps de cristallisation d’idées ébauchées au préalable, ces récits comparatifs laissent parfois libre cours à l’expression d’un mysticisme évoluant en un messianisme ou un millénarisme d’autant plus affirmés qu’ils profitent de la désagrégation de la raison et de la morale habituelles. L’acmé de ce phénomène est perceptible en 1870-1871 avec l’épisode de la Commune, certes qualifiée de nouvelle Terreur, mais aussi de châtiment divin. Une interprétation que l’on retrouve au lendemain de la débâcle du printemps 1940, avec le souci, comme en 1871, de mettre en accusation des boucs émissaires, au premier rang desquels les francs-maçons et, plus largement, les intellectuels. Pour Michel Mohrt, la France doit « retrouver son âme, revenir aux vraies valeurs spirituelles que vingt années de matérialisme lui ont fait oublier11 ». C’est peu dire que le propos s’inscrit dans l’idéologie maréchaliste. On pourrait penser que le journal La Croix allait mobiliser le prisme religieux pour analyser la situation. Il l’avait déjà fait à la fin de la Première Guerre mondiale, en espérant de la victoire un bienfait ainsi formulé : « l’éloignement définitif de ce cauchemar perpétuel qui pesa sur les générations françaises de 1871 à 1914 pour les catholiques français12 ». Mais, en définitive, au nom d’une nouvelle Union sacrée, le journal catholique se montre très discret sur le sujet. Il se contente, comme le démontre Vincent Flauraud, d’appeler les fidèles à des rites propitiatoires – prières, rosaires, demandes d’intercession de la Vierge et de Jeanne d’Arc, etc. Toutes choses réactivées après la défaite, dans un climat où se mélangent contrition et rédemption, non sans arrière-pensée comme le montre cette analyse de la protection que la Vierge a accordée à la France dans son malheur : « Si elle nous a préservés d’un massacre semblable à celui de 1914, ne serait-ce pas avec la pensée que nous recommencerons quelque jour à bien servir la cause de son Fils en ce monde13 ? »
8La quête d’un sauveur est l’un des éléments communs aux années terribles. La figure du père est mobilisée, dès la Charte de 1814 au profit de Louis XVIII, présenté comme un chef de famille. On sait comment le régime de l’État français usa d’une telle ressource avec la figure du maréchal Pétain, comme ce fut le cas en 1871 et plus encore dans les années suivantes avec la figure d’Adolphe Thiers, érigé en bouclier de la République, quitte à gommer son passé monarchiste. Le temps des crises est celui d’une forte personnalisation du pouvoir favorisant l’émergence de l’homme providentiel comme ultime ressource14. Dès lors, en ces périodes chaotiques que sont les années terribles, il ne s’agit plus de relier les crises entre elles, mais de « renouer la chaîne des temps », d’exalter « le caractère français » et « les monuments vénérables des siècles passés » comme le proclame le préambule de la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814, ce qu’à sa manière Michel Mohrt résume ainsi en 1942 : « les vieilles divinités connaissent de nouvelles ferveurs15 ». Ce proche de l’Action française révèle de manière paroxystique un des caractères communs propres aux figures critiques des régimes vaincus lors des années terribles (Napoléon, la Commune, la République) : l’exaltation d’un repli sur soi hexagonal par rejet de tout ce qui viendrait de l’étranger, source de corruption de l’identité française et donc des malheurs de la nation. De plus, au sein de cet hexagone, se déploie une féroce critique du rôle néfaste de Paris au bénéfice de la célébration des « vieilles provinces » dépositrices d’une tradition injustement abandonnée.
9Au besoin on mobilise une généalogie à des fins de légitimation politique. Pour un homme peu connu comme l’est Louis XVIII en 1814, ayant vécu près d’un quart de siècle en exil, il faut utiliser toutes les ressources permettant de justifier sa présence sur le trône de France : aussi n’hésite-t-il pas à se présenter comme le successeur de Louis VI, Louis IX, Philippe le Bel, Louis XI, Henri II, Charles IX et Louis XIV, réunis pour leur capacité à réformer sagement l’exercice de l’autorité royale, « suivant la différence des temps » précise-t-il. Ce faisant, il s’agit par la même occasion de déminer tout esprit de contestation comme tout sentiment de revanche. Le propos révèle la fragilité d’un régime dont le détenteur de l’autorité joue la carte de l’apaisement, de la réconciliation et de la réforme, seuls moyens de restaurer la grandeur de la nation humiliée. Là encore, au besoin, on récrit l’histoire, ou on en propose une lecture qui remet en cause la version officielle. Affirmer, comme le fait Daniel Halévy en 1941, que le renoncement forcé à l’Alsace en 1871 n’a pas été un obstacle au redressement du pays, et que la Troisième République, hormis de brèves périodes de tension (en particulier au moment du boulangisme), n’a jamais réellement promu une politique de revanche (ce qui, du reste, est admis par les historiens), relève d’une analyse historique à portée politique. En définitive, historiens ou pas, les analystes recourant à la comparaison historique pour tenter de comprendre les raisons de l’échec peinent à construire des raisonnements innovants. La singularité de chaque année terrible tend à se diluer dans une modélisation d’autant plus attendue que les espaces concernés sont parfois identiques : ainsi le Nord-Est de la France, terre des violences de guerre telles les « atrocités allemandes » exercées aussi bien contre les francs-tireurs de 1870 que contre les populations civiles de 191416.
10 Faire « dialoguer les expériences d’angoisse » (Vincent Flauraud) : n’est-ce pas finalement la limite de ces comparaisons entre années terribles ? Encore ce dialogue se heurte-t-il à la réalité des contextes particulièrement brouillés de ces temps de crise. Il est moins apte à fournir une grille d’analyse objective ou rationnelle d’un événement difficile à penser au présent qu’à saisir comment le choc provoqué par cet événement dramatique réactive la dimension mémorielle d’un passé comparable, servant de référent. Prenons ce qui pourrait apparaître comme un contrepied absolu de cette analyse : le succès du « revival » de la Belle Époque dont Dominique Kalifa montre l’émergence et l’emprise sous l’occupation allemande. Cette décennie du « bon temps » par excellence se situe à l’évidence aux antipodes des années terribles recensées dans cet ouvrage. Pour autant, son usage ne renverse pas, au fond, la perspective mise en évidence. Objet d’une reconstruction mémorielle à des fins de propagande, la Belle Époque ne joue certes pas du ressort de l’angoisse ou du traumatisme, mais de celui de la nostalgie ou du regret d’un temps heureux : une invitation au public à se déporter vers un passé réenchanté pour oublier les difficultés du temps présent, tel « un antidote à la sinistrose ambiante ». Un antidote dont on perçoit vite les limites : car, à l’instar de l’instrumentalisation des années terribles, celle de la Belle Epoque vise à préserver « les traditions et les hiérarchies sociales », mais aussi à « ressourcer une francité malmenée et valoriser le capital symbolique du pays ».
11L’Allemagne nazie favorise d’autant plus ce revival qu’il permet de perpétuer la vision d’une nation légère, tournée vers les plaisirs et non l’esprit de revanche : une France frivole, à l’image des Parisiennes étudiées par Emmanuelle Retaillaud-Bajac. On ne s’étonnera pas, dès lors, que les vainqueurs de 1940 aient favorisé la renaissance de journaux dédiés à la mode, ce symbole de la frivolité étant érigé « en instrument de la collaboration » – y compris la collaboration « horizontale ». Rien de neuf en 1940 : une abondante iconographie témoigne de procédés comparables, toutes choses égales par ailleurs, lors de l’occupation de Paris en 1814-1815. Pourtant, les années terribles déclenchent une modification des stéréotypes féminins en transformant pour les besoins de la cause la femme frivole en héroïne au service de la patrie en danger – dans les limites, toutefois, de ce que la nature et la morale autorisent. Sauf exceptions – et il en est de célèbres –, les femmes ne combattent pas mais nourrissent et soignent avec une gravité réelle dont témoignent des tenues strictes, voire des uniformes comme celui de l’infirmière. Le siège de Paris en 1870 illustre bien cette célébration des vertus féminines, une forme d’héroïsation qui semble, par ailleurs, abolir les distinctions sociales, en réunissant l’ouvrière et l’aristocrate dans le même patriotisme. Encore est-il des contre-exemples ou des anti-modèles : pétroleuses de la Commune, tondues de la Libération.
12 Tout cela ne fait que renforcer un sentiment largement partagé par l’ensemble des auteurs réunis dans cette partie. Les années terribles, temps de filiations ou d’héritages revendiqués, constituent des temps forts de réaction. Prenons ce mot pour ce qu’il donne à voir : tout d’abord, une réaction à chaud, épidermique, générée par l’angoisse, nourrie par la déstabilisation de l’ordre existant et l’installation de ce qui perçu comme un chaos ; ensuite, une réaction idéologique, au sens conservateur, marquée par un rigorisme moral qui s’ingénie à stigmatiser les responsables de l’échec et les trouve en général dans le camp de ceux qui n’ont pas tiré les leçons de l’histoire (comprendre : de la précédente année terrible) ; enfin, une réaction pratique, en assignant à chacun un rôle dans le relèvement de la nation, en faisant preuve pour cela de l’esprit de sacrifice et, à l’occasion, en implorant le pardon divin. Ces constructions discursives qui mobilisent la mémoire d’un passé sombre relèvent-elles d’un archaïsme politique qui n’aurait plus cours de nos jours ? On serait peut-être surpris de voir combien les références aux années terribles perdurent dès que l’unité nationale semble menacée ou que le lien social paraît vaciller, preuve, s’il en était besoin, que ces temps de crise s’inscrivent, au même titre que les séquences glorieuses, dans notre filiation.
Notes de bas de page
1 Voir l’ouvrage de Mariot Nicolas, Histoire d’un sacrifice. Robert, Alice et la guerre (1914-1917), Paris, Seuil, 2017.
2 Renan Ernest, La réforme intellectuelle et morale de la France, UGE, coll. « 10-18 », 1967, p. 20-21.
3 Voir Thiers Éric, « Droit et culture de guerre, 1914-1918. Le Comité d’études et documents sur la guerre », Mil neuf cent, n° 23, 2005/1, p. 23-48. Sur la mémoire de la guerre de 1870-1871, Becker Jean-Jacques et Audoin-Rouzeau Stéphane, La France, la nation et la guerre, 1850-1920, Paris, Éd. Sedes, 1995.
4 Halévy Daniel, Trois Épreuves. 1814-1871-1940, Paris, Plon, 1941.
5 Mohrt Michel, Les intellectuels devant la défaite, 1870, Paris, Éditions Corrêa, 1942, p. 194.
6 Gaulle Charles de, Mémoires de guerre, t. 1 : L’appel, Paris, Plon, 1954, p. 79.
7 Marx Karl, La guerre civile en France, Éditions sociales, 1967, p. 42 [http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/guerre_civile_france/guerre_civile_france.html] (consulté le 4 août 2017).
8 Paris, Aubier Montaigne, 1943.
9 Ibid., p. 341. Cité par Fabien Conord.
10 Ibid., p. 5.
11 Mohrt Michel, 1870. Les intellectuels devant la défaite, nouvelle édition augmentée d’un index, Lectoure, Le Capucin, 2004 (1942), p. 191.
12 La Croix, 29-01-1920 ; voir aussi le numéro du 26-02-1919. Cité par Vincent Flauraud.
13 La Croix, 08-08-1940. Cité par Vincent Flauraud.
14 Garrigues Jean, Les hommes providentiels. Histoire d’une fascination française, Paris, Seuil, 2012.
15 Mohrt Michel, Les intellectuels devant la défaite, op. cit., p. 195. Cité par Fabien Conord.
16 On renvoie le lecteur à la contribution de Chantal Dhennin-Lalart dans ce volume. Sur le sujet, voir Horne John et Kramer Alan, 1914, les atrocités allemandes : la vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, Paris, Tallandier, 2011 (1re éd. all. 2001).
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