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    Plan détaillé Texte intégral Les réfugiés : des « oiseaux de mauvais augure » Le réfugié, instrument de l’unité nationale Les réfugiés : des vecteurs d’unité pérennes et unanimes ? Notes de bas de page Auteur

    La France en guerre

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    De la « personnification tragique et poignante des horreurs de l’invasion » au spectacle éclatant de « l’union des cœurs »

    L’instrumentalisation de l’exode des réfugiés au service de l’unité nationale (1914-1915)

    Ronan Richard

    p. 69-84

    Texte intégral Les réfugiés : des « oiseaux de mauvais augure » Le réfugié, instrument de l’unité nationale Les réfugiés : des vecteurs d’unité pérennes et unanimes ? Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1« On dirait à voir tant de signes inconnus, que pour les nations commence une autre hégire1. » Parmi ces signes inconnus qui assimilent l’entrée dans la Première Guerre mondiale à ces « années terribles » dans leur sens hugolien, la question de l’exode des réfugiés tient une place particulière. En quelques jours en effet, des dizaines de milliers de réfugiés contraints à l’exil formèrent sur les routes ce que Paul Rimbault qualifia d’« immense chapelet de la misère humaine, dont chaque grain est un abîme de désespérance2 ». Démunies d’expériences passées de grande envergure et de toute réglementation en la matière, les autorités allaient d’emblée affronter l’inconnu et gérer un exode sans précédent. Dans sa forme, il ne résultait pas d’un choix organisé, comme pour les 130 000 optants d’Alsace-Lorraine déplacés à la suite des traités de 1871. Improvisé dans l’urgence la plus totale, il prit l’aspect d’une véritable anarchie spontanée déferlant vers l’arrière en flots successifs. Par ses effectifs également, il était sans commune mesure avec les migrations picardes, ardennaises ou alsaciennes et lorraines de la guerre franco-prussienne. Ce fut donc une guerre nouvelle à laquelle se trouvèrent confrontées des autorités sans logiciel adapté, avec tout son cortège d’improvisations, d’angoisses et d’incertitudes. Par le récit de leurs expériences, les réfugiés dévoilèrent d’emblée aux populations de l’arrière l’impensable, l’inimaginable : la guerre, partout clamée comme conquérante, courte et triomphale, s’était non seulement invitée sur le territoire national mais elle avait aussi victimisé les civils comme jamais auparavant. Près de 10 % des populations résidant dans la zone d’invasion, confrontées à des violences inouïes, psychologiques, matérielles et corporelles, avaient déjà fui au printemps 1915. L’exode des réfugiés constitue donc bien l’une de ces nouveautés tragiques qui fonde cette référence à l’année terrible. Avec ces migrants forcés, la défaite débarqua dans les gares, en même temps que la crainte d’une invasion qui réveillait les vieux démons de 1870. Leur drame et leurs souffrances, par la grande vague de compassion qu’ils suscitèrent, allaient pourtant permettre aux autorités de remobiliser et d’unir la population sous la bannière du Droit et de la civilisation. L’apparition, dès l’automne 1914 mais plus encore à partir de 1915, de craquements de plus en plus audibles dans cette unité nationale n’empêcha nullement la survivance, après-guerre, d’un discours en partie falsifié célébrant l’union des cœurs et la solidarité des Français soudés dans l’adversité des terribles premiers mois de guerre, contre la barbarie des « forces noires ».

    Les réfugiés : des « oiseaux de mauvais augure »

    2La chronologie de l’exode fut doublement liée, d’une part aux progrès de l’invasion allemande, de l’autre à un facteur plus psychologique et au choix cornélien qui transparaît bien sous la plume d’Albert de Bertier de Sauvigny :

    « Que faire ? Les autorités ne nous envoient aucun ordre ni aucun conseil. Dois-je laisser la population de mon village exposée à un bombardement, ou dois-je la faire évacuer3 ? »

    3Dans son village de Cœuvres, comme dans bien d’autres localités, faute d’ordre d’évacuation formel, le Maire et ses administrés durent faire face seuls à ce dilemme dans un contexte de peur alimenté par les échos de la bataille. L’exode s’étala en vagues successives, entre le 24 août et le 1er septembre. La première transporta les femmes et les enfants des familles de notables vers des résidences familiales ou amicales. Elle précéda de quelques jours le gros « d’une débâcle inouïe et fatale4 », immense flot d’évacués ralliant les villages encore épargnés au rythme des poussées de l’ennemi. Ce « grand Trek de migrants » réunissait toutes les classes de la société : « paysan, avec son petit ballot ; ouvrier, avec quelques hardes ; petits rentiers, commerçants avec leurs valises ; bourgeois enfin, traînant un chien et quelques malles5 ». Ces convois, croisant la marche forcée des unités militaires montant au front, ou se mêlant au rapatriement des blessés puis à la retraite des troupes françaises et anglaises, participaient de cette cohue indescriptible décrite par le sergent Marc Bloch, le 25 août 1914 :

    « Nous devions les voir souvent, pendant la retraite, les pauvres évacués, encombrant de leurs voitures les routes et les places des villages, dépaysés, ahuris, bousculés par les gendarmes, gênants et pitoyables6. »

    4Isabelle Rimbaud, elle-même réfugiée, décrivit avec justesse cet amalgame de véhicules, de bêtes et de gens, chacun s’efforçant, au terme d’une « chasse aux souvenirs » précipitée, de réunir ces objets intimes, véritables « reliques », qui, là où ils s’échoueraient, les raccrocheraient au souvenir de leur maison7. D’où ce spectacle pathétique offert par les réfugiés aux combattants qui les croisèrent, comme Jean Galtier-Boissière :

    « Dans de grandes carrioles découvertes, les paysans qui fuient devant l’envahisseur ont empilé ce qu’ils possédaient de plus précieux. Au faîte d’un hétéroclite entassement de meubles, de ballots énormes, de cages à poules, de piles de linge, sont juchés des femmes, des enfants en bas âge, des infirmes ; il y a aussi des vieilles à bonnet blanc, toutes ridées, qui, assurément, n’avaient jamais quitté leur village et regardent défiler les paysages avec des yeux vides de pensée8. »

    5Si beaucoup transitèrent par Paris, dont les gares connurent alors une immense pagaïe, d’autres rallièrent leur département de refuge au terme d’un cheminement chaotique, improbable et sans aucune logique ni anticipation. Ainsi, ce convoi mêlant évacués, réfugiés et « indésirables » arrivé dans les Côtes-du-Nord au terme d’un périple ainsi décrit par un maire qui assista à leur accueil :

    « On en embarqua trois cents dans un train ad hoc, et le mécanicien de demander comme le cocher de fiacre de jadis : “Hé bien, patron, où allons-nous ?” Cette seule question n’avait pas été prévue, semble-t-il. “À l’Ouest et pas trop vite”, fut-il répondu. Et voilà le train en marche à petite allure. Au bout de quatre jours et autant de nuits avec quelques boîtes de singe, de l’eau et un peu de pain, le convoi arriva à Saint-Brieuc, où rien n’avait été annoncé, m’a-t-on dit, et par conséquent préparé9. »

    6« On s’installe dans la guerre comme dans une maison neuve » écrivait un chroniqueur beauvaisien cité par Jean-Jacques Becker10. Nulle expression n’est plus appropriée pour décrire l’ambiance dans les gares d’accueil de ces convois. En effet, les plans officiels, qui tablaient sur une guerre triomphale, n’avaient à aucun moment anticipé une intrusion de l’ennemi sur le territoire national pas plus que les potentiels mouvements de population induits par cette invasion. Les réfugiés n’avaient fait l’objet, avant guerre, d’aucune circulaire, d’aucune réglementation ni d’aucun plan d’organisation de leur accueil. L’État, complètement désemparé, s’en trouva réduit à déléguer cette question aux acteurs de terrain, préfets et élus locaux. Dans l’Ouest, le premier convoi débarqua en gare de Nantes 5 000 réfugiés italiens dès le 5 août, prenant de cours des autorités locales qui, n’ayant pas été averties, en furent réduites à improviser leur réception. Les quelques lignes d’Émile Gabory laissent transparaître la fébrilité voire la panique qui s’emparèrent alors des acteurs de terrain :

    « Personne n’a été prévenu ici de leur arrivée. Des femmes ont accouché en cours de route, sur des plates-formes. Quatre cents enfants, dont la plupart sont malades, gémissent affamés. Il faut les secourir au plus tôt, et d’abord les nouveau-nés. Le Maire prend la tête de l’organisation des secours. Toute la nuit, avec les autos disponibles, on réquisitionne pain, lait, bouteilles, tétines. On pille littéralement l’Hôtel-Dieu ; on réveille boulangers, épiciers, pharmaciens, etc. Maire, Secrétaire général, Directeur du Bureau d’Hygiène, Économe chargent et déchargent les autos, improvisent des biberons, font boire les enfants, aident à la toilette des tout-petits11. »

    7Le gros de cet exode ne toucha pourtant l’Ouest qu’à partir du 26 août, date d’arrivée des premiers réfugiés belges en gare de Rennes et de Nantes, prémisses d’une déferlante d’autres transports dont la plupart ne furent pas annoncés. À Rennes, le premier train entra en gare à 4 heures du matin et le préfet, « prévenu en hâte », dut se démener pour ravitailler ces 1600 réfugiés qui n’avaient pas mangé depuis 24 heures. Au total, près de 4 000 personnes débarquèrent dans cette ville en l’espace d’une semaine, répartis en 6 convois dont un seul avait été annoncé, ce qui provoqua chez le préfet d’Ille-et-Vilaine, un désarroi nettement perceptible dans ce télégramme adressé au ministre de l’intérieur :

    « Sans songer à protester en vous donnant assurance que toutes dispositions sont prises par moi pour assumer au mieux tout service dont vous jugerez bon de me charger, je me permets de vous demander donner instructions pour que convois soient annoncés par service compétent avant leur arrivée en gare12. »

    8De surcroît, le manque de communication ne fut pas le seul obstacle à un accueil organisé et adapté de ces réfugiés. Même lorsque les autorités étaient averties, les effectifs prévisionnels variaient parfois à chaque télégramme et nul ne pouvait estimer le chiffre réel des individus à prendre en charge. Enfin, la composition même des convois achevait de faire de la mission des autorités accueillantes un véritable casse-tête. En effet, ce défilé bigarré et hétéroclite investissant les gares en quelques jours ne comprenait pas toujours que des réfugiés. Il brassa aussi parfois ensemble des évacués d’office, des réfugiés de la zone de front, des Parisiens apeurés fuyant la capitale, des étrangers suspects ou ennemis, des blessés des premiers engagements de la mi-août voire même parfois des déserteurs. Cet amalgame incohérent nécessitait un accueil différencié, dans des gares devenues de véritables théâtres de la guerre attirant foules de badauds en quête de spectacle ou d’informations de première main dont la présence rendait la tâche des autorités terriblement complexe. Accueillir, réconforter, ravitailler, héberger puis répartir cette masse de réfugiés sur le territoire départemental, telle était l’épineuse mission des préfets durant ces jours et ces nuits dantesques de la fin du mois d’août et du début du mois de septembre 1914. Mais au-delà de l’urgence matérielle, un autre défi attendait ces représentants d’un État apathique et désemparé : celui de conjurer la peur et le découragement de l’arrière face à cet exode qui trahissait très concrètement cette réalité que les autorités tentaient encore de dissimuler, celle des revers militaires, de l’invasion de la France par les troupes allemandes et du spectre de la défaite.

    9Si l’on en croit Jean-Baptiste Duroselle, l’illusion des civils quant à la situation militaire des armées françaises aurait été brutalement rompue par l’aveu laconique des revers français contenu dans le communiqué du 29 août sur la situation du front. En réalité, les curieux massés autour des gares parisiennes et des grandes villes de l’arrière étaient, à cette date, déjà avertis depuis quelques jours de l’invasion de la Belgique et des départements du nord et de l’est de la France par les récits des réfugiés, « oiseaux de mauvaises augures » dont la seule présence sur les quais disait l’échec des plans français. La priorité consistait donc donner à cet exode un sens qui ne fut pas défaitiste.

    Le réfugié, instrument de l’unité nationale

    10Dès les premières arrivées, deux postures se firent jour dans les discours. Une première tendance consista à dévier les regards du front pour mieux nier – ou du moins taire – les échecs militaires. Plus surprenant même, les traditionnelles prophéties triomphalistes retrouvèrent une nouvelle vigueur, appliquant à merveille les principes de la prophétie auto-réalisatrice très en vogue alors sous l’impulsion d’Émile Coué. Un discours officiel s’imposa dans les écrits et les discours, adaptant à la situation militaire les bases de cette fameuse méthode d’auto-persuasion positive : si étant vaincus, nous imaginons que la victoire est possible, celle-ci se produira. Le début du mois d’août avait été logiquement propice à cette surenchère de prévisions dont se gaussera après-guerre le docteur Lucien Graux : textes antiques et poussiéreux, communications de l’au-delà, interprétations « de Nostradamus divers », combinaisons de chiffres ou autres révélations « propres à instruire l’opinion sur l’impénétrable des événements futurs13 ». Pourtant, la conjonction de l’arrivée des réfugiés et des timides aveux officiels de l’invasion militaire n’enraya pas la dynamique. Après avoir gratifié son lectorat de deux premières prédictions antérieures à l’arrivée des réfugiés, L’Éclaireur dinannais publia ainsi quatre prophéties en l’espace d’une semaine, annonçant la disparition de l’Empire allemand en 1914. En fait, l’une d’elles la situait peut-être en 1913 mais qu’importait aux yeux de son éditorialiste Jacques Labeille : « L’Empire a reculé de quelques mois l’échéance fatale, mais le rideau vient enfin de se lever sur le dernier acte du drame. Que le destin fasse son œuvre ! » De nombreux autres journaux participèrent à cette véritable anthologie destinée à soutenir le moral de leurs lecteurs, conviant ici un mage indien fixant le triomphe de la France à novembre 191414, là quelques mystérieuses figures ecclésiastiques, tels l’abbé Souffrant15 ou le moine Johannes16 ou encore une muette mourante, annonçant le succès allié pour le 17 octobre 191417. Toutes ces prédictions, généralement rapportées « sous toutes réserves », n’en entretenaient pas moins un état d’esprit général porté vers le triomphalisme et l’illusion de guerre courte qui ne manqua pas de contaminer jusqu’aux mobilisés eux-mêmes, si l’on en croit les récits de leur départ rédigés par les instituteurs dans les notices communales. La seconde posture consistait à instrumentaliser les réfugiés dans une rhétorique de croisade pour la civilisation. Si la défaite militaire de la France passait inaperçue, la défaite morale de l’Allemagne devint une constante dans les discours. On retrouve, sous la plume des élus ou des éditorialistes, ces élans hugoliens sur les forces noires et sur ces « Huns de l’Attila moderne » s’en prenant à la France, patrie des Lumières et de la liberté. Cette fougue transpira ainsi début septembre 1914 sous la plume du rédacteur en chef de L’Union Libérale, Édouard Guyomard, dans un éditorial teinté du manichéisme le plus radical :

    « L’indifférence est bannie de la planète : il faut être pour ou contre la France ou l’Allemagne, avec ou contre le pangermanisme ou la liberté. Les peuples sont dissous, les nations sont voilées, deux êtres formidables restent en présence, deux tendances contradictoires de la nature humaine : la Force et le Droit. Qui l’emportera ? »

    11Assimilant les Allemands à des colosses fossiles voués à la destruction, il prédisait que la civilisation serait rapidement purgée de ces parasites, tyranniques, barbares et rétrogrades dont la brutalité et la sauvagerie avaient réveillé la conscience universelle et indigné jusqu’aux peuplades les plus reculées et désintéressées pour conclure dans une envolée lyrique :

    « Fils d’une même chair, les hommes non dégénérés ne peuvent pas voir souffrir leurs semblables. Devant leurs frères qu’on sacrifie, ils ne peuvent rester stupidement impassibles comme des bœufs à l’abattoir. […] Devant l’attaque bestiale des Teutons, les victimes se rapprochent comme des amants18. »

    12Cet appel à une solidarité qui rehaussait les Français s’accompagnait toujours d’un recours au registre victimaire et compassionnel. Outre qu’elle constituait un puissant levier pour déclencher les dons, cette compassion, nourrie de descriptions détaillées des exactions subies par les réfugiés, engendrait l’indignation face à une barbarie élevée au rang de tare génétique universelle outre-Rhin. Cette instrumentalisation de la haine faisait écho, à nouveau, aux « années terribles » de Victor Hugo qui évoquait cette « fierté de ceux qu’on a mis à la chaîne, de n’avoir désormais d’autres abris que la haine19 ».

    13Ce discours se manifesta dès les premières cérémonies d’accueil, lorsqu’une certaine anticipation permit seulement de les organiser, particulièrement dans les villes secondaires où les réfugiés, une première fois pris en charge dans les plus grandes gares, furent ensuite transférés pour être affectés dans leur commune de résidence. Disposant d’un certain délai, sous-préfets et maires purent en profiter pour constituer un comité d’accueil patriotique chargé d’orchestrer cette réception, que la présence continuelle de la foule aux abords des gares, parfois avertie par le tambour de la ville, transformait en véritable manifestation de solidarité patriotique savamment mise en scène. Parfois gauche lorsqu’il était improvisé dans l’urgence, cet accueil était toujours empreint de bonne volonté, réunissant partout les mêmes ingrédients.

    14En bien des villes, ce cérémonial type connut ses répliques mobilisant les mêmes ingrédients : présence des autorités civiles et religieuses entourées d’une kyrielle de notabilités assemblées dans un esprit d’union sacrée, attroupement massif d’une foule recueillie et compatissante, discours patriotiques et réconfortants ponctués parfois de chants d’enfants avant le défilé collectif vers le local réquisitionné pour le ravitaillement des infortunés arrivants. La presse locale achevait, dans ses éditions du lendemain, de conter par le détail ces poignantes cérémonies sans lésiner sur les récits de réfugiés propres à susciter pitié et colère mêlées afin d’ancrer définitivement dans les esprits cet esprit de croisade pour le droit. Reste à savoir si cette habile manœuvre de détournement des regards et de dissimulation d’une réalité démoralisante put parvenir à contaminer durablement les populations de l’arrière, dans toute leur diversité géographique, sociale et culturelle ?

    Les réfugiés : des vecteurs d’unité pérennes et unanimes ?

    15Si les réfugiés constituaient, dans le contexte dramatique et angoissant des premières semaines de guerre, un vecteur efficace au service de l’unité nationale, ils ne pouvaient le rester durablement. D’une part parce que la pitié, ressort principal de cette instrumentalisation, est toujours par nature éphémère, comme put le constater cet observateur en gare de Rennes le 28 août 1914, deux jours après l’arrivée des premiers Belges :

    « On sent chez les gens que l’on rencontre quelque chose d’indéfinissable, une angoisse latente que nul n’ose avouer. Ce soir, les Belges ne font plus recette. On ne songe plus à ces pauvres gens. Les réfugiés français arrivent du Nord, de l’Aisne20. »

    16D’autre part, certains acteurs de la prise en charge des réfugiés virent rapidement d’un mauvais œil cette surenchère compassionnelle et de plus en plus fantasmatique. De vives inquiétudes se firent ainsi jour au sujet de l’inflation des articles rapportant « ce qu’ils ont vu21 » et colportant quantité de récits de pillages, d’incendies, d’exactions, de mutilations d’enfants ou d’assassinats, avec une dose d’exagération dénoncée par certains réfugiés comme Albert Dauzat :

    « Lorsqu’ils arrivent à l’arrière, on leur demande les récits de ce qu’ils ont vu, récits que l’auditeur s’attend à trouver impressionnants et tragiques… Le narrateur perçoit très bien ce désir ; de son côté, il veut paraître bien informé, d’où sa tendance, plus ou moins inconsciente, à exagérer, à amplifier22… »

    17Également réfugiée, Isabelle Rimbaud déplora aussi ces récits troubles et décousus qui finissaient par déclencher la suspicion des populations autochtones23. Certains élus s’inquiétaient enfin des risques induits par ces récits angoissants aussi bien pour l’ordre public que pour le moral de l’arrière. Georges Le Bas estimait ainsi que les descriptions terribles des combats de Péronne et Bapaume et des cruautés perpétrées par les Allemands expliquaient en grande partie cet accès de panique qui affecta la Seine-Inférieure au début du mois de septembre 191424. Le risque de contagion de ces peurs collectives inspira à certains journaux, comme Le Réveil des Côtes-du-Nord, un appel à la raison :

    « S’il est naturel que blessés et réfugiés impressionnent notre sensibilité, leur spectacle ne doit cependant pas nous déprimer… c’est la guerre. Il faut y puiser la volonté de vaincre avec celle de remédier dans toute la mesure du possible à ces misères inévitables25. »

    18Ainsi, en décembre 1914, le réfugié n’était-il déjà plus considéré comme un instrument efficace de propagande germanophobe. Installé dans sa commune de résidence, l’onde de choc de son arrivée était passée et l’heure était désormais à son intégration, laquelle commençait à poser question et à susciter quelques réserves. Le rejet des réfugiés restait, certes, un phénomène marginal et inadmissible au regard des impératifs de solidarité martelés par les autorités. « Pour être reçu partout à bras ouverts, écrivait cet éditorialiste, il est assez d’un titre : le malheur26. » Pourtant, quelques accrocs précoces émanant d’élus locaux décomplexés commencèrent à fissurer ce bel édifice d’unité nationale solidaire, à l’instar de ce maire de Loire-Inférieure :

    « Sous-préfet prétend imposer 5 réfugiés par famille dans ma commune je refuse prendre réquisitions illégales réfugiés par militaires personne n’en demande. […] Peut pas nourrir indéfiniment 150 personnes qui trouveront pas travail27. »

    19Ces rares édiles réfractaires s’attirèrent immédiatement les foudres du préfet qui usa de la coercition pour les faire rentrer dans le rang tout en s’efforçant de les culpabiliser en soulignant leur isolement. Plus inquiétante constituait la résistance affichée d’emblée par des élus d’envergure nationale ou par des représentants de l’État. Ce fut le cas à Dinan où, un mois à peine après leur arrivée, le sous-préfet local exprima la lassitude des autochtones face aux exigences et à la paresse des réfugiés :

    « Certains habitants ont même été trop bons et ont nourri, et nourrissent encore à rien faire, des gens robustes qui flânent toute la journée et ne cherchent pas à travailler28. »

    20Ce pamphlet fut immédiatement cautionné par le député Baudet, figure de la vie politique bretonne, qui n’hésita pas à qualifier un grand tiers des arrivants de « race d’évacués feignants et exigeants » ayant suscité le dégoût général et dont personne ne voulait plus29.

    21Plus insidieuse constituait la tendance, dominante cette fois, à conditionner l’accueil des réfugiés en l’assortissant de critères d’acceptation pas toujours désintéressés. À Cherbourg, l’enquête municipale renseigne avec précision sur cette forme de solidarité marchandée. Loin de l’accueil empressé, spontané et gratuit que les discours et éditoriaux appelaient de leurs vœux, seuls 276 foyers renvoyèrent le formulaire en mairie. Sur ce total, plus de 80 % de ces fiches conditionnaient l’accueil à l’âge, au sexe, aux compétences professionnelles ou à la moralité de ces populations déracinées, à la perception d’une aide au logement ou à l’obtention d’une exemption de taxes. Cette dérive précoce vers une solidarité conditionnée et/ou subventionnée se renforça en 1915, l’enlisement du conflit étant perçu par les propriétaires accueillants comme une rupture du contrat moral les liant à l’État. Chaque foyer accueillant avait en effet consenti des sacrifices matériels en fondant sa solidarité sur des promesses de guerre courte et victorieuse. L’année 1915 constitua bien une charnière dans les représentations et les attitudes en installant l’arrière dans une guerre dont la durée devint de plus en plus incertaine. Les considérations matérielles et individualistes reprirent peu à peu de la vigueur, et tout spécialement dans les stations balnéaires où l’approche de la nouvelle saison estivale laissait entrevoir quelques perspectives de redémarrage. Le rapport du contrôleur général Rigaud sur la région de Saint-Malo est sur ce point lumineux. Les réfugiés ayant été accueillis à une période où presque tous les logements avaient été désertés par leurs clients habituels, toutes les locations avaient été consenties sans durée limitée et à des prix généralement modérés voire gratuitement, « toutes parties ayant pensé à ce moment, que la durée de ces conventions prendrait fin avant la saison de 1915 ». Le rapporteur, tout en confessant que certains d’entre eux cherchaient à tirer parti de la guerre pour réaliser des profits illicites, se montrait plutôt compréhensif à l’égard de ces propriétaires soucieux de recouvrer la libre disposition et un gain légitime de leurs logements, cédés en août 1914 gratuitement ou à des prix très inférieurs à leur valeur locative30.

    22Cette désillusion de 1915 et le retour en force des intérêts particuliers s’accompagnèrent donc d’une forme de redistribution spatiale des réfugiés, les familles les plus aisées investissant les stations balnéaires ou les quartiers urbains les plus cossus, les autres se tassant dans des garnis déjà archicombles des quartiers populaires des grandes villes ou dans les campagnes les plus enclavées de l’intérieur.

    23Pour enrayer cette tendance, l’autorité préfectorale devait disposer sur le terrain d’un réseau étoffé de relais aptes à diffuser et à nourrir cette solidarité nationale dont il était le garant dans son département. La presse locale, plutôt unanime sur la question des réfugiés, pouvait prétendre jouer ce rôle. Durant les premières semaines, de nombreux organes locaux s’efforcèrent effectivement de soutenir de manière plutôt consensuelle la campagne de solidarité en faveur des réfugiés en publiant de nombreuses piqûres de rappels. En novembre 1914, L’Éclaireur du Finistère, dans un long plaidoyer intitulé « les réfugiés ont froid », exhorta ainsi ses lecteurs à ne pas faiblir dans leur générosité et, insista évidemment sur le sort des enfants :

    « Les petits frissonnent car les malheureux ont dû abandonner leurs foyers, poursuivis par les barbares, et ils sont arrivés revêtus de simples vêtements qu’ils portaient au moment de leur fuite précipitée31. »

    24Signe tangible des failles de la solidarité, il dut renouveler deux fois son appel en décembre, avant de déserter ce terrain, comme la grande majorité des journaux en 1915. De fait, ceux-ci ne furent jamais en capacité d’influer sur les comportements. D’une part, car leur nombre avait subi très directement l’impact de la mobilisation. Dans le Morbihan, seuls cinq titres avaient survécu à l’entrée en guerre sur la vingtaine existant au 1er août 1914. D’autre part, ils étaient finalement peu lus, en particulier dans les campagnes où les tensions entre autochtones et réfugiés apparurent le plus précocement. « Le Breton n’achète pas les journaux, surtout à la campagne, et ne se tient guère au courant des nouvelles de la guerre32 », notait ainsi le sous-préfet de Pontivy, dans le Morbihan, tandis qu’un brigadier insistait sur l’ignorance des femmes : « elles lisent peu les journaux aussi, à nos passages, des nouvelles nous sont demandées33 ». Cet obstacle concernait spécialement les campagnes bretonnantes où les populations n’avaient accédé à la langue française qu’au cours d’une ou deux courtes parenthèses, à l’école puis, pour les hommes, durant leur service militaire, avant de l’oublier rapidement. De surcroît, le réfugié ne constitua pas vraiment un sujet iconographique de choix, ni pour la presse, ni pour les éditeurs de cartes postales.

    25L’école représentait un deuxième levier. L’enfant était plus qu’un simple acteur contribuant, à sa façon, à l’effort de guerre. Il pouvait à l’occasion relayer un certain nombre de messages auprès de sa famille. Une véritable pédagogie de guerre fut peu à peu élaborée afin d’impliquer la jeunesse dans cette guerre pour le droit. Si l’on trouve assez peu de sujets de rédaction portant sur les réfugiés34, le discours compassionnel passait davantage par le dessin. Violences vécues, imaginées voire fantasmées se conjuguaient dans ces productions iconographiques où les enfants dessinaient à la fois ce qu’ils avaient vu et ce que leur inspiraient les récits glanés çà et là au contact des réfugiés accueillis dans leur village, leur quartier ou leur école. L’instrumentalisation de l’enfant put ainsi jouer un rôle durant les premières semaines dans cette campagne de sensibilisation de l’arrière aux malheurs des réfugiés. Il pouvait répercuter les récits entendus, relayer le devoir de solidarité et même y contribuer personnellement lors des quêtes organisées durant les journées patriotiques. Pourtant, ce relais devint vite inopérant. En cause, d’une part, la baisse de la fréquentation scolaire, constante dès 1915. Ce fut le cas dans les grandes villes, comme à Nantes où dès le mois de juin, des enfants furent embauchés dans les fabriques locales. Ce le fut encore bien davantage dans les campagnes. En Centre Bretagne, les enfants étaient dès l’âge de 11 ans très recherchés pour les travaux agricoles et justement rémunérés. De ce fait, les garçons étaient presque tous occupés ce qui impacta vivement l’assiduité scolaire. Rattrapés par les difficultés matérielles et plongés trop tôt dans un monde d’adultes, les jeunes délaissèrent peu à peu le travail scolaire, fumant, buvant et s’occupant davantage de leurs intérêts personnels35. Souvent isolés dans leurs initiatives, certains directeurs d’école constatèrent amèrement qu’à l’instar de leurs parents, les enfants, trop faiblement instruits, se montraient facilement influençables et que leur dévouement à la cause collective avait vite pâti des effets induits du conflit. « Nous n’avons jamais travaillé dans de si mauvaises conditions, déplorait ainsi cette directrice d’école nantaise, et jamais eu des enfants si peu appliqués. Tous les maîtres, sans exception, se plaignent de leurs élèves, les trouvent inattentifs et incapables d’un effort suivi36. »

    26Au final, les seuls vrais relais de la ligne solidaire restaient les comités. Dans les villes, dès les premiers convois, autorités locales et bonnes volontés issues de la société civile fédérèrent leurs efforts et formèrent des embryons de comités constitués d’une kyrielle de notabilités réunissant les conditions d’éducation, d’aisance financière et de temps libre nécessaires à la pratique de la solidarité organisée. Parfois d’initiative privée, comme le petit comité créé par Louise Weiss37 à Saint-Quay-Portrieux, ces organismes partageaient généralement, outre cette composition sociale élitiste, une forte féminisation, une tendance de plus en plus marquée au verrouillage institutionnel et une volonté affichée de mettre sous le boisseau les dissensions du passé en se ralliant à l’« union sacrée ». Lieux de rencontre incontournables du gotha socio-culturel local, ils constituaient donc des réseaux d’influences étoffés susceptibles de soutenir, par le biais de leurs relations sociales quotidiennes, la flamme vacillante de la solidarité en faveur des réfugiés. Très investis dans le secours matériel quotidien, ils ne parvinrent pourtant pas à enrayer ce déclin précoce de l’élan patriotique. Socialement et culturellement, ils étaient trop peu représentatifs des populations accueillantes des quartiers populaires où se concentraient les problèmes. Leur dévouement ne put souvent qu’apaiser les tensions liées à l’exode rural des réfugiés et à l’afflux dans les villes d’une population flottante difficile à gérer. De plus, les temps forts médiatiques étaient peu nombreux. Seule une des quatre journées organisées à Nantes en 1915 concernait les réfugiés, comme à Vannes où les bénéfices de la « Journée des éprouvés de la guerre » étaient partagés entre seize œuvres charitables différentes. Le préfet du Morbihan s’alarma d’ailleurs dès janvier 1915 de l’essoufflement de la générosité collective. Dans les campagnes, les instituteurs déplorèrent également la baisse inexorable de l’enthousiasme des quêteurs et l’accueil froid reçu au contact d’une population peu empressée à répondre aux sollicitations et toujours plus avide de recevoir que de partager. Restaient les fêtes charitables dont l’objectif était d’attirer un public nombreux et de susciter des dons spontanés. Pour ce faire, leurs programmes prenaient, à l’instar des cérémonies d’accueil, une coloration souvent volontairement dramatisée. Près de Saint-Malo, une soirée au profit des blessés, organisée le 5 décembre 1914, débuta ainsi par l’intervention d’une « mignonne fillette réfugiée du Nord, qui (émut) l’assistance au récit de ses malheurs38 ». On trouve cependant peu de traces de ces fêtes de charité. Si elles contribuaient à souder les bonnes volontés et à apporter un témoignage public de la solidarité nationale, chacun savait qu’il s’agissait là, pour reprendre l’expression du maire de Vitré, « d’une goutte d’eau dans l’océan pour la réparation de pertes et de dommages qui (échappaient) à toute appréciation39 ».

    27Face à cette organisation et à cette structuration des organismes de secours urbains, leurs pendants ruraux se dissimulent au regard du chercheur. Dans certains départements, ce ne fut que sous l’impulsion du préfet que des comités communaux virent le jour, souvent tardivement, afin de servir de relais local aux actions de secours institutionnelles. Placés généralement sous l’autorité du maire et chargés de soulager le travail des services municipaux, ces regroupements de bonnes volontés restèrent souvent informels et leurs créations comme leurs actions très aléatoires et très contrastées. Le seul relais fiable de la politique de solidarité en milieu rural s’incarnait donc dans le maire. Pour autant, face aux tâches écrasantes imposées « du soir au lendemain » par le pouvoir central à un échelon municipal souvent durement affaibli par la mobilisation, l’édile municipal ou son faisant fonction perçut très vite les réfugiés comme le « dossier de trop ». Harassés par le poids des urgences, soumis aux pressions conjointes et souvent contradictoires de l’autorité préfectorale, de ses administrés et de ses réfugiés, ces élus de terrain vinrent progressivement gonfler les rangs d’une dissidence de plus en plus assumée jusqu’à constituer un véritable front du refus. Cette tendance affecta particulièrement les zones rurales les plus isolées, éloignés des grandes villes et des services administratifs qui auraient pu les soutenir dans leurs actions. Faute de ce soutien, ils succombèrent souvent aux pressions locales d’un monde rural ébranlé par la mobilisation et peu accoutumé à cette découverte de l’altérité. La fronde des élus locaux, miroir des représentations de leurs administrés, fait écho à l’interprétation très juste d’Yves Lequin :

    « Une vie difficile oblige à la défense. Tout étranger au groupe qui constitue le cadre social habituel […] appartient à un monde inconnu, mystérieux. Il suscite crainte, mépris, souvent haine. Il est source de péril […] Il s’agit moins alors de le mettre à l’écart par des mesures brutales que de se retirer dans un monde clos dont on colmatera soigneusement les accès40. »

    28Il reste sans doute beaucoup à faire pour comprendre comment une ligne politique officielle, dans un contexte exceptionnel et angoissant nourrissant une certaine tentation du repli sur soi, pouvait tracer son sillon dans des régions rurales enclavées, où les discours institutionnels, élitistes et urbains disposaient somme toute de peu de relais.

    29À partir de 1915, le premier grand exode achevé, la victimisation des réfugiés fit place à leur lente et inexorable stigmatisation, l’année 1915 jouant, comme dans bien d’autres domaines, le rôle de charnière. Les réfractaires à la ligne officielle d’union nationale et de solidarité devinrent à la fois plus nombreux et plus audibles. En novembre 1917, les enquêtes préfectorales en vue d’organiser l’accueil d’un futur afflux de réfugiés révélèrent une véritable fronde du terrain, annonçant l’échec et l’abandon en 1918 de la politique d’intégration des réfugiés chez l’habitant et la constitution de cantonnements collectifs de plus en plus nombreux. Pourtant, le souvenir de l’élan national des premiers jours de cet exode tragique et inattendu resta vivace. Certes, la reconstruction de ce mythe d’une nation unie derrière ses victimes ne constitue pas vraiment une donnée historiographique majeure. La vraie tendance de 1920 aux années 2000 fut bien davantage celle d’une mise aux oubliettes des réfugiés de la Grande Guerre, à quelques lignes près exaltant toujours, sans nuance ni mention aux comportements ou aux discours discordants, la solidarité des Bretons. La source unique de ces affirmations hâtives se situe dans l’ouvrage d’Émile Gabory, Les réfugiés chez nous41. Conservateur nationaliste et catholique, il avait été l’une des chevilles ouvrières du comité de secours nantais. Paré d’une implication personnelle sans faille, il se posa clairement après-guerre en témoin privilégié, dépositaire d’une mémoire magnifiée de l’accueil fraternel des réfugiés en Loire-Inférieure. S’il reconnut parfois, du bout de la plume, quelques accrocs, il ne le fit jamais que pour mieux les minorer, comme il l’écrivit d’ailleurs dans son rapport d’activité sur le comité de secours :

    « Les heurts étaient fatals. Il s’en produisit ; mais ils furent limités au minimum ; le temps, grand redresseur de torts, les fit rapidement cesser. Ce serait manquer à la vérité que d’en exagérer le nombre et la partie42. […] S’il y eut de mauvais habitants, il y eut de mauvais réfugiés43. »

    30Chantre affiché d’une intégration réussie, il s’efforça de façonner la mémoire de ce pan d’histoire en intervenant directement sur le contenu même du discours à transmettre aux générations futures. Il usa pour ce faire de procédés méthodologiques très discutables. Sa source principale était les enquêtes communales adressées après-guerre à tous les maires du département44. Ces rapports rédigés a posteriori prirent souvent la forme de chroniques succinctes et plutôt lisses, gommant toute aspérité susceptible de ternir l’image de leur commune. Cela n’empêcha pas Émile Gabory de se livrer à une véritable relecture, biffant ou annotant de « non ! » définitifs tout passage en contradiction avec sa version des faits. D’autre part, il usa et abusa constamment d’anecdotes créant l’illusion d’une tendance majoritaire et dont l’addition lui tenait lieu de preuves objectives. Tout contre-exemple était ainsi balayé :

    « On glanerait d’autres historiettes du même genre ; elles ne prouveraient rien ; ou plutôt, par la noirceur de leurs contrastes, elles feraient briller davantage l’éclat des vrais, des innombrables dévouements dont le séjour des réfugiés au milieu de nous a été l’occasion45. »

    31Cette stratégie explique sa rétivité à établir des statistiques précises. À l’appui de sa théorie sur la fusion des communautés, il ne put en citer que deux dans le petit village de Corsept, ajoutant qu’à Nantes, « on les comptait plus46 ». Pour étayer son affirmation sur l’attachement des réfugiés à leur département d’accueil, il ne put mobiliser que trois extraits de lettres. Et que dire du chiffrage des réfugiés de Loire-Inférieure, pour le moins changeant et fantaisiste, évoquant ici « toute une population de quinze, vingt mille, trente mille âmes », effectif gonflé ailleurs à 50 000 avant d’imposer ce chiffre de 60 000 réfugiés qui, tel les 240 000 morts bretons, constitue aujourd’hui une de ces énigmes statistiques bretonnes. Bien que contredite par toute analyse un peu sérieuse, cette estimation perdure encore dans quelques synthèses historiques. Il n’est pas interdit de penser qu’Émile Gabory ait pu sciemment opter pour l’hypothèse haute, la plus apte à rehausser les mérites de son département, à hauteur des sacrifices consentis. Loin donc de la réalité d’une intégration des réfugiés plombée d’avance par l’inanité des réflexions prospectives des autorités françaises d’avant-guerre, l’œuvre de Gabory démontre bien cette tendance à reconstruire l’histoire en imposant une image héroïsée d’une nation unie derrière ses victimes et soudée sous la bannière du droit et de la liberté. Si l’action de Gabory n’était sans doute pas dénuée d’arrière-pensées politiques, il contribua bien, en gommant ou en minorant toutes les traces de dissidences, à réécrire et à mythifier ce pan de l’histoire nationale que constitue l’exode des réfugiés de 1914. Avec succès du reste puisque à la fin du xxe siècle encore, et en l’absence de toute recherche d’envergure sur la question, une synthèse historique sur l’histoire de la Bretagne insistait encore sur « les bonnes sinon excellentes relations » entre réfugiés et autochtones47.

    Notes de bas de page

    1 Hugo Victor, L’année terrible, Paris, Michel Lévy, Librairie nouvelle, 1872, p. 48.

    2 Capitaine Rimbault, Journal de campagne d’un officier de ligne, Paris, Berger-Levrault, 1916, p. 74.

    3 Bertier de Sauvigny Albert de, Pages d’histoire locale, 1914-1919. Notes journalières et souvenirs, Compiègne, Association Soissonnais 14-18, 1934, rééd. 1994, p. 31.

    4 Rimbaud Isabelle, Dans les remous de la bataille, Paris, Chapelot, 1917, p. 34.

    5 Desagneaux Henri, Journal de guerre 14-18, Paris, Denoël, 1971, p. 28.

    6 Bloch Marc, Écrits de guerre (1914-1918), Paris, Armand Colin, 1997, p. 121.

    7 Rimbaud Isabelle, op. cit., p. 58.

    8 Galtier-Boissière Jean, Mémoires d’un Parisien, Paris, La Table ronde, 1960, p. 153.

    9 L’Électeur des Côtes-du-Nord, 23 octobre 1915.

    10 Becker Jean-Jacques, Les Français dans la Grande Guerre, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 97.

    11 Gabory Émile, Les enfants du pays nantais et le XIe corps d’armée, Nantes/Paris, Archives départementales/Librairie académique Perrin et Cie, « Livre d’or des cantons de Nantes », 1923, p. 987.

    12 Archives du SHAT, 5 N 84, télégramme du préfet d’Ille-et-Vilaine au ministre de l’Intérieur, septembre 1914.

    13 Lucien-Graux Dr, Les fausses nouvelles de la Grande Guerre, t. 1, Paris, Édition française illustrée, 1918, p. 274.

    14 Le Journal de Lannion, 12 septembre 1914.

    15 « La première grande bataille décisive aura lieu entre les deux fêtes de Notre-Dame (l’Assomption, 15 août, et la Nativité de la Vierge, 8 septembre). Les Allemands seront écrasés, l’Empereur périra avec ses deux fils. La France recouvrera l’Alsace et la Lorraine et des années de paix joyeuse régneront sur le monde » (Le Journal de Fougères, 5 septembre 1914).

    16 Le Réveil fougerais, 19 septembre et 8 octobre 1914.

    17 L’Éclaireur du Finistère, 25 septembre 1914.

    18 L’Union libérale, 13 septembre 1914.

    19 Hugo Victor, op. cit., p. 142.

    20 L’Union Libérale, 6 septembre 1914.

    21 L’Ouest-Éclair, 27 août 1914.

    22 Dauzat Albert, Légendes, prophéties et superstitions de la guerre, Paris, La Renaissance du livre, 1919, p. 36.

    23 Rimbaud Isabelle, op. cit., p. 105.

    24 Le Bas Georges, Dieppe pendant la guerre, Dieppe, Imprimerie centrale, 1922, p. 57.

    25 Le Réveil des Côtes-du-Nord, 3 septembre 1914.

    26 L’Union libérale, 13 septembre 1914.

    27 Archives départementales Loire-Atlantique, 2 Z 608.

    28 Archives départementales Côtes-d’Armor, 10 R 169, correspondances des préfets et sous-préfets, lettre du sous-préfet de Dinan, 6 octobre 1914.

    29 Ibid.

    30 Archives départementales Ille-et-Vilaine, R SUP 33/1, assistance médicale gratuite pour les réfugiés, rapport du contrôleur Rigaud, 21 juin 1915.

    31 L’Éclaireur du Finistère, 21 novembre 1914.

    32 Cité dans Les Morbihannais dans la Grande Guerre, Archives départementales du Morbihan, 2014, p. 129.

    33 Ibid.

    34 On peut le constater à la fois dans les collections du Centre d’étude et de recherche en histoire de l’Éducation de Saint-Brieuc et dans les annuaires ou bulletins de l’enseignement primaire édités dans chaque département par les inspections académiques et inventoriant notamment les sujets d’examen.

    35 Archives départementales des Côtes-d’Armor, 1 T 402, notices communales 1914-1918, notice d’Hénansal.

    36 Archives communales de Nantes, 1 R 20, écoles, rapports de fonctionnement, école de filles de la rue Ampère, années 1918-1919.

    37 Cette future journaliste et femme de lettre engagée, grande figure du féminisme, n’a que 21 ans à l’entrée en guerre. Tout juste agrégée de lettres, cette Parisienne issue d’une famille de notables protestants alsaciens se réfugia dès août 1914 dans une propriété familiale de la station balnéaire de Saint-Quay-Portrieux et s’y impliqua d’emblée dans l’assistance aux blessés et aux réfugiés. Sur son action, voir Richard Ronan, « Au miroir de Louise Weiss. Les premiers mouvements d’assistance aux réfugiés et leurs mutations de 1914 à 1918 », dans Harismendy Patrick et Capdevila Luc (dir.), L’engagement et l’émancipation. Ouvrage offert à Jacqueline Sainclivier, Rennes, PUR, 2015, p. 175-187.

    38 Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 1768, dossier d’un instituteur, Théodore Chalmel.

    39 Garreau Georges, La vie d’une commune pendant la guerre. Vitré 1914-1918, Rennes, Imprimerie Ouest-Journal, 1932, p. 110.

    40 Lequin Yves (dir.), La mosaïque France. Histoire des étrangers et de l’immigration, Paris, Larousse, 1988, p. 16.

    41 Gabory Émile, Les réfugiés chez nous, Nancy/Paris/Strasbourg, Berger-Levrault, 1921.

    42 Archives départementales de Loire-Atlantique, 2 R 713, rapport sur le fonctionnement du comité de secours.

    43 Gabory Émile, Les réfugiés chez nous, op. cit., p. 128.

    44 Gabory Émile, Les enfants du pays nantais, op. cit., p. 986.

    45 Ibid., p. 96.

    46 Ibid.

    47 Cassard Jean-Christophe, « La Bretagne dans la guerre de 1914-1918 », dans Histoire de la Bretagne et des pays celtiques, Morlaix, Éditions Skol Vreizh, 1983, p. 16. Ce constat est repris par Bougeard Christian, La Bretagne d’une guerre à l’autre (1914-1945), Paris, Éditions J.-P. Gisserot, 1999.

    Auteur

    • Ronan Richard
      Docteur en histoire et chercheur associé à l’équipe d’accueil Tempora de l’université Rennes 2. Ses recherches portent sur les populations déplacées et plus globalement sur l’histoire économique, politique, sociale et culturelle de la France durant la Première Guerre mondiale. Outre une vingtaine de contributions dans des revues et ouvrages collectifs, il prépare actuellement la publication de sa thèse, La nation, la guerre et l’exilé, synthétisant ses travaux sur les réfugiés, prisonniers de guerre et internés civils dans le Grand Ouest français (1914-1920).
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    1 Hugo Victor, L’année terrible, Paris, Michel Lévy, Librairie nouvelle, 1872, p. 48.

    2 Capitaine Rimbault, Journal de campagne d’un officier de ligne, Paris, Berger-Levrault, 1916, p. 74.

    3 Bertier de Sauvigny Albert de, Pages d’histoire locale, 1914-1919. Notes journalières et souvenirs, Compiègne, Association Soissonnais 14-18, 1934, rééd. 1994, p. 31.

    4 Rimbaud Isabelle, Dans les remous de la bataille, Paris, Chapelot, 1917, p. 34.

    5 Desagneaux Henri, Journal de guerre 14-18, Paris, Denoël, 1971, p. 28.

    6 Bloch Marc, Écrits de guerre (1914-1918), Paris, Armand Colin, 1997, p. 121.

    7 Rimbaud Isabelle, op. cit., p. 58.

    8 Galtier-Boissière Jean, Mémoires d’un Parisien, Paris, La Table ronde, 1960, p. 153.

    9 L’Électeur des Côtes-du-Nord, 23 octobre 1915.

    10 Becker Jean-Jacques, Les Français dans la Grande Guerre, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 97.

    11 Gabory Émile, Les enfants du pays nantais et le XIe corps d’armée, Nantes/Paris, Archives départementales/Librairie académique Perrin et Cie, « Livre d’or des cantons de Nantes », 1923, p. 987.

    12 Archives du SHAT, 5 N 84, télégramme du préfet d’Ille-et-Vilaine au ministre de l’Intérieur, septembre 1914.

    13 Lucien-Graux Dr, Les fausses nouvelles de la Grande Guerre, t. 1, Paris, Édition française illustrée, 1918, p. 274.

    14 Le Journal de Lannion, 12 septembre 1914.

    15 « La première grande bataille décisive aura lieu entre les deux fêtes de Notre-Dame (l’Assomption, 15 août, et la Nativité de la Vierge, 8 septembre). Les Allemands seront écrasés, l’Empereur périra avec ses deux fils. La France recouvrera l’Alsace et la Lorraine et des années de paix joyeuse régneront sur le monde » (Le Journal de Fougères, 5 septembre 1914).

    16 Le Réveil fougerais, 19 septembre et 8 octobre 1914.

    17 L’Éclaireur du Finistère, 25 septembre 1914.

    18 L’Union libérale, 13 septembre 1914.

    19 Hugo Victor, op. cit., p. 142.

    20 L’Union Libérale, 6 septembre 1914.

    21 L’Ouest-Éclair, 27 août 1914.

    22 Dauzat Albert, Légendes, prophéties et superstitions de la guerre, Paris, La Renaissance du livre, 1919, p. 36.

    23 Rimbaud Isabelle, op. cit., p. 105.

    24 Le Bas Georges, Dieppe pendant la guerre, Dieppe, Imprimerie centrale, 1922, p. 57.

    25 Le Réveil des Côtes-du-Nord, 3 septembre 1914.

    26 L’Union libérale, 13 septembre 1914.

    27 Archives départementales Loire-Atlantique, 2 Z 608.

    28 Archives départementales Côtes-d’Armor, 10 R 169, correspondances des préfets et sous-préfets, lettre du sous-préfet de Dinan, 6 octobre 1914.

    29 Ibid.

    30 Archives départementales Ille-et-Vilaine, R SUP 33/1, assistance médicale gratuite pour les réfugiés, rapport du contrôleur Rigaud, 21 juin 1915.

    31 L’Éclaireur du Finistère, 21 novembre 1914.

    32 Cité dans Les Morbihannais dans la Grande Guerre, Archives départementales du Morbihan, 2014, p. 129.

    33 Ibid.

    34 On peut le constater à la fois dans les collections du Centre d’étude et de recherche en histoire de l’Éducation de Saint-Brieuc et dans les annuaires ou bulletins de l’enseignement primaire édités dans chaque département par les inspections académiques et inventoriant notamment les sujets d’examen.

    35 Archives départementales des Côtes-d’Armor, 1 T 402, notices communales 1914-1918, notice d’Hénansal.

    36 Archives communales de Nantes, 1 R 20, écoles, rapports de fonctionnement, école de filles de la rue Ampère, années 1918-1919.

    37 Cette future journaliste et femme de lettre engagée, grande figure du féminisme, n’a que 21 ans à l’entrée en guerre. Tout juste agrégée de lettres, cette Parisienne issue d’une famille de notables protestants alsaciens se réfugia dès août 1914 dans une propriété familiale de la station balnéaire de Saint-Quay-Portrieux et s’y impliqua d’emblée dans l’assistance aux blessés et aux réfugiés. Sur son action, voir Richard Ronan, « Au miroir de Louise Weiss. Les premiers mouvements d’assistance aux réfugiés et leurs mutations de 1914 à 1918 », dans Harismendy Patrick et Capdevila Luc (dir.), L’engagement et l’émancipation. Ouvrage offert à Jacqueline Sainclivier, Rennes, PUR, 2015, p. 175-187.

    38 Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 1 F 1768, dossier d’un instituteur, Théodore Chalmel.

    39 Garreau Georges, La vie d’une commune pendant la guerre. Vitré 1914-1918, Rennes, Imprimerie Ouest-Journal, 1932, p. 110.

    40 Lequin Yves (dir.), La mosaïque France. Histoire des étrangers et de l’immigration, Paris, Larousse, 1988, p. 16.

    41 Gabory Émile, Les réfugiés chez nous, Nancy/Paris/Strasbourg, Berger-Levrault, 1921.

    42 Archives départementales de Loire-Atlantique, 2 R 713, rapport sur le fonctionnement du comité de secours.

    43 Gabory Émile, Les réfugiés chez nous, op. cit., p. 128.

    44 Gabory Émile, Les enfants du pays nantais, op. cit., p. 986.

    45 Ibid., p. 96.

    46 Ibid.

    47 Cassard Jean-Christophe, « La Bretagne dans la guerre de 1914-1918 », dans Histoire de la Bretagne et des pays celtiques, Morlaix, Éditions Skol Vreizh, 1983, p. 16. Ce constat est repris par Bougeard Christian, La Bretagne d’une guerre à l’autre (1914-1945), Paris, Éditions J.-P. Gisserot, 1999.

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