Conclusion
p. 319-322
Texte intégral
1L’évolution des relations internationales aux époques moderne et contemporaine voit croître et se diversifier le recours, par les diplomates, à des compétences externes à leur domaine. La nécessité d’une externalisation est liée à la diversification et à la complexification des affaires relatives à la diplomatie, dans le double contexte des mondialisations successives et de l’évolution technique des instruments et des ressources dont disposent les États dans la conduite de la guerre et de la paix : émergence d’un droit international, révolutions militaires et maritimes, industrialisation, financiarisation des économies notamment. Parmi les dix-huit contributions rassemblées ici, plusieurs notent cependant que le recours croissant à l’expertise externe n’est pas exclusif du renforcement de formes d’expertise interne aux appareils diplomatiques eux-mêmes qui, comme les autres administrations, augmentent leur périmètre et se spécialisent.
2Il s’agit d’une tendance de fond plutôt que d’un mouvement linéaire, dans la mesure où les besoins des services diplomatiques varient en fonction des ambitions, des circonstances et des ressources qui sont celles de chacun des États concernés. Le besoin d’expertise est également fonction des phases de tension ou d’apaisement dans les relations internationales. Ainsi, à côté des consultations ordinaires, à l’échelle du service central ou des postes diplomatique régionaux, les grands congrès de la paix constituent, par excellence, des moments de mobilisation d’expertises extérieures.
3Cependant, malgré la croissance du recours aux experts, force est de constater que ces derniers, s’ils sont de plus en plus impliqués dans la mécanique des relations internationales, demeurent avant tout dans une position bien humble par rapport aux services diplomatiques qui les emploient. Les études contenues dans ce volume, en particulier celles qui privilégient une approche biographique, montrent tous les bénéfices que peuvent retirer les experts de leur expertise en diplomatie. Reste que ceux-ci concernent le plus souvent leur propre devenir personnel, en termes de carrière notamment, et plus rarement le gain collectif d’une profession, d’une discipline, d’un statut ou d’un type d’expertise.
4 L’un des principaux enseignements du présent volume réside dans le poids du politique, la force du souverain et la primauté des intérêts de l’État qui, en toutes circonstances, s’imposent à l’expertise aussi fondée soit elle. En effet, la décision reste en dernier ressort le fait des appareils diplomatiques qui commanditent l’expertise, et cela à l’échelle d’études de cas variées dans le temps, l’espace et les types de binômes experts/commanditaires. Est-ce un effet de source ? Peut-être en partie, car les correspondances diplomatiques, qu’elles soient françaises, britanniques, américaines, italiennes, danoises ou autre, composent bien souvent la matière première des contributions rassemblées ici, avec les actes et protocoles des conférences dont on a dit qu’ils constituent, pour les diplomates, le lieu privilégié de la mobilisation du savoir et des compétences des experts. Cependant, la littérature grise, cette documentation interne à la sphère diplomatique, renseigne les échanges « derrière le rideau » qui entourent les négociations, de même que certains écrits du for privé des experts eux-mêmes : correspondances et journaux intimes. Tous ces matériaux documentent le travail et le point de vue, souvent insatisfait, des experts mobilisés par la diplomatie.
5À l’époque contemporaine, les experts ont toutefois la ressource d’en appeler à l’opinion publique qui, précisément, apparaît et se développe, depuis l’Öffentlichkeit composée de cercles restreints de lettrés intéressés aux affaires publiques, jusqu’à l’apparition d’une opinion de masse1. Les traités et autres écrits relevant de la littérature savante ou polémique, la presse ensuite, relaient tout ou partie des controverses techniques qui s’insèrent dans les négociations diplomatiques, ce qui pose, bien sûr, la question du secret en diplomatie. À partir de la deuxième moitié du xixe siècle, les ministères des Affaires étrangères eux-mêmes ne rechignent pas à publier les « livres de couleur » (Blue books, Livres jaunes, Libri verdi, etc.) qui recueillent des pièces choisies. Destinés à un public spécialisé, ces volumes présentent des rapports rendant compte d’expertises commanditées le plus souvent par l’appareil diplomatique. La publicité relative de l’expertise permet en tout cas une mise en récit de la prise de décision diplomatique, en vue de la légitimer. En ce sens, elle est une ressource particulièrement précieuse pour les États les plus désavantagés en termes de hard power, voire pour les acteurs non-étatiques intéressés par les négociations : lors de la conférence de Berlin en 1878, divers groupes de patriotes balkaniques diffusent ainsi auprès des chancelleries et des opinions publiques des argumentaires à dimension historique, géographique ou ethnographique.
6Si l’expertise des savants, techniciens et autres spécialistes constitue un atout argumentatif pour le diplomate, elle est aussi une ressource en termes de carrière : l’expert extérieur à la sphère diplomatique est souvent explicitement sollicité pour que sa qualité légitime l’argumentation mobilisée, mais il arrive aussi que des membres de la sphère diplomatique, souvent de rang subalterne ou intermédiaire, captent sur le terrain informations, savoirs et compétences, se les approprient et la mettent à disposition de leurs supérieurs dans l’espoir d’une rétribution matérielle ou symbolique. L’expertise se trouve donc au cœur de l’une des fonctions principales de la diplomatie, qui est celle d’informer.
7Au-delà, l’expertise a, en diplomatie, deux raisons d’être. D’une part, celle d’optimiser la prise de décision par sa préparation technique ; d’autre part, celle de préparer les négociations et de fournir une argumentation qui soit la plus complète possible. En ce sens, l’expertise est une ressource au service du diplomate, un outil pluriel qu’il lui revient d’utiliser avec sagacité. Du côté des experts, le cahier des charges peut amener, surtout avec l’affirmation, dans la période considérée, d’un certain scientisme, à l’illusion du gouvernement du diplomate par le savoir rationnel et constitué, allant jusqu’à l’ambition d’une paix perpétuelle et d’une régénération universelle. Plusieurs contributions montrent que les conférences diplomatiques majeures sont aussi des événements mondains ou militants et des rassemblements savants. Malgré la réunion d’un aréopage d’experts, elles sont toutefois aussi des moments de grandes (dés) illusions, la raison savante devant le plus souvent céder face à une autre rationalité, celle de la parole politique.
8Le présent volume propose enfin quelques pistes sur la façon dont on peut, méthodologiquement, appréhender le processus par lequel l’expert délivre son analyse au diplomate, et l’usage qu’en fait ce dernier. L’étude de l’expertise doit se situer dans le processus de négociation et d’élaboration de la décision. Mais au-delà, elle doit être envisagée à l’échelle de la vie et de la carrière de l’expert, pour pouvoir appréhender les mécanismes de sa mobilisation, l’éventuelle portée de ses recommandations et, finalement, son efficacité. Une telle démarche, bien entendu, gagnerait à être systématisée par une mise en série prosopographique ou par le jeu de la comparaison, tel qu’on a cherché ici à le favoriser. La dimension diachronique de l’étude concerne également la conservation de l’expertise, sa transmission, son réemploi et éventuellement son dévoiement. L’organisation de plus en plus rigoureuse des archives diplomatiques, par la mise en place de classements normés et d’instruments de navigation dans les strates de papiers accumulées – ainsi des inventaires et registres – permet en effet de mobiliser des héritages, de constituer des traditions, des capitaux de savoirs et de savoir-faire. Ceux-ci peuvent toutefois se périmer ou éclipser des formes d’expertise pourtant plus près de la réalité du terrain mais moins bien insérées dans la machine diplomatique. Le travail de l’historien sur ces questions, pourtant déjà bien engagé, s’annonce de longue haleine.
Notes de bas de page
1 Dans L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, (Strukturwandel der Öffentlichkeit. Untersuchungen zu einer Kategorie der bürgerlichen Gesellschaft, Francfort, Suhrkamp, 1962), Jürgen Habermas examine l’espace de discussion qui apparaît au xviiie siècle dans la sphère bourgeoise en France et au Royaume-Uni, tout en considérant cette espace élitaire comme compromis par sa massification ultérieure. Des travaux récents s’intéressent a contrario à la mobilisation des opinions publiques autour des affaires internationales dans le cadre de la naissance d’une politisation de masse au xixe siècle : voir par exemple Meltz Renaud, « Vers une diplomatie des peuples ? L’opinion publique et les crises franco-anglaises des années 1840 », Histoire, économie & société, 2014/2 (33e année), p. 58-78.
Auteurs
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Stanislas Jeannesson
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Nantes et membre du CRHIA. Ses recherches portent sur la politique étrangère de la France au premier xxe siècle et sur les fonctions, pratiques et acteurs des diplomaties contemporaines. Il a coordonné, avec Laurence Badel, un numéro de Monde(s). Histoire, espaces, relations consacré aux « Diplomaties » (n° 5, mai 2014) et, avec Michel Catala, un numéro de la Revue d’histoire diplomatique sur les entrées en guerre des diplomates et consuls en 1914 (2016/1). Il a également codirigé avec Michel Catala deux numéros de Relations internationales consacrés au système international face aux guerres civiles au xxe siècle (2018). Il est corédacteur en chef de Monde(s). Histoire, espaces, relations.
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Fabrice Jesné
Membre du CRHIA et maître de conférences à l’université de Nantes, en détachement à l’École française de Rome où il est directeur des études pour les époques moderne et contemporaine. Ses recherches actuelles portent sur les occupations italiennes dans les Balkans (1912-1922) et sur les services consulaires italiens. À ce titre il a dirigé un programme de recherches à l’École française de Rome [http://consoli.hypotheses.org/], visant à reconstituer les services consulaires des États préunitaires et de l’État unifié, mais aussi à caractériser la « quasidiaspora » italienne, ses rapports à l’État-nation en construction ainsi qu’aux différentes sociétés méditerranéennes dans lesquelles elle s’inscrit.
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Éric Schnakenbourg
Professeur d’histoire moderne à l’université de Nantes, directeur du centre de recherche en histoire internationale et atlantique (CRHIA). Il est spécialiste de l’histoire des relations internationales en Europe et dans l’espace atlantique aux xviie et xviiie siècles. Il a notamment publié Entre la guerre et la paix : Neutralité et relations internationales, xvii-xviiie siècles, Rennes, PUR, 2013 et dirigé Neutres et neutralité dans l’espace atlantique durant le long xviiie siècle (1700- 1820). Une approche globale / Neutrals and Neutrality in the Atlantic World during the long eighteenth century (1700-1820). A global approach, Becherel, Perseides, coll. « Monde Atlantique », 2015.
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