Unionisme et liturgies orientales à la fin du XIXe siècle
p. 141-150
Texte intégral
1Cet exposé porte à la fois sur la rencontre entre deux confessions chrétiennes, catholicisme et orthodoxie, et sur la rencontre entre diverses traditions liturgiques présentes au sein du catholicisme : la liturgie romaine fondée sur l’utilisation du latin d’une part, la liturgie byzantine d’autre part. Cette dernière, quasiment identique à la liturgie orthodoxe, se caractérise par l’utilisation du grec, en Grèce ou en Turquie, par l’utilisation de l’arabe, en Syrie ou en Palestine, du slavon, langue liturgique slave utilisée par les Ruthènes, les Serbes ou les Bulgares ; elle peut également utiliser les langues nationales, comme c’est le cas par exemple pour les Roumains ou les Géorgiens. Cette approche part des initiatives originales d’un prêtre du diocèse de Troyes, Emmanuel André (1826-1903), fondateur de la branche française des Bénédictins olivétains1. En effet, arrivé dans la paroisse de Mesnil-Saint-Loup, dans l’Aube, au lendemain de son ordination (22 décembre 1849), il y constitue une quinzaine d’années plus tard, en 1864, une communauté monastique bénédictine qui est rattachée à la congrégation olivétaine en 1886.
Souci missionnaire et perspective « unioniste »
2Par ses racines historiques, le monachisme introduisait déjà le père Emmanuel dans le monde de l’Orient chrétien. Mais au-delà de sa prédilection pour la tradition monastique, son souci d’ouverture aux Églises d’Orient est à rapprocher de son souci missionnaire.
3À l’époque où il était au séminaire, le père Emmanuel avait eu l’attention attirée sur les missions par l’intermédiaire d’un de ses amis maristes. Il s’est alors intéressé aux missions maristes de Tartarie et de Géorgie. Et lorsqu’il est nommé curé, il se livre, au niveau de sa paroisse à une véritable reconquête missionnaire. C’est dans cette perspective que s’inscrit le culte à Notre-Dame de la Sainte-Espérance dont il a l’intuition lors d’un pèlerinage qu’il fait à Rome en 1852, et qui est invoquée pour la conversion de la paroisse.
4Ce souci missionnaire se conjugue bientôt avec un souci de l’unité de la chrétienté autour du siège romain, qui s’oriente chez l’abbé André, en direction des orthodoxes dont il souhaite le retour dans le giron de l’Église. Il est sensible à l’important mouvement de « conversions » au catholicisme qui se développe chez les orthodoxes2 et qui vient grossir les rangs des Églises de rite oriental rattachées à Rome, désignés souvent et de manière péjorative comme uniates par ceux avec lesquels ils rompent. En général, ces Églises reçoivent peu d’aide de la part d’œuvres missionnaires comme la Propagation de la foi qui, si l’on excepte les Arméniens, ne s’intéresse guère qu’aux missions latines et aux missionnaires latins. Les secours financiers qui sont consentis aux Orientaux sont très faibles, par rapport aux besoins suscités par l’augmentation du nombre des fidèles et les nécessités de la formation d’un clergé instruit susceptible de fournir les meilleurs missionnaires vis-à-vis des orthodoxes.
5Ce mouvement de retour vers le siège romain a été encouragé par Pie IX qui a manifesté son attention pour l’Orient dès le début de son pontificat : dans sa lettre apostolique In Suprema Petri Apostoli sede du 6 janvier 1848, le pape s’était adressé aux chrétiens orientaux et plus particulièrement aux orthodoxes, pour les inviter à retrouver la communion avec l’Église romaine. Ce texte, certes abrupt dans certains de ses passages, fut mal reçu en Orient et valut au pape une réponse acerbe dénonçant les prétentions papales et la propagande latine en Orient. Il n’en reste pas moins que Pie IX y rappelait la richesse des liturgies orientales « à cause de leur antiquité et de la magnificence de leurs cérémonies si propres à nourrir la piété » et il précisait : « Pour ce qui est de vos rites sacrés, il n’y aura à rejeter que les choses qui s’y rencontreront contraires à la foi et à l’unité catholique. Cela effacé, vos antiques liturgies orientales demeureront intactes3. »
6Rien ne permet de préciser si l’abbé André, qui termine alors sa préparation au sacerdoce, relève sur le moment cet appel de Pie IX. Il aura néanmoins l’occasion de l’évoquer une dizaine d’années plus tard4. Quoi qu’il en soit, il manifeste assez tôt un réel attachement aux liturgies orientales car il prend vite conscience que pour atteindre les orthodoxes, il ne faut pas passer par le rite latin. En effet, vers 1860, après avoir fondé un moment quelque espoir sur une société, la Société Saint-Denys l’Aréopagite créée en 1850 dans l’île grecque de Santorin, par des Lazaristes, dans le but de cette union, il attribue finalement les limites de l’action de cette société au fait qu’elle était l’œuvre non de catholiques de rite byzantin, mais de catholiques de rite latin ; elle avait donc « peut-être trop tendance à latiniser5 ». À l’inverse, il préfère s’appuyer sur d’anciens orthodoxes entrés dans la communion de l’Église catholique, et soucieux de travailler à l’union des Églises latine et grecque. L’abbé André est manifestement convaincu que l’observance du rite grec constitue un atout important parce que, dit-il, elle « retire de l’erreur les Grecs séparés, auxquels on avait persuadé qu’en revenant à l’union de l’Église de Rome, on leur imposerait le rite latin6 ».
7Chez l’abbé André, l’attachement à l’idée d’union s’accompagne donc d’une certitude : la nécessité d’en finir avec la latinisation. Ses initiatives s’inscrivent dans un climat liturgique assez paradoxal. D’une part, en effet, il est représentatif d’une évolution qui, même si elle est lente à passer dans les faits, se dessine timidement à l’époque : celle de la légitime diversité des rites. Reprenant l’enseignement de Benoît XIV qui en 1742 avait affirmé que la diversité liturgique assurait à l’Église catholique un éclat particulier, Pie IX avait rappelé ce principe, nous l’avons vu, dès le début de son pontificat. Il y revient en 1862 en créant, au sein de la congrégation de la Propagande, congrégation romaine de laquelle relèvent toutes les questions missionnaires, la section « pour les affaires de rite oriental7 ». Mais d’autre part, il faut compter avec les résistances de bien des liturgistes occidentaux8 pour lesquels il est clair que l’unité de l’Église suppose l’uniformité liturgique9 et, en l’occurrence, le passage obligé par la liturgie romaine. Il ne faut pas oublier que cette dernière s’est généralisée en France, depuis peu (au milieu des années 1850), au terme d’une campagne souvent très passionnelle dans le déclenchement de laquelle un autre bénédictin, dom Guéranger, a joué un rôle décisif.
Moyens mis en œuvre
8Sa double exigence, missionnaire et unioniste, amène dom Emmanuel à mettre en œuvre des moyens pour s’ouvrir aux Églises orientales : il crée des organes de presse spécifiques et développe des contacts personnels avec des représentants de ces Églises.
9Certes, le Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame d’Espérance est « d’abord l’organe de l’Archiconfrérie de la Prière perpétuelle à Notre-Dame de la Sainte-Espérance10 ». Mais son intérêt déborde largement ce cadre. Ainsi, dans la rubrique des « Mélanges liturgiques », le Bulletin fait souvent sa place à la liturgie byzantine en donnant des « essais de traduction » de différentes prières de l’Église grecque11. Dans la même ligne, la troisième partie du Bulletin, les « Éphémérides », conçues en quelque sorte « comme le thermomètre du mouvement religieux pendant le mois12 » sont loin de se limiter aux nouvelles de l’Église latine et font notamment sa place à l’important mouvement de « conversions » évoqué plus haut.
10Dès 1877, le Bulletin était entré dans le mouvement de soutien financier aux melchites catholiques13 et le père Emmanuel noue parallèlement des contacts avec plusieurs melchites, en particulier à partir de la paroisse melchite catholique Saint-Nicolas-de-Myre à Marseille. Le monastère du Mesnil-Saint-Loup est même un moment pressenti pour devenir un véritable séminaire grec uni. Cependant, les essais tentés en 1883-1884 ne sont guère concluants et le projet est abandonné. Les contacts personnels et individuels ne sont pas pour autant interrompus. Plusieurs melchites font des séjours au Mesnil. La visite d’un proche du patriarche Youssef, Elias Mansour, supérieur général des écoles patriarcales, en résidence à Beyrouth, est particulièrement décisive puisqu’elle débouche sur la création de la Revue de l’Église grecque-unie. En effet, Mansour souhaitait une revue traitant de l’Orient. C’est finalement dom Emmanuel qui, en accord avec lui, est l’artisan de la réalisation de ce projet arrêté en décembre 1884 lors d’un deuxième passage du prélat syrien au Mesnil.
11Le premier numéro de la Revue, qui paraît en janvier 1885, en expose les raisons d’être. Elle se veut un instrument au service de l’unité : d’une part en encourageant le mouvement de prière pour l’unité qui se développe aussi bien dans le monde latin que dans le monde grec (y compris chez les Grecs non unis) ; d’autre part en favorisant une meilleure connaissance mutuelle entre catholiques d’Occident et « fidèles de rite grec uni à Rome ».
12L’histoire de la Revue connaît plusieurs phases. Une première période, que l’on peut qualifier de melchite, dure jusqu’en 1886. Elle est liée aux conditions de la naissance de la Revue, fruit de liens privilégiés noués par dom Emmanuel avec divers représentants de l’Église melchite. L’Église melchite de Syrie prend au départ une place sinon exclusive, du moins essentielle. À partir de 1886, le contenu de la Revue connaît un véritable tournant, pour deux raisons. D’une part la Revue est interdite dans l’Empire ottoman à cause de propos tenus par Elias Mansour à l’égard des orthodoxes. Le père Emmanuel prend alors conscience du risque que représente, pour l’avenir de son entreprise, une trop grande inféodation aux représentants de l’Église melchite, d’autant plus que vis-à-vis des Églises orientales unies à Rome, Mansour a des vues hégémoniques au service de son Église.
13Par ailleurs, c’est en septembre 1886 que la Revue publie les « Neuf questions de Soloviev » : elle est la première à les faire connaître à l’Occident. Mûries au contact de Strossmayer archevêque de Djakovo depuis 1848, les « Neuf questions » évoquent sans ambages le problème de l’unité entre l’Église romaine et l’Église orthodoxe. Posant la question, avec un scepticisme non dissimulé, de la réalité de l’hérésie contenue dans le Filioque et du bien-fondé de l’accusation de schisme portée par les orthodoxes contre l’Église catholique, Soloviev termine, dans ses deux dernières questions par ce qu’il faut bien considérer comme un appel à l’union14. Alors que la Russie était jusque-là envisagée surtout sous l’angle des persécutions perpétrées par le régime tsariste, notamment en Pologne15, ou des poussées du panslavisme dans les Balkans, au Proche-Orient, et même en Extrême-Orient, désormais, elle donne lieu à une nouvelle approche.
14On assiste donc, surtout à partir de 1886 à une diversification croissante dans les orientations de la revue, les autres traditions orientales, byzantine ou non, trouvant plus largement leur place. Cette évolution se traduit également au niveau des relations entretenues par le père Emmanuel avec les représentants des Églises orientales unies dont la correspondance constitue précisément pour une grande part la matière de la revue.
15On retrouve au départ une forte présence melchite. Les contacts ne sont pas seulement épistolaires. Élias Mansour n’est pas le seul à avoir séjourné au Mesnil. Les archives du monastère conservent la trace du passage de plusieurs jeunes syriens : un diacre de Damas venu se perfectionner en français, un jeune syrien en séjour chez le curé de Torvilliers pendant l’été 188316, l’abbé Mallouk, prêtre syrien qui fait plusieurs années d’études en France et qui séjourne au Mesnil au cours de l’été 1884. Il en va de même pour plusieurs responsables melchites : en août 1887, Mgr Geraïgiry, futur patriarche melchite, participe à la fête de saint Loup ; en 1888, c’est au tour de Mgr Euthyme Zoulhof, archevêque melchite de Tyr de venir à Mesnil-Saint-Loup. Ces séjours sont, pour cette petite paroisse champenoise, l’occasion d’une ouverture à des mondes inconnus, à des sensibilités complètement différentes, et pas seulement sur le plan strictement liturgique.
16À partir de 1885, dom Emmanuel entre en contact avec un certain nombre de spécialistes du monde slave. C’est par l’intermédiaire d’un prêtre ruthène qu’il reçoit les « Neuf questions ». Il semble avoir rencontré Soloviev lors de son passage à Paris au printemps 188817. Et il développe bientôt tout un réseau de relations avec de grands connaisseurs de l’Église russe puisqu’on trouve parmi ses correspondants plusieurs des jésuites convertis de l’orthodoxie sous Pie IX : Ivan Martynov, Eugène Balbine et Pierre Paul Pierling18. Tous contribuent à la diversification de ses informations.
17Ainsi, par rapport aux débuts de son entreprise, les perspectives de dom Emmanuel se sont considérablement élargies du fait des relations qu’il a su nouer, sur le conseil de plusieurs de ses correspondants. Cet élargissement de perspectives débouche sur de nouvelles structures. En effet, la Revue change de titre à partir d’avril 1890 et devient la Revue des Églises d’Orient. Dom Emmanuel accepte de faire de sa revue l’organe de l’Association de prières et de propagande pour le retour des Orientaux à l’unité catholique, qui naît à l’appel lancé de Mgr Jude de Kernaëret en faveur de l’Orient19. Cette association apparaît en quelque sorte comme le couronnement de l’action entreprise par dom Emmanuel. S’il n’en est pas l’instigateur – elle est d’ailleurs annexée à l’Œuvre des Écoles d’Orient – elle répond du moins à ses aspirations et il est frappant de constater que le comité directeur de l’œuvre recoupe le réseau de relations que dom Emmanuel a constitué autour de sa revue20.
18Mais trois ans plus tard, la Revue cesse de paraître. Dom Emmanuel sur lequel repose entièrement sa réalisation commence à ressentir une certaine lassitude et semble surtout se heurter à des difficultés financières insurmontables. Mais il faut compter aussi avec les difficultés inhérentes à l’entreprise qui s’inscrit dans un contexte particulièrement complexe.
Un contexte particulièrement difficile
19Le père Emmanuel rencontre des difficultés de différentes natures. Il doit compter avec les rivalités entre catholiques latins et melchites. Ces derniers ont tendance à ignorer délibérément les représentants du Saint-Siège. Du même coup, les liens privilégiés noués par dom Emmanuel avec les melchites compromettent, aux yeux des latinisants, sa croisade en faveur des liturgies orientales. Par ailleurs, du point de vue des Églises orientales, il faut compter avec les susceptibilités qui existent entre les Églises orientales elles-mêmes, et avec les interférences politiques particulièrement fortes dans un contexte où se développent les nationalismes21.
20Une autre série de difficultés tient à la stratégie du Saint-Siège à l’égard de l’orthodoxie. Cette stratégie est en effet dirigée dans deux directions : Constantinople et la Russie. Même si les catholiques sont très peu nombreux à Constantinople, le Saint-Siège a choisi Constantinople « comme le centre d’observation et de coordination de [sa] politique orientale pour le domaine de l’Empire ottoman22 ». Le contexte est favorable à une heure où le Phanar (le patriarcat de Constantinople), devant les difficultés qu’il rencontre aussi bien avec le gouvernement turc qu’avec la Russie, semble disposé au moins à poser le problème de la réconciliation avec Rome. Et le délégué apostolique à Constantinople, Mgr L. Rotelli, engage de fait, à partir de 1883, un dialogue avec le Patriarcat œcuménique. Il y a là une raison supplémentaire pour ne pas miser exclusivement sur le patriarcat melchite qui ne saurait être considéré, pour le Saint-Siège, « comme le représentant de l’Église grecque en Orient ».
21Par ailleurs, la stratégie développée en direction de Constantinople n’exclut pas les efforts faits par Rome en direction de la Russie. La période d’existence de la Revue est précisément celle qui correspond à une phase de rapprochement avec la Russie. Les accords vaticano-russes de 1882 en ont posé les premiers jalons23, avant qu’une mission officieuse ne soit envoyée à Saint-Pétersbourg en 1888 et que les relations diplomatiques soient effectivement rétablies en 1894. Ce contexte explique les mises en garde adressées au père Emmanuel le 20 mars 1885 par le barnabite Cesare Tondini bon connaisseur du monde slave24 : « Permettez-moi de vous soumettre le désir qu’on n’attaque pas la Russie. Rien ne peut se faire sans elle25. »
22Même si les orientations de la diplomatie vaticane échappent au père Emmanuel, il n’empêche que ses initiatives rejoignent le souci manifesté par le pape à l’égard de l’Orient dès les débuts de son pontificat26. Il est vrai qu’il est sans doute plus perceptible que les arcanes de la diplomatie vaticane. Car plusieurs initiatives pontificales en portent la marque. Ainsi, le 30 septembre 1880, par l’encyclique Grande munus, Léon XIII avait étendu à l’Église universelle la fête des saints Cyrille et Méthode, apôtres des peuples slaves, non sans insister sur le fait qu’ils avaient reçu l’autorisation d’introduire dans la liturgie la langue slave ainsi que divers usages propres. Le 13 décembre suivant, le pape avait élevé au cardinalat le patriarche arménien Antoine Hassun qui, depuis Bessarion au xve siècle, devenait ainsi le premier oriental à faire partie du Sacré Collège. Dans l’allocution qu’il avait faite à cette occasion aux cardinaux, Léon XIII ne cachait pas son vœu de voir les Églises d’Orient rejoindre l’unité de l’Église romaine. Et en 1888, par la Lettre Paterna Caritas du 25 juin adressée aux évêques catholiques d’Arménie, il leur soulignait le rôle qu’ils avaient à jouer auprès de leurs compatriotes « dissidents » pour « aller à leur rencontre », faciliter leur retour à l’unité catholique.
23Quelques années plus tard, en 1893, à l’heure où la Revue des Églises d’Orient cesse de paraître, le pape, recevant les élèves du collège bénédictin Saint-Anselme, souligne le rôle particulier que peut jouer l’ordre bénédictin dans le rapprochement entre Rome et l’Orient :
« Vous savez combien j’ai à cœur la réconciliation des Églises d’Orient. Eh bien ! Je compte sur vous pour m’aider à l’opérer. Je me suis dit souvent : Il me faut pour cela des Bénédictins. Pour eux les Orientaux conservent encore un grand respect, parce qu’ils sont restés des hommes de la prière, de la Liturgie et que leur origine remonte à tant de siècles. Soyez doctes et le Pape pourra faire de vous des auxiliaires pour réconcilier l’Orient. […] Cette pensée a été un des mobiles qui m’ont déterminé à ériger le collège Saint-Anselme. Seuls entre tous les ordres, les Bénédictins n’excitent pas la défiance en Orient. Quand les élèves de Saint-Anselme se seront familiarisés avec les Pères de l’Église, avec saint Basile et saint Jean Chrysostome, ils pourront prêcher à leur tour en Grèce, à Athènes, à Smyrne et n’importe où27. »
24Comment le père Emmanuel ne pourrait-il trouver dans ces propos une confirmation de l’œuvre accomplie, voire quelque regret de la voir s’interrompre ?
25Cette même année 1893 est aussi celle du congrès eucharistique de Jérusalem. Le choix du lieu a été délibérément envisagé, avec les encouragements de Léon XIII, pour contribuer à ouvrir à l’Orient le catholicisme occidental. Malgré le poids des résistances de la latinisation qui sont telles que la publication des actes du congrès28 sera retardée, le congrès provoque bien des ouvertures, ne serait-ce, comme le souligne le cardinal Langénieux légat du pape au congrès, qu’en posant « la question de l’union devant l’opinion publique ». Quant aux vœux qui sont transmis au pape à l’occasion du congrès, plusieurs d’entre eux sont comme une confirmation du bien-fondé de l’action menée par le père Emmanuel, à l’heure pourtant où elle connaît un essoufflement :
« 1° Que les prières si belles des liturgies eucharistiques orientales soient insérées dans les manuels de piété à l’usage des fidèles de l’Occident.
2° Que les revues théologiques et scientifiques s’occupent également des questions religieuses orientales en vue de l’union des Églises.
3° Que les associations de piété pour l’union des Églises se développent et se multiplient29. »
26À cela s’ajoute l’insistance réitérée en faveur du maintien des rites orientaux pour ceux qui rejoignent l’Église romaine. Léon XIII la prend à son compte dans la lettre Praeclara gratulationis adressée le 29 juin 1894 à l’occasion de son jubilé épiscopal, tandis qu’il met progressivement en œuvre les enseignements tirés du congrès eucharistique de Jérusalem. La convocation de conférences réunissant les patriarches orientaux autour de quelques cardinaux permet d’en préciser les modalités. L’accent est mis sur l’affermissement des Églises de rite oriental unies à Rome et sur le rôle qu’elles ont à jouer au service de l’union. L’encyclique Orientalum dignitas du 30 novembre 1894 s’inscrit dans ce contexte. Elle réaffirme l’attachement du pape « à la conservation de la discipline particulière de l’Orient » et insiste sur la richesse de la diversité liturgique comme manifestation de la catholicité de l’Église romaine. Par voie de conséquence, elle rappelle au clergé latin ses exigences à l’égard de la hiérarchie orientale.
Conclusion
27Au-delà de ses difficultés, voire de ses maladresses, le père Emmanuel a contribué à sa mesure à faire reconnaître « la dignité des Églises orientales ». Sur place, l’impact de son action est réel. En témoignent les propos du père Féderlin, responsable du séminaire Saint-Anne de Jérusalem, séminaire fondé par Lavigerie pour la formation d’un clergé de rite oriental :
« Je constate avec bonheur que votre chère Revue contribue puissamment à étendre le mouvement en faveur de l’union. Il faut continuer avec plus d’ardeur encore si je puis me servir d’une telle expression à votre égard. Il faut amener l’opinion des catholiques d’Occident à des idées plus larges et cela ne peut se faire qu’au moyen de la presse. Les Latins d’Occident devraient être tellement pénétrés de la nécessité de respecter les rites et coutumes légitimes des Orientaux qu’ils arrivent à forcer la main aux latinisants d’Orient. »
28Cette lettre est du 16 janvier 1893. Elle précède de peu la fin de la Revue. On comprend les déceptions que nourrit sa disparition, précisément à Sainte-Anne de Jérusalem. Car les enjeux de l’entreprise du père Emmanuel débordent largement le cadre de la petite paroisse de l’Aube dans laquelle elle se forge tant bien que mal.
29Elle est, en effet, une des composantes de l’évolution de la perspective missionnaire : le contact avec les réalités orientales amène à prendre en compte les spécificités des antiques terres chrétiennes, comme en témoignera en 1917 l’érection en congrégation autonome de la section de la congrégation de la Propagande chargée des questions orientales ; il y a là un aspect important pour la préhistoire de l’œcuménisme.
30De plus, cette évolution a même sans doute également une portée plus générale. Car, en mettant l’accent sur le rôle du clergé indigène dans l’évangélisation, elle insiste aussi sur une nécessité éprouvée par l’Église avec une exigence croissante : la reconnaissance des « Églises particulières » au sein de la catholicité de l’Église.
Notes de bas de page
1 Sur Emmanuel André, voir Le père Emmanuel pasteur et fondateur à Mesnil-Saint-Loup, Mesnil-Saint-Loup, Les Éditions du Livre ouvert, 2004, en particulier Waché B., « Le père Emmanuel et l’“union des Églises” », p. 122-154.
2 Ce mouvement de conversions n’est pas nouveau et connaît une reprise particulièrement nette. Il est enregistré à Rome au début des années 1860, en notant qu’après avoir touché les Arméniens, il atteignait alors les Bulgares et même les Grecs avec la retentissante conversion de l’archevêque Meletios en novembre 1862, qui provoquait rapidement la formation d’un noyau de Grecs convertis (voir Aubert R., Le pontificat de Pie IX, Paris, Bloud et Gay, 1952, p. 410).
3 Cité dans Aubert R., Le Saint-Siège et l’union des Églises, Bruxelles, Éditions universitaires, 1947, p. 22.
4 Voir son « Appel aux catholiques en faveur de la Société de Saint-Denys pour l’Union des Chrétiens d’Orient à la Sainte Église romaine », in L’Univers du 4 février 1859.
5 Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, mai 1882 (II, p. 421-423).
6 Cet extrait d’un passage de L’Univers du 7 mars 1882, auquel l’abbé André emprunte ses informations sur l’œuvre des prêtres de la communauté de la Sainte Trinité de Constantinople, est reproduit dans le Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, mai 1882 (II, p. 423).
7 Cette section devient autonome sous Benoît XV, lorsqu’il crée en 1917 la congrégation pour les Églises orientales.
8 Voir Rousseau O., Histoire du mouvement liturgique. Esquisse historique depuis le début du xixe siècle jusqu’au pontificat de Pie X, Paris, Cerf, 1946, XV-244 p. On peut lire un substantiel compte rendu de cet ouvrage dans La Maison-Dieu, t. 7-3, 1946, p. 136-147.
9 Guéranger Dom, Institutions liturgiques, t. III, par exemple p. 74, 140, 142 et 484.
10 Cité dans Maréchaux dom B., Le père Emmanuel, Mesnil Saint-Loup, Monastère des pères bénédictins-olivétains, 1935 (3e éd.), p. 196.
11 C’est dans le Bulletin que paraît en mai 1879 la première traduction française de l’hymne acathiste (I, p. 421-426). On peut citer également les articles consacrés à l’hymne de l’Église grecque pour le premier dimanche de Carême en février 1882 (II, p. 369-372) ; à une hymne de l’Église grecque à la Sainte-Vierge en mai 1882 (II, p. 417-420) ; au « Sub tuum de l’Église grecque » en décembre 1884 (III, p. 350).
12 Cité dans Maréchaux dom B., Le Père Emmanuel, op. cit., p. 197.
13 L’origine du mot melchite remonte au concile de Chalcédoine de 451 qui condamne le moine copte Eutychès pour lequel, dans le Christ, la nature humaine, absorbée par la nature divine, a cessé d’exister comme telle. La plupart des Syriens et des Égyptiens rejettent alors la décision de Chalcédoine. Les chrétiens restés fidèles à l’Église officielle sont désignés comme « melchites » par leurs adversaires, c’est-à-dire partisans de l’empereur (« Mélek »). Plus tard, d’une part de nouvelles divisions interviennent parmi les melchites entre catholiques et orthodoxes, d’autre part un certain nombre d’orthodoxes rejoignent le catholicisme au cours du temps. Depuis l’époque moderne, le terme de melchites désigne exclusivement les catholiques. À l’époque considérée, ils dépendent du patriarche Grégoire II Youssef titulaire (1864-1897) des trois sièges prestigieux de la chrétienté orientale (Antioche, Jérusalem, Alexandrie), en résidence à Damas.
14 « Si notre séparation d’avec l’Église romaine ne s’appuie sur aucun principe vraiment admissible, ne devrions-nous pas, nous autres chrétiens orthodoxes, tenir plus de compte des choses divines que des choses humaines […] travailler efficacement à rétablir l’unité des Églises entre les Orientaux et les Occidentaux et cela pour le bien de toute l’Église […]. Si le rétablissement de la communion ecclésiastique des orthodoxes orientaux avec les occidentaux est pour nous un devoir, pourquoi ajourner l’accomplissement de ce devoir, sous le prétexte des péchés ou des défauts des autres ? »
15 Cf. par exemple, Revue de l’Église grecque-unie, I, 14-15 et p. 207.
16 Cf. la lettre de Lebeurier du 31 juillet 1883, archives du monastère de la Sainte-Espérance (AMSE). À propos de ce jeune prêtre, Lebeurier note : il « ne manquera pas d’aller vous voir. Il vous réconciliera, si besoin est, avec la nation ».
17 À propos de Soloviev, le baron d’Avril écrit à dom Emmanuel, le 23 mai 1888 : « Je lui ai parlé de vous et de la Revue qu’il connaît. Il m’a chargé de vous dire qu’il désire faire votre connaissance par lettre ou personnellement. Il est encore à Paris pour trois semaines » (AMSE). En juin de la même année, Soloviev adresse plusieurs lettres à dom Emmanuel.
18 Son ouvrage sur les rapports entre Rome et Moscou est analysé dans le numéro de décembre 1889 (II, p. 378-380).
19 Voir le numéro de novembre 1889 (II, p. 365-367).
20 Indépendamment du père Charmetant, directeur de l’Œuvre des écoles d’Orient, et de Mgr de Kernaëret, on trouve, en effet, le baron d’Avril, les pères Martynov et Pierling, l’abbé Lebeurrier, le père Kateb, responsable de Saint-Julien-le-Pauvre. Quant au barnabite Tondini qui a beaucoup contribué à alerter le père Emmanuel sur la nécessité de diversifier ses centres d’intérêt, et à l’orienter sur le monde slave, il est, avec le père Emmanuel, mentionné parmi les premières adhésions.
21 Par exemple, les susceptibilités sont vives entre melchites et syriaques. Elles apparaissent au grand jour dans la Revue à l’occasion d’une « Étude sur la liturgie grecque de saint Jean Chrysostome et la liturgie de saint Jacques », que publie Mgr Joseph David, archevêque de Damas, entre novembre et mars 1890. Le père Emmanuel reçoit alors les doléances des deux parties.
22 Hajjar J., Le Vatican – La France et le catholicisme oriental (1878-1914), Paris, Beauchesne, 1979, p. 19.
23 Cf. Esposito R. F., Leon XIII e l’Oriente cristiano, Rome, Paoline, 1961, p. 131.
24 Sur Tondini, voir Revue d’histoire ecclésiastique, janvier-mars 1989, p. 295.
25 AMSE. Souligné par nous.
26 Sur ce point, voir Aubert R., Le Saint-Siège et l’union des Églises, op. cit., et Esposito R. F., Leone XIII e l’Oriente cristiano, op. cit.
27 Cité dans Aubert R., Le Saint-Siège et l’union des Églises, op. cit., p. 46.
28 Ils paraissent finalement en 1905.
29 Cité dans Aubert R., Le Saint-Siège et l’union des Églises, op. cit., p. 47.
Auteur
-
Brigitte Waché
Professeur émérite, histoire contemporaine, Le Mans université-TEMOS
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2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
