Conclusion
p. 237-240
Texte intégral
1Le scandale de Panama, s’ajoutant au boulangisme oblitère la mémoire publique d’Alfred Naquet : il n’existe qu’un boulevard Naquet, dans sa ville natale de Carpentras, et seulement trois rues Naquet en France1, alors qu’il a été l’un des hommes politiques majeurs du début de la Troisième République.
2Sa trajectoire politique, mal comprise par ses contemporains, et pour partie par l’historiographie, peut se comprendre notamment par ses relations avec la question de la corruption. Durant la courte période assez exceptionnelle de la Défense nationale Alfred Naquet participe à des pratiques de favoritisme au sein de réseaux républicains, donnant naissance à une légende noire forgée par les royalistes exclus de la distribution de ressources publiques et devenus des acteurs critiques du favoritisme et de la corruption. Au début de sa carrière politique, il participe au rejet ainsi qu’à la dénonciation de pratiques de corruption électorale autrefois acceptées, même si celles-ci furent difficiles à être qualifiées pénalement et à être condamnées par la justice. Mais la réalité de l’exercice d’un mandat parlementaire le pousse à participer à des pratiques de clientélisme et de patronage avec la distribution de ressources publiques par le biais de lettres de recommandation, tout en étant publiquement critique sur ces pratiques, qu’il juge être un héritage du passé monarchique et impérial, ainsi qu’un élément du parlementarisme qu’il combat. Les recommandations semblent socialement acceptées par les contemporains, ne causant pas de scandale, appartenant à une forme de corruption « blanche » tant qu’elles concernent de simples citoyens et non des élites. Ces recommandations semblent être considérées par les correspondants de Naquet comme des « services », faisant partie d’un champ officieux de la politique et liées à un attendu social du travail d’un élu, y compris par des citoyens d’opinion radicale.
3Comme on l’a montré, Naquet cherche dans ses projets constitutionnels à édifier un système politique qui rejetterait les pratiques de clientélisme en donnant plus d’autonomie à l’exécutif par rapport aux parlementaires, voire en choisissant des ministres hors des Chambres. Dans ses projets le suffrage universel est au centre du système politique, quitte à proposer des pratiques tels le référendum ou le droit de véto qui sont rejetées par la grande majorité des républicains. Naquet est clairement l’un des rares théoriciens politiques du révisionnisme d’extrême gauche des années 1880, au sein de multiples personnalités révisionnistes, de Louis Blanc à Clemenceau. L’échec des demandes de révision l’amène à se rallier au général Boulanger durant l’année 1888. Il semble évident que ce ralliement s’est fait avant tout par idéalisme politique, pour la révision de la Constitution. Et donc non pas seulement par ambition personnelle, afin de pouvoir jouer les premiers rôles dans ce mouvement, comme dénoncé par l’historiographie républicaine. Dans ce mouvement, il se révèle un stratège politique, n’hésitant pas à prôner la « République ouverte » aux conservateurs. Naquet semble persuadé que le boulangisme est la seule solution pour empêcher le triomphe de la République parlementaire, infidèle aux « vrais » principes républicains, et développe encore sa critique du favoritisme et de la corruption du régime issu des lois constitutionnelles de 1875. L’engagement de radicaux comme Naquet dans le boulangisme révèle une forme de tentation en faveur d’un système politique de démocratie plus directe mais aussi plus autoritaire chez certains républicains à la fin du xixe siècle.
4Alfred Naquet participe aussi à des pratiques qui sont dénoncées ou étiquetées a posteriori comme corrompues selon certaines normes sociales en évolution, publicisées par les journaux et ses adversaires politiques lors du scandale de Panama. Naquet comme d’autres parlementaires se défendant en retour de toute transgression lors des procès ou d’interventions publiques, en se référant à leurs propres normes concernant la corruption. Le fait pour un politique d’avoir des relations avec les milieux économiques, chose courante pour nombre de députés, ne semblait pas scandaliser outre mesure l’opinion avant le Panama. La chose évolue quelque peu lors de ce scandale, les relations avec des intérêts étrangers sont désormais stigmatisées par la presse nationaliste et antisémite. Mais c’est surtout toucher de l’argent pour un parlementaire de la part de milieux économiques qui semble être devenu une transgression de norme, même sans agir directement dans le cadre de son mandat en faveur de ces intérêts. On a montré néanmoins que les magistrats sont bien en peine de qualifier juridiquement ce qui est dénoncé comme des transgressions par les acteurs critiques, d’où des acquittements lors des procès de Panama – à l’exception de Charles Baïhaut qui a avoué – et des évolutions juridiques ultérieures. D’acteur critique de la corruption sous le Second Empire et sous l’Ordre moral, si on exclut la parenthèse de la Défense nationale, Alfred Naquet est donc passé en une vingtaine d’années au rôle d’accusé de corruption avec le scandale de Panama.
5Paradoxalement, la défaite du boulangisme consacre le triomphe du parlementarisme et condamne l’idée de révision portée par de nombreux radicaux. Naquet a donc fait preuve d’une inadaptation à l’évolution politique de la France vers le parlementarisme, ce qui l’a marginalisé aux yeux de certains de ses contemporains, puis de l’historiographie républicaine. Cette dernière oublie en partie ses réalisations politiques du fait du boulangisme, notamment sa loi sur le divorce qui a sa place au panthéon des lois fondatrices de la République au même titre que la loi sur la presse ou les lois Ferry. L’itinéraire politique de Naquet montre qu’il n’y a pas eu une seule idée de la République au xixe siècle, « la République des Jules », mais qu’elle se conjugue en réalité au pluriel. Elle n’était pas un concept monolithique, elle a été en permanente discussion, remise en cause, loin d’un modèle républicain téléologique.
6La France devient, avec le scandale de Panama, le pays de référence pour les scandales politiques, comme l’a montré Paul Jankowski, qui peuvent mobiliser une grande partie de la population et avoir des conséquences politiques graves2. À l’échelle comparative, le fonctionnement de la critique de la corruption, et sa légitimité politique, n’est pas le même en France que dans d’autres pays d’Europe. En Allemagne, les scandales mobilisent de façon moindre l’opinion qu’en France à la fin du xixe siècle. En Espagne, la critique de la corruption devient une arme seulement au début du xxe siècle3. Dans d’autres pays, notamment anglo-saxons, les scandales de mœurs font davantage s’indigner l’opinion que les révélations de corruption comme le Panama4. Mais ces pays peuvent avoir de l’avance dans les dispositions pénales pour combattre la corruption par rapport à la France. Les gouvernants de Grande-Bretagne votant par exemple une série de lois en 1889, 1906 et 1916, appelées communément Prevention of Corruption Acts. Aux États-Unis est voté en 1883 le Pendleton Civil Service Reform Act ayant pour objectif de réduire le favoritisme dans le recrutement et les promotions dans l’administration. Alors qu’en France, les propositions du député Louis Legrand au début des années 1880, tendant à rétablir dans le règlement de l’Assemblée un article interdisant toutes sollicitations concernant des intérêts privés, échouent5. Le but de ce député du Nord était de rétablir l’article du règlement de 1849 qui interdit aux mandataires du pays toute sollicitation pour des intérêts privés, chose qui n’est pas encore actée au tournant du xxe siècle.
7De nouveaux acteurs critiques de la corruption s’affirment dans toute l’Europe durant les années 1890 : les socialistes. Ils s’organisent autour de grands journaux comme le Vorwärts en Allemagne, ou de revues comme La Revue socialiste en France6, reprenant aux radicaux comme Naquet le rôle de dénonciation de la corruption du régime, et en se tenant hors des responsabilités politiques. Les socialistes comme Benoit Malon, puis les communistes7, développent une critique de la corruption de la République bourgeoise et parlementaire, prédisant que les réformes profondes réalisées grâce à l’instauration d’une République sociale pourraient enfin mettre à mal la corruption8.
Notes de bas de page
1 L’une se situe à Avignon, l’autre à Lille et la dernière à Narbonne.
2 Jankowski Paul, Shades of Indignation. Political Scandals in France, Past and Present, op. cit.
3 Dalmau Palet Pol, « Clientelism, Corruption and the Emergence of Mass Press under Restoration Spain (1874-1923) », in Engels Jens Ivo et Monier Frédéric, Les coulisses du politique à l’époque contemporaine : patronage et corruption politiques dans l’Europe contemporaine, op. cit.
4 Thompson John B., Political Scandal. Power and Visibility in the Media Age, Cambridge, Cambridge Polity Press, 2000.
5 Projet de résolution tendant à rétablir dans le règlement de la Chambre des Députés l’article interdisant toutes sollicitations concernant des intérêts privés, présenté par M. Louis Legrand (Valenciennes)… (14 novembre 1881), Paris, Impr. Quantin, 1881.
6 Rothfuss Anna et Portalez Christophe, « Panama and the Opposition. The Perception of French and German Socialists of the Panama Scandal », in Dard Olivier, Fahrmeir Andreas, Ivo Engels Jens et Monier Frédéric (dir.), Scandales et corruption à l’époque contemporaine, op. cit., p. 182-193.
7 Monier Frédéric, « La vertu au premier rang ? Socialistes et communistes français face à la corruption (1892-1941) », in Biard Michel, Bourdin Philippe, Leuwers Hervé et Tourret Alain (dir.), Vertu et politique. Les pratiques des législateurs (1789-2014), Rennes, PUR, 2015, p. 339-352.
8 Portalez Christophe, « La Revue socialiste face à la corruption politique : du scandale de Panama à l’affaire Rochette (1892-1914) », Cahiers Jaurès, no 209, 2013/3, p. 15-32.
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