Introduction
p. 9-14
Texte intégral
1Quand ils parlent du catholicisme, les médias tendent souvent à braquer leurs projecteurs vers des personnalités : le pape bien sûr, mais aussi quelques évêques et figures charismatiques ou emblématiques. Les institutions et les organismes restent en revanche dans l’ombre, à moins qu’ils ne soient repérés comme des lieux de scandales, de complots ou de turpitudes.
2Cela explique sans doute la relative indifférence qui a entouré en France les instances de coordination de l’épiscopat : si tel responsable ou tel porte-parole a pu « prendre la lumière », si les tensions ou les clivages d’assemblées plénières ont pu susciter l’attention de journalistes avides d’histoires de conflits, le travail collectif qui y a été effectué est resté relativement ignoré, alors même que ses implications concernant la vie du catholicisme français ont été importantes.
3C’est l’ambition de ce livre que d’éclairer l’histoire de ces structures permettant aux évêques français de se concerter au niveau national. Pour la période postérieure à la Révolution, la coordination de l’épiscopat ne devient possible qu’après la séparation des Églises et de l’État (1905). Pendant la période concordataire (1801-1905), toute tentative de structuration nationale était en effet interdite. Les essais de coordination ont commencé le 19 février 1919, avec la convocation d’une Assemblée des cardinaux et archevêques de France (ACA) pour répondre aux problèmes urgents de l’après-guerre. Devenue aussitôt annuelle, dotée peu à peu d’instances permanentes, l’institution s’est développée pendant plus de quarante ans comme une réalité non canonique, dont l’autorité était avant tout morale, sous la tutelle immédiate du Saint-Siège. En 1964, elle a cédé sa place à la Conférence épiscopale de France, renommée ensuite Conférence des évêques de France (CEF), dotée d’un statut canonique, même si les débats n’ont pas manqué depuis un demi-siècle sur son autorité, sa mission et son organisation, modifiée à plusieurs reprises. Mais le processus de substitution ne s’est pas traduit par une rupture organisationnelle et la conférence épiscopale a hérité des structures, des pratiques et… des problèmes de l’ACA, tout en s’inscrivant dans le paradigme bureaucratique des années 1960. Cette inscription n’est pas surprenante dans la mesure où, depuis la Révolution française au moins, l’Église catholique a placé son action dans des territoires définis, sauf exceptions, en référence aux circonscriptions civiles, par obligation au temps de la Constitution civile du clergé puis du concordat, par choix ensuite1.
4Comme pour un certain nombre de chantiers historiographiques, c’est une commémoration qui a été à l’origine de cette recherche, sinon collégiale, du moins collective. L’année 2019, marquée par le centenaire de la création de l’ACA, était l’occasion de défricher ce front pionnier de l’historiographie du catholicisme national2. À l’initiative des responsables et des membres du conseil d’orientation du Centre national des archives de l’Église de France (CNAEF), onze universitaires se sont attelés à cette tâche. L’on compte parmi eux huit historiens, deux politistes et un théologien. Ils ont dépouillé et analysé des fonds peu ou pas exploités, conservés en majorité dans les archives du Saint-Siège, du diocèse de Cambrai et du CNAEF. Les résultats de leurs investigations ont été présentés les 21 et 22 mars 2019 au cours d’un colloque tenu à la maison de la CEF devant un public de plus de quatre-vingt-dix personnes. Dans un contexte où la question de la gouvernance du catholicisme était au cœur de l’actualité (défaillances dans la gestion des abus sexuels, conflits au sein de la hiérarchie catholique), la rencontre a permis d’inscrire dans la longue durée les difficultés du présent : à la lumière de l’histoire de l’ACA, les crises contemporaines de la CEF ont été mises en perspective, sans que leur gravité ne soit minimisée. Le présent ouvrage réunit l’ensemble de ces contributions, préalablement retravaillées, enrichies et harmonisées3.
5La première partie du livre, « Lignes de force », vise à dresser un tableau global de l’histoire de la coordination épiscopale dans l’espace français depuis 1919. Christian Sorrel retrace, dans deux chapitres successifs, les circonstances de la création de l’ACA, sous l’impulsion du cardinal Luçon, archevêque de Reims, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, avec l’accord du pape Benoît XV. Le contrôle du Saint-Siège sur la nouvelle instance était étroit, puisque les procès-verbaux de ses travaux devaient être validés avant diffusion. Benoît XV et Pie XI s’employèrent à rééquilibrer les initiatives d’un épiscopat nommé sous Pie X et qui penchait du côté de l’Action française. C’est uniquement après 1928 que l’ACA se stabilisa institutionnellement et que les conflits internes s’apaisèrent. L’institution put alors se développer et s’organiser selon une structure dont la CEF hérita en 1964.
6Ce sont les grands traits de l’histoire de celle-ci que Jacques Palard s’emploie à dessiner. S’appuyant sur les archives du CNAEF et sur une vingtaine d’entretiens avec des évêques, il montre comment la CEF est passée du modèle de gouvernement hiérarchique et pyramidal de l’ACA à une gouvernance plus horizontale incluant tout l’épiscopat. Au fil des années, la CEF s’impose comme un acteur central du catholicisme et comme l’interlocutrice principale des pouvoirs publics. Cette dynamique va de pair avec des difficultés d’organisation interne auxquels les projets de réforme ne remédient qu’imparfaitement.
7Jean-François Chiron montre pour sa part comment le statut théologique incertain des conférences épiscopales a pu freiner leur essor. Leur création, qui intervient au moment de Vatican II, est corrélée avec une revalorisation de la collégialité : les Pères conciliaires reconnaissent la synodalité épiscopale comme une source possible du magistère, en lien avec celui du pape. Se pose dès lors la question de savoir si les nouvelles instances de concertation sont des lieux d’exercice de cette collégialité. Le pontificat de Jean-Paul II est marqué par une lecture limitative : la collégialité épiscopale ne pourrait se concevoir que dans un cadre universel et en union avec le pape. Ecclésiologiquement, cela revient à faire des conférences épiscopales nationales de simples instances de coordination pastorale et technique destinées à relayer un magistère venu du haut. Le pape François, de par sa volonté affichée de promouvoir la synodalité – c’est le thème du synode annoncé pour 2022 – et de déconcentrer les décisions du centre romain vers les échelons intermédiaires du catholicisme, repose dans de nouveaux termes le débat.
8La seconde partie de l’ouvrage, « Hommes et institutions », est constituée d’études de cas, qui permettent d’affiner les analyses précédentes. L’étude par Frédéric Le Moigne des carnets personnels de deux cardinaux académiciens, Alfred Baudrillart (1859-1942) et Georges Grente (1872-1959), lève une partie du voile qui cache les coulisses de l’ACA. On découvre, de manière sensible et vivante, les oppositions idéologiques des années 1930 autour de l’action catholique et des ligues politiques, ainsi que les débats liés au positionnement de l’épiscopat pendant et après la Seconde Guerre.
9Paul Airiau, ciblant son enquête sur la période 1945-1970, analyse pour sa part les efforts de l’épiscopat pour réguler la pluralité catholique. La consolidation structurelle de l’ACA, puis de la CEF, fait émerger une sorte de magistère collectif qui cherche à faire rentrer dans les rangs les fidèles ou les prêtres qui dévient de la « droite ligne » ; chaque mouvement de laïcs est « chapeauté » par une commission épiscopale. Cette régulation par uniformisation cède la place au début des années 1970 à une régulation par valorisation de la diversité.
10À la suite, Olivier Chatelan explique comment le comité épiscopal France-Amérique latine (CEFAL), qui n’est, au moment de sa création en 1961, qu’une section du comité épiscopal des missions à l’extérieur (CEME), s’autonomise progressivement en raison de la spécificité de ses objectifs. L’opération, qui suscite des conflits de territoire, mobilise de multiples acteurs. Elle trouve une issue favorable grâce à l’habileté tactique de Mgr Collini.
11Le témoignage de Mgr Defois conclut cette seconde section. Il y présente son expérience de secrétaire général adjoint de la CEF de 1977 à 1983, puis de membre de l’assemblée plénière. Ses souvenirs permettent de rééquilibrer les sources institutionnelles, en montrant le poids déterminant des relations interpersonnelles dans le dénouement des crises entre l’épiscopat et les gouvernements d’une part, les organismes de la curie d’autre part.
12La dernière partie est dédiée à l’exploration d’« enjeux et d’événements » marquants dans l’histoire de l’ACA puis de la CEF. La contribution de Philippe Portier, portant sur l’ensemble de la période, met en lumière les évolutions du rapport de l’ACA et de la CEF à la République. Alors que les débuts de l’ACA sont marqués par la volonté de mobiliser les fidèles contre la modernité, une transition s’opère entre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale et Vatican II vers une approche plus « réflexive » de la religion : la CEF se situe du côté du pluralisme et de la démocratie sans abdiquer sa revendication à la contestation religieuse de l’ordre établi.
13Tangi Cavalin s’interroge ensuite sur la manière dont l’épiscopat a parlé des questions sociales de 1940 à 1970. Il montre comment, en s’efforçant de répondre à des réalités complexes, celui-ci a réussi à requalifier son rôle dans la société en passant, à la faveur du concile, de l’affirmation d’une doctrine normative à un discours d’accompagnement.
14Dans une chronologie plus resserrée, Florian Michel rouvre le dossier de la réforme liturgique en analysant comment l’initiative conciliaire est porteuse d’une réforme de la gouvernance ecclésiale, mais aussi comment les relations interpersonnelles peuvent contourner les schémas institutionnels. Au final, le corps épiscopal joue son rôle d’impulsion et de décision, sans céder l’autorité aux spécialistes, même si le poids de ces derniers n’est pas négligeable.
15Bénédicte Toucheboeuf met en évidence le même genre de tensions entre experts et prélats, au sujet de la catéchèse. L’ACA puis la CEF ont eu tendance à déléguer cette question à des commissions spécialisées, dans lesquelles une avant-garde joue un rôle décisif pour promouvoir un changement de paradigme, c’est-à-dire le passage d’un modèle transmissif à un modèle plus « constructiviste », qui place l’expérience au cœur. Face aux protestations provoquées par certaines innovations (crise du « catéchisme progressif » puis tensions autour de Pierres vivantes), l’assemblée plénière tend à reprendre la main, notamment après 1975.
16Enfin, Charles Mercier raconte comment, paradoxalement, alors que la dynamique ecclésiologique du pontificat de Jean-Paul II a diminué l’importance des conférences épiscopales, l’organisation d’événements tels que la Journée mondiale de la jeunesse (1997) contribue à les remettre en valeur pour des raisons pratiques : assurer la mobilisation de l’ensemble des diocèses et sécuriser financièrement la démarche, trop lourde à assumer pour le seul diocèse hôte.
17Les études réunies dans ce volume ne donnent pas le dernier mot de l’histoire des instances de coordination de l’épiscopat français depuis le début du xxe siècle. Elles en présentent quelques dossiers et invitent les chercheurs à s’emparer du chantier comme Bernard Ardura le demande en traçant des pistes dans ses conclusions. Elles suggèrent l’importance d’une histoire des institutions qui avait été écartée par les pionniers de l’histoire religieuse contemporaine, soucieux de rompre avec l’ancienne histoire ecclésiastique pour privilégier l’approche du vécu du peuple chrétien. Elles soulignent aussi l’enjeu de la conservation des archives de l’Église catholique et de la définition d’une politique d’accès. Des évolutions significatives se sont produites depuis une vingtaine d’années au niveau national, dans le cadre du CNAEF, comme au niveau des diocèses et des congrégations religieuses sous l’impulsion de l’AAEF (Association des archivistes de l’Église de France). Mais les situations restent diverses et les défis ne manquent pas pour l’avenir, notamment avec l’enjeu des archives numériques4. Les réponses apportées conditionneront la possibilité d’une écriture de l’histoire religieuse du xxie siècle.
Notes de bas de page
1 La recomposition de l’institution religieuse n’est pas sans homologie avec les transformations que connaît le système politico-administratif français avec la création de la DATAR (1963) et le renforcement des circonscriptions d’action régionale créées en 1958 par transformation des régions économiques de programme (préfets de région et CODER, 1964). Pour sa part, l’Église institue en 1961 les régions apostoliques et établit la CEF en 1964. Il serait intéressant d’aller plus loin dans l’analyse comparée de deux institutions différentes dans leur champ d’action, mais analogues dans leur dispositif territorial, sachant que l’institution religieuse se réfère explicitement au cadre civil. Voir Palard Jacques, « Les recompositions territoriales de l’Église catholique entre singularité et universalité. Territorialisation et centralisation », Archives de sciences sociales des religions, no 107, 1999, p. 55-75.
2 Si, pour la période contemporaine, les évêques français ont attiré l’attention des historiens (Dauzet Dominique-Marie et Le Moigne Frédéric [dir.], Dictionnaire des évêques de France au xxe siècle, Paris, Cerf, 2010 ; Le Moigne Frédéric et Sorrel Christian [dir.], Les évêques français de la Séparation au pontificat de Jean-Paul II, Paris, Cerf, 2013), les instances permettant leur coordination n’ont fait l’objet que de quelques articles selon une approche sociologique ou politiste (Sutter Jacques, « Analyse organigrammatique de l’Église de France », Archives de sociologie des religions, 31/1, 1971, p. 99-149). En dehors du cadre français, on peut mentionner les ouvrages de P. Dandou, à l’échelle globale (Les conférences des évêques : histoire et développement de 1830 à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2007) ou continentale (Les conférences des évêques d’Afrique : bilan et perspectives, Paris, L’Harmattan, 2009). À l’échelle nationale, il faut signaler les travaux éclairants de Thomas Reese sur la conférence américaine (A Flock of Shepherds: the National Conference of Catholic Bishops, Kansas City, Sheed & Ward, 1992), et ceux de Francesco Sportelli sur son homologue italienne (« La Cei e la collegialità italiana », in Melloni Alberto [dir.], Cristiani d’Italia. Chiese, società, stato 1861-2011, vol. II, Rome, Istituto della Enciclopedia Italiana, 2011, p. 839-850). Il existe également des articles sur la conférence espagnole (Martín de Santa Olalla Saludes Pablo, « La Santa Sede y la Conferencia Episcopal ante el cambio político en España [1975-1978] », Revista española de derecho canónico, no 172, vol. 69, 2012, p. 279-328 ; Aguilar Fernando Sebastián, « Enseñanzas y orientaciones de la Conferencia Episcopal Española en los últimos años [1983-1985] », Cuenta y razón, no 20, 1985, p. 25-33) et la conférence allemande (Josef Homeyer, « Die Deutsche Bischofskonferenz », in Gorschenek Günter (dir.), Katholiken und ihre Kirche in der Bundesrepublik Deutschland, Munich, Olzog, 1976). Au-delà du cas spécifique des instances épiscopales de coordination, la question de la gouvernance du catholicisme depuis le début du xxe siècle a été relativement peu abordée. C’est peut-être le résultat d’une résistance ecclésiale à se laisser « objectiver » avec les méthodes des sciences humaines et sociales (Reese Thomas J., Inside the Vatican: the Politics and Organization of the Catholic Church, Cambridge, Harvard University Press, 1996), mais aussi d’un manque d’intérêt des chercheurs. Seuls quelques universitaires se sont employés à défricher ce terrain, selon des perspectives juridiques (Del Re Niccolò, La Curia romana: lineamenti storico-giuridici, Vatican, LEV, 1998 ; D’Onorio Jean-Benoît, Le pape et le gouvernement de l’Église, Paris, Fleurus-Tardy, 1992), sociologique (Defois Gérard, « La répartition des pouvoirs dans l’Église », Pouvoir, no 17, 1981, p. 5-24 ; Bobineau Olivier, L’empire des papes : une sociologie du pouvoir dans l’Église, Paris, CNRS Éditions, 2013), historique (Sorrel Christian et Dumons Bruno, Gouverner l’Église catholique au xxe siècle : perspectives de recherches, Lyon, LARHRA, 2015) ou politiste (Palard Jacques, « L’ambiguïté de la fonction épiscopale : entre légitimité locale et autorité romaine », in Cohen Martine, Joncheray Jean et Luizard Pierre-Jean (dir.), Les transformations de l’autorité religieuse, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 147-256).
3 Le volume a été préparé avant la publication du rapport Sauvé sur les abus sexuels dans le catholicisme français (octobre 2021).
4 Mgr Maurice de Germigny (dir.), Les archives de l’Église en France, Documents Épiscopat, no 9, 2019.
Auteurs
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Charles Mercier
Charles Mercier est maître de conférences HDR en histoire contemporaine à l’université de Bordeaux (LACES) et membre junior de l’Institut universitaire de France (IUF). Il participe au conseil d’orientation du CNAEF depuis 2018. Il s’intéresse actuellement aux thèmes « Jeunes, religions, et mondialisation » et « catholicisme global ».
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Christian Sorrel
Christian Sorrel est agrégé d’histoire et professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon (Lyon 2), membre de l’UMR 5190 – Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (axe « Religions et croyances »). Il est correspondant du Comité pontifical des sciences historiques et membre du Conseil d’orientation du CNAEF depuis 2012. Il écrit notamment sur les mutations du catholicisme contemporain, le concile Vatican II et les congrégations religieuses.
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