Introduction de la cinquième partie
p. 343-344
Texte intégral
1Contemporaine de l’Empire libéral, la Société de Législation Comparée, créée à l’initiative de deux jeunes juristes libéraux et républicains, incarne la « décennie décisive », son unité d’atmosphère intellectuelle et les ruptures opérées par la guerre, la déchéance du Second Empire, puis l’utilisation de ce vivier de juristes libéraux par la République conservatrice et de centre gauche, de Dufaure à Gambetta, dans le corps préfectoral, la magistrature, les cabinets ministériels et à l’Assemblée nationale. Ainsi, cette société savante qui se prétendait apolitique devient un véritable think tank libéral, dont les travaux préparatoires facilitent l’accouchement des projets législatifs, particulièrement autour du ministère de la Justice.
2Dans le même esprit comparatiste et européen que la Société de législation comparée, Théophile Roussel expérimente une méthode apte construire une législation hygiéniste pour la France républicaine. Issu d’une famille légitimiste ce médecin se convertit au républicanisme lors de ses études avant d’être parlementaire à deux reprises, en 1849 puis au début de la Troisième République. « Maître de granit » en Lozère, notable bien ancré dans le territoire, républicain libéral passionné d’agriculture, il mène des combats contre l’alcoolisme et pour l’assistance médicale dans les campagnes. Sa loi sur la Protection des enfants du premier âge du 23 décembre 1874, votée à l’unanimité, permet de comprendre sa méthode de travail d’expertise à la fois historique, statistique et comparée, à partir de tours d’horizon et d’études législatives sur l’Angleterre, mais aussi la Belgique, la Hollande et la Prusse. Cette loi préfigure la « nébuleuse réformatrice » de la fin du xixe siècle en matière de santé publique.
3En sortant de l’hexagone, l’expérience politique et constitutionnelle saccadée et diverse qu’éprouve la France des Dix décisives est regardée avec attention, et parfois prise pour modèle, singulièrement au sud-est de l’Europe. En Roumanie, sous forte influence française depuis 1859, les réformes et la structuration de la vie politique empruntent beaucoup d’éléments à la France, des discours à la pratique et aux formes de représentation. Les difficultés d’adaptation de ce modèle entretiennent des tensions entre l’adoption de la modernité politique occidentale fondée sur la nation intégrative et une conception individualiste libérale.
4Au cours de la décennie qui englobe la débâcle face à la Prusse, la position de Bismarck face à la républicanisation de la France ne peut qu’être décisive. La question du régime politique de la France, comme en 1814, redevient centrale en Europe et particulièrement dans la politique extérieure bismarckienne. La chute du second Empire n’arrange pas le chancelier de fer, qui s’inquiète par ailleurs du panslavisme russe. Pour pérenniser l’isolement diplomatique de la France, la pire solution serait l’établissement d’une monarchie orléaniste, parlementaire et libérale, très acceptable pour l’Angleterre et les monarchies continentales. Thiers incarne un bon compromis, d’autant que son armée professionnelle semble incompatible avec une revanche. À l’inverse, Mac Mahon inquiète, d’autant que l’Ordre moral catholique séduirait la Bavière, menaçant la récente unité allemande dans le contexte du Kulturkampf. Après des campagnes de presse, le chancelier utilise la menace d’une guerre lors de la crise de 1875 pour tenter, en vain, d’isoler la France, soutenue par les Anglais et les Russes en une préfiguration de la Triple Entente.
5Après la défaite de 1870, la fascination des intellectuels français pour l’Allemagne se focalise sur la Prusse, son histoire, son système d’enseignement. Mais pour beaucoup de républicains, c’est l’empire et le bonapartisme qui ont trahi et trompé les Français, tel Bazaine dont le procès passionne la presse fin 1873. Les légitimistes, ultramontains, plus romains que Français, ne sauraient être de bons patriotes. La défense de la République et de la Patrie ne font qu’un, face au péril du germanisme. « Mutilée mais non ruinée », la France républicaine de Gambetta doit reprendre son rang et rayonner dans le monde, en s’appuyant sur les peuples latins et slaves et en développant une politique coloniale. Le rayonnement de la science française, le développement de l’instruction publique constituent des leviers du relèvement de la France, prudente et réformiste.
6La décennie décisive se situe aux sources d’un « national-républicanisme » français. Le terme « nationalisme » a donné lieu à une « déconcertante multiplicité de ses manifestations ». Distingué par Littré du chauvinisme, le nationalisme des lendemains de la défaite est défensif, héritier du patriotisme démocratique et ouvert de la Révolution française mais teinté du désir de la Revanche, faisant le pont vers le nationalisme fermé de l’Action française, par exemple avec Paul Déroulède, mais aussi dans les discours de Léon Gambetta et de Victor Hugo. Ainsi le nationalisme qui émerge lors du boulangisme emprunte beaucoup au radicalisme d’un Rochefort, populaire, anticlérical et antiparlementaire, héritier de la Commune. L’hostilité au compromis institutionnel de 1875 avec les orléanistes alimente un radicalisme intransigeant, alors que la déception face à l’évolution de Gambetta conduit Juliette Adam aux limites du chauvinisme. La cristallisation nationaliste qui s’opère au moment du boulangisme puise ses racines dans les Dix décisives.
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