Des pyramides au Parthénon
p. 157-168
Texte intégral
1C’est sous ce titre que j’aimerais commenter les impressions de Renan concernant les antiquités égyptiennes et grecques et livrer ses considérations scientifiques, esthétiques et autres, sur ces deux hauts lieux de la civilisation humaine : l’Égypte et la Grèce.
2J’ai puisé mes informations en exploitant surtout son long article de 40 pages intitulé « L’ancienne Égypte », qui figure au tome II des Œuvres complètes, mais qui fut d’abord publié, au moment même où il effectue son deuxième voyage en Orient, le 1er avril 1865, dans la Revue des Deux Mondes, sous le titre « Les Antiquités égyptiennes et les fouilles de M. Mariette, souvenirs d’un voyage en Égypte, sur le Nil, d’Assouan au Caire, décembre 18641 ». Mais, à vrai dire, j’ai dû fouiller un peu partout dans ses écrits, car Renan ne manque jamais l’occasion de s’exprimer sur l’art et le génie grecs et de les comparer à ceux des autres civilisations anciennes.
3Son esprit, avide de connaître, ne cesse, durant sa vie, d’interroger l’Antiquité, fasciné qu’il est par le passé des pays qui ont marqué la marche du monde comme l’Égypte, la Grèce, la Judée. Par cet article, très pertinent d’ailleurs, il tâche d’expliquer le rôle et la signification de l’Égypte dans le développement de l’humanité, tout en livrant pourtant sa préférence pour la Grèce, qui, d’après lui, tient une place à part.
4À l’époque où Renan se prépare à prendre la route pour l’Orient une deuxième fois, il a déjà acquis la célébrité que lui a causée la Vie de Jésus, mais a perdu en même temps son poste au Collège de France, depuis quelques mois. Il est donc libre de partir et il a les moyens de quoi financer ce voyage2. Embarqués le 9 novembre 1864 de Marseille, Renan et sa femme Cornélie, comptent passer d’abord par l’Égypte, effectuer « une simple course au Caire et aux pyramides3 », « l’intervalle de deux bateaux4 », comme il écrit dans sa correspondance, afin de se diriger par la suite vers le Liban, faire un pèlerinage à la tombe de sa sœur Henriette, et poursuivre vers la Syrie, l’Asie Mineure et la Grèce.
5Renan arrive le 14 novembre en Alexandrie, où il passe deux jours seulement, consacrés à contacter ses connaissances faites depuis la France et à visiter l’Institut d’Égypte, créé par Bonaparte lors de l’expédition de 1798-1801 en Égypte. Il se livre à l’étude de la topographie de la ville et s’interroge sur la position du quartier juif. Il est pourtant étonnant que son séjour en cette ville historique d’Alexandrie soit si court : c’est qu’il ne comptait pas s’attarder en Égypte. Le 17 novembre les Renan partent en chemin de fer pour le Caire. Le soir même Renan reçoit la visite d’Auguste Mariette, son compatriote, le fameux archéologue, grand expert des tombeaux de l’ancien empire égyptien, avec qui il entreprend déjà une longue conversation sur la Haute Égypte. Grâce aux carnets de voyage5 que tenait Renan, on arrive à se former une image assez complète de ce voyage d’Égypte.
6Et d’abord qui était « Mariette Bey » qui attendait Renan au Caire ? « Dans l’histoire de l’archéologie, l’année 1851 marque une date significative : c’est alors qu’Auguste Mariette, par ses fouilles au Sérapéum de Saqqarah, inaugura des recherches allant sur le terrain quérir les matériaux mêmes de l’histoire6. » Employé en 1849 au département des antiquités égyptiennes du Louvre, François Auguste Ferdinand Mariette (1821-1881), fut envoyé l’année suivante (1850) en Égypte pour y acheter des manuscrits coptes. Il échoua dans sa mission. Après quelques années d’« exil » à Paris, Mariette devait bientôt revenir dans la patrie de son cœur : l’Égypte. En juillet 1858, il fut nommé par le vice-roi Saïd Pacha « maamour » (c’est-à-dire directeur) des travaux d’antiquité en Égypte, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort le 18 janvier 1881. « Géant rude mais généreux, force de la nature aux yeux rongés de soleil, miné prématurément par le diabète, il a accompli une œuvre immense, déblayant inlassablement temples et nécropoles, veillant avec un soin jaloux sur le patrimoine archéologique7. » Il organisa un service des Antiquités, puis entreprit des fouilles à Tanis, Abydos, Sakkarah, Gizeh, Thèbes. Il dégagea les temples d’Edfou et de Dendérah et mit au jour quelques-unes des plus grandes œuvres d’art de l’Égypte ancienne. En 1863, il fonda à Boulaq un musée dont les collections ont constitué le fonds de l’actuel musée du Caire. Il publia le résultat de ses fouilles dans de nombreux ouvrages. Il mourut au Caire. Son monument funéraire continue à se dresser devant le musée du Caire : « À Mariette Pacha, l’Égypte reconnaissante » lit-on sur le socle de sa statue.
7Quand Renan arrive au Caire, le musée à Boulaq est déjà fondé et c’est là qu’il effectue sa première visite. Il tombe sous la fascination de l’Égypte ! Le scientifique est ébloui par une civilisation cinq fois millénaire, et il est prêt à succomber volontiers aux projets de Mariette de descendre le Nil ; de plus, quand il rencontre le vice-roi de l’Égypte Ismail, ce dernier, très gentiment, met à sa disposition un bateau à vapeur pour qu’il puisse connaître la haute Égypte confortablement. Ainsi Renan connaîtra ce pays sous des conditions exceptionnelles, décrites dans sa correspondance, mais surtout ayant comme guide Mariette. Finalement cette « simple course8 » du début « est devenu un voyage complet de 500 lieues, jusqu’à la première cataracte d’Assouan9 ». Car les travaux de Mariette lui paraissent « la plus grande entreprise archéologique du siècle10 » et donc, encore une fois, c’est la curiosité scientifique et sa grande passion pour l’archéologie qui l’emportent et le font décaler ses projets pour la Syrie.
8Depuis la Mission de Phénicie, Renan lui-même avait fait preuve de ses capacités d’archéologue de haut niveau, quand il avait effectué des fouilles importantes au Liban. N’oublions pas que les différents gouvernements français se préoccupèrent, d’envoyer des missionnaires faire des fouilles dans de nombreux sites. En ce qui concerne l’Égypte, de Champollion en 1828-1829 – parti en Égypte dans le cadre d’une expédition franco-toscane – jusqu’à Mariette et Maspero qui succéda à Mariette en 1880, les gouvernements français financèrent une trentaine de missions11. La mission de Mariette en 1850-1854 fut la plus célèbre. Envoyé à l’origine pour huit mois avec un crédit de huit mille francs afin de « recueillir les manuscrits orientaux intéressants pour l’histoire de l’art », le jeune auxiliaire de la conservation égyptienne du Louvre ne rapporta aucun document de ce genre, mais se lança dans le dégagement du Sérapéum de Memphis dont il sut trouver l’entrée. On peut facilement imaginer que les deux hommes auraient dû avoir de passionnantes conversations autour des monuments égyptiens. Le samedi 19 novembre les Renan partent pour une courte excursion en bateau avec Mariette, sa femme, ses deux filles et son fils autour du Caire pour Sakkarah, la vaste nécropole de la région de Memphis, afin de voir les pyramides, les sarcophages et le temple de Sérapéum. Renan dans son carnet note minutieusement leur trajet : Djezorah, Kasr-el-Nil, puis Kandha, Gizeh, avec les célèbres grandes pyramides de Khéops, Khéphren et Mykérinos, ainsi que le Sphinx. Les Renan visitent aussi le couvent copte. Ils débarquent au village de Bédreschein et à dos d’âne ils arrivent jusqu’à Sakkarah où ils peuvent enfin voir la première pyramide, les tombeaux de l’ancien empire et ils passent le soir au sérapéum. De retour au Caire, Renan hésite encore à descendre le Nil en bateau, mais finalement la tentation est grande et finit par accepter d’entreprendre cette croisière jusqu’à Assouan.
9En effet, le dimanche 27 novembre, Ernest et Cornélie embarquent dans le petit bateau mis par le vice-roi à leur disposition à destination de la Haute Égypte ; après plusieurs escales, ils arrivent à Louxor et à Karnak. Ils visitent dans la vallée des Rois les tombes royales à Biban-Moulouk, le temple de Séthi et la nécropole thébaine : d’abord le Ramesseum, le temple funéraire de Ramsès II, puis les temples de Médinet Habou, suivent les temples de Deir el-Bahari et les colosses de Memnon, qui représentaient tous les deux le roi Aménophis III. « Le soir, délibération », comme il note dans son carnet et, marquant encore une fois « alea jacta est », décide de continuer la croisière plus en bas, jusqu’à Philae. Ils passent par Esneh et Edfou, temples situés sur la rive gauche du Nil et le 9 décembre ils abordent enfin Assouan. Cette ville, à 960 km du Caire, est située sur la rive droite du Nil et compte parmi les plus intéressantes de la Haute Égypte par son cadre pittoresque. Au centre du paysage coule le Nil, sur lequel semble flotter l’île Éléphantine. Le samedi 10 décembre ils visitent Philae, la cataracte et le désert d’Assouan ; le lendemain 11, ils prennent le chemin du retour, passent par Louxor et le 12 ils font une nouvelle visite à Karnak. Mardi 14 ils visitent Abydos, ville sainte dédiée à Osiris, nécropole historique, l’une des plus anciennes dans le souvenir des hommes. Mariette y a dirigé des fouilles pendant 18 ans. (Puis c’est l’archéologue Maspero qui prit la relève.) Le 15, ils abordent à Assiout et le 16 à Beni-Hasan, nécropole creusée dans la falaise, qui présente des décorations murales que Renan admire. Beni-Hasan est une nécropole de grande importance et présente un intérêt capital du point de vue de l’art et de l’histoire du Moyen Empire. Samedi, 17 décembre, le soir ils rentrent enfin au Caire, où les attendait une autre grande personnalité, Ferdinand de Lesseps, qui depuis quelques années déjà perçait l’isthme de Suez, afin de réaliser la jonction de la mer Rouge à la Méditerranée et qui propose aux Renan de les conduire au champ des travaux. Une deuxième fois alors Renan hésite d’y céder, car il sera obligé de décaler encore son départ pour le Liban, et une deuxième fois il avoue « alea jacta est » et son côté scientifique le pousse à aller voir de près cette œuvre grandiose. Cette course va durer quatre jours et les Renan accompagnés de M. de Lesseps traversent le désert tant en voiture qu’en barque sur les canaux ; ce ne sera qu’au 28 décembre qu’ils embarquent finalement pour Jaffa et continuent vers Beyrouth.
10Renan aura donc passé plus d’un mois dans ce pays mythique, lisant Hérodote12 et Manéthon13, l’étudia et, riche d’impressions et d’enthousiasme se proposa d’écrire cet article sur l’ancienne Égypte pour la Revue des Deux Mondes. Il se trouve à Athènes depuis le 13 février quand il adresse le 2 mars 1865 à François Buloz une lettre dans laquelle lui annonce qu’il est en train de le finir :
« En descendant le Nil, j’ai écrit les principales réflexions qui m’étaient venues sur les antiquités égyptiennes. Cela ferait la valeur d’un fort article. Depuis, je n’avais pu trouver assez de repos pour relire ce travail et y mettre la dernière main. Ces jours-ci, je l’ai repris et achevé. Ma femme va le copier, je vous l’enverrai par le prochain courrier14. »
11Dans cet article, dont le premier jet a été donc écrit à Athènes, qui commence par la phrase : « J’ai vu l’Égypte et je peux vous dire mon impression d’ensemble sur cet étrange pays », Renan s’adonne alors avec passion à une description méthodique historique, archéologique et culturelle qui étonne par sa richesse et son érudition. Jean Gaulmier, dans sa « Note sur le 2e voyage de Renan en Syrie15 » met l’accent justement sur la façon de Renan d’aborder l’histoire : « La méthode de Renan exige que l’intuition pratique et l’analogie, nées de la chose vue, viennent vivifier l’érudition. » Et Perrine Nahum, parlant de la conception d’Ernest Renan sur l’Orient, commente :
« L’Orient occupe une place centrale dans l’œuvre de Renan. Plutôt que d’y connaître, comme on l’a dit souvent, différents visages de l’Orient selon qu’il traite du langage, de l’histoire des religions ou de l’aventure de l’humanité, il paraît plus pertinent de saisir à travers cette figure un concept opératoire qui, dans la première partie de ses recherches, lui permet de passer de l’étude des langues à l’histoire des religions. On voit ainsi se dessiner à travers les différents visages de l’Orient un objet spécifique qui renvoie à sa théorie de l’histoire et situe Renan loin des préjugés de son époque16. »
12Ainsi, la description des tombes égyptiennes, sous la plume de Renan, prend, là encore, la forme scientifique idéale : il situe les monuments dans l’espace de l’histoire et de la religion, mais surtout avec cet air qui lui est propre, qui est image et sentiment en même temps et qui fait le charme de cet article. À vrai dire, « cet article magnifique écrit pour Buloz – encore merveilleux de fraîcheur – de quarante pages pleines, bourrées de faits et d’idées, à croire qu’il a pratiqué toute sa vie l’égyptologie17 », d’une écriture « irrégulière, saccadée, visiblement tracée avec des plumes de fortune18 », est le résultat d’une observation minutieuse et d’une étonnante étude, écrit merveilleusement et qui enchante le lecteur :
« Le mot qui désigne ces monuments, en égyptien, signifie “maison éternelle”. […] C’est bien la demeure du mort pour l’éternité. […] Il est là au milieu des siens, de sa femme, de ses enfants, de ses domestiques, de ses scribes, de ses chiens, de ses singes verts, représentés en petite imagerie sur les parois de chaque chambre. […] À ces détails domestiques se mêlent tous les souvenirs de la carrière du mort, de ses voyages, de son commerce. Jeux, danses, luttes, joutes sur les barques, chanteurs, danseuses aux cheveux tressés et ornés de plaques d’or, rien ni manque. Tout cela est d’un réalisme absolu, d’une jolie sculpture peinte très fine, visant surtout à être expressive ; des légendes hiéroglyphiques expliquent surabondamment ce que les images auraient d’obscur19. »
13Renan ne cache pas son admiration pour ce vieux pays :
« Ainsi, à une date où la conscience nationale de la Grèce et celle de la Judée n’existent qu’en germe, où Ninive et Babylone ne sont pas encore entre les mains des races qui feront leur puissance, l’Égypte est en pleine possession d’elle-même, que dis-je ? en un état de maturité voisin de la décadence20. »
14À plusieurs reprises il rapproche l’Égypte de la Chine, car il trouve des similitudes dans leur origine et leur façon de traverser les siècles :
« Vu la mesure du génie de la nation, on ne pouvait faire mieux. L’Égypte, à cet égard comme à tant d’autres, contredit les lois auxquelles nous ont habitués les races indo-européennes et sémitiques. Elle ne débute pas par le mythe, l’héroïsme, la barbarie. L’Égypte est une Chine, née mûre et presque décrépite, ayant toujours eu cet air à la fois enfantin et vieillot que révèlent ses monuments et son histoire21. »
15Renan fait pourtant une autre remarque capitale qui prouve qu’il commence à comparer l’Égypte à la Grèce au profit de cette dernière. Le paradoxe qu’on peut repérer alors est que dans un article où il est censé louer l’Égypte, il ne peut pas nier sa préférence pour la Grèce :
« L’Égypte fut de tous les pays le plus conservateur. Pas un révolutionnaire, pas un réformateur, pas un grand poète […] le roi seul existe, a un nom […] Ne dites pas […] qu’il ne s’est pas trouvé d’historien pour nous raconter leurs actions […]. L’oubli le plus souvent est juste à sa manière. C’est là précisément la plus sévère condamnation de ce pauvre pays. […] Une grande civilisation a toujours de grands historiens22. »
16Et pour expliquer ce raisonnement, il reprend les paroles d’Horace : « Il y a eu des braves avant Agamemnon, et pourtant tous, à jamais écrasés par la nuit, dormiront sans qu’on les pleure, car ils n’ont pas eu de poète sacré23. »
17Puis il achève sa pensée, mais sa préférence est déjà claire :
« C’est ce poète sacré qui a manqué aux grands hommes de l’Égypte, et, s’il leur a manqué, ce fut leur faute. Il leur a manqué, car eux-mêmes n’eurent pas cette haute originalité qui transporte un siècle, s’imprime en la mémoire des hommes, commande le génie à l’artiste, à l’écrivain, s’impose à l’avenir, triomphe de la mort. Les grands hommes de la Grèce ont eu des poètes et des historiens immortels, car ils appartenaient à un monde noble, fier, léger, distingué, aristocratique dans le vrai sens du mot. Là, tout était du même ordre. Miltiade, Thémistocle, Cimon, Périclès, procédaient du même souffle divin qu’Eschyle, Hérodote, Thucydide, Phidias. Socrate trouvait Xénophon pour l’écouter, Platon pour l’idéaliser, Aristophane pour le railler. En Grèce, le poète et l’historien font le grand homme ; mais le grand homme, de son côté, fait le poète et l’historien. Il n’est pas de même en Égypte24. »
18Dans le passage qui suit, les constatations sur l’art égyptien sont conditionnées par son amour pour l’art grec. Il commence à prendre nettement le parti pour l’esprit grec :
« Les statues de « l’ancien empire » sont infiniment supérieures pour le savoir-faire à celles de l’art grec primitif, et cependant l’essai le moins réussi des vieilles écoles grecques a bien plus de valeur aux yeux de l’artiste que ces chefs-d’œuvre d’habileté pratique […] D’un côté, le réalisme infécond ; de l’autre, l’aspiration invincible vers l’idéal. La Grèce n’a pas reculé parfois devant la représentation des scènes ordinaires de la vie ; témoin cette frise occidentale du Parthénon, où l’on voit les scènes les plus naïves, un homme passant sa tunique, un cheval chassant les mouches qui le piquent. […] Pour l’artiste grec, le trait réaliste est destiné à mieux faire ressortir l’idéal. L’artiste égyptien, au contraire, se complaît dans les scènes communes, représentées d’une façon commune25. »
19Il complète encore sa pensée apparemment reconvertie à la civilisation grecque, en ajoutant :
« Rien ici d’analogue à ce merveilleux public grec, à cette agora d’Athènes, où l’artiste trouvait ce qu’il lui faut pour l’encourager et le guider, l’admiration des uns, la raillerie des autres, l’émulation de ses rivaux, la rage de bien faire, un peuple possédé tout entier de la sainte fièvre du beau. Oui, la Grèce a inventé l’art comme elle a inventé la science. On sculptait, on bâtissait, on faisait de la géométrie pratique quatre mille ans avant elle. Seule, néanmoins, elle a eu un Phidias, un Archimède ; seule elle mérite d’être appelée la terre des nobles origines. Une exception doit être faite pour la religion. Notre religion vient de Jérusalem, non d’Athènes. Pour tout le reste, la Grèce a tracé le contour vrai de l’esprit humain, contour susceptible d’être indéfiniment élargi ; mais parfait en ses proportions […] la philosophie, dis-je, entendue comme la musique sacrée des âmes pensantes, quel chef-d’œuvre produira-t-elle jamais comparable aux dialogues qu’ont entendus les jardins de l’Académie et les bords de l’Ilissus26 ? »
20Ainsi Renan rendit le plus grand hommage à l’égyptologue Mariette et l’Égypte, mais l’expression « ce monde peu attrayant » dont il caractérise les antiquités égyptiennes, témoigne quand même que tout ce monde des pharaons rois d’Égypte n’est pas le sien, le rendez-vous avec Athéna n’était pas très loin. Et ce sera le monde grec qui va l’emporter. Car en février, en arrivant en Grèce il plonge dans le monde grec ancien dans lequel il se reconnaît avec délice. Il monte au Parthénon 12 fois, à des heures différentes, seul ou accompagné par sa femme ou Émile Gebhardt (élève de l’École française d’archéologie) ou encore avec Alexandre Rizo Rangavi (grand intellectuel et archéologue), il visite le Pnyx, le théâtre de Bacchus, le temple de Zeus, la nécropole de Céramique, il se promène aux rives de l’Ilissus ; au Péloponnèse il visite Corinthe, il voit le palais d’Agamemnon à Mycènes, et au nord de la Grèce il parcourt Amphipolis, Philippes, traverse la rivière Strymon dont il parla plus tard à sa Prière27 ; dans sa correspondance d’Athènes, très révélatrice, il laisse paraître tout son enthousiasme et son admiration ; il n’arrête pas de répéter l’impression que lui firent les antiquités grecques, et parfois même il utilise mes mêmes expressions dans ses lettres à de différentes personnes :
« Nous sommes à Athènes, depuis trois jours. […] Mon impression dépasse de beaucoup ce que j’imaginais. C’est l’absolu, c’est la perfection ; mais c’est le charme aussi, le charme infini, profond, accompagné d’une volupté douce et forte. Oh ! quelle bénédiction que ce rayon d’un autre monde soit venu jusqu’à nous ! et quand on pense que cela n’a tenu qu’à un fil ! qu’il ait suffi durant des siècles du caprice d’un aga pour que nous ne sussions rien de tout cela28 ! »
21Une lettre envoyée au Docteur Gaillardot29, nous dévoile clairement combien les impressions immédiates se sont relativisées au moment de la rédaction à Athènes ; car il est convaincu de la supériorité de l’art grec, si différent de l’art égyptien :
« Quant à l’antiquité, elle dépasse tout ce que l’on peut imaginer. C’est la perfection. Le soin, la conscience, la réflexion apportés à ces ouvrages sont une éternelle leçon de goût et d’honnêteté. Le Parthénon dépasse en impression de grandeur tout ce que j’ai vu. L’Érechthéion est un prodige d’élégance et de grâce. Quel miracle que ces merveilles soient venues jusqu’à nous ! Quand on pense qu’il eût suffi du caprice d’un aga pour détruire tout cela30. »
22Quelques jours après, son enthousiasme bat le plein, comme on peut le constater dans une lettre envoyée à la princesse Julie Bonaparte :
« Je préférais d’abord vous écrire d’Athènes et pouvoir vous dire mon impression sur cette ville extraordinaire, impression que j’attendais moi-même avec une sorte d’anxiété. Mon attente a été vraiment dépassée […]. Nulle part, pas même à Florence, on ne trouve un si heureux mélange de sérieux et de grâce, de charme et de noblesse. L’honnêteté, la sincérité de cet art grec sont quelque chose qui améliore, calme et repose. Pas une ombre de charlatanisme ; rien pour le décor. Comparé à cela, l’art romain n’est qu’une pose pompeuse, l’art égyptien n’est qu’un grossier tâtonnement. À la vue de ces œuvres achevées, nul sentiment pénible, nul retour mélancolique ou inquiet ; c’est la joie pleine que donne la perfection. […] On resterait du temps en contemplation devant une moulure, un chapiteau, un simple mur. Le Parthénon dépasse en vraie grandeur nos églises gothiques les plus gigantesques. L’Erechthéion est un bijou sans égal. […] L’Égypte, par laquelle j’avais commencé mon voyage, m’avait aussi grandement intéressé. Ce n’est point la beauté qu’il faut chercher. L’art, bien que grandiose, y resta toujours médiocre. […] je ne puis pas dire que l’Égypte soit mon pays de prédilection31. »
23Au fur et à mesure que les jours passent, Renan devient plus absolu à ses considérations. Une autre lettre, envoyée à Alfred Maury, est encore le témoin de ses sentiments :
« Athènes m’a fait un plaisir sans égal. Cet art grec est vraiment une espèce d’absolu, une chose qui n’a pu être faite qu’une seule fois, une leçon éternelle de goût, de sincérité littéraire, d’honnêteté32. »
24Quelques jours après, il écrit à Berthelot où il fait l’éloge de l’ancienne ville d’Athènes :
« L’admiration et la joie que causent ses chefs-d’œuvre vont grandissant à mesure qu’on les étudie. La grandeur du Parthénon ne frappe qu’à réflexion, l’élégance délicieuse de l’Erechteum est peut-être ce qui surprend le plus d’abord ; […] c’est une finesse, un goût dont rien ne peut donner une idée. Les Propylées […] ce fut l’ouvrage de Périclès le plus admiré des anciens. Le temple de Thésée est le mieux conservé de tous les temples anciens. […] Le temple de la Victoire Aptère, le monument chorégique de Lysicrate sont de vrais bijoux. Quelques endroits comme le Pnyx, le théâtre de Bacchus, la voie des Tombeaux de Céramique […] sont d’une immense impression historique33. »
25À Victor Le Clerc :
« Notre séjour d’Athènes nous a enchantés. […] je ne faisais que soupçonner l’incomparable beauté des monuments grecs ; ce que j’ai vu a dépassé de beaucoup mon attente. Auprès de cette perfection sans égale, tout ce qu’on voit ailleurs n’est qu’imitation grossière ou tâtonnement maladroit. Les jugements que j’ai énoncés dans le Discours sur l’état des arts34 me paraissent maintenant presque injustes, en ce qu’ils ne marquent pas assez cette immense disproportion35. »
26À Berthelot de nouveau, durant son deuxième séjour à Athènes :
« Nous avons fait notre voyage d’Argolide et de Corinthe. Nous sommes ravis. […] Tirynthe et Mycènes sont deux choses absolument uniques, deux témoignages, restés isolés, d’une haute antiquité. Voilà le monde homérique. Ce qu’est Athènes pour l’hellénisme classique, Mycènes l’est pour l’époque qui nous est représentée par l’Iliade et l’Odyssée36. »
27Renan va passer en Grèce près de deux mois et d’après ce qu’il note dans ses carnets il mène une vie assez mondaine, invité tous les soirs chez des Athéniens, le roi, l’ambassadeur de France en Grèce Arthur de Gobineau, et fera la connaissance des hommes politiques. Il est très apprécié par tous à l’exception des attaques de la part du clergé dans la Presse hellénique dont il ne fait pas allusion dans ses carnets de voyage. Mais revenons à l’article sur l’Égypte : plus l’article avance, plus Renan exprime nettement sa préférence pour la Grèce, et on dirait qu’il se sent un peu obligé de défendre quand même l’Égypte :
« Et cette Grèce, cette mère glorieuse de toute vraie civilisation, de tout art, de toute philosophie, de toute éloquence, de toute vie noble, ne dût-elle pas quelque chose à l’Égypte ? Elle lui devrait beaucoup, s’il fallait en croire les assertions des Grecs eux-mêmes ; mais, chose étrange, les Grecs sont en pareille matière ceux qui doivent être le moins écoutés. Les Grecs, comme toutes les races fines, spirituelles, dégagées de préjugés, admiraient beaucoup les civilisations étrangères et volontiers les préféraient à la leur. Pendant que l’Égyptien borné s’imaginait, comme le mandarin chinois, que le cercle étroit où régnaient ses habitudes d’éducation était la limite du monde, les Grecs guidés en ceci par une vue juste de l’antiquité de la monarchie des bords du Nil, aimaient à s’attribuer une origine égyptienne et trouvaient en cette origine prétendue un titre de noblesse37. »
28Mais les impressions de Renan se cristalliseront merveilleusement quelques années plus tard, quand, ayant gardé vif dans son esprit son sentiment pour la Grèce, il écrira, des années après, la Prière sur l’Acropole.
« Il y a un lieu du monde où la perfection existe ; il n’y en a pas deux ; c’est celui-là. Je n’avais jamais imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque-là j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde […]. Quand je vis l’Acropole, j’eus la révélation du divin, comme je l’avais eue la première fois que je sentis vivre l’Évangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me parut barbare38. »
29Henri Peyre, enfin, dans son livre sur Renan où commente cet article sur l’Égypte ancienne, ne manque pas de noter justement qu’il est conçu à Athènes, quand Renan a déjà succombé au charme des antiquités grecques :
« Dans un autre article sur l’Égypte ancienne, conçu également avec l’arrivée du voyageur à Athènes, il écrit dans les mois qui suivirent et paru en revue en décembre 1864 et avril 1865, Renan témoigne un peu plus de sympathie pour la plus vieille des civilisations alors connues. Mais il souligne l’absence d’Historiens. Or, pose-t-il en axiome (II, 359), « une grande civilisation a toujours de grands historiens ». Le contraste entre la Grèce et l’Égypte est à cet égard attristant pour le pays des Pharaons qui rêva de triompher de la mort. C’est la Grèce qui sut s’assurer ce triomphe et survivre en la mémoire des hommes39. »
30Tout est dit dans ces mots de Renan à Berthelot qui résume parfaitement sa conviction sur la civilisation grecque : « L’incomparable supériorité du monde grec, la grandeur vraie et simple de tout ce qu’il a laissé, sont des vérités qui éclatent de toutes parts40.
Notes de bas de page
1 Renan Ernest, « L’ancienne Égypte », Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1948, t. II, p. 336.
2 Millepierres François, La Vie d’Ernest Renan sage d’Occident, Paris, Librairie Marcel Rivière et Cie, 1961, p. 282 : « Les droits d’auteur que lui verse Michel Levy pour la Vie de Jésus suffiront largement à la dépense ».
3 Renan Ernest-Berthelot Marcellin, Correspondance 1847-1892, Paris, Calmann-Lévy, 1929, p. 315.
4 Renan Ernest, Correspondance 1845-1892, Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1961, t. X, lettre no 261 au docteur Gaillardot, 6 octobre 1864, p. 408.
5 Carnets de voyage, Bibliothèque nationale, N.A.F. nos 11487 et 11486.
6 Leclant Jean (secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, président du Haut Comité des célébrations nationales de 2001), « Auguste Mariette découvre le Sérapeum de Memphis », [https://francearchives.fr/fr/commemo/recueil-2001/39290].
7 Leclant Jean, op. cit.
8 Renan Ernest et Berthelot Marcellin, Correspondance, op. cit., p. 315.
9 Ibid., p. 315-316.
10 Ibid., p. 319.
11 Gady Éric, « Les égyptologues français au xixe siècle : quelques savants très influents », Revue d’Histoire du xixe siècle, no 32, 2006, p. 41-62.
12 Hérodote, Histoires, livre III : (Thalie) Conquête de l’Égypte par Cambyse II, fils de Cyrus.
13 Ægyptiaca (ou Histoire de l’Égypte) est l’histoire de l’Égypte antique, en trois volumes, écrite en grec par le prêtre égyptien Manéthon, à la demande de Ptolémée Ier, au début du iiie siècle avant notre ère.
14 Renan Ernest, Œuvres complètes, op. cit., t. X, lettre no 267, p. 417-418.
15 Gaulmier Jean, « Note sur le voyage de Renan en Syrie (1865) », in Jean Gaulmier, un orientaliste : recueil des textes publiés dans le Bulletin d’études orientales (1929-1972) [en ligne]. Damas, 2006, Presses de l’Ipfo, p. 171-189.
16 Simon-Nahum Perrine, « L’Orient d’Ernest Renan : de l’étude des langues à l’histoire des religions », Revue germanique internationale (en ligne), 7, 2008, p. 157-168.
17 Millepierres François, op. cit., p. 283.
18 Psichari Henriette, La Prière sur l’Acropole et ses mystères, Éditions Centre nationale de la recherche scientifique, 1956, p. 30.
19 Renan Ernest, « L’ancienne Égypte », op. cit., p. 346-347.
20 Ibid., p. 338.
21 Ibid., p. 350.
22 Renan Ernest, « L’ancienne Égypte », op. cit., p. 359.
23 Ibid., p. 359.
24 Ibid., p. 359-360.
25 Renan Ernest, « L’ancienne Égypte », op. cit., p. 367-368.
26 Ibid., p. 368-369.
27 Souvenirs d’enfance et de jeunesse, « Prière sur l’Acropole », Œuvres complètes, op. cit., t. II. p. 759 : « Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l’ivresse de Thrace. »
28 Renan Ernest et Berthelot Marcellin, Correspondance 1847-1892, op. cit., lettre no XXI à M. Berthelot, 16-02-1865, p. 333.
29 Renan Ernest, Correspondance 1845-1892, Œuvres complètes, op. cit., t. X, lettre no 268, 05-03-1865, p. 420.
30 Renan répète aussi à sa lettre à Berthelot cette remarque qui se réfère au siège d’Athènes par le vénitien Morosini en 1687, où un coup de mortier détruit en partie le Parthénon utilisé par les Ottomans comme poudrière. Le toit du temple s’écroule alors que jusqu’à cette date, il était resté miraculeusement intact.
31 Renan Ernest, Correspondance 1845-1892, op. cit., Œuvres complètes, t. X, lettre no 269, 16-03-1865, p. 420-421.
32 Renan Ernest, Correspondance 1845-1892, lettre no 271, 28-03-1865, ibid., p. 426-427.
33 Renan Ernest et Berthelot Marcellin, Correspondance 1847-1892, op. cit. lettre no XXIII, p. 335-336.
34 Renan Ernest, Œuvres complètes, t. VIII, op. cit., p. 595-783. Dans cette étude Renan expose ses convictions sur les différents arts en France au Moyen Âge et la Renaissance et exalte celui du xive siècle.
35 Renan Ernest, Correspondance 1845-1892, Œuvres complètes, t. X, op. cit., lettre no 272, 05-05-1865, p. 428-429.
36 Renan Ernest et Berthelot Marcellin, Correspondance 1847-1892, op. cit., lettre no XXIX, 04-05-1865, p. 346. (Cette lettre est mal datée, elle est du 27 mai 1865.)
37 Renan Ernest, « L’ancienne Égypte », op. cit., p. 365.
38 Renan Ernest, « La Prière sur l’Acropole », O. C. t. II, p. 753.
39 Peyre Henri, Renan et la Grèce, Paris, Nizet, 1973, p. 75-76.
40 Renan Ernest et Berthelot Marcelin, Correspondance, op. cit., lettre no XXII, p. 337.
Auteur
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Iphigénie Botouropoulou
Professeur émérite à l’université d’Athènes
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