La Mission de Phénicie à la lumière des souvenirs d’Édouard Lockroy
p. 125-132
Texte intégral
1De nombreuses informations sont disponibles sur le déroulement de la Mission de Phénicie, à travers les correspondances de Renan et de sa sœur, ainsi que ses copieux comptes rendus et naturellement l’ouvrage éponyme. Cependant les témoignages directs du vécu de la mission par leurs acteurs sont plus rares. Parmi ces témoignages, ceux d’Édouard Lockroy sont précieux. Même s’ils ont été écrits tardivement, leur précision est un gage de fiabilité – même si tout biais est inévitable – on sait d’ailleurs qu’en bon journaliste, il prenait systématiquement des notes1. L’élégance du style et la saveur des anecdotes rendent leur lecture fort intéressante et souvent passionnante. Pour son jeune âge, Édouard Lockroy fait déjà preuve d’une hauteur de vue surprenante, d’un regard très observateur, un peu décalé et poétique, et d’un courage qui augurent un brillant esprit, ce qui se confirmera par la suite. Voici donc comment Édouard Lockroy fut recruté par Renan.
« Au moment de quitter Paris pour la Syrie2, où il venait d’être chargé de diriger la mission scientifique de Phénicie, M. Renan entra chez son éditeur, Michel Lévy. Tout en causant de son voyage, il dit à celui-ci : “J’aurais bien besoin d’un dessinateur qui m’accompagnât, qui me fît quelques croquis et qui fût capable de me rédiger quelques notes d’archéologie”. Michel Lévy lui répondit : “tiens, justement il y a à Beyrouth le petit Lockroy qui envoie des dessins au Monde illustré. Vous pourriez peut-être le prendre avec vous”. Renan accepta l’idée. “C’est que, dit-il, je n’ai pas d’appointements à lui offrir”. “Donnez-lui un cheval”, répondit Michel Lévy ; “je crois qu’il n’en demandera pas davantage”. Et ce fut ainsi que je devins membre de la mission scientifique de Phénicie. »
2Même si l’anecdote rapportée par Édouard Lockroy lui-même est sans doute authentique, Michel Lévy a probablement donné à Renan d’autres assurances sur la qualité d’un assistant qui devait jouer un rôle si important dans la mission. Le « petit Lockroy » en effet ne surgit pas de nulle part. Il est le fils d’un acteur et auteur dramatique connu à l’époque, Joseph Philippe Simon, dit Lockroy3, lui-même fils du général Édouard François Simon qui s’était illustré pendant la Révolution. Le père d’Édouard Lockroy, républicain convaincu comme son propre père, fréquentait l’élite intellectuelle de l’époque et collaborait avec Alexandre Dumas. Édouard raconte qu’il a assisté, enfant, à une pièce de théâtre sur les genoux de George Sand. Le « petit Lockroy » avait reçu d’excellentes leçons de dessin chez le peintre Flandrin et une formation du photographe connu Le Gray, compétences recherchées par Renan. Il hérita aussi des convictions solidement républicaines de son père et de son grand-père, ce qui allait, grâce à une personnalité hors du commun, fortement modeler son destin, comme nous le verrons. Renan avait, sans pouvoir le deviner, recruté une personnalité exceptionnelle et su s’entourer, comme avec Gaillardot médecin, botaniste, entomologiste, géographe, géologue et archéologue, de brillants collaborateurs. Parmi ceux-ci, il faut aussi compter Thobois qui, bien qu’accueilli avec réticence par Renan4, avait des compétences archéologiques reconnues ensuite par Renan lui-même et qui lui ont évité de graves erreurs d’appréciation.
3La mission se proposait d’ouvrir quatre grands chantiers5 : deux au nord de Beyrouth, incluant Djebail (Byblos) dont il va être question immédiatement et Amrit, évoqué plus loin, et deux au sud, Sidon et Tyr. Édouard Lockroy nous donne une idée des conditions matérielles et pratiques de la mission.
« À Amschit, à environ deux kilomètres de Djebail, M. Renan habitait une petite maison mise à sa disposition par un certain Michaël Thobia et qui, de loin, dominait la mer. On arrivait au premier étage, le seul habitable, à l’aide d’un petit escalier qui donnait accès dans un patio ; à gauche étaient la chambre de Mlle Renan et une autre chambre où couchait Renan et qui servait de salon ; à droite, deux autres chambres encore, dont l’une faisait fonction de salle à manger. Je logeais, moi, dans une masure du village, qui avait des trous dans ses murs, par où le vent du large entrait furieusement. Je couchais par terre, sur une sorte de matelas que j’avais acheté à Beyrouth et que j’ai trimballé, dans tous mes voyages à travers la Syrie sur la mule de Botroz, mon domestique arabe. Tout cela n’était pas luxueux. Nous partions, M. Renan et moi, le matin tous les deux de la maison d’Amschit pour explorer les environs, lui sur sa mule, qui était une bête admirable, moi sur mon cheval, un animal terrible qui avait la manie de se renverser sur son cavalier. Il était blanc moucheté, avait la queue teinte au henné d’un rouge éclatant et sa généalogie pendue sur sa poitrine, dans un sachet de cuir brodé. Il descendait d’une des juments favorites de Mahomet. »
4Il est bien connu que la contribution de l’armée française fut essentielle pour le succès de la mission, même si malheureusement l’expédition militaire, à but officiellement humanitaire, tourna à une grave déroute. Lors du rembarquement du corps expéditionnaire, le général de Beaufort prit « le chemin du cimetière où quelques centaines de soldats avaient été enterrés. Un officier, en passant devant, se retourna et dit : J’envie le sort de ces braves ; ils ont au moins évité la honte dont nous allons être couverts en rentrant en France avec un drapeau déshonoré6 ». Les conditions de fouilles de l’armée étaient très dures puisqu’il fallait creuser en particulier des tranchées d’échantillonnage profondes dans un climat malsain que Lockroy évoque ainsi : « La fièvre pernicieuse et la dysenterie remplissaient le cimetière qu’on avait mis à la disposition de l’armée ». Mais cela ne nuisait visiblement pas à l’enthousiasme des troupes pour la recherche archéologique…
« Beaucoup de ces messieurs, le général de Beaufort en tête, s’étaient pris de passion pour les fouilles. Le lieutenant Sacreste par exemple, jeune officier actif, supérieurement intelligent, à qui le capitaine L… laissait le soin de conduire la compagnie. C’est lui qui a déblayé la grande mosaïque byzantine qui est au Louvre7 [voir cahier couleur, ill. 1]. Les soldats aussi se passionnaient, nos chasseurs surtout. Comme C…, ils faisaient des chansons : ils mettaient en vers les rapports de Renan, quand ils nous arrivaient par l’Officiel. Le journal passait de mains en mains, du capitaine au caporal, et, ensuite, il reparaissait en couplets […]. »
Ill. 1. – Le lieu où fut découverte la mosaïque de Qabr- Hiram (planche 47 de l’ouvrage Mission de Phénicie).

« Toutes les chapelles du Kaïsserouan sont bâties sur l’emplacement de temples antiques ; toutes sont ombragées d’un caroubier, débris du bois sacré d’autrefois ; toutes sont construites avec de vieilles pierres sur lesquelles apparaissent parfois des signes ou des inscriptions à demi effacées. Renan y venait chercher la Phénicie […]. Et pourtant, toujours, par une vieille et indéracinable habitude, il se jetait à genoux devant l’autel, restait quelques minutes et parfois assez longtemps en prière. Je m’expliquais d’autant moins ce phénomène qu’à ce moment il ne croyait plus. Renan était déjà arrivé à ce haut degré de scepticisme qu’il ne laissa deviner que beaucoup plus tard. Voulait-il se faire bien voir des Kouris et des Maronites, qui sont gens fort religieux ? Je l’ai pensé. Mais alors, pourquoi ces génuflexions et ces longues méditations, quand nous étions tous deux seuls et que personne ne pouvait ni nous voir ni nous entendre ? Sans doute il subissait malgré lui l’influence de son éducation première. Ses vieilles habitudes du séminaire étaient plus fortes que sa raison. Peut-être priait-il véritablement ; peut-être, selon sa propre formule, “adorait-il en esprit et en vérité”. Quand par hasard, il manifestait un regret de ses anciennes croyances, une tendance à revenir à sa foi première, sa sœur l’arrêtait d’un “Allons, allons, Ernest !” qui lui coupait la parole. C’était une âme très complexe. Il est possible qu’elle ressemblât à ses livres où il y a toujours une page pour la foi à côté d’une page pour le doute. »
5Édouard Lockroy résume ici avec perspicacité et élégance certains aspects des écrits de Renan et nous en éclaire le côté parfois perçu comme ambigu.
« Je repense souvent à Djebail, où je me suis trouvé si heureux. La ville – si on peut appeler cela une ville – formait un demi-entonnoir en face de la mer, tout rempli de ruines, au milieu desquelles, de ci, de là, nichaient des huttes en pierres sèches. Un grand mur crénelé entourait le petit amas d’habitations que dominaient, à droite, une formidable tour carrée construite avec des matériaux antiques, toute en bossage et toute jaune [voir cahier couleur, ill. 2]. À gauche, une vieille église romane dédiée à saint Jean. Souvent nous nous asseyions près de l’église. M. Renan regardait la tour que, par une erreur qui venait de sa joie de fouiller le sol phénicien, il penchait parfois à croire salomonienne ; et, de fait, il était impossible de voir un monument d’aspect plus imposant et plus antique. Nous attendions là sa mule et mon cheval qu’amenaient les Moukres, pendant que le soleil se couchait.
Le paysage autour de la vieille église de Djebail n’était pas sans mélancolie. D’antiques pierres, dont les arêtes vives crevaient la terre, rappelaient la Byblos antique ; la tour parlait des grandes entreprises du Moyen Âge ; les petites huttes difformes, avec leurs toits plats en terre battue, plus ruinées déjà que les ruines elles-mêmes, disaient la misère actuelle et la déchéance irrémédiable. Tout en bas, on apercevait le port minuscule, circulaire et très régulier où abordaient autrefois Ies galères de Tyr et de Sidon et où maintenant, à travers l’eau limpide de la Méditerranée, on distinguait des quantités de colonnes de granit brisé.
Plus tard, M. Renan me confia quelques missions, soit pour aller estamper des inscriptions, soit pour en chercher, soit pour examiner des points qu’il n’avait pu reconnaître lui-même. Pendant un an, je parcourus ainsi la Syrie, que je finis par savoir par cœur et où je me retrouvais mieux que dans Paris, tout seul avec mon chien Maroum et Botroz. Ce furent les meilleures heures de ma vie. Je couchais où je pouvais, quelquefois à la belle étoile. Je demandais l’hospitalité, tantôt aux Bédouins, tantôt aux Métualis, tantôt aux Druses. Je risquais beaucoup de mauvaises aventures, mais j’étais jeune. »
Ill. 2. – Une vue de Djebail dessinée par E. Lockroy (planche 37 de l’ouvrage Mission de Phénicie).

6Lockroy illustre ces considérations d’anecdotes montrant clairement que ses pérégrinations pouvaient effectivement devenir assez périlleuses :
« Dans une de ces missions m’arriva une aventure assez curieuse. M. Renan m’avait demandé d’aller examiner un monument souvent signalé par les archéologues et qui se trouvait sur les confins de la plaine de la Bekka et du désert, le Kanlia-el-Hurmul. Le soleil échauffait terriblement mon cerveau. Il tombait implacablement sur ma tête depuis douze heures, écrasant les roches de sa lumière, m’enveloppant de feux, embrasant le sol où ses rayons se brisaient en m’éclaboussant. […] Et cependant, doucement, lentement, glissant silencieusement dans l’azur, le soleil commença à tomber vers l’horizon, et, tout à coup, le mur de granit qui depuis le matin me bouchait le désert s’arrêta et toute la plaine gigantesque, énorme, infinie, apparut. Vide ? Non. Pleine, bruyante, vivante, agitée, tumultueuse, grouillante, remplie tout entière jusqu’aux confins du ciel d’un campement de grands Bédouins venus d’Arabie avec le printemps. Les clameurs de la ville nomade arrivèrent à mes oreilles en même temps que la vision à mes yeux. Dix ou quinze mille chameaux formaient autour d’elle un cercle formidable ; des troupeaux erraient çà et là ; on apercevait les tentes de poils, bien alignées en deux avenues qui se coupaient à angle droit ; au centre, une large place, devant laquelle s’élevait la tente plus haute du cheik. Des femmes qu’on voyait nues dans la transparence de leurs robes allaient puiser de l’eau dans des mares bleues et claires, et des armées de guerriers en tuniques romaines, la tête rasée avec seulement un bouquet de cheveux au sommet, armés de longues lances, exécutaient, montés sur de grands chevaux rapides, des simulacres de bataille, tandis que les vieillards, les jambes croisées, assis devant la porte de leur tente, fumaient lentement dans des narguilés de bois et de cuivre. Tout cela m’apparut en une minute, comme si devant moi la toile qui cache un décor s’était levée. J’étais tombé dans un nid de brigands et j’avais beaucoup de chances d’y laisser ma tête. Être dévalisé ou tué, alternative peu consolante. Mais je me souvins, heureusement, que les Bédouins ont le respect de leurs hôtes et je pris mon parti rapidement. Je mis mon cheval au galop, j’enfilai une des avenues et, suivi, accompagné, entouré, précédé d’une fantasia extraordinaire de guerriers qui hurlaient en agitant leurs grandes lances, j’arrivai devant la tente du cheik. Il fumait, assis au milieu de sa famille. Je m’arrêtai, descendis de cheval et je lui dis – Naracksaïdi ya Abouna ! que ta journée soit heureuse, ô notre père ! Je viens te demander l’hospitalité. Il me regarda, se leva et me répondit : Entre, mon fils, tout ce que j’ai ici est à toi. Je suis demeuré huit jours chez lui. »
7De quelque peu risquée, la mission devint très dangereuse vers la fin :
« Un jour vint enfin où il fallut quitter Djebail. M. Renan avait pensé que nous devions explorer, au nord de la Syrie, dans la plaine de Tortose, un endroit nommé Amrit, point important de l’antique occupation phénicienne. On y voit, en effet, quelques monuments encore intacts, chose extrêmement rare dans le pays. C’était un endroit délicieux et terrible que cette plaine de Tortose, déserte sur une longueur d’une cinquantaine de lieues. À l’est, la montagne Ansariée, à l’ouest la Méditerranée la limite. Un rempart de petites dunes de sable qui bordent la mer y empêche l’écoulement des eaux. À peine, de-ci de-là, quelques rivières parviennent-elles à se faufiler jusqu’à la plage. Le reste forme de grandes flaques stagnantes au fond de toutes les déclivités du terrain. Le sol est imbibé comme une éponge. Aussi la fièvre se promène-t-elle sur tout le pays avec les vapeurs qui s’élèvent du sol. Le soir, l’odeur est insupportable, au point qu’on est obligé de tenir sa tente fermée. Toutes les bêtes de la création se donnent rendez-vous là : les troupeaux de chacals y foisonnent, suivis de l’hyène. Nous allumions des feux pour les éloigner ; peine perdue ; les chacals venaient autour de nos tentes et parfois marchaient sur la toile. Le camp était envahi pendant la nuit par une collection de serpents et de loups […] Monsieur Renan ne vint que deux fois à Tortose et à Amrit. Il y resta peu de temps et il oublia de nous laisser du sulfate de quinine dont, pourtant, nous devions tous avoir tant besoin. »
8Cette allusion illustre ce que Jean Pommier n’hésite pas à appeler « l’inhumanité de la conduite de Renan », ses « imprudences », son « édacité » et son « acharnement ». Il cite une phrase de Renan se plaignant de Thobois : « Que ferait-on, grand Dieu ! en ce pays, si on s’arrêtait devant la peur des moustiques8 », montrant bien qu’à l’époque, même si on ne connaissait pas l’origine du paludisme, on en soupçonnait fortement le vecteur. Nous sommes là dans la dernière partie de la mission, qui tourna au drame pour Henriette et à la grave défaillance de santé pour Renan. Désormais l’absence de l’armée compliquera en plus sérieusement la mission.
« C’est un endroit mortel. Tous les pauvres petits Ansariés, qui cependant habitent la montagne avec leurs parents, ont des ventres énormes ; la fièvre les mine déjà. Cette population ansariée, très clairsemée, est très pauvre. Elle habite en hiver de petites huttes de terre sèche et, en été, des cages de feuilles, placées à trois ou quatre mètres au-dessus du sol et portées par quatre madriers. On y grimpe par une échelle. Un des cheiks de ce pays m’avait pris en amitié. Il me disait souvent : “Reste avec moi. Tu seras mon fils et nous irons piller les caravanes”. J’ai quelquefois regretté de ne pas avoir dit oui. […] L’armée partie, je retournai à Amrit, où m’attendaient le docteur Gaillardot, attaché à la mission, et Thobois, notre architecte. Nous restâmes là, tous les trois longtemps encore. Gaillardot dressait le plan d’Amrit, Thobois restituait les monuments. Moi je dessinais les intérieurs de tombeaux. »
9Plusieurs des planches de l’ouvrage Mission de Phénicie sont effectivement des dessins de tombeaux tracés par Lockroy. Leur exploration n’était pas de tout repos…
« C’est une sensation curieuse que de se réveiller au fond d’un tombeau. Je l’ai éprouvée une fois. C’était dans la plaine de Tortose. J’étais allé assez loin du campement, à cheval, jusqu’aux grands monuments phéniciens. Il y en a trois, très remarquables, deux énormes phallus et un tombeau [voir cahier couleur, ill. 3]. Une pierre gigantesque en forme de couvercle de sarcophage cache l’entrée d’un souterrain où se trouvent des chambres mortuaires. […] [voir cahier couleur, ill. 4]. J’attachai mon cheval à des broussailles. J’entrai dans le souterrain m’éclairant d’une bougie. Après avoir traversé la première salle, je passai dans la seconde, puis dans la troisième, mais ce moment, tout à coup, ma bougie s’éteignit et je tombai de trois ou quatre mètres de haut au fond d’un énorme trou carré, ou plutôt au fond d’une chambre taillée dans le roc, où, autrefois, avait dû être le sarcophage. Le coup fut si violent, ma tête porta si durement sur la pierre que je m’évanouis. La situation était critique, car la plaine est absolument déserte – elle a quarante lieues de long – et personne au camp ne savait où j’étais allé. Combien de temps suis-je resté là ? Je l’ignore. Je sais qu’à un certain moment, j’ai entendu des voix : “Le voilà ! Est-il mort ?” Alors j’ouvris les yeux et je me vis couché dans une tombe. Au-dessus de ma tête, se penchant, il y avait deux chasseurs à pied effarés. Ces braves gens étaient allés chasser. Ils s’étaient perdus. Puis ils avaient entendu hennir mon cheval. Craignant qu’il ne me fut arrivé quelque chose de fâcheux et que je n’eusse été assassiné par un rôdeur – il y en avait parfois –, ils avaient appelé. Comme je ne répondais pas, l’idée leur était venue d’entrer dans le souterrain et de l’éclairer avec des allumettes. Il fallut une demi-heure pour me tirer de là. […]
La saison s’avançait et la plaine devenait de plus en plus mortelle. Il n’y avait plus moyen d’aller à l’île de Ruad. L’esprit de la population avait changé. Déjà, du temps des soldats, j’avais manqué deux fois d’y être égorgé. Ruad est à environ trois quarts de lieue en mer, en face de Tortose. C’est un groupe de maisons qui sort de l’eau, entouré d’une muraille antique en grande partie ruinée et assise sur le roc taillé. La population, toute musulmane, est fanatique. Elle est occupée à la pêche et n’a avec la terre que peu de rapports. J’y allais peindre une étude à l’huile que M. Renan m’avait prié de faire, accompagné d’un chasseur à pied. Une barque de Tortose – il y en avait trois – se chargeait de nous transborder. Quand nous arrivions à Ruad, tout le monde s’enfermait dans les maisons et à travers les portes nous criait des injures. Souvent nous avions reçu des pierres. La dernière fois, on nous avait poursuivis avec les cangiars. J’avais toujours mon revolver et mon sabre quand j’allais là. Je ne sais vraiment pas comment nous en sommes sortis vivants. […]
Comme nous avions quitté Djebail, il fallut quitter la plaine de Tortose. Mais ce fut la mission seule, cette fois, qui se mit en route. Nous étions quatre : le docteur Gaillardot, Thobois, mon domestique et moi, tous malades. M. Renan resta à Tortose. Je me vois encore, quittant le camp, dont nous avions brûlé les gourbis, me tenant à peine sur ma selle et claquant des dents, tandis que, derrière moi Gaillardot, en travers sur une mule, poussait des gémissements, et que Thobois, en travers sur une autre mule, jetait à chaque pas des cris de douleur. Botroz fermait la marche, suivi de mon chien Maroum. À Tortose, nous embarquâmes Gaillardot au fond d’une petite felouque non pontée. Nous le mîmes à l’abri du soleil avec une couverture. Nous pensions ne jamais le revoir. Thobois gagna avec moi Lattaquié, je ne sais comment. Jamais il ne se releva de cette crise et, de retour à Paris, il devint fou et mourut. »
Ill. 3. – Les meghazil (fuseaux) d’Amrit (planche 11 de l’ouvrage Mission de Phénicie).

Ill. 4. – Les tombeaux d’Amrit (planche 17 de l’ouvrage Mission de Phénicie).

10Il est clair qu’à la lumière de ces récits cette mission de Phénicie a été réellement très périlleuse : elle s’est achevée par un drame, car deux des cinq principaux participants, Henriette et Thobois, y ont laissé la vie et Renan a manqué d’en être la troisième victime. Cela n’empêche pas Lockroy d’en garder de beaux souvenirs :
« C’est toujours un charme infini pour moi de regarder l’Orient à travers mes souvenirs, – l’Orient que j’ai connu autrefois, celui de ma jeunesse, oh il n’y avait encore ni tramways, ni voitures, ni maisons européennes, ni civilisation, ni Allemands. J’y ai vécu plus d’un an avec Renan, Mme Renan, la sœur Henriette ; j’y ai fait la guerre ; j’y ai aimé. J’ai, à cheval, fouillé la Syrie dans tous les sens ; j’en ai connu toutes les vallées, tous les déserts, et de ces longs séjours là-bas, l’impression m’est restée profonde. J’ai rapporté avec moi un peu de l’indifférence orientale, la résignation, une tendance invincible au fatalisme, la faculté de vivre en moi et de m’isoler du monde extérieur. Ce voyage a décidé de ma vie ; il a modifié et transformé mon caractère et ma nature. »
11Renan et Lockroy devaient se revoir dans des circonstances moins difficiles mais tout à fait étonnantes beaucoup plus tard :
« Bien des années après mon voyage en Syrie, un soir que j’étais dans mon cabinet de la rue de Grenelle, au ministère de l’Instruction Publique, on vint me prévenir que nous pouvions disposer d’une croix de grand officier de la Légion d’honneur. Le même nom nous vint aux lèvres : Renan. Je lui remis sa décoration à la réunion des Sociétés savantes, en pleine Sorbonne, comme à une distribution de prix9. Au fond, j’étais très ému et j’indiquai dans mon discours que le hasard avait parfois des impertinences. Quand je lui tendis la boîte qui refermait la croix, nous nous serrâmes les mains et nous nous regardâmes en souriant. »
12Édouard Lockroy a fait une brillante carrière politique, il fut plusieurs fois ministre et vice-président de la Chambre des députés. D’abord il fut un journaliste d’opposition pendant l’Empire, brillant orateur polémiste très connu, dont les opinions républicaines bien marquées et la plume acérée lui valurent plusieurs séjours en prison. Ensuite, comme républicain bien en vue il est sollicité pour participer activement à la défense de Paris, après la débâcle de 1870, et siège à l’Assemblée nationale. Ses aventures continuent car il est la cible d’un attentat et est aussi blessé dans un duel. Il commence une véritable carrière politique à partir de son élection en 1873 ; réélu en 1877 il épouse la veuve de Charles, fils de Victor Hugo. Ce dernier avait fait appel à la verve de Lockroy pour son journal d’opposition Le Rappel en 1869. La carrière ministérielle d’Édouard Lockroy commence en 1886. Il joue un rôle essentiel, trop méconnu, comme Commissaire de l’Exposition Universelle de 1889 et est le personnage clé qui a permis la construction de la tour Eiffel à cette occasion10. Il occupera plusieurs postes ministériels jusqu’en 1905, où il vote la loi de séparation. Ses aventures et sa brillante carrière ne lui ont cependant pas fait oublier des rencontres décisives :
« Puis je revois M. Renan dans le Liban, à Amschit, assis au fond du divan d’une maison arabe. Le soir, M. Renan se promenait dans la chambre, et à sa sœur Henriette et à moi, sans aucune interruption de notre part, il parlait d’histoire, de religion, de philosophie, d’archéologie, de politique, de science, et j’ai gardé un grand souvenir de ces monologues. J’ai pensé à Renan et aussi à Garibaldi, ce soir, parce que, de tous les hommes que j’ai rencontrés, ce sont peut-être ceux qui ont subi avec le plus de puissance l’obsession de l’Idéal. »
Notes de bas de page
1 Lockroy Édouard, Au hasard de la vie : Notes et Souvenirs, Paris, Grasset, 1913, p. ix.
2 Ibid., p. 45. Dans la suite, tous les extraits non référencés proviennent de cet ouvrage.
3 Lainé Pascal, Édouard Lockroy, L’oublié de la Tour Eiffel, Paris, Nouveau Monde, 2012.
4 Pommier Jean, Autour de la Mission de Phénicie d’Ernest Renan, Paris, Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1965, no 1, p. 126-141.
5 Balcou Jean, Ernest Renan, une biographie, Paris, Honoré Champion, 2015.
6 Baudicour Louis de, La France au Liban, Paris, Dentu et Challame, 1879.
7 Metzger Catherine, La mosaïque de Qabr Hiram, Paris, Louvre Éditions et Somogy, 2012.
8 Pommier Jean, op. cit., p. 141.
9 Cette remise eut lieu le 26 mai 1888. É. Lockroy fut en effet ministre de l’Instruction publique d’avril 1888 à février 1889.
10 Lainé Pascal, op. cit.
Auteur
-
Jean Glasser
Docteur ès sciences
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