De Tréguier à Jérusalem : Ernest Renan en Palestine
p. 91-102
Dédicace
Père François Langlamet op., in memoriam
Texte intégral
1Le voyage d’Ernest Renan en Palestine en 1861, dans le cadre d’une mission archéologique officielle en Phénicie (Liban) entre les mois d’octobre 1860 et septembre 1861 s’inscrit dans une double logique, celle de la science et celle du pèlerinage. Ernest Renan1 est né à Tréguier en 1823. Il commence une formation religieuse à Paris (petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet en 1838, grand séminaire d’Issy en 1841 et de Saint-Sulpice en 1843), reçoit les ordres mineurs et approfondit considérablement l’hébreu2. Finalement on sait qu’il quitte le séminaire en 1845 et cumule rapidement les honneurs académiques3 : prix Volney de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1847, première place à l’agrégation de philosophie qu’il n’enseignera que fort peu puisqu’il est chargé d’une mission scientifique en Italie (1849-1850). Il a déjà reçu le prix de l’Académie des inscriptions et belles-lettres pour son mémoire sur l’Histoire de l’étude de la langue grecque dans l’Occident de l’Europe depuis la fin du ve siècle jusqu’à celle du xive siècle qui est resté très longtemps inédit4. Il entre ensuite à la Bibliothèque Impériale comme conservateur et devient Docteur ès lettres en 1852 après avoir soutenu une thèse sur Averroès5. Il publie en 1855 une Histoire générale des langues sémitiques, constituée de la première partie du mémoire primé par l’Institut de France où il entre un an plus tard à 33 ans6. Puis ce sont les Études d’histoire religieuse (1857) et le Livre de Job (1858). Une seconde mission lui est octroyée par Napoléon III qui le mène au Liban en 1860. À Beyrouth le 29 octobre, il organise les fouilles de Saida, Maschit et Byblos, accompagné du docteur Charles Gaillardot ainsi que du dessinateur-photographe Édouard Lockroy. Entre-temps sa mère lui écrit toute son anxiété à la lecture du livre de la princesse Christine de Belgioso, Asie mineure et Syrie, souvenirs de voyage7 : « ce que je lis dans ce moment n’est pas fait pour rassurer ceux qui ont tout (ce) qui leur est le plus cher dans ces contrées lointaines et à demi sauvages. N’allez pas à Jérusalem ni à Nazareth8 ». Il part en Palestine le 20 avril 1861 et y restera moins de deux mois. Sa vénérée sœur Henriette l’a rejoint et meurt du paludisme à Amschit où elle est enterrée. Renan lui-même échappe de peu à la mort. Puis en 1862 c’est la consécration suprême : il est élu triomphalement au Collège de France à la chaire de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque. Le samedi 22 février, sa leçon inaugurale, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire des civilisations9 provoque une telle manifestation qu’il est suspendu le 26 février. La célèbre Vie de Jésus (1863) dans laquelle il utilise beaucoup ses impressions de voyage devient un best-seller en Europe et provoque une des plus grandes polémiques du siècle. Des milliers d’exemplaires s’arrachent chaque semaine. Lui-même constate lucidement : « Cela ne prouve pas que le livre soit bon ou mauvais. Mais cela prouve que les moyens employés pour l’étouffer ne sont pas très efficaces10 ». Lisant la 52e (!) édition (1918, sans compter les éditions populaires), le père Lagrange écrit :
« Il se proposait bien plutôt de rendre à son siècle la religion pure qui fut celle de Jésus, et ayant cru le retrouver parlant encore sur les collines de Galilée ou dans sa barque sur le lac, il esquissa son image dans des heures d’enthousiasme. L’art avait dépouillé l’exégèse des lourds vêtements dont l’avait affublé le climat de la Germanie, et l’avait revêtue d’une blanche tunique orientale. Le succès tint du prodige, et l’engouement dure encore11. »
2En 1864, il refuse une nomination comme conservateur et sous-directeur adjoint au département des manuscrits et est officiellement révoqué du Collège de France le 11 juin 1864. Il est remplacé par un juif allemand venu de Silésie mais naturalisé français, Salomon Munk, savant éditeur et traducteur du Guide des égarés de Maimonide et auteur d’une des premières géographiques scientifiques de la Palestine12. Pour Victor Duruy qui lui aussi comme beaucoup de savants de son temps avait fait le voyage en Allemagne, « Renan avait transformé la lourde érudition de Strauss en une élégante pastorale13 ». Il commence alors la publication des dix fascicules de la Mission de Phénicie (1864-1874)14, repart en Orient puis chemine sur les traces de l’apôtre Paul dont on trouvera encore des échos inspirés dans son Saint Paul (1869). Entre-temps il a publié des Questions contemporaines (1868) car il va tâter un peu et en vain de la politique et se présenter aux élections législatives un an plus tard. Il propose à l’Académie des inscriptions et belles-lettres un Corpus Inscriptionum Semiticarum dont les travaux se poursuivent encore aujourd’hui15 et retrouve sa chaire au Collège de France le 17 novembre 1870. Il se trouve qu’après le décès de Munk on préféra tout de même un Français, certes pas très catholique mais néanmoins bon breton. La célèbre Réforme intellectuelle et morale de la France (1871) prend acte du désastre franco-allemand doublé d’une tragédie personnelle en raison de sa germanophilie. Élu à l’Académie française au fauteuil de Claude Bernard, c’est plus qu’un grand auteur, une véritable conscience nationale qui prononce en Sorbonne la célèbre conférence « Qu’est-ce qu’une nation16 ? ». La même année il publie une Étude sur l’Ecclésiaste ainsi que Marc Aurèle et la fin du monde antique, qui achève sa monumentale Histoire des origines du christianisme17. En 1887 débute la publication de la non moins imposante Histoire du peuple d’Israël qui comptera cinq volumes et qui se lit (presque) d’une traite18. Administrateur du Collège de France il y meurt en 1892.
3C’est donc un jeune et brillant savant qui se rend en Palestine, lesté d’une grosse érudition et de certains ouvrages classiques, comme l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) reçu comme prix en classe de cinquième19 ou du Voyage autour de la mer morte et dans les terres bibliques de Félix de Saulcy20 paru en 1853. L’Europe ouvre ses consulats à partir de 1838 – la France en 1843 – et Renan appartient donc à la première génération de savants, de voyageurs et de politiques qui vont « inventer » la Terre sainte21. Avant de partir il écrit à Albert Réville :
« J’ai souvent insisté sur l’urgence de fouilles en Phénicie ; de plus étant à la veille de commencer mes Origines du Christianisme, j’éprouvais un grand besoin de voir la Palestine. J’espère augmenter un peu le nombre des grandes inscriptions phéniciennes, les seules qui nous apprennent. Je voudrais surtout trouver autre chose que des inscriptions de sarcophages, je veux dire des inscriptions publiques ou religieuses. En tout cas, le voyage de Palestine aura pour moi un intérêt de premier ordre22. »
4Durant l’année 1861 on ne compte pas moins de 17 rééditions et éditions de voyages en Orient23. Ce qui frappe est le passage quasi immédiat d’une rhétorique savante à une transcription littéraire et quasi religieuse, comme si la « mise en science » n’épuisait pas la réalité et ne pouvait pas en rendre compte adéquatement. On est toujours surpris de l’alliance de la précision apprise à l’école de la philologie allemande avec des généralisations souvent magnifiques mais parfois téméraires comme la célèbre phrase : « le désert est monothéiste », qu’il commente ainsi :
« Sublime dans son immense uniformité, il révéla dès le premier jour l’idée de l’infini mais non ce sentiment d’activité féconde qu’une nature incessamment créatrice a inspiré à la race indo-européenne. Voilà pourquoi l’Arabie a été le boulevard du monothéisme. La nature ne joue aucun rôle dans les religions sémitiques : elles sont toutes de la tête, toutes métaphysiques et psychologiques. L’extrême simplicité de l’esprit sémitique, sans étendue, sans diversité, sans arts plastiques, sans philosophie, sans mythologie, sans vie politique, sans progrès, n’a pas d’autre cause : il n’y a pas de variété dans le monothéisme24. »
5Son voyage en Palestine vers laquelle il part le 26 avril 1861 est une partie de la mission en Phénicie. Comparer les récits exactement contemporains en utilisant les listes désormais disponibles25, d’autant plus qu’il fut immédiatement précédé par le prince Constantin de Russie, le prince Wolkonsky, mais aussi le père Alexandre Bourquenoud et même le Comte de Paris, de Rottermund, l’abbé Gendry et tant d’autres. De Tyr il écrit le 12 mars 1861 à Taine : « Le Liban a un charme grandiose, un reste de parfum qu’il avait au temps de Julien26. Ici, je suis déjà en terre biblique. Je vois de ma terrasse Sarepta, l’Hermon, le Carmel, les montagnes de la tribu de Dan27. » La Mission continue :
« Je saisis de plus en plus la personnalité éminente de Jésus. Je le vois très bien traverser la Galilée au milieu d’une fête perpétuelle. Son amour pour les enfants, son goût pour les fleurs, pour les divertissements de noces, le tour idyllique et champêtre de son imagination me sont bien expliqués. Il est peu de scènes évangéliques dont je n’ai vu la vérité. »
6Et la Vie de Jésus enchaîne :
« Je gagnai Naplouse par Saint jean d’Acre, Khaifa et le Carmel ; j’étudiais durant plusieurs jours les monuments de Jérusalem et d’Hébron ; je regagnai Khaifa par Jaffa et la mer ; je visitai Athlith et les antiquités situées au pied du Carmel, puis, m’enfonçant dans la Galilée, je vis Nazareth, le Thabor, le Jourdain, puis la sortie du lac de Tibériade, toute la côte occidentale du lac, le pont des Filles de Jacob, le lac Huleh, Safed, Meiron Jish (Giscala), Kalaat-Kurein (Montfort)28. »
7Mais la suite est paradoxale :
« La Palestine offre le contraste bizarre d’un pays où l’on rencontre à chaque pas les lieux les plus célèbres du monde, et où les monuments sont rares et chétifs. La Palestine porte la peine du principal défaut de l’esprit juif, je veux dire son défaut de goût pour les arts plastiques. À deux milles ans d’intervalle, les pays habités autrefois par des races artistes bénéficient encore de leur passé. Il faut des mois pour connaître Rome ou Athènes ; en quelques jours on a épuisé Jérusalem29. »
8Il a ajouté une longue note afin de ne pas être mal compris :
« Je laisse subsister cette phrase pour montrer à ceux qui l’ont citée avec malveillance ou répétée avec légèreté, combien on est exposé à se méprendre sur la pensée de ceux que l’on contredit. On m’a prêté l’absurde idée que quelques jours de fouilles suffiraient pour épuiser Jérusalem. Or, le premier membre de phrase montrait clairement qu’il s’agit là non de fouilles, mais de la connaissance que peut acquérir un voyageur qui ne remue pas le sol… »
9Le chapitre sur la Palestine est le dernier de La Mission : « La capitale où s’est passé le plus grand mouvement de l’histoire n’offre que l’aspect d’une ville sarrasine et croisée, avec quelques restes de siècles romains. » Il est exact que Jérusalem, lors de la visite de Renan, n’a pas encore pris son essor. Les premiers quartiers hors les murs commencent seulement à se construire. La voie carrossable Jaffa-Jérusalem est ultérieure puisqu’elle ne date que de 1869, année de l’inauguration du canal de Suez et de l’arrivée des Templerim, les protestants piétistes allemands. Il a pourtant pu voir les débuts du migrash ha-russim, ainsi que de mischkenot sha’ananim30. Il s’intéresse à la Jérusalem antique : « L’Hébreu ne fut ni artiste ni bâtisseur. Pierres éparses, vieux murs peu soignés, meules, caveaux funéraires souvent sans niches et mesquins, citernes analogues à celles de la Phénicie, voilà ce qu’on rencontre à chaque pas. Tout cela est sans style, sans date, bien inférieur à ce qu’on voit en Phénicie31. » Nous disposons désormais d’un document passionnant que sont les lettres d’Henriette Renan à sa mère sur ce voyage, bien plus précise. De Jérusalem elle écrit le 9 mai 1861 :
« La première vue de Jérusalem, à distance des montagnes qui la dominent, est singulièrement majestueuse ; de près l’aspect est fort chétif et cause un grand désappointement. Au lieu de la ville désolée et sévère qu’on s’attend à trouver, on est au milieu d’un bruit assourdissant, on ne voit que des maisons neuves, sans caractères, sans grandeur, sans souvenirs. Des constructions d’un goût détestable ou d’un ordre fort plat effacent ici tous les vestiges du passé. Notre première visite a été pour l’église du S. Sépulcre, dont nous sommes voisins. C’est un bâtiment hideux, bâti il y a cinquante ans, et recouvrant, sans en laisser paraître la moindre trace, le Calvaire et la grotte du tombeau. Des milliers de pèlerins grecs, venus surtout de Russie, remplissaient, encombraient l’église ; les uns buvaient et mangeaient, les autres dormaient étendus sur le sol, d’autres parlaient à haute voix, le tout dans le plus proche voisinage du S. Sépulcre32. »
10Le même jour Ernest Renan écrit à Marcelin Berthelot :
« Jérusalem est bien le point le plus singulier du monde, dans le présent un mélange de comédie et d’odieux dont rien n’approche ; et derrière tout cela, le passé extraordinaire, encore translucide à chaque pas. La topographie est ici très précise. Certes on est agacé de cette topographie légendaire qui supposerait qu’à chaque endroit remarquable de la vie des prophètes ou de Jésus, quelqu’un les suivait à la piste pour faire une marque à la craie. Mais à part les chimères (?), en somme tout cela ne fait qu’une différence de quelques mètres. Voilà surement Bethpagé [sic], Bethanie, le Mont des Oliviers, les endroits chéris de Jésus. Gethsemani n’était pas loin de ce petit enclos fait par les moines autour de quelques très-vieux oliviers. Voilà Bethesda, voilà Siloé et sa fontaine. Le Golgotha n’était pas loin de l’endroit où on le place. Ce chemin taillé dans le roc qui descend de la Galilée est bien celui qu’à [sic] foulé Jésus et où il récut [sic] de ses pauvres bandes de galiléens ce triomphe de pauvres gens qui lui coûta la vie. Quant au temple, qu’on remplace le dome [sic] d’Omar par un édifice carré, dont le style se laisse fort bien entrevoir, et rien ne sera changé. »
11Le dernier paragraphe de cette importante lettre mérite d’être cité :
« Quelques petites parties des murs et le souterrain de la mosquée el-Aksa sont de vrais monuments hébreux. Quant aux monuments juifs on les trouve partout. En somme le passé se voit très bien ici pour des yeux pénétrants. Les tombeaux de la vallée de Josaphat, la porte Dorée sont des monuments fort au-dessus de leur réputation. En somme, je suis enchanté de mon séjour ici. Je ne vous dissimulerai pas du reste que je suis très fatigué. Le climat de la Palestine, avec ses alternatives étranges, ne me va pas. Mais cela n’a pas de gravité. Je finirai33. »
12Le 5 mai, c’est la visite de Béthanie, du Mont des Oliviers, le 6 de la via dolorosa et de nouveau le Saint-Sépulcre, le 7 la vallée de la Géhéenne, le 8 le tombeau des rois, le 9 la mosquée d’Omar. « Puis le consul de France qui nous accompagnait, nous a conduits à la grotte de Jérémie où il avait fait préparer un déjeuner. » Le consul Edmond de Barrère (1819-1890) restera 13 ans en poste à Jérusalem de 1855 à 1868. Il succéda à un consul archéologue célèbre Paul Émile Botta34, « homme en ruine, homme des ruines dans une ville de ruines » (Flaubert). L’excellente connaissance de Barrère de la région et son autorité lui permirent d’étendre l’influence, même immobilière, de la France. C’est lui qui reçoit, entre autres, le domaine de Sainte Anne en 1856 qui deviendra le lieu des cérémonies officielles. Il sera aussi très impliqué dans les complexes problèmes de la réfection de la coupole du Saint Sépulcre et soutint en 1868 une première tentative – encouragée par son ministère – de fonder à Jérusalem une école de l’Alliance Israélite Universelle. Le 10 mai ce sera Bethlehem et Hébron puis le Jourdain. Renan quitte Jérusalem le 13 mai, passe la nuit à Ramleh chez les franciscains. Ralliant Jaffa le 14 Henriette continue :
« À la chute du jour, nous nous sommes embarqués sur un bateau à vapeur russe, qui nous déposés [sic] ici (Haifa, à l’époque Kaïfa) hier de très grand matin, après une douce traversée de six heures. Aussitôt que nous avons déjeuné, nous sommes repartis pour Atlît, à environ 4 heures de Kaifa, où nous sommes revenus le soir, après avoir visité l’église et le couvent du Carmel. […] Nous partons ce matin à dix heures pour Nazareth, où nous passerons la journée de demain ; samedi 17, nous partirons à Tibériade, et les jours suivants nous parcourrons les bords du lac. »
13Les Renan sont de retour à Tyr le 23, puis à la fin du mois à Beyrouth d’où le 1er juin Ernest avoue à Hortense Cornu : « J’ai fait mon voyage de Jérusalem, et j’en ai tiré beaucoup de fruit bien que je n’en rapporte guère que des raisons de douter35. » Il propose ensuite d’établir un hôpital français à Jérusalem puisque « toutes les autres nations européennes ont un médecin et un hôpital à Jérusalem. La France, qui accorde de fortes subventions aux établissements hospitaliers de cette ville, n’a en réalité aucun hôpital, ces subventions étant employées dans un sens exclusivement ultramontain par Monsignor Valerga36 ». Et Henriette, à son tour :
« C’est avec un vif plaisir que nous nous sommes à demi plongés dans ces eaux bleues comme le saphir, claires comme le diamant, partout entourées d’énormes massifs de laurier-rose ou de plante d’une incomparable vigueur. Quelle scène pour une prédication religieuse ! C’est à peu près à un quart d’heure du point où le Jourdain sort du lac de Genezareth, dans la région où “jean baptisait”. Puis c’est Tibériade et le 20 nous avons été à Magdala, patrie de Marie-Madelaine, et à Capharnaüm, toujours sur les bords du lac de Genezareth ; de ces deux dernières villes, il ne reste que des ruines. Le soir nous avons fait dresser nos tentes près du pont des filles de Jacob, situé sur le Jourdain, au nord du lac de Genezareth, un peu au-dessous du lac Huleh. [Et de continuer jusqu’à Césarée] : Tout le monde évangélique avait alors passé sous nos yeux, et pas à pas nous avions exploré le berceau du christianisme. Le 21, après avoir parcouru les bords méridionaux du lac Huleh et adressé de longs adieux au Jourdain, nous nous sommes dirigés vers Zaphet (Safed), ville peuplée de Juifs et par eux fort vénérée comme le lieu où doit naitre le Messie37. »
14Le lendemain, en bas d’une lettre d’Ernest Renan à Berthelot elle conclut :
« Nous avons passé 34 jours en Palestine, visitant tous les coins et les recoins de cette terre vraiment sainte et belle encore dans son abandon et sa nudité38. »
15Après son départ précipité en raison des événements militaires et surtout après la mort de sa sœur, Renan écrit à dom Luigi Tosti :
« J’ai relu l’évangile et Josèphe à Jérusalem et sur les bords du lac de Génézareth [sic], et j’ai vu se dresser devant moi, avec une surprenante réalité, le Christ et ses contemporains. Pendant l’été dans le Liban, j’ai écrit ma Vie de Jésus. Mais cela a encore besoin d’être mûri. Je suis bien persuadé que l’avenir religieux n’est pas en dehors du christianisme ; mais il faut des réformes ; or, je suis effrayé de voir le catholicisme se raidir de plus en plus. Vous qui êtes prophète, vous savez sans doute voir où est, sous cette enveloppe officielle et glacée, le germe du mouvement et du progrès39. »
16La Vie de Jésus (1863) suit donc directement ce voyage en Palestine dont on trouve une gestation dans ses carnets : « J’eus devant les yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore. » Une belle rhétorique recouvre alors souvent le discours savant. Les notes préparatoires sont éloquentes : « Les fleurs de Galilée ont une beauté sans égale, ravissante, et le mois d’Avril est dans ce pays enivrant et charmant de Beauté. Jésus aimait les fleurs. » Renan a lu Lamartine dont le Voyage en Orient (1835) fut un succès40. Il semble même parfois l’imiter :
« Galilée pays charmant41. Nul pays au monde où montagnes se déploient mieux. Ne s’étouffent pas. Vue d’Oum el-Fahm délicieuse. Merveilleux panorama. Carmel à gauche, en face montagne de Nazareth, Thabor, le petit Hermon. Sentiments des montagnes. Il fut mené sur une montagne, il montra les royaumes du monde et toute leur gloire. Sermon sur la montagne. Transfiguration que tradition, par raison non historique, mais bien mythologique, a placée sur le Thabor. Cela résulte merveilleusement bien de l’aspect du pays42. »
17En revanche, il n’aime pas Jérusalem, « en apparence bien plus brillante ; c’est souche de ce qui est resté juif. Air pédant, immoral. Le Talmud avec sa folie, sorti de là. Esprit étroit, docteurs solennels. Le Nord vraiment fécond, prophètes, bien plus naturaliste, plus vivant43 ». Ici encore, proximité de l’analyse psychologique avec le discours savant, à la plume aérienne : « Faire un tableau de tout cela » s’enjoint-il. Pour lui Jésus est né à Nazareth sur laquelle il a des lignes sublimes :
« Même aujourd’hui, Nazareth est un délicieux séjour, le seul endroit peut-être où de la Palestine où l’âme se sente un peu soulagée du fardeau qui l’oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La population est aimable et souriante… De nos jours encore, les haines religieuses sont à Nazareth moins vives qu’ailleurs. »
18L’historien téléscope le passé et le présent :
« L’horizon de la ville est étroit ; mais si l’on monte quelque peu et que l’on atteigne le plateau fouetté d’une brise perpétuelle qui domine les plus hautes maisons, la perspective est splendide. À l’ouest, se déplient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte qui semble se prolonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux saints de l’âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem et d’Endor, le Thabor avec sa forme arrondie, que l’antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de Sulem et le Thabor, s’entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pérée, qui forment du côté de l’est une ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, en s’inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean-d’Acre, mais laissent se dessiner aux yeux du golfe de Khaifa. Tel fut l’horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même sortit peu des limites familières de son enfance. Car, au-delà, du côté du nord, l’on entrevoit presque, sur les flancs de l’Hermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des gentils, et, du côté du sud, on pressent, derrière ses montagnes déjà moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d’abstraction et de mort44. »
19Quelques pages plus loin, on revient à la psychologie comparée :
« L’Arabe qui n’a aucun maître est souvent néanmoins très distingué : car la tente est une sorte d’académie toujours ouverte, où, de la rencontre des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l’esprit n’ont rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation45 » (Vie, p. 131).
20Dans un beau passage sur l’attention à autrui que n’aurait pas désavoué Louis Massignon, il écrit :
« L’hôte, en Orient, a beaucoup d’autorité ; il est supérieur au maître de la maison ; celui-ci a en lui la plus grande confiance… Ôtez l’hospitalité orientale, la propagation du christianisme serait impossible à expliquer. »
21Il faut un gros effort pour ne pas se laisser ensorceler par la prose renanienne et on se demande comment on a pu le considérer si longtemps comme agnostique et même comme un athée. Lui-même reconnaît dès le 12 mai 1869, « être l’homme de mon temps qui a été le plus injurié et le plus calomnié46 ». Certes il est toujours le savant connaissant très bien la critique positiviste et l’érudition de ses voisins allemands47. Mais il ne se garde pas toujours de l’édification et il semble avoir conservé, bien plus qu’on ne le croit, la foi de son enfance. En tous les cas, son voyage en Palestine comme au Liban, influença beaucoup son écriture, tout comme sa visite à sa métropole : « Jérusalem était alors a peu près ce qu’elle est aujourd’hui, une ville de pédantisme, d’acrimonie, de dispute, de haine, de petitesse d’esprit. Le fanatisme y était extrême. » En réalité il quitte Jérusalem au moment où elle commence à accomplir sa mue et à devenir une ville de convergence de religions et d’intérêts différents mais qui vivront longtemps ensemble. Chaque année apportera son lot de transformations dont Renan n’a pas vu les prodromes comme, ce n’est qu’un exemple, le développement des hôpitaux, les rôles des consuls et, bien entendu, les différentes émigrations. Certes le premier télégraphe date de 1864 et le « Palestine Exploration Fund » de 1865. Mais les débuts de la presse, des journaux, des bibliothèques auraient pu attirer son attention48.
Notes de bas de page
1 Voir les biographies suivantes : Van Deth Jean-Pierre, Ernest Renan, simple chercheur de vérité, Paris, 2012 ; Balcou Jean, Ernest Renan une biographie, Paris, 2015 ; Hartog François, La Nation, la religion, l’avenir. Sur les traces d’Ernest Renan, Paris, 2017 ; Laurens Henry (dir.), Ernest Renan. La science, la religion, la République, Paris, Odile Jacob, 2013.
2 Pommier Jean, La Jeunesse cléricale d’Ernest Renan, Paris, 1933.
3 Dussaud René, L’Œuvre scientifique d’Ernest Renan, Paris, 1951.
4 Voir la récente édition et la préface de Perrine Simon-Nahum en collaboration avec Jean-Christophe de Nadaï, Paris, Éditions du Cerf, 2009. Hayoun Maurice-Ruben, Renan, la Bible et les Juifs, Paris, Arlea, 2008.
5 Averroès et l’averroïsme, préface de de Libéra Alain, Paris, Maisonneuve, 1997 ; et Rétat Laudyce, « L’Averroès d’Ernest Renan », in Études Renaniennes 107 (2001), p. 11-24.
6 L’exemplaire du grand orientaliste Ignaz Goldziher se trouve à la bibliothèque de l’École biblique de Jérusalem que je remercie pour son hospitalité répétée depuis des décennies.
7 Paris, Michel Lévy, 1858.
8 Mme veuve Renan à ses enfants, 23 octobre 1860, in Renan Ernest, Correspondance générale, éd. Maurice Gasnier, sous la direction de Jean Balcou, Paris, Champion, 2014, vol. 4, p. 437 (citée directement CG).
9 Paris 1862, Œuvres complètes, vol. II, p. 317-335, vendue à plus de 3 000 exemplaires et Caquot André, « La chaire d’hébreu au collège de France et les études orientalistes », in Journal Asiatique 287 (1999), p. 323-330.
10 Renan Ernest à Bersot Ernest, 28 août 1863, OC, vol. X, Paris, Calmann-Lévy, 1890, p. 386. Voir outre son grand livre (1984) sur les Éditions Calmann-Lévy, Mollier Jean-Yves, « La réception idéologique de la Vie de Jésus », in Œuvres et Critiques XXVI (2001) p. 100-117.
11 Revue Biblique, 27 (1918), p. 432-506, rappelons que le père Lagrange, op, fut le fondateur de l’École biblique et archéologique française à Jérusalem !
12 Munk Salomon, Palestine. Description géographique, historique et archéologique, Paris, Didot, 1845. Outre Espagne Michel, Les Juifs allemands de Paris à l’époque de Heine. La translation aschkénase, Paris, PUF, 1991, désormais Adorisio Chiara, Dialectic of Separation. Judaism and Philosophy in the Work of Salomon Munk, Boston, Academic studies Press, 2017.
13 Duruy Victor, Notes et souvenirs 1811-1814, Paris, Hachette, 1902, vol. I, p. 371-380 et ses Causeries de voyage : Première partie. De Paris à Vienne, Paris, Hachette, 1864. Rappelons que la Vie de Jésus de David Friedrich Strauss a été traduite par Émile Littré (Paris 1839-1840) et plusieurs fois réédité. Voir Paul Jean-Marie, D. F. Strauss (1808-1874) et son époque, Paris, Les Belles-Lettres, 1982.
14 Bonnet Corinne, « Ernest Renan et les paradoxes de la Mission en Phénicie », in Laurens Henry, op. cit., p. 101-119.
15 Lozachmeur Hélène, « Le cabinet du Corpus inscriptionum semiticarum », site Internet de l’AIBL, [http://www.aibl.fr/travaux/orientalisme/article/le-cabinet-du-corpusinscroptionum-743].
16 Souvent rééditée, Roman Joël, Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? Et autres essais politiques, Paris, Press Pocket, 1992 ; Sand Shlomo, Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? Et Le Judaïsme comme race et comme religion, Paris, Flammarion, 2011.
17 Voir la nouvelle édition de Laudyce Retat, Paris, Robert Laffont, 1995, dont le premier volume comporte une très grosse introduction, une chronologie et un dictionnaire.
18 Outre les Œuvres complètes procurées jadis par Pischari Henriette, Paris, Conard Lambert, 1947-1961, on dispose désormais d’excellentes rééditions, Histoire et parole. Œuvres diverses, éd. Laudyce Retat, Paris, Robert Laffont, 1984, Études d’Histoire religieuse, éd. Henriette Psichari, Paris, Gallimard, 1992, et bien entendu des Souvenirs d’enfance et de jeunesse, éd. Jean Pommier, Paris, Gallimard, 1983, ou éd. Jean Balcou, Paris, Anagrammes, 2007.
19 Réclamé à son frère Alain, dans une lettre du 27 août 1838, in Correspondance générale, vol. I, Paris 1995, p. 47. (Citée CG.)
20 Gran-Aymerich Ève, Naissance de l’archéologie moderne 1798-1945, Paris, Éd. CNRS, 1998. Outre l’indispensable anthologie de Berchet Jean-Claude, Le Voyage en Orient, Paris, Robert Laffont, 1985, voir Ginossar Shalev, Voyage littéraire en Terre Promise, Paris/Genève, Slatkine, 1986 ; Galazka Guy, À la découverte de la Palestine. Voyageurs français en Terre Sainte au xixe siècle, Paris, PUPS, 2011.
21 Selon l’heureuse expression de Laurens Henry, La Question de Palestine, vol. I : L’invention de la Terre Sainte, Paris, Fayard, 1999. Trimbur Dominique et Aronsohn Ran (éd.), De Bonaparte à Balfour. La France, l’Europe occidentale et la Palestine 1799-1917, Paris, Éd. CNRS, 2001 et les récits de voyages analysés par Cohen Rina, La Palestine et ses populations vues par les consuls de France 1841-1869, thèse INALCO, Paris, 1999, vol. III, p. 901-922 et celle de pèlerinage par Clausse Natalie, Récits de voyages en Terre Sainte 1820-1870. Entre imaginaire et réalité, thèse, université de Strasbourg, 1994.
22 CG, op. cit., p. 409-410.
23 Cohen Rina, op. cit., vol. III p. 921-922. Voir Dupont-Sommer André, « Ernest Renan et ses voyages », séance publique annuelle de l’AIBL, Comptes rendus (1973) vol. 31, p. 3-20 et Sabra Yousra, « George Moore in the footsteps of Ernest Renan in the Holy Land », in Babel. Littératures plurielles, 29 (2014) p. 199-210.
24 « Des religions de l’antiquité et de leurs derniers historiens », in Revue des Deux Mondes, 15 mai 1853, repris in Études d’histoire religieuse, op. cit., p. 75.
25 Röhricht Reinhold, Bibliotheca Palaestinae, éditée et augmentée par David K. Amiran, Londres, 1990 (or. 1890), p. 493-501.
26 Julien l’Apostat (331-363).
27 CG, t. IV, op. cit., p. 618.
28 Renan Ernest, Vie de Jésus, Paris, Gallimard, Folio (1974-1992), éd. Jean Gaulmier.
29 Mission de Phénicie, dirigée par Ernest Renan, Paris, Imprimerie impériale, vol. I, 1864, p. 8-9.
30 Ben-Arieh Yehoshua, Jerusalem in the 19 th Century. Emergence of the New City, New York, Palgrave Mac Millan, 1986, p. 61-81.
31 Mission, op. cit., p. 791. Sur l’archéologie de Jérusalem, p. 792-799 et celle d’Hébron, p. 799-805.
32 Édition citée, vol. I, et CG, IV, op. cit., p. 666-668.
33 CG, vol. IV, op. cit., p. 665-666.
34 Malgré CG IV, op. cit., p. 668, note 1. Voir Cohen Rina, op. cit.
35 Renan Ernest à Cornu Hortense, in CG, IV, op. cit., p. 673.
36 Giuseppe Valerga (1813-1972), depuis 1858 patriarche latin de Jérusalem.
37 CG, IV, op. cit., p. 682-683.
38 Renan Ernest et Henriette à Berthelot Marcelin, 2 juin 1861, CG, IV, op. cit., p. 681.
39 Renan Ernest à Tosti dom Luigi, novembre 1861, in CG, IV, op. cit., p. 832.
40 Unger Gérard, Lamartine, poète et homme d’état, Paris, Flammarion, 1998, p. 181-200, et la nouvelle réédition de Basch Sophie, Paris, Gallimard, Folio, 2011.
41 Voir Renan Ernest, « Sur les inscriptions hébraïques des synagogues de Kefr-Bereim en Galilée », in Journal Asiatique, Paris, Société asiatique, 1864, p. 3-12.
42 Renan Ernest, Vie de Jésus, op. cit., p. 20.
43 Ibid., p. 23.
44 Ibid., p. 128.
45 Ibid., p. 131.
46 Lettre du 12 mai 1869, au directeur de L’Empire libéral, 12 mai 1869, CG, op. cit., éd. Jean Balcou, V, p. 453.
47 Goren Haim, »Zieht hin und erforscht das Land«. Die deutsche Palästinaforschung im 19. Jahrhundert, trad. Clara Naujoks Antje, Göttingen 2003 (or. hebr. Jérusalem 1999) et »Echt katholisch und gut deutsch«. Die deutschen Katholiken und Palästina 1838-1910, trad. Markus Lemke, Göttingen 2009.
48 Voir les dernières recherches sur Jérusalem au xixe siècle, in Bartal Israel et Goren Haim (éd.) The Late Ottoman Periode (1800-1917) dans l’Histoire de Jérusalem publiée en plusieurs volumes par l’Institut Ben Zwi, Jérusalem 2010 (héb.).
Auteur
-
Dominique Bourel
Directeur de recherches au CNRS
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