Chapitre II. La salle de sport comme fabrique d’un style de masculinité « populaire » et « respectable »
p. 75-101
Texte intégral
1Les trois salles de sport étudiées sont fréquentées par une immense majorité de garçons. Très peu de filles s’y entraînent et je n’ai observé aucune fille dans la salle de boxe anglaise. Il s’agit, dans ce chapitre, d’analyser en quoi la pratique de la musculation et de la boxe prend racine dans la division sexuée du travail et participe d’une reconfiguration des rapports sociaux de sexe au sein de la jeunesse populaire. On exposera en quoi ces pratiques reflètent une tension entre une masculinité « populaire » et une masculinité plus « conforme » aux normes de la culture légitime qui permet aussi aux enquêtés de se distinguer des « cas soc’ » ou des « racailles ».
Reproduire les rapports sociaux de sexe par le muscle et le poing
2Voyons d’abord comment, à travers la pratique sportive, les enquêtés construisent un style de masculinité « populaire » acceptable pour leur milieu social. On montrera ensuite comment l’entrée marginale de jeunes pratiquantes bouscule l’ordre sexué des salles de sport étudiées, au recrutement quasi exclusivement masculin, tout en le reproduisant. J’analyserai les effets de l’entrée marginale de Nadia et Latoya, les rares filles de la salle de boxe thaï et de musculation respectivement et les seules à venir régulièrement, effets à la fois de conservation et de remise en cause de l’ordre sexué local qui se fait, notamment dans le cas des Gants du Siam, à travers des rapports de pouvoir entre la boxeuse, les boxeurs, les entraîneurs et la municipalité.
3Historiquement, le sport est une « institution sexuée » en tant qu’il a été construit, certes de manière contestée, par et pour des hommes en réaction à une « crise » de l’ordre sexué au début du xxe siècle qui menaçait la masculinité dominante1. Il a même été défini comme médicalement dangereux et inadapté pour les femmes dont la place était cantonnée à la sphère domestique et à leur rôle reproductif2. C’est dans les années 1990 que la boxe anglaise féminine prend réellement son essor. En France, le nombre de licenciés de boxe thaï est difficile à établir car il existe de multiples fédérations3 et les clubs peuvent être affiliés à l’une ou l’autre ou même à plusieurs à la fois. Sans réelle volonté fédérale de promouvoir la pratique féminine avant 2007, année où est organisé le premier titre mondial amateur, les premières compétitions féminines amateurs sont les Championnats d’Europe en 2003.
4Les travaux sur la jeunesse populaire urbaine présentent les rapports sociaux entre les sexes comme étant fortement ségrégués et parfois conflictuels, les garçons occupant l’espace public4, et notamment l’espace des sports, alors que les filles se replient dans l’espace domestique et en dehors de l’espace sportif5, en partie pour protéger leur « réputation6 ». Alors qu’au niveau national, plus de la moitié des filles pratiquent désormais un sport, dans les « zones d’éducation prioritaires » (ZEP), ce ne sont que 32 % d’entre elles7. Comme le playground, les terrains sportifs de proximité, ou tout simplement la rue, où les jeunes du ghetto et des banlieues populaires se forgent une identité masculine à travers une socialisation différenciée, les salles de musculation et de boxe sont des espaces où le processus d’identification masculine est reproduit en acte. Dans ce chapitre, nous voudrions pour notre part montrer qu’il existe néanmoins des situations sociales au sein de la jeunesse populaire où l’ordre sexué est contesté et peut-être là où a priori on s’y attend le moins : dans une salle de musculation et de boxe thaï dans des quartiers dits « difficiles ». En s’immisçant dans un entre-soi masculin, tout en rejetant la domination masculine qu’elles peuvent ressentir à la salle, ces sportives essaient de nouer des relations égalitaires et durables avec les garçons et ne veulent pas être traitées différemment. Néanmoins, leur présence marginale, sans totalement reconfigurer certaines des fonctions de la salle8, tend à réactiver des mécanismes de défense virilistes chez certains jeunes et parfois chez certains entraîneurs.
5Malgré une euphémisation9 et féminisation de la pratique relativement récentes10, parce que la « mixité » est une priorité des politiques éducatives de la commune, et parce que la boxe thaï s’institutionnalise11, la salle des Gants du Siam est dans l’immense majorité fréquentée par des garçons que toutes les structures de socialisation dès l’enfance, ont porté à s’engager dans des jeux sociaux agonistiques et virils12, notamment le sport13. Les filles sont si peu nombreuses, et si peu assidues, que les entraîneurs ont tendance à leur prêter une attention particulière, par exemple en leur demandant de se mettre au premier rang lorsque tous les boxeurs se regroupent lors du salut final. Ces lieux de sociabilité virile instituent le muscle et le poing comme formes élémentaires de la virilité dans la division même du travail pugilistique et culturiste ainsi que dans la signification symbolique attribuée à ces pratiques.
6Si une dizaine de filles sont licenciées aux Gants du Siam, selon nos observations, une seule boxeuse, Nadia, vient très régulièrement aux entraînements14 et, comme Latoya dans la salle de musculation, se rapproche du style de pratique masculine. Dans la salle de musculation, comme dans celle de boxe thaï, la plupart des pratiquants sont des hommes, et il y a en moyenne cinq femmes qui s’entraînent pour une quarantaine d’hommes. Elles sont le plus souvent à courir sur les tapis roulants ou à faire du vélo d’intérieur pour perdre de la graisse et du poids, ou si elles s’entraînent dans la salle de musculation, elles le font très souvent sous l’autorité d’un homme (entraîneur de la salle, petit ami, frère, etc.) et/ou en petit groupe. Parfois, il arrive qu’une femme demande à un homme de lui déplacer des poids trop lourds pour elle et qui l’empêchent d’exécuter un exercice sur une machine. Dans la salle de musculation et la salle de boxe thaï, il existe une claire division sexuée du travail musculaire et pugilistique que l’on retrouve retranscrite dans la division de l’espace de la salle. Les hommes ont toutes les chances de développer le haut du corps, alors que les femmes ont toutes les chances d’affiner et raffermir le bas du corps. Les entraîneurs des Gants du Siam ont demandé à un petit groupe de cinq ou six adolescentes débutantes de ne plus venir si elles continuaient à discuter et rigoler pendant les entraînements, elles ne sont donc plus venues15. Juste avant le début de l’entraînement, les boxeurs, qui arrivent petit à petit, se regroupent à l’intérieur du gymnase devant les vestiaires, se saluent tous par une poignée de main et discutent selon les affinités. À ce moment-là, il est bien rare de voir les boxeuses échanger avec les boxeurs. Elles ont tendance à aller directement dans les vestiaires. C’est le cas de Nadia qui a tendance à arriver plus tard que les boxeurs.
7Les salles de musculation et de boxe sont des espaces performatifs qui font exister les différences entre les sexes par la pratique en les inscrivant dans le temps, l’espace et le mouvement. La pratique de la boxe et de la musculation normalise les corps selon une ligne de fracture sexuée16, et tend à reproduire l’idée selon laquelle une capacité à se battre et une musculature solide et tonique sont des formes élémentaires de la masculinité. Les hommes veulent gagner de la masse et des muscles, notamment pour le haut du corps, alors que les femmes veulent perdre du poids et de la graisse ; notamment pour le bas du corps17. Mise à part Nadia, les rares boxeuses ont tendance à travailler ensemble, à taper moins fort, à exécuter les exercices moins vite. Alors que les hommes ont plutôt tendance à montrer leur corps en portant des tenues légères qui laissent apparaître leurs muscles, les femmes, mise à part Latoya, ont tendance à cacher le leur, avec des vêtements à manches longues, un pull enroulé autour de la taille afin de dissimuler le bas du corps des regards masculins, en particulier dans la salle de musculation, car cela gênerait les boxeuses dans la pratique. La masculinité, que Raewyn Connell18 qualifie d’« hégémonique », se mesure dans l’action, la performance au double sens de théâtralité et efficacité19. La configuration spatiale et symbolique de la salle marginalise la femme et réserve une plus grande place aux hommes. Néanmoins, si aucune règle spécifique n’est appliquée dans la salle de musculation, les entraîneurs des Gants du Siam se sont donnés pour règle de placer les quelques boxeuses présentes devant les boxeurs lors du rassemblement final, comme pour les mettre à l’honneur et montrer que le club de boxe thaï n’est pas un univers de « machos », mais au contraire un club qui favorise le « sport pour tous ». Cette inscription des différences sexuées dans l’ordre spatial tend à les naturaliser20. Ainsi, cette mise à l’honneur n’est pas sans contradictions. En séparant les boxeuses des boxeurs, les entraîneurs les marquent symboliquement et les distinguent du reste du groupe tout en essentialisant les différences de sexe.
8En développant une disposition à la domination acquise à travers une socialisation différenciée, les hommes prennent facilement part aux jeux sociaux dits « masculins » (relation de domination, fort enjeu de pouvoir, recherche d’honneur, compétition, affrontement, déploiement de la force physique et symbolique, prise de risque21, etc.) au sein desquels une disposition agonistique est nécessaire et en tirent des profits matériels et symboliques22. En s’inscrivant dans une logique viriliste essentialisante, la musculation et la boxe participent de la domination masculine en ce qu’elles produisent collectivement non seulement des hommes dont la musculature ferme est associée à la force physique, elle-même associée au pouvoir, et qui sont aptes à combattre, mais surtout elles séparent les garçons des filles et reproduisent des dispositions et des styles de vie sexués qui sont eux-mêmes ajustés aux représentations dominantes sur les sexes.
9Alors que les milieux populaires ont vu leurs espaces traditionnels de sociabilité virile se transformer, les salles de sport étudiées demeurent des lieux où se construit la virilité des jeunes par le biais d’une mise en scène contrôlée de la force et de la violence et d’une fraternisation symbolique. La sociabilité masculine dans les salles de boxe enquêtées s’articule autour du duel pugilistique au cours duquel chaque boxeur éprouve sa virilité. Au cours d’une séance de sparring sur le ring, l’entraîneur Alain, ancien boxeur du club et originaire de la cité voisine, demande aux boxeurs de « jouer au chat et à la souris », d’être félin : « Wrrraaoowww ! » C’est selon Lamar le propre de la boxe et ce en quoi il dit exceller : « Toucher sans être toucher. » Les boxeurs y apprennent à développer ou entretenir des rapports de domination et une disposition agonistique, même si c’est de façon relativement ludique et contrôlée. Le duel pugilistique est une interaction agonistique au cours de laquelle les boxeurs essaient de dominer leur adversaire ou partenaire d’entraînement23. La violence est contrôlée et transformée en agressivité sportive et parfois langagière comme cette insulte : « Je vais te péter ta petite gueule de pédé ! », lancée, comme pour rappeler la structure hiérarchique de la salle, sur un ton semi-moqueur par un bon boxeur du club Julien à un boxeur adolescent, qui sert à verbaliser le désir de soumettre l’autre, de le transformer en objet (homo) sexuel pour aussi mieux s’en démarquer et donc réaffirmer son courage, sa virilité et sa puissance pugilistique. On entend les entraîneurs dire aux boxeurs : « Si vous allez sur le ring, c’est pas pour servir de sac [de frappe] ! » En contrôlant les symboles de puissance virile, en les dominant par l’emploi de leur force physique, les boxeurs construisent leur masculinité en même temps qu’ils la maîtrisent. C’est donc au cours de l’interaction pugilistique que les boxeurs mettent en jeu et en scène leur propre masculinité. Si l’entraînement se distingue du combat réel, il n’en demeure pas moins que les boxeurs doivent faire preuve d’endurance, de résistance à l’effort, d’abnégation et de courage. Si, au cours d’un duel, l’un des boxeurs donne des signes évidents de fatigue, l’autre ne fera preuve d’aucune clémence particulière et n’hésitera pas à en profiter et à pousser son partenaire dans ses retranchements.
10La masculinité des boxeurs se construit donc dans l’action mais elle se définit également à travers le rapport au corps. Je n’ai pas vraiment pu le mesurer du côté américain, car il n’y a pas de douches dans le club de boxe anglaise et elles sont trop insalubres pour être réellement utilisées dans la salle de musculation où les pratiquants arrivent pour la plupart déjà en tenue d’entraînement. Par contre, le rapport au corps des boxeurs des Gants du Siam est un rapport viril certes, mais relativement pudique. Les entraîneurs ne veulent pas voir d’adultes dans le vestiaire des adolescents et encore moins qu’ils se mettent nus devant eux, ils ne veulent pas avoir de plaintes des parents. Les filles et les garçons se changent et se douchent dans des vestiaires séparés. Si la question ne se pose pas vraiment dans les salles américaines, les boxeurs des Gants du Siam, pour la plupart, gardent leur caleçon au moment des douches, qui sont collectives. Au moment de la douche, et bien qu’aucun boxeur ne soit totalement nu, Nadir, un champion de la salle qui combat régulièrement à haut niveau, que l’on pourrait classer dans le haut de la hiérarchie de la salle, entre dans le vestiaire et s’exclame : « Alors, là, les nudistes, c’est Cap d’Agde ! », provoquant des ricanements24. Au cours d’une autre séance, dans les vestiaires après la douche, l’entraîneur Alain dit à un boxeur, l’un des rares « d’origine française », qui n’est pas venu souvent au cours de l’enquête, qui remettait son jeans sans caleçon, en rigolant : « Ah c’est comme ça que tu fais toi ! C’est la mode ? » Le boxeur ne sachant pas trop quoi dire répond oui, et Alain lui met une petite tape sur les fesses en passant devant lui. Si l’on peut éventuellement attribuer le port du caleçon sous la douche à un héritage culturel transmis par les parents (immigrants ou d’origine immigrée, musulman et/ou traditionaliste), il me semble qu’il s’agit aussi d’une stratégie visant à neutraliser l’aspect homoérotique de la situation dans un environnement masculin et viriliste. On peut également avancer une autre explication plus spécifique à l’espace pugilistique : la virilité des boxeurs doit être appréciée sur le ring en fonction du courage, de la force, de l’endurance et des compétences proprement pugilistiques. Exprimant à la fois le désir d’être entre hommes tout comme l’inquiétude qui en résulte25, cette plaisanterie est une manière de désamorcer la dimension homoérotique de l’interaction et de la conjurer symboliquement. C’est aussi une façon de rapprocher les boxeurs de pratiques sexuelles perçues comme déviantes et dévirilisantes, donc de s’en démarquer et ainsi réaffirmer sa virilité qui sera mieux exprimée sur le ring. Paradoxalement, l’homosociabilité est une phase rituelle et temporelle nécessaire dans la formation d’une disposition masculine et viriliste en tant qu’elle sépare les hommes des femmes26. Ainsi, l’entrée, même marginale, des filles dans la salle de sport, réintroduit le problème de la sexualité, auparavant neutralisée, et contraint les pratiquants, et les pratiquantes, à mettre en place de nouvelles stratégies de neutralisation de la sexualité. L’une des principales stratégies, en particulier pour les boxeurs plus âgés, est de considérer les boxeuses comme des « petites sœurs », et inversement aux boxeuses de considérer les boxeurs comme des « grands frères » et donc instituer un inceste symbolique afin de préserver la libido pugilistica.
La présence marginale des filles dans la salle
11La présence féminine dans la salle de musculation est très probablement due au rapport au corps que mobilisent les femmes qui s’y rendent et la diffusion de normes corporelles esthétiques et de santé. On peut faire l’hypothèse que la féminisation de la discipline de la boxe thaï a partie liée avec son euphémisation récente, à travers notamment le port de protections, par le biais d’une « démocratisation » de l’accès à la pratique. Cette euphémisation, qui illustre l’hétéronomie du club et des contraintes sociales qui lui sont extérieures, est aussi le résultat d’une volonté politique de la fédération et des municipalités qui ont exigé que les clubs de boxe thaï mettent en place de la « boxe éducative » dans le cadre plus générale de son institutionnalisation, même si les entraîneurs ne sont pas forcément pour. Comme s’il exprimait une vision « puriste » de la boxe thaï et une résistance de la culture populaire à l’acculturation aux normes dominantes de contrôle de la violence, Alain, qui a été de la première génération d’entraîneurs français, dit aux boxeurs au cours du rassemblement final : « Bientôt on va vous mettre des armures ! » Les résistances à l’euphémisation sont principalement exprimées par les entraîneurs et les anciens champions, porteurs d’une vision de la pratique « à l’ancienne », plus traditionnelle et qui engage un rapport au corps plus direct. L’euphémisation se manifeste aussi, au point de vue fédéral, par la mise en place lors des compétitions, selon le modèle de la boxe française, de la pratique de la « touche » pour les plus jeunes, ou de l’« assaut technique » au cours duquel des techniques spécifiques sont déterminées avant le début du combat et auxquelles les boxeurs doivent se tenir sans porter les coups. Cette euphémisation a aussi partie liée avec la volonté de l’État de monopoliser l’usage de la force. À partir de la fin des années 1990 en France, la boxe thaï est sortie de sa confidentialité pour connaître un certain succès. Cependant, la représentation qu’on a d’elle demeure négative et elle est encore perçue comme un sport violent qu’il faudrait « moderniser ». Le ministère des Sports a reconnu tardivement la boxe thaï et a délégué aux maires le pouvoir discrétionnaire d’autoriser ou non des galas de boxe thaï dans leur commune. À la fin des années 1980, la boxe thaï avait déclenché une panique morale et était la cible d’une sorte de croisade symbolique. Jacques Toubon, alors maire du 13e arrondissement, avait fini par interdire les galas de boxe thaï dans les années 1990 parce qu’ils constituaient un « trouble à l’ordre public ».
12Contrairement à la danse hip-hop dont la féminisation, plus probable car les filles peuvent convertir un capital chorégraphique, a eu pour effet des modifications marquées de la pratique et des techniques27, même s’il y a par ailleurs une dimension chorégraphique dans la boxe thaï en particulier, tout porte à croire que l’univers de la boxe anglaise et celui de la boxe thaï, malgré l’entrée de quelques filles, soient restés plus étanches à une telle transformation, en partie parce que cette entrée est récente, et que ses effets ne sont pas encore totalement perceptibles. Néanmoins, il y a eu certaines transformations notables. Parce qu’elles ont un autre rapport au corps et à la pratique, plus « esthétique » et plus distant, la présence de filles, même minimale, commence à modifier les manières d’entraîner. Chérif, un des entraîneurs, affirme que « les filles qui font de la boxe thaï sont souvent un peu masculines, elles ont grandi dans le quartier, elles sont un groupe d’ados, elles viennent ensemble, et cetera ». Il pense qu’« elles sont plus attirées par l’esthétisme, les high-kicks, on lève la jambe tout ça », ce qui a poussé les entraîneurs à adapter leur travail pédagogique : « Et ben nous, on s’adapte et on répond à leurs attentes. Par exemple, l’autre fois, j’en ai mis une au sac avec un ancien qui a de l’expérience et elle a travaillé les jambes. Les filles n’aiment pas trop recevoir les coups. » L’entraîneur Aimé nuance et confirme ce que d’autres boxeurs m’ont dit à propos de Nadia :
« Ouais elles n’aiment pas trop cogner, sauf Nadia, alors elle, elle aime cogner mais elle aime pas recevoir ! Et elle, elle cogne hein ! En fait, elle veut un sac de frappe humain ! Mais la boxe c’est pas ça, c’est un échange. Moi je dis même aux gars qui sont plus forts, et ben tu tapes pas comme un malade sur l’autre ça sert à rien. Nan t’es là [il se met en garde et simule une séance de sparring en mettant un crochet], tu places un coup pour montrer à l’autre qu’il faut faire attention, tu peux montrer que tu es plus fort mais tu gères quoi. »
13Certains boxeurs se montrent rétifs voire hostiles à la pratique féminine et voient les filles, qui « jouent les bonhommes », comme des intruses dans le jeu social de la salle, d’autant plus qu’ils ne souhaitent pas nécessairement partager leurs espaces de sociabilité masculine avec des filles. Si boxer c’est quelque part éprouver sa virilité face à un autre boxeur, cela l’est sans doute moins lorsqu’un boxeur se retrouve face à une fille. Par une double rupture avec les stéréotypes qui définissent les filles comme moins « faites » pour le sport, en l’occurrence la boxe thaï, que les garçons, et ceux qui présentent les « filles de cité » comme des cibles apeurées de la violence supposée des « garçons de cité », recluses dans l’espace domestique, Nadia transgresse l’ordre sexué en pratiquant la boxe thaï dans une salle quasi exclusivement fréquentée par des garçons. Nadia, 20 ans, fille d’un ouvrier et d’une mère au foyer, étudiante en BTS comptabilité, a commencé la pratique de la boxe thaï à 14 ans dans un autre club lorsqu’elle a entendu parler de l’ouverture d’une salle dans son quartier au cœur d’une cité dans une commune populaire voisine et s’est inscrite avec des copines. Plus tard, elle a suivi Seb, un ami de club, boxeur professionnel, qui se situe en haut de la hiérarchie des Gants du Siam, s’y est inscrite et s’y entraîne régulièrement depuis environ deux ans. Elle est l’une des rares filles de la salle, la plus assidue et la plus investie des pratiquantes. Elle a incité sa voisine à venir s’entraîner avec elle au club, celle-ci est venue quelque temps puis a arrêté. Pour elle la boxe thaï est un « sport mixte », c’est-à-dire qu’il s’adresse aussi bien aux garçons qu’aux filles. Malgré des résistances, elle a su trouver sa place dans ce microcosme hyper-viril. Elle a eu à faire face à des boxeurs qui la rejetaient et pour qui sa présence dans la salle n’était pas légitime. Mais elle a pu aussi se lier d’amitié avec d’autres.
14Selon mes observations, dans les salles de boxe thaï et de musculation, les interactions quotidiennes entre les garçons et les rares filles se passent sans heurts apparents. Aux Gants du Siam, les filles et les garçons se saluent et discutent lorsqu’ils se connaissent, et parfois font des exercices ensemble. Plus que les autres filles, Nadia n’hésite pas à solliciter un garçon qu’elle connaît pour « tourner » avec lui, c’est-à-dire effectuer une opposition ou répéter un exercice imposé par les entraîneurs. Certains boxeurs évitent les filles, mais aussi les débutants, et préfèrent « tourner » avec des boxeurs de leur niveau, voire d’un niveau supérieur pour pouvoir progresser ou se mesurer à eux28. Paradoxalement, les boxeurs débutants ou moyens refusent de « tourner » avec Nadia non pas nécessairement parce qu’elle serait plus faible ou moins bonne techniquement que les garçons, mais parce qu’elle frapperait trop fort et qu’elle n’aimerait pas recevoir des coups en retour, alors qu’elle dit « aimer prendre des coups » car cela lui permet de « voir ses défauts ». Elle dit néanmoins qu’il lui arrive de « tourner avec des garçons » et que le fait de « ressentir leurs faiblesses » la « motive encore plus à prendre le dessus » tout en essayant de « tenir » même si elle n’« en peut plus » et montrer aux autres qu’elle n’a pas mal. L’échange pugilistique à l’entraînement étant fondé sur un accord tacite entre boxeurs sur la puissance des coups (qui ne doivent pas être trop appuyés, sauf sur le ring), le supposé refus de Nadia de recevoir des coups aussi puissants qu’elle en a donnés est perçu comme une rupture de cet accord. Tout se passe comme si Nadia compensait le fait d’être une fille en « appuyant » les coups afin de montrer qu’elle n’est pas « moins forte » que les garçons, et ainsi légitimer sa présence dans la salle. Sa position est similaire à celle des membres des groupes sociaux minoritaires qui éprouvent souvent la nécessité d’en faire plus que les autres afin de se faire accepter ou d’accéder à la reconnaissance. Peut-être parce qu’elle était plus jeune et donc qu’elle n’était pas encore perçue comme une menace pour l’ordre viriliste, Nadia dit qu’elle n’a jamais eu de remarques désobligeantes dans son précédent club, mais que c’était le cas aux Gants du Siam. Nadia n’est pas une fille qui se laisse faire, elle a toujours su « se défendre » dans son quartier et à l’école, et cette disposition agonistique est renforcée par la pratique elle-même29. Lorsque des « mecs » de la salle lui disent parfois en la voyant monter sur le ring quelque chose comme : « Hé vas-y et tout, vas-y sors de là t’as rien à faire là ! », elle ne « ferme pas sa bouche » et leur rétorque : « Mais c’est quoi ton souci30 ? » La présence de filles dans l’enceinte de la salle bouscule l’ordre symbolique viriliste, et a fortiori sur le ring, lieu symbolique où les boxeurs mesurent leur virilité et où les coups sont appuyés.
15Latoya, trentenaire, travaille dans la restauration rapide. Elle est la seule femme qui fréquente la salle de musculation assidûment afin d’y forger une musculature significative, est une exception et possède de nombreux attributs plutôt associés à la masculinité : une musculature développée, une façon de se présenter, très sûre d’elle, le regard franc, marchant d’un pas décidé, occupant pleinement l’espace de la salle rempli d’hommes très musclés et virils, eux-mêmes très sûrs d’eux, effectuant avec facilité certains exercices que même certains hommes ont du mal à faire, comme les tractions, chantant à voix haute avec un gros casque de baladeur sur les oreilles. Sa présence régulière à la salle n’empêche pas certains pratiquants de montrer leur étonnement face à la force de Latoya et sa capacité à faire des exercices dits « difficiles », comme l’illustre cette note :
Latoya, confiante et assurée dans ses gestes, est en train de faire des soulevés de terre avec une barre très lourde sans grandes difficultés. C’est un exercice difficile car il faut de la force et de la technique. Un homme qui attend son tour pour le banc à développé-couché échange des regards avec moi et des expressions du visage [les sourcils relevés] qui laissent transparaître son étonnement devant la force et l’adresse de Latoya, qui est la seule femme de la salle à faire ce genre d’exercices.
Note de terrain.
16Contrairement aux femmes qui ont tendance à ne pas utiliser l’espace disponible pour leur corps31, elle occupe, comme Nadia, l’espace pleinement, se déplace dans la salle, effectue ses exercices, ou ses préparations à un exercice avec des mouvements amples et sûrs. Le contraste avec les autres femmes qui s’aventurent dans la salle est frappant : elles prennent beaucoup moins de place qu’elle, se limitant la plupart du temps à l’usage de machines travaillant le bas du corps, souvent sous l’autorité d’un homme. Comme Nadia la boxeuse, Latoya remet en cause l’ordre sexué de la salle de musculation en acte. Néanmoins, au cours de mes observations, elle est la seule à avoir exprimé explicitement et spontanément un aveu de faiblesse au cours d’une séance comme en témoigne cette note de terrain, aucun homme ne l’a fait, ils se contentent de faire des grimaces, et ce malgré le fait que je ne l’ai jamais vue discuter avec quelqu’un puisqu’elle a systématiquement ses écouteurs sur les oreilles :
Latoya, en short lycra court et moulant et des guêtres, le tout aux couleurs vivres, passe derrière l’appareil à flexion pour les jambes où je suis assis et marque une pause, elle récupère sa bouteille d’eau et son baladeur qu’elle avait posés sur le rebord de la fenêtre. Elle parle toute seule et passant tout près de moi dit : « Dure journée pour moi ! » Elle marque une pause et répète la même phrase, ne sachant pas si elle s’adressait directement à moi, je réponds tout de même de manière rhétorique : « C’est toujours dur ! » Elle me regarde alors, me sourit et rétorque : « Ouais c’est toujours dur ! », et après quelques secondes ajoute : « Mais y’a des jours qui peuvent être de bons jours, tu sais… » Je lui réponds : « Ouais, je blaguais », elle finit par mettre ses gros écouteurs de baladeur, chanter, danser et retourne faire un autre exercice.
Note de terrain.
Des féminités « populaires »
17Il est possible d’expliquer l’investissement dans la pratique de la boxe thaï ou de la musculation de filles comme Nadia ou Latoya par des « dispositions sexuées inversées32 » développées au cours de leur socialisation dans l’enfance ou l’adolescence, notamment la socialisation familiale, sportive33 et au sein du groupe de pairs masculins. Cette socialisation « inversée » permet à certaines filles de construire un rapport au corps et à son usage plus proche de celui qu’en ont les garçons. Christine Mennesson distingue parmi des pratiquantes de boxe française entre d’une part les boxeuses « hard », qui ont peu de titres scolaires, pratiquent jeune, n’ont pas peur des coups, ont un attrait pour l’efficacité de la pratique et utilisent les poings, et d’autre part les boxeuses « soft », qui pratiquent plus tardivement, sont attirées par l’esthétisme pugilistique (techniques aériennes de pieds assimilables à la danse), ont peur des coups, possèdent un capital économique et culturel plus important34. Nadia n’appartient pas réellement à l’une ou l’autre catégorie, mais serait entre les deux. Elle dit avoir d’abord été attirée par l’efficacité de la boxe thaï puis totalement séduite par son aspect esthétique :
« Franchement quand on connaît pas la boxe on est plus attiré par le côté efficace, mais on prend vite goût au côté esthétique parce que, franchement, c’est trop beau [rires] c’est vrai hein, franchement c’est trop beau, c’est pour ça que je dis que c’est un art, parce que y’a des choses franchement je trouve c’est trop joli, les coups comment ils sont mis, la perfection… les vrais nak muay cherchent toujours la perfection quand ils mettent leurs coups. »
18Pour des sportives comme Nadia ou Latoya, s’engager dans une carrière pugilistique ou culturiste induit une tension permanente entre la nécessité de rester une femme dans un univers masculin et la volonté de respecter les normes virilistes de la pratique35. Adolescente, Latoya dit ne s’être jamais laissée « embêter » par des filles ou même des garçons, avec qui elle s’est déjà battue. Elle s’est toujours défendue : « Ma mère nous disait toujours de nous défendre si quelqu’un venait nous chercher des histoires. » L’entourage de Latoya ne voit aucun problème à ce qu’elle pratique la musculation. Sa mère est habituée à la voir pratiquer du sport depuis qu’elle est enfant. Latoya a commencé par l’athlétisme, puis est devenue de plus en plus attirée par la musculation « pour rester en forme ». Elle se dit confiante lorsqu’elle marche dans les rues du quartier. Par contre, quand Nadia demande à son père si elle peut s’inscrire au club de son quartier entièrement fréquenté par des garçons, il a une réaction forte de rejet face à ce qu’il perçoit comme un engagement non conforme aux normes sexuées des pratiques de la part de sa fille : « Quoi ? De la boxe ? Ça va pas ! Y’a que des garçons… Jamais ! », alors que sa mère accepte plus facilement36. Après avoir insisté toute son « année de 4e », Nadia obtient l’accord de son père à condition qu’elle passe en troisième, auquel cas son père lui « paie son année ». Elle est passée en troisième, s’est donc inscrite avec quelques copines qui ont progressivement arrêté à partir de quelques mois et s’est finalement retrouvée seule. Pendant deux ans, il l’accompagne au club, mais c’est plutôt le rapport à l’école qui l’inquiète. À l’image de beaucoup de parents des classes populaires qui nourrissent pour leurs enfants des espoirs de mobilité sociale, misent sur l’école37 et veulent que leurs enfants « fassent des choses qu’[ils] aurai[en]t pu faire, si seulement38… », le père de Nadia ne veut pas qu’elle sacrifie ses études pour la boxe thaï et met en place à son égard une double stratégie éducative à la fois relativement autoritaire et « souple39 ». Nadia déclare qu’elle était une « sauvage », c’est-à-dire qu’elle avait un « comportement » qui ne correspondait pas à ce que l’on attend d’une fille, qu’elle avait certaines « attitudes » que l’on attribue généralement aux garçons : elle était « super malpolie avec tout le monde », « disai[t] toujours des gros mots » et « le moindre truc qu’on [lui] faisait, [elle] tapai[t] toujours sur les gens ». Nadia avait donc une conduite jugée déviante pour une fille et cela d’un double point de vue : celui du langage et de l’« attitude ». Elle n’hésitait pas à user de grossièretés et à se battre. Ces dispositions agonistiques, qui s’expriment à la fois de manière corporelle et langagière, se retrouvent lorsqu’elle dit que « quelque chose » la gênait dans la pratique du judo qui n’est pas selon elle un « vrai » sport de combat40 à cause du trop grand « respect » pour le maître, même si elle « aimait bien », et lorsqu’elle affirme qu’elle « savai[t] que ça [la boxe thaï] allait [lui] plaire » et qu’avant même de commencer elle était « déjà investie ». Après un an de pratique de judo, la mère de Nadia lui propose de se réinscrire, mais elle refuse. Elle s’est inscrite à la boxe thaï pour « se défendre » au départ, parce qu’elle est attirée par le côté « efficace » du sport de combat et non pas par le côté esthétique. Elle y a très rapidement pris goût, « ça a été instinctif », et l’aspect esthétique a dès lors pris une place plus importante dans sa perception de la pratique, comme la plupart des passionnés masculins. La boxe thaï est pour elle « la plus belle des boxes ». Néanmoins, comme les autres boxeurs, Nadia distingue la boxe thaï de la « bagarre » et affirme, paradoxalement, que si elle était confrontée à une « embrouille » dans la rue, elle ne « partirait plus au quart de tour » comme auparavant, mais « prendrait sur elle » et ferait preuve d’autocontrôle.
19Nadia, et dans une certaine mesure Latoya, a donc, comme les autres boxeurs, intériorisé la propension agonistique, et notamment la mise en jeu, au double sens du terme, de son corps, qui est socialement valorisée et symboliquement rétribuée en milieux populaires. À la salle de boxe thaï, les entraîneurs exigent des filles qu’elles se soumettent au même entraînement que les garçons et si elles montrent un signe de faiblesse, elles sont souvent rappelées à l’ordre. Elles restent néanmoins dans une position dominée de l’espace pugilistique qui demeure dominé par les garçons, doivent également s’en tenir à la définition légitime des sexes et se conformer à leurs attributs, parfois jusqu’à la caricature. Nadia dit « faire la part des choses », c’est-à-dire qu’elle se comporte comme une « vraie » fille en dehors de la salle et se considère comme les autres boxeurs à l’intérieur, « donc y’a pas de “aïe ! Tu me fais mal !” à part si vraiment tu me fais mal, mais c’est pas parce que tu vas me mettre un coup que je vais dire : “ah ! Attention à ça ! Attention à mon maquillage !” comme certaines filles font tu vois ». Pour autant, elle revendique son identité féminine et refuse d’être masculinisée parce que boxeuse au point d’insister sur son apparence féminine : « Dans la vie de tous les jours, des fois je mets même plus en avant mon côté féminin parce que je veux pas qu’on se dise justement je suis une fille, je fais de la boxe et elle se néglige. » Nadia souhaiterait même que les boxeuses mettent leur « côté féminin en avant justement pour dire : “On est pas des mecs” ». Latoya se sent une fille aussi bien à la salle qu’à l’extérieur. Si elle a conscience d’être une exception dans la salle de musculation, elle se sent femme et assume pleinement sa féminité et sa pratique atypique : « Même si je fais de la musculation et que j’ai des muscles, je reste une femme. Je sais que je dérange certains hommes ici, mais je m’en fous. »
Boxer et se muscler, rester une fille
20Tout porte à croire qu’une socialisation sportive « mixte » reproduise, dans une certaine mesure, les frontières sexuées car les sportives intériorisent non seulement la domination masculine mais également la tolérance à la violence physique41. Leur capital séduction sur le marché matrimonial peut se trouver amoindri par des dispositions agonistiques et une hexis corporelle virilisée. La pratique régulière de la boxe thaï semble retarder l’entrée de Nadia sur le marché matrimonial et l’empêcher de réellement se projeter en tant que mère. Elle confie ressentir parfois l’envie de se marier dans un futur proche et d’avoir des enfants, mais elle s’y refuse parce que cela l’empêcherait d’« aller à la boxe ». Toutefois, cela ne semble pas être entièrement le cas pour Latoya, alors que paradoxalement le marché matrimonial des classes populaires afro-américaines est en partie privé de ses hommes de plus en plus incarcérés. Elle reconnaît que certains hommes n’aiment pas les femmes trop musclées, mais en connaît, en dehors de la salle, qui apprécient son physique. Sa mère lui a confié qu’elle craignait que son apparence musclée ne la desserve sur le marché matrimonial. Mais Latoya dit qu’elle a des petits copains. Elle affiche sans complexe sa féminité. Elle porte des habits de sport moulants, aux couleurs vives et de très longues nattes : « C’est ma manière de m’habiller j’aime bien. J’ai toujours aimé porter différentes couleurs ! » En dehors de l’entraînement, les boxeuses font apparaître les attributs de la féminité (vêtements, maquillage, etc.). Mais au sein du club, contrairement à Latoya, elles mettent en place des stratégies de dissimulation de leur féminité (port de caleçon long couvrant les jambes, cheveux attachés, absence de maquillage, censure des gestes ou des sujets de conversation perçus comme « féminins », etc.). Ressentant cette dichotomie comme « bizarre », Nadia, qui, à la différence des autres filles, s’entraîne en short de boxe thaï, distingue le moment où elle pratique la boxe thaï du reste de son temps social au cours duquel elle redevient fille : « Quand je suis à la boxe, pour moi je suis à la boxe, je me considère même pas comme une fille », au point de se « mettre derrière » pendant le salut collectif au cours duquel les boxeurs sont alignés en rangées, les boxeuses étant censées être devant. Ce moment privilégié d’interaction entre boxeurs permet à Nadia de « rigoler » avec certains d’entre eux. Lorsque des boxeurs, feignant d’être des « fayots », se font les relais de l’injonction à la mixité et lui intiment l’ordre d’aller devant sur un ton humoristique, Nadia leur répond en rigolant : « Nan moi je suis pas une fille, je suis un garçon », sans nier son « côté fille, au coonntraire [ton insistant] ! ». Nadia veut d’abord être considérée comme « un autre boxeur » et pas seulement comme une fille. Elle ressent l’ambiguïté de cette politique de « mixité » qui, tout en mettant en avant la présence féminine, finit par la particulariser : « Je sais pas parce que quand ils nous mettent devant j’ai l’impression en même temps ils veulent nous valoriser et en même temps c’est comme si ils nous disaient : “Attention c’est des filles, faites attention” c’est à double tranchant on va dire. D’un côté ça peut être positif, d’un autre côté ça peut être négatif. » Au contraire de cette politique, Nadia prône l’indifférenciation, souhaite qu’on laisse « chacun faire comme [il] veut », et comme elle trouve qu’« en général pendant l’entraînement, on parle pas trop ensemble », cela contribuerait, selon elle, à « peut-être tisser des liens, ou peut-être ils verraient pas les filles de la même manière ». Du point de vue de Latoya, le fait qu’elle s’entraîne avec une majorité d’hommes lui plaît assez car elle dit être plus motivée et stimulée : « De toute manière, y’a pas de salle qu’avec des femmes. Et je sais même pas si ça me plairait. »
21Par leur position très marginale dans le groupe de boxeurs et de culturistes, Nadia et Latoya sont peut-être plus disposées que les autres à une forme de réflexivité qui les distingue. Le refus de Nadia de se mettre devant au cours du rassemblement de fin de séance, et donc d’être traitée différemment des autres boxeurs, n’est pas un refus de son identité féminine, mais plutôt une « distance au rôle42 » féminin, un acte de désobéissance à et une remise en cause en acte de l’ordre sexué de la salle, une double stratégie d’indifférenciation et d’affirmation qui est l’expression d’un désir d’égalité de traitement entre filles et garçons. Le maintien d’une présentation féminine, surtout chez Latoya, est une manière de se distinguer et d’affirmer son droit à être une femme dans une salle sportive remplie d’hommes.
Sociabilité et solidarité masculines d’abord
22Selon mes observations, la cohabitation des filles et des garçons dans les deux salles où elles sont présentes se passent bien. Les entraînements de Latoya, qui habite le quartier et qui possède un vaste réseau d’interconnaissance, se passent très bien, elle n’a jamais eu aucun problème, même si elle ressent parfois des regards interrogateurs voire désapprobateurs. Il lui arrive régulièrement d’échanger quelques mots avec certains pratiquants du quartier qu’elle connaît, mais elle se dit plutôt « solitaire », ce que mes observations à la salle semblent confirmer. Nadia dit qu’elle a continué la boxe thaï après les premiers entraînements dans son premier club parce qu’elle ressentait un « esprit de famille » et que le groupe, plus restreint et composé de « pères de famille », faisait autre chose que de la boxe thaï : des « sorties », ils sont allés en Hollande soutenir l’un des leurs qui combattaient, etc. Nadia est une fille qui ne se « démonte » pas devant les garçons et pourtant sa relation avec eux est ambivalente : elle peut à la fois s’opposer à eux quand ils la traitent un peu trop comme une fille, et trouver une protection auprès d’eux lorsqu’elle était plus jeune. Les boxeurs, pour partie plus âgés qu’elle, sont comme des « grands frères » comme elle les appelle, sortes de figures autoritaires symboliques qui offrent un sentiment de protection et traitent les jeunes boxeuses « comme des petites sœurs ». Sa proximité avec le champion des Gants du Siam, Seb, qui a débuté avec elle dans leur ancien club (« Avant on était vraiment vraiment proches proches proches, on était h vingt-quatre ensemble ! »), s’est affaiblie avec le temps, parce qu’ils ne sont plus des adolescents et que Seb a désormais « sa vie de famille ».
23Néanmoins, malgré le déroulement de ces interactions sans heurts observés et les efforts des entraîneurs pour valoriser la « mixité » des Gants du Siam et promouvoir une masculinité plus « conforme », les salles demeurent des lieux où les sportifs développent une masculinité « populaire » qui favorise l’entre-soi masculin et valorise l’affrontement, la force, les muscles, etc. Boxeurs et entraîneurs des Gants du Siam expriment une forme de solidarité lorsqu’ils évoquent la « famille » que représente le club et que cela fait partie des « valeurs » que véhicule la boxe thaï. Nadia pense que c’est « une très grande valeur ». Si elle admet qu’il y a de « l’entraide » et un « esprit de famille » aux Gants du Siam, Nadia a cependant conscience de l’aspect rhétorique du discours familialiste qu’elle relativise, ce qui peut être l’effet de sa marginalisation, en tant que fille, au sein de la salle qui est un monde d’interconnaissance et de sociabilité denses et viriles avant tout43. Contrairement à Latoya qui s’embarrasse moins de petites discussions à l’entraînement, Nadia dit que « ce qui est dommage c’est qu’on se connaît pas tous assez, je sais pas si c’est une histoire d’effectif, mais c’est vrai qu’on cherche pas plus à se connaître que ça en dehors de la boxe ». Ainsi, la rhétorique familialiste, absente de la salle de musculation, ressemble à ce qu’Erving Goffman appelle un « consensus de travail44 » qui vient nourrir le travail de cohésion symbolique effectué par les entraîneurs mais auquel les boxeurs adhèrent plus ou moins selon leur degré d’intégration au club et qui semble impliquer une « famille » plutôt masculine, comme dans la salle de boxe anglaise.
24Alors qu’elle s’accommode de ses relativement faibles relations avec les autres boxeurs de la salle, Nadia ne trouve véritablement qu’un point négatif à la pratique de la boxe thaï : « C’est que les mecs se sentent trop supérieurs aux filles. » Mais elle « ne se laisse pas faire ». Il arrive que des boxeurs qu’elle affronte devant leurs copains mettent un point d’honneur à la dominer, au point de rompre l’accord tacite de puissance et d’intensité qui régule les échanges pugilistiques à l’intérieur de la salle, sous peine de se voir dire qu’une fille les a battus et ainsi perdre la face : « Moi j’ai déjà été face à certains garçons, y’avait leurs copains à côté d’eux et pour pas se foutre la honte mais ils faisaient même plus de la boxe, ils se battaient avec moi, pour être sûr que c’est lui qui domine ! » Elle dit qu’elle ne « vien[t] pas à la boxe pour tuer des gens, ça reste l’entraînement aussi, faut pas oublier, ça reste de la technique ». Nadia est prise dans un jeu de miroir. Elle reproche à certains boxeurs ce que d’autres lui reprochent. Nadia veut toutefois contredire l’idée reçue selon laquelle les filles seraient des êtres fragiles et a à cœur de montrer qu’elle peut recevoir des coups et en donner, au point elle aussi de rompre avec la norme tacite de puissance des coups acceptée à l’entraînement. Dans sa pratique, elle remet en cause la pratique légitime et dominante de la boxe thaï par sa présence, mais aussi par son entrain à l’entraînement et sa détermination à vouloir « tourner » avec des garçons. Elle soutient que face à certaines filles, certains boxeurs se « feraient pipi dessus ». Elle admet que « des fois on appuie un peu, mais c’est parce que on s’en rend pas compte », affirme totalement accepter de frapper moins fort : « Mais bon moi tu me dis de ralentir, je ralentis c’est pas un problème », alors que selon elle les garçons sont en général incapables de se maîtriser face à une fille, « c’est plus fort qu’eux […]. C’est de la fierté ! ». À un point d’honneur masculin, Nadia, déterminée, oppose un point d’honneur féminin : « Ben justement moi je suis fière d’être une fille et de faire de la boxe thaï justement pour ça, parce que je me dis que ça va peut-être un peu changer l’image de certains garçons et justement je suis fière de faire ce sport et pas un autre, parce que c’est un sport où on voit que, on va dire à quatre-vingt-dix-neuf pour cent c’est des garçons. » C’est pour la même raison que Nadia ne « tourne » qu’avec des garçons à la salle « pour leur montrer que les filles c’est pas des chochottes, que y’a aussi des filles dans la boxe et que c’est pas qu’un sport de garçons ». Elle aime « tourner » avec eux parce que les garçons « charbonnent » et Nadia « aime bien aller au charbon » et les trouve techniquement supérieurs. Leurs types de boxe et leurs morphologies variées la font progresser selon elle : « Y’en a ils sont plus grands, d’autres sont plus lourds, d’autres sont gauchers, d’autres droitiers, y’en a qui vont plus utiliser les poings que les jambes, donc ça nous fait évoluer aussi, on est confronté à toutes les boxes, c’est pour ça que j’aime me mettre avec les garçons. » Si Latoya prend un malin plaisir à montrer aux pratiquants de la salle qu’elle parvient à soulever des charges plus lourdes que certains d’entre eux, ou à faire des exercices que certains ne parviennent pas à exécuter, elle semble moins « militante » que Nadia, et ne prête pas attention à ce que les autres pensent : « Je viens à la salle et je fais mon truc, je fais pas attention aux autres. Si y’en a qui n’aiment pas me voir à la salle, c’est leur problème, pas le mien. »
Des relations ambivalentes entre sportives et sportifs
25Isabelle Courcy et al. montrent que les jeunes garçons des milieux populaires ont plus de chances d’être rétifs à la pratique féminine des sports traditionnellement masculins45. La présence de femmes dans un sport dit « masculin » et surtout les appropriations hérétiques de savoirs pugilistiques et, peut-être dans une moindre mesure, culturistes considérés comme masculins, remettent en cause la définition légitime de la pratique de la boxe thaï et du culturisme en même temps que les formes de sociabilité masculine en milieu populaire. Ainsi, l’entrée des filles dans les salles de boxe thaï et de musculation entraîne une modification des relations entre filles et garçons en partie par le biais de la transformation du rapport au corps et de son usage. La pratique assidue de l’exercice physique par des femmes comme Nadia et Latoya, et donc la tolérance de la fatigue, la douleur, la répétition, voire l’ennui, montre aux pratiquants, si besoin était, qu’elles sont capables d’être « fortes » physiquement et de faire preuve de contrôle de soi et de robustesse morale. Selon Alan Klein, afin d’être acceptée par les hommes, les femmes culturistes doivent « copier le comportement des hommes46 ». Néanmoins, une fille comme Latoya, non seulement pratique comme pourrait le faire un homme, mais elle surpasse certains hommes, ce qui ne lui empêche pas d’être parfois perçue comme déviante, notamment à travers des regards au moins interrogateurs. La plupart des culturistes interrogés ont déclaré ne pas être dérangés par la présence de femmes dans la salle (« la salle est pour tout le monde »), mais ont aussi déclaré ne pas aimer les femmes trop musclées. De même, les boxeuses sont soumises plus ou moins aux mêmes règles que les boxeurs tout du moins dans le discours, car dans la pratique, boxeurs et entraîneurs font une différence : on tape moins fort face à une boxeuse, ou parfois, au contraire, plus fort, certains boxeurs évitent de mettre les gants avec une fille, elles sont les premières des rangs lors du salut collectif de fin de séance, etc. À la différence de Latoya, Nadia n’a pas toujours été acceptée par certains boxeurs. Il est par exemple arrivé aux entraîneurs de se moquer des « faiblesses » d’une jeune boxeuse débutante qui a interrompu son entraînement, s’est assise sur un banc de la salle les bras croisés et s’est plainte d’avoir mal à la tête. Je ne l’ai plus revue à la salle après cet épisode. Les normes viriles de la salle font apparaître cet arrêt de l’entraînement comme un aveu de faiblesse qui contrevient à ce que les entraîneurs attendent de leurs boxeurs : faire preuve de courage, d’endurance, de persévérance, masquer sa douleur, etc., et surtout ne pas arrêter de s’entraîner pour un petit « bobo ». Il arrive qu’on demande à Nadia de faire plus de concessions que les garçons : parce que les deux vestiaires réservés aux garçons sont vite remplis au moment des douches, deux des quatre entraîneurs ont demandé à Nadia d’arrêter l’entraînement une dizaine de minutes avant les autres pour aller se doucher dans le troisième vestiaire réservé aux filles afin qu’elle puisse libérer le vestiaire pour les garçons. Mais Nadia a refusé, malgré l’insistance des entraîneurs et exige le « respect » comme les autres. Elle dit qu’elle est toujours « réglo », qu’elle paye sa cotisation en une fois et apporte tous les documents nécessaires le même jour, contrairement à certains garçons. Certains entraîneurs et boxeurs tapent parfois à la porte pour que Nadia termine plus rapidement de se doucher. Sa stratégie est alors de ne pas répondre et de « prendre tout son temps » alors qu’elle « aurait pu le faire en cinq minutes ». Dans ce cas, ils arrêtent et partent. Selon Nadia, il est même arrivé que des garçons rentrent dans le vestiaire des filles. De même, Latoya doit parfois s’imposer pour pouvoir accéder à un appareil, lorsqu’un ou plusieurs culturistes s’entraînant ensemble monopolisent, pas nécessairement de manière intentionnelle, l’appareil.
26Les boxeurs acceptent plus ou moins facilement la présence des filles à la salle, comme pour se montrer en phase avec une masculinité plus « respectable ». Pour légitimer leur réticence, certains boxeurs déplacent le problème du côté de l’« esthétique » de la pratique. Ils ne sont pas du tout convaincus de l’aspect esthétique de la pratique féminine de la boxe thaï. Djamel affirme qu’il n’a vu réellement qu’une seule boxeuse avoir une belle boxe : « J’ai déjà vu une Hollandaise d’origine marocaine, avoir une belle boxe, elle s’appelle Soumya, je l’ai vue boxer dans l’émission fight-mag il me semble, et sur le net. Sinon je n’ai pas encore vu de belle boxe, chez les filles. » C’est lorsque les boxeuses s’approchent au plus près de la pratique masculine qu’on peut apprécier leurs qualités sportives (« elle boxe comme un homme », ou plus péjorativement « c’est un vrai bonhomme ! »), mais on pourra, par ailleurs, les juger pas assez féminines en leur faisant un « procès de virilisation47 ». À l’inverse, si elles ne pratiquent pas comme l’exigent les critères d’engagement de la pratique légitime, notamment des critères virilistes, leurs qualités sportives sont alors dépréciées. Nadia et Latoya remettent en cause ces oppositions en acte. En rompant avec les définitions différenciées des usages légitimes des corps masculin et féminin, et en risquant d’apparaître comme ambiguës48 ou hérétiques, Latoya et Nadia, par leur présence régulière aux entraînements, redéfinissent les relations entre sportives et sportifs. Parce qu’elles investissent leur espace de sociabilité masculine, Nadia et Latoya ont des chances d’être perçues comme « masculines » par les boxeurs et les culturistes qui les voient donc ni totalement comme un boxeur ou un culturiste, ni comme des filles entièrement « féminines ». Sean, culturiste de 30 ans, n’aime pas les femmes trop musclées tout comme Charles, 28 ans, dont le visage exprime de la répulsion lorsqu’il affirme : « J’aime pas ça ! Quand c’est trop gros, j’aime pas ça. Une femme doit être ferme, tu vois, pas flasque comme ça [il imite le mouvement de la chair flasque qui ondule avec ses mains]. Je les aime quand elles sont sexy… comme ça [il montre une jeune femme qui travaille ses jambes sur une machine et discute avec ses copines]. » Denzel, 52 ans, entraîneur dans la salle de boxe anglaise, est totalement opposé à la pratique de la boxe par les femmes. Il a commencé la boxe à 11 ans. Il est allé jusqu’en demi-finale des Golden Gloves, a obtenu une médaille d’or aux Empire State Games et a fait du sparring avec plusieurs champions du monde. Plus tard, il a entraîné trois champions du monde. Plus âgé que les boxeurs, il a une claire vision de la division sexuée du travail et ses propos montrent un attachement à une forme « populaire » de masculinité et distinguent bien les « rôles » féminin et masculin : « Les hommes devraient faire ce que les hommes font, et les femmes devraient faire ce que les femmes font, je veux dire, tu vois, je veux blesser personne mais je pense que les femmes sont censées représenter la beauté et des trucs comme ça. » Pour lui, les femmes n’ont pas à faire de la boxe, surtout comme « gagne-pain », et se faire abîmer le visage. L’anecdote rapportée par Denzel mérite d’être citée car elle est particulièrement éclairante quant à son rapport, ainsi que celui de nombreux boxeurs et entraîneurs, aux boxeuses :
« La façon la plus dure de se faire de la thune c’est de boxer. Tu veux pas que ta femme rentre à la maison avec le nez cassé. Je me souviens d’une fille que j’ai entraînée, Debbie, je l’ai entraînée là-bas à Montview [quartier noir pauvre de New York] y’a quelques années, elle boxait en professionnel, et elle me voulait dans son coin, une jolie fille, superbe, mais en la regardant s’entraîner, il m’a pas semblé qu’elle avait ce qu’il fallait pour être une championne. Elle m’a surpris, parce qu’elle boxait cette fille qui était plus forte qu’elle, et elle a commencé à crier à la fin du troisième round : “Je veux faire ci, je veux faire ça !” et elle n’avait jamais montré ce genre d’attitude à l’entraînement, donc j’ai pensé qu’elle allait y aller, se faire toucher une ou deux fois et peut-être même s’allonger. C’est une battante, elle y est allée, et pendant les deux dernières minutes, elle a boxé avec toutes ses tripes et m’a totalement surpris ! Ils ont donné match nul […]. Donc on va manger après le combat avec un des managers, et elle est assise là, avec deux coquards [rires], elle saigne du nez et elle a la bouche en sang, et on est à table et tout le monde nous regarde [rires]. Elle prend un billet de cinquante dollars et me le tend, pour avoir travailler dans son coin, mais je l’ai pas pris […]. Je la regarde dans cet état et je lui dis : “T’as pas besoin de faire ça, vraiment, pour quatre cents dollars, regarde-toi !” Je lui a parlé plusieurs fois après le combat et elle m’a dit : “Tu crois vraiment que je devrais pas continuer ?” J’ai dit : “Nan je crois pas, va faire ce que tu faisais avant.” Je pense vraiment que les femmes devraient pas boxer, vraiment. Je pense juste qu’il y a des choses que les hommes devraient pas faire, et des choses que les femmes devraient pas faire, tu vois. Je comprends pas, tu sais… c’est juste la société. »
27Néanmoins, une sportive peut tout autant être appréciée, pas tant au niveau esthétique, mais parce qu’elle incarne la volonté, la maîtrise de soi. L’entraîneur Aimé parle d’une fille qui est venue s’entraîner quelques fois en début d’année avec un certain respect parce qu’elle a de nombreuses activités :
« J’ai parlé avec elle lundi, elle fait plein de choses. Regarde, elle est étudiante, elle travaille, elle sert des petits-déjeuners chauds le matin, elle commence à 6 heures, il faut qu’elle se lève à 5 heures, elle fait de la danse, de la boxe thaï, elle fait le ménage… Elle m’a dit qu’elle fait trop de choses et qu’elle pensait arrêter la danse. Je lui ai dit qu’elle doit en faire moins, elle peut même arrêter la boxe si elle veut. »
28Des boxeurs plus jeunes, plus dotés en capital scolaire et socialisés en milieu « mixte » trouvent des qualités aux pratiquantes et parfois les voient même comme supérieures aux hommes. Se souvenant de deux filles qui venaient s’entraîner l’an passé mais qui ont arrêté, Mounir affirme que les filles « ont une autre approche de la boxe » et apprennent « plus rapidement » que les garçons les rudiments de la boxe thaï parce qu’elles n’ont pas cette « fierté » masculine (« je sais mettre une patate ») et « vont bien regarder » la démonstration puis la reproduire à l’identique. Même si, selon lui, « elles ont un peu peur » et « sont plus prudentes », cette peur est positive car elle leur permet de faire « plus attention » et d’être plus attentives notamment aux consignes techniques et au final d’apprendre mieux et plus vite que les hommes et de « progresser vite ». Darrell affirme que les filles sont tout aussi capables que les garçons de boxer, mais elles ont cependant moins de force que les hommes ce qui implique moins de blessures :
« Pour les femmes aussi, la boxe c’est bien. Elles sont douées, certaines sont vraiment bonnes, aussi bonnes que les hommes même. La plupart du temps elles ont pas la même puissance que les hommes, donc elles se font pas maltraiter comme les hommes. Mais les femmes font tout ce que les hommes font de toute manière, elles vont essayer quand même. Je les vois faire du MMA49, elles font ça et c’est dur ! C’est presque plus dur que la boxe, tu vas au sol et tu martèles ton adversaire, mais les filles font ça aussi ! Mais c’est bien pour elles, elles apprennent l’auto-défense […]. Mais elles deviennent pas comme les hommes, avec plein de cicatrices et tout, parce qu’elles ont pas la même puissance et font pas autant de dégâts qu’un homme mais elles se blessent aussi, mais pas comme les hommes. »
Lutte pour l’ordre sexué
29Cette transformation des relations entre sportives et sportifs s’inscrit dans une lutte pour l’ordre sexué. Pour ne pas réduire la sociogenèse des catégories sexuées, dans une vision personnaliste, à des actes isolés et héroïques, soulignons le rôle de l’État et du champ bureaucratique dans la production de ces catégories par le truchement, en France dans le cas des Gants du Siam, des services municipaux de Blainville qui encouragent la « mixité » des sexes, notamment dans les pratiques sportives, condition nécessaire à remplir pour l’octroi de subventions municipales pour les associations de la ville. L’équipe municipale encourage cette mixité en la prenant compte dans l’attribution de subventions, comme l’explique l’élu aux sports de la commune : « Ceux qui l’avaient avaient en gros une subvention un peu plus importante parce qu’on sait que c’est compliqué à faire vivre, parce que y’a pas que dans le sport, dans la vie de tous les jours, dans la vie de la société on la retrouve. » Cette politique semble avoir eu des effets sur le nombre de licenciées au sein des associations sportives de la commune : « Donc effectivement ça fait partie de choses sur lesquelles nous faisons attention et nous sommes vigilants et y compris là c’est terminé dans les critères mais sur le mandat précédent on a mis ça comme critère, on a fini par avoir plus de licenciés filles […]. On incite fortement, on peut pas obliger mais on incite fortement parce que les clubs sont nos partenaires. » Cette volonté politique de la municipalité communiste qui exige plus de « mixité » se retrouve au niveau des pratiques et des stratégies des Gants du Siam. Par exemple, lors d’un rassemblement de fin de séance, Aimé s’adresse à tout le monde en utilisant les « gars », puis remarque les deux filles présentes ce jour-là en tête de rang, et leur dit en souriant : « Les filles, quand je dis “les gars”, je vous inclus aussi hein, je ne vous oublie pas. » La question de la pratique féminine de la boxe thaï en banlieue populaire est à mettre en relation avec l’idée reçue, reprise par le « féminisme républicain », selon laquelle les garçons des banlieues populaires, et notamment ceux « issus de l’immigration » seraient non seulement violents mais également sexistes et homophobes50. Ce stéréotype participe de l’hypervirilisation des « jeunes de banlieue », de leur essentialisation et de leur hypersexualisation, dont l’une des expressions est le mythe des « tournantes51 ». La stratégie de « mixité » du club et la promotion par les entraîneurs d’une masculinité plus « respectable » peuvent aussi être comprises comme une réaction à un tel « étiquetage52 ». Si, comme l’affirme Carine Guérandel, « les modes de transmission mis en œuvre au cours des interactions avec les jeunes sont essentiellement influencés par les dispositions sexuées et sportives des encadrants53 », c’est aussi parce que les entraîneurs ont intériorisé l’injonction à la « mixité », et parce qu’ils y ont intérêt, qu’ils veillent tout d’abord à ce qu’il y ait des filles qui s’inscrivent et qu’ensuite elles reçoivent un traitement différencié. Ayant probablement intériorisé la dévaluation des « valeurs » dites « viriles », les effets stigmatisant du « machisme » et l’injonction à la « mixité », certains boxeurs interrogés, plus âgés, à la carrière scolaire plus courte, affirment accepter la présence de filles dans la salle, que cela est même « positif », même si certains jugent la pratique féminine de la boxe thaï inesthétique. Pour d’autres, plus dotés en capital scolaire et plus habitués à une socialisation mixte notamment en milieu scolaire, les filles apprennent mieux que les garçons et peuvent faire montre de qualités techniques supérieures. Stéphane, 22 ans, commercial chez Orange (parents petits commerçants), dit que la présence des filles dans la salle ne le « dérange » pas et souligne une différence dans la pratique entre filles et garçons : « Les femmes sont plus techniques que les hommes en général. » Tout se passe comme si des boxeurs comme Stéphane ou Mounir faisaient des concessions sur une supériorité technique féminine pour moins en faire sur la puissance qui, elle, resterait masculine.
30Cependant, cette « mixité » n’est pas sans effets contradictoires. Si cette mixité assigne des identités sexuées normées, les pratiquant-e-s instaurent des rapports sociaux de sexe ambivalents54, notamment au cours des contingences de l’interaction pugilistique et culturiste qui est à la fois ancrée dans la vie ordinaire de ces quartiers populaires et ses « valeurs » et qui tend à les en extraire, en rompant avec la « culture de rue » et en ouvrant la salle aux normes plus légitimes. Réunis au moins l’instant d’un entraînement qui leur offre un cadre spatial, moral et émotionnel commun, il n’en reste pas moins que les pratiquant-e-s partagent leur passion sportive en obtenant des compétences corporelles et morales. Une boxeuse comme Nadia ou une culturiste comme Latoya se lancent à corps perdu dans le même plaisir ascétique et l’acquisition de connaissances pugilistiques ou culturistes que leurs pairs masculins. La présence de Nadia dans la salle de boxe thaï et celle de Latoya dans la salle de musculation sont d’abord des formes de désocialisation féminine (entendue comme retrait des jeux sociaux dits « féminins »), et s’apparentent à une transgression de l’ordre sexué « populaire ». Une stratégie de désérotisation permet aux pratiquantes de s’entraîner avec les autres boxeurs et culturistes. Le fait que Latoya se « foute » de ce que les hommes de la salle pensent d’elle et le refus de Nadia de se mettre devant au cours du rassemblement de fin de séance, et tous les autres actes de « quant-à-soi » dont elles peuvent faire preuve aux entraînements, qui sont aussi des stratégies d’oubli de la domination masculine, offrent une nouvelle gamme d’ (inter) actions possibles entre hommes et femmes. L’entrée dans la salle d’entraînement est comme un rite de passage qui permet de suspendre temporairement certaines formes d’identification sexuée. En s’insérant dans des rituels de manipulation symbolique de la force et de la violence, Nadia et Latoya se déprennent de certains attributs dits « féminins » et se réapproprient certains attributs dits « masculins », ce qui a pour effet de redéfinir les frontières sexuées en tant qu’elles sont liées à des représentations et des modalités d’action sportive. Ainsi, si Latoya et Nadia sont prises dans la division du travail de domination masculine, c’est aussi pour partiellement en réorganiser les rouages par tout un répertoire d’actes hérétiques. Si certains pratiquants et entraîneurs peuvent se montrer réticents à la pratique féminine, c’est qu’elle remet en cause l’aspect sexué du mode de recrutement du groupe de sportifs, qui était jusqu’à récemment exclusivement masculin, et donc son mode de reproduction et l’ordre symbolique local. Cette présence a également pour effet de contraindre les sportifs à reconsidérer leurs formes de classification sexuée, soit en les réaffirmant, soit en les transformant. Sans nécessairement faire de Nadia et Latoya une avant-garde féministe55, leur entrée dans les salles de boxe thaï et de musculation fréquentées majoritairement par des hommes s’apparente à un coup de force symbolique et interroge autant les formes élémentaires de la « masculinité » et de la « féminité » que la sociabilité masculine populaire. La perte de poids, l’acquisition de muscles saillants ou de techniques de combat probantes ne tiennent pas lieu d’artifices corporels qui ne feraient qu’octroyer des apparences viriles superficielles aux pratiquantes, mais constituent une construction de soi durable qui passe par la métamorphose besogneuse de son corps et participe de la transformation des rapports entre filles et garçons dans ces quartiers populaires. Lorsque Latoya s’impose avec conviction à une machine face à d’autres culturistes ou lorsque Nadia se déplace au fond de la salle pour ne pas être devant lors du rassemblement final, elles déplacent aussi les limites socialement admises entre les sexes par les enquêtés.
31Ceci étant dit, leur engagement dans la pratique de la boxe thaï et de la musculation est aussi fondé sur une ambivalence entre résistance et consentement oblique à la domination masculine. Paradoxalement, s’approcher des normes corporelles sportives, souvent associées à la masculinité, pour une fille à travers une pratique telle que la boxe thaï ou la musculation, en rejetant la féminité domestique, soumise, reproductive, maternelle, c’est autant se réapproprier le pouvoir et le privilège masculin en transformant l’arbitraire que reproduire l’ordre social et la position que les femmes y occupent, en se neutralisant comme compétitrice potentielle, en imitant l’homme, précisément parce qu’elle se conforme, et avec elle son corps, à l’idéal masculin dominant de force et de contrôle de soi56. L’ordre sexué est ainsi l’enjeu d’une lutte, en particulier d’une lutte pour le classement (telle boxeuse ou culturiste est capable, ou non, de faire tel exercice, « c’est une cogneuse », « un bonhomme », etc.), les sportives demeurant dans des positions dominées dans l’espace de la salle et au sein de leur pratique. Le fait que Nadia soit amie avec le champion du club ou que Latoya possède un fort capital d’autochtonie leur procure des profits symboliques et leur confèrent sans doute la confiance et la marge nécessaires à la production de petites transgressions dans l’enceinte de la salle, ce qui n’est pas nécessairement le cas pour les autres filles57. Parce qu’elles partagent une vision agonistique et instrumentaliste du corps58 avec leurs pairs masculins, même si elles ne sont pas des « idiotes sexuelles », Nadia et Latoya participent en partie à une « virilisation » des hexis corporelles. Mais si elles remettent particulièrement en cause cet ordre, Nadia et Latoya veillent tout de même à ne pas trop paraître masculines en fournissant un important travail de présentation féminine (les cheveux longs, Nadia porte des jupes, des bottes, se maquille, etc.). En complément de stratégies d’indifférenciation, Nadia et Latoya développent donc des stratégies de différenciation sexuée pour rester féminines, comme les pratiquants en développent pour rester masculins. Tout se passe comme si, pratiquées par des filles, la boxe thaï et la musculation constituaient des rites d’inversion sexuée, tolérés au nom de la « mixité » et suite aux acquis des luttes féministes, et qu’une fois hors de la salle, on attendait de ces sportives qu’elles retrouvent leur « féminité ». Cette lutte pour la reproduction de l’ordre sexué est transfigurée en lutte esthétique qui met en jeu les jugements de goût des sportifs, des sportives et des entraîneurs. Rafik pense que la présence féminine dans la salle « est une bonne chose », mais il ne « trouve pas esthétique une femme qui pratique », « ce n’est pas [s]a tasse de thé ». Pour lui, la boxe thaï est « réservée à la gent masculine ». Ces discours paradoxaux expriment les tensions engendrées par la remise en cause de l’ordre symbolique de la salle par l’entrée de quelques filles qui déstabilise les formes de socialisation virile et « populaire » des garçons. Dotés de dispositions sexuées plutôt « populaires », moins scolarisés que Stéphane ou Mounir, plus âgés, les boxeurs comme Rafik, Djamel ou Denzel ne veulent certes pas passer pour des « machos » et être ainsi disqualifiés, jugent la « mixité » de manière « positive », mais esthétisent leur jugement en avouant tout de même que la boxe thaï et la boxe anglaise sont une « affaire d’hommes » ou qu’elles sont plus « belles » pratiquées par des hommes, même si d’autres, comme Mounir ou Stéphane accordent aux filles une plus grande technicité et facilité à apprendre.
32Comme l’a montré Olivier Schwartz59, la distribution des rôles sexués au sein des classes populaires est très marquée. On retrouve cette division sexuée du travail sportif dans les salles de boxe et de musculation étudiées où les enquêtés sont attachés à une affirmation virile de soi et à une forme « populaire » de masculinité. Néanmoins, il me semble que la pratique féminine de la boxe thaï et de la musculation dans ces clubs ainsi que les incitations à la « respectabilité » initiées par les entraîneurs tendent à transformer l’économie symbolique de ces jeunes sportifs en instituant de nouveaux rapports, certes ambivalents, entre filles et garçons. Ayant dû lutter pour la légitimité de leur présence dans la salle, Latoya et Nadia, par leur pratique assidue et leur entrain, modifient l’état antérieur des rapports entre garçons et filles tout en réactivant les dispositions virilistes de certains culturistes, boxeurs ou entraîneurs, moins dotés en ressources culturelles, qui se retrouvent face à une situation inédite de mixité. En contraignant les garçons à s’engager dans une nouvelle forme d’interaction, à remettre en cause leur mode de socialisation, leur manière de construire et mesurer leur virilité, et à donner un nouveau sens à leurs relations avec les filles, Nadia et Latoya, même si elles consentent néanmoins à rester féminines, ne s’accommodent pas entièrement de la domination masculine à l’intérieur de la salle et dénouent quelque peu les rapports sociaux de domination entre les sexes par le jeu d’actes d’insoumission et de « quant-à-soi ». Aidée par la politique culturelle municipale de « mixité » des pratiques, relayée par les entraîneurs mais, paradoxalement, remise en cause par Nadia, Nadia et Latoya retracent les contours du pôle viril du style de vie populaire dans leur quartier, non sans certaines résistances des pratiquants ou entraîneurs qui se disent à la fois « ouverts » à la pratique féminine et rétifs à son aspect esthétique, voire ouvertement hostiles lorsqu’ils souhaitent préserver un entre-soi masculin. Cette lutte pour l’ordre sexué qui se fait moins à coup-de-poing ou pied qu’à coup de jugements de goût n’en demeure pas moins une lutte politique en ce qu’elle détermine une vision légitime du monde social.
Notes de bas de page
1 Hargreaves Jennifer, Sporting Females. Critical Issues in the History and Sociology of Women’s Sports, Londres, Routledge, 1994.
2 Dunning Eric, « Sport as a Male Preserve : Notes on the Social Sources of Masculine Identity and its Transformations », in Elias Norbert et Dunning Eric, op. cit., p. 276-283 ; Louveau Catherine, « Inégalité sur la ligne de départ : femmes, origines sociales et conquête du sport », CLIO. Histoire, femmes et sociétés, vol. 23, 2006, p. 119-143 ; Messner Michael A., Power at Play. Sports and the Problem of Masculinity, Boston, Beacon Press, 1992.
3 La Fédération française de muay thai et disciplines assimilées (FFMDA), qui a reçu l’agrément du ministère de la Jeunesse et des Sports en 2000 après une vingtaine d’années de lutte pour la reconnaissance et la délégation des pouvoirs en 2003 (retirée en 2009), avance le chiffre d’environ 6000 adhérents dont environ 25 % de filles (estimations) et environ 300 clubs, la Fédération fighting full contact et disciplines assimilées (FFCDA) 15 000, la Fédération française de sports de contact et disciplines assimilées (FFSCDA), qui a lancé fin 2012 une « grande enquête sur la pratique féminine », compte 16500 licenciés sur les 45000.
4 Lepoutre David, op. cit. ; Marlière Éric, Jeunes en cité : diversité des trajectoires ou destin commun ?, Paris, L’Harmattan, 2005 ; Mauger Gérard, Les bandes, le milieu et la bohème populaire…, op. cit. ; Sauvadet Thomas, Le capital guerrier : concurrence et solidarité entre jeunes de cité, Paris, Armand Colin, 2006.
5 Faure Sylvia, « HLM : côté filles, côté garçons », Agora débats/jeunesses, no 41 : « Jeunes, genre et société », 2006, p. 94-108.
6 Clair Isabelle, Les jeunes et l’amour dans les cités, Paris, Armand Colin, 2008.
7 Gasparini William et Vieille-Marchiset Gilles, Le sport dans les quartiers : pratiques sociales et politiques publiques, Paris, PUR, 2008, p. 19.
8 Wacquant Loïc, « Protection, discipline et honneur. Une salle de boxe dans le ghetto américain », Sociologie et sociétés, vol. XXVII, no 1, 1995, p. 75-90.
9 Sheard Kenneth G., « Aspects of Boxing in the Western “Civilizing Process” », International Review for the Sociology of Sport, vol. 32, no 1, 1997, p. 31-57 ; van Bottenburg Maarten et Heilbron Johan, « De-sportization of Fighting Contests : The Origins and Dynamics of No Holds Barred Events and the Theory of Sportization », International Review for the Sociology of Sport, vol. 41, no 3-4, 2006, p. 259-282.
10 De plus en plus de filles pratiquent la boxe thaï selon la FFMDA, et les instances fédérales ont travaillé à l’euphémisation de la pratique avec pour objectif l’institutionnalisation et la reconnaissance ministérielle. Elles ont pour cela harmonisé les catégories d’âge, de poids et de niveau pour les compétitions. Elles ont instauré des combats dits « classe D » avec port de protections obligatoire (casque et plastron), et des « assauts » sur le modèle de la boxe française au cours desquels les coups ne sont plus portés au profit de la « touche ». Au cours des assauts dits « éducatifs », les « touches » sont même prohibées, on privilégie uniquement le « style » et le « fair-play ».
11 Brousse Michel, « L’historiographie des arts martiaux », in Terrisse André (dir.), Recherches en sports de combat et arts martiaux, Paris, Éditions Revue EPS, 2000, p. 21-34.
12 Lepoutre David, op. cit. ; Sauvadet Thomas, op. cit.
13 Messner Michael A., op. cit. ; Messner Michael et Sabo Donald (dir.), Sport, Men and the Gender Order : Critical Feminist Perspectives, Champaign (IL), Human Kinetics, 1990.
14 S’il n’étudie pas à proprement parler les rapports sociaux de sexe, Thomas Bujon note, de même, la présence régulière de « deux ou trois boxeuses » aux entraînements dans une salle de boxe thaï en banlieue populaire fréquentée par une grande majorité de garçons.
15 Stéphane Beaud et Michel Pialoux notent que l’entrée à l’usine des filles perturbe l’entre-soi masculin mais adoucit également les mœurs pour ainsi dire en mettant « du liant dans les relations sociales à l’intérieur des ateliers », cf. Beaud Stéphane et Pialoux Michel, « Jeunes ouvrier(e) s à l’usine. Notes de recherche sur la concurrence garçons/filles et sur la remise en cause de la masculinité ouvrière », Travail, genre et sociétés, vol. 2, no 8, 2002, p. 73-103.
16 Bordo Susan, Unbearable Weight. Feminism, Western Culture, and the Body, Berkeley, University of California Press, 1993, p. 165-166.
17 Toutefois, Rennesson note qu’en Thaïlande la partie inférieure du corps est perçue comme étant « le siège de la masculinité » et pour les boxeurs, utiliser ses jambes, et viser celles de l’adversaire, est une preuve de virilité, Rennesson Stéphane, « Muay Thai ». Une ethnographie de la filière de la boxe en pays issane (Nord-Est thaïlandais), thèse d’ethnologie, université Paris 10-Nanterre, 2005, p. 243-245.
18 Connell Raewyn W., Gender and Power : Sexuality, the Person and Sexual Politics, Cambridge, Polity Press, 1987.
19 Gilmore David D., Manhood in the Making. Cultural Concepts of Masculinity, New Haven, Yale University Press, 1990, p. 35-36.
20 Wesely Jennifer K., « Negociating Gender : Bodybuilding and the Natural/Unnatural Continuum », Sociology of Sport Journal, vol. 18, no 2, 2001, p. 162-180.
21 Sur la gestion du risque dans le cas de la boxe thaïlandaise, voir Rennesson Stéphane, « La boxe thaïlandaise : assurer le spectacle et ne pas perdre la face », Ethnologie française, vol. XXXVI, 2006/4, p. 643-650, et de la boxe anglaise, cf. Wacquant Loïc « Pugs at Work : Bodily Capital and Bodily Labor Among Professional Boxers », Body & Society, vol. 1, no 1, 1995, p. 65-93.
22 Bourdieu Pierre, La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 82.
23 De Garis Laurence, « “Be a Buddy to Your Buddy” : Male Identity, Aggression, and Intimacy in a Boxing Gym », in Mckay Jim, Messner Michael A. et Sabo Donald (dir.), Masculinities, Gender Relations and Sport, Thousand Oaks (CA), Sage, 2000, p. 87-107.
24 Cf. les pratiques « débordantes » des « troisièmes mi-temps » de rugby, Saouter Anne, Être rugby. Jeux du masculin et du féminin, Paris, Éditions de la MSH, 2000.
25 Foucault Michel, « De l’amitié comme mode de vie », in Dits et écrits II : 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p. 983-986, p. 983.
26 Cf. Herdt Gilbert H., Guardians of the Flutes : Idioms of Masculinity, New York, Columbia University Press 1987 [1981].
27 Faure Sylvia, « Filles et garçons en danse hip-hop. La production institutionnelle de pratiques sexuées », Sociétés contemporaines, vol. 55, 2004, p. 5-20.
28 Lenzen Benoît, Dejardin Robert et Cloes Marc, « Régulation de l’opposition et mixité au sein d’une école d’arts martiaux », STAPS, vol. 4, no 66, 2004, p. 99-112 ; Tucker Lori W. et Parks Janet B., « Effects of Gender and Sport Type on Intercollegiate Athletes’ Perception of the Legitimacy of Agressive Behaviors in Sport », Sociology of Sport Journal, vol. 18, no 4, 2001, p. 403-411.
29 Pociello Christian, Sports et société…, op. cit.
30 Halbert note des relations similaires de boxeuses professionnelles aux États-Unis, cf. Halbert Christy, « Tough Enough and Woman Enough : Stereotypes, Discrimination, and Impression Management Among Women Professional Boxers », Journal of Sport and Social Issues, vol. 21, no 1, 1997, p. 7-36.
31 Young Iris Marion, Throwing Like a Girl and Other Essays in Feminist Philosophy and Social Theory, Bloomington, Indiana University Press, 1990, p. 151.
32 Mennesson Christine, « Être une femme dans un sport “masculin”. Modes de socialisation et construction des dispositions sexuées », Sociétés contemporaines, vol. 55, 2004, p. 69-90, p. 71.
33 Mennesson Christine, Être une femme dans le monde des hommes. Socialisation sportive et construction du genre, Paris, L’Harmattan, p. 72-77.
34 Mennesson Christine, « Être une femme dans un sport “masculin” », art. cité.
35 Mennesson Christine et Clément Jean-Paul, « Boxer comme un homme, être une femme », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 4, no 179, 2009, p. 76-91, p. 77.
36 Court Martine, « La construction du rapport à la beauté chez les filles pendant l’enfance : quand les pratiques entrent en contradiction avec les représentations du travail d’embellissement du corps », Sociétés et représentations, vol. 2, no 24, 2007, p. 97-110 ; Kane Emily W., « “No Way my Boys are Going to be Like That !” Parents’ Responses to Children’s Gender Nonconformity », Gender & Society, vol. 20, no 2, 2006, p. 149-176.
37 Poullaouec Tristan, Le diplôme, arme des faibles. Les familles ouvrières et l’école, Paris, La Dispute, 2010.
38 Hoggart Richard, 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Paris, Gallimard/Éditions du Seuil, 1991, p. 82.
39 Thin Daniel, Quartiers populaires. L’école et les familles, Lyon, PUL, 1998.
40 Clément Jean-Paul, « La force, la souplesse et l’harmonie », art. cité, p. 285-302.
41 Mennesson Christine et Clément Jean-Paul, art. cité, p. 87.
42 Goffman Erving, Encounters. Two Studies in the Sociology of Interaction, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1961.
43 Plusieurs études ont montré que les pratiquantes de sport ont toutes les chances de privilégier les aspects sociaux de leur participation alors que les garçons valorisent plus l’aspect compétitif. Cf. Flood Susan E. et Hellstedt Jon C., « Gender Differences in Motivation for Intercollegiate Athletic Participation », Journal of Sport Behavior, vol. 14, no 3, 1991, p. 159-167 ; Koivula Nathalie, « Sport Participation : Differences in Motivation and Actual Participation due to Gender Typing », Journal of Sport Behavior, vol. 22, no 3, 1999, p. 360-380.
44 « Working consensus », Goffman Erving, The Presentation of Self in Everyday Life, New York, Anchor Books, 1959, p. 10.
45 Courcy Isabelle et al., « Le sport comme espace de reproduction et de contestation des représentations stéréotypées de la féminité », Recherches féministes, vol. 19, no 2, 2006, p. 29-61.
46 Klein Alan M., op. cit., p. 162.
47 Louveau Catherine, « Sexuation du travail sportif et construction sociale de la féminité », Cahiers du genre, vol. 1, no 36, 2004, p. 163-183.
48 Mcgrath Shelly A. et Chananie-Hill Ruth A., « “Big Freaky-Looking Women” : Normalizing Gender Transgression Through Bodybuilding », Sociology of Sport Journal, no 26, 2009, p. 235-254.
49 Les Mixed Martial Arts sont une synthèse de divers sports de combat.
50 Guénif-Souilamas Nacira et Macé Éric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2004.
51 Mucchielli Laurent, Le scandale des « tournantes ». Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique, Paris, La Découverte, 2005.
52 Becker Howard S., Outsiders : Studies in the Sociology of Deviance, New York, The Free Press, 1966.
53 Guérandel Carine, « Sports, genre et jeunesse populaire : le rôle central des professionnels », Agora débats/jeunesses, vol. 59, 2011, p. 93-106.
54 Hargreaves Jennifer, « Women’s Boxing and Related Activities : Introducing Images and Meanings », Body & Society, vol. 3, no 4, 1997, p. 33-49 ; Lafferty Yvonne et Mckay Jim, « “Suffragettes in Satin Shorts” ? Gender and Competitive Boxing », Qualitative Sociology, vol. 27, no 3, 2004, p. 249-276 ; Saint Martin Leena et Gavey Nicola, « Women’s Bodybuilding : Feminist Resistance and/or Femininity’s Recuperation ? », Body & Society, vol. 2, no 4, 1996, p. 45-57.
55 Mennesson Christine, « Pourquoi les sportives ne sont-elles pas féministes ? De la difficulté des mobilisations genrées dans le sport », Sciences sociales et sport, vol. 5, 2012, p. 161-191.
56 Bordo Susan, op. cit., p. 178-179 ; Chapman Gwen E., « Making Weight : Lightweight Rowing, Technologies of Power, and Technologies of the Self », Sociology of Sport Journal, vol. 14, 1997, p. 205-223 ; Lloyd Moya, « Feminism, Aerobics and the Politics of the Body », Body & Society, vol. 2, no 2, 1996, p. 79-98.
57 Dans le cas des sports équestres, Fanny Le Mancq montre que les rares cavalières qui parviennent à accéder au plus haut niveau de compétition dans les courses de saut d’obstacle sont soit des « filles de » soit des « femmes de ». Le Mancq Fanny, « Des carrières semées d’obstacles : l’exemple des cavalier-e-s de haut niveau », Sociétés contemporaines, no 66, 2007, p. 127-150.
58 Wacquant Loïc, « The Prizefighter’s Three Bodies », art. cité.
59 Schwartz Olivier, Le monde privé des ouvriers, op. cit.
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