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    Plan détaillé Texte intégral Des clubs sportifs dans un ghetto noir américain et une banlieue populaire françaiseUne séance ordinaire de musculation et de boxe dans un quartier populaireUn univers hiérarchisé : entre compétences sportives et interconnaissanceS’engager dans des pratiques corporelles viriles dans une banlieue populaire française et un ghetto américainLa boxe et la musculation comme stylisation virile et populaire du mode de vie Notes de bas de page

    Se faire respecter

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre I. Mise en scène sportive du social dans des quartiers urbains marginalisés en France et aux États-unis

    p. 25-73

    Texte intégral Des clubs sportifs dans un ghetto noir américain et une banlieue populaire françaiseUne séance ordinaire de musculation et de boxe dans un quartier populaireLa salle de musculationLa salle de boxe anglaiseLa salle de boxe thaïUn univers hiérarchisé : entre compétences sportives et interconnaissanceS’engager dans des pratiques corporelles viriles dans une banlieue populaire française et un ghetto américainLa boxe et la musculation comme stylisation virile et populaire du mode de vie Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Ce chapitre vise à fournir des éléments sociologiques, notamment dispositionnels, qui expliquent l’engagement des jeunes garçons des quartiers urbains déshérités américains et français dans des pratiques sportives valorisant a priori la force et l’affrontement. Loin d’être des pratiques exclusives dans ces zones urbaines, les jeunes des quartiers populaires, sans être des « omnivores » sportifs, sembleraient de plus en plus attirés par diverses pratiques sportives, sur un mode plus « individualiste », dont l’accès dépend fortement de l’âge, du sexe et de la situation professionnelle1. Ces transformations de la consommation des pratiques sportives sont à mettre en rapport avec les transformations plus générales des classes populaires. Si est récemment apparue une différenciation des pratiques et des rapports au corps qu’elles impliquent, il n’en demeure pas moins que de nombreux garçons restent attirés par les pratiques sportives populaires traditionnelles mettant en scène la virilité et la force, comme les sports de combat et la musculation, qui restent des « valeurs » centrales dans la culture populaire contemporaine.

    Des clubs sportifs dans un ghetto noir américain et une banlieue populaire française

    2Les salles de sport étudiées sont situées dans des quartiers urbains déshérités français et américains. Les sportifs qui les fréquentent appartiennent à la strate précarisée des classes populaires mais aussi à la strate plus stabilisée par l’emploi. La salle de musculation fait partie d’un centre sportif et social à Glenford, un ghetto noir de New York, l’un des derniers à ne pas avoir été touché par la « gentrification », où l’immense majorité des habitants y est noire (86 % au dernier recensement en 2000, 13 % hispanique et 3 % blanche). L’état de désolation du quartier peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Après les révoltes de 1968 qui suivirent la mort de Martin Luther King qui ont détruit partiellement le quartier, celui-ci ne fut jamais réellement reconstruit. Les familles, blanches, qui possédaient les divers commerces, ont commencé à fuir le quartier et les commerces ont fermé. Désormais, la plupart des habitants sont noirs et pauvres. Ce quartier possède une très forte densité de logements publics. Chaque année, un homme en âge d’être parent sur huit qui vit à Glenford finit incarcéré. En 2008, le commissariat de la zone de Glenford a enregistré le taux de criminalité le plus haut de New York City avec 31 meurtres, c’est la moitié de ce qu’il était en 1990 (60) lorsque le crack sévissait. Les environs de la salle de musculation sont perçus comme un endroit dangereux, à cause notamment du trafic de drogue, et la station de métro correspondante est considérée par la police ferroviaire comme l’une des « pires » de New York2. En 2006, Glenford est l’un des principaux quartiers de NYC fournisseurs de contingents de prisonniers adolescents. Environ 7 % de la population possède un diplôme d’enseignement supérieur contre 27, 4 % à NYC. En 2011, 29 % de la population du quartier, qui est une « high impact zone3 », a été contrôlée par la police, contre par exemple 2,5 % dans le quartier huppé de l’Upper East Side à Manhattan. D’après une étude, dans un périmètre de huit blocks, 93 habitants sur 100 seraient contrôlés par la police4. Des groupes de jeunes qui se rendent au Glenford Recreation Center, lieu de mon enquête, se font souvent contrôler « comme des criminels, car ils pensent qu’on prépare quelque chose ». Le taux de chômage est de 22,9 %, soit plus du double de NYC qui est de 9,6 %. En 1999, le revenu annuel moyen par foyer était de $18700, soit environ la moitié de celui de NYC qui était de $38518. 39 % de la population de Glenford vit sous le seuil officiel de pauvreté et dépend de l’aide sociale. 36 % de la population a au-dessous de 18 ans. 21 % des jeunes de 16 à 24 ans ne vont pas à l’école et n’ont pas de travail. Les emplois le plus représentés dans le quartier sont : infirmière/auxiliaire de vie (10 %), agent de sécurité (5 %). 77 % des foyers sont monoparentaux. Le gym est coincé entre un imposant boulevard, les cités alentours et de nombreux garages pour voitures. Non loin de la salle de musculation, deux policiers sont souvent en faction devant une épicerie qui fait face à une grande cité où de nombreux jeunes hommes occupent l’entrée.

    3Ce centre, connu à l’origine sous le nom de Glenford’s Club, a d’abord ouvert ses portes en 1953, après des années de planification par un groupe de militants du quartier. Le Glenford’s Club, qui était à l’origine un club d’une pièce, était affilié au club plus grand de Boys & Girls Club of America (fondé en 1860). L’une des missions de ce club fut de lutter contre la délinquance juvénile et une de ses fonctions était de faire le tampon entre jeunes et adultes du quartier. Il s’agissait de donner du « pouvoir », de l’« autonomie » (« empowerment ») aux jeunes réputés « difficiles » du quartier. 1,5 million de dollars furent récoltés pour aider à le transformer en City Parks and Recreation facility, géré par la ville de New York. Après une période de négociation, les installations devinrent un don officiel de la ville de New York en 1954 et elles réouvrirent en janvier 1955. Après le passage de sa gouvernance à la ville, de nombreux militants ont quitté le club parce qu’ils trouvèrent des « opportunités » ailleurs.

    4Le manager du Glenford Recreation Center est Robert, un ancien joueur de la NBA, qui a accepté de le reprendre en 1984 alors qu’il était très dégradé, « considéré comme l’un des pires de la ville », et sur le point d’être fermé. Né au début des années 1950, il est une figure charismatique, originaire du quartier et ancienne star de basket qui est devenue un « community worker » désireux de « redonner à la communauté ». Il est un pilier du quartier dont les habitants n’hésitent pas à venir lui demander un service ou de l’aide. Il a reçu des dizaines de prix de la ville pour service rendu à la « communauté ». Sa mère et sa grand-mère « insistaient tout le temps sur l’éducation et la communauté », et sur le fait d’« aider les autres… ». Enfant, il devait nettoyer le couloir de son étage et parfois même le trottoir. Sa grand-mère l’emmenait se promener dans le quartier et ne cessait de lui en parler en bien. Cela est resté « gravé » en lui. Il a souhaité que ses enfants aient une bonne éducation, mais qu’ils ne quittent pas le quartier trop tôt et qu’ils y aident les gens à leur tour. Lorsque Robert était jeune, le quartier était selon lui « magnifique. Il y avait des épiceries, un cinéma, des restaurants où on pouvait dîner en famille, des boutiques, les meilleures écoles. C’était comme un village. Mais tout ça, ça a disparu », notamment après la série de « crises » des années 1960. On comprend d’autant plus l’importance, en terme de structures de sociabilité, d’une institution comme le centre. Robert se souvient que lorsqu’il était jeune, les professeurs venaient frapper aux portes des parents si leur enfant avait été impliqué dans une bagarre ou un incident à l’école. Les « bons » professeurs sont partis du quartier. Son dynamisme et la présence du centre sont le signe d’une mobilisation venue d’« en bas » à la fois contre les politiques d’abandon envers le quartier et à cause d’elles. Son équipe et lui-même parviennent à relancer le centre. Mais en 1990, la ville de New York, qui finance ce centre, traverse une crise financière5 et les financements publics sont drastiquement réduits. Le centre ferme jusqu’en 1994. Le Glenford Recreation Center rouvre en 1997 après avoir été fermé pendant six mois pour cause de violence entre gangs. On craignait d’y venir car l’environnement était très violent. Robert a apporté non seulement une nouvelle équipe « motivée » mais également un projet et tout une discipline probablement acquise lorsqu’il était sportif professionnel. Le premier geste est symbolique : il fait retirer les protections anti-balles de l’enceinte du centre, le tourniquet à l’entrée et demande à des graffeurs de peindre des fresques murales avec des icônes de la culture afro-américaine, des militants politiques comme Malcolm X ou Martin Luther King, des sportifs comme Mike Tyson, des chanteurs de soul et des rappeurs, etc. Le centre a ainsi bénéficié de rénovations majeures durant la fin des années 1990. En 1996, avec un budget de 400000 dollars octroyés par le président du borough, des réparations furent effectuées sur les installations du centre. En 1998, avec des fonds du bureau du maire, le chauffage et l’air conditionné ont été remis à neuf pour 265000 dollars. Le toit fut réparé et des éclairages installés pour 1 million de dollars en fonds municipaux. En 2008, le terrain de jeux du centre a reçu 1,5 million de dollars pour des améliorations. Le centre est gratuit pour les enfants de moins de 18 ans, 75 dollars pour les adultes et 10 dollars au-delà de 55 ans. De nombreuses activités y sont proposées : musculation, basket, piscine, salle informatique, salle pour les devoirs, ateliers de musique, de danse, repas gratuits, etc. Les mêmes services peuvent coûter plusieurs centaines de dollars dans les salles privées de Manhattan. Le centre, qui est toujours sous la menace de coupes budgétaires de la ville, a atteint un équilibre. Le centre insiste notamment sur la pratique du sport, du basket en particulier.

    5L’état de New York est un état où la compétition en boxe amateur est très dynamique. La région de New York City a historiquement été un vivier pour la boxe, amateur particulièrement. On comptait environ 150 salles de boxe dans la ville dans les années 1980. On n’en compte plus qu’une cinquantaine, dont certaines institutions comme le Kurtwood Boxing Club. De nombreux gyms de New York ont augmenté les tarifs d’adhésion et sont devenus inaccessibles aux classes populaires. Ce n’est pas le cas du Kurtwood Boxing Club qui est un club de boxe anglaise « à l’ancienne » situé dans un quartier pauvre à côté du quartier où se trouve la salle de musculation, au pied d’une cité. Il a été créé en 1979 par Dave Jackson, qui a 80 ans et a grandi dans un autre quartier afro-américain de New York pendant la ségrégation raciale. Avant d’ouvrir la salle, il travaillait à l’usine. Ancien boxeur, il possède également un diplôme d’entraîneur de la fédération de boxe amateur américaine dont il semble relativement fier. Il insiste sur le fait que le club « accepte tous les boxeurs, quelle que soit leur origine ethnique, ce sont tous des enfants de Dieu ». Il est vrai que les origines ethno-raciales y semblent un peu plus mélangées qu’à la salle de musculation, mais les pratiquants demeurent majoritairement noirs. Il est, comme Robert Miles, une figure respectée dans son quartier de par son âge mûr et le fait qu’il socialise tant de jeunes, notamment ceux « à risque », afin de les rendre « meilleurs » : « Ils apprennent à travailler dur et à pas tricher. » En cela, ils collaborent avec les travailleurs sociaux, les familles, les responsables religieux, la police, la justice. Ce qui lui tient à cœur c’est de former des boxeurs, mais aussi de « sortir les jeunes de la rue et leur apprendre à devenir des hommes sur le ring, et en dehors, en société ». Au début, il a dû se « battre avec les élus, les responsables locaux, trouver des fonds, pour faire vivre le club » car pour eux c’était « un Noir qui ouvrait une organisation pour les Noirs ». Comme dans le club de boxe thaï comme on le verra, quand on lui envoie des jeunes réputés « durs », il les met sur le ring sans protection et les laisse se battre pendant une minute. Certains d’entre eux reviennent, les autres, il ne les revoit plus. Il se fait, comme tous les entraîneurs des salles enquêtées, vecteur d’acculturation aux normes dominantes pour les jeunes sportifs. Il tient à ce que les jeunes soient habillés correctement : « pas de pantalon qui tombe ! », signe d’une tension, comme on le verra plus en profondeur, entre culture légitime et culture populaire. L’un des entraîneurs, qui a commencé la boxe à 12 ans après avoir vu avec son père un combat de Sugar Ray Leonard à la télé, affirme que la salle est « un refuge pour les jeunes du quartier où ils peuvent apprendre au niveau physique et mental ». Le club a formé de nombreux champions amateurs et professionnels. Il y a en moyenne 20 à 25 boxeurs qui s’entraînent chaque jour. Un des entraîneurs, Dave, 51 ans, dit que « chaque boxeur est différent, ça dépend comment il est fait. Ça se passe dans le cœur, dans la tête, ça dépend comment tu fonctionnes. Certains ont de la force, d’autres ont du style. Tu dois avoir des couilles et du cœur, c’est le plus important ». Dave est présent pendant les entraînements et distille des conseils. Il peut être strict mais aime bien faire de l’humour.

    6Il y a deux rings, plusieurs sacs de frappe suspendus au plafond. Sur les murs sont peints les portraits des champions du club. Il y a quelques appareils de musculation assez basiques et de nombreux miroirs le long des murs. Il n’y a aucune fenêtre, ce qui a tendance à alourdir l’atmosphère, et pas de vestiaires, seulement quelques casiers en métal. Les boxeurs utilisent des toilettes à l’extérieur de la salle, dans un parking couvert attenant. Comme dans les autres salles étudiées, les boxeurs discutent de tout et de rien, se « chambrent » beaucoup. Les « vannes » sont souvent racialisées, comme pour déjouer les effets stigmatisants de la domination raciale, comme celle de ce boxeur qui se moque d’un autre qui n’a pas les cheveux rasés : « T’as une coupe d’esclave ! Va chez le coiffeur ! » Il arrive que des pères accompagnent des jeunes boxeurs, regardent attentivement l’entraînement et interviennent parfois en disant à leur fils de monter sa garde ou en l’aidant à se bander les mains. C’est rarement le cas dans le club de boxe thaï. Ce sont ceux qui envisagent une carrière professionnelle pour leur fils. Mais ils connaissent les limites de leur rôle et n’empiètent en général pas vraiment sur le travail des entraîneurs.

    7En France, le club de boxe thaï est situé à Blainville dans une banlieue populaire de la région parisienne. La construction du « grand ensemble » Prévert débute dans les années 1960 et transforme profondément la ville. Le maire de l’époque voit cette cité comme un « atout ». Cette cité est propriété de la ville de Paris avant d’être cédée à la mairie de la commune en 1984. Cette dévolution a été vécue comme une victoire après de longues négociations. La commune décide alors d’entamer un programme de rénovation avec la première destruction d’une barre de la cité en 1986. La population va être multipliée par deux en quelques années sans que les institutions sociales locales n’aient le temps de s’adapter afin de faire face à cette augmentation de la population. Les rapatriés d’Algérie, les habitants des bidonvilles et les mal-logés, et les « travailleurs immigrés » forment une grande partie du contingent d’habitants du « grand ensemble ». Le « grand ensemble » et les autres cités de la ville vont dès lors fournir le vivier principal des clubs de sport. La désindustrialisation bouleverse les fondements économiques et sociaux de la ville. L’emploi chute drastiquement. Ce phénomène conduit progressivement à un démantèlement des caractéristiques de cohésion sociale et de solidarité politique et mène la commune vers un mécanisme de déprolétarisation, une « disqualification de la force de travail simple et des valeurs de virilité6 ». Comme à Glenford, certains habitants qui ont les ressources nécessaires commencent à partir. La recomposition de la commune aboutit à une plus forte concentration de fractions paupérisées, de familles pauvres, monoparentales, d’immigrants et de leurs enfants, dans un contexte de forte hausse du chômage et de déclin des « chances de vie ». Le passage d’une économie industrielle à une économie de service et de technologie a privé les entreprises locales de leur main-d’œuvre, et les a fait se déplacer vers d’autres sites où elles étaient en mesure de disposer rapidement d’employés qualifiés. À mesure que les usines ont déménagé ou fermé, le chômage n’a fait qu’augmenter pour les habitants de la commune. Se créent alors une crainte et une incertitude face à l’avenir et aux perspectives d’emploi, à la création d’un foyer, une omniprésence du provisoire. Les faits divers qui émaillent les cités de la commune se retrouvent à la une des journaux dès les années 1960 et construisent la réputation « sulfureuse » de la cité et de la commune qu’on associe à « Chicago » ou au « Bronx ».

    8L’association sportive les Gants du Siam est située au cœur du « grand ensemble » Prévert de la commune classée « zone urbaine sensible » (ZUS) qui compte désormais plus de 35000 habitants, où il y a environ 100 nationalités différentes et où la moitié des logements sont de type HLM. Si les immigrants du Maghreb et d’Afrique subsaharienne représentent 40 % de la population immigrée française, les immigrants non européens sont presque deux fois plus ségrégués que les immigrants européens7, les Africains (au sens large) ayant plus de difficultés à s’extraire des banlieues paupérisées dites « ZUS8 ». Ainsi, si la composition de la salle est pluriethnique, on observe une surreprésentation de boxeurs d’origine maghrébine, africaine et antillaise. Le taux de chômage de la commune est de 35 % chez les 15-24 ans, et 43,5 % pour ceux de la ZUS. Environ 45 % de la population non scolarisée de 15 ans ou plus n’a aucun diplôme. Près de 20 % des salariés de la ville n’ont pas d’emploi stable. 28 % de la population sont des ouvriers et 25 % des employés, les deux groupes représentant 83 % de la population active de la ZUS.

    9L’histoire du club s’inscrit pleinement dans l’histoire de la structuration du champ de la boxe thaï en France. Elle est aussi liée à l’histoire sociale de la commune et particulièrement ses couches d’immigration. Le club a été créé en 1984 par un habitant de la commune et son frère. La boxe thaï étant alors balbutiante en France, ils font partie des pionniers de son implantation au niveau local et national. Comme les autres pionniers, ils ont commencé par le karaté et beaucoup d’entre eux se sont retrouvés à pratiquer cet art martial dans le même club. Puis, ils passent par la transition du full-contact et enfin la découverte de la boxe thaï, à la fois en Thaïlande et par l’intermédiaire du même professeur de karaté. Le fondateur du club a pu bénéficier d’une subvention de la mairie qui, déjà à l’époque, favorisait la création d’associations, notamment sportives, dans les quartiers dits « difficiles » dans le but d’encadrer la jeunesse. Le fondateur du club misait sur l’implantation du club au cœur de la cité Prévert comme vivier de potentiels boxeurs qui « avaient faim ». Le club a commencé avec une cinquantaine d’adhérents, puis ce nombre a rapidement dépassé la centaine. Il s’est rapidement imposé dans la région avant de devenir l’un des meilleurs de France en formant ou préparant de nombreux champions. Dans les années 1990, le club a joui d’une forte réputation dans la mesure où les boxeurs participaient à de nombreuses compétitions (« interclubs » ou « galas »), gagnaient de nombreux combats, et probablement aussi parce qu’il est situé au cœur de la cité Prévert à la réputation si « sulfureuse ». Les entraîneurs reproduisaient ce qu’ils avaient vu dans les camps d’entraînement en Thaïlande au cours de séances très intensives, les boxeurs devaient « tout donner ». D’autres clubs de boxe thaï ont rapidement vu le jour en région parisienne et sont devenus à leur tour de très bons clubs qui formaient aussi leur lot de champions. Cette concurrence, qualifiée de « saine » par l’un des fondateurs des Gants du Siam, a permis au niveau général de monter, notamment à travers les nombreux « inter-clubs » dans les années 1980-1990 qui permettaient aux boxeurs de ces clubs de s’affronter. Le club a donc lui-même longtemps traîné aussi une réputation « sulfureuse » liée à sa localisation et son histoire émaillée d’« incidents » (bagarres, certains boxeurs impliqués dans la déviance, etc.). Le club a été interdit de compétitions pendant trois ans dans les années 1990 parce que l’un des entraîneurs, estimant qu’un boxeur avait été « volé » au cours d’un combat, avait frappé un officiel qui lui aurait apparemment « manqué de respect ». Cette image s’améliore à partir de la fin des années 1990, principalement par l’euphémisation de la pratique et, selon plusieurs enquêtés, le changement de recrutement des boxeurs, parmi les fractions plus stabilisées des jeunes de la commune et autour. On peut faire l’hypothèse que cette élévation du recrutement social des boxeurs s’explique d’une part en partie par l’allongement de la scolarité pour les catégories populaires et d’autre part par l’euphémisation de la pratique (port de protections, formalisation de l’apprentissage, féminisation, etc.). Le club est désormais une institution sportive locale dont le travail d’encadrement et de socialisation de la jeunesse est reconnu par les habitants et de plus en plus par la municipalité mais insuffisamment selon plusieurs enquêtés. Les fondateurs ont désormais passé la main à quatre entraîneurs bénévoles, non diplômés (sauf un qui passe son brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport [BPJEPS] activités pugilistiques mention muay thaï9), eux-mêmes anciens boxeurs du club et habitants de la commune, qui encadrent une centaine de licenciés, la plupart âgés de 15 à 35 ans et qui, comme les entraîneurs, viennent des cités ou des communes populaires voisines. Une dizaine de jeunes filles sont inscrites, mais rares sont celles qui viennent régulièrement. Il y a essentiellement des étudiants (lycéens, bac pro, études commerciales, STAPS), des employés et ouvriers (conducteur de bus et de métro, chauffeur de taxi, électricien, plombier), des chômeurs et des intérimaires. La plupart des boxeurs sont là pour le « loisir », même s’ils sont amenés à faire de la compétition, et une grosse dizaine de boxeurs sont des compétiteurs de haut niveau dont un professionnel, Seb, ce qui s’explique en partie par la faible structuration du marché professionnel de la boxe thaï en France.

    10Depuis deux ou trois années, le club doit faire face à une importante demande d’inscriptions mais n’a pas les capacités matérielles et humaines pour y répondre totalement. Selon la responsable des associations sportives de la commune, c’est l’une des associations qui a eu le plus fort taux de croissance ces dernières années. Le désengagement de l’État dans le soutien aux associations sportives en faveur de la pratique de compétition, dans le cadre de la « décentralisation », a conféré la responsabilité de cette aide aux collectivités territoriales, les contraignant à fonctionner sur la base du bénévolat ou à rechercher d’autres types de financement. Le club n’a pas reçu de subvention au moment de l’enquête car il n’a pas rendu de « projet » à la mairie. Le monde de la boxe thaï n’étant pas encore totalement soumis à la pression de l’argent, contrairement au monde du foot, le club parvient pour l’instant à maintenir le bénévolat au sein de l’équipe d’entraîneurs. En plus de la cotisation annuelle de 122 euros dans laquelle sont comprises la licence et l’assurance fédérales, les pratiquants de boxe thaï doivent avoir une série de protections et d’équipements aux entraînements, souvent achetés dans les magasins d’articles sportifs à bas prix : un short, un t-shirt, des gants, un protège-dents, des protège-tibias, une coquille, des claquettes. Parce que le bouche-à-oreille fonctionne à haut régime, les Gants du Siam n’ont pas vraiment besoin d’avoir une politique de recrutement de pratiquants, ce qui fait dire à l’un des entraîneurs, se comparant au club de judo de la ville avec qui ils partagent la salle et avec lequel ils sont en concurrence : « On a plus d’inscrits qu’au judo, et sans faire de pub. »

    11Les trois clubs sont très bien intégrés au tissu social local et participent très activement à la vie sportive, culturelle et associative de ces quartiers, qui est néanmoins moins dense dans les quartiers américains enquêtés. Ils constituent des instances fortes de socialisation des fractions masculines de la jeunesse locale. Les membres des trois salles viennent du quartier où se trouve leur salle ou les quartiers proches. S’ils possèdent des propriétés sociales proches (des jeunes garçons appartenant aux classes populaires et aux groupes ethniques « minoritaires »), les enquêtés occupent une pluralité de positions sociales, du précaire, voire du marginal, à l’étudiant en passant par le petit employé stable. Une partie des enquêtés, plutôt en situation sociale ascendante, plus proche du pôle « conforme » des classes populaires, tout en restant attachés à leur quartier, se tournent vers le monde des « autres ». D’autres, ceux qui sont en situation de reproduction voire de déclassement, plus proches de la « culture de rue » voire du pôle déviant, sont plutôt tournés vers le quartier et se montrent plus réfractaires aux mondes des « autres » et à ses normes. Entrons maintenant au cœur des salles d’entraînement afin de mieux comprendre les modalités de cette socialisation.

    Une séance ordinaire de musculation et de boxe dans un quartier populaire

    12Les trois salles sont des lieux où se construit ce que Weber appelle des « relations sociales fermées » car elles limitent le nombre de participants, les soumettent à des règles spécifiques et constituent des « groupements d’ascètes10 ». Les trois salles ont en commun une « double morphologie » qui fait varier les effectifs au cours des saisons11. On note, quelques semaines après la rentrée, dans les trois salles observées, une baisse de la fréquentation, en partie à cause du climat hivernal qui s’installe (particulièrement à New York où il neige abondamment), mais surtout parce qu’il s’opère une auto-élimination de ceux qui ne sont plus motivés, ceux qui ne sont plus en mesure de supporter le rythme de travail pugilistique ou culturiste, sans parler de ceux qui viennent assister à un ou deux entraînements, mais ne reviendront jamais. D’autant plus vrai dans le cas du culturisme, le regain de fréquentation au début du printemps laisse penser que les pratiquants qui reviennent s’entraîner ont en ligne de mire les beaux jours et le fait qu’ils seront habillés plus légèrement et donc leur corps plus apparent doit être en forme.

    La salle de musculation

    13La salle de musculation est ouverte toute la journée, mais elle est surtout fréquentée en soirée entre 17 heures et 21 heures Les pratiquants, une majorité de jeunes adultes, arrivent successivement. La fréquentation de la salle atteint son pic vers 18 heures avec environ une trentaine de personnes. Après avoir présenté sa carte de membre à l’entrée à l’agent d’accueil qui est souvent une femme, assise devant un bureau où l’on trouve, entre autre, un portrait de Barack Obama, certains culturistes passent se changer dans le vestiaire, même si de nombreux pratiquants sont déjà en tenue de sport et se dirigent directement vers la salle où se trouvent les poids et haltères. En pénétrant la salle, on voit des culturistes en train de soulever de la fonte dont les chocs accompagnent la musique afro-américaine qui sort des enceintes suspendues au mur sur lequel est peinte une fresque représentant des guerriers africains munis de lances, de boucliers et vêtus d’un pagne. Certains pratiquants discutent alors qu’ils font une pause au cours de leur exercice. Un culturiste demande à un autre combien de séries il lui reste afin qu’il puisse à son tour utiliser la machine. S’il reste peu de séries, il attend son tour, sinon il demande à « tourner » avec lui et ils effectueront l’exercice chacun leur tour, profitant du tour de l’autre pour se reposer entre deux séries de mouvements. La séance est généralement utilisée pour travailler non pas tous les groupes musculaires du corps, mais seulement un, deux, voire trois. Ainsi, le culturiste fait une sorte de circuit en enchaînant les exercices qui ciblent le groupe musculaire considéré. Très peu de culturistes de la salle s’échauffent, ils entament directement leurs exercices aux poids. Si, par exemple, le lundi est le jour des pectoraux, le culturiste pourra commencer par l’exercice dit du « butterfly » au cours duquel, assis, les bras formant un angle droit au-dessus de l’épaule, s’écartent et se referment. Puis, il ira au développé-couché, allongé sur un banc, il pousse une barre lestée au-dessus de ses épaules. Il pourra faire le développé incliné, qui est le même mouvement que le développé-couché mais le banc est surélevé pour cibler le haut des pectoraux. Enfin, il pourra finir par des dips, suspendu à deux poignées, tel un gymnase aux anneaux, il monte et descend, afin de cibler plutôt le bas des pectoraux. Contrairement à la salle de boxe thaï où les cours sont collectifs et où les boxeurs s’échangent des coups, chaque culturiste ou petit groupe de culturistes s’entraîne seul sans entraîneur, ce qui change fondamentalement le contenu et la forme des séances. Par conséquent, il y a beaucoup moins d’interactions et aucun discours collectif dans la salle de musculation. Les séances se ressemblent fortement d’un jour à l’autre, comme le dit ce pratiquant dans le vestiaire alors qu’il s’apprête à partir : « Demain à cinq heures, même merde, je reviens ! » Un certain nombre de culturistes se connaissent et échangent durant la séance. Il arrive que certains prennent une douche dans des installations délabrées, mais la plupart des culturistes, contrairement aux boxeurs des Gants du Siam qui transpirent beaucoup plus et qui ont des douches neuves, quittent la salle directement sans prendre de douche.

    La salle de boxe anglaise

    14L’entraînement au Kurtwood Boxing Club est par certains aspects similaires à celui des Gants du Siam. Les séances ne sont pas faites, comme aux Gants du Siam, sur un modèle collectif de démonstration des entraîneurs et d’imitation, par deux, de la part des boxeurs. Les boxeurs du Kurtwood Boxing Club s’entraînent de manière plus autonome. Après s’être changés dans le tout petit espace, fait de quelques casiers, qui sert de vestiaires, et avoir mis leur équipement, les boxeurs commencent par s’échauffer. Ils mobilisent leurs articulations. Ils font de la corde à sauter pendant au moins quinze minutes, certains avec un casque sur les oreilles afin d’écouter leur musique. Les boxeurs mettent ensuite leurs bandes autour des mains et profitent de ces moments pour discuter de tout et de rien : du précédent entraînement, de résultats de boxe ou plus largement d’autres résultats sportifs, de goûts musicaux, etc. Ils passent ensuite à des exercices de frappe au sac. Ils font une dizaine de rounds de sac de frappe dont certains en « fractionné » où ils alternent coups à allure « normale » et coups à allure très rapide. Les boxeurs se mettent ensuite par paire et font du sparring sur les deux rings de la salle sous l’œil attentif des entraîneurs qui donnent leurs consignes, conseils et critiques : « Tourne, tourne », « jab, jab, jab12 », « Allez ! Lève ton gauche ! », « Alors tu dors ou quoi !? ». Pour les compétiteurs de haut niveau, il arrive souvent qu’un sparring partner de haut niveau qui n’est pas du club vienne, seul ou avec son propre entraîneur, « mettre les gants » avec un champion du club afin de préparer une compétition. Bien que ces échanges donnent lieu à des moments de forte sociabilité sportive et masculine, ils installent également une atmosphère particulière mélangeant réjouissement viril et populaire et tension sportive. Les séances se terminent, comme aux Gants du Siam, par une phase de récupération faite de retour au calme et d’étirements, puis du renforcement musculaire qui cible principalement la ceinture abdominale. Certains boxeurs se musclent sur les quelques machines ou avec les poids et haltères à disposition, tandis que d’autres, comme Lamar, soulèvent et déplacent un gros pneu de tracteur en le faisant basculer sur lui-même sur quelques mètres. J’ai observé moins de public présent aux entraînements qu’aux Gants du Siam.

    La salle de boxe thaï

    15Les entraînements aux Gants du Siam se déroulent dans une salle d’un gymnase municipal qui vient tout juste d’être reconstruit après que l’ancien ait été détruit par un incendie apparemment volontaire. Cet incendie a détruit les affiches de galas et de champions qui étaient apposées sur les anciens murs de la salle, détruisant ainsi l’iconographie pugilistique qui participe de l’« ambiance » d’une salle et de la transmission de l’histoire et de l’héritage sportif du club par le biais des exploits des anciens boxeurs du club. À l’intérieur du gymnase, les boxeurs se saluent en arrivant. Ils attendent que les vestiaires se libèrent et le feu vert des entraîneurs pour aller se changer. Souvent, l’entraîneur, Alain, contrôle les cartes d’adhérent des boxeurs. Comme dans le club de boxe anglaise américain étudié, les boxeurs échangent, discutent de tout et de rien, de l’école, du travail, de résultats sportifs, ils rigolent, se « chambrent ». Selon les observations et les entretiens réalisés, ces taquineries sont pour la plupart bon enfant et constituent une forme élémentaire de la socialisation des boxeurs en ce qu’elles consolident le groupe, offrent un canal d’expression aux dispositions agonistiques, à la virilité et à une certaine créativité linguistique propre à la culture juvénile populaire. Mais elles permettent aussi d’exprimer ou de reproduire certaines hiérarchies symboliques de l’ordre social local, et parfois de les bousculer. Il y a à peu près soixante pratiquants dont une petite dizaine de filles en début d’année, mais ce nombre diminue fortement à mesure que l’année avance, il ne reste en moyenne qu’une ou deux filles. La majorité est composée d’adolescents et de jeunes adultes de 15 à 35 ans environ, et quelques adultes de plus de 35 ans. Quelques jeunes du quartier sont aussi là pour regarder et pour voir s’ils vont s’inscrire, ou pour regarder un ami s’entraîner. Comme pour délégitimer la pratique sportive d’un groupe social concurrent en l’associant à une pratique pas assez virile, et donc légitimer la leur, l’un d’entre eux dit à propos du volley : « Le volley ? C’est quoi ce sport d’enfant ! », après qu’un joueur de volley, sport plutôt pratiqué par les « pavillonnaires » de la commune, soit venu demander les clefs des vestiaires au gardien. Le sport, comme toute autre pratique, donne donc matière à classements qui nourrissent les luttes entre classes sociales ou fractions de classe. Il y a un pratiquant d’environ 14 ans, très extraverti, qui est « handicapé » et qui vient de temps en temps. L’entraîneur et président du club Fabrice me dira plus tard être content de sa présence au club et des progrès qu’il a fait, et que même ses professeurs sont épatés par les progrès importants qu’il a faits au niveau psychomoteur. Il n’a pas accepté qu’il dise « merde » à John, un ami des fondateurs du club qui vient de temps en temps donner un coup de main, en chronométrant une séance de sparring par exemple, et le rappelle à l’ordre devant son père, comme s’il se substituait à ce dernier, le dépossédant ainsi ponctuellement de son autorité paternelle : « Tu dois pas dire ça, je rigole pas, je ne veux plus que tu dises, ça ! », le jeune baisse les yeux, acquiesce, et le père dit que : « C’est à l’école qu’il apprend ça. »

    16Le début de l’entraînement est axé sur le « physique » avec un échauffement qui consiste à courir tranquillement autour de la salle, en groupe, souvent en file de deux, sans laisser d’écart entre les boxeurs, puis à travers différents exercices : flexions de jambes, gainage, pompes au signal d’Aimé, l’entraîneur et gardien du gymnase, mouvements de poings en courant, relevés de genoux sur place, ponctués par des « hey ! » et des « pop ! » puissants qui instillent rythme et entrain. Un des quatre entraîneurs, Chérif, lance une remarque qui sonne à la fois comme un reproche et un encouragement : « C’est les grands qui lèvent les genoux le moins haut ! » Rafik, ancien champion, dirige le saut à la corde, les autres boxeurs suivant le rythme qu’il imprime, dictant les accélérations, les ralentissements. Ce champion a l’autorité nécessaire pour parfois se substituer aux entraîneurs, en particulier s’ils sont occupés, pour rappeler à l’ordre un boxeur ou donner des consignes. Aimé use de sa forte voix pour se faire entendre et imposer une discipline, un rythme très soutenu qui donne au groupe des allures de régiment. Il arrive que les boxeurs ne saluent que ceux qui appartiennent à leur réseau d’interconnaissance. Néanmoins, les boxeurs sont tenus de respecter tout un ensemble de règles de discipline implicites, sous peine de se faire rappeler à l’ordre, dont l’une des plus importantes est de toujours saluer tout le monde en arrivant.

    À la fin de l’entraînement dans les vestiaires, un boxeur s’en va en saluant uniquement Alain. Ce dernier lui demande de saluer tout le monde : « Et les autres ? », le boxeur adulte s’exécute en rigolant, Alain est satisfait : « Voilà ! », et le boxeur dit : « Et ceux de la douche aussi ? », ironiquement, Alain répond : « Ben non ! »
    Note de terrain.

    17Les entraîneurs, notamment Alain, insistent beaucoup sur la politesse et la présentation de soi, comme s’ils étaient à la tête d’un processus social de quête de respectabilité du groupe de boxeurs, plus poussé que dans le cas des deux clubs américains enquêtés. Ils veulent non pas que les boxeurs soient assimilés à des jeunes violents et bagarreurs, à des « racailles », mais à des sportifs polis, souriants et sérieux. On demande aussi aux boxeurs de saluer les personnes rencontrées dans le gymnase, comme pour donner une autre (re)présentation, plus policée, des boxeurs et ainsi contrer les représentations « négatives » des boxeurs ou des « jeunes ». Ils se doivent de ne pas trop parler pendant l’entraînement. Aimé sépare quatre jeunes adultes parce qu’ils parlent trop, et au même moment il montre un exercice à faire sur chacun d’eux : front kick sur les abdos de son adversaire, comme si la démonstration servait de punition publique. De même, au cours d’un échauffement très physique dirigé par Ahmed, un champion, celui-ci demande aux boxeurs de l’« explosivité ». Aimé, feignant l’étonnement, demande à des boxeurs qui discutent : « Quoi ! Vous arrivez à parler ? », laissant entendre qu’ils devraient être fatigués, essoufflés et donc ne pas pouvoir parler, sinon c’est qu’ils ne travaillent pas assez dur. Ceux qui n’ont pas leur carte de membre (qui signifie avoir payé la cotisation de 122 euros, passé une visite médicale et apporté une photo) ne sont théoriquement pas autorisés à s’entraîner. Un jeune essaie de négocier avec Aimé et dit qu’il aura son certificat médical la semaine prochaine, mais Aimé lui rappelle la règle. Au cours d’un rassemblement de fin de session, Aimé rappelle à ceux qui n’ont pas d’assurance de venir le voir, Alain n’est pas content et dit que « C’est trop là ! », s’il y a un accident ce sont eux qui auront des problèmes. Chérif rappelle qu’ils sont quatre entraîneurs et lance : « On va les coincer ! » Cependant, les entraîneurs sont parfois amenés à négocier avec les boxeurs : « Venez au bureau on trouvera un arrangement… » Tout le monde salue Fabrice, le président du club, parfois à la Thaï les deux mains jointes et portées vers le visage en s’inclinant légèrement.

    18L’échauffement se poursuit par du shadow-boxing au cours duquel les boxeurs, simulant un combat devant un adversaire fictif, enchaînent toute une panoplie de techniques. Les entraîneurs demandent aux boxeurs de « s’appliquer ». Après l’échauffement, le cours collectif débute et repose sur l’acquisition des techniques de base de la boxe thaï pour les débutants et de leur perfectionnement pour les boxeurs de niveau intermédiaire. Un des entraîneurs appelle un boxeur afin de faire la démonstration d’une technique que les boxeurs devront travailler par deux et dit souvent : « Vous voyez, c’est simple. » Les boxeurs forment alors un grand cercle dense pour pouvoir voir les démonstrations. Il faut souvent changer de partenaire, à chaque reprise par exemple ou au signal de l’entraîneur pour varier les difficultés rencontrées, les styles de boxe, les gabarits, etc. Fabrice passe dans les rangs et demande aux boxeurs de se relâcher. Puis, les entraîneurs demandent aux boxeurs de se munir de leur protection afin d’effectuer quelques reprises, souvent cinq, de « combat libre », c’est-à-dire un combat contrôlé et réglé sans véritable arbitre, si ce n’est les boxeurs eux-mêmes ou les entraîneurs qui circulent, conseillent, corrigent, encouragent ou rappellent à l’ordre les boxeurs. Un boxeur débutant un peu trop pressé à la boxe désordonnée affronte un autre débutant et lui place un coup de coude, le coup n’est pas porté, mais la technique est très mauvaise et cela peut être dangereux. Chérif le rappelle immédiatement à l’ordre en lui disant : « Hé ! Nan ! Pas les coudes, ça va pas ! » Le boxeur, vexé, s’arrête, baisse la tête et se tourne comme pour se cacher tout en finissant son mouvement.

    19Au nombre d’une dizaine environ par entraînement, les pratiquants plus confirmés s’entraînent plus librement sur une autre portion de la salle où en général ils font directement du combat libre. D’autres boxeurs font du sparring sur le ring, sur lequel apparaissent des traces de sang séché, qui est dans une petite salle accolée à la salle principale, après qu’Alain les ait sélectionnés et appelés avant ou pendant l’échauffement. Il leur montre des techniques qu’ils doivent reproduire seuls, et ensuite ils font du sparring. À la moindre erreur, le boxeur fautif sort du ring et est immédiatement remplacé par un autre boxeur qui attendait son tour au bord du ring. C’est une manière de faire intérioriser les règles aux boxeurs, comme en sursis, et de tenir les autres prêts à combattre. L’une des règles sur le ring est de boxer en ligne. Il est interdit de tourner ou de mordre sur le couloir voisin. Des lignes blanches formant des couloirs sont matérialisées sur le tapis du ring à cet effet. Elles ne doivent pas être franchies au cours de ce type d’exercice. La fonction principale de cette pratique est de contraindre le boxeur à évoluer dans un espace restreint, ce qui lui donnera une sensation de facilité et d’espace lorsqu’il boxera en compétition. Certains boxeurs ne retiennent pas leurs coups et les coups claquent malgré les rappels à l’ordre d’Alain : « Doucement ! Technique ! », ou sur un coup qui claque fort : « C’est quoi ce bruit ! Tranquille les gars ! » Il peut aussi distiller des « c’est bien » à des boxeurs dont il a estimé qu’ils ont bien travaillé. Les boxeurs confirmés n’ont pas besoin de l’invitation d’Alain, choisissent un partenaire et vont sur le ring faire du sparring. L’intensité des coups est plus importante qu’en combat libre dans la salle principale et proche des conditions réelles de combat de compétition, tout en restant contrôlée. Au cours d’un entraînement, un champion et un jeune boxeur de niveau inférieur, beaucoup moins expérimenté, font du sparring sur le ring. Au vu de ce combat déséquilibré, un spectateur dans le public s’exclame : « Ouf ! Ce qu’il lui met ! » Il fait très chaud dans la salle même l’hiver, les vitres sont souvent embuées et les boxeurs transpirent beaucoup, au point que les tapis au sol deviennent très humides et glissants, ce qui oblige parfois à les essuyer. Aimé répète aux boxeurs qui transpirent beaucoup d’amener deux t-shirts avec eux et de se changer pendant la séance. D’anciens champions du club peuvent venir donner un coup de main et conseiller ou entraîner les plus jeunes, tenir les paos, « tourner » avec des combattants.

    20Une séance se finit systématiquement par du renforcement musculaire, surtout des pompes et des abdos et parfois des étirements. Comme pour inscrire les éventuels « excès » alimentaires des boxeurs dans une déviance des normes diététiques sportives et les inciter à se distancier de la sensation de « ventre plein », associée au goût populaire, Aimé culpabilise ceux qui ont du mal en assimilant cette sensation à la douleur et à la difficulté à effectuer l’exercice requis : « Alors ! on a bien mangé hein, c’est dur hein ! » Puis vient le moment du rituel du rassemblement final au cours duquel tous les boxeurs sont appelés à former quatre rangées, les filles, s’il y en a, devant. Outre le fait qu’il permette un retour au calme après un entraînement très intense, c’est un moment privilégié pour capter l’attention des boxeurs et diffuser toutes sortes de message et d’annonce. Ce rituel se clôt par le salut collectif initié par un entraîneur : « Yahééé, Gants du Siam, heuch ! » les deux mains jointes apposées sur la poitrine en inclinant légèrement la tête à la manière thaï et les boxeurs répètent cette sorte de cri de ralliement en cœur : « heuch ! », reproduisent le même geste et cela marque officiellement la fin de l’entraînement. Les boxeurs se dirigent progressivement vers les vestiaires pour se doucher et se changer. Certains traînent et discutent entre eux ou avec les entraîneurs ou avec certaines personnes du public qu’ils connaissent. Ils parlent foot dans les vestiaires, d’autres, plus jeunes, se donnent rendez-vous pour aller faire les courses ensemble au supermarché du coin et « se faire une bouffe après » ou un « kebab ».

    21Dans les salles enquêtées, surtout celle de boxe thaï, malgré la discipline rigoureuse, il règne une franche convivialité : boxeurs et entraîneurs se connaissent bien, ils habitent la ville ou celles avoisinantes, le même quartier, la même cité. Aux Gants du Siam, à la fin de l’entraînement, les entraîneurs et des boxeurs partagent un « pot de l’amitié » avec boissons et biscuits. Fabrice met l’accent sur cette convivialité après coup en rigolant : « Même si le coca et les granolas, c’est pas très bon ! » Alain, à la fin de l’entraînement, rhabillé, dans le hall d’entrée, dira à ce boxeur qu’il rigolait trop, qu’il n’était pas assez sérieux durant le sparring sur le ring, en étant à moitié sérieux (il se retournait vers moi et tirait la langue en souriant après lui avoir fait une remontrance l’air sérieux pour signifier qu’il le taquinait). Le boxeur accepte plus ou moins cette remarque et enchaîne sur un joli geste qu’il aurait « placé » à Kader, le frère d’Ahmed, qui est selon lui insaisissable en corps à corps et Alain semble d’accord sur ce point. À la salle de musculation, il arrive régulièrement que des enquêtés sortent de l’entraînement et se rendent ensemble à l’épicerie qui fait l’angle de la rue afin d’y partager une boisson ou un en-cas. Cette convivialité ne doit pas pour autant masquer les clivages et les facteurs classants et hiérarchisants qui opèrent à l’intérieur de ces salles.

    Un univers hiérarchisé : entre compétences sportives et interconnaissance

    22Pour décrire a minima la structuration de la salle de sport, il paraît pertinent d’utiliser les concepts de « capital sportif » comme forme incorporée de capital culturel propre au champ sportif et de « capital d’autochtonie » comme forme de capital social populaire, dans la mesure où ce sont les deux formes de ressources principales, avec l’ancienneté dans le club, qui déterminent la hiérarchie des clubs étudiés et les modalités de la pratique, sachant que d’une part, après une première sélection sociale sur dispositions et une fois la cotisation payée, les ressources économiques jouent peu, les sportifs pratiquant la plupart en loisir, et d’autre part, tous les sportifs ne résident pas dans les cités où se situent les clubs, ni même dans les communes. Les ressources scolaires ont moins de valeur dans les salles enquêtées, même si les jeunes sportifs qui ont fait des études peuvent être « respectés » pour ça et si, en raison de l’institutionnalisation des pratiques, notamment la boxe thaï, l’importance du capital scolaire est croissante dans la mesure où les municipalités exigent de plus en plus que les entraîneurs possèdent le BPJEPS. De plus, certaines formes de ressources culturelles sont valorisées et leur possession peut faire monter dans la hiérarchie : celles qui tiennent aux cultures populaires et juvéniles, notamment au hip hop. Ainsi, certains enquêtés qui possèdent ces formes de ressources culturelles, en étant par exemple eux-mêmes rappeurs ou DJ, gagnent en reconnaissance dans l’espace de la salle. On peut alors rendre compte plus fidèlement de l’hétérogénéité et de la différenciation sociale des quartiers populaires et nuancer une théorie de la domination en donnant à voir des groupes, certes dominés économiquement et culturellement mais capables de produire des pratiques relativement autonomes sans être totalement écrasés par la domination et sans être totalement dénués de ressources mobilisables. Le « capital pugilistique » est, selon Loïc Wacquant, « un ensemble d’habiletés et dispositions susceptibles de produire de la valeur dans le champ de la boxe professionnelle sous forme de reconnaissance, de titres et de flux de revenus13 ». Les formes de ressources pugilistiques que possèdent les enquêtés sont néanmoins peu reconnues par les institutions légitimes comme l’école et davantage reconnues par les pairs. Le capital économique est plus déterminant dans la salle de boxe anglaise étudiée non pas parce qu’il y aurait des variations fortes de ressources économiques entre boxeurs mais parce qu’un plus grand nombre d’entre eux aspirent à devenir professionnels et à gagner de l’argent par la boxe. S’exprimant pleinement en sparring sur le ring où chaque boxeur veut dominer l’autre dans une configuration proche des conditions réelles de combat, les rivalités entre enquêtés se placent plutôt au niveau des profits symboliques qu’ils tirent de la pratique, notamment en terme réputationnel. Ceci est un peu moins vrai dans la salle de boxe anglaise où, encore une fois, de nombreux boxeurs veulent s’engager dans une carrière professionnelle ou le sont déjà. Selon Jean-Noël Retière, le « capital d’autochtonie » est « une sociabilité de l’ancrage qui requiert nécessairement de l’ancienneté résidentielle » et « agit comme un sésame des réseaux de sociabilité où le style populaire peut s’épanouir sans être dédaigné », « concourt à la différenciation des classes populaires résidentes ». Sa possession « agit comme un tremplin qui favorise l’entrée dans des sphères de sociabilité – voire propulse à l’intérieur de ces dernières –, son manque constitue un frein en étouffant la volonté d’y pénétrer14 ». Pour donner lieu à des rétributions sur la scène locale, ce capital qui « se construit quotidiennement dans les interactions » doit être reconnu par les élus locaux mais n’est pas reconnu hors de l’espace local et peut même constituer un « handicap15 ». Mis en concurrence à l’intérieur de la salle, à « capital pugilistique » plus ou moins égal, les boxeurs qui résident dans la cité Prévert sur le terrain français, ou dans les grandes cités nommées Glenford Houses sur le terrain américain, peuvent faire valoir leur « capital d’autochtonie ». Parmi les trois clubs, les Gants du Siam est celui où la hiérarchie informelle de la salle est la plus structurée. Fabrice, l’entraîneur principal et le président des Gants du Siam, trône au sommet de la hiérarchie. Viennent ensuite les trois autres entraîneurs Aimé, Chérif et Alain (frère cadet de Fabrice), Rafik, plus jeune, ancien champion qui vient d’obtenir son BPJEPS muay thaï et commence à prendre des responsabilités pédagogiques aux entraînements, puis viennent Ahmed et Seb, champions du monde, suivi de divers champions (européens, nationaux, etc.), enfin les autres boxeurs, en distinguant grosso modo entre « débutants » (première année de pratique et/ou qui n’a pas les « bases » techniques) et « anciens » (au moins une année de pratique et/ou qui a les « bases » techniques), ceux qui ont fait de la compétition et ceux qui n’en ont pas fait, ces catégories étant elles-mêmes hiérarchisées. Un stage d’entraînement dans un camp d’entraînement en Thaïlande, et a fortiori des combats, ajoute une « plus-value » parce que c’est le berceau de la discipline et la référence pour tous les pratiquants. Trois éléments déterminent principalement la structure de la hiérarchie de la salle, qui est en rapport avec l’univers local extérieur : le capital pugilistique (les compétences techniques et tactiques à l’entraînement et surtout la conversion de celles-ci en victoires et titres lors de compétitions16), l’ancienneté dans le club, et le capital d’autochtonie (le nombre de personnes, ainsi que leur « qualité », qu’un boxeur connaît localement, famille ou fratrie « connue », mais également le fait d’habiter dans une cité « réputée »), comme le quartier portoricain pauvre des environs de Boston étudié par Small qui souligne que, paradoxalement, la pauvreté augmente la disponibilité de ressources locales17. Comme le note Loïc Wacquant18, les conversations triviales entre boxeurs (faites d’anecdotes de la vie quotidienne, de la « rue », de résultats sportifs, de blagues, d’un récit de voyage en Thaïlande, etc.) reflètent la hiérarchie interne à la salle tout en s’inscrivant dans la vie ordinaire locale. Les « anciens », qui ont plutôt tendance à s’entraîner entre eux, se connaissent bien et échangent beaucoup plus que les débutants qui sont plus sur la réserve. Les « anciens » s’autorisent à rappeler à l’ordre les débutants comme cet « ancien » qui interpelle d’un ton sec un jeune boxeur qui a transgressé une règle de la salle et pénétré le tatami sans saluer : « On salue le tatami en entrant ! » : le jeune s’exécute. Désirant conserver leur prestige local et se maintenir, voire se hisser, dans la hiérarchie symbolique locale, les boxeurs issus de la grande cité réputée dans laquelle se trouve la salle sont enclins, en présence de leurs amis de la cité venus assister à l’entraînement, à vouloir montrer qu’ils dominent l’échange lorsqu’ils font du sparring, et donc à « appuyer » leurs coups, a fortiori lorsque l’autre boxeur n’est pas de cette cité ou qu’il est d’une commune voisine, comme s’ils voulaient montrer qu’ils sont plus forts et qu’ils boxent « à domicile ». Le public qui assiste aux entraînements ne manque pas de réagir lorsque les boxeurs s’affrontent en commentant les séances de sparring, en encourageant ou au contraire en se moquant d’un ami boxeur. Les boxeurs français sont apparus plus ancrés dans la salle de boxe thaï alors que les boxeurs américains enquêtés, souvent professionnels ou en voie de le devenir, bien qu’attachés à leur salle de boxe, se rendent plus facilement dans d’autres salles pour faire du sparring avec d’autres boxeurs. Au final, comme le dit Manuel Schotté dans le cas des coureurs de fond, la « compétence athlétique et le capital social spécifique se développent de concert et se transforment l’un par l’autre » ce qui conduit à les rendre « indissociables dans la production de la valeur de l’athlète19 ». Ces hiérarchies sportives internes à la salle ont, en retour, des effets différenciés, selon la position occupée, sur l’investissement des enquêtés dans leur trajectoire sportive.

    S’engager dans des pratiques corporelles viriles dans une banlieue populaire française et un ghetto américain

    23Comment caractériser la condition sociale des enquêtés ? On peut affirmer qu’au moment de l’enquête, ils occupent une position dominée dans l’espace social. Les enquêtés appartiennent aux classes populaires en ce qu’ils sont éloignés du capital économique et du capital culturel légitime. Plusieurs d’entre eux partagent également la condition salariale, souvent précaire. Si de nombreux enquêtés ont bénéficié de la « démocratisation scolaire » et sont lycéens ou étudiants, ils ont souvent, mais pas toujours, une trajectoire scolaire « heurtée » (orientation, redoublement, abandon, etc.). Une fraction marginale des enquêtés appartient au pôle déviant ou entretient des rapports étroits avec ce pôle (socialisation avec les « bandes » ou les gangs côté américain, etc.). Enfin, un dernier aspect de leur condition dominée est l’appartenance à un groupe ethno-racial stigmatisé : la quasi-totalité des enquêtés américains sont des jeunes hommes noirs et l’immense majorité des enquêtés français sont arabes ou noirs. Comment alors expliquer le goût des enquêtés pour ces pratiques ?

    24L’engagement dans des pratiques sportives de force et de combat dépend de conditions contingentes (recrutement par interconnaissance, emplacement géographique, etc.), d’une trajectoire personnelle et de l’offre du champ sportif local. À cet égard, trois raisons principales peuvent expliquer l’engagement des enquêtés dans les pratiques sportives concernées par cette étude : ils sont souvent incités par un ami qui pratique déjà, le club est proche de leur domicile et fait partie de l’univers sportif et culturel local, enfin ils ont des dispositions et des goûts culturels ajustés aux pratiques concernées, eux-mêmes déterminés par les trajectoires individuelles et les conditions socio-économiques d’existence. Parce qu’ils ont à proximité de leur domicile des clubs où se pratiquent des sports pour lesquels ils ont des dispositions, les enquêtés ont toutes les chances de s’investir, surtout lorsqu’un ami pratique déjà, de manière différenciée selon le type de ressources qu’ils possèdent, dans la musculation ou les sports de combat. En parlant de disposition agonistique, on court le risque d’essentialiser les « jeunes des quartiers » comme étant par nature combatifs, agressifs, etc., ou « doués » pour ces sports20. Néanmoins, cette disposition est tout sauf une essence et dépend fortement de facteurs sociaux et économiques, propres aux quartiers populaires et à sa jeunesse, qui orientent fortement les trajectoires des enquêtés.

    25Même s’ils possèdent leurs propres singularités et des trajectoires individuelles particulières, des acteurs socialisés dans les mêmes conditions d’existence ont de fortes chances de développer des dispositions pour des pratiques similaires et de se distinguer d’autres acteurs n’ayant pas été socialisés dans ces mêmes conditions, pratiques qui permettent alors de créer un « espace des styles de vie21 ». D’après Christian Pociello, les groupes populaires semblent « préférer systématiquement les sports, où, en fonction des lois spécifiques des différents marchés (sportifs et non sportifs), et du niveau de la concurrence interne à chaque sport, on peut le plus aisément exploiter des compétences corporelles ou techniques non spécifiques, le plus rapidement et le plus facilement reconvertir, les prestiges sportifs en capital économique et/ou en capital social de notoriété22 ». On retrouve statistiquement dans les goûts sportifs populaires le rugby, le cyclisme, le football, etc. Une hypothèse semble s’imposer lorsque l’on fait la sociologie des sports de combat ou de force : celle qui établit un lien entre la pratique de ces sports et des dispositions agonistiques chez les pratiquants. Cette hypothèse reste difficile à confirmer ou infirmer empiriquement. Il faudrait au moins, pour retracer rigoureusement la sociogenèse des dispositions, effectuer une ethnographie approfondie des différentes instances de socialisation primaire des sportifs qui a des effets structurants très forts en termes de dispositions23. Néanmoins, de nombreux enquêtés ont relaté des éléments biographiques, souvent similaires, qui évoquent la présence de ce type de dispositions. Dans cette partie, il s’agit d’identifier les ressorts dispositionnels qui pourraient favoriser les pratiques sportives considérées sans toutefois en faire des causes directes de la pratique. Parler de dispositions agonistiques ne revient pas à avancer une explication mono-causale ni à condamner les enquêtés à en être nécessairement pourvus, mais c’est évoquer un élément qui peut favoriser la pratique et qui a semblé déterminant chez une grande partie des enquêtés, notamment lorsqu’ils évoquaient leur trajectoire en entretien. Qu’est-ce qui pousse des jeunes garçons habitant un quartier populaire à pratiquer un sport de combat ou de force ? Quels sont les ressorts sociaux qui favorisent la production d’une vocation pugilistique et culturiste ?

    26L’attraction des jeunes sportifs des quartiers populaires étudiés pour les pratiques agonistiques repose en partie sur le prestige social qu’elles confèrent. En même temps, les pratiques sportives s’inscrivent dans un espace des sports et dépendent en partie de l’offre locale. En « zones urbaines sensibles », les arts martiaux et les sports de combat, qui y sont deux fois plus représentés que dans le reste du pays, représentent la quatrième offre possible d’activités sportives derrière le basket-ball, le hand-ball et le football. De plus, les associations sportives dont l’objet est la pratique des arts martiaux et des sports de combat représentent la plus grande proportion de ces associations en ZUS avec 17,7 %24. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les membres des classes populaires sont parmi ceux qui font le moins de sport, en particulier les filles. Les rapports différenciés aux pratiques sportives dépendent des conditions sociales et économiques d’existence et du rapport au corps et au sport qu’ont les acteurs. Grosso modo, plus les ressources économiques et les ressources culturelles (notamment scolaires) augmentent, plus l’agent « adoucira » sa pratique pugilistique. Un élève en « échec scolaire » peut trouver dans la boxe un moyen de canaliser une énergie disponible et de mettre en action une combativité, une disposition agonistique, voire même envisager la boxe comme un « gagne-pain », ce qui a plus de chances d’arriver pour les boxeurs américains de notre étude. Les boxeurs qui font de la boxe leur métier ont tendance à ne pas posséder de titres scolaires et à avoir quitté l’école relativement tôt, ce qui n’est pas forcément le cas pour ceux qui font de la compétition amateur ou pratiquent en « loisir ». Même si l’institution scolaire n’encourage pas explicitement les jeunes des quartiers populaires, ni ne les forme à cette discipline, quoique les trois clubs étudiés ont des rapports étroits avec les écoles locales, elle n’est pas sans influence quant à l’investissement dans une telle pratique de par les titres qu’elle distribue ou pas et les positions sociales qui vont avec, et également par les verdicts scolaires énoncés par les professeurs qui ont les effets de prophéties auto-réalisatrices. En assignant les élèves à des catégories comme « bon élève » ou au contraire « mauvais élève », « fauteur de trouble », etc., l’école oriente les destins sociaux de ces élèves, qui ne font pas néanmoins qu’intérioriser ces assignations25. Lamar, qui a commencé la boxe anglaise à 9 ans, se souvient de son professeur qui lui disait qu’il est un « bon à rien » et dit qu’il aimerait bien que celui-ci voit sa réussite sportive grandissante. Les Gants du Siam ont un projet d’initiation à la boxe thaï pour les jeunes dits « difficiles » en collaboration avec les collèges de la ville. Certains boxeurs dépourvus de titres scolaires, pour qui l’école mène vers des « voies de garage » peuvent ainsi trouver dans la boxe une façon détournée de s’accomplir lorsque cela n’a pas été possible par le biais de l’école et la percevoir comme une voie de salut. De nombreux boxeurs occupent des emplois au sein desquels ils peuvent faire valoir leurs compétences pugilistiques (videur de boîte de nuit, agent de sécurité, gardien de gymnase ou d’immeuble, etc.). Plus encore, le travail ouvrier peut être vécu comme un complément à l’entraînement, notamment quand il s’agit d’un travail de force comme dans le bâtiment par exemple. Les pratiquants de boxe thaï ont très souvent pratiqué un autre sport auparavant ou continuent de le faire, ce qui leur permet de cumuler des ressources sportives, dont certaines sont transposables d’une pratique à l’autre. Djamel a pratiqué plusieurs sports avant d’en venir à la boxe thaï : « J’ai pratiqué la boxe anglaise et la natation. J’ai pris du plaisir dans tous les sports que j’ai pratiqués mais la boxe thaï est le sport qui me convient le plus. Je dirai que la boxe thaïlandaise est un sport qui t’apporte de l’assurance et te fait mûrir. C’est une belle école de la vie. » Nabil pratiquait le foot comme beaucoup de jeunes garçons de banlieue populaire. Il a même pratiqué les deux sports à la fois, le foot et la boxe thaï :

    « C’était super fatiguant je le faisais pas tout le temps. Des fois, ça tombait mal, parce que j’avais entraînement de foot et j’avais entraînement de boxe, donc j’allais au foot parce que j’étais inscrit et non pas à la boxe, mais quand j’avais la possibilité de faire les deux, je le faisais. Et y’a même un soir, y’a des amis à moi de la cité qui faisaient du foot avec moi qui sont venus me voir et qui m’ont dit : “Mais t’es un robot, t’es fou, tu fais deux entraînements !” Je te jure y’a des fois où je faisais deux heures de physique intense au club, je prenais mon sac et j’allais directement à la boxe. C’est ce qui m’a permis de perdre [du poids]. »

    27Nabil préfère de loin la boxe thaï : « Après j’ai complètement lâché le foot parce que j’étais inscrit, bon je joue en loisir, mais j’ai complètement lâché le foot pour la boxe. »

    28Rodnell (25 ans) est au chômage et vit chez ses parents à Glenford. Il a commencé la musculation il y a environ cinq ans. Il a longtemps joué au basket-ball avec ses amis sur les terrains du quartier. Il évoque les super-héros de bandes dessinées et de films d’action à qui il voulait ressembler : « Je suis pas gay hein [rires] mais j’apprécie un corps bien développé, symétrique… Ça veut dire que le mec a bossé dur pour avoir ce niveau. » Il s’entraînait un peu dans sa chambre en faisant régulièrement des pompes, des abdos. Lorsqu’il a appris qu’un de ses voisins très musclé faisait de la musculation, il s’est décidé à en faire et est allé s’inscrire au Glenford Recreation Center sur le conseil de ce voisin, parce que c’était à côté de chez lui et la cotisation n’était pas excessive. Il se sent mieux quand il s’entraîne à la salle : « T’as l’air bien, tu te sens bien, fort. C’est une chose positive. J’ai commencé à faire attention à ce que je mangeais. Je fumais des joints, j’ai même arrêté [rires] ! » Son objectif est de prendre de la masse musculaire. Ses entraînements sont orientés en fonction de cet objectif et il soulève donc des charges très lourdes. Le culturisme occupe beaucoup de place dans sa vie : « Maintenant c’est devenu un style de vie. » Il fait aussi attention à la symétrie et essaie de ne pas trop prendre de gras. Il arrive à sa mère de s’agacer parce qu’il se plaint que le repas qu’elle a préparé est trop gras. Il dit avoir un « bon métabolisme » et être « naturellement » sec. Rodnell ne se rend parfois pas vraiment compte de sa carrure, qui peut impressioner mais à laquelle il s’est relativement habitué. C’est souvent lorsque ses amis ou des membres de sa famille lui font des remarques « positives » sur son physique qu’il se souvient qu’il est très musclé et massif. Un sentiment d’insécurité physique semble avoir également poussé Rodnell à pratiquer la musculation :

    « Rodnell. — Dans ce quartier, tu dois être fort et ne pas te laisser faire.
    Enquêteur. — Et la musculation ça t’aide ?
    Rodnell. — Je me suis battu plusieurs fois bien sûr, mais moins maintenant. Mon corps parle de lui-même. »

    29Darrell a commencé la boxe anglaise à 14 ans à Glenford à quelques rues d’où il habitait dans une petite salle tenue par la police (Police Athletic League26) dans le sous-sol d’une cité. Ses compétences agonistiques développées dans le combat de rue l’ont aidé à ses débuts de boxeur autant qu’elles l’ont poussé vers la pratique. Il évoque lui aussi des dispositions agonistiques développées à l’intérieur du groupe de pairs dans les « rues » de son quartier : « Quand on était enfants, on se battait beaucoup dans la rue, on a grandi en se battant dans la rue. » Comme Mounir ou Djamel, il est lui aussi attiré par ce que l’idée d’être un boxeur représente en termes de prestige social. Adolescents, lui et ses amis de quartier achètent des gants de boxe et organisent des combats de rue dans la cour de leur cité en essayant d’imiter les boxeurs qu’ils admirent à la télé. Plus tard, Darrell et son groupe d’amis entendent parler des Golden Gloves, un prestigieux tournoi de boxe amateur. Ils sont impressionnés par ces boxeurs qui « combattent pour de vrai » et se demandent où l’on apprend à se battre de la sorte. C’est comme cela qu’ils apprennent l’existence de cette petite salle dans la cité. Le groupe d’amis se décide à aller jeter un œil. Ils sont impressionnés par ce qu’ils voient : « Waow ! Ces gars sont des durs ! » Certains s’empressent même de dire : « On va les dérouiller quand on va venir s’entraîner ! » Une présélection s’effectue dès le début parmi le groupe de pairs de Darrell, certains prenant peur avant même de commencer juste en regardant les boxeurs s’entraîner. Mais Darrell tient bon et s’inscrit seul pour un dollar. Comme certains jeunes garçons des quartiers étudiés qui viennent s’inscrire à la boxe, Darrell, qui est un bon bagarreur, a un excès de confiance en ses compétences de combat, mais se ravise vite lorsqu’il comprend que la boxe n’est pas un combat de rue, mais une tout autre économie corporelle, bien plus complexe et efficace, avec des règles spécifiques. Dès le premier entraînement, l’entraîneur le met sur le ring face à un boxeur plus expérimenté que Darrell pense battre facilement. Une fois sur le ring, Darrell lance un coup-de-poing, mais son adversaire recule et évite le coup. Habitué à voir des combats de rue désordonnés, Darrell est désarçonné face à l’habileté de son adversaire : « Dans la rue ils font pas ça ! » Darrell tente de le toucher une nouvelle fois avec ses poings mais le boxeur recule encore et le touche : « Boum ! Attend une minute ! Je lui mets un autre coup et il recule et me touche encore boum ! Attend une minute ! Ça se passe pas comme ça un combat dans la rue ! » Il semble que l’entraîneur ait voulu tester Darrell qui se fait donc « dérouiller » par ce boxeur qui, avec une aisance déconcertante, « danse » autour de lui et lance des directs. L’entraîneur le met avec « un autre boxeur facile à toucher ». Mais Darrell est déjà fatigué et le deuxième boxeur le « dérouille » aussi. Il se dit alors : « Laisse tomber ! Peut-être que je peux pas être boxeur. » Mais, à la surprise de Darrell, l’entraîneur l’encourage : « T’inquiète pas grand, t’as beaucoup de cœur. » Darrell ne comprend pas ce que l’entraîneur veut dire et que ses paroles reflètent en fait un processus de marquage symbolique qui participe du fait qu’il va revenir à la salle s’entraîner et devenir boxeur. Alors que Darrell pense que l’entraîneur va lui dire : « Ok rentre chez toi tu sais pas boxer », celui-ci lui dit de revenir parce qu’il a vu que Darrell n’avait pas « lâché ». Darrell rentre chez lui, endolori, dans le doute et pensant qu’il ne retournerait jamais à la salle de boxe et qu’il était uniquement bon dans les bagarres de rue : « Est-ce que je peux battre ces gars ? Ils apprennent… ils ont un style différent. » Il a tellement mal qu’il n’arrive pas à manger le plat favori que lui a préparé sa grand-mère qui s’occupe de lui après le décès de sa mère et qui lui dit : « Tu peux même pas manger ton plat préféré ! Si tu fais ça pour moi, t’es pas obligé tu sais. » Darrell répond qu’il veut apprendre à se battre comme ces boxeurs. Le lendemain, il retourne à la salle et se fait encore « dérouiller » par les boxeurs, mais il reste et l’entraîneur ne le met plus sur le ring et commence à lui apprendre les bases. Les autres boxeurs l’encouragent. Une fois les bases acquises en deux ans environ, « les choses commencent à changer » et Darrell se met à les battre à son tour. Puis, Darrell se met à la compétition, remporte tous ses combats amateurs et part à Philadelphie pour passer pro. Il gagne également tous ses combats professionnels et gagne un peu d’argent pendant quelques années. Darrell est devenu « vraiment bon », mais il a dû payer de sa personne et travailler dur à la salle.

    30Comme d’autres boxeurs interrogés, Omar a commencé la boxe thaï aux Gants du Siam grâce à un ami qui pratiquait déjà dans le club : « J’ai un pote, Slimane, qui me disait à chaque fois : “Vas-y je vais te ramener dans ma salle et tout, tu vas voir tu vas kiffer.” Et un jour il m’a ramené aux Gants du Siam avant que ça brûle, le premier gymnase, ça fait cinq, six ans passés. » Si c’est un ami qui l’a amené à la salle, on peut supposer qu’il possédait par ailleurs des dispositions favorables comme il l’exprime lui-même : « À la base, j’ai toujours voulu faire des sports de combat, depuis tout petit, mais ma mère voulait pas, elle avait peur, elle me disait : “Ouais tu vas t’abîmer la tête.” J’ai toujours eu cette envie de faire de la boxe. » Il a donc dû affronter les fortes réticences de sa mère qui avait des a priori sur ce sport, tout comme lui d’ailleurs : « Ma mère voulait pas que je fasse des sports de combat parce qu’elle avait peur pour moi et puis bon après, le basket ça m’a un peu fatigué et j’en parlais avec des amis, j’aimerais bien faire de la boxe, mais j’avais un peu d’appréhension d’aller tout seul dans une salle. » Comme tous les boxeurs interrogés, Omar a beaucoup apprécié l’« ambiance » de la salle :

    « Je suis arrivé et le premier jour j’ai kiffé l’ambiance. Je me suis entraîné le premier jour. Les gens super tranquilles, il y avait des gens que je connaissais déjà et il y avait de la musique, j’aimais bien le délire et tout, je faisais des exercices et y’avait des anciens quand ils me voyaient faire des fautes ils venaient me voir et me disaient : “Nan faut faire comme ça, comme ça”, et je suis revenu et depuis j’ai pas lâché et je suis resté aux Gants du Siam. »

    31Les paroles d’Omar laissent apparaître une attirance par le côté viril de la boxe thaï : « J’aimais bien cette virilité du sport. » La socialisation primaire masculine semble avoir joué un rôle dans la construction d’un goût pour la boxe. Plusieurs enquêtés ont hérité d’un capital culturel pugilistique, acquis hors institution et non certifié par l’école, en regardant des combats de boxe à la télé avec leur père. Comme Djamel ou Lamar, Omar dit avoir regardé des combats de boxe anglaise à la télé avec son père, ce qui participe d’une intériorisation précoce des jeux sociaux masculins : « Je trouvais que c’était un truc de bonhomme quoi. Je regardais souvent les combats de boxe anglaise chez moi à la télé avec mon père, Tyson tout ça, à l’époque franchement j’aimais bien, Félix Trinidad, j’aimais bien, je kiffais la boxe. » On trouve dans l’évocation de ses goûts sportifs, un penchant pour les pratiques agonistiques : « J’ai toujours aimé ça étant plus jeune, que ce soit le judo, le karaté, des trucs comme ça. » Il affirme avoir toujours été attiré par la boxe parce qu’il semble y trouver une occasion d’affirmer sa virilité qui trouvait, par ailleurs, son expression dans des « bagarres » ça et là : « Et en général, quand il m’arrivait de me taper dehors, je mettais souvent les pieds donc je me disais si un jour je dois faire un sport de combat, il faut qu’il y ait les pieds aussi, je veux pas faire que de l’anglaise. » Néanmoins, comme d’autres boxeurs interrogés, la boxe thaï lui paraissait un peu violente : « L’image que j’en avais c’était un sport violent, c’était dur pour les articulations et tout. » Mais, il se rend vite compte, comme les autres, que la boxe thaï n’est pas aussi violente qu’il ne le croyait : « Et au final quand j’ai été à l’entraînement j’ai vu comment c’était et je me suis rendu compte qu’effectivement c’était pas si violent que ça quoi. » Comme d’autres boxeurs interrogés, il se blesse rarement à la boxe, mais plus en jouant au foot : « L’année dernière je me suis blessé, je me suis fait une rupture du tendon d’Achille, je me suis fait ça au foot. Ça fait des années que je fais de la boxe et j’ai eu des petites blessures, mais ce qui est normal, c’est pas de la danse classique non plus, mais rien de comparable. » Voyant son fils revenir de l’entraînement sans blessure au visage, la mère d’Omar a changé d’avis sur la boxe thaï :

    « Et puis elle s’est rendu compte que je n’avais pas le visage si abîmé que ça en en faisant. Elle m’a dit y’a pas longtemps : “Ouais ben finalement peut-être qu’à l’époque, si j’avais su…” Non après c’est l’image que les gens ont aussi des choses en fait, ils ont des préjugés sur plein de choses, donc ils se font des idées. Bon en général, les gens se disent : “Bon les boxeurs ont le nez aplati, ils ont des bleus” et tout donc elle avait peur par rapport à ça. »

    32Les propos d’Omar sur la perception que les profanes ont de la boxe thaï et que lui-même avait avant d’en faire illustrent la lutte des groupes sociaux pour l’imposition de catégories de classification sportive légitimes, elles-mêmes liées aux styles de vie. Ces formes de classification déterminent un ordre social symbolique surtout lorsqu’elles sont appliquées aux pratiques de la vie quotidienne. En d’autres termes, Omar lutte, plus ou moins inconsciemment, contre les représentations négatives de la boxe thaï et certains acteurs ou groupes sociaux qui voient en la boxe thaï un sport violent alors que lui ne la voit plus comme si violente que ça. Les boxeurs des Gants du Siam luttent contre les représentations négatives de leur pratique, à commencer par celle qu’en ont leurs propres parents pour les plus jeunes particulièrement. La plupart des boxeurs interrogés ont exprimé d’un côté la peur de leur mère de voir leur fils pratiquer la boxe, et de l’autre les encouragements, voire la fierté de leur père27. Comme d’autres boxeurs américains interrogés, Tyler n’a pas vécu avec son père, mais ce dernier, contrairement au cas d’autres boxeurs, n’était pas totalement absent. Tyler dit que son père, malgré son absence du foyer familial, l’a tout de même soutenu, notamment dans la boxe. Bien qu’elle le soutienne dans ce qu’il veut faire, sa grand-mère, qui est témoin de Jéhovah, n’aime pas la boxe, car c’est contraire à ses croyances religieuses. La mère de Tyler tolère un peu plus l’idée que son fils fasse de la boxe.

    33Mais, à l’inverse, les boxeurs doivent aussi lutter contre les représentations, souvent à l’intérieur du groupe de pairs, selon lesquelles la boxe thaï serait un sport facile. Sabri cite l’exemple de ses amis à qui il essaie d’expliquer que la boxe thaï ce n’est pas de la bagarre de rue :

    « Moi j’essaie de leur expliquer, je leur dis : “Tu vas envoyer une droite, t’envoies une droite, on dirait t’as fait trois tours de terrain !”, je leur explique, ils me disent : “Ouais téma [regarde] la dinguerie qu’il a dit !” tout ça, moi je dis : “La boxe c’est pas un sport de chiffons”, t’y vas c’est dur, il faut avoir de la technique tout ça, c’est pas t’arrives tu fais un deux trois, que des patates, le mec il va rigoler, il va te tuer. »

    34Certains jeunes de la cité Prévert qui jouxte la salle, confiant dans leurs capacités de combat et jouant avec leur réputation, viennent à la salle persuadés qu’ils vont battre tout le monde :

    « Y’a beaucoup de mecs de la cité Prévert qui sont venus tout ça et qui sont partis. Y’en a plein ils ont regardé Ong Bak28, ils viennent à la rentrée : “Ouais vas-y je vais défoncer tout le monde !” Ils se prennent une série par Alain, plexus foie [rires], ils rentrent et ils disent : “Ouais j’y vais plus.” »

    35Mounir (père peintre en bâtiment, mère au foyer), 19 ans, a commencé la boxe thaï il y a deux ans. Influencé par les films de boxe et le père d’un ami qui était boxeur professionnel, il voulait faire de la boxe anglaise enfant :

    « Déjà la boxe anglaise, quand on était petits, les films tout ça et j’avais un pote son père il boxait, il était en pro, enfin il boxait pas en international c’était en national mais il avait un petit nom quand même. Et franchement j’aimais bien, ça m’a plu, je le voyais courir le matin tout ça, je voulais bien, je me prenais pour Rocky, je le voyais avec son survêt’, sa serviette, il allait courir avec son chien tout ça, ça m’aurait plu. Et après je trouve que la boxe thaïlandaise est plus riche, au niveau des coups ».

    36Mais, comme Omar, sa mère ne voulait pas par peur qu’il se blesse : « Déjà à la base depuis tout petit je voulais faire de l’anglaise en fait, et t’as vu ma mère elle voulait pas, elle disait : “Ouais tu vas te faire mal” tout ça. » Il exprime comment les sports de combat font partie du style de vie des quartiers populaires et s’inscrivent dans l’espace des pratiques de ces quartiers. C’est le frère d’un ami qui l’a amené à la salle. Relativement petit, Mounir avait quelques appréhensions :

    « Après au final y’a eu le free fight tout ça qui est venu, le pied-poing c’était à la mode tout ça et moi j’aimais bien. Y’avait Merwan qui faisait de la boxe, et moi c’est par rapport à son petit frère en fait que j’ai essayé, il m’a dit : “Vas-y viens essayer”, et moi au début je voulais pas je me suis dit je suis petit, je vais me faire masser, ils vont me mettre des high-kicks tout ça. Mais après j’ai essayé et ça m’a plu et j’ai continué. Au début, c’était juste pour la condition physique, puis je me suis mis à apprécier. »

    37La relation entre cultures sportives et les moyens de diffusion médiatiques est historiquement ambivalente. Néanmoins, plusieurs enquêtés disent avoir été influencés par les industries culturelles, notamment l’« effet Rocky29 ». Djamel explique qu’il a commencé la boxe thaï influencé par le cinéma mais également par un père lui-même boxeur qui l’a contraint à commencer la boxe anglaise. Il est en cela, avec quelques autres enquêtés, un « héritier » pugilistique qui a commencé la pratique tôt :

    « Mon père m’a inscrit à la boxe anglaise à 11 ans. Mon père était lui-même boxeur, il a commencé au Maroc, et il a voulu faire de moi un Rocky. Il me savatait si mon t-shirt n’était pas plein de sueur, car ça voulait dire que je ne m’étais pas entraîné. »

    38Il oppose la conception de la boxe de son père à celle de l’entraîneur Fabrice, autre figure paternelle :

    « Mon père avait une vision ancestrale de la boxe qui consiste à souffrir et à faire preuve de force, et de violence. Il est à l’opposé de Fabrice, dans sa vision de la boxe. J’ai pas accroché à ce sport [boxe thaï] au départ, je pratiquais en boxe éducative dans une salle. L’été 1989, je suis parti en vacances au Maroc. Pendant mes vacances, je galérais et un jour je suis parti au cinéma voir un film, Bloodsport. J’avais entendu parler de ce film au collège, et j’avais envie de le voir. Je suis rentré dans la salle, et je me suis mangé une claque. Dans le film, celui qui m’a le plus impressionné, c’est un personnage Paco, il faisait de la boxe thaï. À la fin de mes vacances, quand je suis rentré en France, je n’avais qu’une idée en tête : faire de la boxe thaï, comme Paco ! »

    39Il semble que le film n’ait fait que réactiver une disposition agonistique déjà présente et ré-orienter Djamel vers une autre pratique agonistique que la boxe anglaise. Il évoque toute une représentation mythique de la boxe thaï dans son groupe de pairs et affirme avoir eu au départ des préjugés sur ce sport :

    « J’avais déjà entendu parler du Muay Thai Boxing Club [club réputé d’une commune voisine], mes camarades du collège racontaient beaucoup de légendes urbaines. À l’entraînement, on écrasait des bouteilles de verre, on cassait tes adducteurs pour que tu sois souple, et plein de conneries dans le genre. Je voyais la boxe thaï comme un vrai sport de dingue, et un truc venu d’ailleurs. Il y avait beaucoup de clichés autour de ce sport. »

    40Comme les autres boxeurs, Djamel a surmonté ses appréhensions et a très vite apprécié la boxe thaï dès les premiers entraînements notamment parce que la salle constitue un lieu de forte sociabilité pour les fractions masculines de la jeunesse des quartiers environnants :

    « Un lundi, je me suis rendu à la salle du Pont Vert [cité d’une commune voisine], j’ai essayé l’entraînement et j’ai kiffé. Le premier entraînement a été très dur, car l’entraîneur m’a fait travailler au corps à corps avec le champion de France, un fou, qui me projetait sans se poser de questions ! Je suis sorti de l’entraînement avec une seule idée, lui rendre ses projections. J’ai commencé à kiffer ce sport et ce qui me plaisait c’est que la plupart des mecs étaient des gars de cités. Ils avaient une réputation et la salle était un moyen de les affronter. C’était un groupe, une famille, on t’acceptait si tu avais quelque chose, moi j’avais l’anglaise. Et je me suis frotté aux plus forts avec les poings. »

    41La salle de boxe thaï est donc pour Djamel un lieu où il a pu se mesurer aux autres « gars de cité », tester ses compétences agonistiques et sa virilité tout en faisant partie d’un groupe. Ayant déjà un peu d’expérience dans d’autres salles de boxe, Djamel a été attiré par la très bonne réputation des Gants du Siam et a décidé de s’y inscrire :

    « J’avais déjà croisé Alain, et aussi Fabrice. Et les Gants du Siam, c’est un club réputé. Je suis allé là-bas en doutant de mes capacités. L’accueil a été excellent et j’ai accroché avec les entraîneurs, en particulier Fabrice qui m’apporte beaucoup par ses termes : plaisir, goût, sensation. J’ai fréquenté plusieurs salles, et l’expérience de Fabrice est exceptionnelle. Il réussit à faire sortir quelque chose en toi. C’est magique. Fabrice fait sortir le meilleur de moi-même. Quand il me transmet sa vision de la boxe en corrigeant mes défauts, ou en m’encourageant, je me sens plus fort, je ressors de l’entraînement avec plus d’assurance, comme si je détruisais les déchets en moi, la boxe thaï est une très bonne machine pour recycler les énergies négatives. Par ses mots, il me permet de synthétiser et de contrôler ma boxe et mon mental. »

    42Comme Djamel, d’autres boxeurs enquêtés prêtent à Fabrice cette capacité de faire « sortir » des choses du corps des boxeurs, mais aussi d’en faire entrer. Ce pouvoir est à la source du pouvoir symbolique de Fabrice et fonctionne comme un aimant envers les boxeurs qui sont ainsi fixés dans la salle et mis dans des conditions qu’ils estiment bonnes pour s’entraîner.

    43Le recrutement se fait surtout par le bouche-à-oreille et sur la « réputation » de la salle, de ses entraîneurs et de ses boxeurs. Situé dans une installation sportive de la ville fréquentée par les établissements scolaires de la commune et l’École municipale des sports, les jeunes de la commune sont très tôt en contact avec la boxe thaï, les Gants du Siam, sa salle, son odeur, son ring, ses boxeurs et entraîneurs, les affiches de galas accrochées aux murs (dans l’ancienne salle), etc. Il s’effectue donc, indirectement, une sorte de socialisation précoce à la boxe thaï. Stéphane, 21 ans, étudiant en école de commerce, a grandi dans le quartier de la salle et y habite encore. Il allait faire du sport dès l’école primaire dans la salle des Gants du Siam :

    « J’ai découvert la boxe thaï quand j’étais en primaire, à l’époque on allait faire de la gym, du judo, des roulades dans la salle des Gants du Siam. Donc on arrivait à la salle avec l’école, et à l’époque on sentait une odeur bien particulière dans la salle, une odeur bien spéciale. Le tatami, les sacs, à l’époque c’était avec du sable, et le ring au fond de la salle. Haut comme trois pommes, on surkiffait ! »

    44Il se dit lui aussi influencé par les films d’arts martiaux mettant en scène des héros qui pratiquent la boxe thaï : « Puis on a tous vu les films qui ont changé nos vies : Kickboxer, Le Grand tournoi… » Ce contact précoce avec la salle de boxe thaï ainsi que les films d’arts martiaux lui ont donné l’envie de pratiquer : « Donc j’avais bien envie de faire de la boxe, je passais souvent à la salle regarder les gens s’entraîner. » Comme Omar ou Mounir, ses parents ne voulaient pas qu’il pratique ce sport qu’ils considéraient comme « violent » :

    « J’ai dû attendre ma majorité pour m’inscrire car mes parents étaient contre. Mes parents connaissent bien le sport, ils avaient la chance d’avoir des parents commerçants donc qui avaient une télé. À l’époque il n’y avait qu’une seule chaîne et c’était du Thaï, vu que les émissions de télé au Laos c’était le néant. Donc ils savent que c’est un sport dur et surtout savoir que leur enfant va prendre des coups ils aiment pas trop, ils me font encore la morale quand je rentre avec des petits bobos. »

    45C’est au lycée, où il discute de ce sport avec des amis, que Stéphane décide de s’inscrire aux Gants du Siam :

    « J’avais oublié la boxe, puis arrivé au lycée, certains de mon école connaissaient le club, de réputation, et ça m’a rappelé mes vieux souvenirs, mes envies de boxer un jour pour les Gants du Siam, donc je me suis inscrit. J’habite à cinq minutes, la réputation du club, les champions et les gens qui avaient peur de boxer contre des gars des Gants du Siam. »

    46Au Kurtwood Boxing Club et aux Gants du Siam, le recrutement d’apprentis boxeurs se fait sur la « réputation » des deux clubs considérés comme parmi les meilleurs au niveau national depuis plus d’une vingtaine d’années. Leur réputation tout comme leur réussite effective peuvent s’expliquer en partie par leur emplacement dans des quartiers populaires. Cette localisation dans les quartiers populaires de Glenford et Blainville à la réputation « sulfureuse », où la population est jeune et où des fractions masculines valorisent le sport et les pratiques agonistiques, met à disposition du club un important vivier de boxeurs et entoure le club et ses pratiquants, dans le cas des Gants du Siam, d’une aura « sulfureuse », surtout dans les années 1980. Les « nak muays30 » des Gants du Siam ont toujours traîné avec eux non seulement la réputation du club, mais également celle de la cité Prévert. Ces ressources symboliques ont une valeur double : les boxeurs des Gants du Siam sont à la fois respectés et craints, même si ce sentiment de crainte s’est atténué avec le temps et la multiplication des clubs dans toute la France. À l’inverse, les boxeurs des autres clubs ont à cœur de battre un boxeur des Gants du Siam qui, lui, est porteur de l’histoire et de la réputation du club, qu’il doit, en quelque sorte, honorer. À propos de la rivalité entre clubs de boxe thaï de la région, Rafik rapporte que la réputation des Gants du Siam peut aussi nuire à ses boxeurs :

    « Avant oui, y’avait des rivalités, mais les Gants du Siam ne rentraient pas dans ce processus-là et malgré lui il était dans ce processus-là. C’est les autres clubs parce que dans les années quatre-vingt, tu prenais un gala, sur dix boxeurs t’en avais huit qui venaient des Gants du Siam et je pense que ça pouvait attiser la jalousie d’autres clubs et forcément y’avait de la rivalité par rapport à ça. Mais je l’ai ressenti cette rivalité même quand j’allais boxer, ben je te parle de la finale du championnat de France, dès le début j’ai senti une volonté de la part de certains de la fédération qui ont des clubs que je gagne pas cette ceinture-là. Dès le début je l’ai ressenti dans le sens où on m’a mis des points de pénalités avant que je commence le combat parce que j’avais pas mis de coudières, alors que c’était à eux de ramener les coudières dans le vestiaire. En fait j’avais pas mis les coudières en arrivant sur le ring et on m’a mis un avertissement, sachant qu’un avertissement tu perds directement le round. Donc on te met déjà dans une phase psychologique qui fait qu’on essaie de te démoraliser, mais c’est un exemple parmi tant d’autres. C’est vrai que le nom de Gants du Siam est connu à travers le monde et ouais ça attise la jalousie malheureusement. Nous en tout cas on sait reconnaître la qualité potentielle d’autres boxeurs dans d’autres clubs au contraire nous on a pas ça. Il fut un temps t’avais quelques boxeurs d’un club de Paris qui se sentaient en rivalité avec nous et puis un jour ils sont venus là et puis on les accueillit les bras ouverts, ils sont venus, ils se sont entraînés, ils étaient limite choqués et nous on passe au-dessus de tout ça, c’est pour ça que je te dis que c’est une famille ici, peu importe, à partir du moment où tu partages la même passion que nous, que tu sois d’un autre club ou autre truc, la porte sera toujours ouverte. »

    47La diffusion de la boxe thaï peut être analysée comme l’histoire d’un schisme en tant qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une mission éducative et d’une politique du « sport pour tous » défendue par les pionniers venant des banlieues populaires, alors que d’autres ont eu comme priorité le respect d’une certaine « authenticité » du muay thaï qui peut se concrétiser par exemple par des frais d’inscription onéreux, ce qui était aussi un moyen de « filtrer » la clientèle issue de « banlieue », alors qu’ils sont accessibles dans les clubs de banlieues populaires. Cette opposition a pu s’inscrire dans l’espace géographique grosso modo dans l’opposition banlieue/Paris. Nabil, boxeur de 23 ans qui habite la cité Prévert, explique lui aussi comment les Gants du Siam faisaient partie de son quotidien lorsqu’il était enfant, et que malgré tout, les nécessités économiques l’ont, au début, empêché de s’inscrire au club, ses parents ayant une famille nombreuse à nourrir et loger : « Étant petit, mes parents n’avaient pas trop les moyens pour me payer la licence pour m’inscrire, on était une famille nombreuse, il fallait de l’argent, fallait payer le loyer, la nourriture, tout ça, la vie n’était pas facile. » Au début, il a dû se contenter de regarder les entraînements par la fenêtre de la salle sans pouvoir y participer : « Tous les soirs, à l’âge de sept huit ans, je venais assister au cours par la fenêtre du gymnase, et tout le temps j’étais là, à chaque entraînement j’étais là. Y’avait tous les anciens, le fait de voir ça me plaisait. » Connaissant sa situation sociale et économique, un des entraîneurs l’invite à venir s’entraîner gratuitement :

    « Et un jour, y’a Fabrice et Alain qui me voyaient tout le temps et qui m’observaient, et un jour, Alain m’a fait un signe de la main et m’a dit de venir, donc je suis venu, j’ai discuté avec lui, je lui ai expliqué et il m’a dit : “Écoute y’a pas de souci, moi je te permets de t’entraîner, dès qu’il y a les responsables tu viens pas, viens t’entraîner gratuitement et discrètement.” Il savait comment c’était la vie à la cité. Après je venais, j’ai commencé à m’entraîner de temps en temps. Étant donné que mon cousin jouait au foot à Noisy-le-sec, je me suis inscrit là-bas, ils m’ont arrangé au niveau de la licence pour faire de paiements en plusieurs fois. Y’a des soirs où j’allais au foot et j’enchaînais par la boxe. C’est ce qui m’a permis de perdre trente kilos en l’espace de deux mois, même pas, j’étais bouboule et j’ai tout perdu d’un coup. Je connaissais déjà Aimé, depuis tout petit je restais souvent avec lui, son fils, on jouait au foot en salle là-haut, et après j’ai fait la connaissance des Gants du Siam et puis voilà. Ça m’a beaucoup apporté en tout cas. »

    48Contrairement à la lutte qui engage un corps-à-corps total, n’est pas pratiquée par les classes supérieures et continue de recruter parmi les classes populaires, la boxe anglaise et la boxe thaï peuvent recruter parmi les couches moyennes voire supérieures parce qu’un rapport au corps moins « vulgaire » est autorisé par la distance de garde31. Si l’on prête volontiers un usage instrumental du corps aux classes populaires qui valorisent plutôt la force que la grâce, la fonction que la forme, j’ai observé que les enquêtés engagent un rapport plus complexe à leur corps en pratiquant le culturisme et la boxe, à la fois populaire et plus conforme, témoignant d’une forme d’acculturation à la culture légitime. La musculation et la boxe engagent une mise en jeu du corps qui repose sur la force, la puissance et la percussion. Mais on verra que les enquêtés sont appelés à engager un autre rapport, plus complexe, à leur corps et à leur pratique.

    49Le corps n’est pas qu’un simple réceptacle des structures sociales, il est aussi éminemment producteur de pratiques et de catégories mentales. Le fait qu’un boxeur comme Djamel emprunte la catégorie psychologique d’« épanouissement » pour exprimer les effets que produit la pratique de la boxe thaï sur lui témoigne d’un rapport plus complexe au corps et à la pratique, plus « réflexif », et aussi d’une forme d’acculturation à la culture légitime :

    « La boxe thaï m’a beaucoup apporté et m’apporte encore plus aujourd’hui. Au-delà du sport, je pense que ce sont des gens comme Fabrice qui transmet ce sport avec ses valeurs, et c’est une discipline qui te permet de t’épanouir. La boxe thaïlandaise fait partie de mon équilibre, j’en ai besoin car c’est ce qui permet de prendre du recul sur ma vie, mon travail, mes réflexions. »

    50Les propos de Djamel soulignent une tension entre la culture populaire et la culture légitime, tension dont il est porteur. Djamel, comme beaucoup de boxeurs, a une conception instrumentaliste de son corps qui est à la fois un outil, une machine ou un moteur qu’il faut entretenir ou réparer, mais également une arme32. Décrivant les situations de tension dans la vie quotidienne où une bagarre peut éclater, Omar témoigne du fait que les boxeurs voient leur corps comme une arme, et surtout comme une arme dangereuse qu’ils doivent maîtriser, ce qui les amène donc à éviter la bagarre : « Des fois dans certaines situations tu sais plus ou moins de quoi t’es capable, donc après tu te dis ouais ça vaut pas le coup, donc tu laisses glisser. » Si l’on en croit Denzel, entraîneur au Kurtwood Boxing Club, « la boxe n’est plus ce qu’elle était depuis qu’il n’y a plus Mike Tyson » et elle est plus « orientée vers le business maintenant ». Selon lui, la boxe n’attire plus autant qu’avant car les chaînes privées et payantes américaines ont le monopole sur la diffusion des combats et de nombreux foyers, notamment dans les quartiers populaires, n’ont pas les chaînes câblées et ne peuvent donc pas regarder les combats de boxe. Mais il pense que « les gens aiment la brutalité. On a tous cet instinct de tueur. Un mec c’est un mec ». Il affirme que « les jeunes du quartier ont besoin d’un système d’aide » que constitue la salle de boxe à ses yeux, « ils n’ont pas vraiment d’autre endroit où aller ». Parce que de nombreuses armes à feu circulent à Glenford, où le degré de violence interpersonnelle est beaucoup plus élevé qu’à Blainville, Randall (19 ans) pense qu’avoir une musculature massive n’est certes pas un rempart contre les attaques violentes, mais peut servir à prévenir une bagarre dans la rue : « Ça aide d’être musclé, ça peut t’éviter des embrouilles dans la rue. Mais, y’a tellement d’armes ici que tu peux te faire tuer juste comme ça [il claque des doigts]. »

    51Dans les zones de relégation urbaine, les acteurs, dans des situations de plus en plus précaires, touchés par le « chômage de masse », utilisent par conséquent moins leur force de travail dans le cadre d’une activité professionnelle sur le marché du travail qui constituait un composant essentiel des processus d’identification masculine et d’utilisation de la force physique comme force de travail, et dans une certaine mesure un médiateur de certaines formes de domination. La désindustrialisation a eu pour conséquence à la fois la disparition ou la raréfaction de ce médiateur et la dissociation du couple travail/force de travail au sein de la classe ouvrière. Cette énergie alors disponible peut être (ré)investie dans une pratique corporelle afin de maintenir certaines formes de ressources du groupe ou d’en convertir d’autres pour continuer à assurer la reproduction du groupe. Ainsi, l’investissement dans une pratique corporelle, sportive en particulier (a fortiori lorsqu’il s’agit de compétition sportive), tient lieu d’exutoire socialement admis aux pulsions agressives33 et une stratégie de reproduction du groupe qui reconduit d’une génération à l’autre les structures de sociabilité du groupe, assure la transmission de ses « valeurs » et de ses expressions culturelles. En dehors du travail, alors que les femmes ouvrières ont plutôt tendance à « faire rentrer le “dehors” à l’intérieur », les hommes ouvriers ont plus de chances de s’occuper dehors34. Les salles de sport étudiées font partie de ces « espaces masculins propres » constitutifs d’une « vie privée masculine » où certaines contraintes sociales sont temporairement suspendues, notamment les rapports familiaux et les rapports au sein du marché du travail afin de rendre la vie plus supportable35 et où les sportifs développent un rapport ambivalent au corps et à la pratique, à la fois instrumental et réflexif.

    52Les pratiques corporelles comme le culturisme et les sports de combat font partie des stratégies de reproduction des jeunes hommes des quartiers populaires déshérités en France et aux États-Unis. L’investissement dans de telles pratiques est à inscrire dans les trajectoires biographiques des pratiquants qui sont souvent amenés à la salle par un ami et repose sur des dispositions agonistiques. Ces dernières ne sont pas propres aux jeunes des quartiers urbains populaires, mais sont le produit complexe d’un ensemble de rapports sociaux : la rareté des ressources, la composition et la condition socio-économique de la famille, l’économie affective, le parcours scolaire, le rapport au marché du travail, la forme d’habitation, la socialisation avec les pairs, l’offre locale des pratiques sportives et culturelles ou plus largement les formes d’encadrement de la jeunesse populaire, le rapport aux institutions, les relations inter-générationnelles36, les rapports entre fractions de classe, la disqualification sociale et stigmatisation ethno-raciale, etc. C’est, à des degrés divers selon les trajectoires biographiques, l’imbrication de ces processus qui permet d’expliquer la construction sociale de dispositions agonistiques. Si certains jeunes habitants des ghettos noirs ou des banlieues populaires peuvent partager une certaine aversion pour l’autorité institutionnelle dont ils inversent les valeurs cardinales telles que l’obéissance, la déférence, etc., les enquêtés ont plutôt montré une docilité envers les entraîneurs et un respect de l’autorité et des « règles », qui peut être un effet du prolongement du parcours scolaire et une acculturation à la culture légitime. Cette aversion peut se sédimenter sous la forme d’un groupe de pairs plus ou moins complexe et s’exprime à travers des pratiques, un langage, une temporalité propres, et qui permettent d’échapper au conformisme et d’amortir le coût social qu’il représente tout en leur permettant de (se) prouver et de s’éprouver ailleurs37. Les enquêtés peuvent adopter ce type de comportements. Mais ils savent aussi s’en démarquer et suivre les « normes » de la salle. La vie ordinaire dans des espaces urbains de relégation comme les quartiers enquêtés où la force physique a tendance à être valorisée prédispose les enquêtés, plutôt des jeunes hommes à faible ressource scolaire et économique, à acquérir des dispositions agonistiques qui leur permettent d’exister et de s’affirmer dans un espace localisé à la fois rude, concurrentiel, mais aussi solidaire. Il faut savoir négocier les dangers de la rue sur un mode défensif, que ce soit les jeunes qui peuvent affronter d’autres jeunes ou la police, ou les moins jeunes au cours par exemple de rapports de force « infra-politiques » avec les administrations publiques38, ou plus simplement au cours d’interactions ordinaires avec les pairs ou d’autres personnes dans des situations de la vie ordinaire. Mais, et on y reviendra plus loin dans la deuxième partie, cette disposition à ne pas se laisser faire, et la construction de cet ethos viril agonistique en tant que mécanisme de défense face à une insécurité interpersonnelle et sociale dans les quartiers enquêtés renforce l’enfermement social et spatial des enquêtés (par exemple à l’école, en situation d’embauche, etc.).

    53Les enquêtés ne sont pas combatifs par essence, certains, notamment les jeunes issus de familles plus stables ou vivant hors des cités, viennent précisément à la salle pour apprendre à se battre. D’autres, moins dotés en ressources culturelles et économiques ou vivant en cités, ont développé, dans le cadre d’un style de vie populaire et de formes de socialisation virile, une disposition à ne pas se laisser faire lorsqu’ils se sentent atteints dans leur honneur, ou lorsqu’ils ont le sentiment qu’injustice leur est faite. Omar ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare qu’indépendamment de la pratique de la boxe thaï, il réagirait toujours face à l’« injustice » ou au manque de « respect » :

    « Même sans boxe thaï, je suis quelqu’un qui aime pas trop l’injustice et j’aime pas le manque de respect et souvent quand je me prends la tête avec des gens c’est surtout par rapport à des trucs comme ça et même j’aurais pas été boxeur, j’aurais été tennisman, je sais pas me bagarrer, je pense que ça aurait été pareil, si j’ai un truc à te dire je vais te le dire, si j’apprécie pas quelque chose je vais quand même te le dire. Bon après même si je me fais chiffonner ben au moins je t’aurais dit ce que je pense. Bon maintenant que je fais de la boxe, peut-être que ça sera plus équilibré. Mais je suis pas d’un tempérament ah parce que je fais de la boxe thaï je vais te casser la bouche, je suis pas dans ce tempérament, je suis plutôt dans le tempérament… je suis plutôt peace comme garçon. »

    54Certains enquêtés font le lien direct entre leur pratique de la boxe et les modalités de la socialisation dans leur quartier. Wayne, 23 ans, est un boxeur du Kurtwood Boxing Club qui vient de Glenford. Il a arrêté l’école au lycée pour se consacrer à la boxe. Il vient de passer professionnel et boxe chez les poids moyens. Il parle de manière directe, a l’air « dur » et peu expressif. Petit et trapu, il est également musclé. C’est un boxeur qui a du « punch » et qui est capable de mettre un adversaire KO sur un coup. Il a remporté la plupart de ses combats par KO, dont de nombreux dès la première reprise. Il y a tant de boxeurs qui viennent de ce quartier qu’il dit, comme d’autres boxeurs et entraîneurs interrogés, qu’« il doit y avoir quelque chose dans ce quartier. Quand tu grandis dans ce quartier, tu te rends compte que les rues sont dures, tu dois apprendre à te battre et à te défendre très jeune, sinon t’es foutu ». Il pense que ces compétences agonistiques développées très tôt par une majorité de jeunes garçons dans les rues du quartier sont transposables sur d’autres scènes sociales, notamment sur la scène sportive où elles sont converties en compétences pugilistiques pour certains d’entre eux : « Certains d’entre nous décident d’utiliser ces compétences dans une salle de boxe. Plutôt que de faire n’importe quoi, on va à la salle et on essaie de faire quelque chose de positif. » Comme d’autres boxeurs de la salle, lorsqu’il décrit une phase d’un de ses combats où il a été très offensif voire agressif, il dit : « C’est la part de Glenford qui est en moi. »

    55Il ne s’agit pas d’attribuer aux enquêtés une formule générale ni un état et encore moins une essence, mais de relever des observations qui laissent supposer la présence d’une disposition qui a des chances d’être activée en relation avec une situation correspondante présente à l’état potentiel parmi de multiples dispositions et qu’il arrive aux enquêtés d’agir ou réagir contre cette disposition. Cette disposition ne concerne bien évidemment pas tous les membres des classes populaires, ni même tous les boxeurs, et est inégalement distribuée. Les salles de sport étudiées, surtout celles de boxe, encadrent cette disposition agonistique et les pratiquants sont amenés à au moins la contrôler si ce n’est la transformer. Martin Sánchez-Jankowsky, à propos des membres de gangs américains, parle d’un « caractère individualiste rebelle » qui est aussi un sens de la concurrence à cause de la rareté des ressources dans les milieux populaires, d’une méfiance, d’autonomie, d’isolation sociale, d’instinct de survie et d’une vision du monde empreinte de darwinisme social39. À la différence des jeunes de banlieues populaires, les jeunes des ghettos américains deviennent membres d’un gang afin principalement d’assurer leur protection. Les jeunes de banlieues populaires peuvent se retrouver dans une « bande » afin d’assurer leur protection et affronter ou dissuader une bande d’une cité rivale, mais l’organisation et la complexité n’est pas du tout celle d’un gang américain, et l’identification se fait surtout par rapport à la cité. Lamar est affilié au gang des Crips. Il dit que son père lui a toujours dit, depuis qu’il est enfant, de « frapper le premier ». Sa mère l’encourageait aussi à se défendre.

    56Dans la note de terrain qui suit, il est question de la manière dont un petit groupe de jeunes boxeurs décide d’aller venger un membre du groupe de pairs qui s’est fait « embrouiller » par une « bande » rivale.

    Au moment des douches, des boxeurs adolescents discutent d’une « embrouille » qu’ils ont eue au tramway, l’un d’eux qui n’y était pas demande ce qui s’est passé, un autre raconte, et celui qui était absent dit qu’il faut qu’ils rentrent par ce chemin pour essayer de les retrouver et régler les comptes. Il avait l’air assez remonté et prêt à en découdre.
    Note de terrain.

    57On voit que la boxe thaï peut donner aux enquêtés confiance en leurs capacités de combat et renforce aussi le devoir de protection du groupe de pairs. Contrastant avec la France, le fait qu’aux États-Unis le port d’arme pour tout citoyen soit inscrit dans le deuxième amendement de la Constitution est important pour comprendre le lien entre violence, masculinité et pratiques agonistiques. L’État américain ne possède pas entièrement le monopole de l’usage de la force physique, et les campagnes de communication observées pendant l’enquête dans le métro new-yorkais incitant les usagers à signaler toute présence d’armes à feu sont des tentatives vers une plus grande prise sur ce monopole. Alors que l’usage d’armes à feu est très répandu parmi les membres de gangs américains, il est beaucoup plus rare chez les jeunes de banlieues populaires40. Quand bien même un membre de gang possède des qualités de combat, il se trouve contraint d’avoir une arme à feu parce que sa réputation pousse ses rivaux à éviter un combat « juste » et à sortir une arme, qui est également un symbole de virilité41. Tout porte à croire qu’il faut être plus dissuasif dans le ghetto qu’en banlieue populaire, et la musculation est une manière d’obtenir ce capital de dissuasion à travers une musculature visible, alors que les compétences pugilistiques ne peuvent servir qu’« au cas où » et sont moins visibles.

    58Pour se faire une place et affirmer une position dans l’espace des positions possibles, et cela afin d’accéder aux ressources matérielles et symboliques disponibles, il faut donc accumuler certaines ressources agonistiques, dont les ressources corporelles sont une composante essentielle, par le biais de pratiques telles que la musculation ou les sports de combat. Les cités du ghetto noir ou de la banlieue populaire sont des « antichambres » des salles de musculation et de boxe42. Plus on développe son « charisme guerrier43 », comme pouvoir sur ses rivaux et capacité à éviter les blessures et la mort, qui se transforme en croyance en un don de l’acteur, plus on est respecté et craint, et plus on a confiance en soi, et chez les sportifs étudiés plus on est amené à contrôler sa force. Soumis à des conditions de vie et des formes de socialisation similaires, les enquêtés de Glenford et de Blainville ont de fortes chances d’acquérir des dispositions agonistiques, tout au moins durant une partie de leur trajectoire, et cela à des degrés de réalisation variés, c’est-à-dire en corrélation avec les conditions d’origine d’acquisition de ces dispositions et de la trajectoire sociale de chaque sportif : un emploi, la mise en couple, la création d’un foyer, la naissance d’un enfant, etc., sont souvent des conditions préalables à l’entrée dans une carrière plus conforme. Dans des univers sociaux où l’espace public (le « street corner », les halls des « projects » américains et des « cités » françaises, la « rue », les playgrounds, terrains de foot, etc.) devient un espace primordial de socialisation, l’affirmation de soi (à travers une démarche confiante et chaloupée par exemple, ou dans les échanges linguistiques) est une condition nécessaire si les enquêtés veulent se faire respecter. J’ai pu observer quelques interactions en lien direct avec cette disposition à ne pas se laisser faire :

    Les boxeurs se saluent tous à l’entrée du gymnase. Un jeune boxeur vient dans le hall et salue tout le monde, et un autre boxeur le voyant manger des gâteaux lui dit : « T’es fou toi, tu manges avant l’entraînement, tu vas gerber. » L’autre lui dit : « Quoi ? » et l’autre répète. Il répond qu’il ne s’entraîne pas car il a la main cassée, on lui demande alors comment c’est arrivé après avoir discuté comment se faisait l’opération de la main, etc. Il dit qu’il s’est « embrouillé » avec un gars et qu’il a tapé dans le mur.

    Avant l’entraînement, parce qu’il a eu vent d’une bagarre par d’autres jeunes boxeurs, Alain attrape un jeune boxeur de 12-13 ans par l’épaule et lui demande s’il s’est battu… le jeune lui dit oui sans trop hésiter. Alain lui fait la morale et lui dit : « C’était à Sarcelles ? » Le jeune répond oui, et Alain dit : « Imagine qu’ils viennent te taper à plusieurs ? », le jeune hoche les épaules et ne sait pas trop quoi répondre, l’air un peu fataliste.
    Notes de terrain.

    59Cette propension à ne pas se laisser faire ou, comme en boxe, à établir des interactions directes, sans médiation, se retrouve dans les échanges linguistiques. Un boxeur comme Rafik n’hésite pas à faire savoir aux boxeurs qui « se la racontent » qu’il ne les apprécie pas. Comme Omar précédemment, il admet sans détour son franc-parler qui s’apparente à une forme de virilité linguistique : « J’ai du mal à faire l’hypocrite ou à faire semblant… Si je t’apprécie pas, je vais te le montrer, parce que je pense être quelqu’un d’entier et nature. » Lamar a un point de vue assez proche. S’il a quelque chose à dire à un boxeur ou à un ami de quartier, il lui dit « direct ». Il se dit « humble » tout en étant persuadé d’être le « meilleur » depuis des années. Il dit que la boxe n’est pas « une course pour savoir qui va être le plus connu. Je m’en fous. C’est qui a le plus souffert à la salle ».

    60Les enquêtés se font ainsi un point d’honneur à se lancer à corps perdu dans cette quête ascétique de virilité, dont l’un des moteurs peut être, paradoxalement, un fort sentiment de vulnérabilité, un manque de confiance en soi, une mauvaise image de soi, qui est la contrepartie de la domination masculine et qui constitue souvent en réalité une charge, un poids sur les épaules qu’il faut cacher, refouler. Certains enquêtés, notamment des champions, disent que, plus jeunes, ils étaient timides, restaient « dans leur coin », étaient peu valorisés, considérés comme des « bons à rien » et que la boxe était le seul univers où ils obtenaient de la reconnaissance. D’autres, qui ont commencé la pratique plus tardivement, ressentent peut-être ce sentiment d’insécurité plus tardivement dans leur trajectoire. Au cours d’un échange informel, un boxeur des Gants du Siam d’une trentaine d’années fait état de cette insécurité qu’il ressent et d’une déstabilisation des relations de sociabilité dans les lieux publics en « banlieue » :

    Au cours d’une discussion lors du pot de fin d’année, juste avant les vacances scolaires, un boxeur adulte qui débute dit qu’il en a marre de prendre les transports parce qu’« il n’y a pas de respect », et raconte qu’une femme avec son landau n’avait pas de place et que personne n’a bougé pour la laisser s’asseoir, et même qu’elle avait été poussée… puis il affirme qu’« avant, y’avait des anomalies en banlieue tout ça, mais maintenant c’est pire ! »
    Note de terrain.

    61C’est comme si ce boxeur adulte faisait le constat amer d’un changement de régime d’interaction dans les lieux publics du quartier et que cela créait en lui à la fois un sentiment de vulnérabilité et une forme de ressentiment rentré. C’est en partie ce sentiment de vulnérabilité, généré par les transformations interactionnelles et structurelles des classes populaires urbaines, qui fait que certains enquêtés investissent dans une pratique corporelle dite masculine telle que le culturisme ou la boxe, qui constitue dès lors une lutte passionnée contre ce sentiment de vulnérabilité, une « résolution agréable des tensions44 » entre les pulsions de virilité et le contre-coût social qu’elles impliquent. Cette dualité est source de déstabilisations et de désorientations. Mais ce rapport malheureux au corps est peut-être avant toute chose le fruit de la stigmatisation et de la domination culturelle. Les pratiques sportives étudiées constituent ainsi pour les enquêtés des stratégies visant à rendre plus heureux le rapport à leur propre corps et partant leur environnement immédiat.

    62Le goût pour les pratiques agonistiques trouve son illustration dans le succès de différentes formes ritualisées et euphémisées de combat, d’émasculation symbolique, comme les différents sports pratiqués (d’opposition par exemple comme la boxe ou le judo), ou ces pratiques qui prennent la forme de duels comme ces affrontements face à face à coup de rimes de rap, joutes verbales, ou de charriage, de pas de danse, etc., aux noms très explicites (clash, battle, etc.) dont David Lepoutre a montré l’importance et la cohérence au sein de la « culture des rues » traversée par des logiques d’honneur45. Cette mise en scène de l’honneur masculin peut être très explicite comme j’ai pu l’entendre de la bouche de l’entraîneur du Kurtwood Boxing Club : « Montre-moi que t’as des couilles ! », dit Denzel à un boxeur qui vient de se faire acculer dans le coin du ring au cours d’une séance de sparring et qui a « fait l’ascenseur46 ». Les fractions masculines des classes populaires ont plus de chance d’avoir un goût prononcé pour la compétition, l’affrontement, le combat qui dénote leur rapport au corps. Comme les pionniers avant eux, les jeunes pratiquants n’aiment pas le manque d’engagement ou de « percussion » dans les arts martiaux traditionnels du type judo ou karaté. Mounir préfère la boxe thaï parce qu’elle nécessite plus d’engagement physique que par exemple le karaté, et moins de contraintes :

    « Franchement le judo mon frère il a pratiqué j’ai jamais aimé, ça m’a jamais attiré. Mais le karaté c’était plus je voulais gagner de la souplesse en fait. J’aurais pu m’inscrire rien que pour ça, mais j’ai un ami qui pratique à haut niveau du karaté, franchement j’aime pas trop, parce que déjà y’a des compétitions t’as pas le droit de frapper, les coups t’as pas le droit, t’es pas libre, même le ju-jitsu j’aime pas ça pour ce manque de liberté. »

    63La musculation et surtout les sports de combat s’inscrivent dans cet espace des pratiques agonistiques qui font partie du style de vie des classes populaires au point de ne plus beaucoup surprendre ou effrayer l’entourage du pratiquant. Omar témoigne de cette routinisation de la boxe thaï dans l’univers culturel des classes populaires. Lorsqu’il a commencé à faire de la boxe thaï, ses amis le titillent et lui disent sur le ton de l’humour : « Ah ouais t’es un boxeur, t’es un chaud ! » Certains lui disent qu’ils voudraient venir assister à un entraînement pour « voir un peu comment ça se passe ». À une transmission horizontale de la pratique, entre pairs, s’ajoute une transmission verticale, de père en fils47, la mère étant souvent réticente. Influencé par son père, le fils d’Omar développe un goût pour la boxe thaï : « Mon fils il a un short de boxe thaï, des petits gants à sa taille, souvent il me dit : “Viens papa mets tes gants on va faire la bagarre.” Il aime bien. » De même, au cours d’un entraînement, Alain montre aux boxeurs présents dans le vestiaire une photo de son fils sur son téléphone portable, qui est né il n’y a pas longtemps, avec un short de boxe thaï, beaucoup trop grand pour lui. « La relève est assurée », disent des boxeurs. En plus de participer à la transmission du goût pour la boxe thaï, la photographie de l’enfant en tenue de boxe thaï ainsi que sa circulation permettent de faire passer la pratique dans l’univers culturel ordinaire du groupe. Si les pères et les pairs favorisent nettement l’engagement dans la carrière sportive des enquêtés, par la suite, les entraîneurs de sports de combat, mais aussi les « anciens » et les champions, vont jouer un rôle en encourageant les enquêtés à poursuivre et à s’améliorer. Ils s’attellent également à trier entre les pratiquants pour sélectionner les meilleurs. Leur rôle est d’autant plus déterminant et la reconnaissance que leur apportent les jeunes sportifs est d’autant plus grande que leur légitimité repose sur des ressources de trois types : les compétences sportives, l’autochtonie et un capital symbolique.

    64Néanmoins, ces pratiques agonistiques sont aussi des manières de se distinguer et d’acquérir des signes distinctifs qui font croître les ressources symboliques. Les enquêtés culturistes ou boxeurs tirent des profits symboliques de leur pratique sportive parce qu’ils sont perçus comme « imposants », vaillants et compétents et qu’ils obtiennent de la reconnaissance qu’ils n’ont pas nécessairement eue par le biais d’institutions légitimes comme l’école. Comme les entraîneurs du Kurtwood Boxing Club, les entraîneurs Chérif et Aimé disent que les jeunes viennent aux Gants du Siam « pour apprendre à se défendre ». Ils constatent que les « jeunes n’aiment pas les exercices de technique, à la touche, et cetera, ce qu’ils veulent c’est du combat, même les plus petits, ils demandent tout le temps à aller sur le ring. Et puis, ils se reconnaissent. Ça fait bien de faire de la boxe thaï, t’es reconnu ». Il ne faudrait pas pour autant réduire mécaniquement l’engagement dans des pratiques sportives comme la boxe ou la musculation à de simples dispositions agonistiques, même si elles sont une spécificité de l’engagement dans ce type de pratiques, ni même surestimer l’influence des pairs. Comme l’a montré Jean-Michel Faure dans le cas d’un petit club de foot amateur, le rapport des membres des classes populaires à la pratique sportive est un

    « mélange de méfiance à l’égard des formes légitimes de la pratique dominante et goût marqué pour un jeu permettant d’exprimer tout à la fois des dispositions ludiques, des formes d’humour et des complicités collectives. La soumission de la pratique sportive aux rythmes de la vie sociale et aux solidarités locales, la résistance aux exigences éthiques de sérieux et d’effort imposées par tout apprentissage méthodique, le naturel avec lequel les spectateurs interviennent au cœur même du jeu, autant de traits qui permettent de caractériser la pratique populaire des sports48 ».

    65On peut tout à fait appliquer ces analyses aux pratiques étudiées dans mon enquête. Néanmoins, j’ai observé peut-être un peu plus de « sérieux » dans les modalités d’apprentissage que chez les footballeurs observés par Jean-Michel Faure, même si, notamment dans le club de boxe thaï où les cours collectifs peuvent rappeler les formes d’apprentissage de l’institution scolaire et donc réveiller une « culture anti-école49 », on observe des formes d’attention oblique, des « rigolades », des réticences, des mouvements d’humeur voire des « résistances » chez certains boxeurs, souvent les plus jeunes.

    66La pratique des sports de combat ou du culturisme est avant toute chose un entraînement régulier et dur, qui peut éventuellement donner lieu à une compétition organisée en public. Un boxeur ne se crée pas tant sur le ring qu’à la salle d’entraînement. Il peut être d’apparence très différente de celle incarnée dans le cliché du boxeur au nez cassé (surtout qu’en boxe thaï, le visage reçoit beaucoup moins de coups qu’en boxe anglaise, et donc l’apparence du visage des pratiquants de boxe thaï a tendance à être plus intacte), comme Djamel, qui porte de lunettes, l’exprime : « J’ai pas la tête de l’emploi. Je ne connais pas l’image que les gens ont de moi, et je pense qu’ils seraient étonnés car à la salle je suis différent, je suis pas le même, je suis un peu plus fâché que dans la vie. » La pratique du culturisme ou de la boxe peut fournir à l’agent suffisamment entraîné et au corps suffisamment développé la possibilité de convertir les ressources corporelles acquises en ressources économiques sur le marché du travail physique. Les culturistes ou boxeurs peuvent ainsi devenir entraîneurs particuliers, bodybuilders professionnels, videurs de boîte de nuit, gardes du corps, agents de sécurité, modèles, etc., car ils ont le « physique de l’emploi » ou les compétences et du fait que plus on monte dans l’échelle sociale, moins il existe d’acteurs disposés à exercer ces métiers dits physiques, difficiles, voire dangereux. Lorsqu’il a arrêté la compétition professionnelle de boxe anglaise, Darrell a commencé à travailler en tant que videur de boîte de nuit. Même s’il n’a pas la carrure d’un bodybuilder, certains clients ne le cherchent pas trop car ils se doutent qu’il possède des compétences de combat : « Même si je suis pas un type costaud, ils savent que je sais me battre donc ils disent : “Attends, c’est pas un grand costaud mais…” » Il doit parfois faire ses preuves parce qu’il n’a pas la carrure d’un bodybuilder : « Des fois, je dois faire mal à quelqu’un pour leur montrer, pour pas qu’ils croient que je suis un petit gars que quelqu’un va mettre KO. » Il prend donc le plus costaud des videurs, le frappe et le videur s’exclame : « Oh ! D’accord je t’embête plus ! »

    67Même si plus de 80 % des Français déclarent pratiquer un sport au moins une fois par an, l’accès aux pratiques sportives est inégalement distribué. C’est dans les milieux populaires que l’on fait le moins de sport, a fortiori lorsqu’on est une fille. Les clubs sportifs ont tendance à disparaître des zones urbaines de relégation où restent les associations et les dispositifs municipaux. Les fractions les plus marginalisées (toxicomanes, SDF, chômeurs, délinquants, etc.) ont moins de chance de faire du sport. Les ouvriers spécialisés ont tendance à faire plus de sport que les ouvriers déqualifiés qui travaillent par exemple comme intérimaires dans l’économie de service. Aux États-Unis, le bodybuilding (de compétition) est souvent pratiqué par des jeunes hommes des classes populaires dont le parcours scolaire a été arrêté tôt50. La notion même de culturisme masque en fait les différentes manières de le pratiquer (en vêtements larges à la mode hip-hop, un « doo-rag51 » sur la tête dans un ghetto noir de New York, ou en petit short et t-shirt près du corps dans une salle de l’Upper East Side à Manhattan). Les fractions supérieures de la bourgeoisie ont de fortes chances de n’avoir pour la recherche de force et le travail musculaire ou pugilistique qu’un goût modéré et privilégieront plutôt l’hygiénisme et l’esthétisme, alors que les fractions populaires ont tendance à valoriser la force et son utilité. Cependant, en plus de dispositions agonistiques, mon enquête m’a permis d’observer une sensibilité à l’esthétisme et aux bénéfices pour la santé des pratiques étudiées chez de nombreux enquêtés, qu’on pourrait interpréter comme l’expression d’une acculturation à la culture légitime.

    La boxe et la musculation comme stylisation virile et populaire du mode de vie

    68Les enquêtés partagent, on l’a vu, des propriétés sociales proches. Leur engagement dans une carrière sportive dans les salles de musculation et de sports de combat repose en grande partie sur un rapport partagé au corps, à la masculinité et aux valeurs de virilité. Si des valeurs comme l’affrontement, la force ou le courage sont valorisées par les enquêtés, ces derniers deviennent également de plus en plus sensibles à la dimension esthétique de leur pratique sportive, à mesure qu’ils en intériorisent les techniques et les normes. La sociologie du sport a insisté sur le rapport instrumental au corps des sportifs des classes populaires. Les lutteurs étudiés par Jean-Paul Clément, dont la plupart sont d’origine populaire, ne valorisent pas l’aspect esthétique de la lutte mais soulignent son efficacité. À l’inverse, les aïkidokas, issus des classes supérieures, avec une part importante de femmes, favorisent l’aspect esthétique52. Si j’ai aussi identifié un tel rapport instrumental chez les sportifs de cette enquête, il m’a semblé qu’ils développaient un sens esthétique de leur pratique et de leur corps, signe peut-être d’une acculturation aux normes esthétiques dominantes et d’une euphémisation de la pratique. On peut même dire que le corps des enquêtés devient à la fois une force et un signe distinctif. Les pratiques sportives étudiées peuvent être chez certains une passion, ce que les culturistes appellent la « maladie53 », les boxeurs une « drogue », qui entraîne un fort investissement de leur part. Ces pratiques donnent lieu à un état d’effervescence sociale et à une certaine exaltation des sens. Le culturisme et la boxe participent d’une construction du plaisir dans le goût de l’effort, dans le fait de travailler, d’abord pour soi, en dehors d’une organisation hiérarchique formelle, et permettent aux jeunes sportifs de davantage contrôler les moyens de production de leur propre corps, ou tout au moins dans ce qu’il a d’efficace et d’esthétique. Par la pratique sportive et l’excellence qu’ils tentent d’approcher, les sportifs se sentent utiles socialement et donnent un nouveau sens à leur vie ordinaire. Lorsque Darrell a arrêté la compétition professionnelle en boxe anglaise, il s’est senti mourir : « J’ai cru que j’étais mort ! C’était toute ma vie ! Qu’est-ce que je fais maintenant ? » Une manière de toujours se sentir vivant pour lui est de continuer à venir à la salle pour s’entraîner, entraîner les autres boxeurs et vivre à travers eux ce qu’il a vécu auparavant comme boxeur : « Il fallait que je sois dans les parages, c’est pour ça que je suis là [à la salle] maintenant. » Darrell s’est même un peu essayé au kick-boxing54, a fait quelques combats contre des jeunes qu’il a remportés, ce qui lui a permis de retrouver « cette vieille sensation » et cela lui a fait du bien. Cette charge affective du lien avec la salle et les pratiquants forme le socle du travail émotionnel nécessaire à la reproduction du groupe :

    « Darrell. — Être dans les parages et entraîner les jeunes, tu les vois, et tu essaies de vivre à travers eux, tu te dis : “Je l’ai entraîné et regarde il gagne !” Tu vois c’est comme si tu gagnais. Quand t’as un gars que t’as entraîné, il est en vue et il gagne beaucoup, c’est comme si tu gagnais, t’es là-haut [sur le ring] quand lui il y est. Donc tu vis à travers le jeune, et concrètement, c’est le seul truc à faire après un certain âge. Tu te sens comme si t’étais mort ! Je combattais, l’excitation, c’est un tout autre type de vie, ça va vite […]. Et après tu retombes dans une vie normale et t’essaies de trouver un travail, t’es pas habitué à travailler, tu dois te lever, ton boss te dit ce que tu dois faire… c’est un monde complètement différent. »

    69Si les pratiquants éprouvent une telle passion pour ces pratiques corporelles, c’est en partie parce que le culturisme et la boxe sont des « poétiques de force et de vertu55 », de véritables formes d’éducation corporelle qui reposent sur ces goûts esthétiques populaires tout en les transformant parce que les sportifs sont encadrés et pour certains en voie d’acculturation à la culture légitime. Un boxeur qui frappe aux pattes d’ours ou aux paos56 ou une séance de sparring où les boxeurs enchaînent les gestes techniques représentent deux actions que les boxeurs disent apprécier esthétiquement. Les entraîneurs participent à faire percevoir leur pratique comme étant esthétique et belle à voir en transmettant aux boxeurs des catégories de perception proprement esthétiques. C’est particulièrement le cas de Fabrice :

    Lors de la fête du club qui correspond aussi à l’anniversaire d’Aimé, au cours de laquelle le groupe a mangé, bu, et assisté à un spectacle de danse d’un club voisin invité pour l’occasion, et alors que le groupe regarde sur grand écran des combats de Thaïlande et ceux de boxeurs du club, Fabrice lance, à plusieurs reprises, en bougeant comme s’il dansait et boxait en même temps la garde levée : « Regarde c’est de la danse ! », le sourire aux lèvres.
    Note de terrain.

    70Fabrice propose ainsi une manière esthétique de percevoir et donc de pratiquer la boxe thaï. Ce discours permet également une double rupture : d’une part, avec la vision instrumentale de la pratique et, d’autre part, avec l’idée selon laquelle la boxe thaï serait un sport de « brutes ». Chérif confie qu’il a déjà recommandé aux boxeurs de pratiquer la danse et que certains lui ont « ri au nez ». Selon lui, la pratique de la danse est un excellent moyen pour le boxeur d’améliorer ses déplacements dans l’espace. Si, par ailleurs, la boxe est parfois assimilée à de la danse, c’est parce qu’elle constitue un ensemble de techniques maîtrisées qui paraissent esthétiques et agréables à regarder :

    Au cours du rassemblement final, Aimé annonce que Fabien va bientôt boxer et qu’il donnera la date exacte. Seb lance de derrière : « Et Gaspard aussi ! », plusieurs fois jusqu’à ce que Aimé entende, Aimé répond : « J’ai déjà annoncé le combat de Gaspard c’est pour ça que je l’ai pas dit, mais oui Gaspard et Pascal boxent dans le même gala. » Fabrice dit : « DJ Gaspard, tu vas mettre de la musique, tu vas danser. » Gaspard en parlant de son futur adversaire répond : « Je vais le faire danser ouais ! » Et Gaspard remercie Seb en levant le bras et lui disant merci d’où il se tient en se retournant.
    Note de terrain.

    71Les culturistes et les boxeurs sacrifient du temps et dépensent de l’énergie dans leur pratique parce qu’ils sont attirés par l’esthétique d’un corps équilibré, musclé, sans graisse et par les gestes de la boxe ou leur combinaison qu’ils peuvent, comme Gaspard, associer à un ballet chorégraphique. Le culturisme et les sports de combat constituent une mise en esthétique du corps sportif populaire. Un culturiste, environ 35 ans, discute avec un autre homme du même âge, tous deux assez massifs, et il lui dit : « Il faut que t’aies de la masse et que tu sois sec, c’est ça que je dis ! »

    72Des enquêtés remarquent un retour sur investissement sportif sur le marché amoureux, car comme le dit Stéphane : « La boxe thaï me sert également à la plage, le physique de boxeur est assez apprécié par la gent féminine. » Charles, un culturiste de 28 ans, pense aussi que les femmes aiment les hommes musclés et l’a lui-même expérimenté : « Elles aiment les hommes avec des muscles. Elles disent [il fait des grands yeux] : “Regarde-le !” Donc moi ça me motive ! » En développant l’esthétique de leur corps, les enquêtés augmentent leurs chances sur le marché des relations amoureuses. La musculature du culturiste ou du boxeur et son corps entraîné constituent à la fois un capital de séduction et d’intimidation qui peut pousser les jeunes à s’engager dans la pratique. Comme d’autres enquêtés, il a été influencé par l’industrie culturelle qui met en scène et valorise les héros masculins combatifs et au physique viril. Il a lu des bandes-dessinées de « super-héros » et a beaucoup aimé le film Conan le Barbare avec le bodybuilder Arnold Schwarzenegger dont il admirait la musculature et à qui il voulait « ressembler ». Charles dit qu’il fait du culturisme principalement pour le côté esthétique : « Je m’entraîne pour avoir un bon physique et rester en forme. J’aime l’aspect esthétique. Et les filles aiment ça ! Mais elles aiment pas quand c’est trop gros. » Cependant, d’autres enquêtés, parce qu’ils sont déjà en couple comme Tyler, Rafik, portent peu d’intérêt à ces considérations comme Lamar. Ce dernier, qui combat dans la catégorie des poids lourds-légers et qui a tendance à facilement prendre du poids, ne tient pas en haute estime les filles qui valorisent trop la dimension esthétique du physique des hommes. Le jugement que porte Lamar sur ces filles peut également être une rationalisation de ses difficultés à se conformer à ces normes esthétiques qui ont de plus en plus cours sur le marché amoureux populaire.

    73Le culturisme et la boxe apparaissent alors comme des « techniques du corps réflexives » en ce sens que les enquêtés agissent sur leur corps afin de le « modifier, l’entretenir, ou le thématiser57 » à l’aide d’une compétence incorporée. L’esthétisation du corps ajoute du sens à la vie, a fortiori à une vie sociale marginalisée. La recherche d’équilibre et d’harmonie musculaires est un exercice de géométrie corporelle au cours duquel le culturiste façonne son corps selon des critères esthétiques propres à la perception culturiste. Le corps du culturiste, et dans une moindre mesure celui du boxeur, apparaît comme un corps en pièces détachées. Les pratiquants de culturisme et de boxe perçoivent leur corps en morceaux par la thématisation des entraînements ou la confrontation aux blessures. Mais si le culturiste et le boxeur dissocient les différentes parties de leur corps objectivisé en « détails contingents », ce n’est que pour rendre le tout plus efficace, utile et harmonieux. Le culturiste voit son corps comme un assemblage de membres dissociés à développer, mais qui doivent au final constituer un tout harmonieux, symétrique, agréable au regard, alors que le boxeur, lui, cherche plus l’efficacité au combat, même s’il ne reste pas insensible à l’esthétique d’un corps musclé et débarrassé de sa graisse. Ces pratiques sont donc aussi des productions esthétiques procurant des émotions aux enquêtés qui élaborent en quelque sorte une « esquisse provisoire de [leur] être total58 ». Le corps du culturiste est plus proche que celui du boxeur d’une production esthétique parce qu’il laisse plus facilement place à la contemplation. Comme je l’ai observé à chaque séance, les culturistes et dans une moindre mesure les boxeurs se regardent dans le miroir, se jugent, estiment leurs défauts et le travail nécessaire pour les corriger et s’y attellent. L’entraînement se rationalise à mesure que le pratiquant est expérimenté. Chaque partie du corps est divisée en séance de travail ou en exercice. Ainsi, dans le cadre d’un schéma d’entraînement très simple d’un culturiste, le lundi pourra être consacré au dos, le mardi aux bras, ainsi de suite. Le boxeur travaillera ses poings ou fera une séance de corps-à-corps ou alors une séance entière de sparring, etc. Le pratiquant peut être déçu ou insatisfait d’une partie de son corps ou d’une technique, ou au contraire, content et satisfait du développement d’une autre. Les entraîneurs ou les pratiquants font souvent des remarques sur l’aspect physique de tel ou tel d’entre eux. Mike, qui a arrêté l’entraînement pendant un mois et demi, se fait « chambrer » par un autre boxeur du Kurtwood Boxing Club qui lui dit, jouant sur un cliché relatif aux goûts alimentaires des Noirs, qu’il a « trop mangé de poulet frit59 », ce que Mike admet partiellement. La pratique de la boxe ou du culturisme implique une redéfinition du rapport à la santé des fractions masculines des classes populaires noires américaines60. Aux Gants du Siam, Alain dit à Aimé, qui est particulièrement musclé et dont le corps est sculpté, qui a félicité « l’équipe » qu’il a emmenée sur le ring : « Ouais mais ils ont pas ton corps ! Ça fait combien de temps qu’ils s’entraînent ! Regarde ! », en pointant du doigt un jeune boxeur grand de taille et assez fin qui vient juste d’aider à remettre un sac de frappe, Aimé répond : « Ouais mais au moins il est pas gros », Alain rétorque : « Ouais mais regarde depuis qu’il est rentré de vacances », en pinçant le gras du ventre du jeune et en soulignant l’idée que les hôtes du boxeur ont favorisé sa prise de poids, allant ainsi à l’encontre des normes corporelles de la salle auxquelles il devra, par l’entraînement, se réajuster : « Il est allé en Tunisie, je sais pas ce qu’ils t’ont donné à manger renoi mais ils t’ont carna [arnaquer] ! » Le jeune boxeur ne répond pas mais sourit.

    74Les pratiques qui consistent à se forger une musculature et à créer un corps pugilistique constituent une production corporelle créatrice en ce sens qu’elles permettent de rendre visible, en partie métaphoriquement, ce qui constitue socialement un acteur incarné. En tant que concert de corps qui se musclent et boxent collectivement, le culturisme et les sports de combat sont des pratiques qui permettent de produire non seulement une sensualité collective61 mais aussi une esthétique virile et populaire qui à la fois est ajustée aux dispositions, notamment agonistiques, des enquêtés, et les redéfinit selon des critères en partie empruntés aux normes esthétiques dominantes (normes de fermeté, de minceur, chasse à la graisse, nourriture saine, etc.).

    Notes de bas de page

    1  Gasparini William et Vieille-Marchiset Gilles, « Les loisirs sportifs dans les quartiers populaires : modalités de pratiques et rapports au corps », STAPS, vol. 1, no 87, 2010, p. 93-107.

    2  J’y ai observé des affiches de NYPD offrant une récompense aux personnes donnant des informations sur les personnes en photo qui avaient commis des agressions à cet arrêt.

    3  L’« Operation Impact » est une stratégie policière de « lutte contre le crime » mise en place en 2003 sous l’administration Bloomberg et le chef de la police Raymond Kelly. Il s’agit de renforcer la présence policière dans des zones « sensibles », principalement avec des policiers peu expérimentés (« rookies »). L’un des effets a été l’augmentation de contrôles policiers dans ce type de quartiers. Si les autorités locales se vantent d’avoir réduit le crime de 33 % dès la première année de fonctionnement, les habitants se plaignent du nombre de contrôles policiers et de la manière dont ils sont menés, faisant ressembler le quartier à une véritable « prison ».

    4  Rapport « Stop-and-Frisk », New York Civil Liberties Union, mai 2012.

    5  Fainstein Susan S., « The Second New York Fiscal Crisis », International Journal of Urban & Regional Research, vol. 16, no 1, 1992, p. 129-137.

    6  Mauger Gérard, Les bandes, le milieu et la bohème populaire : études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Paris, Belin, 2006, p. 10.

    7  Préteceille Edmond, op. cit. Comme le dit Colette Pétonnet, « cela a créé, implicite et sous-jacente, une hiérarchie ethnique en maintenant, en même temps, l’ordre du prestige des nations et la durée de résidence, chaque nouvelle couche s’installant au bas de l’échelle alors que la précédente s’élève », in Pétonnet Colette, On est tous dans le brouillard, Paris, Éditions du CTHS, 2002 [1979], p. 297.

    8  Pan Ké Shon Jean-Louis, « Ségrégation ethnique et ségrégation sociale en quartiers sensibles : l’apport des mobilités résidentielles », Revue française de sociologie, vol. 50, no 3, p. 451-487.

    9  Depuis les débuts de la discipline dans les années 1980, l’enseignement de la boxe thaï dans les banlieues populaires a souvent été effectué par d’anciens boxeurs ou des « grands frères » qui n’ont pas reçu de formation d’éducateur sportif, qui par ailleurs recquiert un niveau scolaire de plus en plus élevé. La boxe thaï étant inscrite dans un processus de sportivisation et d’institutionnalisation, les municipalités exigent de plus en plus des entraîneurs diplômés pour pouvoir enseigner cette discipline.

    10  Weber Max, Économie et société, t. I : Les catégories de la sociologie, Paris, Plon, coll. « Pocket », 1995, p. 82 et 85.

    11  Mauss Marcel, « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos », in Sociologie et anthropologie, op. cit., p. 389-477.

    12  Coup direct du bras avant qui sert à tenir l’adversaire à distance.

    13  Wacquant Loïc, « La fabrique de la cogne. Capital corporel et travail corporel chez les boxeurs professionnels », Quasimodo, no 7, 2003, p. 181-201.

    14  Retière Jean-Noël, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, vol. 16, no 63, 2003, p. 121-143. Cf. aussi Bozon Michel et Chamboredon Jean-Claude, « L’organisation sociale de la chasse en France et la signification de la pratique », Ethnologie française, vol. 10, no 1, 1980, p. 65-88.

    15  Renahy Nicolas, « Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usages d’une notion », Regards sociologiques, no 40, 2010, p. 9-26.

    16  Contrairement aux boxeurs étudiés par Thomas Bujon qui « dévalorisent la compétition sportive », ceux des Gants du Siam, qui a une tradition de club formateur de champions, y attachent une certaine importance symbolique, éprouvent de la « fierté » à appartenir à ce club désormais bien enraciné, et nombreux sont les boxeurs qui réclament aux entraîneurs de les faire combattre et ainsi porter les couleurs du club, les entraîneurs étant souvent contraints de les tempérer et de leur dire qu’une proposition de combat « se mérite ».

    17  Small Mario Luis, Villa Victoria : The Transformation of Social Capital in a Boston Barrio, Chicago, University of Chicago Press, 2004, p. 143-144.

    18  Wacquant Loïc, Corps et âme, op. cit.

    19  Schotté Manuel, La construction du talent. Sociologie de la domination des coureurs marocains, Paris, Raisons d’agir, 2012, p. 235.

    20  Ibid.

    21  Bourdieu Pierre, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 190-195.

    22  Pociello Christian, « “La force, l’énergie, la grâce et les réflexes”. Le jeu complexe des dispositions culturelles et sportives », in Pociello Christian (dir.), Sports et société. Approche socio-culturelle des pratiques, Paris, Vigot, 1981, p. 171-237, p. 234.

    23  Lahire Bernard, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998.

    24  Rapport 2009 de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus).

    25  L’école publique étudiée par Ferguson distingue entre les « schoolboys » et les « troublemakers » noirs qui sont voués à aller en prison selon les agents de l’école, mais dont la plupart souhaitent devenir des sportifs professionnels, cf. Ferguson Anne Arnett, Bad Boys. Public Schools in the Making of Black Masculinity, Michigan, University of Michigan Press, 2001.

    26  La Police Athletic League est une organisation dirigée par la police qui encadre des jeunes américains à travers des activités sportives. Le but est de renforcer les liens entre la police et la « communauté », développer chez les jeunes la « discipline, le leadership, l’esprit sportif », et de prévenir les activités délinquantes des jeunes. Le financement par l’État du programme de boxe a cessé en 2006. Les organisations publiques ou privées susceptibles de financer ce programme sont réticentes face à un sport qu’elles perçoivent come violent, doutent de plus en plus de la capacité du programme de boxe à offrir une voie de mobilité sociale pour les jeunes des quartiers défavorisés. Elles favorisent les programmes qui allient loisir et soutien scolaire, et exigent de plus en plus des preuves tangibles de réussite sociale et économique des jeunes passés par ces programmes.

    27  Selon Manuel Schotté, « le projet athlétique des coureurs marocains se construit, au moins en partie, contre les vœux de leur famille » alors que précisément la famille participe à la construction sociale des dispositions nécessaires à ces pratiques sportives, Schotté Manuel, La construction du talent, op. cit., p. 107-109.

    28  Film d’arts martiaux thaïlandais qui met en scène un pratiquant de boxe thaïlandaise et qui a eu du succès au box-office.

    29  Processus d’identification forte à un personnage de fiction (Rocky, Ong Bak, etc.) pratiquant un sport de combat qui contribue à inciter une personne à s’investir dans de telles pratiques.

    30  Boxeurs en Thaïlandais. Expression utilisée par les enquêtés, notamment lorsqu’ils souhaitent souligner la dimension technique de la pratique ou la filiation avec la Thaïlande et donc avec une pratique « authentique » de la boxe thaï.

    31  Pociello Christian, « “La force, l’énergie, la grâce et les réflexes”… », art. cité.

    32  Wacquant Loïc, « The Prizefighter’s Three Bodies », Ethnos, vol. 63, no 3, 1998, p. 325-352, p. 330-333.

    33  Elias Nobert et Dunning Eric, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994.

    34  Weber Florence, Le travail à-côté : étude d’ethnographie ouvrière, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001 [1989], p. 57.

    35  Schwartz Olivier, Le monde privé des ouvriers : hommes et femmes du Nord, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2002 [1990], p. 319-320.

    36  Beaud Stéphane et Pialoux Michel, « Changements dans les rapports entre générations ouvrières. Les années 1990 à Sochaux-Montbéliard », Retraite et société, no 35, 2002, p. 108-137.

    37  Mohammed Marwan, La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, Paris, PUF, 2011.

    38  Siblot Yasmine, Faire valoir ses droits au quotidien : les services publics dans les quartiers populaires, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, p. 89, même si ces rapports avec les administrations produisent du « consentement », et si les « administrés », souvent qualifiés d’« assistés », font preuve de « bonne volonté administrative » ou d’un certain « fatalisme », cf. Dubois Vincent, La vie au guichet : relation administrative et traitement de la misère, Paris, Economica, 2003 (2e édition).

    39  Sánchez-Jankowski Martin, Islands in the Street : Gangs and American Urban Society, Berkeley, University of California Press, 1991, p. 23-26.

    40  La police new-yorkaise répertorie plus de 300 gangs à New York à qui elle attribue environ 40 % des meurtres commis dans la ville.

    41  Stretesky Paul B. et Pogrebin Mark R., « Gang-Related Gun Violence : Socialization, Identity, and Self », Journal of Contemporary Ethnography, vol. 36, no 1, 2007, p. 85-114, p. 102.

    42  Wacquant Loïc, Body and Soul : Notebooks of an Apprentice Boxer, Oxford, Oxford University Press, 2004, p. 99.

    43  Turner Bryan, « Warrior Charisma and the Spiritualization of Violence », Body & Society, vol. 9, no 4, 2003, p. 93-108, p. 99.

    44  Elias Norbert et Dunning Eric, Sport et civilisation…, op. cit.

    45  Lepoutre David, Cœur de banlieue : codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob, 1992.

    46  En boxe, « faire l’ascenseur », c’est, sans être vraiment KO, fléchir les genoux suite à une attaque de l’adversaire et se redresser.

    47  Nicolas Lefèvre montre que les cyclistes d’origine populaire ont hérité d’une culture cycliste familiale par le biais de leur père ou de leur frère qui participe grandement à la construction d’une vocation. Contrairement à la plupart de nos enquêtés, leurs parents investissent beaucoup, notamment matériellement, dans la carrière sportive de leur fils. Cf. Lefèvre Nicolas, « Construction sociale du don et de la vocation de cycliste », Sociétés contemporaines, vol. 4, no 80, 2010, p. 47-71.

    48  Faure Jean-Michel, « Les “fouteux” de Voutré », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 80, 1989, p. 68-73.

    49  Willis Paul, L’école des ouvriers, op. cit.

    50  Klein Alan M., Little Big Men. Bodybuilding Subculture and Gender Construction, Albany (NY), State University of New York Press, 1993, p. 113.

    51  Sorte de collants dont se servent comme accessoire de mode les hommes afro-américains qu’ils mettent sur la tête. Les origines seraient liées aux pratiques vestimentaires des esclaves.

    52  Clément Jean-Paul, « La force, la souplesse et l’harmonie », in Pociello Christian, Sport et société…, op. cit., p. 285-302, p. 294-295.

    53  « The disease », Fussell Samuel W., Muscle : Confessions of an Unlikely Bodybuilder, New York, Poseidon Press, 1991, p. 19.

    54  Discipline proche de la boxe thaï, mais qui interdit l’usage des coudes et des genoux.

    55  Alter Joseph S., The Wrestler’s Body : Identity and Ideology in North India, Berkeley, University of California Press, 1992, p. 188.

    56  Boucliers en mousse tenus par l’entraîneur sur lesquels le boxeur s’exerce à frapper à pleine puissance et en vitesse.

    57  Crossley Nick, « Mapping Reflexive Body Techniques : On Body Modification and Maintenance », Body & Society, vol. 11, no 1, 2005, p. 1-35, p. 9.

    58  Merleau-Ponty Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 2006, p. 240.

    59  La « soul food » est l’ensemble des consommations alimentaires afro-américaines et le « poulet frit » en est un plat typique. La soul food est au cœur d’enjeux autour des relations raciales soit en ce qu’elle relève de l’autonomie des Noirs, soit en ce qu’elle est stigmatisée car « grasse », « mauvaise » pour la santé et associée aux classes populaires noires. Cf. Witt Doria, Black Hunger : Food and the Politics of U.S. Identity, Oxford, Oxford University Press, 1999.

    60  Olga Davis identifie un discours émergent qui exprime une attention grandissante aux questions de santé parmi les fractions masculines noires américaines qui fréquentent les coiffeurs et qui sont de plus en plus acculturées aux normes culinaires dominantes, cf. Davis Olga, « Barbershop Cuisine : African American Foodways and Narratives of Health in the Black Barbershop », International Journal of Men’s Health, vol. 12, no 2, 2013, p. 138-149.

    61  Katz Jack, How Emotions Work, Chicago, University of Chicago Press, 1999, p. 120.

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    1  Gasparini William et Vieille-Marchiset Gilles, « Les loisirs sportifs dans les quartiers populaires : modalités de pratiques et rapports au corps », STAPS, vol. 1, no 87, 2010, p. 93-107.

    2  J’y ai observé des affiches de NYPD offrant une récompense aux personnes donnant des informations sur les personnes en photo qui avaient commis des agressions à cet arrêt.

    3  L’« Operation Impact » est une stratégie policière de « lutte contre le crime » mise en place en 2003 sous l’administration Bloomberg et le chef de la police Raymond Kelly. Il s’agit de renforcer la présence policière dans des zones « sensibles », principalement avec des policiers peu expérimentés (« rookies »). L’un des effets a été l’augmentation de contrôles policiers dans ce type de quartiers. Si les autorités locales se vantent d’avoir réduit le crime de 33 % dès la première année de fonctionnement, les habitants se plaignent du nombre de contrôles policiers et de la manière dont ils sont menés, faisant ressembler le quartier à une véritable « prison ».

    4  Rapport « Stop-and-Frisk », New York Civil Liberties Union, mai 2012.

    5  Fainstein Susan S., « The Second New York Fiscal Crisis », International Journal of Urban & Regional Research, vol. 16, no 1, 1992, p. 129-137.

    6  Mauger Gérard, Les bandes, le milieu et la bohème populaire : études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Paris, Belin, 2006, p. 10.

    7  Préteceille Edmond, op. cit. Comme le dit Colette Pétonnet, « cela a créé, implicite et sous-jacente, une hiérarchie ethnique en maintenant, en même temps, l’ordre du prestige des nations et la durée de résidence, chaque nouvelle couche s’installant au bas de l’échelle alors que la précédente s’élève », in Pétonnet Colette, On est tous dans le brouillard, Paris, Éditions du CTHS, 2002 [1979], p. 297.

    8  Pan Ké Shon Jean-Louis, « Ségrégation ethnique et ségrégation sociale en quartiers sensibles : l’apport des mobilités résidentielles », Revue française de sociologie, vol. 50, no 3, p. 451-487.

    9  Depuis les débuts de la discipline dans les années 1980, l’enseignement de la boxe thaï dans les banlieues populaires a souvent été effectué par d’anciens boxeurs ou des « grands frères » qui n’ont pas reçu de formation d’éducateur sportif, qui par ailleurs recquiert un niveau scolaire de plus en plus élevé. La boxe thaï étant inscrite dans un processus de sportivisation et d’institutionnalisation, les municipalités exigent de plus en plus des entraîneurs diplômés pour pouvoir enseigner cette discipline.

    10  Weber Max, Économie et société, t. I : Les catégories de la sociologie, Paris, Plon, coll. « Pocket », 1995, p. 82 et 85.

    11  Mauss Marcel, « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos », in Sociologie et anthropologie, op. cit., p. 389-477.

    12  Coup direct du bras avant qui sert à tenir l’adversaire à distance.

    13  Wacquant Loïc, « La fabrique de la cogne. Capital corporel et travail corporel chez les boxeurs professionnels », Quasimodo, no 7, 2003, p. 181-201.

    14  Retière Jean-Noël, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, vol. 16, no 63, 2003, p. 121-143. Cf. aussi Bozon Michel et Chamboredon Jean-Claude, « L’organisation sociale de la chasse en France et la signification de la pratique », Ethnologie française, vol. 10, no 1, 1980, p. 65-88.

    15  Renahy Nicolas, « Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usages d’une notion », Regards sociologiques, no 40, 2010, p. 9-26.

    16  Contrairement aux boxeurs étudiés par Thomas Bujon qui « dévalorisent la compétition sportive », ceux des Gants du Siam, qui a une tradition de club formateur de champions, y attachent une certaine importance symbolique, éprouvent de la « fierté » à appartenir à ce club désormais bien enraciné, et nombreux sont les boxeurs qui réclament aux entraîneurs de les faire combattre et ainsi porter les couleurs du club, les entraîneurs étant souvent contraints de les tempérer et de leur dire qu’une proposition de combat « se mérite ».

    17  Small Mario Luis, Villa Victoria : The Transformation of Social Capital in a Boston Barrio, Chicago, University of Chicago Press, 2004, p. 143-144.

    18  Wacquant Loïc, Corps et âme, op. cit.

    19  Schotté Manuel, La construction du talent. Sociologie de la domination des coureurs marocains, Paris, Raisons d’agir, 2012, p. 235.

    20  Ibid.

    21  Bourdieu Pierre, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 190-195.

    22  Pociello Christian, « “La force, l’énergie, la grâce et les réflexes”. Le jeu complexe des dispositions culturelles et sportives », in Pociello Christian (dir.), Sports et société. Approche socio-culturelle des pratiques, Paris, Vigot, 1981, p. 171-237, p. 234.

    23  Lahire Bernard, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998.

    24  Rapport 2009 de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus).

    25  L’école publique étudiée par Ferguson distingue entre les « schoolboys » et les « troublemakers » noirs qui sont voués à aller en prison selon les agents de l’école, mais dont la plupart souhaitent devenir des sportifs professionnels, cf. Ferguson Anne Arnett, Bad Boys. Public Schools in the Making of Black Masculinity, Michigan, University of Michigan Press, 2001.

    26  La Police Athletic League est une organisation dirigée par la police qui encadre des jeunes américains à travers des activités sportives. Le but est de renforcer les liens entre la police et la « communauté », développer chez les jeunes la « discipline, le leadership, l’esprit sportif », et de prévenir les activités délinquantes des jeunes. Le financement par l’État du programme de boxe a cessé en 2006. Les organisations publiques ou privées susceptibles de financer ce programme sont réticentes face à un sport qu’elles perçoivent come violent, doutent de plus en plus de la capacité du programme de boxe à offrir une voie de mobilité sociale pour les jeunes des quartiers défavorisés. Elles favorisent les programmes qui allient loisir et soutien scolaire, et exigent de plus en plus des preuves tangibles de réussite sociale et économique des jeunes passés par ces programmes.

    27  Selon Manuel Schotté, « le projet athlétique des coureurs marocains se construit, au moins en partie, contre les vœux de leur famille » alors que précisément la famille participe à la construction sociale des dispositions nécessaires à ces pratiques sportives, Schotté Manuel, La construction du talent, op. cit., p. 107-109.

    28  Film d’arts martiaux thaïlandais qui met en scène un pratiquant de boxe thaïlandaise et qui a eu du succès au box-office.

    29  Processus d’identification forte à un personnage de fiction (Rocky, Ong Bak, etc.) pratiquant un sport de combat qui contribue à inciter une personne à s’investir dans de telles pratiques.

    30  Boxeurs en Thaïlandais. Expression utilisée par les enquêtés, notamment lorsqu’ils souhaitent souligner la dimension technique de la pratique ou la filiation avec la Thaïlande et donc avec une pratique « authentique » de la boxe thaï.

    31  Pociello Christian, « “La force, l’énergie, la grâce et les réflexes”… », art. cité.

    32  Wacquant Loïc, « The Prizefighter’s Three Bodies », Ethnos, vol. 63, no 3, 1998, p. 325-352, p. 330-333.

    33  Elias Nobert et Dunning Eric, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994.

    34  Weber Florence, Le travail à-côté : étude d’ethnographie ouvrière, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001 [1989], p. 57.

    35  Schwartz Olivier, Le monde privé des ouvriers : hommes et femmes du Nord, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2002 [1990], p. 319-320.

    36  Beaud Stéphane et Pialoux Michel, « Changements dans les rapports entre générations ouvrières. Les années 1990 à Sochaux-Montbéliard », Retraite et société, no 35, 2002, p. 108-137.

    37  Mohammed Marwan, La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, Paris, PUF, 2011.

    38  Siblot Yasmine, Faire valoir ses droits au quotidien : les services publics dans les quartiers populaires, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, p. 89, même si ces rapports avec les administrations produisent du « consentement », et si les « administrés », souvent qualifiés d’« assistés », font preuve de « bonne volonté administrative » ou d’un certain « fatalisme », cf. Dubois Vincent, La vie au guichet : relation administrative et traitement de la misère, Paris, Economica, 2003 (2e édition).

    39  Sánchez-Jankowski Martin, Islands in the Street : Gangs and American Urban Society, Berkeley, University of California Press, 1991, p. 23-26.

    40  La police new-yorkaise répertorie plus de 300 gangs à New York à qui elle attribue environ 40 % des meurtres commis dans la ville.

    41  Stretesky Paul B. et Pogrebin Mark R., « Gang-Related Gun Violence : Socialization, Identity, and Self », Journal of Contemporary Ethnography, vol. 36, no 1, 2007, p. 85-114, p. 102.

    42  Wacquant Loïc, Body and Soul : Notebooks of an Apprentice Boxer, Oxford, Oxford University Press, 2004, p. 99.

    43  Turner Bryan, « Warrior Charisma and the Spiritualization of Violence », Body & Society, vol. 9, no 4, 2003, p. 93-108, p. 99.

    44  Elias Norbert et Dunning Eric, Sport et civilisation…, op. cit.

    45  Lepoutre David, Cœur de banlieue : codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob, 1992.

    46  En boxe, « faire l’ascenseur », c’est, sans être vraiment KO, fléchir les genoux suite à une attaque de l’adversaire et se redresser.

    47  Nicolas Lefèvre montre que les cyclistes d’origine populaire ont hérité d’une culture cycliste familiale par le biais de leur père ou de leur frère qui participe grandement à la construction d’une vocation. Contrairement à la plupart de nos enquêtés, leurs parents investissent beaucoup, notamment matériellement, dans la carrière sportive de leur fils. Cf. Lefèvre Nicolas, « Construction sociale du don et de la vocation de cycliste », Sociétés contemporaines, vol. 4, no 80, 2010, p. 47-71.

    48  Faure Jean-Michel, « Les “fouteux” de Voutré », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 80, 1989, p. 68-73.

    49  Willis Paul, L’école des ouvriers, op. cit.

    50  Klein Alan M., Little Big Men. Bodybuilding Subculture and Gender Construction, Albany (NY), State University of New York Press, 1993, p. 113.

    51  Sorte de collants dont se servent comme accessoire de mode les hommes afro-américains qu’ils mettent sur la tête. Les origines seraient liées aux pratiques vestimentaires des esclaves.

    52  Clément Jean-Paul, « La force, la souplesse et l’harmonie », in Pociello Christian, Sport et société…, op. cit., p. 285-302, p. 294-295.

    53  « The disease », Fussell Samuel W., Muscle : Confessions of an Unlikely Bodybuilder, New York, Poseidon Press, 1991, p. 19.

    54  Discipline proche de la boxe thaï, mais qui interdit l’usage des coudes et des genoux.

    55  Alter Joseph S., The Wrestler’s Body : Identity and Ideology in North India, Berkeley, University of California Press, 1992, p. 188.

    56  Boucliers en mousse tenus par l’entraîneur sur lesquels le boxeur s’exerce à frapper à pleine puissance et en vitesse.

    57  Crossley Nick, « Mapping Reflexive Body Techniques : On Body Modification and Maintenance », Body & Society, vol. 11, no 1, 2005, p. 1-35, p. 9.

    58  Merleau-Ponty Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 2006, p. 240.

    59  La « soul food » est l’ensemble des consommations alimentaires afro-américaines et le « poulet frit » en est un plat typique. La soul food est au cœur d’enjeux autour des relations raciales soit en ce qu’elle relève de l’autonomie des Noirs, soit en ce qu’elle est stigmatisée car « grasse », « mauvaise » pour la santé et associée aux classes populaires noires. Cf. Witt Doria, Black Hunger : Food and the Politics of U.S. Identity, Oxford, Oxford University Press, 1999.

    60  Olga Davis identifie un discours émergent qui exprime une attention grandissante aux questions de santé parmi les fractions masculines noires américaines qui fréquentent les coiffeurs et qui sont de plus en plus acculturées aux normes culinaires dominantes, cf. Davis Olga, « Barbershop Cuisine : African American Foodways and Narratives of Health in the Black Barbershop », International Journal of Men’s Health, vol. 12, no 2, 2013, p. 138-149.

    61  Katz Jack, How Emotions Work, Chicago, University of Chicago Press, 1999, p. 120.

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    Oualhaci, A. (2016). Chapitre I. Mise en scène sportive du social dans des quartiers urbains marginalisés en France et aux États-unis. In Se faire respecter. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.159175
    Oualhaci, Akim. « Chapitre I. Mise en scène sportive du social dans des quartiers urbains marginalisés en France et aux États-unis ». In Se faire respecter. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2016. doi:10.4000/books.pur.159175.
    Oualhaci, Akim. « Chapitre I. Mise en scène sportive du social dans des quartiers urbains marginalisés en France et aux États-unis ». Se faire respecter, Presses universitaires de Rennes, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pur.159175.

    Référence numérique du livre

    Format

    Oualhaci, A. (2016). Se faire respecter. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.159145
    Oualhaci, Akim. Se faire respecter. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2016. doi:10.4000/books.pur.159145.
    Oualhaci, Akim. Se faire respecter. Presses universitaires de Rennes, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pur.159145.
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