Chapitre IX. Arrêt brutal de la reprise bretonne et montée des difficultés
p. 259-285
Texte intégral
1La Bretagne bénéficie dans la première moitié du xve siècle d’une longue période de prospérité qui lui permet de développer les échanges. Cet essor économique breton, indéniable, est brisé à partir des années 1460 par un accroissement et une accumulation des difficultés. Cet arrêt brutal est à ce point marqué qu’il faut attendre les premières années du xvie siècle pour observer les premiers signes d’un redémarrage. La seconde moitié du xve siècle constitue plus largement un tournant dans l’histoire bretonne, notamment en ce qui concerne les liens entre les ducs de Bretagne et la couronne de France. Le duc Arthur III (1457-1458), maréchal de France, participe activement aux derniers combats de la guerre de Cent Ans. La fin du conflit marque une rupture. Les relations se tendent avec les grands féodaux et les décennies 1470-1480 illustrent la fin de la Bretagne en tant que principauté autonome. Différentes crises secouent alors le duché.
2Aux aléas politiques s’ajoutent des conditions climatiques plus chaotiques, qui jouent un rôle essentiel sur l’évolution des productions agricoles. À partir des années 1450, se succèdent plusieurs années particulièrement dures avec des inondations, des grêles et des sécheresses, qui impactent les récoltes. Certaines recettes ne peuvent être levées, tandis que d’autres doivent être allégées pour tenir compte des difficultés rencontrées par les paysans. Leurs conséquences sont d’autant plus fortes que les seigneurs voient leurs dépenses augmenter dans le même temps. Les tensions économiques se répercutent sur la condition des hommes de la fin du Moyen Âge sans que nous puissions pour autant parler d’aggravation très nette de la condition paysanne dans l’Ouest en cette seconde moitié du xve siècle1. L’examen des comptes rend particulièrement visible le poids des aléas économiques sur les structures seigneuriales.
3Le conflit avec la France, entre 1487 et 1491, secoue un peu plus l’organisation ducale et les organismes seigneuriaux. Les baronnies sont parmi les premières touchées. Plus largement, les seigneuries bretonnes sont touchées par une crise tardive et forte, à partir des années 1450-1460, qui marque le passage du Moyen Âge à l’époque moderne.
4Cette période est enfin mieux éclairée par la documentation. Les comptes, de mieux en mieux conservés dans les archives seigneuriales, surtout à partir des années 1440, permettent d’établir un meilleur suivi de l’évolution des prélèvements sur une période quasi-continue. Quelques lacunes subsistent toutefois. La généralisation de l’usage et le nombre croissant de registres conservés apportent de nouveaux éclairages sur cette période cruciale. Seules les moyennes et surtout les châtellenies ont laissé des cahiers suffisamment nombreux, à l’instar de la baronnie d’Ancenis, pour pouvoir dégager de grandes tendances. C’est là un effet documentaire ; la masse des petites seigneuries n’a malheureusement pas laissé de telles traces. Des interrogations demeurent donc en suspens.
5Les structures seigneuriales sont malmenées de différentes manières. Les relations avec la France des années 1450 aux années 1490 accroissent le poids, de plus en plus délicat, de la conjoncture. Les impacts sont d’autant plus durs que les structures seigneuriales sont mises à mal tout au long de cette période cruciale.
Une montée des difficultés
6Trois facteurs interviennent et conjuguent leurs effets pour expliquer les difficultés sans précédent rencontrées par les seigneurs bretons en cette fin de xve siècle. Le climat a en premier lieu des répercussions sur les rendements et les récoltes, auxquels s’ajoutent les désordres politiques, avec l’épisode majeur de la guerre de 1487 à 1491.
Des conditions climatiques plus difficiles
7Les conditions climatiques jouent un rôle essentiel sur le prélèvement seigneurial dans la seconde moitié du xve siècle. Elles sont à la fois le premier atout et la première contrainte pour l’agriculture. Ces aléas sont pourtant difficiles à mettre en évidence faute de références tangibles dans les documents. La plupart n’évoquent que quelques traits, au détour d’un aveu, pour demander une décharge ou pour justifier le non-acquittement de telle ou telle redevance. Pour ne citer qu’un exemple, le receveur de la Blanchardais précise en 1449 que des fermes de prés n’ont pu être levées suite aux inondations :
« Du prouffit de la levee et revenue du Petit Faucheix affermé esdiz Morin et Prineteau de Sainct Hillaire, comme plus donnans, pour l’an mil IIIIC XLVIII XX soulz.
8Et pour l’an mil IIIIC XLIX ne se charge point […] d’icelui Faucheix pour ce que fut submergé de eaux […] que la levee de celui an en fut a celle cause perdue et ne trouva a qui le affermer2. »
9Un autre obstacle tient à l’approche de ces aléas. Comme l’a montré Emmanuel Le Roy Ladurie, les informations sur le climat sont difficiles à saisir par les historiens, faute de sources explicites3. Il faut recourir à d’autres documents que les textes et s’appuyer sur les travaux d’autres scientifiques pour saisir ces réalités. Le principal inconvénient est que les scientifiques et les historiens n’ont ni les mêmes approches, ni les mêmes buts de recherche. Nous ne disposons, la plupart du temps, que de données fragmentaires et incomplètes. Les autres scientifiques ne cherchent en effet pas à étudier l’homme en tant que tel, mais les évolutions du climat.
10De même, est-il très difficile de faire la part des évolutions conjoncturelles de celles liées aux structures seigneuriales. Les sources à notre disposition indiquent, certes, comme c’est le cas de la Blanchardais, une succession d’années difficiles au niveau du climat, avec des grêles et des inondations par exemple, mais n’insistent pas clairement sur les changements d’orientation en matière de types d’exploitations agricoles. Les seigneurs disposent toujours de censives avec quelques métairies. La nature des revenus change par contre avec une diversification des ressources, tantôt avec des recettes en nature, tantôt avec d’autres en numéraire. Ces hésitations montrent un certain embarras, dans une période où le manque de visibilité à moyen terme accentue le poids de la conjoncture sur les revenus seigneuriaux. Dans ces conditions, les incertitudes pèsent de tout leur poids sur les structures. Elles empêchent les seigneurs de réorienter les exploitations agricoles vers d’autres types. L’une de leur priorité est en effet de maintenir leurs revenus, mis à mal par des récoltes amoindries selon les années et les aléas météorologiques. Des changements sont néanmoins opérés, comme le montre le croisement des aveux et des registres de comptes de la Blanchardais, où l’on distingue une prise d’importance des revenus des métairies parmi les recettes totales au moment où, justement, la seigneurie est confrontée à une succession d’épisodes d’inondations et de grêles.
11Ces quelques éléments doivent être pris avec précaution, car ils ne sont pas forcément valables pour d’autres territoires confrontés à d’autres problématiques. Les inondations peuvent se limiter à des territoires précis, notamment dans le cas du mauvais entretien des infrastructures chargées de protéger les populations. D’autres sont clairement dues à des excès de précipitations, sans que les hommes ne jouent un rôle de premier plan. Les sources laissent difficilement apparaître de tels épisodes et nous devons, sans cesse, croiser les documents les uns avec les autres pour tenter d’appréhender ces phénomènes. Un tel travail, qui dépasse amplement le cadre de cet ouvrage, est pourtant indispensable pour mieux saisir les difficultés rencontrées par le monde rural breton à la fin du xve siècle. Comme en d’autres domaines, les structures seigneuriales en Bretagne méridionale à la fin du Moyen Âge ne peuvent être étudiées en dehors de rapprochements continuels et nécessaires avec d’autres espaces. La démarche multiscalaire est à cet égard parfaitement appropriée et prend ici tout son sens.
12Nous ne disposons que de peu d’informations sur le climat pour la Bretagne méridionale pour la seconde moitié du xve siècle. Les seules références à des intempéries et à leurs dégâts sont celles tirées des comptes de la seigneurie de la Blanchardais, en plein comté de Nantes4. Pour justifier leur bilan, les receveurs ne perçoivent pas certaines rentes incertaines du fait des inondations de prés, accompagnées de grêles en 1457, 1458, 1459 et 14615. Ces intempéries sont mentionnées parce qu’elles perturbent les recettes et parce qu’elles se répètent sur des laps de temps très brefs. En s’ajoutant les unes aux autres, elles ne permettent plus aux paysans de renouveler leurs stocks, pourtant indispensables afin d’assurer tant la satisfaction de leurs besoins que l’acquittement des rentes. Lorsque surviennent des difficultés climatiques, ce fragile équilibre se trouve rompu. Il accroît, en retour, les difficultés paysannes, surtout si le contexte général est lui aussi rendu plus instable, comme c’est le cas à partir des années 1450. De cette situation, les structures seigneuriales pâtissent forcément, même si nous n’apprenons presque que par hasard, au détour de tel ou tel acte, l’impact de ces aléas :
« D’aucun prouffit pour ferme de levee et revenue d’icelx rox et chenevieres ne s’en charge pour l’an mil IIIIC LXIX pour ce que les fermiers qui les avoint affermés ne y voulirent fouchez, ne bitez, ne n’en peurent jouir par le grant submergement des eaux qui les noya et la fortune impetueuses des grosses gresles qui chersoient dessus qui les rompirent et que la levee en fut perdue celui an6… »
13Cet exemple, valable pour une année seulement, n’en demeure pas moins révélateur. Si nous replaçons ces éléments dans une perspective de temps long, leur impact est loin d’être négligeable. Les comptes permettent une telle démarche tout en soulignant le poids sur les recettes, surtout lorsque nous disposons d’informations sur l’époque précédente, la première moitié du xve siècle. Nous ne disposons de tels renseignements, très bien suivis sur le plan chronologique, malgré quelques imperfections, pour une seigneurie uniquement, celle de la Blanchardais.
Graphique 25. – Recettes en céréales de la seigneurie de la Blanchardais (1429-1454).

14Les grêles interviennent à un moment où les quantités de céréales prélevées s’accroissent nettement (graphiques 25-267). À la lecture des graphiques, elles n’ont pas d’impacts majeurs sur les redevances. Nous aurions tendance à croire que ce sont là des phénomènes passagers, sans conséquences sur le moyen terme. Les receveurs apportent d’autres informations, en relevant des aléas climatiques pour les années suivantes : en 1457, en 1458, en 1459, en 1460, en 1461, en 1462, en 1467, en 1468, en 1472, en 1473, en 1474, en 1475, en 1484, en 1485, en 1487, en 1488, en 1489 et enfin en 1490 (tableau 118). Les épisodes ne cessent donc de se suivre, ou presque, ce qui a nécessairement un impact sur les recettes totales, même si les redevances peuvent être levées tant bien que mal.
Graphique 26. – Recettes en céréales de la seigneurie de la Blanchardais (1457-1513).

15Le tableau 11 (page suivante) met en évidence la succession d’années difficiles, qui ne manque pas d’intriguer si nous nous penchons à nouveau sur les graphiques précédents. Nous avons alors une situation, apparemment paradoxale, de maintien des revenus malgré les épisodes météorologiques. La nature des rentes perçues permet de résoudre cette contradiction. Il faut en effet distinguer les rentes certaines, qui ne tiennent pas compte en théorie des difficultés climatiques, des rentes incertaines qui elles varient. Les recettes en céréales de la Blanchardais proviennent de rentes certaines, ce qui explique qu’elles varient peu d’une année sur l’autre. Un autre avantage, pour le seigneur, mais une contrainte pour le paysan, surtout en cas de perturbations météorologiques, est le poids nécessairement plus contraignant des redevances. Les montants ont beau être modestes dans le détail, ils n’en restent pas moins obligatoires. Leur acquittement s’avère d’autant plus lourd pour les tenanciers que les récoltes sont mauvaises. Les comptes n’apportent pas d’informations précises sur ce point, si ce n’est l’impossibilité pour le receveur de percevoir certaines rentes, les prés n’ayant pu être mis en pâture à cause des inondations.
16Les grêles endommagent les récoltes, sans se traduire dans les recettes totales du fait de la fixité des rentes. Les paysans doivent en conséquence soit cultiver d’autres parcelles, moins touchées par la grêle ou, mieux, épargnées, soit puiser dans les surplus des années précédentes pour pouvoir s’acquitter des rentes. De tels choix ne figurent pas dans les registres de comptes, car ce sont là des adaptations productives opérées par les paysans, au cas par cas et ponctuellement. Ils n’entraînent pas de changement dans les structures. Il n’y a pas d’intérêt pour les receveurs de les mettre par écrit, ce qui nous prive d’informations sur les stratégies mises en œuvre pour contourner les difficultés. Les registres laissent penser que les paysans ont surtout puisé dans leurs réserves, dans un premier temps, pour pouvoir honorer les rentes.
Tableau 11. – Indications dans les comptes de la Blanchardais de recettes perturbées par les intempéries dans la seconde moitié du xve siècle.

17Les dérangements du temps ont des répercussions multiples sur le prélèvement seigneurial9. Les inondations sont plus contraignantes que les grêles, car elles sont plus longues et surtout beaucoup moins localisées. Elles ne touchent pas les terres agricoles au même moment de l’année. Les crues, surtout liées aux fleuves comme la Loire, se déroulent généralement au printemps ou à la sortie de l’hiver, à un moment où les cultures et les travaux des champs sont limités ou ne sont pas encore mis en œuvre. Les impacts sont en ce cas limités. Les grêles en revanche ont surtout lieu l’été10, au moment des récoltes et des travaux des champs pour les foins. Elles détruisent les productions agricoles ou entraînent le développement de maladies, qui affaiblit les plantes et les rend plus vulnérables aux parasites11. Le risque est grand de perte.s de récolte.s et plus généralement de ne pas pouvoir faire face aux demandes.
18Outre les prés inondés, pour lesquels l’herbe ne peut être fauchée ou pour lesquels les bêtes ne peuvent être mises en pâturage, les inondations détruisent le moulin de Vue en 146212. Cette destruction est d’autant plus grave que plusieurs années après le moulin n’est toujours pas réparé. Il s’écoule donc une période durant laquelle l’édifice ne rapporte rien au seigneur de la Blanchardais. Si nous ajoutons le contexte général plus instable en cette seconde moitié du xve siècle, nous comprenons mieux quelle a été la situation du receveur, qui n’a pas réussi à trouver de preneur pour relever le moulin ou pour effectuer des travaux longs, coûteux et pénibles13. Il y a donc, assurément, une fragilisation de la situation et des structures seigneuriales, qui n’est pas propre au seul cas de la Blanchardais, mais est partagée par nombre d’autres seigneurs qui s’enfoncent peu à peu dans les difficultés.
19Les intempéries perturbent fortement l’organisation de la vie paysanne ainsi que le prélèvement, par leurs effets directs – l’absence de levées de rentes –, mais aussi par leurs effets indirects, plus insidieux sur le long terme. En fragilisant les bases mêmes des structures seigneuriales, avec l’impossibilité matérielle de procéder aux affermages, les intempéries accroissent les difficultés. De manière plus générale, la Bretagne méridionale rencontre à la fin du xve siècle une succession d’épisodes climatiques difficiles : inondations et pluies excessives en 1447, en 1455, en 1457-1459, en 1460-1461, en 1469 ; grêles en 1461-1464, en 1468 ; sécheresse de grande ampleur en 146814. La Blanchardais n’est en ce sens pas un cas isolé, bien que nous ne disposions pas d’éléments suffisants pour étudier les autres territoires.
20Aux conséquences des variations de climat et de conditions d’une année sur l’autre, s’ajoutent d’autres difficultés, peut-être plus sérieuses encore par leur durée et leur échelle, avec la montée des tensions politiques, sources d’instabilité et de menaces pour les seigneurs bretons et le duché en lui-même.
Un accroissement des tensions politiques
21Les conditions politiques jouent un rôle crucial dans les évolutions de cette phase. Le contexte est d’autant plus difficile que les bases mêmes des seigneuries rurales sont déjà mises à mal par les variations naturelles du climat. Dans ces conditions, au cours des décennies 1450-1460, au moment où se mettent en place les ressorts de l’affrontement avec la France à la fin du siècle, la situation se tend. Les premières victimes sont, certes, les seigneurs bretons, mais, plus encore, leurs tenanciers, qui doivent aussi pouvoir assurer leur subsistance.
22À partir de 1453, avec la fin des grandes opérations militaires de la guerre de Cent Ans (1336-1453), la paix s’installe en France. Avec les années 1450-1460, s’ouvre une véritable période de transition au cours de laquelle chacun s’active à tisser les fils du renouveau. Le roi de France cherche à entreprendre et à encourager la reconstruction des campagnes, ainsi que la reprise économique grâce à l’octroi de foires pour stimuler le commerce et les échanges. Les marchands reprennent progressivement leurs activités, en particulier les négociants normands et ceux issus d’Europe du Nord15. Le commerce maritime breton perd de nombreuses places : « le marin est plus actif que le marchand dont le rôle n’est essentiel que pour un produit d’intérêt économique limité : le sel » (H. Touchard16). Le retour à la paix permet aux autres négociants de reprendre progressivement la place occupée par les Bretons. Le commerce breton s’enfonce ainsi peu à peu dans la crise.
23La conjoncture politique de la seconde moitié du xve siècle est tout aussi fondamentale pour comprendre la montée des difficultés. Leur accroissement est particulièrement net après 1461 avec l’arrivée au pouvoir en France de Louis XI (1461-1483)17. Dès son avènement, Louis XI n’a de cesse d’œuvrer au renforcement simultané de l’autorité centrale et de la cohésion territoriale de son royaume. Les grands duchés, la Bourgogne et la Bretagne, sont particulièrement visés et leur existence en tant qu’États menacés.
24Le duc François II (1458-1488), bientôt en position de faiblesse à cause d’une vieillesse prématurée, est sur la défensive. Deux hommes jouent un rôle capital dans le duché : le chancelier Guillaume Chauvin et Pierre Landais. La rivalité qui s’installe entre ces deux hommes est un des facteurs déclenchants de la crise. Par leur position, ils font jusqu’en 1481 osciller la Bretagne entre les concessions à la France, avec G. Chauvin, et un rapprochement avec l’Angleterre, favorisé par P. Landais après 1464. La rivalité franco-bretonne s’exacerbe dès lors très vite, et ce, dès 1461-1462.
25En 1466, François II accueille en Bretagne Charles de Valois, à qui Louis XI avait donné puis confisqué la Normandie. Le duc l’aide à reconquérir cet apanage à partir de 1468. L’opération échoue et les troupes bretonnes, repoussées par les Français, sont obligées de battre en retraite. Elles sont poursuivies par les Français, qui ravagent les marches bretonnes jusqu’à la signature du traité d’Ancenis le 10 septembre 1468. La région d’Ancenis est particulièrement touchée. Du fait de sa position stratégique, sorte de verrou d’accès à l’Anjou, ce territoire est très disputé par les Français et les Bretons. La guerre se loge profondément dans les marches, jusqu’à Saffré à plusieurs dizaines de kilomètres d’Ancenis, où les habitants sont obligés de fuir les opérations militaires et les destructions qui les suivent en 146818. Des troupes françaises sont également présentes à Bouin, à Machecoul et à Châteaubriant. Cette offensive, de par son extension territoriale, en pénétrant loin à l’intérieur du comté de Nantes, fragilise un peu plus les campagnes. Les parcours des troupes de soldats empêchent la mise en culture des terres. Les rentes ne sont plus levées correctement et, finalement, les seigneurs, qui doivent être les protecteurs de leurs domaines et de leurs tenanciers, n’arrivent pas à faire face, accentuant un peu plus le sentiment de frustration.
26La longue période de troubles et d’insécurité se caractérise par une succession d’épisodes mouvementés et de phases d’attente en 1465-1468, en 1472-1473, en 1484-1485 et en 1486-1488. Les années de guerre ouverte, à l’instar du siège d’Ancenis19, sont suffisamment rapprochées les unes des autres pour entretenir un sentiment de « péril imminent » et pour perturber très fortement la vie paysanne. Les édifices détruits et non réparés, l’abandon de terres et de maisons dans des régions trop exposées à l’insécurité, comme les marches, entretiennent du reste ce sentiment. Les seigneurs n’ont ni le temps, ni les moyens compte tenu des perceptions de rentes plus ou moins aléatoires de remettre en état les terres et les biens. Les paysans ne peuvent dans ces conditions entreprendre de reconstructions efficaces des campagnes ainsi que des domaines seigneuriaux. Cette instabilité politique se conjugue plus durement encore aux accidents climatiques qui n’encouragent pas les efforts et les ébranlent. Sans noircir le tableau plus qu’il n’est nécessaire, l’horizon des Bretons s’assombrit à partir de la décennie 1480.
27Aucun événement particulier n’est à noter pour le pays vannetais entre la bataille d’Auray de 1364 et la reprise des hostilités contre le roi de France en 1487. Les affrontements avec le roi se situant dans les marches, la région est, dans un premier temps du moins, épargnée par les désorganisations. Le Vannetais n’en demeure pas moins la proie d’une insécurité grandissante. Les enjeux politiques plus généraux ont un impact indirect. Il n’est pas toujours perçu par les hommes, ce qui peut expliquer l’absence de mentions particulières dans les actes conservés puisque ses effets sont insidieux. Quelques alertes épisodiques, comme les ravages des côtes par les pirates anglais et espagnols en 146620, sont attestées mais il n’y a pas de véritables incursions comme celles observées dans le comté nantais21. Les opérations sont très localisées, à l’inverse de ce qui se passe dans le comté de Nantes, et ne sont pas généralisables à l’ensemble du pays vannetais. Il ne faut pas pour autant oublier que, vers 1450, les campagnes apparaissent encore comme dévastées par le passage des armées, les combats et les sièges de la guerre de Succession. Les ruines et le dépeuplement marquent de leur empreinte22 à la fois les paysages, mais aussi les mentalités, plusieurs générations après. Cet aspect est loin d’être négligeable, bien que hors de portée des aveux ou des minus.
28Ce sont là quelques traits généraux. Il convient désormais de s’intéresser davantage aux situations locales, nécessairement plus variées, pour voir comment ces difficultés sont perçues et combattues au quotidien.
Des difficultés de plus en plus perceptibles
29Nous venons de décrire, à grands traits, la situation générale valable pour la Bretagne méridionale et, avec quelques nuances, pour le duché. Qu’en est-il des situations forcément diverses, liées à chaque contexte, des seigneurs et des autres hommes de la fin du Moyen Âge en Bretagne méridionale ? Nous distinguerons les ressorts et les enjeux des principales évolutions de cette phase cruciale.
30Au niveau des seigneuries, l’accumulation des difficultés météorologiques, politiques, mais aussi militaires avec la fin de la guerre de Cent Ans en France, est forcément ressentie différemment selon la position de chacun dans la hiérarchie sociale et selon la situation géographique par rapport aux événements. Les indications de paupérisme et d’accroissement de la misère fournissent un premier élément de réponse. La documentation, certes plus conséquente à partir des années 1440, rendant ainsi plus facile la mesure des phénomènes, n’explique pas tout. La montée de la pauvreté est l’une des conséquences les plus terribles. Les contemporains eux-mêmes ne s’y sont pas trompés. Des conditions de vie plus dures, à la fois dans les villes, mais aussi dans les campagnes sont régulièrement mentionnées, comme en attestent les demandes d’exemptions fiscales. Les perceptions de rentes se trouvent, par conséquent, touchées. Plus nombreuses et plus insistantes auprès des seigneurs, mais aussi auprès du duc. De telles demandes offrent l’avantage de mieux saisir les conditions de vie et les mentalités paysannes, difficilement saisissables auparavant. À la différence des aveux et des dénombrements, où de telles préoccupations sont totalement absentes, les lettres des receveurs des domaines ducaux adressées au duc et à la Chambre des comptes permettent d’appréhender le poids des difficultés sur les villageois, malgré l’usage de formules stéréotypées. Par exemple, en 1455, une lettre du duc de Bretagne destinée aux paroissiens de Saint-Père-en-Retz accorde des décharges au motif que les « mesons et terres frostes et inhabitées… » n’ont pas été cultivées, ce qui a empêché la levée des rentes :
« Et soit ainsi que plusieurs des paroessiens doubtans ladicte provision leur estre encores continuer veulent de jour en aultre aller ailleurs hors ladicte paroesse demourer et laisser leurs mesons et terres frostes et inhabitees. Suppliantz sur ce leur pouvoir pour quoy actendu ce que dit est nous […] la pouvreté et indigence desdiz paroessiens et les charges que leur connurent (poier) de jour expoiter et soutenir avons aujoud’uy prorogee et continuee ausdiz paroessiens de Sainct Pere en Rays ladicte provision desdiz dix souz dempuix ledit premier jour de juign derrain passé23… »
31Un autre exemple, tout aussi significatif, relève la même situation pour les paroissiens d’une commune toute proche, à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, en 1454. Ces derniers demandent au duc une prolongation de décharge de fouage, pour trois ans supplémentaires, à cause de la pauvreté toujours :
« Doutans ladicte provision ne leur estre continuee disant que d’icelle ils sont plus indigens que oncques ne furent et que s’il leur continuoit ou temps advenir somme poyee lesdiz soulz ils sont comme reduiz a totalle destruction. Suppliant icelle leur continuer et alonger pour ledit temps advenir, que sur ce et a tous en avis et deliberacion les causes dessus dictes considerees et le commandement de mondit seigneur nous fait en tele matiere24… »
32Il n’y a pas davantage de précisions quant aux terres inhabitées et/ou non cultivées. La proximité, la date quasi identique montrent l’ampleur des difficultés et de la pauvreté qui touchent les villageois de la seconde moitié du xve siècle. Nous pouvons donc dire que de telles situations sont partagées par un grand nombre de paysans et villageois. La situation est d’autant plus délicate que, comme le souligne le premier extrait, les menaces de déguerpissement des villageois ne peuvent être totalement exclues.
33Les archives seigneuriales ne portent pas de traces de décharges accordées aux communautés rurales. Avec l’augmentation de la pression fiscale des ducs de Bretagne, notamment pour les fouages, les villageois ne peuvent plus faire face aux différents prélèvements. Le risque est que les paysans ne quittent les terres, comme l’évoque l’extrait ci-dessus, lorsque la question de la destruction est soulignée, reportant sur les autres le montant des impôts dus. Le fléau est d’autant plus lourd pour les seigneuries situées dans les zones de marches, où les paysans peuvent fuir en France :
« Des rentes a deniers deues chacun an, en ladicte parroesse de Veuz, au terme de la Toussains, s’en charge selon lesdiz rolles rentiers anciens et precedents pour l’an mil IIIIC LXIII en ce nostre present compte IIII soulz de rente que souloint devoir audit terme Hervé Cherpi et Jehannin Lechardox pour cause de quatre escluses que ilz ont guerpi a monseigneur X livres VII soulz XI deniers.
Pour l’an mil IIIIC LXIIII X livres VII soulz XI deniers.
Et pour le terme de Toussains mil IIIIC LXV X livres VII soulz XI deniers25… »
« Item, pour Jouhan Seurgonays l’esné, sur sa meson ou il demoure IIII soulz de rente pour ce que en a baillé assiete. Item, pour la veuve Nicolas Ragin, sur ung maroys pres la Teste du Boyneau pour ce que elle a guerpy et souloit devoir III soulz de rente et estoint lesdictes rentes deues au terme de la Magdelaine qu’est somme VII soulz26… »
34Fixer une chronologie précise aux déguerpissements est délicat. Les registres de comptes, à l’instar de la Blanchardais, apportent des éléments intéressants mais ne décrivent la situation qu’après coup, sans s’appesantir sur les raisons qui ont poussé les paysans à partir. De même, les très rares mentions de fuites dans les comptes attestent que ces départs restent marginaux par rapport à la situation générale. Les seigneurs, tout comme les ducs, doivent composer avec des précarités plus grandes. La réitération rapprochée des demandes d’exemption montre à quel point la crise est forte dans la seconde moitié du xve siècle27.
35Une telle situation n’est pas localisée uniquement aux seigneuries de marches, comme l’indiquent les deux exemples cités ci-dessus. Nous observons, plus au nord, dans les paroisses de Savenay et de la Chapelle-Launay, une situation très tendue là aussi en 1456 : « Plusiours tenemens avons este acoustumez que la mortalité deu grant cours et regne en ladite parroesse en l’an derroin par quoy lesdiz parroessiens sont diminuez28… », qui entraîne une prorogation par le duc de la déduction des impôts, sans toutefois en préciser la durée.
36Même si les mentions de difficultés et de paupérisation croissantes sont peu nombreuses au regard de la masse de documentation disponible pour la seconde moitié du xve siècle, les difficultés des campagnes ne doivent pas être pour autant sous-estimées. Les sources montrent un retournement de la conjoncture, touchant davantage les campagnes que les villes, du fait notamment de la répartition de la population et des difficultés de la seconde moitié du xve siècle. Les revenus tirés des exploitations agricoles permettent plus difficilement de faire face à tous les impôts et autres subsides demandés par le duc, ce qui oblige les seigneurs à modérer leurs exigences.
37La crise, de conjoncturelle, devient structurelle. Elle touche le cœur des seigneuries, en s’attaquant aux revenus tirés des exploitations paysannes. Il n’y a pas qu’une crise politique, au premier abord, mais plusieurs crises, qui se multiplient et s’ajoutent les unes aux autres. Elles font peser sur les villageois une pression d’autant plus grande que les besoins s’accroissent dans le même temps. Les exigences plus fortes sur ces mêmes communautés entraînent des difficultés à faire face aux diverses obligations, ce qui accroît les effets de la misère et de la pauvreté, elles-mêmes sources de déséquilibres. Les seigneurs bretons doivent faire face à une conjoncture à laquelle ils ne sont pas ou mal préparés alors que pour montrer leurs pleins effets, les solutions à mettre en œuvre nécessitent une certaine réactivité et souplesse. C’est là le principal écueil des structures seigneuriales à la fin du Moyen Âge en Bretagne méridionale.
38Dans l’ensemble, les années 1450-1460 marquent un renversement brutal, avec des difficultés de plus en plus pesantes et pressantes. Cette situation est générale et l’affrontement avec la France en 1487 souligne, tout en l’accentuant, la fragilité de la Bretagne à la fin du Moyen Âge.
Les seigneurs bretons et la France (années 1450-années 1490)
39Le conflit avec la France (1487-1491) est de loin la crise la plus forte, le paroxysme, à laquelle le duché se trouve confronté à la fin du Moyen Âge, d’autant plus durement ressentie que les tensions s’amoncellent dans la seconde moitié du xve siècle. Le conflit de 1487 à 1491 constitue, à bien des égards, un point d’aboutissement et un tournant, par ses enjeux mais aussi par ses conséquences.
Les seigneurs bretons et la France dans les années 1460-1480
40Quelles relations les seigneurs bretons entretiennent-ils avec le puissant voisin français durant cette période-charnière ? Celles-ci sont bien évidemment différentes selon que l’on s’intéresse aux barons bretons, qui disposent de biens et d’intérêts en France et qui, pour cette raison, souhaitent un compromis, ou aux seigneurs les plus modestes, aux intérêts plus limités, donc tout autres, du fait de leurs possessions plus resserrées sur l’échelle locale. Il convient, pour cette raison, de revenir plus précisément sur la place et le rôle de quelques grands acteurs.
41Les grands seigneurs, en premier lieu les barons, jouent un rôle essentiel dans le dénouement de l’histoire de la Bretagne à la fin du Moyen Âge. Leur origine, leur formation ou leur culture, sans compter des intérêts très souvent fluctuants qui les font pencher vers un camp plutôt que l’autre, les rendent plutôt hostiles à une rupture avec la France. Le chancelier Chauvin incarne ce courant et espère trouver un accommodement avec la France de Louis XI dans les années 1460. À l’opposé, les adversaires d’un rapprochement avec la France, avec Pierre Landais pour chef de file, se trouvent davantage dans les milieux marchands et les seigneurs de rang inférieur. Ils recherchent par différents moyens l’indépendance par rapport à la France. Cette opposition, fondamentale, rythme la vie et la politique du duché dans les années 1460-1480. Elle marque une profonde divergence entre les seigneurs, à la fois protagonistes, mais aussi victimes en quelque sorte avec les pertes d’influence et de revenus occasionnées par les querelles qui précèdent le grand affrontement de 1487-1491. Plusieurs étapes sont franchies avant d’en arriver à la rupture définitive de 1487.
42Louis XI accueille à sa cour des grands seigneurs bretons mécontents de la politique ducale ou de la place qu’ils occupent et qui leur est accordée par François II. Le roi reçoit ainsi, pour ne citer que quelques noms importants, Péan Gaudin, Grand Maître de l’Artillerie ducale sous François II avant de tomber en disgrâce, ou encore plusieurs seigneurs de Coëtivy ou du Tiercent. Les barons, tels les Largouët, les Rohan ou les Rieux, se tournent plutôt vers la France. Leurs échanges commerciaux sont très orientés vers l’extérieur, avec la position littorale ou de marches de leurs seigneuries telle la prévôté d’Ancenis pour les Rieux. Ces derniers demeurent en Bretagne mais entretiennent des liens étroits et forts avec Louis XI, qui envoie des espions pour mieux surveiller la politique ducale. Les enjeux et les équilibres sont donc précaires, selon la place et les ambitions de chacun. Louis XI sait en tirer profit pour mener à bien une politique de centralisation et de renforcement de l’autorité monarchique.
43La mort de Louis XI, en 1483, marque une certaine pause dans les événements sans que toutefois la politique française à l’égard de la Bretagne ne change réellement. La fille du roi défunt, Anne de Beaujeu, en tant que régente de Charles VIII, poursuit les orientations politiques en accueillant des grands seigneurs bretons. Le maréchal de Rieux, Louis de Rohan-Guémené, son beau-frère, ou encore Jean de Chalon, prince d’Orange et neveu de François II, sont reçus à la cour de France en tant que chefs de la noblesse bretonne. Ces seigneurs jouent un rôle-clé dans la suite des événements en luttant et en faisant condamner à mort le chancelier de Bretagne Pierre Landais en juillet 1485. L’entente entre ces nobles n’est que provisoire et très instable, ce qui ne manque pas d’influer sur la politique ducale et sur les rapports avec la France. Les tensions se durcissent. Les intrigues de cour, les serments qui ne sont pas tenus et parfois même violés par ceux qui les avaient prêtés, sont autant d’éléments négatifs, lourds de conséquences pour l’histoire de la Bretagne.
44Les principales étapes qui mènent au conflit avec la France entre 1487 et 1491 sont progressivement franchies par les grands seigneurs bretons eux-mêmes qui ont, sinon encouragés, du moins très fortement précipité ces changements. Leur responsabilité dans la suite des événements, sans tomber dans le jugement, est essentielle. Le conflit porte en lui les jalons de bouleversements sans précédent, tant au niveau politique qu’au niveau économique. Les structures seigneuriales se retrouvent au cœur de heurts qui les dépassent très largement.
De profondes recompositions entre 1487 et 1491
45Le conflit avec la France est véritablement le point nodal de la crise de la fin du Moyen Âge pour la Bretagne. Ses répercussions sont multiples tant au niveau politique, avec la fin de la Bretagne autonome, qu’au niveau économique et social avec la reconfiguration des équilibres seigneuriaux. Ces bouleversements sont contrastés selon la taille, la localisation et le rayonnement des seigneuries bretonnes. Avant de revenir en détail sur ces impacts, une place essentielle doit à nouveau être accordée au récit des événements.
46Les opérations militaires débutent en mai 1487 avec la pénétration massive en Bretagne des forces royales29. Plusieurs places bretonnes sont prises : Ancenis, Châteaubriant et Clisson pour le comté de Nantes ; Vannes et Redon pour le pays vannetais, ce qui permet par la suite aux troupes du roi de France de parcourir le duché jusqu’à Rennes30. Nantes est la seule ville à résister aux troupes royales aidées de quelques nobles bretons.
47De nombreux revirements interviennent du côté breton durant l’hiver 1487. Le maréchal de Rieux fait ainsi perdre au roi Ancenis et Châteaubriant, portes d’entrée du comté de Nantes31 et, plus largement, de la Bretagne méridionale. Face à la progression bretonne, Charles VIII (1483-1498) ressent la nécessité de reprendre l’offensive et engage le siège devant Ancenis dans la nuit du 12 au 13 mai 1488. La ville est reprise par les Français le 19 mai. Les troupes du roi, commandées par Louis de la Trémoille, s’emparent ensuite de Fougères le 19 juillet. Après la prise de la cité, la Trémoille entreprend de marcher sur Dinan avec 15000 hommes. Au moment où elles marchent vers Dinan, les troupes royales rencontrent près de Saint-Aubin-du-Cormier les 11000 soldats de l’armée ducale. Cette bataille est décisive. Les troupes bretonnes sont battues et laissent près de la moitié de leurs effectifs sur le champ de bataille.
48Un tournant s’opère à ce moment dans le conflit. François II, voyant l’issue et ne disposant plus des moyens suffisants pour continuer sa lutte, doit négocier avec le roi de France. Un traité de paix est signé au château du Verger, près d’Ancenis, le 20 août 1488. Les clauses sont très dures envers le duc. Il ne peut marier sa fille Anne, héritière du duché, sans l’accord préalable du roi de France, Charles VIII. En tant qu’héritière, Anne est cernée de prétendants qui convoitent le duché. Charles VIII ne peut accepter une telle situation. Il décide alors de reprendre les hostilités en janvier 1489 pour faire valoir ses droits et faire respecter le traité du Verger. La plupart des villes bretonnes tombent en l’espace d’un mois, accompagnées d’importants dégâts. Anne, qui cherche des appuis extérieurs, conclut un mariage avec l’archiduc Maximilien d’Autriche, roi des Romains et futur empereur, le 19 décembre 1490. Charles VIII reprend de nouveau la guerre en mars 1491 et met en œuvre de puissants moyens pour mettre un terme définitif au conflit. Devant la détermination du roi et les forces en présence, Nantes ouvre ses portes. Charles VIII y fait une entrée triomphale le 4 avril, acclamé par la population. L’essentiel du duché est ensuite rapidement conquis, au prix de nombreux pillages.
49Le dénouement du conflit intervient en octobre-novembre 1491, lorsque Anne se retrouve assiégée dans Rennes par les troupes françaises. La position du roi, la situation générale du duché, le risque d’aggravation des destructions sont autant d’éléments qui poussent les belligérants à mettre un terme au conflit. Ils se résolvent au mariage d’Anne avec Charles VIII après l’annulation de son précédent mariage avec Maximilien, qui n’est pas intervenu pour soutenir la Bretagne. Le mariage, conclu dans la plus grande discrétion, le 6 décembre 1491, augure une nouvelle phase dans l’histoire bretonne, prélude à son intégration définitive à la couronne de France. Le conflit avec la France est donc officiellement clos.
50Le conflit a été bref, quatre ans, mais sa portée est considérable, avec des conséquences à court, moyen et long terme.
Les conséquences du conflit
51À court terme, les principales conséquences sont les destructions liées aux opérations militaires. Elles désorganisent l’économie et la vie des hommes, tant dans les campagnes que dans les villes. Les épisodes militaires se tournent en priorité vers la prise des cités, pour contrôler les nœuds de communication et d’approvisionnement. En ce sens, les villes ne sont plus des espaces « épargnés ».
52Les épreuves sont d’autant plus durement ressenties qu’elles s’inscrivent dans la continuité de celles des années 1460-1470 avec le retournement brutal de la conjoncture. L’accumulation des tensions, leur changement d’échelle, s’étendant désormais à tout le duché et non plus à quelques territoires seulement, nuisent un peu plus aux seigneuries bretonnes de la fin du Moyen Âge.
53Le conflit de la fin des années 1480 a été intense. Il a mobilisé toutes les forces bretonnes pour mener et poursuivre le combat. Les impôts ont été augmentés dans des proportions jusqu’alors inégalées par les ducs32. Les populations, en particulier rurales, ont dû faire face à des opérations de plus grande ampleur que celles connues par la Bretagne au cours du xive siècle avec la guerre de Cent Ans et la guerre de Succession33. Dans les années 1480-1490, les demandes de décharge adressées au duc se multiplient, pour des biens à réparer ou détruits entièrement durant le conflit :
« Si donnons en mandement par ces mesmes presentes au cappitaine, seneschal, alloué et prevost de ladicte ville de Nantes ou a leurs lieutenants presens et a venir et a chacun d’eulx et comme a luy appartendra que de nos presens grace, confirmacion, approbacion et de tout le contenu en ces dictes presentes ilz facent, seuffrent et laissent lesdiz habitans jouir et user perpetuellement, pleinement et (plus) paisiblement sans leur faire mectre ou donner ne souffrir estre fait mis ou donné aucun destorbier ou empeschement au contraire lequel si fait mis ou donné leur estoit facent repparer et mectre incontinant et fais de lay a plaine de l’usance et au premier estat et deu car tel est nostre plaisir34… »
54Autre élément à prendre en compte, ces bouleversements et cette situation difficile, pour ne pas dire misérable en bien des endroits, sont généraux et plus seulement limités aux seules régions de marches. La province sort profondément affaiblie et toute l’économie a vacillé sur ses bases. Les arriérés de rentes et les pertes de revenus se sont multipliés pour les seigneurs. Les conflits armés, entraînant le brigandage et l’insécurité, ont accentué la misère, déjà latente.
55Les conséquences du conflit ne s’arrêtent pas avec la fin des opérations militaires. De nombreux secteurs géographiques sont dévastés, en particulier pour le Vannetais où les friches progressent35. Les dégâts sont encore visibles au xvie siècle, juste avant les événements de la Ligue, très dure et très suivie dans l’Ouest36. Les terres et les maisons sont parfois abandonnées durant plusieurs années, voire même durant des décennies, ce qui marque les mentalités rurales et augmente les difficultés pour les remettre en état. Les zones de déprise s’organisent autour de quelques grandes zones, comme le littoral, là où les affrontements ont été les plus forts. Les troupes armées ont aussi détruit les archives seigneuriales, acte d’autant plus grave pour les seigneurs qu’ils ne peuvent plus établir la preuve de leurs droits, donc lancer des opérations de relèvement et de reconstruction des campagnes, sans parler de l’impossibilité d’intenter des actions en justice pour les récupérer. C’est ce qui arrive aux moines de Lanvaux en 1488, dans l’incapacité de prouver leurs prérogatives après que les soldats ont brûlé et dispersé les parchemins37.
56La principale conséquence du conflit n’en demeure pas moins, à moyen et à long termes, l’intégration de la Bretagne à la France, malgré le maintien des privilèges et ses droits particuliers. Le contrat de mariage entre Anne et Charles VIII, rédigé par les juristes du roi, prévoit la cession mutuelle des droits à la succession de Bretagne38. Le duché ne peut dès lors plus échapper à l’intégration à la couronne. La plupart des Bretons, à l’exception d’une poignée de nobles et de bourgeois qui ne trouvent pas leur intérêt dans cet état de fait ou qui sont évincés de leur poste par de nouveaux titulaires, accueillent la nouvelle par des fêtes et des feux de joie. La mort de Charles VIII, le 8 avril 1498, ne laisse que deux possibilités à Anne, le veuvage ou le remariage avec le nouveau roi. N’ayant guère d’autres possibilités, Anne se remarie le 8 janvier 1499 à Nantes avec le nouveau souverain, Louis XII (1498-1515). La situation est plus favorable à la duchesse, qui dispose de la Bretagne avec une plus grande liberté, aidée d’un petit nombre de conseillers. Le règne d’Anne marque les dernières années du duché avant l’Édit d’Union de 1532.
57Autre conséquence, à moyen terme, la population s’appauvrit de manière générale. Les conditions de la reprise ne sont pas encore réunies en cette fin de xve siècle. Il ne faut pas pour autant trop noircir les traits. La Bretagne connaît au xvie siècle une reprise économique certaine et tire profit de sa nouvelle position intégrée à la France. La situation est inégale et contrastée entre le comté de Nantes, davantage bénéficiaire, et le pays vannetais, plus à l’écart des grandes routes commerciales, à l’exception des liaisons maritimes, et surtout plus éloigné des autres provinces françaises.
58Quelques signes d’une reprise économique sont visibles dès la fin du conflit, surtout pour les baronnies, mais ce n’est que dans le premier tiers du xvie siècle qu’ils s’affermissent et trouvent un réel développement. Ils s’accompagnent d’une reprise démographique plus ou moins marquée et visible selon les régions comme pour le pays nantais39, indices que la seconde moitié du xve siècle éprouve durement la Bretagne méridionale, mais n’obère pas les évolutions ultérieures.
59Le contexte de la seconde moitié du xve siècle est essentiel à considérer pour pouvoir comprendre les transformations des structures générales bretonnes. Les structures seigneuriales n’échappent pas à ces transformations, bien au contraire, et doivent être replacées dans le contexte plus général de l’Ouest à la fin du xve siècle pour bien analyser les enjeux et les problématiques40.
Les impacts sur les structures seigneuriales
60Les guerres de la fin du xve siècle bouleversent en profondeur la société et les structures seigneuriales bretonnes. La désorganisation des circuits économiques, le retour de l’instabilité monétaire sont autant d’éléments qui fragilisent des cadres déjà mis à mal par les difficultés des années 1450-1460 et, plus encore, par le conflit avec la France.
Une désorganisation de l’économie
61Les impacts des bouleversements de la fin du Moyen Âge ne se laissent pas saisir aisément à travers la lecture des sources, hormis pour les comptes où l’absence de perception de rentes doit être explicitée par le receveur. La plupart donne très fréquemment la cause des pertes en mentionnant des sièges ou la fuite des habitants après un conflit41. Les aveux et les minus ne comportent pas de telles informations. Ils se contentent d’indiquer une grande diversité de recettes seigneuriales comme pour les périodes précédentes. Il y a donc une continuité dans les rédactions qui ne tiennent pas compte des aléas extérieurs.
62Quelques mentions éparses apparaissent, mais là encore la diversité des situations prédomine. Certains seigneurs maintiennent leurs exigences, tandis que d’autres sont confrontés à une baisse du montant des rentes. Il n’est toutefois pas toujours possible de faire la part entre les mutations monétaires, qui déprécient la valeur des rentes en numéraire, des baisses de rentes consenties par les seigneurs, pour attirer de nouveaux tenanciers :
« Pour le profilt et revenue des hommees de la Muee qui avoint este affermees a feu Gillet Caillaud au pris de LXX soulz monnoie de Bretaigne, dont monseigneur apres ledit deceix rabatu es hoirs dudit Caillaud par an diz soulz […] pour l’an premier de ce compte LX soulz II poulles.
Et pour l’an mil IIIIC IIIIXX XVI, ausdiz hoirs LX soulz II poulles.
Pour les noez Guachet et leurs… (XL soulz)
{LXVI soulz VIII deniers}42. »
63Le seigneur de la Blanchardais choisit ainsi de baisser de dix sous le montant de la ferme de prés pour être certain qu’ils soient bien exploités. Il en retire des revenus pour des années où les preneurs sont peu nombreux à se présenter, à l’exception des héritiers de l’ancien preneur, qui décident de reprendre cette ferme. Il faut donc faire attention aux montants des redevances qui peuvent paraître élevés alors qu’en réalité ces derniers ont tendance à diminuer par rapport aux périodes précédentes, plus encore si nous tenons compte des mutations monétaires43.
64Les aveux et les minus fournissent d’autres renseignements. Les montants prélevés sont faibles dans l’ensemble avec des rentes de quelques sous44. Cette modestie est aggravée par la désorganisation chronique de l’économie et par l’accroissement de la paupérisation de la population dans la deuxième moitié du xve siècle. Il s’ensuit une baisse des recettes seigneuriales, plus ou moins marquée selon les territoires.
65Les circuits sont désorganisés, tant pour les flux financiers que pour les flux de marchandises. Ces perturbations influent en retour sur la situation générale, accroissant davantage les fluctuations monétaires. La flambée des prix, la spéculation, les ponctions fiscales opérées par le pouvoir ducal accompagnent la dépréciation de la monnaie et traduisent la désorganisation des marchés :
« [les] maistres maçzons, charpentiers, couvreurs, perreaux et servans vouloient lesser les œuvres de ladite ville pour deffault de salaire competant et qu’ilz ne sauroient vivre au pris que on leur baille a present veu les monnoyes qui sont foibles, les vivres qui sont chiers et autres marchandises45… »
66La désorganisation est donc patente. Dans les campagnes, les productions diminuent alors que la demande, elle, se maintient voire même progresse très fortement avec les gens d’armes et les rançons. Dans les villes, où s’entassent les populations rurales réfugiées aux côtés des citadins qui n’ont pu ou voulu fuir les opérations militaires, la demande reste forte et s’accroît. L’insécurité des chemins ne permet pas d’assurer des approvisionnements réguliers, accroissent d’autant le prix des denrées. La situation est partagée par l’ensemble de la Bretagne à la fin du xve siècle46.
67Les châtellenies/baronnies font partie intégrante de l’économie générale en vendant à l’extérieur leurs surplus, que ce soit les productions agricoles comme les céréales ou les bêtes issues des métairies47, ou encore pour la vente de bois issus des forêts seigneuriales48. De par leurs structures et leurs revenus, ces seigneuries sont très liées à la conjoncture générale, alors que les autres seigneuries, beaucoup plus dépendantes des revenus fonciers, donc des rentes en numéraire ou à parts de fruits, ne présentent pas les mêmes signes de fragilité. La conjoncture générale ne manque pas de les toucher, mais de manière moins directe. Les soubresauts de la fin du xve siècle entravent indéniablement les actions des uns et des autres pour maintenir les sources de revenus et perturbent les recettes seigneuriales. Le cours normal des affaires cesse brutalement. Des seigneurs, tel le vicomte de Largouët, voient leurs rentes perçues avec intermittence entre 1488 et 1491, du fait de la présence des troupes de soldats et des rançonnements. Les seigneurs ne trouvent plus forcément de preneurs pour les fermes ou pour les concessions de terres avec l’instabilité. Le développement des convenants est révélateur de ces hésitations et de ces fluctuations, la plupart des baux datant effectivement de la fin des années 1480-1490, soit après le conflit avec la France et la reconstruction des campagnes qui s’ensuit.
68Quelques rentes demeurent néanmoins d’un bon rapport pour les seigneurs avec des montants de quelques dizaines de sous49. Les exemples sont trop limités dans le temps et dans l’espace pour pouvoir étendre les conclusions, nécessairement partielles, à d’autres espaces ou d’autres types de seigneuries. Il s’agit le plus souvent de montants dus pour des convenants pour les seigneuries/sieuries du pays vannetais50. Les comptes permettent, quant à eux, de saisir plus précisément les différentes étapes et les impacts des crises sur le prélèvement seigneurial, avec les retournements brusques de tendance et le retour de la « foible monnoie ».
Le retour de la « foible monnoie »
69Les effets des crises de la seconde moitié du xve siècle se conjuguent pour aboutir à une situation seigneuriale dégradée, même si des nuances doivent être apportées au cas par cas. Les seigneurs ne présentent pas tous les mêmes traits devant les difficultés. Une chose demeure assurée, en revanche, et touche de manière indistincte tous les seigneurs, petits, moyens ou grands : la dévaluation monétaire51, véritable gangrène pour la seigneurie foncière et les rentes en numéraire, tant certaines qu’incertaines.
70La guerre, à partir de 1487, se répercute immédiatement sur la monnaie bretonne. Les désorganisations monétaires touchent l’ensemble de la province52 et aboutissent au retour de la faible monnaie. Une hausse du prix du métal précieux s’ensuit, tandis que dans le même temps les dépenses ducales augmentent. Pour pouvoir faire face, les ducs recourent aux manipulations monétaires, modifiant à six reprises le titre du gros par rapport au marc d’argent entre mars 1487 et septembre 149153. Les impacts sur les revenus seigneuriaux sont d’autant plus criants, comme l’attestent particulièrement les comptes, très bons indicateurs à cet égard, avec les remarques des receveurs54. Dans les années 1490, deux monnaies coexistent de plus en plus dans les registres : la livre bretonne, jusqu’alors utilisée dans le duché, et la livre tournois, venue de France55 :
« Le pré Moraud qui fut affermé au seigneur de la Moriniere trante et cinq soulz tournois et troys poulles ne s’en charge ce receveur pour ce que monseigneur a dit a ce receveur le luy desduire et le mectre en son papier.
Et pour l’an mil IIIIC IIIIXX XVI n’en compte en cest endroit pour ce que a esté vendu (pareillement) a monnoie tournois mays paravent ses deux ans esté a monnoie de Bretaigne56… »
71L’introduction de cette monnaie dans les comptes et son utilisation de plus en plus courante est liée à la présence et à la progression des Français dans le duché. D’importants changements s’opèrent dans les structures seigneuriales avec cette double comptabilité, sans que nous puissions pour autant parler d’un abandon des techniques anciennes. Les registres ultérieurs sont en effet exclusivement rédigés en livres bretonnes57 devant la difficulté éprouvée par les receveurs à effectuer les conversions et devant les erreurs potentielles, nécessairement plus fortes, dues au maniement des deux monnaies. Les informations sont éparses, mais cette double comptabilité est révélatrice des tensions et des nouvelles conditions qui pèsent sur le prélèvement seigneurial.
72La distinction faite par les receveurs entre monnaies faible et forte est essentielle pour comprendre les heurts, même si la correspondance avec les autres monnaies n’est pas toujours indiquée. Ainsi, en 1489, en pleine guerre contre les Français, les mentions de « foible monnoie » se multiplient à la Roche-Moisan. Cette châtellenie, située en plein pays vannetais, souligne à quel point les mutations monétaires touchent de plein fouet les seigneurs bretons58. Faute de registres pour les autres seigneuries, il n’est pas possible de saisir directement l’impact des mutations sur leurs structures. C’est là une limite importante de la documentation, sachant que nous ne sommes renseignés que pour la frange supérieure, les baronnies et les vicomtés.
73Pour pouvoir faire face à ces changements brutaux, des structures plus souples doivent être mises en place, pour mieux anticiper les fluctuations des rentes en numéraire. Il s’agit, finalement, d’éviter au maximum les pertes de revenus. De telles choses n’existent pas encore dans les années 1470-1490. Les seigneurs bretons, par le recours à l’affermage entre autres, ne font face que très progressivement à ces nouvelles conditions imposées de l’extérieur. Les plus petits seigneurs et les sieurs sont les premières victimes, par leur manque de réactivité et/ou de possibilité de changer rapidement ces structures, ce qui les fragilise un peu plus sur le court terme. Les pertes de revenus ne leur permettent pas d’instituer les nouveaux cadres pourtant indispensables au rétablissement de la situation et à la sortie de crise. Plus que d’adaptations conjoncturelles, il s’agit ici de changements en profondeur, de structures donc, auxquels nombre de seigneurs ne sont pas prêts. Certains continuent d’affermer leurs biens en censives, y compris au début du xvie siècle59. De tels changements ne peuvent se faire que sur le temps long et marquent, d’un certain point de vue, une certaine inertie des seigneurs face aux adaptations, sans que nous ne puissions pour autant parler de structures totalement figées60. Les facteurs explicatifs sont multiples, de l’absence de disponibilités financières au maintien de coutumes, en passant par l’absence de preneurs.
74Les rentes en numéraire sont dévaluées. Le nombre de tenanciers capables de remettre en culture et en valeur les terres laissées à l’abandon lors du conflit étant insuffisant, les détenteurs ne peuvent reconstruire leurs domaines. Les seigneurs ou sieurs bretons, quels que soit leur importance et leur patrimoine, les plus petits étant plus touchés encore, entrent dans un cercle vicieux. Toute sortie est impossible sans retour à la stabilité politique. Ces tensions sont d’autant plus grandes que nous ne relevons pas dans les décennies précédentes, malgré les difficultés des années 1460-1470, de mentions de monnaies faibles. C’est dire la déroute en quelque sorte de la Bretagne à la fin du xve siècle.
75Les effets ne se font pas ressentir tout de suite sur les structures seigneuriales. L’affaissement des recettes en numéraire est surtout visible une fois les hostilités cessées et la paix rétablie. Il convient donc de rester vigilant. Les comptes ne mentionnent pas toujours avec précision les conséquences des difficultés, notamment lorsque les receveurs recopient les bilans effectués par leurs prédécesseurs, avec des données antérieures à la crise61. Les montants perçus doivent être rapportés aux dévaluations occasionnées par la guerre : ils peuvent paraître supérieurs ou égaux à ce qu’ils étaient avant les affrontements, mais sont, en réalité, moindres. Il y a donc une baisse des recettes seigneuriales, d’autant plus marquée que les effets de la crise s’ajoutent et s’accentuent avec le temps. Ce retour à des conditions normales, sans pour autant permettre un complet rétablissement des anciennes structures, du fait des destructions et des changements occasionnés, nécessite du temps. Pour cette raison, le rétablissement des campagnes bretonnes ne se fait pas avant les premières décennies du xvie siècle.
76Les incertitudes sur les fluctuations de la valeur des monnaies de compte constituent un problème redoutable pour la fin du xve siècle. Du fait des difficultés et des dévaluations monétaires, les livres bretonnes indiquées dans les comptes des décennies 1480-1490 doivent être remises en perspective avec celles des années 1420-1430. Or, de tels éléments ne sont pas toujours disponibles, ce qui nuance l’apport des graphiques. Le risque est alors de lisser les évolutions en comparant des valeurs qui ne sont pas identiques d’un point à l’autre avec les dépréciations.
77Dans ces conditions, l’impact des crises est indéniable, même si nous ne pouvons pas toujours le saisir avec précision.
Des structures seigneuriales mises en difficulté
78Les sources ne laissent pas entrevoir facilement cette fragilisation. Quelques signes ne trompent pas. La multiplication des arriérés de rentes dans la seconde moitié du xve siècle62 en est un. Là encore, les raisons ne sont pas indiquées par les rédacteurs, qui préfèrent insister sur la durée des absences de perception, allant parfois jusqu’à 10 ans63. De tels éléments soulignent la fragilisation des structures du prélèvement seigneurial, l’un des premiers témoins des difficultés de la fin du Moyen Âge. À ce titre, toute fluctuation ou changement brutal de la conjoncture se traduit irrémédiablement par une baisse sensible des montants totaux, particulièrement visible pour les séries de comptes régulières sur le plan chronologique64.
79Pour faire face aux soubresauts, la plupart des seigneurs accensent de plus en plus leurs domaines, ce qui ne manque pas de fragiliser un peu plus les structures générales. Les rentes reposent en effet exclusivement sur l’argent, or, les mutations monétaires de la seconde moitié du xve siècle les amoindrissent. Les accensements, en théorie perpétuels, ce qui sont un élément négatif pour le seigneur en cas de crise65. Le bail n’est pas révisable et ne peut être adapté aux fluctuations. Les sieurs vendent davantage leurs terres et plus fréquemment que les autres. Les actes de la seconde moitié du xve siècle révèlent l’émergence de nouveaux acteurs, venus des villes :
« Par cestz presentes congnoest et confesse avoir vendu, baillé, livré et transporté a james par heritaige pour elle et ses hoirs a Jehan de l’Espinay de Rozet prenant et aceptant pour luy Brienne, sa femme, leurs hoirs et cause ayens. Savoir est touz et chacuns les heritaiges, droiz heritaux et chouses heritelles quelxconques qui a ladicte Brienne peut et doit compecter et appartenir au temps de present en la parroesse de Plessé en la fraerie de Chasteauce que tenoit et possedoit au temps de son deceix Jehan Nau, frere germain de ladicte Jehanne, et du quel elle dit estre heritiere tant mesons, herbregemens, courtilz, rues, exues, terres arables que inarables, prez, boays, pastures, maroys, landes, commis, deffays rantes a deniers, avoines que autres heritaiges quelxconques avecques certain droit de heritaige qu’elle dit avoir ou port et passage de Saint Cler sur la ripviere d’Ysar generalement le tout pour le tout sans riens ne aucune chose en exepter ne retenir66… »
80Un autre acte, de 1453, évoque la participation d’un autre l’Espinay, toujours à propos de biens et de terres à Plessé, avec quelques informations supplémentaires :
« Par ses presentes cognoest et confesse avoir vendu et vendit de faict a james en perpetuel pour tiltre heritel de prixe vendicion pour luy ses hoirs et cause ayens et successours a Jehan de l’Espinay de Rozet quel prent achata et acepta audit tiltre pour luy Brienee sa femme {leurs hoirs} et cause ayens d’elx. Savoir est une mine de froment de rente mesure de Redon, en chacun an au terme et feste de l’Assumpcion Nostre Damme, quelle somme de froment ledit dom Robert a promis et s’est obligé servir, payer et continuer […] terme en chacun an sur l’ypotecque et obligacion de touz et chacun ses biens meubles et heritages presens et fucturs et par especial sur les levees et revenues des pretz du Gallet. Et fut ladicte vente faicte pour le pris et somme de saize livres cinq soulz monnoie, de laquelle somme ledit dom Robert c’est tenu a comptent et bien payé en aquité et quipte de fait ledit de l’Espinay ses hoirs67… »
81Nous n’avons quasiment aucune information sur Jehan de l’Espinay. Le premier extrait nous apprend juste qu’il est originaire de Rezé. Aucun élément ne précis dans les deux extraits, ni du reste dans les autres parties des documents, son statut social. En achetant des terres et des droits à Plessé, sans détenir de droits de justice d’après les documents, Jehan de l’Espinay peut être considéré comme sieur. Il s’implante à proximité de Nantes, où il garde sans doute des intérêts. La présence du droit de passage est intéressante pour ce preneur, ce qui laisse penser à des liens avec le monde marchand. Pour mieux affirmer son statut, Jehan de l’Espinay cherche à acheter des terres pour s’éloigner du monde roturier. Il paraît plausible que ce personnage ait des origines nobles, vraisemblablement peu élevées pour avoir des liens avec le commerce, du fait de sa particule.
82Une autre information, indirecte, permet de mieux connaître la famille de l’Espinay. En 1477, un contrat de vente indique clairement le lien de Renée de l’Espinay avec le monde du commerce68 :
« Sachent touz que, par nostre court de Nantes, en droyt furent presens et personnelment establiz par davent nous Jehan Spadine l’esné, marchant et bourgeoys de ceste ville de Nantes, et Renee de l’Espinay, sa femme, parroessiens de Sainte Croez de ceste ville de Nantes d’une partie, et Perrot Hugzon et Jehanne Berthelot, sa femme, parroessiens de Plessé comme ilz disent, celles femmes a leurs requestes biens et suffizammens auctorizees chacunes d’elles de leurs dits mariz quant a tout ce qui ensuist tenir et loyaument acomplir d’autre partie, lesquelles parties et chacune de leurs bons grez, sans nul ne aucun pour forcement, mes a lours requestes ont congnu et confessé et par cestz presentes congnoessent et confessent avoir fait et de fait firent et font conctrat heritel a tiltre de censie et pur feaige a durer valoir et tenir entr’eulx leurs heirs et cause ayans leurs heritiers et successeurs a james par heritaige par lequel celuy Spadine et sadicte femme a cause d’elle, comme dit est, ont baillé et transporté, baillent et transportent audit tiltre de censie ausdiz Hugueron et sadicte femme qui d’eulx ont prins et accepté audit tiltre. Savoir est une meson et herbregement o ses fons rues yssues et autres appartenances et despendences, ainsi que elle se poursuist et se contient, nommé et vulgaument appellé le herbregement de la Melatiere, siise en ladicte parroesse de Plessé, et tant jardrins, terres laborables, pastures, landes, commis, que aultre appartenances quelxconques, generalment le tout pour le tout sans aucune chose en reservee, ne retenir a eulx et en aucune maniere et mise en la menere que soloint tenir et jouir deffunct Alain de Bonbrel et sa femme et autres leurs heritiers et consors, celle baillee et prinse faicte agré de parties o la charge ausdiz Hugueron et sadicte femme de poyer servir et continuer chacun an ou temps avenir ausdiz Spadine et sa femme, leurs heritiers, successeurs, cause ayans et chacun. Savoir est le nombre de quarente et cinq soulz et quatre chappons, le tout de rante, chieceus avecques les deux pars de la disme des fruitz, levees et revenues croyssans par chacun an esdiz heritaiges pour toutes rantes charges et devoirs, sauff obeïssance69… »
83Aucun élément n’indique dans cet acte que Renée et Jehan de l’Espinay fassent partie de la même famille, mais tous les indices conduisent à le penser. La conservation des actes dans un même fonds, la proximité géographique de leurs origines, l’un étant de Rezé, l’autre de la paroisse Sainte-Croix, la vente de biens situés à Plessé enfin sont autant d’indices allant dans ce sens. Dans ce dernier exemple, le lien avec le monde marchand est manifeste et clairement mis en avant par le rédacteur. Nous avons donc ici des bourgeois, enrichis dans le commerce et les échanges, qui cherchent à s’implanter dans le monde seigneurial en achetant les terres d’une sieurie. Il est patent qu’une telle évolution se produise dans la seconde moitié du xve siècle, au moment où les sieuries sont confrontées à de graves crises de revenus. Pour les plus fragilisés ne reste plus que la vente des terres et des droits, sans que bien sûr les documents ne mettent en avant ce point.
84Les seigneurs bretons doivent faire face également à la montée des exigences royales en matière de fiscalité, qui entraîne une érosion de leur pouvoir et de leurs exigences. Ils ne peuvent ignorer cette autorité plus pesante. Les capacités contributives de leurs tenanciers n’augmentent pas, au contraire. Il en résulte des situations de conflits entre seigneurs et tenanciers, où ces derniers refusent d’acquitter certains droits :
« Demande cedit receveur lui estre rabatu sur Françzois Bardoul V soulz de rente que y dit lui estre deue sur le tenement de dixmes en Froçzay, dont demande cedit receveur lui estre estre alloez du temps de XIII ans dont il a este receveur qui monte LXV soulz deport Item, demande cedit receveur lui estre rabatu sur Alain Rabaret VI soulz de rente que y doit par chacun an a mondit seigneur au terme de Toussains de quatre ans, pour ce que madame les a receus de luy et s’en est chargé cedit receveur gros augment de la recepte, qui vallent en somme pour ledit temps de quatre ans XXIIII soulz70. »
85De tels éléments n’apparaissent pas dans les comptes antérieurs. Les soubresauts des années 1460, en accroissant les pressions sur les tenanciers, entraînent le refus de certains de s’acquitter d’une partie des droits, tel Françzois Bardoul. Les receveurs de la Blanchardais continuent à demander la décharge de ces rentes les années suivantes71. Les difficultés, en ce cas, ne sont pas passagères mais bien structurelles. Les désorganisations liées aux guerres ont très certainement entraîné des pertes de parchemins et de preuves des droits de propriété des seigneurs de la Blanchardais, entravant les receveurs dans la levée des rentes. Les receveurs se gardent bien en revanche d’indiquer dans leurs registres la cause exacte du refus de paiement.
86La conjoncture n’est plus tout à fait la même à la fin du xve siècle. Les seigneurs ou les sieurs bretons occupent une place différente par rapport aux époques précédentes, même si la seigneurie ou la sieurie reste toujours le cadre de vie et d’encadrement privilégié des hommes, aussi bien en ville que dans les campagnes. Tous ne sont pas touchés de la même façon. Les petits seigneurs et les sieurs conservent leur place privilégiée au sein des communautés rurales, en dépit d’une fragilisation croissante de leurs revenus. Il faut donc distinguer pour chaque type de seigneurie les signes de fragilité de leurs conséquences sur les structures seigneuriales en cette fin de Moyen Âge, en allant du haut vers le bas de la hiérarchie seigneuriale.
87Les baronnies et châtellenies résistent dans un premier temps mieux que les autres aux bouleversements de cette période72, grâce à des patrimoines et des pouvoirs étendus, mais aussi grâce aux liens noués avec le duc puis le roi de France. De grandes quantités d’argent sont perçues, même si les fluctuations de la fin du xve siècle jouent nécessairement sur les sommes levées. D’importantes rentes en nature, céréales ou produits de l’élevage, qui sont ensuite revendues à l’extérieur, viennent les compléter. L’autorité de ces seigneurs est importante avec la haute justice, qui leur permet, sans restriction du pouvoir ducal, d’avoir une influence sur les hommes. Ces avantages peuvent se révéler être des inconvénients. De telles structures, par leur ampleur, ne sont pas faciles à gérer. Par leurs pouvoirs et leur autorité, elles constituent aussi de potentiels obstacles à l’autorité supérieure, celle du duc ou du roi. La multiplication par les receveurs de la fin du xve siècle d’indications d’absence.s de preneurs, pour les fermes notamment, montre que l’équilibre reste fragile, même pour les grands seigneurs. Tous ces éléments soulignent que ces hommes subissent, certes, des pertes de revenus, mais qu’ils résistent mieux, à court terme, aux crises, en tirant profit de leur patrimoine.
88Les petites seigneuries et les sieuries subissent les plus fortes contraintes face aux nouveaux défis. L’influence de leurs détenteurs, beaucoup plus limitée en temps normal, l’est encore plus en temps de désordres. En cas de difficultés, leurs détenteurs sont davantage dépendants que les autres. Le risque de fuite des tenanciers et l’absence de mises en culture des terres, qui demeure leur principale sinon leur seule source de revenus, sont autant de signes de fragilité en temps de crise. Certains se trouvent contraints de vendre leurs terres et leurs droits lorsqu’ils ne peuvent plus assumer les charges. Ces ventes permettent de reconstruire ou de remettre en valeur les biens laissés en déprise :
« En nostre court de Vennes, furent present devant nous, en droit et personnellement establiz, Jehan (Mary) Marigo et Guillemecte […], sa femme, à laquelle Guillemecte et a sa requeste ledit Marigo, son mari, […] povoir et Legalus d’aultre part. Quelles parties et chacune furent et sont confessans avoir fait et font par cestez presentes contrat de heritage, a tiltre de cens et rente pour durel valoir et tenir entr’eulx et hoirs, successeurs et cause aians a james en l’avenir par lequel lesdiz Marigo ont par ledit tiltre baillé, livré, cedé et transporté, baillent, livrent, cedent et transportent tout audit Galus prenant et acceptant ung jardrin o ses apartenances, situé et estant pres du moulin de Rohan, apartenant aux seigneurs du chappitre de Vennes. Iceluy jardrin habitant d’une part a la riviere qui descend dudit moulin (a la fontaine au Guernier) de Rohan l’estang de reverend pere en Dieu l’evesque de Vennes d’aultre part sur ung chemin comme l’on vait dudit moulin a la fontaine […] d’une aultre part a terres frostes appartenant aux seigneurs du chappitre de Vennes73… »
89Les petits seigneurs, en détenant des droits de justice, présentent un tout autre visage en cette fin de xve siècle. Au prestige de la famille et de la noblesse s’ajoutent les fonctions, les relations avec les autres nobles et seigneurs supérieurs pour les mieux dotés, qui détiennent des fiefs d’autres plus importants. En jouant un rôle d’intermédiaires entre les paysans et les seigneurs suzerains, plus élevés dans la hiérarchie, ils continuent d’être des pivots, en dépit des heurts de la fin du xve siècle. En tant que propriétaires fonciers, ils sont aussi touchés par les baisses de revenus tirés de l’exploitation des terres avec les censives notamment. Ces hommes ne sont pas seulement des propriétaires fonciers. En détenant des droits de justice, un petit patrimoine et surtout en entretenant toujours les conditions de la vassalité, ces hommes occupent une place particulière dans les communautés. Les revenus peuvent diminuer, mais l’essentiel demeure cette continuité de la relation d’homme à homme, l’un des éléments majeurs et les plus stables dans les structures seigneuriales de la fin du Moyen Âge. Nous retrouvons ce trait à l’époque moderne. Les structures seigneuriales ont certes été fragilisées, elles n’en demeurent pas moins valables. Il faut toutefois se garder de conclure trop vite au maintien de cadres anciens totalement séparés de la conjoncture. Au xve siècle, ce qui n’est pas tout à fait le cas au xive siècle, les mentions de vassalité ou d’obéissance ne concernent plus seulement les seigneurs et leurs tenanciers, qualifiés encore de vassaux en mémoire d’un certain passé, mais concernent d’abord et surtout les seigneurs.
90Les seigneurs de la fin du Moyen Âge sont de plus en plus soucieux de préserver leur part d’autorité et de contrainte, au moment où ils doivent affronter une autre autorité, beaucoup plus forte que celle du duc, celle du roi de France, même si, dans un premier temps, celle-ci demeure limitée.
Conclusion
91La seconde moitié du xve siècle impose de nouvelles conditions aux seigneurs et sieurs. Ces derniers doivent s’adapter à des bouleversements d’autant plus rapides que les premiers signes de reprise et de redémarrage de la vie rurale sont brisés à partir des années 1440-1450. L’arrêt est d’autant plus brutal que les seigneurs n’ont pas eu le temps d’anticiper ou d’accompagner ces changements par des adaptations des structures. Il en résulte de nouvelles difficultés, qui en réalité sont déjà observées pour les périodes précédentes. Un élément diffère toutefois : ces réorientations sont sans précédent, car elles sont généralisées, contrairement à la situation de la fin du xive siècle, où les seigneuries n’avaient pas toutes été touchées de la même façon par la guerre et les dévastations. L’accumulation des tensions pèse le plus lourdement sur ces évolutions. Les aléas climatiques conjuguent leurs effets à ceux du brigandage et de l’insécurité latente, sans parler de la guerre avec la France, qui reprend à partir des années 1460 pour ne s’achever qu’à la toute fin du xve siècle. Les seigneurs de Bretagne méridionale doivent faire face à des difficultés multiples et à une accumulation des crises. Leur pouvoir s’en trouve fragilisé.
92La fragilisation des structures seigneuriales et des revenus tirés de la seigneurie foncière ne manquent pas de frapper les hommes de la fin du Moyen Âge. Les cas de misère sont plus fréquents, les seigneurs doivent faire face à de nouvelles dépenses et, dans le même temps, le poids de la rivalité avec la France s’accroît, ce qui augmente d’autant les menaces sur la Bretagne ducale. Le paroxysme est atteint avec le conflit de 1487 à 1491, qui traduit à la fois la fin de la Bretagne ducale autonome par rapport à la couronne de France, même si cette situation était tempérée par les liens de vassalité entretenus par les ducs avec le roi de France tout au long de la fin du Moyen Âge.
93Les seigneurs de la fin du Moyen Âge ne se trouvent pas tous confrontés aux mêmes sources ni aux mêmes types de difficultés. Les barons et châtelains font face à l’émergence d’un pouvoir ducal fort, en même temps que la menace française grandit, tandis que les autres seigneurs, davantage tournés vers l’exploitation de leurs domaines et leurs fiefs, dont ils dépendent, se trouvent face aux défis du maintien ou de la stabilisation de leurs revenus, sans cesse menacés d’effondrement par les mutations monétaires ou les désorganisations des campagnes suite aux conflits armés. Tous, en revanche, se montrent attentifs à préserver l’essence même de leur place et de leur statut au sein de la société bretonne de la fin du Moyen Âge, à savoir la reconnaissance de leur pouvoir éminent et de contrainte exercé sur leurs tenanciers et vassaux. De là, les multiples références au long des aveux et des minus et la poursuite, y compris en justice, des arriérés qui touchent désormais davantage de seigneurs. La seconde moitié du xve siècle constitue un retournement à cet égard par rapport à ce que nous avions déjà pu dégager des sources antérieures.
94Les seigneurs éprouvent donc d’inégales difficultés pour faire face au renversement de la conjoncture. Les évolutions, d’abord conjoncturelles, deviennent brutalement, par le poids des événements, structurelles et frappent d’autant plus durement les seigneuries bretonnes.
Notes de bas de page
1 Le Mené Michel, « La conjoncture économique angevine sous le règne de Louis XI », in Bernard Chevalier et Philippe Contamine (dir.), La France de la fin du xve siècle : renouveau et apogée. Économie-pouvoir-arts. Culture et conscience nationales, Paris, CNRS, 1985, p. 51-60 ; Mahéo Sandrine, La condition paysanne en pays de Retz à la fin du Moyen Âge (XVe siècle), mémoire de master 2 recherche (dactyl.), université de Nantes, 2008, p. 87-105.
2 ADLA, 1 E 221 (3), fol. 4 v°.
3 Le Roy Ladurie Emmanuel, Histoire du climat depuis l’an mil, Paris, Flammarion, rééd. 1983 (1re éd. 1967), vol. 1, p. 157-158 ; vol. 2, p. 54-55. Garnier Emmanuel, Les dérangements du temps. 500 ans de chaud et de froid en Europe, Paris, Plon, 2010, p. 57-66. Pour d’autres espaces : Pfister Christian, Agrarkonjonktur und Witterungsverlauf im westlichen Schweiser Mittelland zur Zeit der oekonomischen Patrioten 1755-1797. Ein Beitrag zur Umwelt- und Wirtschaftsgeschichte des 18. Jahrhunderts, Liebenfeld/Bern, Lang, 1975. Ce dernier auteur conclut à une certaine influence du « petit âge glaciaire » (1430-1860) sur la production agricole, en partant de l’exemple du canton de Vaud en Suisse.
4 ADLA, 1 E 222 (1), 1 E 222 (2), 1 E 222 (3), 1 E 222 (4), 1 E 223 (1), 1 E 223 (2), 1 E 223 (3).
5 ADLA, 1 E 222 (1), fol. 7 r° ; Athimon Emmanuelle, op. cit., p. 99-101.
6 ADLA, 1 E 222 (1), fol. 7 r°.
7 ADLA, 1 E 222 (1 à 4), 1 E 223 (1 à 4).
8 ADLA, 1 E 222 (1), fol. 8 r°-v° ; 1 E 222 (2), fol. 6 v° ; 1 E 222 (3), fol. 9 v° ; 1 E 222 (4), fol. 6 r°, 18 r°-v° ; 1 E 223 (1), fol. 6 r° ; 1 E 223 (2), fol. 11 r° ; 1 E 223 (3), fol. 5 r°.
9 Athimon Emmanuelle, op. cit., p. 234-274.
10 Ibid., p. 121.
11 À la frontière avec l’Anjou, en juillet 1494, des orages entraînent des pertes de récolte et favorisent le développement des maladies : « Les vignes et blez sont gastez de gresles nielles et aultres tempestes… ». Les sources médiévales désignent par nielle une maladie des blés avec le développement d’un parasite, un ver, qui s’introduit dans les épis. Ceux-ci deviennent noirs et tombent en poussière, ce qui peut s’avérer, dans les cas les plus graves, désastreux pour les récoltes. Cité par Athimon Emmanuelle, op. cit., p. 121.
12 ADLA, 1 E 222 (1), fol. 6 v°.
13 C’est ce qui explique, peut-être, le départ, précipité selon le compte rendu en 1513, qui indique le départ précipité du preneur de la ferme du moulin à blé de la Blanchardais. Nous ne pouvons que regretter l’absence de précision du receveur quant aux causes (peut-être la hausse du montant de la ferme ou à des travaux à prévoir, qui justifieraient une hausse des sommes dues) : ADLA, 1 E 223 (6), fol. 21 r°.
14 Minois Georges, op. cit., p. 374.
15 Touchard Henri, op. cit., p. 257, 379-380.
16 Ibid., p. 224.
17 Sur ce qui suit : Cornette Joël (dir.), Histoire de la Bretagne et des Bretons, t. 1 : Des âges obscurs au règne de Louis XIV), Paris, Seuil, 2005, p. 316-328 ; Cintré René, Les marches de Bretagne au Moyen Âge…, op. cit., p. 138-143.
18 ADLA, 1 E 674.
19 ADLA, E 261, 1 E 674.
20 Gallet Jean, La Seigneurie bretonne…, op. cit., p. 75-76.
21 Nous pouvons citer l’expédition des Français en juillet-septembre 1468 qui conduit au siège de la ville d’Ancenis (Cintré René, Les marches de Bretagne au Moyen Âge…, op. cit., p. 141-142), ou encore les menées des bandes pillardes aux environs de Nantes suite à ces événements militaires (ibid., p. 142) ; Gallicé Alain et Bouvet Christian, « Châteaubriant et Ancenis. La “frontière” entre le duché et le royaume en 1487-1488 », ABPO, t. 122, n° 1, 2015, p. 77-101.
22 Gallet Jean, La Seigneurie bretonne…, op. cit., p. 69.
23 Extrait d’une lettre du duc de Bretagne du 31 octobre 1455 adressée à ses officiers de Saint-Père-en-Retz (ADLA, B 130).
24 ADLA, B 131.
25 ADLA, 1 E 222 (2), fol. 3 v°.
26 ADLA, 1 E 223 (1), fol. 27 v°.
27 La crise frappe d’autant plus les esprits qu’elle succède et interrompt brutalement une première moitié de xve siècle relativement prospère pour la Bretagne : « En faisant resurgir les horreurs de la guerre dans un monde prospère, dans un pays qui les avait oubliés… » (Touchard Henri, op. cit., p. 310).
28 Extrait de la lettre adressée au duc de Bretagne en 1456 par les paroissiens de Savenay et la Chapelle-Launay (ADLA, B 131).
29 Sur ce qui suit : Minois Georges, op. cit., p. 334-337 ; Cornette Joël, op. cit., t. 1, p. 327-328, 384-391 ; ainsi que : Cintré René, Les marches de Bretagne au Moyen Âge…, op. cit., p. 145-161.
30 BnF, ms. fr. 8629, fol. 356.
31 En mars 1485, les soldats de François II reprennent la ville d’Ancenis, qui est à cette occasion soumise à un pillage et à la destruction d’entrepôt et de marchandises : Dupuy Antoine, op. cit., vol. II, p. 63 ; Touchard Henri, op. cit., p. 294.
32 Le fouage passe de 6 livres par feu en 1475 à 10 livres 8 sous (7 livres 7 sous et 3 livres un sou qui s’ajoutaient pour les garnisons) en 1491. Cité par Gallet Jean, La Seigneurie bretonne…, op. cit., p. 292. Dans le même temps, le taux du fouage passe de 41 sous pendant le règne de Jean V (1399-1442) à 96 sous durant celui de François II (1458-1488), pour finalement atteindre 145 sous à la fin du xve siècle : Touchard Henri, op. cit., p. 303.
33 Ibid., p. 285-290.
34 Extrait de la lettre du roi Charles VIII adressée aux habitants de Nantes le 31 juillet 1491 (ADLA, B 123).
35 Gallet Jean, La Seigneurie bretonne…, op. cit., p. 286-290.
36 La forteresse de Largouët, détruite en 1488, n’est toujours pas reconstruite au siècle suivant. Voir à ce sujet : ibid, p. 288. Sur la Ligue en Bretagne, voir l’étude ancienne, mais très riche, d’Arthur de la Borderie : La Borderie Arthur de, Histoire de Bretagne, t. V, Rennes, Plihon et Hommay, 1913, p. 71-73.
37 Guilloux abbé, « Histoire de la baronnie de Lanvaux », art. cité. Cité par Gallet Jean, La Seigneurie bretonne…, op. cit., p. 289.
38 Sur ce qui suit : Minois Georges, op. cit., p. 337-344 ; Cornette Joël, op. cit., t. 1, p. 391-395.
39 Croix Alain, Nantes et le pays nantais au xvie siècle : étude démographique, Paris, SEVPEN, 1974, p. 155-170.
40 Le Mené Michel, « La conjoncture économique angevine… », art. cité, p. 51-60.
41 ADLA, 1 E 674 (7), fol. 8 v°, 9 r° (siège d’Ancenis en 1468).
42 ADLA, 1 E 223 (4), fol. 14 r°.
43 Le marc d’argent, sur lequel repose l’évaluation des monnaies de compte en livres bretonnes, est négocié en 1472 entre 8 livres 10 sous et 9 livres 10 sous. En 1479, il l’est entre 8 livres 10 sous et 10 livres 10 sous, avant de passer en mars 1487, pour les miseurs de la ville de Nantes, à 10 livres 10 sous (Morice Dom Hyacinthe, op. cit., t. 3, p. 281 ; ADLA, B 9, fol. 208 ; B 10, fol. 171 v°, 215 ; AMN, CC 101 ; cité par Touchard Henri, op. cit., p. 295). Le gros d’argent ancien titre à 4 sous 6 deniers en mars 1490 et les gros neufs à 15 deniers. En février 1489, le gros d’argent tient encore à 2 sous 6 deniers [Pocquet du Haut-Jussé Barthélemy, « Les emprunts de la Duchesse Anne à Julien Tierry (1489-1491) », AB, t. 69, 1962, p. 281 ; cité par Touchard Henri, op. cit., p. 296] ; ADLA, 1 E 223 (5), fol. 1 r°.
44 ADLA, B 921, B 922, B 924, B 928, B 930, B 936, B 1456, B 1458, B 1482, B 1561, B 1577, B 1816, B 1817, B 1819, B 1829, B 1931, B 1846 ; B 1851, B 1854, B 1870, B 1875, B 1881, B 1971, B 1972, B 1973, B 1974, B 1980, B 1990, B 1992 bis, B 2231, B 2328, B 2333, B 2335, E 304, E 352, E 362, E 387, 1 E 217, 1 E 322, G 231, H 8, H 14, H 25, H 34, 217 J 22 ; ADM, 68 G 5.
45 Extrait d’un acte daté du 29 mars 1489 (AMN, CC 265) ; Le Mené Michel, « La population nantaise à la fin du xve siècle », AB, t. 71, 1964, p. 214. Cité par Touchard Henri, op. cit., p. 300.
46 Touchard Henri, op. cit., p. 299.
47 ADLA, E 267, E 268, E 500, E 501, E 502.
48 ADM, E 2704, E 2705, E 2706, E 2707, E 2708, E 2709, E 2710. D’une manière plus large, voir à ce sujet : Duval Michel, « En Bretagne : forêts seigneuriales… », art. cité, p. 482-492.
49 ADLA, B 922, B 927, B 928, B 930, B 934, B 935, B 936, B 940, B 944, B 1441, B 1458, B 1482, B 1563, B 1564, B 1565, B 1567, B 1572, B 1578, B 1816, B 1825, B 1831, B 1842, B 1843, B 1870, B 1881, B 1956, B 1973, B 1989, B 2231, B 2314, B 2317, B 2319, B 2321, B 2325, B 2327, B 2330, B 2333, B 2335, B 2336, E 150, E 304, E 335, E 352, E 387, 1 E 242, G 21, G 231, G 334, H 14, H 76 ; ADM, 56 G 3, 64 G 22, 48 H 7.
50 ADLA, B 921, B 922, B 924, B 925, B 927, B 928, B 930, B 933, B 934, B 935, B 936, B 942, B 944, B 1561, B 1563, B 1564, B 1565, B 1567, B 1572, B 1574, B 1577, B 1578, B 1954, B 1969, B 1972, B 1973, B 1974, B 1976, B 1980, B 1992 bis, B 2231, B 2316, B 2317, B 2319, B 2321, B 2325, B 2326, B 2327, B 2330, B 2333, B 2335, B 2336 ; ADM, 48 H 7, 48 H 12.
51 L’existence de gros de valeurs différentes, les références à la « foible monnoie » dans les registres de comptes permettent de penser que la Bretagne, comme d’autres provinces à l’instar du Toulousain, connaît des systèmes de monnaies de compte variés et simultanés, souvent délicats à distinguer (Touchard Henri, op. cit., p. 98-99 ; Wolff Philippe, Commerces et marchands de Toulouse (vers 1350-vers 1450), Paris, 1954, p. 311).
52 Coativy Yves, op. cit., p. 370-372, 392-393.
53 Id., tableau 77, p. 371 ; Touchard Henri, op. cit., p. 295-301, voir en particulier le tableau comparatif de la note 62, p. 297.
54 Les receveurs de la seigneurie de la Blanchardais indiquent dans leur compte rendu en 1491 : « Le compte que à noble escuier Gerard Blanchart, seigneur de la Blanchardaie, de la Vayre et de l’Isle Tizon, rend Pierres Bochays, receveur dudit escuier en sa terre et seignorie de Veuz, des receptes et mises par luy faictes en ce qu’est ladicte recepte dempuix le terme et feste de Pasques entrant l’an mil IIIIC IIIIXX VII celuy terme non comprins et apres lequel terme passé y eut mutacion et changement de monnoie et eurent cours les gros a II soulz VI deniers chacun… » (ADLA, 1 E 223 (3), fol. 1 r°). Le début de la guerre avec la France marque un tournant dans l’histoire monétaire bretonne : ne pouvant faire face aux dépenses de la guerre, acculé par les prises de villes-fortes telles Nantes, Ancenis, Vannes, le duc de Bretagne n’a d’autre choix que de dévaluer brutalement la monnaie bretonne. Cette mutation monétaire entraîne une perte nette pour les seigneurs bretons, surtout les plus grands, qui accumulent ainsi les dettes : Coativy Yves, op. cit., p. 392-393.
55 ADLA, E 264, E 267, E 268 ; ADM, E 2708 ; Touchard Henri, op. cit., p. 306-310. La monnaie bretonne s’aligne sur la monnaie française dans les années 1490. Le denier breton est reçu à raison de 5 pour 6 deniers tournois (Blanchet Adrien et Dieudonné Adolphe, op. cit., t. 4, p. 129), mais de 1491 à 1498 Charles VIII tente d’imposer les espèces françaises avec la tenue de la comptabilité en tournois (ADLA, E 128 ; Sée Henry, « Les comptes de recettes et dépenses pour la Bretagne en 1495 et 1496 », AB, t. 9, n° 4, 1894, p. 544-549).
56 Extrait du compte en charge et décharge rendu en 1497 par le receveur de Vue au seigneur de la Blanchardais (ADLA, 1 E 223 (4), fol. 14 r°).
57 ADLA, E 264, E 268 ; ADM, E 2709.
58 ADM, E 52892 (6). Les rentes incertaines s’élèvent ainsi à 606 livres un sou 10 deniers monnaie faible pour l’année 1489, ce qui donne, ramené à la monnaie forte 134 livres 13 sous un denier. Cf. graphique 8.
59 ADLA, E 335, E 451, E 473, H 6, H 11, 21 J 13 ; ADM, B 784, B 1781, 64 G 13, 64 G 21, 64 G 24, 64 G 25, 64 G 29, 64 G 30, 64 G 31, 48 H 13.
60 C’est ce que soulignait déjà Jean Gallet dans sa thèse : Gallet Jean, La Seigneurie bretonne…, op. cit., p. 283, 294, 304-306. Les grands seigneurs se sont montrés beaucoup moins enclins à se lancer vers de nouveaux domaines. Ils sont pour la plupart absents du commerce et des échanges extérieurs, du fait de leur statut noble, tandis que les autres seigneurs et les sieurs, de condition moins élevée, s’ouvrent davantage sur l’extérieur : Touchard Henri, op. cit., p. 342-343.
61 C’est le cas en particulier des listes de paysans qui mettent en glandée leurs bêtes dans la forêt de la Blanchardais : ADLA, 1 E 223 (3), fol. 8 v°-10 v°.
62 ADLA, B 785, B 1816, E 343, E 476, 1 E 336 ; ADM, B 784, E 1735.
63 ADM, E 1735.
64 Cf. graphiques 2-4.
65 Merle Louis, op. cit., p. 69-70.
66 Extrait du contrat de vente conclu le 15 août 1464 entre Jehanne Nau et Jehan de l’Espinay pour des biens et des droits situés en la paroisse de Plessé (ADLA, E 306).
67 Extrait du contrat de vente conclu le 12 juin 1453 entre Robert de Guiniou et Jehan de l’Espinay et sa femme pour des biens et rentes situés à Plessé (ADLA, E 336).
68 Nous savons que la famille Spadine s’implante très largement dans le monde rural au tournant de la fin du xve siècle, après avoir acquis fortune dans le commerce : Touchard Henri, op. cit., p. 352-354.
69 Extrait de l’accensement conclu le 8 août 1477 entre Jehan de Spadine et sa femme Renée de l’Espinay et Perrot Hugzon et sa femme Jehanne Berthelot pour des biens situés en la paroisse de Plessé (ADLA, E 335).
70 Extrait du compte en charge et décharge rendu le 13 août 1450 par Birend Merlet au seigneur de la Blanchardais (ADLA, 1 E 222 (3), fol. 29 v°).
71 ADLA, 1 E 222 (4), fol. 30 v° ; 1 E 223 (1), fol. 26 v°.
72 C’est ce que montrent les graphiques 27, 29, 32 et 36, respectivement pour la prévôté d’Ancenis, les seigneuries de Belligné, Guémené, la Roche-Moisan et Largouët.
73 Extrait d’un accensement conclu le 20 février 1482 (n. st.) entre Jehan Marigo et un dénommé Gallus d’une censive située en la paroisse de Saint-Salomon à Vannes (ADM, 68 G 5).
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