Les inspecteurs primaires de la Seine (1870-1914) : acteurs de la modernisation de l’enseignement primaire
p. 115-125
Texte intégral
1La création d’un service d’inspection de l’enseignement primaire et la structuration croissante de la fonction d’inspecteur primaire sont un processus central dans la modernisation de l’enseignement primaire au xixe siècle. L’implication de l’État dans l’enseignement primaire sous la monarchie de Juillet marque un tournant dans la mesure où, pour la première fois depuis les débats féconds mais sans application concrète de la Révolution française, l’État mène une politique volontariste de développement de l’enseignement populaire. La loi Guizot du 28 juin 1833 s’accompagne d’un effort inédit, à l’échelle nationale, de visite des écoles existantes pour dresser un état des lieux général1, première velléité d’inspection généralisée des écoles. La politique scolaire de la monarchie de juillet a ensuite concrétisé l’émergence d’un dispositif institutionnel de contrôle de la mise en œuvre de la législation scolaire nationale. L’ordonnance royale du 26 février 1835 crée, pour chaque département, un poste d’inspecteur spécial de l’instruction primaire, nommé par le ministre. Puis, celle du 13 novembre 1837 lui adjoint des postes de sous-inspecteurs qui visitent les écoles. Il est indispensable d’analyser l’évolution historique des pratiques professionnelles des inspecteurs primaires. En effet, l’inspection primaire est restée sous la monarchie de Juillet une institution assez éloignée de la vie quotidienne des écoles en milieu rural, où les inspecteurs restent peu présents dans les années 1830 et 1840, comme en milieu urbain, les écoles laïques des grandes villes étant souvent encore placées sous la seule surveillance de comités de notables peu au fait des questions pédagogiques. En définitive, l’inspection primaire n’est pas encore véritablement une instance de contrôle et de régulation des pratiques pédagogiques pendant la plus grande partie du Second Empire et il faut attendre l’arrivée de Victor Duruy au ministère de l’Instruction publique pour que les inspecteurs primaires deviennent les acteurs d’une modernisation de l’enseignement primaire qui s’épanouira avec la mise en œuvre des grandes lois scolaires du début des années 1880.
Le cadre de l’étude : le département de la Seine et ses écoles
2La Seine constitue un cadre idéal pour observer la transformation de l’inspection primaire induite par la modernisation de l’enseignement public dans les premières décennies de la IIIe République. Ce département, dont les limites correspondent grossièrement à celle de Paris et des départements de la « petite couronne » tels qu’ils ont été définis par la loi du 10 juillet 1964, peut être considéré comme le laboratoire de la modernisation de l’enseignement primaire2 à partir du milieu des années 1860.
La Seine, laboratoire pédagogique pour le primaire
3En effet, l’organisation pédagogique de l’école républicaine, définie par l’arrêté du 27 juillet 1882 complété par les instructions du 18 janvier 1887, repose largement sur une généralisation de la réforme qu’Octave Gréard, nommé en 1865 inspecteur d’académie et resté jusqu’en 1879 l’inamovible directeur de l’enseignement primaire de la Seine, a menée dans ce département. Victor Duruy souhaitait faire de la Seine la vitrine de la modernisation de l’enseignement primaire qu’il appelle alors de ses vœux. En 1868, Octave Gréard met donc en place une nouvelle organisation pédagogique, fondée sur un principe de concentricité par l’approfondissement d’un même ensemble cohérent de connaissance dans chacun des trois cours qu’elle distingue (cours élémentaire, moyen et supérieur)3. En définissant très rigoureusement les programmes scolaires appliqués par les enseignants des écoles élémentaires, cette réforme visait à homogénéiser les pratiques pédagogiques des maîtres et à garantir l’assimilation d’une solide instruction utilitaire aux élèves parvenant à parcourir l’ensemble du cursus4. Elle rend ainsi indispensable l’existence d’une inspection régulière des classes pour vérifier le fonctionnement cohérent de ce modèle pédagogique.
Un cadre très urbanisé et facilement parcouru
4L’urbanisation massive de ce territoire n’est évidemment pas sans conséquence sur la physionomie de l’institution scolaire, qui repose en milieu urbain sur de gros établissements à plusieurs classes, alors que les écoles à classe unique ne subsistent que dans les zones rurales de la périphérie. À Paris, grâce à la concentration géographique des établissements scolaires et à la relative facilité des déplacements, la périodicité annuelle de la visite des inspecteurs est dans l’ensemble respectée, et favorise la proximité des inspecteurs avec le quotidien des établissements scolaires. Ce principe d’une visite régulière dans les classes est beaucoup plus facile à appliquer en ville que dans les campagnes, dans lesquelles la longueur des tournées d’inspection et les difficultés météorologiques saisonnières perturbent le travail des inspecteurs. De plus, en milieu rural, ces contraintes rendent souvent prédictible le passage de l’inspecteur au gré des nouvelles colportées par les collègues déjà visités, tandis qu’en ville, surtout à Paris, ceux-ci examinent généralement toute l’année le travail des classes au gré de leur tournée quotidienne, sans suivre systématiquement un plan préétabli, cette imprévisibilité renforçant la représentativité de leurs observations. Les inspecteurs de la Seine sont aussi davantage susceptibles de participer plus directement à la vie des écoles en rencontrant régulièrement sur le terrain les directeurs des établissements scolaires de leur circonscription.
Des inspecteurs primaires nombreux et bien formés
5Dans la Seine, l’administration dispose d’un nombre très conséquent d’inspecteurs pendant la période des années 1880-1890. Juste après sa nomination à la tête de la direction de l’Enseignement primaire de la Seine, Octave Gréard s’était entouré d’un groupe de collaborateurs fidèles qu’il avait personnellement choisis. Leur niveau d’instruction est particulièrement élevé. Parmi les huit premiers inspecteurs primaires nommés en 1868, on recense un agrégé d’histoire, deux docteurs ès lettres, un agrégé de philosophie lui-même docteur ès lettres, et un polytechnicien docteur en médecine5. Quelques-uns sont les directeurs de gros établissements scolaires. C’est le cas de M. Gaillard, directeur de l’école de la rue Morand (11e), une des plus importantes de Paris6. Dans les années 1870, leur nombre augmente progressivement. Puis, en 1882, lors de la mise en œuvre de l’obligation scolaire, les fonds nécessaires sont débloqués pour assurer la nomination de six nouveaux inspecteurs à Paris et de deux autres pour la banlieue, de façon à disposer d’un inspecteur par arrondissement parisien et deux par arrondissement suburbain, soit au total 24 inspecteurs primaires. Au début des années 1890, le conseil général et le conseil municipal de Paris cessent de contribuer au service de l’inspection et le nombre des inspecteurs est alors ramené à seize par suppression des postes lors de leur vacance.
6Pour mieux connaître le corps des inspecteurs primaires de la Seine, 41 dossiers d’inspecteurs exerçant de la fin des années 1860 à 1914 ont été retrouvés aux Archives nationales et analysés7. Ces inspecteurs sont assez fréquemment issus de l’enseignement primaire, ce qui irait dans le sens de l’hypothèse d’une autonomisation du champ de l’enseignement primaire, en tant qu’espace structuré de positions dont le fonctionnement est le reflet des enjeux spécifiques à ce microcosme social. En effet, 27 d’entre eux ont commencé leur carrière comme instituteur et huit sont même issus du corps enseignant de la Seine. Un tiers de ces anciens instituteurs a été professeur dans les écoles normales et a contribué à l’instruction et à la transmission à de jeunes enseignants des valeurs de l’enseignement public. Cependant, quatre seulement ont fréquenté en tant qu’élèves une école normale au début de leur carrière. Or, les 16 personnes qui n’ont jamais exercé les fonctions d’instituteurs ont fait leur scolarité dans l’enseignement secondaire et ont généralement poursuivi leurs études supérieures jusqu’à l’obtention d’une licence de lettres, de mathématiques, de sciences physiques, voire de droit. Parmi eux se trouvent un professeur agrégé de philosophie, un agrégé de grammaire et un agrégé de sciences physiques et naturelles. Bien que six aient été professeurs dans une ou plusieurs écoles normales, ils possèdent surtout une expérience pédagogique dans l’enseignement secondaire, de même que dix anciens instituteurs qui ont exercé dans les classes élémentaires des collèges ou des lycées. Ainsi, même si tous les inspecteurs ont obtenu un certificat d’aptitude produit par l’ordre d’enseignement primaire, plus du tiers d’entre eux n’a pas une connaissance pratique de l’enseignement dans les écoles communales. Bien que majoritairement issu de l’enseignement primaire, le corps d’inspection de la Seine est aussi le reflet de la position dominante de la culture scolaire secondaire dans la formation des inspecteurs primaires.
7L’inspection joue un rôle majeur dans la mise en œuvre de la législation scolaire des années 1880 et de sa traduction réglementaire, en particulier des circulaires généralisant à l’échelle nationale l’organisation pédagogique créée dans la Seine par Octave Gréard en 18688. Pour analyser les fonctions de l’inspection primaire dans la vie quotidienne de l’institution scolaire, le recours aux sources produites par les inspecteurs est fondamental. L’étude prosopographique d’un corpus représentatif de 660 dossiers d’instituteurs et d’institutrices entrés dans l’enseignement primaire de la Seine de 1870 à 1886, a montré que la première génération des enseignants de l’école républicaine était caractérisée par la grande variété des origines sociales et géographiques, des trajectoires sociales et des parcours scolaires de l’école élémentaire à l’obtention des brevets de capacité9. Cette hétérogénéité initiale du corps enseignant interroge, quand elle est mise en regard des représentations héritées des premières décennies de la Troisième République, qui exaltent la cohérence du corps enseignant de cette époque. Aussi, faut-il observer comment l’institution scolaire a sélectionné ces personnes à leur entrée dans l’enseignement primaire de la Seine et comment les inspecteurs, qui sont les principaux représentants de l’institution auprès de ces pédagogues souvent très jeunes, ont su tirer parti de leurs dispositions. Aussi, il faut analyser le contenu des documents produits par les inspecteurs pour répertorier les schèmes de classement employés et mettre au jour leur évolution historique des années 1870-1880 jusqu’à la fin de la carrière des instituteurs et institutrice jusqu’au début des années 1920. Les inspecteurs étant les seuls témoins des pratiques professionnelles des maîtres, les traces écrites de leurs observations sont pour l’historien un accès réel, bien que limité par la relative indigence de leur contenu, à la réalité pratique de l’enseignement.
Des recruteurs au service de la constitution d’un corps enseignant
8Près des trois quarts des 4400 instituteurs et institutrices recrutés entre 1870 et 1886, qui restent majoritaires dans l’enseignement primaire de la Seine jusqu’aux années 1910, y entrent entre 1879 et 1886. Dans la Seine, les écoles normales ne sont pas en mesure d’assurer leur recrutement en nombre suffisant pour faire face à la fois à la croissance démographique parisienne alors à son apogée au début des années 1880, à la mise en application de l’obligation scolaire et à la laïcisation de l’enseignement primaire public. Seuls 27 % des hommes et à peine 10 % des femmes ont fréquenté une école normale avant d’enseigner dans les écoles publiques de la Seine. Les autres ont obtenu leur brevet en dehors des écoles normales et ont souvent acquis une expérience pédagogique dans des cours privés laïques.
Les inspecteurs primaires, agents recruteurs d’enseignants
9En l’absence d’une procédure de sélection normalisée, y compris pendant les recrutements massifs du début des années 1880, les inspecteurs primaires jouent donc un rôle fondamental dans la constitution du corps enseignant des écoles élémentaires de la Seine dans les années 1870 et 1880. En effet, le Conseil municipal de Paris vote seulement en 1885 la mise au concours des places d’instituteurs et d’institutrices de Paris et de la Seine et en dispense les élèves des écoles normales. Puis, la loi organique du 30 octobre 1886 ne prévoyant pas encore cette disposition, la volonté de ne pas dépouiller l’inspecteur d’académie de son pouvoir de décision pour le recrutement des non-normaliens a pour conséquence le refus du concours par le ministère de l’Instruction publique10. Cette situation n’est pas propre à l’enseignement primaire de la Seine mais concerne la majorité des emplois publics à cette époque. Les sources évoquent l’existence de concours dans l’administration postale, mais un bon classement n’implique pas la nomination systématique des lauréats11. Le recrutement des fonctionnaires intermédiaires connaît une situation assez semblable12.
10Sans l’organisation d’un concours de recrutement, les inspecteurs doivent sélectionner des hommes et des femmes, souvent titulaires du seul brevet élémentaire pour attester d’une forme de capital culturel certifié. De plus, l’obtention de ce titre scolaire, qui ne peut être considéré comme un diplôme national, est de difficulté inégale selon le lieu de passage des examens et n’assure qu’une homogénéité relative du degré d’instruction des candidats aux fonctions d’instituteur13. Les inspecteurs mènent donc une enquête administrative et sociale qui détermine l’inscription sur la liste d’admissibilité, selon des schèmes de classement qu’il est nécessaire d’examiner, car ce sont eux qui font du recrutement des non-normaliens par l’administration scolaire, un facteur de cohésion pour ce corps enseignant en cours de constitution du début des années 1880. Les investigations des inspecteurs les mènent auprès de la famille et du voisinage de l’impétrant. Ils interrogent les enseignants qui ont assuré leur instruction pendant la préparation des brevets, de même que les chefs des cours privés laïques où ils ont commencé à enseigner. Enfin, les inspecteurs de la Seine développent une correspondance avec l’inspection des départements d’origine de certains instituteurs décidant de poursuivre leur carrière à Paris.
L’organisation de la formation des maîtres
11Après avoir contribué à la constitution du corps enseignant en assurant le recrutement des instituteurs et institutrices non issus des écoles normales, les inspecteurs primaires assurent la formation des nouveaux enseignants. Dans les années 1880 et 1890, les notes individuelles sur le personnel scolaire décrivent peu les pratiques pédagogiques des maîtres. Cependant, les inspecteurs visitent effectivement les classes et, même s’il faut se garder de surinterpréter leurs écrits qui mettent l’accent sur l’efficacité de leur intervention, il est indéniable que les instituteurs et institutrices recrutés au début des années 1880 font l’objet d’un suivi particulier pendant les premières années de leur carrière. Il est difficile d’en dresser un tableau statistique en raison des lacunes fréquentes des sources, mais les inspecteurs primaires reviennent plusieurs fois par an dans une même classe pour aiguillonner l’ardeur d’un jeune enseignant et le conseiller14. Ils établissent un rapport d’autorité généralement très ferme, censé imposer une rationalisation des pratiques de classe par le respect de textes réglementaires et l’utilisation de procédés pédagogiques légitimés par l’institution scolaire et diffusés grâce au dynamisme de l’édition scolaire. Les inspecteurs multiplient donc leurs visites afin d’encourager les jeunes enseignants et pour les inciter fermement à mettre leurs pratiques en conformité avec les attentes normalisatrices de l’institution scolaire. Aussi, faut-il insister sur le rôle d’un groupe d’inspecteurs primaires renouvelés dans les années 1870-1880. En petit nombre et très éloigné du quotidien des classes dans les années 1860, le corps d’inspection, renouvelé et plus homogène à partir des années 1880, visite plus assidûment les écoles, en respectant généralement un rythme annuel d’inspection. Dans le cas de la Seine, les premières décennies de la IIIe République apparaissent bien comme un moment essentiel de la structuration historique du rôle de l’inspection primaire, comme le montre l’histoire de l’émergence d’un rapport d’inspection individualisé.
L’émergence du rapport d’inspection individualisé
12La notion de rapport d’inspection apparaît pour la première fois dans une circulaire relative aux écritures exigées des inspecteurs primaires, signée par le ministre Rouland le 6 février 1862. Après la visite d’une école, les inspecteurs doivent remplir un bulletin, dont le modèle est national, et l’expédier à l’inspecteur d’académie dans un délai de deux jours. À Paris, dans les années 1870, ces rapports sont centrés sur l’inspection de l’école et sur les mérites du directeur, l’évaluation de la qualité du travail individuel de chaque adjoint étant largement laissée à l’appréciation de ce dernier.
Le rapport d’inspection et son cadrage institutionnel
13Dans la Seine, ce n’est qu’à partir de la fin des années 1870 que sont utilisées des notes individuelles sur le personnel scolaire, dans lesquelles les inspecteurs émettent sur les adjoints un avis spécifique versé à leur dossier. L’administration scolaire de la Seine anticipe la loi organique du 30 octobre 1886 et un arrêté pris le même jour que le décret d’application de la loi, le 18 janvier 1887, qui précise que désormais le rapport distinguera une notice générale sur la situation de l’école et des notices individuelles comprenant une appréciation sur chacun des maîtres15. Ces notes individuelles consistent le plus souvent en une vague évaluation de la personnalité de l’instituteur, de son sérieux et de son exactitude dans le service, ainsi que des résultats obtenus dans la classe. Elles s’appuient très peu sur la description des pratiques pédagogiques du maître et ressemblent beaucoup, dans leur tonalité, aux enquêtes préalables au recrutement étudiées précédemment. Elles privilégient des schèmes de classement sociaux (allure corporelle, tenue vestimentaire, qualité de l’expression orale…) et valorisent les marques de dévouement des instituteurs les mieux insérés dans le champ de l’enseignement primaire, notamment à travers leur engagement dans des œuvres postscolaires. De plus, la confidentialité laisse aux inspecteurs une grande liberté de ton et les autorise à fonder leurs appréciations sur des considérations reposant davantage sur un jugement des personnes elles-mêmes que sur la qualité de leurs pratiques professionnelles proprement dites. En 1892, Léon Bourgeois, alors ministre de l’Instruction publique, affirme vouloir instituer une inspection individuelle débouchant sur la communication à l’instituteur d’un bulletin récapitulant les observations et les conseils de l’inspecteur. Puis, par la circulaire du 12 juin 1894, Georges Leygues recommande à son tour l’emploi d’un bulletin d’inspection destiné à l’enseignant pour consigner les appréciations et les remarques de l’inspecteur primaire, et ainsi « éclairer l’instituteur, et par suite lui faciliter sa noble tâche16 ». Pour le ministre, l’inspecteur doit impliquer l’enseignant qui, par conséquent, prend désormais connaissance et accuse réception des observations qui lui ont été faites. Cependant, le ministère se contente de fixer le principe de cette mesure qui donne une dimension nouvelle à la relation hiérarchique entre l’inspecteur et les enseignants des écoles de sa circonscription, sans en imposer les modalités d’application. En effet, en mettant fin à la confidentialité, la publicité du rapport, garantie par la signature de l’enseignant inspecté, oblige l’inspecteur à assumer face aux enseignants l’ensemble de ses appréciations. Aussi, le ministre considère-t-il que cette mesure doit faire l’unanimité et il laisse aux autorités académiques et aux fonctionnaires concernés le soin d’arrêter, d’« un commun accord », le détail de la mise en œuvre du bulletin. En conséquence, après 1894, aucun autre texte ministériel ne définit précisément l’acte d’inspection et la trace écrite qui doit en subsister17.
14Dans la Seine, bien que les inspecteurs en rédigent encore, en particulier pour exprimer un avis sur les demandes de mutations, les notes individuelles sur le personnel scolaire se font plus rares dans les dossiers, alors que l’application de la circulaire ministérielle du 12 juin 1894 semble avoir suscité beaucoup d’opposition de la part des inspecteurs. En effet, le premier formulaire de bulletin d’inspection, utilisé à partir du milieu des années 1890, est très succinct et n’a manifestement pas été bien accepté. Les inspecteurs se contentent d’appréciations très laconiques, qualitativement plus pauvres encore que les notes individuelles précédentes, comme pour exprimer leur réticence à l’utiliser. De plus, contrairement à ce que prévoyaient les circulaires précitées, l’instituteur visité n’a pas à signer le bulletin et la confidentialité est donc probablement maintenue dans les faits.
15En définitive, il faut attendre 1905, plus d’une décennie après les préconisations ministérielles de Georges Leygues, pour qu’un véritable rapport d’inspection détaillé, signé par l’enseignant concerné, voit le jour dans la Seine et s’impose aux inspecteurs primaires. Le nouveau formulaire incite davantage ces derniers à décrire les pratiques pédagogiques des maîtres. Il réserve la plus grande partie du formulaire au commentaire des leçons observées, en supprimant les rubriques sur le zèle, la tenue et la conduite, au profit de références aux exercices vus en classe, à la tenue des cahiers, à la tenue des élèves et non du maître, ainsi qu’aux résultats obtenus. Le formulaire s’achève sur les observations de l’inspecteur, c’est-à-dire ses conseils visant à l’amélioration des pratiques pédagogiques de l’enseignant.
Le contenu des nouveaux rapports d’inspection
16Le contenu de ces nouveaux rapports axés sur l’observation et la critique des pratiques de classe reste succinct et son étude est peu susceptible d’enrichir l’historiographie de l’enseignement des différentes disciplines scolaires. Néanmoins, la lecture des rapports souligne sur le vif des faits déjà connus et les préconisations des inspecteurs donnent une image de la réalité des pratiques pédagogiques. Lorsqu’ils rendent visite à un instituteur, les inspecteurs portent successivement leur regard sur les différentes caractéristiques de leur pédagogie valorisées par l’enseignement de l’école normale, c’est-à-dire leur charisme personnel, les finalités éducatives recherchées, et surtout les notions transmises et les procédés pédagogiques employés. Les inspecteurs, notamment lorsqu’ils ont exercé auparavant les fonctions d’instituteur, sont eux-mêmes des spécialistes des bonnes leçons : ils en ont réalisé en abondance dans le passé, ils en connaissent toutes les astuces et sont encore capables de prendre la classe pour en faire la démonstration. La démarche intuitive et la méthode active, défendues dans les textes réglementant l’enseignement primaire et dont la mise en œuvre avait pour modèle initial la leçon de choses, sont systématiquement promues par les inspecteurs. La recommandation la plus fréquente, qui représente près du quart des préconisations des inspecteurs, est donc de susciter une authentique pensée des élèves, de « les faire réfléchir et raisonner », contre les pratiques reposant sur la reproduction mécanique d’un exercice au détriment d’une réelle compréhension. Pour inciter les enfants à faire usage de leur raison, les inspecteurs demandent parfois aux enseignants de leur laisser davantage d’initiative dans les exercices nécessitant la formulation orale ou écrite des idées, surtout dans les rédactions. Dans le même registre, il leur arrive de regretter que la mémoire soit développée de préférence à l’intelligence. La condamnation des réponses collectives, expédient utilisé par les maîtres dans les classes dont les effectifs sont les plus chargés, est très régulièrement rappelée jusqu’à la fin de la période étudiée.
17Une pédagogie de l’écrit et de la répétition inlassable d’exercices d’application reste souvent la plus confortable pour les instituteurs et institutrices, ce type de pratique limitant le risque de désordre pouvant résulter d’une activité plus spontanée des élèves. Dans les années 1920, le rabâchage des programmes concentriques apparaît néanmoins un peu moins nécessaire, en raison des progrès dans la diffusion de la culture scolaire primaire depuis les années 1870-1880. À la fin de la carrière des derniers enseignants de la population étudiée, les conceptions pédagogiques de l’inspection hésitent encore entre le principe de favoriser la réflexion autonome de l’élève et les résultats immédiats obtenus par un intense travail de mémorisation des connaissances à acquérir et de répétition d’exercices standardisés. Les instructions de Paul Lapie du 23 février 1923 ne remettront en cause qu’à la marge la concentricité des programmes en supprimant certaines répétitions que l’élévation du niveau d’instruction rend moins nécessaires. Mais, même si les traces persistantes d’une « pédagogie de la défiance18 » demeurent, la stimulation de l’intelligence réflexive des élèves est à nouveau proclamée comme le but ultime de l’enseignement primaire.
L’inspection, clef de voûte de l’autonomisation du champ scolaire
18L’histoire du rapport d’inspection, définissant mieux les enjeux pédagogiques de l’exercice de la profession d’instituteur, souligne le rôle de l’inspection dans le processus d’autonomisation du champ de l’enseignement primaire, comme le montre l’analyse statistique des carrières. L’inspection de la classe est l’instrument de mesure d’un capital spécifique dépendant des règles et des enjeux propres au champ de l’enseignement primaire, en particulier lorsque s’impose l’usage d’un bulletin d’inspection normalisé qui dirige les commentaires des inspecteurs vers la seule observation des pratiques pédagogiques.
Le rapport d’inspection, outil de gestion des carrières enseignantes
19Les commentaires des inspecteurs primaires permettent de reconstituer le classement qu’ils opèrent parmi les enseignants de leur circonscription et de mettre ainsi à jour la stratification du corps enseignant. L’analyse des notes individuelles sur le personnel scolaire rédigées dans les années 1880-1890 et des rapports d’inspection a déterminé un classement des instituteurs et institutrices de la Seine en cinq catégories (médiocre, inégal, convenable, bon, excellent). Grâce aux documents produits par les inspecteurs, il a été attribué un niveau à plus de 92 % des instituteurs et institutrices de la Seine. Plus de 60 % des enseignants sont considérés comme de bons ou d’excellents enseignants. Ainsi, il devient possible de mener une analyse statistique des carrières, fondée sur l’utilisation d’un modèle biographique (event history analysis)19. Cette méthode permet de reconstituer les faits qui, dans le cours de chaque année, influencent statistiquement les chances, pour un individu qui est instituteur dans la Seine au début de cette année, d’être nommé directeur d’une école communale. Cet événement représente à cette époque une véritable promotion, que ce soit en termes de responsabilités exercées, de rémunération et de prestige. Or, l’impact de l’appréciation par les inspecteurs des qualités professionnelles des instituteurs, en particulier de leurs pratiques pédagogiques observées lors des inspections, se renforce au cours de la période de mise en œuvre d’un véritable rapport d’inspection à partir du milieu des années 1890
20Pour les nominations postérieures à 1896, l’effet de certains indicateurs s’accroît sensiblement pour les carrières masculines par rapport à la période précédente des années 1870 et 1880. Par exemple, les promotions parmi la minorité d’instituteurs bacheliers confirment la reconnaissance par les inspecteurs de la position dominante de l’enseignement secondaire. La politique républicaine d’approfondissement de la formation des instituteurs dans les écoles normales modifie, quant à elle, la physionomie du groupe constitué par les directeurs des écoles primaires publiques de la Seine, qui sont le plus souvent normaliens. Cependant, être considéré par les inspecteurs comme un excellent instituteur pèse beaucoup plus en quadruplant les chances de promotion. Cette évolution démontre l’avancée du processus d’autonomisation du champ de l’enseignement primaire grâce à une prise en compte croissante des avis émis par les inspecteurs primaires.
Les traces de recommandation et leur mise à distance ?
21En ajoutant au modèle expliquant les nominations à partir de 1897 le soutien apporté par les municipalités aux candidatures de certains instituteurs, sans effet significatif auparavant, il apparaît que celui-ci a un poids non négligeable. L’appui d’une municipalité joue surtout sur la localisation des nominations, en particulier dans la commune où l’instituteur s’est forgé une réputation susceptible de conforter l’influence de l’école publique. Ainsi, le rôle des soutiens dans ces nominations postérieures à 1896 ne serait pas le signe d’un assujettissement du champ de l’enseignement primaire au pouvoir des municipalités. L’analyse qualitative des correspondances échangées par les inspecteurs primaires et les édiles montre qu’il faut davantage y voir une conséquence de l’intégration par les inspecteurs, dans les schèmes sociaux de classement mis en œuvre pour l’attribution des postes, du capital symbolique acquis localement par les meilleurs instituteurs. Ce qui pourrait apparaître comme une intervention extérieure aux enjeux du champ n’est donc qu’une autre manifestation du poids croissant d’un capital spécifique mesuré par les inspecteurs primaires, de plus en plus fondé sur l’appréciation des capacités professionnelles des enseignants20.
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22Au-delà des possibles effets de source produits par l’exploitation des dossiers d’instituteurs, dont les principaux documents ont été rédigés par les inspecteurs, l’inspection primaire joue un rôle majeur dans la mise en œuvre de la réforme pédagogique d’Octave Gréard et plus généralement dans la modernisation de l’enseignement pendant les premières décennies de la IIIe République. Par le respect de la fréquence annuelle de la visite des classes et leur présence quotidienne dans les établissements de leur circonscription, du moins à Paris et dans les communes les plus densément peuplées de la banlieue, les inspecteurs contribuent très largement à l’homogénéisation des pratiques professionnelles des individus constituant un corps enseignant encore relativement hétérogène. Plus souvent issu lui-même de l’enseignement primaire, l’inspecteur devient une figure centrale de la vie des écoles. Parachevant un processus séculaire de professionnalisation de l’enseignement primaire, il participe à la formation morale et professionnelle des maîtres et les mobilise activement en faveur des œuvres complémentaires de l’école publique. Il inspire parfois la crainte lors de ses visites mais il apparaît aussi souvent comme le défenseur de l’indépendance professionnelle du corps enseignant, par exemple quand un directeur d’école fait appel à lui pour face aux empiétements des autorités locales. Plus généralement, il devient le garant de l’autonomie d’un champ de l’enseignement primaire dont les valeurs sont fortement identifiées au régime républicain. Le poids croissant des avis émis par l’inspection sur les carrières vient souligner la place centrale acquise par le corps d’inspection dans le fonctionnement d’une institution scolaire qui, pendant les premières décennies de la IIIe République, a achevé de se libérer des tutelles externes pour être régie selon ses propres normes éthiques et en fonction particulièrement des enjeux pédagogiques de l’exercice du métier d’instituteur.
Notes de bas de page
1 Paul Lorain, Tableau de l’instruction primaire en France d’après les documents authentiques et notamment d’après les rapports adressés au ministre de l’Instruction publique par les 490 inspecteurs chargés de visiter toutes les écoles de France à la fin de 1833, Paris, Hachette, 1837, 404 p.
2 Jean-Michel Chapoulie, « L’organisation de l’enseignement primaire de la IIIe République : ses origines parisiennes et provinciales », Histoire de l’Éducation, n° 105, janvier 2005, p. 3-44.
3 La thèse de Stéphanie Dauphin accorde une large place au rôle d’Octave Gréard dans la modernisation de l’enseignement primaire. Stéphanie Dauphin, Octave Gréard, réformateur de l’enseignement primaire du Second Empire à la Belle Époque, thèse de doctorat, histoire, sous la direction de Jean-Noël Luc, université Paris IV, 2012, p. 146-515.
4 Pour une analyse du fonctionnement méritocratique de ce modèle pédagogique et ses limites, voir Jérôme Krop, La méritocratie républicaine. Élitisme et scolarisation de masse sous la IIIe République, Rennes, PUR, 2014, p. 105-129.
5 Stéphanie Dauphin, Octave Gréard, réformateur de l’enseignement primaire…, op. cit., p. 337.
6 L’école de la rue Morand a notamment a été le premier gros établissement urbain à plusieurs classes dans lequel les méthodes de l’enseignement simultané ont été mises en œuvre en 1857 en remplacement de l’enseignement mutuel, avant même la réforme de 1868. Jérôme Krop, La méritocratie républicaine…, op. cit., p. 95.
7 La plupart sont conservés dans la série AJ16 mais certains ont été retrouvés dans la série F17.
8 Jean Ferrier a mis en évidence un modèle d’inspection primaire spécifique nouveau sous la IIIe République du point de vue de l’évolution du dispositif institutionnel de l’inspection primaire. Jean Ferrier, Les inspecteurs des écoles primaires 1835-1995, 2 vol., Paris, L’Harmattan, 1997, 965 p.
9 Jérôme Krop, Les fondateurs de l’école du peuple. Corps enseignant, institution scolaire et société urbaine (1870-1920), thèse de doctorat en histoire contemporaine, sous la direction de Jean-Noël Luc, université Paris IV, 2012, 765 p.
10 Charles Drouard, Histoire de l’enseignement primaire et populaire à Paris et dans le département de la Seine, Paris, Librairie Bricon et Lesot, 1911, p. 179-180.
11 Sébastien Richez, Postes et postiers en Normandie. Témoins des transformations nationales 1830-1914, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 129.
12 Les concours de recrutement des fonctionnaires intermédiaires commencent à être principalement organisés dans les années 1890-1900 et participent à l’affirmation du principe de la méritocratie républicaine, bien après l’arrivée au pouvoir des républicains. Jean Le Bihan, Au service de l’État : les fonctionnaires intermédiaires au xixe siècle, Rennes, PUR, 2008, p. 145-151.
13 Quelques futurs enseignants s’inscrivent aux examens dans un département voisin, là où les commissions sont réputées moins sévères. Cette hétérogénéité des commissions d’examen préoccupe le ministère dans les années 1870, le deuxième bureau de la direction de l’Instruction primaire rédigeant une note annuelle très précise sur l’organisation et le déroulement des épreuves, suivis de fréquents rappels à l’ordre, dont la fréquence pointe d’ailleurs les limites de leur efficacité. Daniel Toussaint, L’invention de l’instituteur et de l’institutrice au xixe siècle dans la Somme, Amiens, Encrage, 2012, p. 247.
14 Jérôme Krop, Les fondateurs de l’école du peuple…, op. cit., p. 259-264.
15 Jean Ferrier, Les inspecteurs des écoles primaires 1835-1995…, op. cit., p. 520.
16 Ferdinand Buisson (dir.), « Bulletin d’inspection », dans Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1911, p. 199.
17 Jean Ferrier, Les inspecteurs des écoles primaires 1835-1995…, op. cit., p. 523.
18 Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968, p. 277-278.
19 Jérôme Krop, Claire Lemercier, Pierre Schermutzki, « Relations sociales et désignation des directeurs d’école dans le département de la Seine, 1870-1914 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2010, 57-2, p. 79-114.
20 Ibid., p. 105-111.
Auteur
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Jérôme Krop
Maître de conférences en histoire contemporaine à la COMUE-Lille-Nord-de-France (ESPE-LNF) et membre du CREHS de l’université d’Artois (EA 4027). Il a soutenu sa thèse en 2012 en Sorbonne sous la direction de Jean-Noël Luc sur Les fondateurs de l’école du peuple. Corps enseignant, institution scolaire et société urbaine (1870-1920). Il a récemment publié : Jérôme Krop, L’élitisme républicain. La méritocratie scolaire sous la IIIe République, Rennes, PUR, 2014, 176 p. ; Jérôme Krop, Les fondateurs de l’école républicaine. La première génération des instituteurs sous la IIIe République, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 333 p.
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