Chapitre III. Le « beau sexe » : des spécificités constitutives ?
p. 85-108
Texte intégral
1Angelica Baum et Brigitte Schnegg ont dépeint avec beaucoup de justesse le combat singulier de la femme de lettres Julie Bondeli contre les préjugés de son époque1. En compagnie de son amie Suzanne Curchod, plus connue sous le nom de Mme Necker, elle évoque sa vision de la physiologie féminine, refusant d’attribuer les « suites funestes de l’application intellectuelle » des femmes à « la faiblesse originelle de (leurs) nerfs2 ». Julie Bondeli privilégie une explication culturelle : « Notre éducation, notre état civil et moral sont absolument opposés à l’application intellectuelle, on ne peut jamais se soustraire à l’impression de la première, encore moins à la nécessité et à la convenance arbitraire de l’autre3. » Ses réflexions incitent à faire toute leur place aux écrits féminins pour reconsidérer les processus d’intériorisation ou de réinterprétation des savoirs scientifiques infériorisant les femmes. Ces derniers sont fortement structurés par les représentations liées au genre, en même temps qu’ils contribuent à leur pérennisation. En expliquant que la place subalterne des femmes est moins due au système patriarcal qu’à une corporéité particulière, ils inscrivent dans le biologique des inégalités sociales, leur donnant ainsi un caractère « naturel » et immuable. Ces savoirs évoluant en fonction des paradigmes médicaux sont parfois remis en question et les controverses scientifiques ou profanes montrent à quel point la notion de sexe et ses attributs procèdent d’une construction et d’une négociation.
Faiblesses du corps et de l’esprit : réinterprétations féminines
2Les faiblesses du corps féminin s’expliquent, dans les représentations médicales, par sa constitution et son tempérament. Elles entraînent un amoindrissement de l’esprit qui se manifeste notamment dans l’imagination féminine, dont on se plaît à décrire les méandres. Au reste, le corps enceint s’invite en cette circonstance, car l’imagination des femmes enceintes suscite mille attentions. Aussi éloigné qu’on veuille le tenir, le corps génésique finit toujours par s’imposer. Finalement, que pensent les femmes de ces dispositions spécifiques ? Sont-elles réelles, constituent-elles un atout ou une grande injustice ?
Tempéraments et constitutions : retour sur les « faiblesses originelles » des femmes
3Les tempéraments sont au cœur de la pensée médicale en même temps qu’ils distinguent hommes et femmes par une opposition des vertus et des vices, du physique et du moral ; Elsa Dorlin a souligné leur importance au sein de la Querelle des femmes4. Dès l’Antiquité, la médecine des tempéraments a érigé une frontière – poreuse – entre corporéités masculine et féminine, en codifiant quatre modèles. Le tempérament sanguin est lié au sang, à la chaleur et à l’humidité ; il révèle des corps puissants, des esprits aussi bienveillants que mesurés. Le tempérament bilieux dépend de la bile jaune, il est associé à la chaleur, à la sécheresse et au feu. Il donne des corps musclés et vifs, des teints jaunes, des caractères irascibles et vaillants. Le tempérament atrabilaire est relié à la bile noire ou atrabile, à la terre, au froid et à la sécheresse. Il génère des corps anguleux et souffrants, des visages terreux, des natures mélancoliques et graves. Enfin, le tempérament phlegmatique dépend de la pituite, appelée aussi phlegme ou lymphe. Il est associé à l’eau, au froid et à l’humidité. Ce dernier donne des chairs molles et maladives, des teints blêmes et des caractères lâches ou négligents5.
4Le corps féminin, humide et froid, est assimilé au tempérament phlegmatique. Bien sûr, ces catégorisations théoriques ont été critiquées, notamment par François Poullain de La Barre qui, au siècle précédent, insiste sur l’influence de l’éducation dans la différenciation sexuelle et met en avant la relativité des différences observables dans le tempérament des hommes et des femmes6. Gabrielle Suchon, dans son Traité de la morale et de la politique (1693), s’oppose aussi à une distinction des forces en évoquant la robustesse de certaines femmes, plus vaillantes qu’une partie des hommes7. Malgré l’irréfutabilité de ces arguments, leurs contradicteurs sont fort nombreux. Au sein des narrations féminines, les singularités prédominent toutefois, marginalisant les discours théoriques et leurs catégorisations figées.
5Dans les consultations envoyées à Samuel-Auguste Tissot, le détail de la constitution sert généralement d’entrée en matière8. Souvent, il se réfère aux aïeux dont on hérite le tempérament ; son exposé n’est toutefois pas systématique. Les hommes, plus que les femmes, se livrent à l’exercice9. Peut-être sont-ils plus soucieux ou à même de reprendre les terminologies médicales ? Ils ont surtout un intérêt particulier à décrire les dispositions initiales qui les inscrivent dans une filiation – inhérente à la notion de tempérament – dont ils sont les garants en tant qu’héritiers du nom. En définitive, les tempéraments sanguin, bilieux, phlegmatique et atrabilaire ne sont que très rarement mentionnés par les malades10. De même, l’idée d’un corps féminin marqué par la lymphe, et de ce fait caractérisé par la froideur et l’humidité, n’est pas reprise11. Les épistolières recourent cependant à la théorie des tempéraments en sollicitant d’autres qualificatifs pour les désigner, telles la chaleur, la délicatesse, la douceur, la vivacité, ou la violence. Les plus probants demeurent la force et la faiblesse.
6Les terminologies liées à la notion de « force » sont présentes dans les consultations épistolaires féminines, mais assez peu au regard des usages masculins12. Le terme « vigueur » n’est d’ailleurs jamais utilisé par les femmes et celui de « robustesse » ne l’est que très marginalement. Elles sont également moins enclines à exposer la diminution des forces physiques, vécue comme un amoindrissement de la robustesse, qu’elles associent plus volontiers aux hommes. Les femmes emploient donc moins le champ lexical de la force, attaché au masculin, même si elle demeure une composante essentielle de la perception de la santé et de sa dégradation. En ne s’associant pas à certains termes, les consultantes suggèrent l’existence d’une corporéité masculine dans laquelle elles ne se reconnaissent pas tout à fait.
7On aurait alors pu attendre des épistolières un recours immodéré au vocabulaire de la faiblesse, qui serait, là aussi, révélateur d’une corporéité féminine. Or, si elles le mobilisent effectivement davantage que celui de la force, le terme « faiblesse » est plus utilisé par les hommes que par les femmes13. Il en est de même pour la « fatigue » et l’« affaiblissement » ou, dans une moindre mesure, de l’« abattement » et de l’« accablement14 ». Plus surprenant encore, les femmes évoquent moins les affections de « langueur » et le terme « délicatesse » est employé de manière équivalente15. Les hommes notifient donc davantage la perte de la vigueur physique – ce qui témoigne bien de l’importance de la force dans leur représentation de soi – et le font à partir d’énoncés liés au féminin dans le discours médical. Les souffrants considéreraient-ils que tout corps malade est un corps féminin ou efféminé16 ? Cela suggère une intériorisation des représentations médicales, mais rien n’indique que les hommes adhèrent à ces préceptes et tiennent véritablement l’accablement ou l’abattement pour des dispositions féminines. La délicatesse, par exemple, appartient clairement à la corporéité mondaine. Quoi qu’il en soit, si les femmes se qualifient moins à partir d’une opposition force/faiblesse, elles ne reprennent pas pour autant, et notamment en cas de maladie, l’idée d’une faiblesse féminine originelle et constitutive.
8Revenons au discours sur la force et rappelons que certaines femmes s’en emparent, telle Mme de Ruys valorisant sa robustesse capable de vaincre la maladie : « La force naturelle de mon tempéramment me donne la plus grande espérance là-dessus17. » Les femmes emploient également une grammaire de la force inversée : « Je me suis trouvée mal trois fois hier de révolution, je ne digère rien, je ne dort ni ne mange, mes forces du corps m’abandonne, mon courage seul et ma tête me soutient18 », écrit la marquise de Mirabeau. La notion d’idiosyncrasie selon laquelle l’équilibre des humeurs diffère en chacun, justifiant ainsi la singularité des dispositions corporelles individuelles19, apporte quelque éclairage sur la grande variété des discours profanes. Elle explique la propension des femmes à ne pas reprendre les théorisations médicales sur les spécificités du corps féminin20.
9Faisant fi des contradictions, l’idiosyncrasie se combine avec la notion de filiation, très présente dans les sociétés d’Ancien Régime. Ainsi les épistolières considèrent-elles souvent qu’elles héritent du tempérament de leur père, ou transmettent leur propre tempérament à leurs enfants mâles : « Je ne te conseille pas d’user de bière ni du vin du Rhin, je ne crois pas qu’il te conviennent, tu es un peu de mon tempérament. Les alimens et les boissons trop fraiches ne nous sont propres ni à l’un, ni à l’autre21 », écrit Élisabeth Charrière à son fils Salomon. Les liens adelphiques sont aussi concernés ; Mme de Bégon l’indique à son frère : « Votre tempérament et le mien se ressemblent assés, mais je fais plus d’exercice22. » L’hérédité familiale prévaudrait ainsi sur les déterminants du sexe.
10Les discours féminins sont parfois pleins de paradoxes. Suzanne de Jaucourt, mère de trois fils destinés à la carrière militaire, ne cesse de les prévenir contre les « faiblesses » féminines23, mais rabroue ainsi son aîné, le pensant mieux au combat qu’« attaché au tablier » de sa mère : « Je suis née au bruit des armes. La valeur et le courage est un des appanages de notre nation, je suis Françoise de ce costé là autant qu’une femme peut l’être. Tu ne démentiras pas, mon fils, le sang dont tu es né24. » Suzanne véhicule à la fois l’idée d’une infériorité féminine et celle d’une force à la fois personnelle et nationale, transmise par le sang, n’hésitant pas à recourir au vocabulaire guerrier pour servir au mieux ses visées éducatives.
11Plutôt que de reprendre à la lettre les conceptions théoriques des médecins sur la différenciation sexuelle, les profanes livrent donc une vision des tempéraments et constitutions modelée par les combinaisons idiosyncratiques, les filiations biologiques et les lois du genre. Les femmes des Lumières réinterprètent volontiers les savoirs savants à l’aune de leurs propres perceptions, évoquant prioritairement, pour celles qui consultent le Dr Tissot, leurs dispositions corporelles à partir de la force, de la faiblesse et de leurs corollaires. Ces décalages entre discours médicaux et profanes se manifestent également dans l’énoncé des faiblesses de l’esprit incarnées par l’« imagination féminine ».
« Malheur à une femme qui naît avec un peu d’imagination »
12L’imagination est un terme polysémique qui signifie aussi bien une « faculté par laquelle l’âme imagine », la pensée, l’« opinion qu’on a de quelque chose sans beaucoup de fondement » que la « fantaisie bizarre, l’idée folle ou extravagante25 ». C’est à Voltaire que revient le privilège, dans l’Encyclopédie, de définir l’imagination comme « le pouvoir que chaque être sensible éprouve en soi de se représenter dans son esprit les choses sensibles26 ». Dans les discours philosophiques et médicaux, les femmes sont davantage susceptibles de sombrer sous l’emprise d’une imagination débordante pouvant les mener jusqu’à la folie. Leur plus grande sujétion s’explique par la faiblesse de leur tempérament, une sensibilité accrue et une moindre aptitude à l’exercice de la raison, autant de « caractéristiques féminines » déjà évoquées. Nombre de femmes adhèrent à ce point de vue et mentionnent dans leurs écrits les conséquences de l’imagination sur leur vie quotidienne.
13Tandis que certaines ne redoutent que ses excès, parce qu’elles la considèrent comme essentielle à tout processus de création – telle une amante de Bernard de Bonnard se désolant de maux de nerfs qui nuisent à son « imagination active et brillante » et l’empêchent de rayonner en société27 –, la plupart des femmes s’en plaignent, de manière parfois saisissante. Les dérangements de l’imagination symbolisent alors une faiblesse de l’esprit et une inaptitude à se raisonner. La Vaudoise Élisabeth Charrière est exaspérée de se faire « souvent des fantômes sans sujet », alors que son fils Salomon tarde à lui donner des nouvelles, considérant que « cet état n’est pas sain pour la santé28 ». Elle se présente comme une mère tourmentée et soumise par son imagination à mille inquiétudes et projections tragiques. Ses peurs l’obsèdent véritablement : « Je ne vis qu’en idée. Je donnerois tout au monde pour avoir de ces imaginations tranquilles telles que j’en vois à tant de personnes29. »
14Une cousine de Bernard de Bonnard livre également un portrait alarmant ; l’imagination y trouble sa pensée et l’empêche de vivre selon son désir :
« Il est encore heureux que mon âme conserve une sorte d’activité, je ne suis point habituée à un travail assidu, sans objet, sans espoir de bonheur, ayant une imagination assez vive, une âme sensible, si j’allois me trouver toute seule dans mon cœur, ma tête travaillerois tant pour remplacer le vuide qu’elle se perdrois dans ses vains efforts.
Les hommes ne peuvent pas concevoir l’indépendance de l’imagination des femmes. Vous autres, dès que vous pensé, on vous donne l’objet sur lequel vous devez porter vos idées, on les dirigent, on les règlent. On ne vous laisse que cela de libre pour votre esprit, il est si bien réglé que vous êtes toujours les maîtres de vos idées et de vos sentimens. Malheur à une femme qui naît avec un peu d’imagination et qui de très bonne heure n’a pas pris l’usage de la régler.
Mon attention ne se fixe pas plus d’une demi-heure de suite aux idées des autres, je suis plus habituée à penser qu’à apprendre, à concevoir qu’à raisonner, à imaginer qu’à me soumettre. Il faudroit un travail étonnant pour détruire en moi cette manière d’être, je vois bien ce qui me manque, mais je ne suis pas la maîtresse de chasser l’idée qu’une image ou qu’un mot me donne et qui me met à dix mille de l’objet que je voudrois suivre30. »
15Tout en reprenant le discours médical sur la plus grande sujétion des femmes aux aléas de l’imagination, l’épistolière ne se fie pas à une explication physiologique : c’est un argument culturel qu’elle développe. Les défauts de l’éducation féminine sont les seuls responsables de ses excès. En cela, elle rejoint parfaitement les conclusions de Julie Bondeli31. L’esprit féminin, rendu incapable de maîtriser les assauts de l’imagination, erre entre vide et idées confuses. Mme de Chastenay estime quant à elle que ses maux sont causés par « une imagination malade, une tête peu acoutumé à réfléchir, et qui plane dans les airs sans aucun frein, et sans rien approfondir, craignant également son ignorance et la lumière32 ».
16Les excès de l’imagination féminine donnent lieu à des dérèglements plus graves encore. La comtesse de Puységur, Marie Ledanois, sombre dans la démence33. Dès son plus jeune âge, elle développe un comportement singulier que son entourage tente de masquer au mieux. Âgée de quatorze ans, elle se marie avec un cousin avant d’épouser, une fois veuve, le comte de Puységur, Pierre-Louis de Chastenet. Ce dernier demande sa mise en curatelle en 1764 ; une enquête est menée par Jacques de Francqueville d’Abancourt, conseiller du roi au parlement de Flandre. L’interrogatoire des témoins s’ouvre sur la comparution de Pierre Du Fresnoy, médecin ordinaire de la comtesse de Puységur depuis seize années. Il estime qu’elle a toujours eu « l’imagination déréglée, le raisonnement confus, l’esprit plein d’idées extravagantes34 ». À en croire la déposition de sa femme de chambre, elle tient souvent des propos obscènes et a un comportement des plus singuliers, se roulant dans ses excréments ou tentant de se jeter par la fenêtre. D’autres témoignent l’avoir vue manger des insectes et poursuivre un prêtre totalement nue. Pour un parent éloigné de la comtesse, il ne fait pas de doute qu’elle est atteinte de folie. Lors de son interrogatoire, le conseiller du roi ne peut que constater que « l’imagination » de la jeune femme la pousse à penser que son père et son époux se sont mis d’accord pour l’empoisonner, si elle s’avère incapable de leur donner une descendance.
17Ce cas troublant rappelle la figure des folles, possédées et hystériques de l’Ancien Régime malmenées par une imagination cruelle et la faiblesse de leurs organes. Les profanes estiment même que cette disposition peut tuer. Marie-Thérèse de La Ferté-Imbault considère ainsi qu’une jeune vicomtesse « vivoit encore si elle avoit voulu porter son esprit plutôt vis-à-vis de la lumière de la raison que de l’imagination sans lumière35 ».
18Là encore, le discours médical n’est pas reçu de manière univoque : si les femmes se rejoignent dans le récit des divagations désastreuses de l’esprit, certaines adhèrent à l’explication physiologique des médecins, d’autres avancent des causalités socioculturelles. La situation est d’autant plus injuste, pour ces dernières, qu’une solution existe : éduquer les femmes, leur apprendre à (se) raisonner. Il leur reste à opposer tout leur « bon sens36 » à une imagination débridée influant sur leur santé, tout comme sur leur grossesse. Corps enceint et imagination sont effectivement liés, d’où la difficulté à saisir une corporéité féminine en dehors de la génération au Siècle des Lumières.
L’imagination des femmes enceintes : désavantage ou atout ?
« Enfant tâché d’envie
Si un enfant tâché d’envie en sa naissance ou se trouve marqué de quelque tâche a luy imprimée par la fantaisie et véhémente envie de sa mère d’avoir voulu manger de quelque chose comme il arrive souvent, il ne faut autre chose que de retenir les secondines, qui est l’arrière-faix de l’accouchée, et en frotterez la tâche ou envie. Icelles mesmes secondines, distillées en deux vaisseaux, rendent une eau qui a la mesme vertu, et ainsi très singulière pour oster toutes autres tasches du visage et embellir la peau comme de jeunesse37. »
19Cette recette consignée dans le livre de la baronne de Montricher (1698) renvoie à un débat essentiel de la médecine de l’époque moderne : l’imagination des femmes enceintes peut-elle modifier la physionomie de l’enfant ? Au xviiie siècle, les médecins imaginationnistes s’opposent à leurs détracteurs, dont un des plus célèbres est certainement George Leclerc de Buffon38. C’est toutefois Denis Diderot qui signe l’article de l’Encyclopédie sur le « Pouvoir de l’imagination des femmes enceintes sur le fœtus39 ». Il réfute l’idée selon laquelle tout ce qui touche et affecte la mère se répercute sur lui. C’est à ce lien imaginaire que l’on a attribué les ressemblances, monstruosités, tâches et autres vices de conformation, « tous effets, qui, s’ils dépendent de l’imagination, doivent bien plus raisonnablement être attribués à celle des personnes qui croyent les appercevoir, qu’à celle de la mère, qui n’a réellement, ni n’est susceptible d’avoir, aucun pouvoir de cette espèce40 », conclut le philosophe. Il s’attache ainsi à détruire ce préjugé très répandu, notamment parmi les gens du monde41.
20Cette théorie, loin d’être anecdotique, pose la question de la responsabilité des mères dans la naissance d’enfants monstrueux, malformés ou non viables. Rappelons le récit alarmé de Félicité de Genlis au sujet de sa fille, la future Mme de Valence. Le nourrisson a dans le cou une « grosse fraise en demi-relief, bien rouge, picotée comme ce fruit, de la même forme et parfaitement ressemblante à une belle fraise de jardin » ; son époux la sermonne alors pour ce qu’il appelle son « imagination sans frein42 ». Les écrits du for privé regorgent de telles descriptions sur l’influence de l’imagination des femmes enceintes. La Vaudoise Élisabeth Charrière évoque un « charlatan italien » venu lui faire des prédictions et « qui avait au-dessu de la tête une queue de cochon, causée à ce qu’il disoit par une envie qu’en avoit eu sa mère43 ». D’autres n’ont pas foi en l’imagination féminine ; Manon Roland rit de ces croyances dans une lettre à son époux : « J’ai grande envie de causer avec toi ; j’ai pourtant songé qu’en ne satisfaisant point cette envie, le poupon en serait peut-être marqué, et qu’alors nous aurions le plaisir de voir la couleur d’une envie de cette espèce44. »
21Si certaines s’autorisent quelques moqueries sur les envies non satisfaites, les femmes veillent généralement à ce que leurs grossesses se déroulent dans de bonnes conditions, fuyant les situations psychologiques délicates, au bénéfice du doute. En cela, elles sont soutenues par leur entourage. Angletine Chandieu-Villars rappelle à sa nièce, Catherine Charrière, enceinte de Wilhem, qu’il est « important de se bien conduire dans une première grossesse », car « cela influe pour toute la vie et celle des enfans45 » : « Un peu de patience et l’on vient à bout de tout. […] Ne me fais point de chagrin sur ta santé et sur celle du petit, il ne faut rien avoir à se reprocher, ce seroit un double mal46 », assène-t-elle. Les femmes étant exhortées à se maîtriser, la culpabilité saisit les mères qui se perdent dans les méandres de leur imagination. Celle-ci devient alors un enjeu important, susceptible d’être détournée.
22En 1728, Suzanne de Jaucourt, alors mère de deux enfants, développe son point de vue dans une lettre à sa belle-sœur :
« Il s’éleva une dispute le lendemain en dinant sur une nouvelle opinion de quelques médecins qui nient que l’imagination d’une femme grosse soit assez forte pour imprimer à l’enfant qu’elle porte les marques des choses dont elle est frappée, soit par surprise, soit par envie. Ce nouveau sistème semble démentir l’expérience, mais ces messieurs la traite d’erreur populaire. Je cru faire merveille en leur opposant le père Malebranche dans son Traité de l’imagination, mais il ne fut point respecté. On dit que c’étoit un métaphisicien dont les raisonnement étoient plus spécieux que solides.
Je n’abandonne point pour cela l’ancien sentiment, il est trop avantageux à notre sexe pour céder sans combattre. Aussi fus-je soutenue par toutes les dames de la compagnie qui c’étoient élevée toutes à la fois avec impétuosité et qui citoient chacune vingt exemple pour maintenir les conséquences des envie non satisfaites. On nous assura qu’un bon anatomiste n’accorderoit jamais aucun privilège à sa femme sur ce prétexte47. »
23Mme de Jaucourt s’appuie sur l’expérience et les observations courantes pour s’opposer aux nouvelles théorisations. Elle mobilise également un ouvrage savant, l’essai De l’imagination (1674-1675) de Nicolas Malebranche, afin d’argumenter solidement ses propres conceptions. Denis Diderot convoque lui aussi cet écrit, mais de manière tout à fait critique, raisonnant contre un de ses exemples : le cas d’une femme qui, « ayant vu rompre les membres à un criminel, mit au monde un enfant, dont les membres se trouvèrent conformés de manière qu’ils paroissoient rompus48 ». À n’en pas douter, les convives de Suzanne de Jaucourt se sont livrés au même exercice.
24L’originalité de ce témoignage repose cependant sur la charge des femmes de l’assemblée pour maintenir l’ancienne théorie qui, à leurs yeux, constitue plus un moyen de pression qu’une source potentielle de culpabilité. Leur riposte virulente suggère deux hypothèses : soit ces femmes croient au pouvoir de l’imagination sur le fœtus, mais y voient aussi un moyen de suivre le mode de vie qui leur convient et d’obtenir ce qu’elles veulent pour ne pas blesser l’enfant, soit elles n’y prêtent aucune foi, mais cherchent malgré tout à conserver leurs marges de liberté et les attentions auxquelles elles sont sujettes au cours de la grossesse. Aux manières de voir le corps et ses potentialités sont corrélés des enjeux de pouvoir justifiant le souhait de certaines femmes de maintenir ce « préjugé », quand bien même elles n’y portent peut-être aucune caution.
25Ceci invite à reconsidérer les critiques acerbes des médecins contre les « croyances traditionnelles » des femmes : derrière leurs réticences à promouvoir les nouvelles interprétations savantes peut se cacher le souhait de maintenir leurs capacités d’action. Du moins l’histoire des sciences devrait-elle davantage prendre en considération ces enjeux afin d’expliquer les tensions entre représentations scientifiques et profanes. Ainsi les femmes ont-elles l’opportunité de détourner les théories médicales qui les desservent à première vue pour en faire un instrument de pouvoir. Tirent-elles souvent bénéfice de l’image d’un corps féminin fragile et infériorisé ? Généralement, ces dernières se montrent davantage malmenées par leurs troubles spécifiques qu’en mesure de les réinterpréter en leur faveur, comme le suggèrent les « maladies des femmes ».
La matrice et le sein : les « maladies des femmes »
26De la fin de la Renaissance aux débuts du xixe siècle, les traités médicaux concernant les « maladies des femmes » se sont multipliés49. En se référant traditionnellement aux travaux attribués à Hippocrate, De mulierum affectibus ou De morbis mulierum, ils se spécialisent dans les maladies des vierges, des filles, des femmes enceintes ou ménauposées. Ces ouvrages sont l’occasion de véhiculer, dans les milieux savants et profanes, une certaine vision de la différenciation sexuelle et de la santé féminine. Les médecins y décrivent et répertorient des maladies spécifiques, qu’elles soient ou non liées à la génération. Tous s’accordent pour s’intéresser principalement aux désordres de la matrice ; l’organe féminin intrigue et passionne. Quant aux femmes, elles concentrent leurs écrits sur une poignée de maladies : celles du quotidien touchant la matrice et ses épanchements, celles qui épouvantent comme le cancer, et celles qui choquent profondément, telle la fureur utérine.
« Je rendois continuelement par la matrisse » : les épanchements féminins
27Les ouvrages les plus célèbres comme le Traité des maladies des femmes (1761-1765) de Jean Astruc, les Maladies des filles (1785) et les Maladies des femmes (1784) de Nicolas Chambon de Montaux présentent généralement des pathologies liées à l’appareil reproducteur, et en cela réservées aux femmes. Mystérieux et fascinant, il bénéficie dans l’Encyclopédie d’un article, sous le nom de « Maladies de la matrice ». Aucun équivalent n’est proposé aux hommes, laissant dans l’ombre les pathologies de la verge et des parties de la génération masculine50. Les multiples incidences médicales, mais aussi sociales et culturelles, de cette focalisation sur l’appareil reproducteur féminin restent à mesurer.
28L’usage veut que ces livres s’ouvrent sur un tableau anatomo-physiologique du corps féminin, considéré à partir de ses singularités vis-à-vis du corps masculin51. Les médecins détaillent ensuite les pathologies féminines que Jean Astruc distingue en deux catégories. Les premières sont causées par les menstruations qui sont supprimées, diminuées, retenues, difficiles, dévoyées ou encore immodérées. Elles incluent les pâles couleurs ou chlorosis, les fleurs blanches ou « perte en blanc », et la fureur utérine52. Les secondes dépendent de l’état de la matrice : inflammation, gangrène, abcès, ulcère, squirrhe, stéatome et sarcome, cancer, hydropisie, tympanite et descente de la matrice. Le médecin traite également les maladies des ovaires et des trompes et la passion hystérique ou « suffocation utérine », aussi appelée « vapeurs ». Ainsi les maux féminins sont-ils essentiellement orientés vers la matrice et ses écoulements53. Les écrits du for privé s’inspirent des considérations médicales, mais proposent généralement un moins grand nombre de pathologies ou ne recourent pas aux dénominations savantes.
29Les « maladies des femmes » sont en bonne place dans les écrits profanes ; les pathologies imputables à la matrice représentent 10 % des consultations épistolaires envoyées à Samuel-Auguste Tissot. En suivant les médecins, les femmes aisées expliquent leurs troubles et dysfonctionnements corporels à partir de cet organe. Il est généralement dérangé ou faible ; on y repère des duretés, engorgements, inflammations, obstructions, ulcères, squirrhes et autres tumeurs. La plupart des femmes s’étendent peu sur ces maux. Timide, Marianne Pilet mentionne au détour d’une phrase un « dérangement de mère54 ». D’autres surmontent la pudeur et livrent un tableau détaillé de leurs troubles.
30Une consultante du praticien lausannois, veuve de trente-six ans et mère de plusieurs enfants, rend compte de symptômes apparus cinq années plus tôt, en 178555. Alors que ses règles sont peu abondantes et que des maux de tête l’assaillent, elle consulte le médecin parisien Antoine Petit qui repère une dureté « vers le col de la matrice, annonçant, dit-il, un engorgement qui pourrait dégénérer en squirre ou abcès » ; il préconise des remèdes fondants. Or, le traitement irrite le mal et fait « descendre la dureté de la matrice, en faisant rendre des matières blanches et visqueuses, mêlées d’autres filandreuses qui surnageaient dans l’eau, et souvent du sang très vif, dont il sortait avec une impétuosité une cinquantaine de gouttes, après quelques caillots de la grosseur d’une noix ». La malade précise que l’engorgement de la matrice semble « s’étendre en forme de champignon renversé ». Finalement, après de grandes souffrances, elle est débarrassée de son mal par une « évacuation étonnante qui la mena à la garde-robe plus de quarante fois dans la même journée » et la laisse exsangue. L’orifice de l’utérus se dégage et l’engorgement diminue, bien qu’on le sente encore au toucher. Quand elle se lève, la souffrante subit des « tiraillements considérables dans la matrice », ne lui permettant pas de se tenir sur ses jambes. La consultation épistolaire se clôt sur des questionnements ; l’auteure considère qu’il ne peut s’agir d’un abcès, car elle ne remarque aucune odeur fétide.
31Ce souci du détail des « écoulements » ou « vidanges » est constant chez les femmes qui les observent avec circonspection et mesurent la gravité de leurs maux au regard de leur qualité. Mme Leschicault-Nikel, qui souffre d’une obstruction grosse « comme la tête d’un enfant de six mois », précise : « Je rendois continuelement par la matrisse de liqueures comme du pu teint de sang, mais qui n’avoit pas de mauvaises audeures56. » Les maladies vénériennes comportent aussi leur lot de matières à inspecter, mais les femmes semblent moins enclines à les indiquer, tant elles sont marquées du sceau de l’infamie et de l’immoralité. Les hommes avouent plus facilement leurs frasques sexuelles dans le secret des consultations épistolaires57. Les « chaudes pisses » et autres « gonorrhées » fleurissent, en effet, dans les narrations masculines tandis que les femmes n’osent évoquer ces pathologies, à moins qu’elles ne les masquent sous les diverses « pertes » qu’elles abordent discrètement58. Elles mentionnent également leurs troubles gynécologiques par le biais des fleurs blanches et des pâles couleurs, symbolisant l’épanchement ou la rétention des humeurs dans la matrice.
32Les fleurs blanches ont été rendues célèbres par le quatrain qui a valu sa disgrâce à Jean-Frédéric Phélypeaux de Maurepas. Lors d’un séjour à Marly en 1749, il est accusé de l’avoir déposé sous l’assiette de la marquise de Pompadour : « La marquise a bien des appas/Ses traits sont vifs, ses grâces franches/Et les fleurs naissent sous ses pas/Mais hélas ce sont des fleurs blanches ! » Ces pertes sont une maladie courante au Siècle des Lumières que l’on rencontre aussi bien dans les écrits du for privé que dans les consultations épistolaires envoyées au Dr Tissot59. Il s’agit d’un écoulement « rouge pâle, ou plutôt jaunâtre […], il devient visqueux et collant, quelquefois il est plus blanc que rouge, mais à travers des matières blanches on reconnoît distinctement des stries sanguinolentes60 ». Les femmes sont très attentives à cette maladie qui apparaît habituellement avant l’âge adulte, sans pour autant les prémunir d’une réapparition plus tardive61. Certaines en souffrent après leur mariage ; la comtesse de Beauharnois déplore ainsi l’apparition d’écoulements très fréquents et abondants62. Le moral semble jouer pour beaucoup sur cette affection. Mme de Nomis, qui se dit « malade comme un chien », estime que « la moindre chose » qui l’inquiète ou lui fait plaisir les augmente63. Rares sont celles qui donnent des précisions en dehors de leur périodicité ; la baronne de Vrintz en livre tout de même une description détaillée : « Mes règles sont en ordre, mais pas si fort que jadis. Pour du blanc, j’en perds constament, quelquefois comme du lait, quelquefois comme du lait caillé, quand cela s’arrête cette matière devient jeaunâtre et sent une odeur affreuse, d’un jour à l’autre j’en perds environ plein une cuillière a caffé64. » Le tableau de ces épanchements permet d’approcher les affections que nombre de femmes ont dû surmonter. Les substances qui engorgent les matrices sont également symptomatiques des pâles couleurs.
33Les pâles couleurs – aussi appelées chlorose – constituent une maladie féminine liée à la rétention des humeurs menstruelles. Elles peuvent recouvrir des affections différentes tant les symptômes évoqués sont nombreux : perte d’appétit, vomissements, diarrhée, respiration difficile, pouls fiévreux, mal de tête, désirs absurdes, paresse extrême, gonflement des jambes… Le symptôme essentiel est cependant la pâleur du visage ; il peut être couleur de cire ou de suif, ou bien jaune tirant sur le vert ou le noir. La maladie génère aussi des bouffissures sur le corps dues à la stagnation d’humeurs65. De ce fait, les pâles couleurs passent pour toucher les jeunes filles plus que les femmes réglées. Elles sont, en effet, susceptibles de se manifester lors des premières règles ou quand elles tardent à venir, mais cessent généralement une fois que les « époques » deviennent régulières66. Les femmes plus mûres y sont tout de même sujettes, lorsque leurs règles sont diminuées, retardées, laborieuses ou douloureuses67. Les femmes enceintes, dans les trois ou quatre premiers mois de grossesse, tandis que leurs règles sont supprimées, peuvent aussi sombrer dans cet état de langueur. La maladie est généralement plus gênante que dangereuse. Marie de Livry se montre confiante en diagnostiquant un « commencement de pâles couleurs » chez la fille de sa correspondante toulousaine, estimant cette pathologie « peu fâcheuse68 ». Certaines se plaignent cependant de souffrances réelles. Mme Durand-Bousson, qui en pâtit de treize à vingt et un ans, annonce à Samuel-Auguste Tissot qu’il lui a fallu beaucoup de courage et de constance pour « lutter si longtemps contre des douleurs aigus et journaliers69 ».
34Le plus souvent bénignes, pâles couleurs et fleurs blanches nuisent tout de même à la santé et au confort des femmes qui doivent veiller à l’équilibre de leurs épanchements. La matrice, qui regorge de matières, les laisse s’écouler aussi bien qu’elle les retient. Elle est également le lieu, au même titre que le sein, d’une maladie principalement féminine70, qui cristallise nombre de peurs : le cancer. Peu présent dans les écrits profanes, l’angoisse qu’il suggère délie cependant les plumes71. Ces rares témoignages n’en deviennent que plus importants, car la parole des cancéreuses a souvent été laissée en marge face à la prolixité des traités de médecine et de chirurgie.
« Et dans ce moment est sorti de son sein une monstrueuse araignée » : les cancers
35Dans l’Encyclopédie, Louis de Jaucourt avance que le cancer est « une tumeur dure, inégale, raboteuse, et de couleur cendrée ou livide, environnée tout autour de plusieurs veines distendues et gonflées d’un sang noir et limoneux, située à quelque partie glanduleuse ; ainsi appelée, à ce que quelques-uns prétendent, parce qu’elle est à peu près de la figure d’une écrevisse, ou, à ce que disent d’autres, parce que semblable à l’écrevisse, elle ne quitte pas prise quand une fois elle s’est jettée sur une partie72 ». Les liens symboliques noués entre cancer et animalité ne se limitent pas à l’écrevisse, mais incluent le crabe et l’araignée. Ils prennent place dans de nombreux récits73. En 1772, une rumeur se répand de Paris ; Marie de Livry en informe sa correspondante toulousaine :
« Voici une autre nouvelle que je ne vous garanti pas, elle vient du gazetier. Il y est dis que la femme d’un officier de la Petite Écurie du Roy, attaquée depuis longtemps d’un cancer au sein extraordinairement douloureux, s’étant refusée à l’opération ces jours derniers, a senti à cette partie un mouvement et une douleur qui luy a arraché les cris les plus aigus et dans ce moment est sorti de son sein une monstrueuse araignée. Ce fait arrivé à Versailles occupe actuellement une partie de la Faculté74. »
36En ce xviiie siècle féru de raison, qui se targue de fustiger superstitions et préjugés, l’extraordinaire est bien présent, ne serait-ce que pour l’authentifier ou l’expliquer. Il est d’autant plus prégnant lorsqu’il s’agit de maladie : les maux du corps s’imprègnent de l’imaginaire des malades. Si l’écrevisse tenace ou l’araignée monstrueuse sont des expressions métaphoriques du cancer, les souffrantes vont plus loin dans leur description de la pathologie, de son apparition, de ses causes et de sa guérison75.
37L’apparition du cancer coïncide généralement avec des sensations douloureuses, la survenue de boules, glandes, grosseurs et tumeurs. Une malade parisienne témoigne en 1773 de l’arrivée soudaine d’une glande au-dessus de son sein gauche : « Quand je l’ai vu d’abord, elle étoit grosse comme une noix à peu près et à un doi du mamelon. Présentement, elle le gagne, l’entoure, et est beaucoup plus grosse. […] La première fois que je l’ai vue, il a semblé pour moi qu’elle soit venue en une nuit76. » Au hasard de la toilette, ces difformités apparaissent77. Les femmes tentent de les détailler au mieux ou laissent la plume à un proche. L’abbé Monnin écrit ainsi pour une de ses amies qui craint d’être « menacée ou déjà attaquée » d’un cancer du sein : « Elle dit qu’on ne remarque aucune marque extérieure, aucun signe, aucune apparence dans la couleur, ni aucune autre chose extérieure ; que cette tumeur, cette dureté, est ramassée au fond des seins, comme un large paquet dur et inégal, mouvant78. » Le toucher et l’observation du corps et de ses sensations priment dans la découverte de la maladie.
38Les femmes identifient également les causes du mal en s’inspirant des théories médicales, sans les reprendre dans toute leur complexité. La théorie galénique, selon laquelle le cancer provient de la bile noire ou mélancolie, est peu suivie79, même si le rapprochement entre l’humeur mélancolique et la tristesse ressentie par les malades – qui induit la possibilité d’une causalité psychique – est très courant80. La carcinogenèse est rarement expliquée par un croupissement de la lymphe, étiologie pourtant privilégiée par le corps médical. Suivant les enseignements de la médecine iatromécanicienne inspirée par Descartes, cette théorie avance que le cancer tire son origine d’une transformation de la lymphe, suscitée par un traumatisme physique ou émotionnel. La machine étant altérée, l’humeur stagne dans certaines parties du corps, y forme une tumeur bénigne susceptible de devenir un cancer. Les malades qui relaient les diagnostics de leurs médecins reprennent parfois cette explication : Mme de Chanonier évoque un « épaissisement dans la linphe qui causoit de l’engorgement81 ».
39En définitive, deux causes du cancer sont principalement avancées par les femmes : la rétention humorale et le choc traumatique. Les médecins sont divisés sur l’idée qu’un coup puisse être à l’origine de la maladie82, mais Samuel-Auguste Tissot ne semble pas exclure cette possibilité. Dans une de ses notes de lecture, il s’intéresse au cas de Mme Tuckelle, soignée par un confrère anglais, qui développe un cancer du sein à la suite d’une contusion83. Il n’y a donc rien d’étonnant à retrouver cette explication dans les consultations épistolaires. La jeune femme qui a vu apparaître en une nuit une glande mammaire reprend cette théorie : « Il faut observer néanmoins qu’à trois ou quatre ans avant, j’avois reçu un coup assés violen dans ce sein et qu’après j’avois mis quelque tems les compresses d’urines, je le fis voir six mois après le coup à Pibrac qui trouva le sein empâté, mais sans risque dit-il84. »
40La rétention d’humeurs malsaines, second facteur explicatif privilégié par les malades, peut rejoindre dans une certaine mesure les théories galéniques ou lymphatiques. Elles ont en commun l’idée qu’une humeur stagne dans le corps et provoque par sa dégénérescence l’apparition du cancer. Toutefois, c’est le sang, menstruel ou hémorroïdal, qui préoccupe majoritairement les souffrantes suivant la tradition hippocratique qui lie l’apparition du cancer à la cessation de ces évacuations et à la corruption des humeurs85. Règles et flux hémorroïdaux purgent donc le corps de fluides susceptibles de générer la pathologie. Cela justifie l’existence de paliers critiques dont le plus significatif est certainement l’apparition de la ménopause, « perspective affreuse86 », selon les mots d’une des patientes de Samuel-Auguste Tissot.
41La peur est un élément constitutif des maux au Siècle des Lumières, étayée par l’incertitude des diagnostics et l’efficacité relative des thérapeutiques. La maladie la plus effrayante est sans conteste la petite vérole, mais le cancer, par ses manifestations physiques et ses douleurs, est appréhendé avec une crainte réelle. Les livres de médecine l’apparentent généralement à une pathologie redoutable : le Dr Tissot estime que le cancer du sein est la « plus cruelle des maladies87 ». Les épistolières partagent ce sentiment ; au-delà des douleurs ressenties, ceci s’explique par les doutes qui planent sur sa curabilité88. Samuel-Auguste Tissot considère qu’un cancer naissant – au stade de tumeur naissante – est traitable, mais il est admis que plus la maladie s’installe, plus elle devient mortelle.
42Les femmes multiplient alors les consultations pour obtenir un diagnostic plus clément. La mère de Mme Golyon-Bataillard consulte un second chirurgien qui « l’a rassurée sur le cancer, il dit qu’il n’y en a pas et que c’est une fistule négligée89 ». Nombreuses sont celles qui espèrent souffrir d’une autre pathologie. Leurs proches argumentent également dans ce sens : « Nonobstant tout cela, je ne puis pas me persuader qu’elle est le cancer dans l’utérus, […] quoique le col de l’utérus soit enflé et entouré d’ulcères, que le vaghin soit devenu étroit à force d’enflure90. » Ces mots sont ceux d’un époux inquiet, ne pouvant se résoudre au diagnostic avancé. D’autres sont plus fatalistes, telle la comtesse de Constable : « Ma mère est mortte d’un cancer et j’ai une glande. Moi je vous demande de mourir tard et de souffrir le moins que faire ce pourra, je vous aiderés de mon mieux par ma confiance en vous et un régime dont je ne m’écarterés pas91. »
43La peur engendrée par la maladie découle aussi des thérapeutiques employées. Périlleuse et souvent inutile, l’intervention chirurgicale cristallise les angoisses. En outre, le cancer passe pour être contagieux. Largement répandue, cette idée est relayée par l’Encyclopédie qui rapporte le décès de deux personnes après avoir « gouté de la liqueur qui coulait d’un cancer de la mamelle92 ». La pathologie se transmettrait par contact avec une malade, ingestion de la matière cancéreuse, inhalation, ou bien plus tard dans le siècle, par voie sexuelle93. Pourtant, tous ne partagent pas cette idée. Jacques Le Brun, en étudiant les biographies spirituelles féminines des xviie et xviiie siècles, cite l’exemple d’une femme mortifiée par la volonté de son médecin de mettre à part ses effets personnels, sous prétexte qu’elle souffre d’un « ulcère malin dans la tête94 ». Il redoute la contagion tandis qu’elle est persuadée de ne pouvoir en aucun cas contaminer son entourage.
44Dans les consultations épistolaires envoyées à Samuel-Auguste Tissot, seul l’homme qui réfutait plus haut le diagnostic avancé pour son épouse mentionne la contagiosité du cancer :
« Je ne puis me persuader qu’elle ait un cancer, car encore au moi de juin, où elle avoit déjà depuis si longtemps ses pertes et ses douleurs vers le col de l’utérus, j’ai couché avec elle, sans que je me soys jamais resenti d’aucun mal. Vous avouerez, Monsieur, qu’encore qu’il n’y ait eu que des simples ulcères, elles auroient été capable d’infecter par leur pus, et un cancer dans l’utérus, cause de touttes ses pertes, devoit bien avoir donné assez de venin et acrimonie à ses fleurs blanches, pour m’infecter si cela étoit ; car de ce tems que j’ai couché avec elle jusqu’à celui qu’on lui prétend avoir trouvé le cancer en degré supérieur, il n’y eut pas deux mois95. »
45L’époux s’appuie sur cette théorie pour écarter le diagnostic avancé ; la matrice, lieu de passage et de rétention des humeurs, est aussi celui de la contamination. Les souffrantes risquent alors d’être exclues, telles des pestiférées, et leurs maux rapprochés des maladies vénériennes. Certaines n’hésitent donc pas à entourer leurs troubles de secret96.
46Jacques Le Brun a remarqué cette propension à taire le cancer97. Célèbre exemple, Anne d’Autriche prend le parti de cacher courageusement sa maladie, avant qu’elle ne devienne publique, puis racontée par Mme de Motteville98. Une malade souffrant d’une glande squirrheuse au sein gauche demande quant à elle à Samuel-Auguste Tissot la plus grande discrétion :
« Ceci étant une consultation entièrement de confiance fondée sur l’estime, je prie M. Tissot de vouloir bien n’en parler à personne, quelqu’oncque sans exception et par qui que ce soit que ma lettre lui soit remise. Il voudra bien aussi que pour des raisons particulières, je demeure inconnue et m’adresser sa réponse très cachetée sous enveloppe avec le dessus pour la dame qui me la remettra99. »
47L’exclusion sociale, en lien avec l’idée de contagiosité, peut en elle-même expliquer le silence observé autour de son mal.
48Du sein à la matrice, les femmes ont à subir les assauts du cancer, et de bien d’autres pathologies encore, qui les placent dans une situation singulière et les éloignent des corps masculins. Le cancer, aux côtés des pâles couleurs et des fleurs blanches, fait partie de celles qu’elles évoquent le plus librement. En revanche, les fureurs utérines, plus inconvenantes parce qu’elles contreviennent aux bonnes mœurs, ne peuvent être étudiées qu’à travers le témoignage de femmes spectatrices de ce désir démesuré.
Fureurs utérines ou les démesures du désir
49La matrice, en dehors de ses écoulements et de ses tumeurs, est aussi le lieu du désir. Elle est le siège de la fureur utérine, également appelée nymphomanie100. À la fois déconcertante et fascinante, cette pathologie est étudiée par Thomassin de Bienville qui publie La nymphomanie ou Traité de la fureur utérine en 1771. Il y met en scène Julie, jeune femme de bonne famille, sombrant dans la masturbation et la nymphomanie après avoir lu des romans voluptueux. L’onanisme constitue souvent une première étape, avant que l’impudicité et la sollicitation des hommes viennent compléter le tableau symptomatologique101. Les lectures obsessionnelles de fictions romanesques et les imaginations vives mènent aussi à la fureur utérine102.
50En définitive, la nymphomanie est l’expression d’un désir féminin qui choque profondément les mœurs de ce siècle. Les femmes impudiques et immorales sont des folles dont le désir démesuré est pathologisé afin d’être mieux contrôlé103. Michel Foucault a souligné la médicalisation de la sexualité féminine déviante et la prolifération des discours sur les pratiques « contre nature » qui ébranlent l’idée de leur passivité sexuelle104. Pendant masculin de la fureur utérine, le satyriasis est bien moins présent dans les traités médicaux, y compris au xixe siècle105. Les médecins reconnaissent généralement que les conséquences de la nymphomanie sont plus importantes que celles du satyriasis ; la réprobation morale des actes féminins est surtout plus forte.
51Pour expliquer ces déviances, les médecins convoquent la physiologie des femmes, mais également des comportements, dont la chasteté, susceptibles d’augmenter les risques de fureur utérine106. Le lien entre le mariage et la santé est rappelé par George Leclerc de Buffon dans son Histoire naturelle, figurant dans toute bonne bibliothèque de la seconde moitié du xviiie siècle :
« L’état naturel des hommes après la puberté est celui du mariage. […] Le mariage, tel qu’il est établi chez nous et chez les autres peuples raisonnables et religieux, est donc l’état qui convient à l’homme, et dans lequel il doit faire usage des nouvelles facultés qu’il a acquises par la puberté, qui lui deviendraient à charge, et même quelquefois funestes, s’ils s’obstinait à garder le célibat. Le trop long séjour de la liqueur séminale dans ses réservoirs peut causer des maladies dans l’un et l’autre sexe […]. L’effet extrême de cette irritation dans les femmes est la fureur utérine107. »
52Les relations sexuelles ou « plaisirs du mariage » ont donc une valeur thérapeutique par leurs effets bénéfiques sur les corps, tandis que la continence peut générer des pathologies. Avant la « vibrothérapie » parfois préconisée en Angleterre au xixe siècle108, une sexualité modérée est recommandée pour évacuer les humeurs superflues et relâcher le système nerveux. Les filles sont alors les victimes idéales de la fureur utérine : « privées du mariage », leur « matrice appète avec avidité la semence de l’homme109 ». Elles risquent de tomber dans un « délire chlorétique, […] deviennent foibles, languissantes, mélancoliques110 », écrit le médecin Ménuret de Chambaud. Leur continence génère une abondance de fluides qui nuit à leurs organes et à leur esprit, si bien que leur raison en est altérée :
« L’appétit vénérien parvenu à ce degré de violence demande d’être satisfait ; il les jette dans ce délire furieux connu sous le nom de fureur utérine. Dès lors emportées hors d’elles-mêmes, elles perdent de vue toutes les lois de la pudeur, de la bienséance, cherchent par toutes sortes de moyens à assouvir la violence de leur passion ; elles ne rougissent point d’attaquer les hommes, de les attirer par les postures les plus indécentes et les invitations les plus lascives111. »
53Ce tableau ne saurait dépeindre le comportement d’une femme aisée, soucieuse d’incarner la morale et l’ordre social par l’observance des règles élémentaires du savoir-vivre. Or, les écrits du for privé témoignent parfois de ces pathologies surprenantes.
54Au début des années 1750, Élisabeth Charrière rapporte les malheurs de la Vaudoise Jeanne de Crausaz, victime de fureur utérine :
« Janeton de Crausa est revenue après avoir fait toutes sortes de sotises dans la maison où elle avoit été assés heureuse pour être placée. Guidée par une sotte vanité et par une passion encore plus honteuse dans une femme qui est la rage des hommes, elle a continué ici à faire voir son goût domminant. Je crois même qu’elle a l’esprit un peu dérangé, enfin elle a décampé il y a une quinzaine de jours112. »
55Le ton est tranchant, point de compassion pour cette femme qui ne sait réfréner ses passions et affiche sans pudeur ses frasques sexuelles. Elle disparaît, comme pour assouvir son désir. Ce récit entre en résonance avec une observation de l’aliéniste Jean-Étienne Esquirol concernant une jeune Parisienne qui a fui le domicile paternel pour devenir courtisane, et ainsi se guérir113. Un an plus tard, la Vaudoise refait parler d’elle. Élisabeth estime qu’elle a toujours « la fureur des hommes », de même que Justine de Boussans : « On a pris le parti de les enfermer toutes deux, car elles alloient tirer les hommes par la manche, mais on ne le dit qu’à l’oreille114. » Leur comportement est aggravé, aux yeux de la sage veuve, par leurs avances lascives. Son fils Salomon rit des frasques des deux femmes, jugeant leurs fureurs « historiques115 ». Il pense lui aussi que le mariage pourrait les prémunir de ces troubles : « Il seroit facheux de mourir d’un mal dont il y a tant de médecins, dommage qu’elles ne sont pas jolies116. » Si Salomon propose une analogie médicale, sa mère ne semble pas considérer leurs penchants comme une maladie, mais plutôt comme un vice, une passion.
56Julie Bondeli fait quant à elle le portrait de Mme de Turretini, née Rillet. Elle décrit ses accès d’épilepsie qui se manifestent le soir, au moment de rejoindre la couche de son époux. Son premier crime est donc de se soustraire au devoir conjugal ; la critique est aisée venant d’une femme célibataire. Julie Bondeli rapporte ensuite les commentaires de sa sœur Charlotte :
« Mme T. est bien belle, bien aimable, mais je ne scais ce qu’elle a, elle sort toujours de la chambre avec agitation quand il y a des homes, rougit et fait des yeux come si elle allait en prendre un accès. […] Peu après, on me dit confidament, Mme T. est une…, son haut mal du tempérament. Son mariage volage pour se remetre, il ne lui sufit pas, sa grossesse est apocriphe. Efectivement, il y eut un éclat, sans divorce parce qu’elle est riche, une séparation de six ans, le premier enfant reconu valable, le second équivoque, fut-elle pendant deux ans à vingt lieues de son mari. Il faut qu’il prene les enfants, c’est la loi de Genève quand il n’y a pas séparation. À Yverdon et partout, elle s’en dona à cœur joye, se désespère de son travers et ne peut y résister. Beau-père, belle-mère et mari l’adorent encore, où elle va ils la recomandent, disent qu’elle est plus malheureuse que coupable. D’autres gens disent que l’ecsès du phisique et la multiplicité des actes a enfin gagné le cœur et l’esprit, qu’elle a perdu la pudeur externe et est devenue dangereuse, tracassière, et aime mieux les homes mariés parce qu’elle peut les brouiller avec les femes117. »
57Mme de Turretini ne peut masquer ses « fureurs utérines », car le désir rougit ses joues ; son regard même en est altéré. Les rougeurs rappellent d’ailleurs le tempérament sanguin, celui des hommes qui affichent une sexualité virile et désinhibée, bien loin de la timide passivité attendue des femmes. Le secret – on chuchote – cache difficilement la honte de la famille. La désapprobation est cinglante, mais plus dure encore quand elle se fait en aparté. Dans les lettres, l’initiale se substitue au nom et la maladie devient elliptique : on n’ose même pas prononcer le mot. Les grossesses ont prouvé son forfait aux yeux de tous, mais l’argent prime sur l’honneur, l’amour peut-être aussi. Charlotte semble atterrée de voir parents et époux lui pardonner ses outrances, mais y peut-elle quelque chose ? Mme de Turettini ne paraît pas pouvoir résister au désir. Plus malheureuse que coupable ? La rumeur préfère décrire son plaisir de séduire les hommes mariés plutôt que de se pencher sur cette question. Les désirs assouvis sont autant de relations sexuelles qui ont altéré son corps et sa moralité, la rendant inhumaine.
58Là encore, la fureur utérine est un travers et non une maladie à part entière. La médicalisation de la sexualité féminine promue par les soignants, qui observent souvent avec une certaine délectation ces « perversions118 », n’a pas encore fait son chemin dans les mentalités. Rares sont ceux qui éprouvent plus de pitié que de mépris pour ces femmes voluptueuses, ne parvenant pas à les considérer comme des malades. Quant aux intéressées, elles auraient quelque avantage à promouvoir la pathologisation de leur comportement sexuel, une souffrante étant mieux acceptée qu’une débauchée.
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59Les « maladies des femmes » se concentrent ainsi sur la matrice et le sein, objets de désirs marqués par la maternité et lieux de souffrances insondables, qui renvoient bien souvent à la sexualité. Elles constituent une expérience spécifique qui distingue nettement les corps masculins et féminins, bien plus que la notion de tempérament. Une frange des profanes reprend toutefois les considérations médicales sur les faiblesses constitutives du « beau sexe », influant sur les forces physiques, intellectuelles et morales, mais les plumes féminines se libèrent aussi des voies tracées par les théorisations scientifiques. Les dispositions individuelles portées par le principe idiosyncratique, comme les déterminismes du sang fondés par l’hérédité, viennent contrarier la vision d’une « nature féminine » partagée par toutes. Si le principe d’une différenciation sexuelle est présent dans les discours des femmes, il ne saurait être perçu comme une simple adaptation des conceptions médicales, mais davantage comme l’expérience intime d’une pensée de la différence. Sans remettre en question la notion de « sexe » et sa bipartition, elles composent une corporéité riche et complexe qui rappelle combien le corps est investi d’enjeux liés à la représentation de soi et à des postures sociales. Des visions hétérogènes des corps féminins et masculins coexistent de la sorte, largement favorisées par l’assise encore fragile des sciences médicales et de leurs promoteurs.
60Dans certaines occasions, le discours médical peut être mobilisé par les femmes pour conserver ou acquérir des marges d’action, ou pour enfreindre les règles de la morale et des convenances. Les représentations savantes sur les spécificités féminines – comme leur imagination débordante ou leur fragilité – sont parfois détournées pour ménager quelques espaces de liberté. De même, les fureurs utérines peuvent servir de prétexte à l’élaboration d’une existence singulière, en dehors des rôles assignés. La maladie amoindrit les remontrances et exclusions, au risque de s’enfermer dans une vision strictement pathologique de comportements sociaux et sexuels jugés déviants. Or, on attend des femmes qu’elles restent à « leur place » et respectent les contraintes de leur sexe, modelées par le cours du sang menstruel, de son apparition à l’orée de l’âge adulte à son tarissement progressif lors de la ménopause.
Notes de bas de page
1 Baum Angelica et Schnegg Brigitte, « “Cette faiblesse originelle de nos nerfs” : Intellektualität und weibliche Konstitution – Julie Bondelis Krankheitsberichte », in Helmut Holzhey et Urs Boschung (dir.), Gesundheit und Krankheit im 18. Jahrhundert, Amsterdam, Rodopi, coll. « Clio medica », 1995, p. 5-17.
2 Ibid., p. 12.
3 Ibid., p. 13.
4 Dorlin Elsa, La matrice de la race : généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Paris, La Découverte, 2009, p. 19 ; Haase-Dubosc Danielle et Henneau Marie-Élisabeth (dir.), Revisiter la « Querelle des femmes » : discours sur l’égalité/inégalité des sexes de 1600 à 1750, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2013.
5 Dorlin Elsa, La matrice de la race, op. cit., p. 23-24.
6 Ibid., p. 27.
7 Ibid., p. 30.
8 Tempérament, constitution et complexion sont souvent utilisés indifféremment par les profanes, mais différenciés par les médecins, voir Pilloud Séverine, Les mots du corps : l’expérience de la maladie dans les consultations épistolaires adressées au Dr Samuel Auguste Tissot (1728-1797), thèse de doctorat en lettres, Lausanne, université de Lausanne, 2008, p. 214.
9 Hommes, 22 % ; femmes, 8 %.
10 Tempérament bilieux : hommes, 5 % ; femmes, 1,5 %. Tempérament phlegmatique : hommes, 2 % ; femmes, 0 %. Tempérament mélancolique : hommes, 2 % ; femmes, 0 %. Tempérament sanguin : hommes, 4 % ; femmes, 0 %.
11 Au-delà des tempéraments phlegmatiques, on peut même souligner le fait que les hommes recourent aux étiologies liées à la lymphe, tandis que les femmes ne le font pas : hommes, 7 % ; femmes, 0 %.
12 Femmes, 17 % ; hommes, 42 %.
13 Femmes, 28 % ; hommes, 35 %. Cette différence s’accroît significativement quand on y ajoute les terminologies du même champ lexical.
14 Fatigue : hommes, 27 % ; femmes, 12 %. Affaiblissement : hommes, 20 % ; femmes, 10 %.
15 Langueur : hommes, 10 % ; femmes, 5 %. Délicatesse : hommes et femmes, 8 %.
16 Dorlin Elsa, La matrice de la race, op. cit., p. 25.
17 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.03.01.04, Mme de Ruys, 26 mai 1777.
18 Arch. nat., fonds Mirabeau, 119AP1, lettre de la marquise, 12 au soir [mois et année non précisés].
19 Barras Vincent et Rieder Philip, « Corps et subjectivité à l’époque des Lumières », Dix-huitième siècle, no 37, 2005, p. 215.
20 Précisons également que, si les théories médicales mettent en avant une constitution et un tempérament spécifiquement féminins, les médecins, dans leurs pratiques, considèrent eux aussi que les femmes peuvent différer de ce modèle. Voir également, sur le tempérament de la « bonne mère », Dorlin Elsa, La matrice de la race, op. cit., p. 123-124.
21 Arch. cant. vaudoises, fonds Charrière de Sévery, B104/42, lettre d’Élisabeth Charrière à son fils M. de Sévery, 10 mai 1750.
22 Arch. nat., fonds Bégon, 643AP35, lettre de son frère à Mme de Bégon, 31 octobre 1738.
23 Voir, par exemple, Arch. nat., fonds Jaucourt, 86AP6 (122), lettre de Mme de Jaucourt à son fils, 18 septembre 1747.
24 Ibid., (111), lettre de Mme de Jaucourt à son fils, 18 octobre 1743.
25 Voltaire, article « Imagination », in Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers par une société de gens de lettres, site de l’American and French Research on the Treasury of the French Language (ARTFL).
26 Ibid.
27 Arch. nat., fonds Bonnard, 352AP34, lettre d’une amante inconnue à Bernard de Bonnard, 17 octobre. Voir Wenger Alexandre, La fibre littéraire : le discours médical sur la lecture au xviiie siècle, Genève, Droz, coll. « Bibliothèque des Lumières », 2007, p. 100.
28 Arch. cant. vaudoises, fonds Charrière de Sévery, B104/54, lettre d’Élisabeth Charrière à son fils, 18 août 1750.
29 Ibid., B104/80, lettre d’Élisabeth Charrière à son fils, 15 janvier 1751.
30 Arch. nat., fonds Bonnard, 352AP34, lettre de la sœur de Mme d’Ozilly à M. de Bonnard.
31 Voir infra, note 1.
32 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.03.05.03, Mme de Chastenay, 9 septembre 1784.
33 Arch. nat., fonds Puységur, T119, papiers Puységur, procès de l’épouse de M. Pierre-Louis de Chastenet.
34 Ibid.
35 Arch. nat., fonds d’Estampes, 508AP20, lettre de Mme de La Ferté-Imbault à Louis d’Estampes, 31 août 1783.
36 Hanafi Nahema, Souffrantes et soignantes au Siècle des Lumières (France, Suisse), thèse de doctorat en histoire, Toulouse/Lausanne, université Toulouse II-Le Mirail/université de Lausanne, 2012, p. 56-59.
37 Tavera Marie, Livre de receptes ce juin 1698 pour Mme Catherine Mey, baronne de Montricher, Genève, Slatkine, 1999, « Addition de receptes tirées du livre de M. Gelieu vivant ministre à Apples descrit par moy. N. Ducros. 1698 ».
38 Teysseire Daniel, « La callipédie ou l’art d’avoir de beaux enfants », Dix-huitième siècle, nº 23, 1991, p. 141-158.
39 Diderot Denis, article « Pouvoir de l’imagination des femmes enceintes sur le fœtus », in Encyclopédie, op. cit.
40 Ibid.
41 Ibid.
42 Genlis Félicité de, Mémoires inédits de Mme la comtesse de Genlis sur le xviiie siècle et la Révolution française depuis 1756 jusqu’à nos jours, Paris, 1825, p. 332.
43 Arch. cant. vaudoises, fonds Charrière de Sévery, B104/131, lettre d’Élisabeth Charrière à son fils M. de Sévery, 15 décembre 1751.
44 Roland Manon, Lettres de Mme Roland, C. Perroud (éd.), Paris, Impr. nationale, 1898, lettre de Manon Roland à son époux, 25 juillet 1781.
45 Arch. cant. vaudoises, fonds Charrière de Sévery, B104/2968, lettre d’Angletine Chandieu-Villars à sa nièce Catherine Charrière, 25 septembre 1766.
46 Ibid.
47 Arch. nat., fonds Jaucourt, 86AP6, lettre de Mme de Jaucourt à Isabelle de Jaucourt, sa belle-sœur, 15 novembre 1728.
48 Diderot Denis, article « Pouvoir de l’imagination des femmes enceintes sur le fœtus », in Encyclopédie, op. cit.
49 Stolberg Michael, « A Woman Down to her Bones : the Anatomy of Sexual Difference in the Sixteenth and Early Seventeeth Centuries », Isis, vol. 94, no 2, juin 2003, p. 274-299.
50 Il existe aussi un article « Maladie de vierge ou de fille » et un autre pour les femmes adultes « Femmes. Médecine » sans équivalents masculins.
51 Voir surtout Chambon de Montaux Nicolas, Des maladies des filles, Paris, rue et hôtel Serpente, 1785, t. I, p. 10. Le médecin y détaille les différences de stature, de chair, de tissus, de squelette et de qualité osseuse, mais aussi de peau, de pilosité, de fluides corporels, de fibres musculaires et nerveuses, de pouls ou de sensibilité.
52 Le livre est écrit en français mis à part le chapitre correspondant à la « fureur utérine » que l’auteur ne pense pouvoir décrire qu’en des « termes choquants », c’est pourquoi il l’a rédigé en latin ; Astruc Jean, Traité des maladies des femmes, Avignon, Libraires associés, 1763, t. I, préface, p. xxiii.
53 En dehors des maux liés à l’enfantement et aux menstruations, Nicolas Chambon de Montaux énumère de nombreuses pathologies généralement localisées dans la matrice. Elles relèvent de difformités ou de dérangements (longueur excessive du clitoris ou dépression et renversement de la matrice), certaines de dysfonctionnements (incontinence d’urine et « intempéries » de l’utérus), d’autres encore d’inflammations (engorgements inflammatoires de la matrice, par exemple) ; Chambon de Montaux Nicolas, Des maladies des filles, op. cit., p. 1-10.
54 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.04.02.17, Marianne Pilet, 18 juillet 1791.
55 Ibid., 144.05.02.19, femme anonyme, mars 1790.
56 Ibid., 144.01.08.15, Mme Leschicault-Nikel, 15 août 1773.
57 Hanafi Nahema, « “Je décharge quelquefois sans bander parfaitement…” : évocations masculines de la sexualité avec le médecin Samuel-Auguste Tissot », Dix-huitième siècle, nº 47, 2015, p. 103-118.
58 Maladies vénériennes : hommes, 13 % ; femmes, 0 %. Pertes : femmes, 10 %.
59 Dans le fonds Tissot : fleurs blanches, 10 %.
60 Chambon de Montaux Nicolas, Des maladies des filles, op. cit., p. 349.
61 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.01.07.13, comtesse d’Egmont, 29 octobre 1772.
62 Ibid., 144.05.01.27, Mme Lezay-Marnesia, comtesse de Beauharnois, 1790.
63 Ibid., 144.03.06.07, Mme de Nomis, 16 février 1785.
64 Ibid., 149.01.01.23, baronne de Vrintz, 8 avril 1771.
65 Astruc Jean, Traité des maladies des femmes, op. cit., t. I, p. 268.
66 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.05.01.27, Mme Lezay-Marnesia, comtesse de Beauharnois, 1790.
67 Chambon de Montaux Nicolas, Des maladies des filles, op. cit., p. 184 ; bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.02.05.26, Mme Bordenave de Disse, 13 juin 1774.
68 Arch. mun. Toulouse, fonds Du Bourg, 5S456, lettre de Mme de Livry à Mme Du Bourg, 23 août 1766.
69 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.05.05.04, Mme Durand-Bousson, 8 février 1792.
70 Au Siècle des Lumières, le cancer est principalement diagnostiqué chez les femmes parce qu’on le repère au sein et à la matrice. Les hommes peuvent être concernés par des cancers localisés à d’autres endroits, comme la tête ou la jambe par exemple, mais ces pathologies sont très rares. Voir Darmon Pierre, Les cellules folles : l’homme face au cancer de l’Antiquité à nos jours, Paris, Plon, 1993 ; Foucault Didier (dir.), Lutter contre le cancer (1750-1950), Toulouse, Privat, 2012.
71 Dans le fonds Tissot, 17 consultations épistolaires mentionnent le terme « cancer », 28 une « tumeur » et 5 un « squirrhe ».
72 Jaucourt Louis de, article « Cancer », in Encyclopédie, op. cit.
73 Olivier Eugène, Médecine et santé dans le Pays de Vaud au xviiie siècle (1675-1798), Lausanne, Éd. de la Concorde, 1939, p. 415.
74 Arch. mun. Toulouse, fonds Du Bourg, 5S456, lettre de Mme de Livry à Mme Du Bourg, 23 mai 1772.
75 Sur la guérison du cancer, voir Hanafi Nahema, « Le cancer à travers les consultations épistolaires envoyées au Dr Samuel-Auguste Tissot (1728-1797) », in Didier Foucault (dir.), Lutter contre le cancer, op. cit., p. 95-122.
76 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.02.01.18, malade parisienne, 26 avril 1773.
77 Ibid., 144.04.03.10, Mme de Chanonier.
78 Ibid., 144.05.02.08, M. Monnin pour une jeune femme.
79 Cette humeur, susceptible d’influencer le moral, est alors produite en trop grande quantité. Elle se concentre sur une partie du corps et ne peut pas être évacuée par la coction, ce qui explique l’apparition d’un cancer.
80 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.02.01.18, malade parisienne, 26 avril 1773 ; Darmon Pierre, « Le cancéreux et son milieu aux xviiie et xixe siècles », in Maladies, médecines et sociétés : approches historiques pour le présent (actes du colloque Histoire au présent, Paris, 1990), Paris, L’Harmattan, 1993, t. II, p. 56-63.
81 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.04.03.10, Mme de Chanonier.
82 Voir Le Brun Jacques, « Cancer serpit : recherches sur la représentation du cancer dans les biographies spirituelles féminines du xviie siècle », Sciences sociales et santé, vol. 2, nº 2, juin 1994, p. 12. Claude Chappuis, dans son Traité des cancers tant occultes qu’ulcérés, auquel il est enseigné leur curation certaine comme aussi des fistules (1607), n’exclut pas cette possibilité, mais favorise l’explication humorale et psychologique. Helvétius, dans sa Lettre à Monsieur Régis sur la nature et la guérison du cancer (1691), considère pour sa part que le cancer est toujours le produit d’un coup ou d’un effort qui cause la coagulation d’une humeur dans la glande.
83 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/139.01.23, notes de lecture de Tissot.
84 Ibid., 144.02.01.18, malade parisienne, 26 avril 1773.
85 Ibid., 144.05.02.08, M. Monnin pour une jeune femme ; 144.04.03.10, Mme de Chanonier.
86 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.04.03.07, anonyme.
87 Tissot Samuel-Auguste, Avis au peuple sur sa santé, Paris, Didot le jeune, 1765, p. 277.
88 Mais, contrairement à ce qu’écrit Jacques Le Brun (« Cancer serpit », art. cit., p. 24), il n’y a pas forcément de « certitude de la mort » chez les souffrantes atteintes d’un cancer au xviiie siècle.
89 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.02.01.05, Mme Golyon-Bataillard pour sa mère, 19 décembre 1773.
90 Ibid., 144.04.04.23, homme pour son épouse.
91 Ibid., 144.05.05.12, Mme la comtesse de Constable, 5 mars 1772.
92 Jaucourt Louis de, article « Cancer », in Encyclopédie, op. cit.
93 Darmon Pierre, Les cellules folles, op. cit., p. 43.
94 Le Brun Jacques, « Cancer serpit », art. cit., p. 22.
95 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.04.04.23, homme pour son épouse.
96 Dans le fonds Tissot, quatre-vingt demandes de secret sont formulées pour diverses pathologies qui ne se limitent pas aux maladies vénériennes et aux troubles d’ordre sexuel. Il s’agit généralement d’individus souhaitant ne pas alerter leur entourage ou de personnes désireuses d’obtenir les conseils de Samuel-Auguste Tissot pour des proches sans qu’ils en soient alertés.
97 Le Brun Jacques, « Cancer serpit », art. cit., p. 9-31.
98 Ibid.
99 Bibl. cant. univ. Dorigny, fonds Tissot, IS/3784/II/144.02.01.18, malade parisienne, 26 avril 1773.
100 Sur l’évolution des terminologies médicales, voir Chaperon Sylvie, Les origines de la sexologie (1850-1900), Paris, L. Audibert, 2007, p. 92-94.
101 Ibid., p. 93 ; Chambon de Montaux Nicolas, Des maladies des filles, op. cit., p. 233.
102 Bienville Thomas de, La nymphomanie ou Traité de la fureur utérine, Amsterdam, 1771, p. 12.
103 Vulpillières Catherine de, « La nymphomanie des Lumières : regards des médecins et des pornographes sur le désir féminin », in Michel Delon et Jean-Christophe Abramovici (dir.), Le corps des Lumières : de la médecine au roman, Nanterre, Centre des sciences de la littérature/université Paris X, coll. « Littérales », 1997, p. 143-176.
104 Foucault Michel, Histoire de la sexualité, Paris, Gallimard, 1994, t. I, p. 53.
105 Chaperon Sylvie, La médecine du sexe et les femmes : anthologie des perversions féminines au xixe siècle, Paris, La Musardine, 2008, p. 62.
106 D’où une condamnation de plus en plus forte, à mesure que l’on s’approche de la fin du siècle, du célibat et de la chasteté des religieuses dans les discours médicaux et philosophiques.
107 Buffon Georges, Histoire naturelle, section « De l’homme. De la puberté », p. 106-107.
108 Voir Maines Rachel P., Technologies de l’orgasme : le vibromasseur, l’« hystérie » et la satisfaction sexuelle des femmes, Paris, Payot et Rivages, 2009.
109 Menuret de Chambaud Nicolas, article « Mariage. Médecine », in Encyclopédie, op. cit.
110 Ibid.
111 Ibid.
112 Arch. cant. vaudoises, fonds Charrière de Sévery, B104/89, lettre d’Élisabeth Charrière à son fils M. de Sévery, 23 mars 1751.
113 Chaperon Sylvie, La médecine du sexe, op. cit., p. 63-64.
114 Arch. cant. vaudoises, fonds Charrière de Sévery, B104/147, lettre d’Élisabeth Charrière à son fils M. de Sévery, 22 mars 1752.
115 Ibid., B80/77, lettre de Salomon Charrière à sa mère Élisabeth Charrière, 4 avril 1752.
116 Ibid.
117 Baum Angelica et Christensen Birgit (dir.), Julie Bondeli : Briefe, Zurich, Chronos, 2012, lettre de Julie Bondeli à Johann Zimmermann, 14 avril 1764, p. 276-277.
118 Dorlin Elsa, La matrice de la race, op. cit., p. 81-82.
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