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    Plan détaillé Texte intégral Terrain et méthodeTéléphonie mobile et contrôle familial à distanceTéléphone mobile et surveillance biomédicale des corps reproducteurs fémininsConclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    L’innovation en santé

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Corps reproducteurs féminins sous surveillance. Téléphonie mobile et assistance médicale à la procréation dans le contexte de familles africaines transnationales

    Véronique Duchesne

    p. 97-113

    Texte intégral Bibliographie Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1En France, la locution « assistance médicale à la procréation » (AMP) a, depuis 2009, remplacé celle de « procréation médicalement assistée » (PMA) mettant l’accent sur l’assistance d’inspiration humanitaire plutôt que sur la façon nouvelle de faire des enfants. L’usage devenu courant de l’acronyme AMP pourrait même faire oublier l’arsenal des technologies de la reproduction qui connaissent par ailleurs de constantes innovations. Dans la continuité du champ de recherche des science and technology studies, en particulier la théorie de l’acteur-réseau, il importe de reconnaître aux objets de la science et aux techniques leur propre agentivité (ou capacité d’agir). C’est de ce même champ d’étude que procèdent le terme de « non-humain » et l’initiative d’explorer les multiples relations entre humains et non-humains (Houdart et Thiery, 2011). Suivant cette perspective théorique, commençons par énumérer les nombreux humains et non-humains intervenant dans l’AMP : par ordre alphabétique, anesthésistes, anesthésiants, biologistes, blastocystes, cathéters, échographes (et sonde vaginale, préservatifs, lit, écran, clavier, imprimante), embryons, gynécologues, hormones de synthèse, incubateurs, infirmiers, logiciel médical, microscopes, micropipettes, ordinateurs, ovocytes, paillettes, pipettes, psychologues, secrétaires, seringues, spermes, spermatozoïdes, tubes. Il manque à cet inventaire (non exhaustif), les téléphones mobiles dont l’enquête de terrain1 a révélé le rôle important et jamais mis en avant. Nous étudions dans cette contribution la question des relations entre professionnels de santé, patientes nées en Afrique subsaharienne et téléphones portables dans le recours à l’AMP.

    2Alors que le téléphone fixe est longtemps demeuré une technique oubliée des sciences sociales, le téléphone portable est, dès son lancement au milieu des années 1990, reconnu comme une technique d’information et de communication (TIC) (Martin, 2010). En ce début de XXie siècle, le téléphone mobile n’est plus un simple diffuseur de contenus mais la principale technologie de communication qui, à la différence des médias de masse du siècle dernier, est personnelle. La téléphonie mobile, à la fois globale et incorporée (Ito et al., 2005) – l’objet lui-même étant portatif – vient nourrir une interconnexion « diasporique » (Allard, 2010). Elle s’impose désormais dans tous les pays africains, où les infrastructures ne permettent pas le développement du téléphone fixe, économiquement plus cher (Chéneau-Loquet, 2010). Elle fait partie de la vie quotidienne africaine, en ville comme en zone rurale (De Bruijn et al., 2009), les conversations téléphoniques étant des moyens d’actualisation des relations (De Bruijn et Brinkman 2011). Accessible au plus grand nombre, le téléphone portable est le principal mode de communication à distance pour les Africains du continent et de la diaspora (De Bruijn et al., 2009). Auparavant sévèrement contraints par les coûts, les migrants peuvent désormais facilement communiquer avec leurs familles à l’étranger sur une base régulière (Mattelart, 2009 ; Pasquier, 2001).

    3Parce qu’il s’immisce dans les relations sociales quotidiennes, le téléphone portable permet tout à la fois l’extension de la contrainte familiale normative en matière de reproduction et celle du pouvoir biomédical sur les corps reproducteurs. Là où l’auteur de Surveiller et punir (Foucault, 1975) insistait sur une certaine atténuation de la surveillance, on constate au contraire un développement de techniques plus précises et plus invasives qui gouvernent à la fois des corps et2 des conduites (Fassin, 2012). Après la présentation du terrain et de la méthode, une première partie porte sur le contrôle qu’exercent, via le téléphone portable, les membres de la famille transnationale sur des femmes subsahariennes en quête d’enfant. La seconde partie montre comment la téléphonie mobile participe à la biomédicalisation des corps reproducteurs féminins, notamment à travers la production des gamètes.

    Terrain et méthode

    4Mes données empiriques sont issues d’un travail ethnographique mené en Île-de-France entre 2011 et 2013 au sein d’un réseau de professionnels de l’AMP et auprès de certains de leurs patients. Ce réseau regroupe les biologistes d’un laboratoire privé parisien, des gynécologues exerçant en cabinet (Paris, Val-de-Marne et Seine-Saint-Denis) et des professionnels hospitaliers d’un Établissement de santé privé et d’intérêt collectif parisien – géré par une association loi 1901, celui-ci a reçu son agrément pour la PMA en 1997. L’observation des consultations gynécologiques et des échographies a été privilégiée – soit une centaine, réalisées entre mars 2011 et juin 2012 – principalement sur deux sites du réseau : l’hôpital parisien et un cabinet médical privé en Seine-Saint-Denis choisi en raison de sa forte patientèle africaine. À l’hôpital, j’ai également participé aux « premiers rendez-vous » pour la constitution du dossier d’AMP, au cours desquels les deux membres du couple doivent être présents. D’autres observations menées lors de consultations biologiques, prises de sang, ponctions et transferts d’embryon m’ont permis d’avoir une appréhension globale du parcours d’AMP. De janvier 2012 à juin 2013, j’ai participé (en tant qu’observatrice) aux réunions décisionnelles mensuelles du réseau (les « staffs ») qui se déroulaient dans une salle polyvalente de l’hôpital.

    5Des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de cinq médecins du réseau sur leur lieu de travail. Une trentaine d’entretiens ethnographiques ont été menés avec leurs patientes et leurs patients nés en Afrique et engagés dans un parcours procréatif médicalisé. Les entretiens (d’une durée de 45 minutes à 2 h 30) se sont déroulés généralement avec la patiente seule (deux l’ont été en présence d’une sœur et un avec un jeune enfant), ou avec le couple (homme et femme ensemble ou séparément). Chaque entretien a été précédé d’une présentation générale de la recherche en précisant que mon terrain de recherche habituel se situe en Afrique de l’Ouest. Après avoir répondu aux questions éventuelles, nous échangions nos numéros de téléphone portable – tous et toutes possédaient leur propre téléphone portable. Je les rappelais ensuite et, après leur accord, nous fixions la date et le lieu de l’entretien. La majorité des entretiens se sont déroulés dans un contexte médical (à l’hôpital, dans un bureau laissé à ma disposition ; au centre de santé privé, dans le second bureau du gynécologue ou dans la petite salle d’échographie). Quatre entretiens ont eu lieu au domicile des patientes. Avant le début de chaque entretien, un consentement et une autorisation d’enregistrement étaient demandés.

    6Au total, vingt et une femmes et sept couples (hétérosexuels) ont accepté de participer à un entretien. Tous sont nés dans un pays africain francophone3, à l’exception d’un couple ghanéen. Toutes les femmes (sauf une) pratiquaient une activité professionnelle au moment de l’entretien. Quatre exerçaient en Afrique (comme employée de banque, commerçante, fonctionnaire, gérante) et avaient pris un congé pour avoir recours à l’AMP tandis que les autres résidaient en France et conciliaient, non sans difficulté, l’AMP et leur travail4 (d’agente d’entretien, d’assistante maternelle, d’assistante sociale, d’auxiliaire de vie, de coiffeuse, de coordinatrice en ressources humaines, de femme de chambre en hôtellerie, d’ingénieure commerciale, de vendeuse, etc.). En revanche, leurs niveaux d’études étaient très différents : trois femmes avaient un diplôme supérieur au baccalauréat tandis qu’une n’avait pas été scolarisée et parlait difficilement le français.

    Téléphonie mobile et contrôle familial à distance

    7La notion de « famille transnationale » permet de penser la dispersion d’une famille, plus ou moins étendue, en différents points du globe et le maintien de liens en dépit de la distance géographique (Le Gall, 2005). Bien que l’idée de logiques « transnationales », qui repose sur la pertinence de la notion d’État nation, soit discutable (Razy et Baby-Colin, 2011), les notions d’État et de frontière s’imposent bien d’emblée aux Africaines ayant recours à l’AMP en Île-de-France : tandis que celles qui résident et travaillent en France (avec un titre de séjour)5 ont une prise en charge à 100 % par l’Assurance maladie (selon les conditions requises par la législation française), celles qui vivent en Afrique et sont venues en France avec un visa court séjour (dit touristique) doivent régler les coûteuses dépenses associées aux techniques de la reproduction. Si le téléphone ne permet pas de combler les déficits d’information et de communication associés à une séparation à travers de longues distances, il n’en opère pas moins « comme une sorte de glue sociale » (Vertovec, 2004) accroissant les connexions entre les membres de la famille transnationale.

    Une double présence renforcée par le téléphone portable

    8Technologiquement conçu comme un corps communiquant à usage individuel (Diminescu, 2002), le téléphone portable relie directement toute femme africaine ayant recours à l’AMP en Île-de-France aux membres de sa famille (transnationale). Lors de ma visite à Mme Aïssatou6, au centre d’hébergement d’urgence et de stabilisation pour femmes où elle loge, j’entends l’éducatrice qui me reçoit à l’accueil la surnommer, de façon amicale, la « cabine téléphonique » : elle possède effectivement deux téléphones qui sonnent sans cesse. L’un la relie à ses contacts en France et l’autre à sa famille au « pays » (en Afrique de l’Ouest). Elle est ainsi connectée à un vaste réseau à la fois dans le pays qu’elle a quitté pour échapper aux pressions de sa belle-famille, et en France où elle poursuit seule sa quête d’un enfant. Son mari, après avoir laissé ses gamètes au laboratoire, est reparti vers ses activités professionnelles dans son pays. Ayant quitté son travail et sa famille et vendu ses biens pour mener à terme leur projet d’enfant, Mme Aïssatou m’explique combien il est important pour elle de rester en contact avec son réseau d’amis et d’être joignable par le centre AMP car elle n’habite plus chez la parente de son mari, où tous les courriers de l’hôpital continuent d’être envoyés.

    9La communication téléphonique mobile permet ainsi d’être relié oralement avec ceux qui sont restés là-bas, tout en étant ici. Selon Ma Mung (1993), cité par Gonin (2010, p. 13), « l’individu diasporique » a « un impératif d’ubiquité dans sa façon de se penser dans l’espace, il lui faut […] faire cette double opération de se situer dans deux lieux différents ». La prise en compte des investissements multi-situés et des liens transnationaux, renvoie à la notion de « double présence » (Diminescu, 2005). Cette ubiquité mise en avant dès le début de la téléphonie est intensifiée par le téléphone portable qui accompagne son propriétaire dans tous ses déplacements, depuis le lever jusqu’au coucher. La communication via le téléphone portable rend présent un autre, physiquement absent, où que l’on soit.

    10Si les échanges téléphoniques avec les membres de la famille constituent une priorité lorsqu’on a quitté son pays, ceux-ci peuvent agir comme une contrainte. Avec la diffusion des téléphones mobiles, n’importe quelle situation, qu’elle soit privée, professionnelle ou institutionnelle, devient potentiellement vulnérable à l’apparition des membres de la famille via le téléphone portable (Licoppe, 2010). Ce réseau peut faire irruption à tout moment sous la forme d’appels téléphoniques.

    Extension de la contrainte familiale normative en matière de procréation

    11L’étude de la communication au sein des familles dispersées ne saurait négliger le contexte dans lequel se déroulent les interactions sociales et oublier les logiques de domination. Lorsque je la rencontre au cabinet médical privé de Seine-Saint-Denis, Mme Fatoumata s’apprête à rentrer dans son pays, le Mali, après avoir travaillé au Tchad. Elle est venue consulter le gynécologue en même temps que sa sœur enceinte, mariée et vivant en France. À la fin de la consultation, alors que je commence à leur présenter mon travail de recherche, elle reçoit un appel sur son portable et me précise aussitôt :

    « C’est ma mère qui est à Bamako. Elle veut tout savoir. Elle savait que mon rendez-vous était à seize heures et comme je ne l’ai pas encore appelée, elle m’appelle. »

    12Mariée depuis un mois, elle m’explique que sa mère et sa belle-famille attendent déjà avec impatience l’annonce de sa grossesse. Grâce au téléphone portable, sa mère suit dans l’immédiateté, depuis le Mali, ses démarches médicales. Cette forme d’accompagnement à distance, teinté d’affection aux dires de l’intéressée, constitue aussi une forme de pression normative exercée par les ascendants sur le couple marié : l’union matrimoniale doit être suivie, rapidement, de la naissance d’un enfant (Duchesne, 2014).

    13L’appel téléphonique dans son immédiateté est une sommation à répondre (Green, 2002). Il met ceux qui le reçoivent en devoir moral de « joignabilité ». Le téléphone mobile peut se muer dans les relations familiales en moyen d’assurer une forme de surveillance qui vient redoubler sa fonction de communication (Horst, 2006). Il participe ainsi au renforcement de la surveillance potentiellement exercée par la sphère familiale vivant à l’étranger. Les téléphones portables sont utilisés non seulement pour consolider des relations interpersonnelles mais aussi un statut au sein de la famille. Les appels de parents vivant en Afrique peuvent aussi être déstabilisants car déconnectés des réalités vécues en France. De par la nature du lien personnalisé qu’il établit, le téléphone mobile peut ainsi participer à la fragilisation de la relation conjugale déjà mise à l’épreuve par l’infertilité conjugale. Lors de l’entretien réalisé au domicile de M. Sadio et Mme Mariama, dans le Val d’Oise, celle-ci me dit, alors que son mari nous a laissées poursuivre l’entretien pour aller travailler :

    « Une de ses cousines m’a appelée pour me dire de venir au pays pour essayer des traitements traditionnels. Ça m’a tellement choquée. Je lui en ai parlé [à mon mari] le soir en lui demandant pourquoi sa cousine s’adressait à moi, pourquoi pensait-elle que c’est moi, la femme, qui doit suivre un traitement ? »

    14La norme profondément genrée de la présomption de stérilité portant uniquement sur l’épouse est d’autant plus offensante que le diagnostic médical a montré, dans ce cas, une infertilité masculine.

    15Le téléphone mobile est un objet personnel à la différence du téléphone fixe qui est collectif. Le potentiel de discrétion et d’individualisation du portable est bien supérieur dans la mesure où il permet la mise en œuvre de réseaux de communication sur lesquels, par exemple, le conjoint ou la conjointe n’a pas prise. Les parents vivant au loin vont, via le téléphone, influencer voire contraindre d’une façon plus personnalisée la personne appelée (le téléphone mobile peut par exemple participer activement au projet d’émigration, cf. Ndiaye et Robin, 2010, p. 20). La pression exercée à distance par les proches est forte et peut inciter à vouloir tout mettre en œuvre pour avoir un enfant, voire même, pour l’homme, à envisager de prendre une seconde épouse. Tel est le cas pour Mme Anta rencontrée au centre de santé privé en Seine-Saint-Denis, arrivée en France en 2004 après son mariage au Mali. Au cours de l’entretien, elle me confie que son mari reçoit sans cesse des appels de sa mère lui demandant de venir prendre une nouvelle épouse au pays : « Hier sa maman a encore téléphoné pour demander à quelle date il va venir pour se marier. » Tous deux viennent du même village (en pays soninké au Mali) et la famille de l’époux attend impatiemment la naissance d’un fils pour perpétuer le lignage (selon le droit coutumier, la filiation est patrilinéaire). Même si son mari semble résister à la contrainte familiale, puisqu’il a décidé d’attendre la fin de l’année pour son voyage, Mme Anta me dit se préparer à être répudiée et à devoir élever seule leur fille de sept ans qui vient d’arriver en France.

    16Les communications téléphoniques avec les membres de la famille transnationale vivant en Afrique sont plutôt vécues comme venant fragiliser le recours à l’AMP pour avoir un enfant.

    La transmission sonore d’émotions via le téléphone

    17S’appeler au téléphone, constitue une forme d’interaction en soi, ce qu’on se dit peut être moins important que le fait de participer à cette culture du contact (Horst et Miller, 2006). La parole téléphonique, déconnectée du corps de celui qui parle, a le pouvoir de toucher affectivement par son intensité, son timbre ou le choix des mots utilisés, celui ou celle qui l’écoute. Mme Ama, Ivoirienne venue en France avec sa mère à l’âge de douze ans, débute l’entretien, réalisé au laboratoire de biologie après la consultation du couple, en me précisant : « Je suis issue d’une famille nombreuse… très nombreuse, on va dire… Nous sommes dix-sept filles et quatorze garçons [de même père]. » À plusieurs reprises, elle me relate les propos tenus par son père qui vit en Afrique :

    « Il m’arrivait même d’avoir mon père au téléphone qui me disait : “Je suis fécond, ta mère est féconde, il n’y a pas de raison que toi tu ne le sois pas.” […] Quand mon père [me] dit : “Le vrai trésor, ce sont tes enfants à toi, ce ne sont pas les enfants de tes frères ou les enfants de tes sœurs.” Il dit : “Vous voyez, mes trésors à moi, c’est vous. Donc, si tu veux avoir ta richesse plus tard, ce sont tes enfants à toi, c’est eux qui prendront soin de toi plus tard, ce ne sont pas les enfants de tes frères ni les enfants de tes sœurs.” Quand ton père te sort ça, tu raccroches [le téléphone] et tu pleures. »

    18Lorsque l’on vit loin de sa famille le téléphone permet de combler le « manque » au niveau relationnel et la relation téléphonique est alors décrite comme « une relation à forte charge émotionnelle » (Pasquier, 2001). En situation de migration, il passe par la voix des choses plus intenses que par l’écrit – ce que signale déjà Sayad (1985) à propos des cassettes audio enregistrées et envoyées à la famille. Les paroles téléphoniques charrient les émotions et nouent de nouvelles formes d’intimité. Plusieurs femmes ont évoqué le soutien et le réconfort apportés par des proches, via le téléphone. Mme Monique venue en France pendant son mois de congé pour sa première FIV (avec ICSI7) m’a dit recevoir tous les jours des appels de sa famille au Cameroun pour la soutenir durant son traitement et a précisé que « tout le monde prie pour que ça marche ». Qu’ils soient musulmans ou chrétiens, des prières avec une sœur ou un frère partagé par téléphone sont fréquemment évoquées. Au sein de la famille transnationale, les collatéraux, quel que soit leur lieu de résidence, se montrent très impliqués face à l’épreuve de l’infertilité (Duchesne, 2014).

    19En revanche peu d’informations sur le processus de l’AMP sont transmises au sein du réseau familial par téléphone. Mme Aïssatou dont le mari est retourné travailler dans son pays et qui continue seule le parcours d’AMP (Bonnet et Duchesne, 2014), attend qu’il revienne en France lors d’un prochain voyage professionnel pour lui expliquer qu’elle va devoir avoir recours à un don (d’ovocytes) : « C’est trop délicat à expliquer par téléphone. » Alors que les médias africains à large audience, comme la télévision, la radio ou la presse écrite, ont commencé à diffuser des informations sur les technologies biomédicales de la reproduction – sans parler d’Internet, qui concerne toutefois une frange de la population beaucoup plus restreinte –, le téléphone portable, à l’opposé, ne permet pas d’inscrire cette nouvelle façon de faire des enfants dans les contextes sociaux et familiaux africains.

    Téléphone mobile et surveillance biomédicale des corps reproducteurs féminins

    20Le téléphone est présenté d’emblée comme indispensable au déroulement du processus d’AMP. Ainsi dans le dossier d’information remis aux couples lors du premier rendez-vous à l’hôpital figure une « notice d’information » de seize pages décrivant les techniques d’AMP, dans laquelle on peut lire (page 4) :

    « Avant toute FIV vous devez prendre un rendez-vous de consultation 1) avec l’équipe biologique du Laboratoire [numéro de téléphone] […] 2) avec un anesthésiste à l’hôpital, avant le début de votre stimulation. Contactez pour cela le secrétariat au [numéro de téléphone]. »

    21Dans les pages suivantes sont décrites les quatre étapes du cycle de fécondation in vitro (FIV) dont je cite ici certains extraits. La première étape, « la stimulation ovarienne », consiste « à bloquer le cycle spontané et à stimuler les ovaires » : « le blocage transitoire du cycle spontané empêche une ovulation et donc la perte des ovules, avant la ponction » tandis que « la stimulation hormonale permet la croissance et le mûrissement des follicules ». Il est également précisé :

    « Les consignes vous seront communiquées par le secrétariat de PMA qui vous téléphonera vers 15 heures. Il est donc indispensable que vous soyez joignable par téléphone. C’est à ce moment-là que vous seront précisés la dose de stimulation à utiliser pour les injections du soir et des jours suivants et la date du prochain contrôle. Le déclenchement de l’ovulation est réalisé lorsque la maturité folliculaire est acquise, c’est-à-dire lorsqu’il existe au moins 3 follicules de 17-18 mm avec des dosages corrects. La consigne sera alors de faire pratiquer une injection, à une heure précise qu’il est indispensable de respecter, la ponction devant se faire 35-38 h après cette injection. »

    22La seconde étape est « le prélèvement des ovocytes et le recueil de spermatozoïdes », avec cette indication : « La ponction ovarienne se fait en hospitalisation de jour dans notre établissement. » Suit la troisième étape, « la fécondation et la culture des embryons au laboratoire » :

    « Une biologiste du laboratoire de PMA vous appellera chaque jour pour vous informer de l’évolution des embryons. Vous serez informés du jour et de l’heure du replacement des embryons par le laboratoire. Le soir de la ponction, vous débuterez le traitement (par voie vaginale) et ce jusqu’au résultat du test de grossesse. »

    23Enfin la quatrième étape, « le transfert des embryons », a lieu dans l’établissement hospitalier, en général deux à trois jours après la ponction.

    La communication téléphonique : une relation asymétrique entre professionnels de santé et patients

    24Le téléphone joue un rôle important dès le début du processus lors de la prise de rendez-vous. Ce premier contact par voix téléphonique n’est pas sans poser des difficultés, pour ceux qui appellent comme pour les personnes qui réceptionnent les appels. Alors que j’entre dans le cabinet médical privé de Seine-Saint-Denis, la secrétaire est en communication avec un patient qui appelle depuis le Gabon. Elle termine en haussant le ton : « Une FIV et une insémination, c’est pas la même chose. Il nous faut votre sérologie, monsieur. » Lorsqu’elle raccroche, elle dit être épuisée par cet échange téléphonique qui s’apparentait à un dialogue de sourds. Une telle communication à distance n’est pas exempte de décalages de perception et de compréhension entre les deux interlocuteurs, illustrant ainsi l’impossibilité de pallier totalement la distance – pas seulement géographique – entre eux.

    25Dans le « paysage procréatif mondialisé8 » (Inhorn, 2011) les secrétaires – qui appartiennent à la gent féminine – sont amenées à communiquer par téléphone avec des personnes à l’étranger pour la prise de rendez-vous mais aussi parfois pour la mise en route d’un protocole avant l’arrivée en France9. Le partage de la langue française ne suffit pas à une complète intercompréhension (le choix des mots, voire l’accent interfèrent) et les secrétaires connaissent rarement le contexte économique et sanitaire des pays de leurs patients africains. Or, pour ces derniers, surtout au début, le vocabulaire médical qu’utilise avec aisance la secrétaire ne leur est pas familier. Tous les professionnels de l’AMP (gynécologues, biologistes, infirmières et secrétaires) emploient le même jargon professionnel pour parler des traitements (protocole long, protocole court) et des techniques (insémination, spermoculture, etc.). Ils connaissent également la temporalité des lieux : les horaires propices pour prendre un rendez-vous, les heures des consultations, les temps de pause. Ils partagent tout simplement la même culture professionnelle. C’est pourquoi des patients africains rencontrés durant l’enquête ethnographique ont préféré demander à une sœur ou une belle-sœur qui connaissait la structure médicale ou qui appartenait au corps médical, de prendre le rendez-vous à leur place. Ce fut le cas d’un couple résidant et travaillant au Cameroun : la sœur de monsieur, exerçant la médecine en France, a pris le rendez-vous à l’hôpital avant leur arrivée. Si le téléphone permet effectivement la communication à distance et la délégation, il entretient paradoxalement le déséquilibre des savoirs entre les professionnels de santé et les autres.

    Le rôle performatif de la téléphonie mobile dans la production des gamètes femelles

    26Le processus d’AMP débute lorsque la patiente informe la secrétaire, par téléphone, du premier jour de ses règles (J1 dans le protocole médical). Le corps reproducteur féminin est ainsi relié, par l’intermédiaire du téléphone, au corps biomédical auquel il impose son propre cycle (menstruel). Le dispositif technico-social mis en œuvre pour surveiller et apprécier la qualité de l’induction de l’ovulation comporte trois séquences : la prise de sang matinale pour un dosage de l’œstradiol sanguin (pour mesurer le degré de maturité folliculaire), l’échographie pelvienne endovaginale (pour le comptage des follicules ovariens et la mesure de l’épaisseur de l’endomètre) et enfin l’analyse des résultats par le médecin et la transmission orale par téléphone de la conduite à tenir (adaptation de la dose de traitement, date de déclenchement de l’ovulation, des rapports sexuels programmés, de l’insémination intra-utérine ou de la ponction d’ovocytes ainsi que l’arrêt d’un cycle de stimulation). Cette dernière séquence appelée « monitorage » figure dans le planning des praticiens hospitaliers. Chaque matin (sauf le dimanche et les jours fériés), le même médecin réalise les échographies, puis pratique les transferts d’embryons et, après une courte pause déjeuner, supervise le « monitorage » avant ses consultations de l’après-midi. Chaque jour, une dizaine de femmes sont contactées individuellement par téléphone pour connaître les directives à suivre. Les patientes venues le matin pour la prise de sang et l’échographie, sont recontactées aussitôt pour adapter au mieux leur traitement en cours à la vue des derniers résultats (sanguins et échographiques) reçus grâce à un logiciel – parfois juste quelques minutes avant l’appel téléphonique. Lorsque j’arrive à l’hôpital pour ma première journée de terrain, il est 13 h 20, la secrétaire a le téléphone en main et transmet les consignes données par le médecin qui est à ses côtés :

    [1er appel téléphonique] « Vous continuez et vous ajoutez une injection d’Orgalutran®. Samedi matin, vous venez pour votre prise de sang. » [2e appel] « Monsieur doit se rendre au laboratoire pour le recueil à 8 h. » […] [Dernier appel, il est 14 h] « À partir de dimanche, vous passez à trois comprimés par jour : matin, midi, soir, par voie vaginale. » [en aparté] « À mon avis, elle prend par voie orale, pas vaginale. »

    27Comme le soulignait la notice précédemment citée, cette première étape de l’AMP nécessite une grande disponibilité de la part de la patiente qui doit absolument rester joignable. Le téléphone portable, parce qu’il accompagne les femmes dans tous leurs déplacements, participe au gouvernement des corps reproducteurs féminins.

    28Le téléphone mobile, en facilitant et accélérant la diffusion des consignes médicales, participe au dispositif de production des gamètes femelles et aussi à l’asymétrie de genre qui caractérise cette étape de la procréation médicale. La biomédicalisation du corps féminin reproducteur a été mise en exergue voire dénoncée, dès les années 1990, par des anthropologues féministes anglo-saxonnes (Rapp et Ginsburg, 1995 ; Franklin et Ragoné, 1998). Depuis lors, de nombreuses recherches en sciences sociales ont souligné la dimension sexuée des technologies de la reproduction (Inhorn, 2002 ; Tain, 2013). Pour être précise, c’est lors de l’étape de la « récolte des gamètes » (Löwy, 2006, p. 36) précédant la fécondation en tube à essai, que cette asymétrie est frappante puisque la stimulation hormonale prolongée puis le prélèvement chirurgical des ovocytes pratiqués sur la femme, même féconde (La Rochebrochard, 2003), sont des procédures contraignantes, pénibles et non sans risque pour sa santé. Alors que le terme « recueil » utilisé pour les gamètes masculins occulte toute intervention humaine, les mots « ponction » ou « prélèvement » utilisé pour les ovocytes renvoient quant à eux à l’action chirurgicale effectuée sur un corps féminin, passif – la biologiste féministe Hélène Rouch (2011) emploie le mot « extraction ». À l’opposé, la production des gamètes masculins ne requiert généralement pas la mise en œuvre de techniques sophistiquées mais la participation active de l’homme par la masturbation – qui est paradoxalement une pratique sexuelle non reproductive associée au plaisir solitaire (Giami, 2011). Les techniques de vibromassage, de stimulation électrique, transrectale ou pharmacologique qui peuvent être nécessaires avant le recours à un prélèvement chirurgical (une ponction épididymaire ou testiculaire), n’ont jamais été proposées lors des consultations observées comme si le « recueil » du sperme par pratique masturbatoire allait de soi. Dans tous les cas, le sperme peut être congelé et l’homme n’a plus besoin de consulter.

    29Plusieurs patientes confrontées à l’infertilité de leur mari ont exprimé, sans la présence de celui-ci, leur vécu de cette asymétrie de genre de l’AMP. Mme Monique, Camerounaise, a eu un bébé mort-né en 2005, avec son premier conjoint mais depuis son remariage, elle ne retombe pas enceinte. Durant son mois de congé annuel, elle est venue en France pour une première FIV (avec ICSI) car les analyses ont révélé que son mari a « des petits soucis avec ses spermatozoïdes ». Elle évoque d’emblée les contraintes « pour la femme surtout, parce que l’homme il a fini, il a déposé ses… son… son… enfin on l’a prélevé, il est parti. Alors que la femme, par rapport à son cycle, il faut stimuler ». Mme Mariama, Sénégalaise, arrivée en France en 2001, mariée depuis 2004 à M. Sadio, qui a grandi en France, constate devant son mari qu’ils ont perdu beaucoup de temps car celui-ci, très pris par son activité d’expert-comptable, ne l’a pas accompagnée dans ses démarches médicales. Après trois tentatives d’insémination, le dernier gynécologue consulté a finalement diagnostiqué une infertilité masculine. Elle raconte :

    « Je me rappelle quand le Dr C. m’a expliqué ce système-là, comment ça allait se passer : j’avais les larmes aux yeux. Je pleurais car quand tu sais que ce n’est pas toi et que c’est à toi de supporter toutes les charges, les piqûres, l’hospitalisation… et pourtant ce n’est pas toi. Mais il ne faut pas y penser parce que sinon après… (silence). On se dit que c’est injuste. »

    30Le « déclenchement » de l’ovulation se fait par l’injection intramusculaire ou sous-cutanée d’hCG (gonadotrophine chorionique humaine). Celle-ci est généralement réalisée par la patiente, voire par une infirmière à domicile ou, dans certains cas, par le conjoint qui se retrouve alors à assurer dans son couple une fonction médicale – ce fut le cas pour un couple congolais dont le mari était infirmier. Pour le médecin, l’enjeu est de « déclencher » au meilleur moment. Déclencher trop tôt ou trop tard réduit les chances de réussite et un déclenchement tardif peut augmenter le risque d’hyperstimulation ovarienne. Au cours du monitorage, les prescriptions médicales sont immédiatement transmises par téléphone et doivent être aussitôt comprises par l’interlocutrice. Il est arrivé que le numéro de portable soit celui du mari qui traduisait alors les consignes à son épouse. Avec la téléphonie mobile apparaissent de nouveaux modes de surveillance et de contrôle. Dans le cas de l’AMP, le téléphone portable étend les capacités et les performances du pouvoir biomédical en se rapprochant du corps reproducteur féminin où qu’il se trouve. De par ses caractéristiques, le téléphone mobile permet de joindre une patiente n’importe où et à n’importe quel moment, contrairement au téléphone fixe plus contraignant car à la fois collectif et rattaché à un lieu fixe. Le corps biologique féminin est intégré au dispositif biomédical par le biais du téléphone portable qui lui confère une matérialité instrumentalisée à des fins de procréation.

    L’annonce par voix téléphonique de l’arrêt du traitement

    31C’est également par le téléphone qu’est transmise la consigne, voire l’ordre, d’arrêter la stimulation ovarienne. À l’hôpital, lors d’un monitorage, le médecin demande le téléphone à la secrétaire pour s’adresser directement à la patiente qui a commencé son traitement en Algérie :

    « Vos dosages ne sont pas bons. On a un taux de progestérone trop élevé. Mme N. va vous recevoir. Il faut annuler le traitement. Je sais que vous venez exprès pour ça mais une ponction ne servira à rien. »

    32De par sa légitimité, la voix du médecin a plus de force de persuasion que celle de la secrétaire concernant l’arrêt du traitement. Cette annonce à distance par voie/voix téléphonique est particulièrement difficile à vivre pour les patientes. Elizabeth, qui me reçoit, un lundi, son jour de repos hebdomadaire, dans l’appartement familial qu’elle partage avec ses sœurs, commence par évoquer son expérience récente dans le centre AMP d’un hôpital au nord du Val-d’Oise qui l’a profondément « choquée » :

    « Chaque fois qu’on me fait une échographie, on me dit qu’on ne voit rien, qu’on ne voit pas bien du tout. La dernière fois, la sage-femme était énervée, elle me dit qu’elle ne voit rien, que de toute façon mon cas est difficile, que je n’ai pas assez d’ovocytes et qu’on ne pourra pas faire la ponction. Arrivée à mon travail l’après-midi, elle m’annonce la nouvelle.
    – Directement ou bien…?
    – Directement. Par téléphone. Elle m’a appelé pour me dire d’arrêter le traitement, que cela ne sert à rien de continuer : “Il faut reprendre un rendez-vous avec votre médecin.” »

    33Elizabeth a pleuré pendant tout l’entretien – qui a duré plus d’une heure. Quand je l’ai rencontrée dans le cabinet médical de Seine-Saint-Denis, elle était venue sans rendez-vous, accompagnée de sa mère, pour montrer ses examens au gynécologue sur les conseils de sa sœur. Âgée de 34 ans, de nationalité italienne par son père, elle est née et a grandi en République du Congo avant d’arriver en 2006 en France ; le « copain » avec lequel elle a le projet d’avoir un enfant est marié, séparé, et est père de quatre enfants. Quand je la quitte, elle me dit attendre la prochaine venue de ses règles pour pouvoir débuter un nouveau cycle de stimulation. Alors que les ovaires ont été stimulés pour fabriquer un nombre suffisant de follicules, il arrive, comme dans cet exemple, que l’arrêt de la stimulation ovarienne soit annoncé, après une échographie, par téléphone. Cette annonce qui met un terme à une période d’incertitude et d’espoir, est vécue douloureusement par les patientes. Par comparaison, en cancérologie par exemple on sait que la qualité des liens futurs entre le ou la patiente et le médecin dépend beaucoup de la communication qui s’établit lors de la consultation d’annonce (Estival, 2009). Dans les situations d’AMP étudiées, l’annonce par voix téléphonique qui est coupée de la relation de soin est ressentie d’autant plus violemment.

    34Mais la violence de l’annonce téléphonique est aussi exacerbée par l’intervention de l’échographie, un autre non-humain. À l’hôpital comme dans le cabinet médical, les échographies se déroulent dans une pièce exiguë durant un laps de temps court. Les patientes viennent généralement seules. Une relation triangulaire s’établit alors mettant en scène une patiente, un médecin et un écran. L’échographie obstétricale réalisée au cours de l’AMP diffère de celle réalisée lors du suivi prénatal : elle est utilisée pour contrôler la réponse des ovaires à la stimulation. Les médecins parlent de « mauvaise réponse » (voire de « mauvaise répondeuse » lors des staffs) lorsque la stimulation n’a pas permis d’obtenir plus de quatre follicules matures. Le regard du médecin qui doit prendre des mesures se porte davantage sur l’écran que sur la patiente. En revanche, les patientes ne regardent pas toujours l’écran sauf quand le médecin les sollicite : « Là, un [follicule] est un peu plus gros. » Après l’échographie, plusieurs patientes évoquent un chiffre, par exemple : « Moi j’en avais que deux ! » mais sans forcément pouvoir nommer la chose en question. Comme pour le médecin, leur attention porte bien sur la quantité (de cette chose). Par ailleurs, l’échographie est un lieu de rencontre entre des attentes contradictoires. Pour l’échographie de grossesse, Luc Gourand (2008) a montré le décalage manifeste entre l’attente parentale et le verdict de l’échographiste qui va pouvoir, au mieux, établir qu’aucune anomalie n’a pu être repérée. Pour l’échographie durant la stimulation hormonale, le médecin fait un travail de surveillance médicale en comptant et mesurant les follicules et l’épaisseur de l’endomètre afin d’anticiper sur les chances de réussite et les risques éventuels encourus par la patiente, tandis que celle-ci pense déjà à l’étape suivante, pouvoir réaliser une (« tentative » de) FIV. L’annonce de l’arrêt du traitement a effectivement des conséquences lourdes pour les femmes qui devront attendre un cycle menstruel, ou deux, que leurs ovaires se reposent, avant de pouvoir recommencer un protocole. Alors que le téléphone mobile donne à entendre un échec, l’échographie donne à voir un espoir : ces deux non-humains agissent de façon antagoniste, ce qui contribue au vécu douloureux de l’annonce par les patientes.

    35Le téléphone mobile joue finalement un rôle performatif à la fois dans la production des gamètes femelles et dans l’échec (provisoire) du projet d’enfant. Le processus de prise en charge de l’AMP nécessite une réactivité importante (pour commencer un protocole, faire un examen supplémentaire, ou arrêter le traitement) autant pour le corps biomédical que pour les patientes accrochées à leur traitement. Paradoxalement, le téléphone mobile qui est un objet du quotidien démédicalise le processus de l’AMP mais les prescriptions médicales ou l’annonce de l’arrêt du traitement qu’il transmet à la patiente, en temps réel, sont déconnectées d’une relation de soin. Le téléphone mobile permet, au quotidien, des échanges d’ordre informatif et cognitif avec le corps médical et l’entretien d’un réseau relationnel familial et amical faisant une large place aux émotions.

    Conclusion

    36L’AMP qui engage un vaste ensemble de professions et de techniques suppose une forme spécifique de coopération entre une kyrielle d’humains et de non-humains – présentés en début de cette contribution – qui est fort éloignée du « colloque singulier » entre le médecin et son patient. Les humains sont désormais gouvernés par l’intermédiaire de non-humains nécessitant d’une part le consentement des gouvernés et d’autre part leur autorégulation au travers de technologies variées, comme les technologies d’information et de communication. Nous avons montré comment la téléphonie mobile instaure, pour des Africaines ayant recours à l’AMP en France, une double allégeance : à l’égard de la biomédecine de la reproduction et à l’égard de la famille transnationale. Paradoxalement, la téléphonie mobile contribue à donner une autonomie individuelle à travers l’individualisation qui la caractérise et en même temps participe à de nouveaux modes de surveillance et de contrôle. Le téléphone mobile représente un cas exemplaire d’objet de masse qui introduit l’usager dans le processus d’innovation.

    37L’explosion des objets connectés et des plateformes de diffusion d’information ainsi que la vulgarisation des applications mobiles favorisent inévitablement la croissance du marché de la m-Santé ou « santé mobile10 ». Alors que des programmes de développement dans le domaine de la m-Santé s’empressent d’utiliser le téléphone portable et les technologies sans fil (comme en Afrique ou en Inde par exemple), les sciences humaines et sociales doivent continuer à explorer les manières dont la biomédecine et les technologies de l’information et de la communication se construisent ensemble, au niveau local, afin d’analyser les enjeux sociaux des mutations en cours et de proposer aux professionnels de la santé un regard réflexif sur leur pratique. L’innovation ne réside pas seulement dans la technique mais aussi dans les relations nouvelles initiées entre humains et non-humains.

    Bibliographie

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    Notes de bas de page

    1  Cette recherche a été réalisée au sein d’un projet financé par l’Agence nationale de la recherche : « Stérilité et recours à l’Assistance Médicale à la Procréation dans un contexte de mondialisation (Douala, Paris, Pretoria) ». Mes remerciements vont aux professionnels de santé : infirmières, médecins, secrétaires qui m’ont fait confiance et m’ont accueillie pendant mon enquête de terrain. Merci également aux relecteurs et relectrices qui m’ont fait part de leurs précieux commentaires à différentes étapes de la rédaction de cette contribution.

    2  Les italiques dans le texte sont de l’auteure.

    3  En Afrique de l’Ouest : Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana, Guinée, Mali, Niger, Sénégal, Togo ; en Afrique centrale : Cameroun et République du Congo ; dans l’Océan indien : l’Union des Comores.

    4  Ce qui n’est pas différent des femmes françaises salariées (Hertzog, 2014).

    5  Le décret d’application du 17 octobre 2011 a acté la restriction des droits à l’aide médicale de l’État (AME). L’AME ne prend désormais plus en charge les frais relatifs à l’AMP : actes techniques et examens de biologie médicale spécifiques à l’AMP et médicaments et produits nécessaires à la réalisation des actes et des examens liés à l’AMP. Pour rappel, les bénéficiaires de l’AME sont des personnes en situation irrégulière, résidant sur le territoire français depuis au moins trois mois et disposant de faibles ressources.

    6  Afin de préserver l’anonymat de mes interlocutrices, leur prénom a été modifié et le pseudonyme choisi en accord avec leur région d’origine et leur religion. Leur situation maritale est précisée par l’ajout de « Mme » devant le pseudonyme.

    7  La technique de l’« intracellular sperm injection » (ICSI), développée dans les années 1990, permet, grâce à la sélection et l’injection d’un seul spermatozoïde dans l’ovocyte, d’obtenir des grossesses à l’aide de sperme contenant très peu de gamètes viables. Des hommes définis comme stériles avant l’avènement de l’ICSI peuvent, grâce à cette technique, devenir le père biologique de leur enfant.

    8  En anglais, reproscape – notion forgée par Inhorn (2011) qui a emprunté à Appadurai son usage du terme scape – désigne la circulation à l’échelle mondiale à la fois des personnes, des technologies, des gamètes, de l’argent et des imaginaires de la procréation.

    9  Le courrier électronique utilisé par certains patients n’a jamais été évoqué par mes interlocuteurs et interlocutrices qui, pour la majorité d’entre eux, ne possédaient pas d’ordinateur.

    10  L’expression (de l’anglais m-Health ou mobile Health) est utilisée pour décrire la pratique de la médecine et de la santé publique soutenue par les dispositifs mobiles. La m-Santé fait référence à l’utilisation de périphériques de communication mobiles – tels que les terminaux, les ordinateurs portables, les tablettes numériques et les PDA – pour la collecte de données cliniques, la diffusion de l’information sanitaire auprès des praticiens, chercheurs et patients, le suivi en temps réel des signaux vitaux, et la fourniture directe de soins, notamment via la télémédecine mobile (cf. Al Dahdah, 2014).

    Auteur

    • Véronique Duchesne
      Maître De Conférences En Anthropologie, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité ; Ceped, Centre Population Et Développement (Université Paris Descartes, Ird Umr 196).
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    2  Les italiques dans le texte sont de l’auteure.

    3  En Afrique de l’Ouest : Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana, Guinée, Mali, Niger, Sénégal, Togo ; en Afrique centrale : Cameroun et République du Congo ; dans l’Océan indien : l’Union des Comores.

    4  Ce qui n’est pas différent des femmes françaises salariées (Hertzog, 2014).

    5  Le décret d’application du 17 octobre 2011 a acté la restriction des droits à l’aide médicale de l’État (AME). L’AME ne prend désormais plus en charge les frais relatifs à l’AMP : actes techniques et examens de biologie médicale spécifiques à l’AMP et médicaments et produits nécessaires à la réalisation des actes et des examens liés à l’AMP. Pour rappel, les bénéficiaires de l’AME sont des personnes en situation irrégulière, résidant sur le territoire français depuis au moins trois mois et disposant de faibles ressources.

    6  Afin de préserver l’anonymat de mes interlocutrices, leur prénom a été modifié et le pseudonyme choisi en accord avec leur région d’origine et leur religion. Leur situation maritale est précisée par l’ajout de « Mme » devant le pseudonyme.

    7  La technique de l’« intracellular sperm injection » (ICSI), développée dans les années 1990, permet, grâce à la sélection et l’injection d’un seul spermatozoïde dans l’ovocyte, d’obtenir des grossesses à l’aide de sperme contenant très peu de gamètes viables. Des hommes définis comme stériles avant l’avènement de l’ICSI peuvent, grâce à cette technique, devenir le père biologique de leur enfant.

    8  En anglais, reproscape – notion forgée par Inhorn (2011) qui a emprunté à Appadurai son usage du terme scape – désigne la circulation à l’échelle mondiale à la fois des personnes, des technologies, des gamètes, de l’argent et des imaginaires de la procréation.

    9  Le courrier électronique utilisé par certains patients n’a jamais été évoqué par mes interlocuteurs et interlocutrices qui, pour la majorité d’entre eux, ne possédaient pas d’ordinateur.

    10  L’expression (de l’anglais m-Health ou mobile Health) est utilisée pour décrire la pratique de la médecine et de la santé publique soutenue par les dispositifs mobiles. La m-Santé fait référence à l’utilisation de périphériques de communication mobiles – tels que les terminaux, les ordinateurs portables, les tablettes numériques et les PDA – pour la collecte de données cliniques, la diffusion de l’information sanitaire auprès des praticiens, chercheurs et patients, le suivi en temps réel des signaux vitaux, et la fourniture directe de soins, notamment via la télémédecine mobile (cf. Al Dahdah, 2014).

    L’innovation en santé

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    Duchesne, V. (2018). Corps reproducteurs féminins sous surveillance. Téléphonie mobile et assistance médicale à la procréation dans le contexte de familles africaines transnationales. In C. Haxaire, B. Moutaud, & C. Farnarier (éds.), L’innovation en santé. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.149807
    Duchesne, Véronique. « Corps reproducteurs féminins sous surveillance. Téléphonie mobile et assistance médicale à la procréation dans le contexte de familles africaines transnationales ». In L’innovation en santé, édité par Claudie Haxaire, Baptiste Moutaud, et Cyril Farnarier. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/books.pur.149807.
    Duchesne, Véronique. « Corps reproducteurs féminins sous surveillance. Téléphonie mobile et assistance médicale à la procréation dans le contexte de familles africaines transnationales ». L’innovation en santé, édité par Claudie Haxaire et al., Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pur.149807.

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    Haxaire, C., Moutaud, B., & Farnarier, C. (éds.). (2018). L’innovation en santé. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.149697
    Haxaire, Claudie, Baptiste Moutaud, et Cyril Farnarier, éd. L’innovation en santé. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/books.pur.149697.
    Haxaire, Claudie, et al., éditeurs. L’innovation en santé. Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pur.149697.
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