Les apprentissages féminins de la conjugalité et de la sexualité dans un camp de réfugiés au Cameroun
Injonctions normatives et usages du droit
p. 101-118
Texte intégral
1Nous sommes le 8 juin 2016, dans le camp des réfugiés centrafricains de Gado-Badzéré, dans le département du Lom et Djérem, région de l’est du Cameroun1. Le chef de mission d’une organisation non gouvernementale internationale est en visite. Il arrive précisément lorsqu’une partie de l’équipe de terrain qu’il coordonne est en discussion avec l’ensemble des leaders communautaires du camp. Les débats tournent autour de la préparation de la Journée internationale de l’enfant africain2, qui se célèbre le 16 juin de chaque année, et de la Journée internationale du réfugié3 qui se célèbre quatre jours après, le 20 juin. L’assistance prétexte l’arrivée du directeur pour faire des doléances de plus à son organisation. Les participants demandent au bureau local de l’organisation, dont un des mandats dans le camp est de lutter contre les violences basées sur le genre, de s’occuper d’un problème qu’ils trouvent préoccupant pour leur communauté, celui de la pratique prostitutionnelle par les jeunes filles du camp. En effet, les leaders communautaires ont choisi de confier directement la lutte contre cette pratique « déviante » à des humanitaires. Ceci traduit, de fait, l’échec de l’« adaptation conservatrice4 » vis-à-vis des personnes ayant traversé la frontière avec armes et bagages.
2Le camp des réfugiés de Gado a été créé en début d’année 2015. Il a un caractère purement civil et laïc. Il est géré par un administrateur de site, fonctionnaire de l’État du Cameroun. Pour ce qui concerne la coordination quotidienne de l’action humanitaire dans le camp, elle est assurée par le haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au travers de son partenaire de mise en œuvre, Première urgence internationale5. Munis de leur carte de réfugiés, les pensionnaires du camp parviennent à circuler sans trop de difficultés dans le reste du territoire du Cameroun. Les populations qui habitent le camp proviennent de la République centrafricaine et principalement des villages de Tatali, Bohong, Degaulle, Niem, Bozoum, Bouca, Boda6. Avec sa population estimée à 21000 âmes, le camp de Gado est majoritairement constitué de musulmans d’ethnies peuhles7, pour la plupart anciens éleveurs. Concernant les rapports sociaux de sexe, de façon traditionnelle dans la communauté peuhle, une femme, dès sa naissance, est faite pour être une épouse et une mère. Le mariage forcé et précoce8 n’est donc pas considéré comme une violation des droits de l’homme, mais plutôt comme une façon de protéger les jeunes filles des grossesses avant le mariage qui, dans la vision peuhle, génèrent de la honte pour les familles concernées.
3Or, durant mon enquête ethnographique conduite dans le camp des réfugiés de Gado – dont les données sont à la source de cette contribution –, j’ai pu observer que les jeunes filles peuhles commencent à se rebeller ostensiblement contre cette coutume du mariage forcé qui les prive de certains de leurs droits. Au regard de ce constat, une question s’impose, celle de savoir quelles sont les stratégies mises en place par les filles ayant subi le mariage forcé pour jouir du droit à disposer de leur propre corps ?
4La réponse à cette question en appelle à un dépassement des thèses souvent présentées dans la littérature en matière d’usages du droit. Par exemple, jusqu’ici, il a été démontré qu’en matière de contestation, le droit est un des outils auxquels se confrontent, par choix ou par obligation, ceux qui entendent contester une situation9. Or, le comportement des filles ayant subi le mariage forcé à Gado montre que, pour revendiquer leurs droits bafoués, le recours à la force du droit n’est pas l’option choisie. Au contraire, la contestation du mariage forcé, en tant que pratique sociale, semble se faire au travers de la désobéissance au droit, voire de la violation même de la loi. Ce constat appelle également à un renouvellement de la pensée ayant trait à l’analyse du rapport des individus à la loi telle qu’elle a été élaborée par Patricia Ewick et Susan Silbey10, et reprise par des auteures comme Marième Ndiaye. En effet, selon ces auteures, le rapport des individus à la loi et le développement de leur conscience juridique ne se feraient qu’au travers du triptyque conformité, arrangement et résistance. Dans la lignée de legal consciousness studies, Marième Ndiaye explique que :
« Dans le premier cas, le droit est perçu comme objectif et impartial et constitue une sphère autonome et légitime. Dans le deuxième, le droit s’inscrit dans le cadre d’une négociation qui implique de détenir les compétences nécessaires pour l’utiliser dans son intérêt. Enfin, appréhendé dans une logique de résistance, le droit est subi par les individus qui le considèrent comme un pouvoir sur lequel ils n’ont aucune prise et qu’ils préfèrent fuir11. »
5Toutefois, au-delà de ce qui est affirmé dans cet extrait, l’analyse des données d’enquête à Gado montre que l’individu en quête de justice sociale peut aussi choisir de violer la loi pour jouir de ses droits bafoués.
6Cette contribution montre, en effet, que la pratique prostitutionnelle dans le camp des réfugiés de Gado n’a pas seulement pour but de permettre aux filles ayant subi un mariage forcé de satisfaire leurs besoins primaires, notamment de se procurer de l’argent pour vivre. C’est également une façon pour ces dernières de revendiquer le droit à disposer de leur propre corps au travers de cette pratique illégale sanctionnée par le droit camerounais.
7La réflexion qui traverse ces pages s’inscrit dans le champ de la sociologie de la transaction sociale telle qu’elle est envisagée par Jean Rémy, Émile Servais et Liliane Voyé12 et développée par Maurice Blanc13. En effet, le dialogue avec le terrain montre que les survivantes de mariages forcés essaient, par l’activité prostitutionnelle, de négocier le droit à disposer de leur propre corps dans une société qui les spolie, de manière outrancière, de ce même droit.
8Pour rendre compte de cette forme d’émancipation de la jeune fille peuhle, cette contribution s’intéresse tout d’abord au phénomène du sexe pour la survie tel qu’il est perçu en contexte humanitaire. Ensuite, il éclaircit que le mariage forcé – tout en étant une pratique multiséculaire – représente une violation des droits humains qui est punie par la loi camerounaise. Cependant, les détenteurs du pouvoir de l’État font preuve de laxisme dans l’application de la réglementation en la matière. Ainsi, en étant incapables de trouver des solutions satisfaisantes auprès de l’État et des organisations humanitaires, la plupart des filles peuhles qui se sont opposées au mariage forcé se servent de leur corps comme instrument de contestation de ce statu quo légal et social.
9Cette contribution se fonde sur des données empiriques collectées lors de mon travail d’enquête effectué de mai 2016 à juillet 2018 dans le camp de Gado en tant qu’humanitaire pour le compte d’une organisation non gouvernementale américaine. Trente entretiens semi-directifs avec les filles vivant directement du commerce de leurs charmes, la collecte documentaire et l’observation directe in situ, ainsi que des interviews plus formelles avec les chefs de la communauté des réfugiés de Gado et avec des autorités camerounaises ont été effectuées et constituent les fondements de cette contribution. L’analyse repose également sur le dépouillement des statistiques de Mains solidaires, une association locale de défense des droits des enfants, réalisée en janvier 2018 à Garoua-Boulaï.
La prostitution en contexte humanitaire : pour un renversement de perspectives
10Dans le monde humanitaire, la pratique prostitutionnelle est souvent abordée avec beaucoup de pudeur. L’expression consacrée pour la désigner est « la pratique du sexe pour la survie ». Cette activité est souvent rangée aux côtés d’autres enjeux, conséquences directes des conflits que les communautés de réfugiés doivent affronter. Le fait de désigner l’activité prostitutionnelle en soi en contexte humanitaire comme du sexe pour la survie implique de la libérer de connotations déviantes ou négatives pour la considérer comme une pratique essentielle qui servira aux individus pour satisfaire leurs besoins primaires. D’après le HCR, en raison de leur statut et localisation géographique, notamment dans des zones éloignées ou à la marge des villes, les réfugiés dans les camps ont « un accès réduit, voire aucun accès, à l’emploi ou à une terre à cultiver ; la combinaison de la pauvreté, de l’oisiveté et du désespoir entraîne un cortège de nouveaux comportements à problèmes : violence domestique accrue, “sexe pour la survie” et mariage précoce14 ».
11Ce passage d’un rapport rédigé par l’agence des Nations unies pour les réfugiés et de celle pour l’éducation, la science et la culture mentionne le mariage précoce et le sexe pour la survie, mais les présente comme deux variables indépendantes. Comme la plupart des travaux sur la question, il sous-entend que la pratique du sexe pour la survie pour les réfugiés est une conséquence directe des crises humanitaires. Comme le montre cet autre extrait :
« Les femmes et les filles peuvent alors être contraintes d’échanger des faveurs sexuelles contre des biens matériels ou une protection, ou de les vendre pour survivre. La pratique du sexe à des fins de survie est souvent une conséquence fréquente de lacunes dans l’assistance, d’insuffisances des systèmes d’enregistrement ou de séparations familiales15. »
12Ce propos n’est que partiellement vrai. Les observations menées dans le camp des réfugiés centrafricains de Gado-Badzéré invitent à dépasser cette perspective. Cette contribution voudrait montrer qu’au-delà de ce fait, cette activité est également, pour les survivantes de mariages forcés, une façon d’affirmer qu’elles sont maîtresses de leurs corps et qu’elles peuvent en disposer comme elles le souhaitent. La réalité étudiée montre que le mariage forcé et la pratique prostitutionnelle peuvent être associés. En outre, le recours à la pratique prostitutionnelle n’a pas pour seul objectif de résoudre des problèmes d’ordre alimentaire et, donc, de permettre à ces jeunes filles rejetées de vivre de manière autonome. À partir d’une observation fine des trajectoires des filles ayant subi un mariage forcé, la prostitution est aussi une façon pour elles de revendiquer le droit à disposer librement de leur propre corps.
Le mariage forcé : une négation du droit des femmes à disposer librement de leurs corps
13Considéré comme un « moyen de discipliner les jeunes filles16 » et présenté dans la culture peuhle comme un moyen de les protéger contre les dangers de la vie, dans le droit, le mariage forcé représente « une violation du droit fondamental de choisir et de consentir librement et pleinement au mariage qui est entériné dans de nombreux instruments des droits de la personne17 ».
Le mariage forcé, une violence à l’égard des femmes
14Ce qu’il convient d’emblée de préciser est que, si la pratique du mariage forcé ne touche pas seulement les femmes18, dans cette étude, le choix a été fait de l’aborder sous un angle essentiellement féminin. Ce choix n’est pas anodin, notamment car, à l’échelle globale19, les mariages forcés figurent en bonne place parmi les violences à l’égard des femmes20. Cependant, la notion de mariage n’est pas aisée à cerner. Comme l’a souligné Madeline Lamboley :
« Le mariage forcé est d’autant plus difficile à définir que les auteurs n’en ont pas la même conception ni ne l’abordent sous le même angle […]. Ce manque d’une définition généralement acceptée du mariage forcé soulève des divergences conceptuelles, en plus de compliquer la collecte de données sur le sujet21. »
15Pour enrichir ce débat, cette contribution tente une définition opératoire de cette notion et la présente comme le fait d’obliger une jeune fille ou une femme à épouser un homme qu’elle n’aime pas ou dont elle ne veut pas. De plus, cette obligation arrive, le plus souvent, avant même sa majorité. En effet, si tous les mariages forcés ne sont pas précoces, tous les mariages précoces sont aussi des mariages forcés dans la mesure où le consentement avéré ou supposé d’une personne mineure n’a aucune valeur juridique en droit camerounais.
16Le constat qui est fait dans le camp de Gado est que les jeunes filles sont quotidiennement envoyées en mariage chez des hommes qu’elles n’ont le plus souvent pas choisis. En outre, leur jeune âge les rend, la plupart du temps, inaptes à prendre soin d’elles-mêmes et de leur foyer22. Cette observation corrobore des analyses déjà produites au sujet de la survivance de nombreuses pratiques traditionnelles dans la phase de réadaptation des victimes des crises et conflits en terre d’accueil notamment. On peut lire dans un des rapports de l’Inter-Agency Standing Committee la déclaration suivante :
« Plus tard, dans une phase plus stabilisée23, avec la réadaptation et le relèvement qui s’ensuivent, d’autres formes de violences basées sur le genre se manifestent et/ou sont rapportées à un rythme croissant. Celles-ci comprennent, entre autres, des pratiques traditionnelles préjudiciables (mutilation génitale féminine, mariage précoce forcé, crimes d’honneur, etc.) et la violence familiale24. »
17Toutefois, cette grammaire de la résurgence des pratiques traditionnelles préjudiciables développée dans ce document sous-entend que certaines pratiques traditionnelles sont mises en berne pendant les déplacements de populations lors des conflits armés. Cela est vrai pour certaines pratiques comme l’excision. Par contre, pour ce qui est du mariage forcé, notre terrain fait voir que les jeunes filles ont été soumises au mariage forcé avant, pendant et après la fuite de Centrafrique. Ce qui fait de cette institution une pratique permanente de la société peuhle, autant en temps de paix qu’en temps de guerre. Du point de vue anthropologique, le mariage forcé occupe une place fondamentale dans la trajectoire de la communauté peuhle de Gado.
Le mariage forcé dans la tradition peuhle
18Les entretiens avec les membres de la communauté des réfugiés de Gado-Badzéré, tous sexes et toutes générations confondus, au sujet de la place des femmes dans la société révèlent une conviction qui traverse la pensée de la communauté : les femmes sont uniquement faites pour le mariage. Un leader communautaire rencontré dans le cadre de l’enquête affirme : « Selon notre coutume islamique, une femme doit voir ses premières règles chez son époux25. » Cette perception enracinée dans les pratiques amène de nombreux parents de Gado à donner leur fille en mariage de manière précoce, selon le bon vouloir du père ou du tuteur. De nombreux jeunes de Gado se plaignent en effet que les pères sont, la plupart du temps, ceux qui décident de qui leurs filles seront les épouses. Ce récit d’un jeune peintre chrétien de Gado en est l’illustration parfaite :
« C’est vrai que moi je ne pense pas encore à me marier. Je vivais avec une copine qui y pensait déjà. Elle est allée voir ses parents pour leur dire qu’elle m’aimait. Elle leur a même dit que j’étais en train de me convertir à l’islam. Ses parents lui ont demandé ce que je faisais, elle leur a dit que je faisais peinture. Dès qu’elle leur a dit cela, ils ont refusé [un mariage entre nous]. Moi ça ne me dérangeait pas autant que ça, parce que moi je ne voulais même pas me marier et je ne peux pas me convertir juste pour une femme » (Isaga, artiste et membre du comité des jeunes de Gado).
19Cet extrait d’entretien rend compte de deux choses. Premièrement, la décision du choix de l’époux n’est que rarement l’affaire de la jeune fille dans le camp de Gado. Le récit montre clairement que, même si la jeune fille a pris l’initiative et, pour être crédible aux yeux de ses parents, a menti au sujet de la conversion à l’islam de son copain, le père a refusé de lui donner sa bénédiction en vue d’un mariage. Ce refus met en évidence un second élément : le fait que la position professionnelle du jeune peintre ne soit pas considérée comme suffisante par le père de la jeune fille. Cet exemple illustre bien que la simple volonté de se marier avec un garçon que l’on fréquente n’a rien d’évident pour les jeunes filles du camp. Elles sont avant tout soumises à l’accord de leur père qui se fonde sur plusieurs éléments d’ordre socioprofessionnel et religieux et n’ont que peu de libre-arbitre dans ce choix qui pourtant les concerne au premier chef.
20Les mariages forcés ne sont pas toujours facilement acceptés par les jeunes filles. On a pu constater que les nombreuses unions contractées à Gado sans le consentement réel de ces dernières se soldent le plus souvent par une séparation : soit les femmes insoumises sont répudiées, soit elles décident de quitter leur nouveau foyer.
Les mariages forcés et les ruptures : séparations et répudiations abusives
21Dans le Code de famille des certains pays musulmans en Afrique subsaharienne26, « le divorce ne peut résulter que de la répudiation de l’épouse par l’époux, avec ou sans témoin, ou d’une décision judiciaire27 ». Le fait que la loi islamique, dite charia, sur laquelle se fondent ces codes de famille et de statut personnel, autorise les époux à répudier leurs épouses, les amène à utiliser ce pouvoir de rejet de manière arbitraire. Un homme qui ne veut plus de son épouse peut ainsi trouver n’importe quel prétexte pour la répudier et, donc, concrètement, la mettre à la porte.
22Ce qui est par ailleurs constaté dans la communauté des réfugiés de Gado, c’est que les divorces sont prononcés par les leaders religieux du camp, sans que ne soient définies des mesures d’accompagnement pour les victimes. Une fois le divorce prononcé, personne ne se soucie de ce que va devenir la femme. Le concept même de pension alimentaire pour la femme est ici méconnu. Cette affirmation d’un jeune du camp dans le cadre d’une discussion de groupe est assez éloquente à cet effet :
« Ces leaders communautaires qui parlent de la montée de la “bordellerie28” dans le camp m’amusent. Ce sont ces leaders eux-mêmes qui attachent et détachent29 les mariages tous les jours. Et les filles qui partent de ces foyers deviennent quoi ? Elles font comment pour se nourrir ? » (Mamadou, relais communautaire d’un projet de lutte contre les violences basées sur le genre).
23Dans cet extrait d’entretien, il est sous-entendu que mariages et divorces sont couramment pratiqués dans le camp de Gado. Mais aussi que rien n’est fait par la communauté pour la prise en charge des femmes abandonnées par leurs maris. Cette situation pousse inévitablement les femmes à trouver, par elles-mêmes, des solutions pour leur survie. Par ailleurs, l’effet de contexte fait que les femmes elles-mêmes prennent de plus en plus l’initiative de partir de leur foyer quand elles sont lasses de vivre sous le même toit que des hommes qu’elles n’ont jamais aimés et qui leur ont été imposés par leurs parents.
24Pour comprendre cette nouvelle génération de « femmes rebelles30 », il faut prendre en compte le nouvel environnement social dans lequel les réfugiés de Gado évoluent. En effet, avec leur installation au Cameroun, les filles et les femmes réfugiées sont passées d’un environnement où le contrôle social était très fort – leurs villages d’origine – à un autre environnement – le camp – beaucoup plus permissif31.
25Un élément permet de mettre en évidence ce décalage. Par exemple, dans la région de l’est du Cameroun, le rapport sexuel entre jeunes gens n’est, en général, pas conditionné à la stipulation d’un contrat de mariage préalable comme c’est, au contraire, le cas dans la société musulmane peuhle. Or, ce qui est dès lors observé dans le camp de Gado est que les jeunes « nationaux32 », c’est-à-dire les Camerounais avec lesquels les réfugiés sont quotidiennement en interaction, viennent de manière récurrente courtiser les filles du camp. Ainsi, les deux pratiques se confrontent, et non sans frictions :
« Quand on va se fâcher, on va commencer à taper les “nationaux” qui viennent ici pour chercher les filles au camp. Ils sont là tous les jours, ils viennent avec les motos pour amener les filles à Garoua-Boulaï et quand ils les mettent enceinte, ils fuient et c’est nous qu’on arrête. On commence à dire que les jeunes du camp sont des bandits. Maintenant que ça se passe comme ça, personne ne parle. Quand on va réagir, tout le monde va dire “les réfugiés… les réfugiés… les réfugiés…”, il faut que vous les “partenaires33” là, vous leur parliez ! » (Mor, jeune réfugié lors d’une discussion de groupe organisée par une organisation humanitaire au United Nation Women’s Cohesion Space du camp de Gado-Badzéré, le 28 juin 2016).
26Pour comprendre les tensions communautaires exposées par ce jeune réfugié de Gado, il faut considérer que dans le cadre de la jouissance de son droit à disposer de son propre corps, la jeune fille peuhle, de nos jours plus qu’autrefois, choisit de faire ses propres choix affectifs. Il arrive même que des relations affectives soient tissées hors de sa communauté d’appartenance comme le montre l’extrait d’entretien. Ce refus de la soumission à la tradition qui pousse les filles peuhles à la rébellion et, notamment, au refus du mariage forcé les inscrit conséquemment dans une position de parias au sein de leurs communautés. En effet, une fille ou une femme qui a été « chassée de son foyer34 » est une honte pour la famille qui, très souvent, la rejette aussi. Malheureusement, les humanitaires qui travaillent sur place et les détenteurs du pouvoir de l’État au niveau local n’ont pas toujours les moyens et/ou la volonté de venir en aide à ces victimes de mariages forcés et précoces devenues dans ces conditions des « sans-abri ».
Assistance aux survivantes de mariages forcés : des solutions inefficaces
27La loi camerounaise condamne clairement le mariage forcé et précoce :
« Est puni d’un emprisonnement de cinq à dix ans et d’une amende de vingt-cinq mille (25000) à un million (1000000) de francs CFA, celui qui contraint une personne au mariage. Lorsque la victime est une mineure de dix-huit ans, la peine d’emprisonnement, en cas d’application des circonstances atténuantes, ne peut être inférieure à deux ans35. »
28Pourtant, les faits observés montrent que, dans le camp de Gado, les parents marient de manière ostentatoire les enfants de moins de 18 ans, et ce en toute impunité. Très peu de ces cas de mariages forcés touchant les jeunes filles sont rapportés aux autorités. Les organisations internationales disposant des statistiques sur la question refusent que celles-ci soient diffusées. Néanmoins, nous avons pu obtenir les chiffres de la part de Mains solidaires, une association camerounaise de défense des droits des enfants dans la ville de Garoua-Boulaï. Ces statistiques sont celles de victimes venues spontanément se présenter ou qui ont été orientées par les membres de la communauté vers ladite association. Les statistiques sélectionnées à des fins d’analyse dans cette étude concernent uniquement les enfants de sexe féminin de la communauté des réfugiés centrafricains, dont la plupart viennent de Gado selon les responsables de ladite association.
Tableau 1. − Statistiques des mineures survivantes de violences basées sur le genre à Garoua-Boulaï, année 2017

Source : statistiques de l’association Mains solidaires de Garoua-Boulaï, année 2018.
29Selon les statistiques ci-dessus, parmi les violations des droits des enfants recensées en 2017 dans la commune de Garoua-Boulaï, le mariage forcé et précoce occupe une place importante. Parmi les filles âgées de 13 à 17 ans, près de 20 % ont été contraintes, sans que des solutions viables et efficaces aient été trouvées par les humanitaires pour contrer cette pratique.
Une réponse humanitaire insatisfaisante
30Malgré les efforts de médiations souvent conduits par les humanitaires, principalement ceux chargés de la lutte contre les violences basées sur le genre36, très peu de filles ayant mis fin à un mariage forcé sont réinsérées à long terme dans leur famille d’origine. En effet, l’honneur des familles est mis bien au-dessus des droits des femmes et des filles à choisir librement leurs époux. La plupart du temps, lorsque pour une raison ou pour une autre, une femme est amenée à quitter son foyer, les familles mettent tout en œuvre pour la ramener chez son mari. L’usage de la force physique n’étant pas le plus souvent exclu, comme le montre cet extrait d’entretien recueilli auprès d’une jeune fille ayant vécu ce type d’expérience :
« Vous, les partenaires, vous êtes sur le site de huit heures à seize heures au plus tard. Vous ne savez pas ce qui se passe après votre départ. Quand tu as refusé le mariage et que les partenaires t’ont réinstallée chez toi, ton père fait semblant d’accepter. Dès que les partenaires partent, il va te taper, il va t’obliger à rentrer chez ton mari. Si tu refuses, il va même te ramener chez lui par la force. C’est pour cela qu’on préfère même fuir le camp pour venir à Garoua-Boulaï plutôt que rester dans la famille » (Djamila, survivante de mariage forcé).
31De fait, les organisations humanitaires et les associations sur place ont de la peine à trouver des solutions efficaces aux problèmes de protections auxquelles font face les réfugiées et les jeunes filles en particulier. Le tableau ci-dessous montre les réalisations de l’association Mains solidaires au courant de l’année 2017.
Tableau 2. − Enfants vulnérables réinsérés par l’association Mains solidaires en 2017

Source : statistiques de l’association Mains solidaires de Garoua-Boulaï, année 2018.
32Comme le montrent ces statistiques, l’association Mains solidaires n’a pu, au cours de l’année 2017, apporter de l’aide qu’à 11 % d’enfants vulnérables enregistrés. Selon la présidente de l’association, aucune des survivantes de mariage forcé n’a été réinsérée. Il est évident que l’efficacité des humanitaires et des associations de la société civile dans la prise en charge des enfants vulnérables n’est pas avérée. Si les données utilisées dans le cadre de cette recherche ne proviennent que d’une association, les discussions informelles avec des collègues d’autres organisations humanitaires agissant sur place arrivent à la même conclusion et confirment ce constat. La réponse humanitaire en matière de protection des droits des enfants et des filles de manière spécifique est insuffisante face à la demande sur place. Si, auparavant, les femmes qui avaient atteint la majorité avant la séparation pouvaient demander un logement au HCR et bénéficier de la ration alimentaire mensuelle distribuée à tous les réfugiés enregistrés par cet organisme onusien, cela n’est plus le cas depuis 2017.
33Par exemple, après quatre ans de mariage, Djidjatou, jeune fille mariée de force à l’âge de 15 ans à un homme de 42 ans à Abo-Boutilla, un village frontalier du camp de Gado, a été répudiée par son mari. Avec deux enfants en bas âge, la jeune fille a attendu six mois pour obtenir un logement à Gado, avant de se décider, de guerre lasse, à se rendre à Garoua-Boulaï.
34Au regard de ce qui précède, il apparaît que les organisations internationales et les associations locales ont du mal à trouver des solutions efficaces pour aider les survivantes des violences basées sur le genre et, plus précisément, les survivantes des mariages forcés.
Lutte contre le mariage forcé : le ponce-pilatisme de l’État camerounais
35Tout comme les organisations internationales et les associations locales, les autorités camerounaises ne sont guère plus efficaces ni dans la prévention ni dans la prise en charge des survivantes du mariage forcé. Elles tendent plutôt à verser dans ce que j’apspelle une forme de ponce-pilatisme37. En effet, comme cela a été montré plus haut, le mariage forcé et précoce est sanctionné par la loi camerounaise. Force est de constater sur notre terrain qu’aucune action n’est engagée par les dirigeants au niveau local pour condamner les parents et tuteurs coupables de telles pratiques. Lors d’une table ronde organisée le 5 décembre 2017 sur la question par une organisation internationale, une déclaration du chef du Centre social à Garoua-Boulaï – dont voici la teneur – a été corroborée par les autorités administratives, policières et les représentants des forces de l’ordre présents ce jour dans le panel :
« Vous savez, si on dit qu’on va appliquer la loi en matière de mariage forcé, ça va être contre-productif. Regardez un papa qui a cinq enfants. Vous savez bien que quand je dis cinq enfants c’est peu dire. Si on le met en prison parce qu’il a marié une de ses filles mineures, les quatre autres seront privés de leur père, qu’est-ce qu’ils deviendront ? Par ailleurs, la fille elle-même risque d’être traumatisée par l’idée de savoir que son père est emprisonné par sa faute. Donc, je vous le redis, la loi est une chose, la réalité sur le terrain en est une autre. »
36Ce qui ressort de cet extrait, c’est que l’autorité publique semble à court de solutions en matière de prévention des mariages forcés, une prévention rendue inefficace par l’incapacité de l’État à faire respecter ses propres lois. Par ailleurs, à Garoua-Boulaï, l’État ne dispose d’aucune infrastructure susceptible d’héberger et de prendre en charge les survivantes de mariages forcés et précoces. Incapables de trouver les solutions légales à leurs problèmes auprès des humanitaires et de l’État, les jeunes filles peuhles ayant subi un mariage forcé s’orientent pour certaines vers une pratique prostitutionnelle.
Mariage forcé et prostitution transfrontalière : le corps, un instrument de contestation
37Tout comme le mariage forcé, la prostitution est punie par la loi camerounaise, notamment par le Code pénal, « d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de vingt mille (20000) à cinq cent mille (500000) francs, toute personne de l’un ou de l’autre sexe qui se livre habituellement, moyennant rémunération, à des actes sexuels avec autrui38 ». Mais la loi dans les textes et la réalité divergent : malgré cette interdiction, le phénomène prostitutionnel est facilement observable pour toute personne de passage à Garoua-Boulaï.
Du foyer à la rue : itinéraire des survivantes de mariages forcés
38Contraintes de trouver par elles-mêmes les solutions à leurs problèmes, dans un contexte où leur communauté, les humanitaires et l’État du Cameroun n’arrivent pas à garantir leur droit à l’autodétermination, la plupart des survivantes de mariages forcés, rejetées par leur famille, choisissent souvent de s’orienter vers une pratique prostitutionnelle. Parmi elles, un grand nombre commence souvent à faire ce travail du sexe à l’intérieur même du camp et, de surcroît, parce que la situation sociale du camp s’y prête. L’offre et la demande de services prostitutionnels dans le camp de Gado semblent assez équilibrées, dans la mesure où, d’une part, les divorces ou ce qui est considéré comme tel dans ce camp sont récurrents et, d’autre part, de nombreux jeunes hommes en âge de se marier n’ayant pas les moyens de payer les dots réclamées par les parents39, recourent à ces pratiques pour satisfaire leurs envies sexuelles temporaires. C’est du reste ce que montre l’extrait d’entretien d’Habib, un jeune menuisier du camp de Gado. Il intervient lors d’une discussion de groupe conduite dans le cadre des mêmes seize jours d’activisme contre les violences basées sur le genre à Gado, le 8 décembre 2017 :
« Tu as par exemple 50000 CFA et tu veux doter une fille pour te marier. Son père te demande 150000 francs CFA40. Ici, tu n’as pas de véritable travail, tu fais comment ? C’est clair que tu ne pourras jamais l’épouser. Alors tu commences à te débrouiller dehors. Tu offres les petits cadeaux aux filles, elles aussi, elles t’aident [on couche ensemble] un peu » (Habib, menuisier, camp de Gado).
39Cet extrait montre bien que, pour un jeune homme dans le camp de Gado, se marier n’est pas quelque chose d’évident. Certains sont bien incapables de supporter les coûts inhérents au mariage. Ces jeunes, privés de partenaire, tendent à devenir les premiers consommateurs des services sexuels dans le camp de Gado-Badzéré. Dès lors, les jeunes filles qui veulent vivre du commerce de leurs charmes ne manquent pas de clientèle. Mais il est difficile pour une jeune fille de vivre sur le long terme du commerce du sexe à Gado. Le camp est clos et forme une société d’interconnaissance. Vivre du commerce de ses charmes dans le camp c’est aussi accepter d’être stigmatisée par les autres membres de la communauté. De ce fait, les filles sont souvent contraintes, pour échapper à la stigmatisation de la communauté, à sortir du camp pour avoir recours à la pratique prostitutionnelle. La scène ci-dessous permet de voir comment peut être difficile le quotidien d’une fille vivant du commerce de ses charmes dans le camp des réfugiés de Gado.
40Le 5 décembre 2018, aux alentours de 9 heures, une bagarre éclate dans un des points d’eau du camp de Gado. Deux jeunes filles se chamaillent. La première refuse que le récipient de la seconde touche le sien ou, plutôt, elle refuse que le seau d’une « bordelle » (terme utilisé pour indiquer une personne vivant du commerce de ses charmes) touche le sien. Toutes les deux haussent le ton et elles en viennent aux mains. Toute l’assistance donne raison à la première fille. Des humanitaires séparent les deux filles. Celle qui est considérée comme « prostituée », insultée par la foule, est obligée de rentrer chez elle sans eau.
41Cette stigmatisation communautaire reste le lot quotidien des filles soupçonnées de se livrer à la pratique prostitutionnelle. La plupart des filles qui s’initient à la pratique prostitutionnelle dans le camp de Gado finissent ainsi, le plus souvent, par sortir du site pour aller vivre ailleurs. Ce départ est avant tout, une manière de revendiquer le droit à disposer librement de leurs corps sans subir les foudres de leur famille et/ou de leur communauté.
Mon corps m’appartient : jeunes filles peuhles de Gado en quête de liberté
42Des parents avec qui nous nous sommes entretenus dans le cadre des activités de sensibilisations de routine sur la promotion des droits de femmes et des filles à Gado ont unanimement souligné la montée du libertinage des jeunes filles de Gado. Selon ces derniers, la façon dont celles-ci « nouent leurs foulards » témoigne cette montée en puissance de ce libertinage et de cette volonté de s’en aller ailleurs :
« Les partenaires (organisations humanitaires) doivent seulement continuer à faire les sensibilisations à propos de ce mauvais comportement de nos jeunes filles d’aujourd’hui. Elles ne nous écoutent plus. Pendant que toi tu parles, elle a déjà attaché son foulard. Elles ont leur façon de mettre le foulard actuellement qu’elles appellent “amène-moi à N’Gaoundéré”. Là, pendant que tu parles, elles sont déjà parties » (Hadja Nazira, femme d’un chef de secteur à Gado).
43Pour bien comprendre cet extrait, il faut prendre en compte qu’il est demandé à la fille et, en général, à la femme musulmane de Gado, de couvrir intégralement son corps. Ainsi une fille ou une femme ne devrait sortir de chez elle que si elle est couverte de la tête aux pieds. De fait, le foulard et le voile occupent une place importante dans l’habillement des filles et femmes musulmanes du camp. La tête de la femme, ici, doit être intégralement couverte par le foulard ; et au mieux, il lui est demandé de porter un voile au-dessus dudit foulard, notamment en présence des hommes. Le foulard et le voile au-delà de simples étoffes sont également des symboles qui permettent de distinguer en public la « bonne » de la « mauvaise » femme. De manière classique, le foulard est noué de façon à recouvrir la totalité de la tête. Très peu de cheveux sont visibles et l’idéal serait même qu’ils ne le soient pas du tout. La manière de nouer le foulard, décriée ici, est différente. Le foulard est juste posé sur le sommet du crâne. La majeure partie de la tête est découverte. Pour une personne extérieure au contexte ou même vivant dans le contexte, mais pas très vigilante, il est difficile de distinguer aisément ces deux façons de nouer le foulard.
44Au départ, dans le camp, seules les travailleuses du sexe, dont nombreuses étaient des survivantes de mariages forcés, adoptaient cette façon de porter le foulard. Elle leur permettait de se livrer en toute discrétion au commerce de leurs charmes dans une communauté où le contrôle social reste très poussé.
« Quand une fille passe devant toi, tu regardes sa tête, si le foulard est bien attaché, tu laisses. Mais si tu vois que sa tête est dehors, sache que c’est une fille qui cherche les hommes. Si tu as l’argent, tu sais que tu vas prendre ta part » (Souley, menuisier au camp de Gado).
45Dans cet extrait, l’expression « tête dehors » signifie que la tête n’est pas intégralement couverte et « chercher les hommes » que la fille en question est à la recherche d’une éventuelle clientèle ; « prendre ta part » renvoie au fait d’entretenir des rapports sexuels avec la fille moyennant un paiement.
46Vers la fin de notre travail de terrain à Gado, en juillet 2018, cette manière de porter le foulard commençait à essaimer au sein de la communauté et tendait à devenir un symbole d’émancipation pour les jeunes filles. C’est du reste ce que laisse aussi entrevoir cette déclaration, notamment, au travers des expressions « elles ont une façon d’attacher leur foulard maintenant », autrement dit, elles refusent de se couvrir intégralement la tête, et « tu parles, elles sont déjà parties » – ce qui, en d’autres termes, signifie que ces filles vous tournent le dos et n’écoutent plus, elles n’en font qu’à leur tête. En effet, il s’observe que la mode lancée par les travailleuses du sexe, dont nombreuses étaient des survivantes d’un mariage forcé, est devenue un instrument de combat pour les jeunes filles voulant disposer du droit à disposer de leur propre corps. Certaines commencent même à exprimer ouvertement cette envie. Voici, à cet effet, une déclaration de Djoumbaré, une fille célibataire de 16 ans, membre du comité mixte des femmes de Gado, lors d’une discussion de groupe avec les filles célibataires, le 10 octobre 2017 dans le cadre des activités liées à la célébration de la Journée internationale de la fille :
« Je ne suis pas mariée. C’est le destin qui donne le mari. Je veux épouser la personne que mon cœur aime. Beaucoup de gens sont déjà venus me voir, mais personne ne m’a intéressée. »
47Dans la tradition peuhle, c’est le père ou un des membres de la famille qui vient voir la famille de la fille. Il n’y a pas de relation directe entre le prétendant et la personne désirée. Lorsque l’enquêtée affirme que « des gens sont venus la voir », cela signifie qu’ils sont venus voir ses parents. Le fait pour elle, d’avoir dit « non » et d’attendre l’élu de son cœur, est une véritable remise en cause de la tradition peuhle. On relève donc dans cet extrait d’entretien, une volonté de libre arbitre à la fois physique – disposer de son corps – et décisionnelle – choisir de manière autonome avec qui l’on se marie.
48L’observation quotidienne du camp de Gado montre que la quête de liberté des jeunes femmes à Gado n’est plus quelque chose de marginal. Un vent de changement semble actuellement souffler sur la communauté peuhle et la volonté des filles et des femmes de disposer librement de leur propre corps semble prendre une ampleur jusqu’ici inédite.
Conclusions
49Par une analyse du rapport entre mariage forcé et prostitution, cette contribution a montré que l’individu en quête de justice sociale peut, aussi, choisir de violer la loi pour jouir de ses droits bafoués. Cette pratique assume une signification particulière lorsqu’elle se situe à la croisée d’un cadre légal peu mobilisé pour défendre les victimes de mariages forcés et d’un tissu social où des normes traditionnelles diverses se rencontrent – notamment celles peuhles des réfugiés et celles des locaux camerounais où le camp de Gado est localisé. Dans le camp, la pratique prostitutionnelle – punie pénalement et non acceptable dans les coutumes peuhles qui réifient la figure d’une femme dédiée à la maison, à la famille et à la procréation – loin d’avoir une visée essentiellement consumériste, est également une façon pour les jeunes filles de la communauté peuhle de revendiquer le droit de disposer de leur propre corps. En effet, elles se retrouvent coincées entre une communauté d’appartenance qui voudrait décider de leur vie maritale à leur place, une terre d’asile, le Cameroun, qui est incapable de les protéger suffisamment et une communauté humanitaire inapte à leur venir en aide lorsqu’elles sont dans le besoin. Elles se retrouvent donc abandonnées à elles-mêmes et doivent trouver, toutes seules, les moyens de se prendre en charge et de conquérir par elles-mêmes le droit à disposer de leur choix affectif et, par ricochet, de leur propre corps. Nous avons tenté de montrer que ceci passe aussi bien par la violation de la loi camerounaise en matière de prostitution que par une remise en cause de certaines pratiques traditionnelles comme le port du foulard.
Notes de bas de page
1 Ce camp des réfugiés est situé le long d’un grand axe routier, la route nationale 2 entre Bertoua et N’Gaoundéré. Le camp est à trente kilomètres de Garoua-Boulaï, une ville frontalière avec la République centrafricaine. Cette proximité à la fois avec la nationale 2 et avec Garoua-Boulaï favorise les migrations et les mouvements quotidiens de populations et, de fait, socialise inévitablement la jeunesse à des nouvelles façons de penser, de sentir et d’agir.
2 La Journée de l’enfant africain est organisée chaque année depuis le 16 juin 1991 par l’Union africaine, en souvenir du massacre, le 16 juin 1976 à Soweto en Afrique du Sud, de centaines d’enfants ayant défilé pour leurs droits.
3 La Journée mondiale du réfugié est organisée par le haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés depuis 2001, en solidarité avec les réfugiés et demandeurs d’asile partout dans le monde.
4 L’expression est empruntée à Sindjoun Luc, « Cameroun : le système politique face aux enjeux de la transition démocratique (1990-1993) », L’Afrique politique, Paris, Karthala, 1994, p. 143-165.
5 Organisation non gouvernementale française de solidarité internationale à but non lucratif, apolitique et laïque.
6 UNHCR, Procédures opérationnelles standardisées pour la prévention et l’intervention face aux violences sexuelles et sexistes (SGBV) à Gado/Cameroun, 2012, p. 4.
7 Ibid., p. 3.
8 Dans cet article, les expressions « mariage forcé » et « mariage forcé et précoce » renvoient à la même réalité.
9 Israël Liora, L’arme du droit, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 9-10.
10 Ewick Patricia et Silbey Susan, « Conformity, Contestation and Resistance : An Account of Legal Consciousness », New England Law Review, no 26, 1992, p. 731-749.
11 NDiaye Marième, « Interpréter le non-respect du droit de la famille au Sénégal. La légitimité et les capacités de l’État mis en question », Droit et sociétés, vol. 3, no 91, 2015, p. 607-622 (p. 609).
12 Rémy Jean, Servais Émile et Voyé Liliane, Produire ou reproduire ? Une sociologie de la vie quotidienne, Bruxelles, De Boeck, 1978.
13 Blanc Maurice, Pour une sociologie de la transaction sociale, Paris, L’Harmattan, 1992.
14 Unesco/HCR, Réponses éducatives au VIH et au sida pour les réfugiés et les personnes déplacées internes : document de travail pour les décideurs, Paris, juin 2007, p. 11.
15 HCR, Action contre la violence sexuelle et sexiste : stratégie actualisée, Division de la protection internationale, juin 2011, p. 16.
16 Lamboley Madeline, Le mariage forcé de femmes immigrantes au Québec, thèse de criminologie (dir. Marie-Marthe Cousineau et Estibaliz Jimenez), université de Montréal, 2015, p. 42.
17 Ibid., p. 16. Citons ici uniquement, par exemple, l’art. 16 (2) de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 : « Le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux. »
18 Il n’y a pas que les femmes qui sont victimes de mariage forcé et précoce, les hommes le sont aussi, notamment par le truchement des fiançailles à la naissance, phénomène appelé nangarou dans la communauté peuhle. Mais contrairement aux femmes, les hommes peuvent toujours, la polygamie aidant, choisir une autre épouse par la suite, l’élue de leur cœur.
19 « La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) est certainement la Convention condamnant la pratique des mariages forcés et précoces de la façon la plus explicite et la plus complète », in Lamboley Madeline, op. cit., p. 17.
20 « La déclaration des Nations unies sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (1993), définit la violence à l’égard des femmes comme : “tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée” », Hamza Nabila, Les violences basées sur le genre. Manuel de formation à l’attention des écoutantes du réseau Anaruz, décembre 2006, p. 20.
21 Lamboley Madeline, op. cit., p. 14.
22 Par exemple, Habiba, jeune fille du camp de Gado, mariée de force à 12 ans à un homme de 35 ans, a été battue et répudiée par son mari parce qu’elle ne savait pas mettre de l’ordre dans la maison et parce qu’elle avait une mauvaise hygiène dentaire qui lui donnait une mauvaise haleine.
23 La phase stabilisée est celle qui succède à la phase d’urgence, définie comme « toute situation où la vie ou le bien-être de réfugiés sera menacé si des mesures immédiates et appropriées ne sont pas prises sans délai et où des initiatives extraordinaires et des mesures exceptionnelles s’imposent », HCR, Manuel des situations d’urgence, Genève, août 2001, p. 4. Selon la gravité de la situation, la phase stabilisée peut subvenir entre trois et vingt-quatre mois après le début de la crise. Pour ce qui est du cas précis des réfugiés de Gado, cette phase est subvenue un peu plus de douze mois après l’installation des réfugiés dans le camp.
24 Inter-Agency Standing Committee (IASC), Directives en vue d’interventions contre la violence basée sur le sexe dans les situations de crise humanitaire. Centrage sur la prévention et la réponse à la violence sexuelle dans les situations d’urgence, septembre 2005, p. 1.
25 Entretien avec le président des réfugiés du camp de Gado, le 14 juin 2016.
26 Parmi les 21000 personnes composant le camp de Gado, les musulmans d’ethnies peuhles sont majoritaires. Cf. UNHCR, Procédures opérationnelles standardisées pour la prévention et l’intervention face aux violences sexuelles et sexistes (SGBV) à Gado/Cameroun, février 2015, p. 3.
27 Quéchon Martine, « L’instabilité matrimoniale chez les Foulbé du Diamaré », in Barbier Jean-Claude (dir.), Femmes du Cameroun : mères pacifiques et femmes rebelles, Paris, Orstom/Karthala, 1985, p. 303.
28 Argot du camp utilisé pour désigner la pratique prostitutionnelle.
29 « Attacher le mariage » est une expression utilisée dans la communauté musulmane pour dire « officialiser une union ». Le « détacher » c’est, a contrario, prononcer le divorce.
30 Cf. Barbier Jean-Claude (dir.), op. cit.
31 Par contrôle social, j’entends ici l’ensemble des mesures mises en œuvre par une société pour assurer sa cohésion. Plus ce contrôle est rigide, moins la société sera sujette à du changement social. De ce fait, le changement social ne peut se produire que si le contrôle social se fait plus souple et laisse entrevoir des marges de liberté pour les acteurs. Cf. Mucchielli Alex, Les mentalités, Paris, PUF, 1985 et Mendras Henri et Forse Michel, Le changement social : tendances et paradigmes, Paris, Armand Colin, 1983.
32 Terme utilisé par les réfugiés eux-mêmes.
33 C’est ainsi que les réfugiés de Gado désignent l’ensemble des employés humanitaires qui travaillent dans le camp.
34 Les informations que nous avons recueillies auprès de la communauté des réfugiés de Gado montrent que, quelle que soit la manière dont une femme se sépare de son mari (divorce, répudiation, départ volontaire de la femme, etc.), la formule consacrée et humiliante du point de vue des individus de la société concernée est qu’elle a été chassée de son foyer.
35 Art. 356 du Code pénal, depuis la loi no 2016/007 du 12 juillet 2016 portant sur le Code pénal.
36 Les services fournis par les organisations humanitaires à Gado couvrent globalement les secteurs suivants : logement, assistance alimentaire, protection légale, sécurité, sécurité alimentaire et moyens d’existence, protection de l’enfance, santé, lutte contre les violences basées sur le genre, eau, hygiène et assainissement, éducation, services communautaires.
37 Le ponce-pilatisme est une façon pour l’État de se « laver les mains », de pratiquer la politique de l’autruche. Cf. Mbembe Achille, Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale, Paris, Karthala, 1988, p. 169-170.
38 Art. 343 du Code pénal, depuis la loi no 2016/007 du 12 juillet 2016.
39 Une bonne partie des mariages forcés dans le camp provient aussi du fait que la plupart des parents voudraient donner leurs filles en mariage au plus offrant même si officiellement, beaucoup tiennent un discours contraire.
40 Respectivement 80 et 240 euros environ.
Auteur
-
Ferdinand Mben Lissouck
Enseignant au département de sociologie de l’université de Yaoundé I au Cameroun. Ses travaux, entre autres, abordent les questions d’urbanité, de genre, de transaction sociale et d’analyse des réseaux. Il est depuis 2016 engagé avec une ONG internationale dans la promotion et la protection des droits des femmes réfugiées et des déplacées internes dans les régions de l’Est et de l’Extrême-Nord du Cameroun.
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