Chapitre V. Les pères dans tous leurs états
p. 135-154
Texte intégral
1Parmi les pays européens, la France semble occuper une place paradoxale si l’on met en regard ces deux résultats d’une enquête européenne (Le Pape et al., 2015). Le premier résultat apparente la France aux pays qui ont une conception traditionnelle de la famille. Elle se situe en effet parmi les pays qui considèrent, à plus de 80 % des personnes interrogées, qu’« un enfant a besoin d’un père et d’une mère pour être heureux ». Une telle conception est partagée avec les pays baltes, les pays d’Europe de l’Est, la Grèce et l’Italie. Le deuxième résultat rapproche la France des pays nordiques égalitaires du point de vue des investissements familiaux. En ce qui concerne les compétences quant aux soins aux enfants, la France est proche de la Norvège, la Finlande, le Danemark et la Suède. L’opinion largement majoritaire dans ces pays (90 % des personnes interrogées) est qu’un père est tout autant qualifié qu’une mère pour s’occuper des enfants, à l’opposé de certains pays du Sud (la Grèce, l’Italie), ou de l’Est (la Roumanie, la Bulgarie, la République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie) où plus de 30 % des personnes interrogées pensent le contraire.
2Ces résultats qui synthétisent une partie des tensions et ambiguïtés autour de la famille et des rôles parentaux en France appellent un approfondissement. Les bouleversements sociodémographiques des dernières décennies ont amené à réfléchir sur l’institution familiale et sur son avenir. S’interroger sur les pères aujourd’hui nécessite de s’interroger sur les transformations de la famille en tant qu’institution sociale avec le passage du « mariage institution » à la « filiation institution » et la figure centrale de l’enfant qui fait la famille1.
3À partir du moment où les femmes entrent massivement dans la vie professionnelle et acquièrent une autonomie économique, des droits civiques et sociaux, elles peuvent s’affirmer autrement que comme épouses et mères, ce qui remet en question à la fois la place hiérarchiquement première du père dans la famille et son statut de principal pourvoyeur de ressources. La contraception, l’apparition de nouvelles formes d’union, la procréation médicalement assistée, ont amené à dissocier ce qui était jusque-là une figure unique du père à la fois géniteur, éducateur, nourricier, affectif… Le rôle du père devient l’expression de son implication et de son engagement mais sa place et son rôle sont dépendants de sa relation avec la mère de l’enfant. À la différence de la relation mère-enfant, dont l’importance n’est jamais mise en doute, la relation père-enfant reste prisonnière de sa dimension symbolique et séparatrice. Son rôle est tiraillé entre deux pôles : une plus grande implication et le maintien d’une distance (Castelain-Meunier, 1997).
4Dans ce contexte, quelles sont aujourd’hui les figures de l’engagement paternel en France ? À partir d’une problématique qui lie paternité pratique et paternité symbolique, nous abordons l’évolution de la place et du rôle des pères, leurs tensions et leurs ambiguïtés à travers trois figures. La figure du père traditionnel qui demeure prégnante, bien que sous des formes renouvelées, celle du père absent ou défaillant, parfois dénoncée ou déplorée par les mères et les professionnels de la petite enfance et la figure ou plutôt les figures du père engagé, avec toutes les tensions et ambiguïtés que cet engagement peut susciter.
Paternité pratique et paternité symbolique
5« Dans aucune société, le père n’est naturel », parce qu’il est « toujours désigné par la société », seuls le droit, la symbolique et l’élaboration psychique seraient à même de faire une place au père (Hurstel et Delaisi de Parceval, 2000, p. 421). Dans un contexte où la société est structurée de telle façon qu’il revient aux femmes de s’occuper du foyer et des enfants et aux hommes de subvenir par leur travail aux besoins du ménage sans leur reconnaître de rôle particulier auprès des enfants, les hommes sont dotés mais en même temps relégués à : « Une fonction symbolique importante, un rôle d’autorité et de pourvoi. […] Pour bien saisir la paternité, il faut donc poser le rapport des hommes et des femmes aux soins des enfants comme constitutif des formes historiquement et culturellement déterminées de parentalité » (Côté, 2009, p. 62-63). L’histoire des représentations sociales du père, à travers la littérature, la presse ou l’iconographie, laisse entrevoir des figures plus contrastées que celle du père autoritaire et du bon père de famille, même si c’est surtout la mesure des degrés de son autorité qui retient l’attention des historiens. Il est important de ne pas s’en tenir à la figure du père autoritaire et de laisser sa place à l’étude des pratiques concrètes (Verjus, 2013, p. 18). C’est pourquoi il nous apparaît intéressant de distinguer deux dimensions de la répartition des rôles entre les parents car cette répartition des rôles est loin de ne concerner que les questions matérielles. La répartition des rôles et des tâches matériels tout d’abord : qui fait quoi concrètement dans la famille ? C’est ce que nous appelons la paternité pratique. La répartition symbolique des rôles éducatifs ensuite : qui est le garant de l’autorité, de la loi et de l’inscription dans les générations au sein de la famille ? C’est ce que nous appelons la paternité symbolique. Cette dimension peut s’exercer hors de la présence physique du père.
6La paternité pratique recouvre la manière dont les pères s’occupent et se préoccupent de leurs enfants. Il faut y ajouter également la façon dont les pères prennent en charge les autres tâches du ménage, ce qui influence le caractère égalitaire ou non de la répartition entre hommes et femmes des différentes tâches nécessaires à la vie du ménage, à partir du moment où les femmes exercent elles aussi une activité professionnelle. Cette paternité pratique (de même que la maternité pratique) est aussi influencée par l’ensemble des comportements concrets légitimement attendus de la part d’un père par la société ou par l’ensemble de la famille. Les idéaux sociaux et les images collectives interviennent dans la paternité pratique. Ils sous-tendent et motivent les comportements et les conduites pour attribuer une place de « bon » ou de « mauvais » père, de père « traditionnel » ou de « nouveau père ».
7La paternité symbolique est faite de deux niveaux interdépendants : le juridique qui régit la parenté et la filiation à partir de l’image du pater familias du droit romain et qui institue la famille comme socle de la société ; le psychanalytique avec en particulier les travaux de Jacques Lacan sur la théorie du père symbolique. Le père est toujours, dans les tableaux historiques, une figure symbolique, celle du pouvoir, qu’il soit naturel, divin ou fruit de la volonté des hommes (Verjus, 2013). Il est en effet le garant d’une parenté symbolique fondée sur la succession des générations. L’évolution de la famille remet en question cet univers symbolique. Certains auteurs ont montré comment le lien familial fait désormais l’objet d’une fabrication, souvent délibérée, par les acteurs eux-mêmes (Sagnes, 1998, p. 309) rejoignant en cela l’idée d’une famille constituée de la reconnaissance mutuelle des personnes qui vivent ensemble.
8Au plan psychanalytique, le rôle symbolique du père est extrêmement marqué historiquement. La vision traditionnelle freudienne place la mère dans la fusion avec l’enfant et le père en tiers qui s’immisce dans la relation pour les séparer. Dès la fin des années 1930, Jacques Lacan, face à ce qu’il considérait comme le déclin de l’imago paternelle, a élaboré la théorie du père symbolique, qui aboutira au concept de Nom-du-Père. Selon cette théorie, la présence paternelle n’est pas forcément nécessaire si sa fonction symbolique est préservée. Dans la construction psychique de l’enfant, le père assume plusieurs rôles symboliques : un rôle de tiers séparateur : il a une fonction de séparation, de distinction, de différenciation qui participe à la construction de l’identité et l’individuation de l’enfant ; un rôle de figure identificatoire et identitaire : il inscrit l’enfant dans une lignée et dans l’ordre patriarcal ; un rôle de porteur de loi : il transmet la loi commune à l’enfant et lui propose un idéal de conduite. Le père est en outre investi d’une fonction instrumentale, celle de pourvoir aux besoins de la famille, d’assurer la relation de celle-ci à la société et de représenter l’ordre social à l’image de la tradition patriarcale. Le centre de gravité psychologique se trouve du côté de la femme, investie de la responsabilité de la gestion de l’affectivité familiale. La primauté du couple mère-enfant, considéré comme irremplaçable, est prégnante. Elle minore la relation concrète du père au bébé. Dans les années 1950 et 1960 prévaut l’idée que « le père est incapable de tirer du plaisir du rôle qu’il doit jouer et incapable de partager avec la mère la grande responsabilité qu’un bébé représente » (Winnicott, 1971). Pour les pédiatres de l’époque, le rôle concret du père vis-à-vis de l’enfant consiste à « s’occuper de l’environnement de la mère » (Winnicott, 1958). La « bonne famille » est alors celle où le père travaille à l’extérieur et la mère s’occupe de l’enfant et de son foyer (Neyrand, 2003). Une telle conception des rôles maternel et paternel persiste encore dans le travail de certains professionnels de la petite enfance, focalisé sur la matrifocalité c’est-à-dire le lien de la mère à l’enfant. Paternité pratique et paternité symbolique sont liées entre elles, mais avec un certain degré de liberté. De leur combinaison naissent plusieurs cas de figure : le père traditionnel, le père défaillant, le père engagé.
9Les pères sont peu présents dans nos entretiens avec les couples hétérosexuels : sur 45 entretiens, le père n’est présent que dans un quart des cas (12 entretiens) mais dans plus de la moitié des entretiens (26 entretiens), les mères parlent du rôle des pères dans leur famille. En revanche, sur 12 entretiens avec des couples homosexuels, 3 couples d’hommes et 9 couples de femmes, les deux membres du couple sont présents dans 10 cas sur 12.
La figure du père traditionnel
10Deux dimensions du modèle traditionnel, qui n’est cependant plus le modèle patriarcal du xixe siècle, subsistent dans certaines familles : une forte représentation symbolique de la paternité qui reste détentrice de l’autorité et une forte spécialisation des rôles parentaux : aux pères d’apporter au ménage les ressources monétaires, aux mères de se charger des tâches ménagères et du soin aux enfants, ce qui implique un faible investissement temporel des pères dans ces activités.
L’autorité dans la famille
11Les familles nombreuses rencontrées, quelle que soit leur classe sociale, se rejoignent sur la question de l’autorité revendiquée en opposition à la figure jugée aujourd’hui dominante de l’enfant-roi. Une mère au foyer de 6 enfants de classe aisée affirme ainsi : « Il y a une vraie perte d’autorité mais aussi une vraie perte de repères pour tout le monde. » Mais l’autorité n’est pas spécifiquement rapportée à la figure paternelle. Il s’agit d’un principe général d’éducation des enfants que nous avons plus souvent rencontré dans les familles nombreuses2. Il faut se tourner vers certaines de nos familles d’origine africaine pour que l’autorité soit explicitement dévolue au père. Une mère d’une famille nombreuse et recomposée d’origine africaine où les deux parents travaillent affirme cette spécialisation genrée : « [Les enfants] savent qui est papa et qui est maman […] Nous les mamans, on est trop câlin alors que le papa, c’est l’autorité […]. C’est comme ça, ça ne change pas de génération en génération. »
12Dans certaines familles immigrées d’Afrique de l’Ouest, le modèle de l’autorité portée par le père est prégnant à travers sa transmission filiale. Un père d’origine africaine né en France rappelle son modèle familial : « Le modèle que j’ai, c’est mon père. Il était très autoritaire mais on sentait que c’était de l’autorité pour nous garder sur le droit chemin. Aujourd’hui j’ai 33 ans et on a des discussions d’homme à homme, on échange beaucoup. Je n’ai pas ressenti dans mon enfance d’avoir été trop brimé ou sévèrement puni. J’ai été recadré quand il fallait être recadré et aidé quand j’avais besoin d’aide. » Néanmoins les conditions de vie en France et le resserrement sur la famille nucléaire font que certains pères ne peuvent faire autrement que de s’occuper de leurs enfants alors qu’ils ne l’auraient pas fait s’ils étaient restés en Afrique où la famille reste élargie. Une mère de famille originaire d’Afrique récemment immigrée le constate : « Là-bas il y a des grands-mères qui s’occupent de tout, ici c’est un peu compliqué. Il y a le mari et la femme c’est tout. Là-bas c’est rare, ici c’est obligé que le mari s’occupe du bébé. »
Les rôles parentaux
13Les pères des familles nombreuses que l’on peut qualifier de traditionnelles sont d’abord des pourvoyeurs de ressources monétaires. Ils participent peu aux tâches ménagères et de soin aux enfants, mais assument des rôles spécifiques. Par exemple, les sorties le week-end, l’éducation religieuse, le bricolage… Cette répartition des rôles parentaux est entérinée par une mère de famille nombreuse au foyer d’origine africaine : « Avec six enfants, je suis toute seule à faire tout pour eux. Habiller les enfants, tout, c’est moi toute seule. […] Faire grandir dans la foi. Oui, c’est surtout le papa qui parle beaucoup de la religion avec eux : “On ne doit pas faire ça. On doit rester sage, on doit respecter les grandes personnes.” »
14Concernant le partage des tâches ménagères, le dialogue suivant entre ce père et cette mère de famille nombreuse de classe moyenne (les deux parents travaillent) est instructif de la spécialisation instaurée dans la famille et des attributions de rôle qui y président. Le père ne signale sa participation ponctuelle au repassage (tâche ménagère et féminine par excellence) qu’en mentionnant en même temps une activité étiquetée comme purement masculine, les matchs de foot et de rugby : « Moi, je bricole, elle fait le reste ! » La mère : « Voilà ! On ne peut pas dire que j’ai grande aide au niveau ménager. » Le père : « Il m’est arrivé un temps de faire un peu de repassage en regardant un match de rugby ou de foot. » Ou bien ce père d’une famille nombreuse recomposée de classe populaire qui renvoie la mère à son rôle assigné : La mère : « C’est compliqué, c’est la course le vendredi soir. » Le père : « Mais ça c’est ton boulot, c’est toi la mère ! »
15Parmi les familles rencontrées, les familles aisées de confession catholique expriment de façon particulièrement marquée cet attachement à la spécialisation genrée des rôles au sein de la famille. De nombreuses mères de famille nombreuse, de milieu social aisé, ont cessé leur activité professionnelle, souvent très qualifiée, au fil de la naissance de leurs enfants et parce que leur mari peut assumer seul la charge financière de la famille. Ce mode d’organisation de la vie parentale, qualifié de « familialiste » dans les modèles de conciliation travail-famille, est présenté par leurs auteurs comme caractéristique des années 1960 et 19703 (Barrère-Maurisson, 2012). Une mère au foyer de quatre enfants, dont le mari, médecin, a eu l’opportunité d’ouvrir un cabinet en libéral, a cessé toute activité professionnelle à la naissance de son troisième enfant. Après des études de droit, elle exerçait la profession de juriste d’entreprise et s’était engagée dans un master de droit qu’elle a abandonné : « Il (mon mari) m’a dit un jour : “Si tu veux, j’arrête de travailler” mais je lui ai dit : “Si tu arrêtes de travailler, on peut plus manger. Donc on va éviter les conciliations, tu vas travailler et je reste à la maison…” » Une autre mère au foyer de six enfants dont le mari est chef d’entreprise affirme : « J’ai la chance d’avoir un mari qui travaille et qui nous permet d’avoir un certain niveau de vie qui est quand même chouette. »
16Plusieurs de ces mères justifient leur présence au foyer parce qu’elles font « le choix de la famille » et qu’elles évitent ainsi de faire garder leur enfant à l’extérieur. Cette priorité est notamment défendue par plusieurs femmes catholiques de milieu aisé. Ces mères invoquent l’intérêt de l’enfant comme le premier motif de renoncement à une activité professionnelle. Une mère de famille nombreuse au foyer d’un milieu social aisé affirme ainsi : « Moi je garde mes enfants, c’est mes enfants d’abord. […] Je ne me vois pas rentrer à 18 h 30 chez moi, ne pas aller chercher mes enfants à l’école et les mettre en centre aéré pendant la moitié des vacances. Ce n’est pas ce que j’ai envie d’offrir à mes enfants. » Une autre mère de famille nombreuse au foyer de milieu aisé poursuit : « Nous, on a vraiment fait le choix d’une famille nombreuse. Donc les enfants qu’on a voulus, il fallait qu’on s’en occupe. Je ne concevais pas de les laisser à quelqu’un d’autre. »
17Ce choix est néanmoins difficile pour certaines mères. Il est vécu sur le mode de la déchirure entre le renoncement à un métier et la joie de connaître ses enfants. Une jeune mère de trois enfants aujourd’hui au foyer mais qui était médecin généraliste jusqu’à son deuxième enfant et dont le mari est chirurgien, tous deux catholiques pratiquants, s’exprime ainsi : « On perd son indépendance en étant à la maison. Ça, c’est certain. […] mais, en même temps, on gagne ses enfants. Je pense vraiment que l’on connaît son enfant. » Le tiraillement entre l’activité professionnelle et le foyer est aussi parfois vécu sur un mode honteux vis-à-vis des normes sociales en usage qui ne valorisent plus le statut de mère au foyer. Une mère au foyer de quatre enfants, catholique pratiquante (juriste d’entreprise jusqu’à son troisième enfant) dont le mari est médecin avoue ainsi :
« Je n’ai pas besoin de mon second salaire pour vivre aisément aujourd’hui, néanmoins, le salaire de mon mari n’est pas mon salaire. Pour moi, ne plus avoir mon salaire aujourd’hui, c’est un renoncement. Je suis incapable de dire aujourd’hui : “Je suis mère au foyer.” Je dis à tout le monde : “Je suis en congé parental.” »
18Le choix de rester à la maison n’est pas toujours pleinement libre, les normes sociales sont aussi les normes du milieu familial. Une mère d’une famille catholique de quatre enfants ayant renoncé à son travail à partir de son troisième enfant, raconte ainsi la pression familiale qui a motivé son choix :
« Pour mes parents, c’était totalement inconcevable ce que je vivais, parce que je ne gardais pas mes enfants. Ce qui était inconcevable, c’était le fait que je ne les voyais pas beaucoup et que je faisais ce choix professionnel. C’était quelque chose de difficile à entendre dans le milieu dans lequel je suis4. »
19La religion est un facteur important à considérer dans la persistance de ce modèle néopatriarcal. Les familles catholiques insistent sur le sens et la nécessité de l’institution du mariage5. Une mère catholique pratiquante de cinq enfants, les deux parents sont enseignants, insiste : « C’est logique pour nous [les catholiques] d’avoir un père, une mère, d’avoir le mariage. »
20Ce modèle traditionnel de la famille où les pères sont d’abord des pourvoyeurs de ressources allie la dimension symbolique paternelle à une répartition déséquilibrée des tâches auprès de l’enfant et à leur spécialisation. Toujours actif, ce modèle peut cependant paraître en déclin ou en transformation pour plusieurs raisons. Nous avons vu que l’aspiration de certaines mères à sortir de la maison est d’autant plus forte qu’elles ont exercé précédemment un métier, ce qui constitue maintenant une norme sociale. L’activité professionnelle féminine est un facteur important de remise en cause de la spécialisation des rôles parentaux. Par ailleurs, l’augmentation des séparations des couples et le développement du chômage dans la population, et pour les pères en particulier, leur font perdre leur statut de principal pourvoyeur de ressources pour la famille et risquent de faire basculer la configuration vers une figure d’autorité exclusivement maternelle.
La figure du père défaillant
21La question de l’absence du père, d’un point de vue social, matériel ou psychique questionne les sociologues comme les professionnels.
Le regard des sciences sociales sur le déclin de la figure paternelle
22L’image du père défaillant et les conséquences de son déclin sur les familles sont largement analysées dans le champ de la recherche tant sociologique que psychologique et suscitent de nombreux débats. Pour Marcel Gauchet (2004) l’affaiblissement de la place du père dans la famille renvoie à une « mutation anthropologique », caractérisée par la métamorphose des conditions sociales et psychiques dans lesquelles les enfants sont mis au monde et grandissent. Selon lui, la famille contemporaine s’est désinstitutionnalisée, pour devenir rigoureusement privée. Libérée du devoir de perpétuer la société, elle limite désormais son ambition à un projet d’épanouissement individuel. Sa désimplication vis-à-vis de la collectivité porte directement atteinte à la figure du père, garant traditionnel du rôle social de la famille. « Le chef de famille, le magistrat paternel, le père dans sa figure forte était celui sur qui reposait la responsabilité de la cellule familiale vis-à-vis de la société globale » (ibid., p. 98). L’émancipation des femmes et des sexualités ont achevé « l’écroulement final du principe patriarcal ». Gauchet conclue ainsi à « la liquidation du principe paternel ». Il décrit, à l’opposé, l’avènement d’un « matriarcat au sens psychique », les femmes portant aujourd’hui à la fois le désir d’enfant et l’autorité dans les familles. « Il n’est pas excessif de dire que l’évolution va vers un type de familles où les mères sont en même temps les pères, tandis que le géniteur n’a qu’une existence résiduelle. Il est au mieux un étai du pivot maternel, sans fonction psychique et symbolique distincte » (Gauchet, 2007, p. 17).
23Françoise Hurstel (2004) estime aussi que les fonctions du père sont fortement fragilisées, moins dans la façon dont le père assume son rôle social que dans sa fonction de tiers symbolique. Elle distingue trois ruptures historiques dans la construction de la figure du père, ruptures d’ordre juridique, biologique et social, qui expliquent les désarrois paternels actuels. La première recouvre la fin de la domination juridique du père en tant que chef de famille. Ce mouvement s’est affirmé par paliers successifs depuis la Révolution française, qui promulgue les premières lois limitant la puissance paternelle (Knibiehler, 1997, p. 145-147). C’est dans ce contexte qu’apparaît à partir du xxe siècle, la figure du père absent, défaillant ou incestueux. La mort définitive du pater familias est consacrée par la loi de 1970 qui substitue l’autorité parentale conjointe à la puissance paternelle en France6. Elle abolit la présomption de paternité et met fin à l’institution du père unique en dissociant les différents registres de la paternité : les statuts juridique, social, biologique de la paternité ne sont plus d’office attribués au mari par le mariage (Théry et Leroyer, 2014). Pour Françoise Hurstel (2004), l’égalisation des statuts juridiques des deux parents a entraîné l’assimilation des rôles paternel et maternel : « L’égalité de statut est vécue comme une indifférenciation des fonctions. » Les rôles familiaux apparaissant interchangeables ; les pères contemporains sont tenus d’inventer une nouvelle façon d’être père, hors des repères traditionnels du pater familias. La seconde ligne de rupture est liée au développement des techniques de procréation médicalement assistées, qui permettent désormais aux femmes de faire un enfant par don de sperme avec donneur anonyme. Dans ce cas, les composantes biologique (géniteur), domestique (père social) et généalogique (père légal) sont disjointes entre deux hommes : géniteur et père social. Selon Hurstel, la question : « Qu’est-ce qu’un père ? » se double dès lors d’une nouvelle question anthropologique : « Qui est le père ? » L’interrogation sur l’identité du père « réel » vient redoubler l’interrogation sur ses fonctions7. La troisième ligne de rupture est une conséquence du démariage. Ce dernier généralise, à partir des années 1970, la présence de pères sociaux auprès des enfants, qui partagent leur quotidien, assurent leur éducation et leur protection sans bénéficier de statut légal. Aujourd’hui encore, aucun instrument juridique n’est prévu dans le code civil concernant leur fonction éducative ni la transmission de leur patrimoine aux enfants de leur conjoint. L’absence de statut juridique ne facilite pas l’exercice de l’autorité du beau-parent auprès de l’enfant. La question de l’autorité constitue ainsi l’un des enjeux sociaux et psychologiques importants des reconfigurations familiales. Certaines mères reconnaissent leur difficulté à supporter l’autorité exercée par leur nouveau conjoint sur leur enfant. Hors de tout cadre légal et de repères traditionnels, l’autorité fait l’objet de négociations et d’arrangements privés fragiles entre parents, beaux-parents et enfants. Le groupe de travail « Filiation, origines, parentalité » précise que : « Le propre d’un statut social institué de père ou de mère […] c’est qu’on ne peut pas décider souverainement de se le donner à soi-même : il ne peut être conféré à un individu que par d’autres, à travers des rites qu’exige un système de parenté » (Théry et Leroyer, 2014, p. 33). Dénonçant la « difficulté de l’idéologie individualiste contemporaine à reconnaître que la famille est une institution », les auteurs défendent l’idée que la famille reste instituée du dehors, même si ses contours sont en cours de redéfinition. Dans cette perspective, la lutte pour instaurer les statuts des tiers au sein des familles, à côté des parents biologiques, recouvre un enjeu essentiel, que ce soit dans les familles recomposées ou homoparentales.
24La majorité des études consacrées à la famille s’accorde pour reconnaître que l’une des conséquences importantes du démariage est la fragilisation du statut paternel et des rapports père/enfant après la séparation. Le rapport d’Irène Théry et Anne-Marie Leroyer (2014) met en évidence l’opposition des options sur le statut du beau-parent : l’une consistant à renforcer le rôle beau-parental pour compenser l’absence du père dans le quotidien des enfants ; l’autre à éviter de créer un substitut parental qui viendrait concurrencer les liens pères/enfants. De son point de vue psychanalytique, Françoise Hurstel (2004) s’inquiète, quant à elle, de l’effacement de la fonction du père symbolique dans les familles recomposées, fonction désormais assumée ni par un beau-père sans légitimité auprès de l’enfant, ni par un père biologique intermittent, qui ne voit ses enfants qu’un week-end sur deux et privilégie alors la convivialité. Elle dénonce le risque, par cette double inhibition de la fonction paternelle, de disparition de la fonction de « tiers » joué par le père entre la mère et l’enfant.
25Que ce soit dans sa dimension juridique, biologique ou sociale, la place du père a donc été fortement ébranlée depuis la seconde moitié du xxe siècle et suscite des fortes inquiétudes au sein des milieux professionnels de l’intervention sociale, des psychologues cliniciens comme des chercheurs en sciences sociales. Agnès Martial (2013) montre à ce propos comment la paternité absente s’est constituée comme problème social et objet d’intervention publique avec la montée des séparations dans les années 1970. La thématique des pères défaillants se cristallise autour de la question des impayés fréquents de pensions alimentaires8. L’auteur précise que l’inquiétude ne se limite pas à la France et que « les discours sur la paternité sont dominés au Royaume-Uni par l’image caricaturale des “feckless” (“incapables”), “deadbeat” (“délinquants”) ou autres “errant fathers” ou bien, aux USA, témoignent de l’inquiétude sociale et politique que suscite l’idée d’une société “sans pères” » (Collier et Sheldon, 2008 ; Blankenhorn, 1995 in Martial, 2013, p. 37). Les reproches adressés aux pères absents sont de deux ordres : ils ne remplissent pas leur rôle de « breadwinner » et ils renoncent à assumer un rôle éducatif, laissant aux mères la charge pratique et psychologique des enfants. Agnès Martial souligne que dans les années 1990 et 2004, les études concernant les effets du désengagement des pères sur le bien-être, le bon développement et l’intégration sociale des enfants aboutissent à un consensus : la famille post-divorce « a besoin d’un père ». La paternité est ainsi isolée comme un objet d’intervention législative et politique à part entière.
26Face aux discours massifs déplorant le déclin symbolique et pratique de la figure du père, on peut toutefois signaler l’exception notable de Saül Karsz (2014) qui s’attaque à la « légende du père absent, formule péjorative et moralisatrice qui impute au comportement paternel la cause unique des fonctionnements familiaux et sociaux ». Il s’agit selon lui, « d’abandonner la référence au Père, cette entité imaginaire, dont l’absence est souvent comblée par l’idéalisation rétrospective de ce que celui-ci aurait été, aurait dit et fait s’il n’avait jamais existé » (Karsz, 2014, p. 36).
27Dans cette figure caractérisée par un vide symbolique paternel et une répartition déséquilibrée des tâches, c’est la mère qui représente l’autorité, le père étant peu présent. À l’extrême, c’est la mère qui, seule, assume tout. Peut-on considérer que ce modèle est en progression ?
Le diagnostic des professionnels
28En écho aux analyses et inquiétudes portées par les sciences sociales, les professionnels de la petite enfance établissent un diagnostic souvent sombre des familles d’aujourd’hui, largement motivé par l’identification du « manque de père ». Depuis une vingtaine d’années, le nombre de familles monoparentales a beaucoup augmenté, suscitant l’attention des politiques publiques. Cette nouvelle configuration familiale est marquée le plus souvent par des situations de précarité sociale. Des notions comme le soutien à la parentalité et le travail parental émergent dans les discours politiques. Les politiques publiques de soutien à la parentalité sont, selon certains, une manière de « réarmer » les parents (Chauvière, 2004) face à la transformation des relations entre les parents et les enfant(s). Utiliser le concept de « travail parental », comme le proposent Anne Verjus et Marie Vogel (2009), permet de tenir compte de l’apprentissage nécessaire au « devenir parent », qui inclut l’ensemble des tâches matérielles de soin aux enfants, la charge mentale qu’implique la parentalité, mais également les aspects symboliques, cognitifs, affectifs et organisationnels de la prise en charge des enfants.
29L’attention des professionnels de la naissance et de la petite enfance est particulièrement attirée par les situations d’absence du père et ceci même dans le cas où il n’y a pas de séparation du couple. Aux yeux des professionnels rencontrés, l’absence du père fait soupçonner une difficulté dans le couple même non séparé. Cette situation est d’emblée jugée grave du fait de ses répercussions sur l’enfant qui, face à un ou des parent(s) démissionnaire(s), n’aurait plus de limites. Un médecin de secteur, directrice-adjointe d’une PMI s’inquiète :
« Il y a l’absence de père… Qu’il soit présent ou pas présent dans la famille […] Très souvent, il y a des problèmes de couple ou des choses comme ça. Il y a des enfants qui prennent une place importante, à qui on n’arrive pas à dire non, à qui on n’arrive pas à donner de limites […] Les parents ne sont plus assez solides dans leur fonction de parent pour pouvoir l’affirmer par rapport à leurs enfants9. »
30En cas de rupture du couple, les professionnels notent une différence d’implication entre les mères et les pères : ils ne voient les pères qu’en cas de difficulté autour du droit de garde ou de la pension alimentaire ou parce qu’ils sont au chômage. La responsable et des professionnels d’un centre social dans une zone de forte mixité sociale se rendent compte que : « Dans les situations de rupture on ne rencontrait quasi systématiquement que des mamans, et que les pères on les voyait quand ça n’allait déjà plus, quand la pension alimentaire n’était pas payée ou quand il y avait des problèmes avec le droit de garde, etc. ».
Le discours des mères
31De nombreuses mères, séparées ou non, affirment qu’elles sont la seule représentante de l’autorité dans la famille, le père étant peu présent. Dans un cas extrême, c’est la mère qui, seule, assume tout. Certaines sociétés, parmi la population française, sont depuis toujours construites sur un modèle matrifocal (Mulot, 2000) : les sociétés antillaises où l’esclavage a empêché la construction d’une norme familiale sur le modèle de celle de la bourgeoisie du xixe siècle. Une mère de famille recomposée d’origine antillaise, de milieu populaire revendique ce rôle maternel : « Ça, c’est ancré, la mère, comme on dit chez nous, c’est le poto-mitan, le poteau central. […]. Élever les enfants, la maison, on s’appuie sur la mère. »
32En dehors de la spécificité des régions qui ont connu l’esclavage, des mères revendiquent ce rôle. Elles y ont été parfois contraintes par la défaillance ou le départ du père. Les témoignages recueillis confortent l’analyse de Marcel Gauchet sur les nouvelles mères « parent total ». Une mère au chômage, seule avec quatre enfants, s’exclame ainsi :
« Je suis la responsable d’une famille et je suis la maman, je suis le papa, je suis tout. […] Je suis la responsable de tout le monde. […] Je me gère moi toute seule et je tiens debout pour tout le monde. […] On n’a pas besoin d’un homme qui merde ! »
33Une autre mère d’une famille monoparentale, moins véhémente, est consciente qu’elle doit assumer plusieurs rôles différents vis-à-vis de son enfant :
« Je suis obligée d’être tout, vu que je suis la figure d’autorité qui est présente tout le temps c’est-à-dire que, même quand je suis sévère, je suis obligée d’être là derrière pour le réconfort. Je suis sévère par moments, je suis cool par d’autres et j’essaye surtout d’être forte par rapport aux limites que je lui fixe. Ce n’est pas un enfant-roi, ce n’est pas parce qu’il est tout seul avec moi que je lui permets tout, je lui mets des limites. »
34Dans leurs témoignages, certaines mères avancent des explications sur les causes de l’absence des pères. Pour l’une, son compagnon d’origine africaine et sans emploi au moment de la naissance, craignait d’être enfermé dans un rôle de « père à la maison ». Le rejet de l’image sociale dévalorisante d’homme au foyer et la crainte d’une activité sociale réduite au sein du ménage ont dans ce cas motivé sa fuite quand le bébé avait trois mois : « Quand Saul est né, il [le père] s’en est quand même un petit peu occupé, mais il ne fallait pas que ce soit trop non plus. Il ne voulait pas être un papa à la maison. Même si c’est lui qui ne travaillait pas et moi qui travaillais. »
35Une autre mère de famille nombreuse de milieu populaire explique l’absence de son mari par sa défense d’une conception traditionnelle des rôles paternels et maternels, associant la charge des enfants uniquement à la mère. Elle décrit en outre le refus de son mari d’endosser ses nouvelles obligations paternelles comme un repli sur un comportement infantile : « Il y a eu quelques tensions dans le couple du fait de l’arrivée de l’enfant. J’ai découvert une version archaïque du rôle de la femme […] J’ai découvert que le papa s’est transformé en une sorte de gamin avec l’arrivée du premier enfant […]. Au lieu d’avoir un enfant, je me retrouvais avec deux enfants. »
36Aux yeux des professionnels, la multiplication des séparations de couples entraîne plusieurs types de défaillances préoccupantes. De façon générale, habiter deux ou plusieurs domiciles et partager le quotidien de plusieurs adultes en raison des nouvelles alliances parentales ne facilite pas les repères pour les enfants et tend à noyer les responsabilités parentales. De plus, la présence intermittente du père biologique et le manque de légitimité du beau-père concourent à laisser vacante la place du père10. On peut noter que la préoccupation moderne du « manque de père » dépasse la question de l’autorité et de la loi. Elle se réfère aussi aux nouvelles attentes vis-à-vis des pères et du rôle singulier qu’ils ont à jouer auprès des enfants, qui reste à inventer au sein des familles plus égalitaires et démocratiques d’aujourd’hui. Dans la nouvelle conception des relations père-enfant, à la « famille verticale » des pères (l’ordre symbolique) s’est substituée une « autorité horizontale », fondée sur les liens affectifs. Hommes et femmes seraient également aptes à exercer ces nouvelles formes d’autorité. La « famille horizontale » prône la démocratie familiale et le lien affectif entre tous les parents. Certains auteurs pensent que les normes de paternité ont ainsi davantage évolué que les normes de maternité, particulièrement avec la promotion de la coparentalité11. Pour le psychanalyste Serge Hefez : « Les nouveaux rapports psychologiques que les enfants établissent avec leurs père et mère tendent à mettre les deux rôles en interaction » (Hefez, 2011, p. 71).
37Ainsi, si la figure du père défaillant domine la littérature savante comme le débat public, et envahit le discours des professionnels comme celui des familles elles-mêmes, elle coexiste avec d’autres figures paternelles contemporaines, qui tentent d’inventer de nouveaux modes de relations avec les enfants et essaient de nouvelles modalités d’engagement au sein des familles. On verra qu’à côté du père traditionnel ou absent se décline une large palette de rôles paternels qui proposent des modes variés et inédits d’implication symbolique et/ou concrète.
La pluralité des figures de l’engagement paternel
38Comme le souligne Gérard Neyrand (2014), le processus de « démocratisation » de la famille qui s’est mis en place à partir des années 1960 est traversé de contradictions et d’incohérences. En outre, il ne peut être dissocié de « l’entrelacs » des rapports sociaux. Ainsi, si l’on voit émerger de nouvelles figures d’implication des pères dans la vie quotidienne de leurs enfants, ces modes d’engagement paternel ne vont pas sans tension, tant au sein de la famille que vis-à-vis de l’environnement social, comme en témoignent certaines appellations mi-tendres mi-railleuses comme celle de « papa poule ». En effet, l’engagement du père peut se traduire par une présence plus importante auprès de l’enfant, sans remettre en cause la différenciation sexuelle des rôles, comme il peut aussi conduire à une relative indifférenciation des fonctions parentales ou encore à de véritables innovations dans le fonctionnement de la vie familiale. Les travaux sociologiques sur l’engagement des pères, en particulier les pères séparés et divorcés, montrent la persistance de modèles genrés, y compris dans le cadre d’une plus forte implication paternelle (Doucet, 2006 ; Martial, 2009). Mais ils font apparaître aussi les réactions parfois méprisantes auxquelles sont confrontés les pères lorsqu’ils investissent, avec leurs jeunes enfants, des espaces sociaux principalement féminins (Arrendell, 1995). Ils soulignent enfin l’imbrication entre situation professionnelle et signification de l’engagement paternel : pour des pères en situation de précarité par exemple, le travail parental peut devenir plus valorisant qu’un statut professionnel dégradé (Allard et al., 2005). Au regard de ces différentes dimensions, notre enquête met en évidence une pluralité de figures que nous illustrerons à chaque fois par un ou plusieurs exemples.
Le partage des rôles au sein du couple : innovations et résistances
39Selon les enquêtes Emploi du temps de l’Insee (2012), la répartition des tâches domestiques et éducatives est plus équilibrée en moyenne chez les couples appartenant aux classes intellectuelles moyennes et supérieures, surtout lorsqu’ils sont homogames et parents d’un ou deux enfants seulement : tous deux engagés dans une vie professionnelle socialement valorisée, partageant des valeurs communes, les parents coopèrent étroitement à l’éducation de leurs enfants et l’implication paternelle est alors indissociable d’un équilibre égalitaire au sein du couple. C’est le cas de Paul et Corinne. Au moment de l’enquête, Paul a 36 ans, il est consultant en développement durable et Corinne, 34 ans, est comédienne après avoir été juriste. Leur fille aînée a quatre ans et demi et leur dernière-née six mois. Corinne l’affirme à plusieurs reprises :
« “J’ai la chance d’avoir un mari qui s’occupe extrêmement bien de ses enfants.” Elle ajoute qu’ils ont découvert et appris ensemble leur rôle de parents, à égalité : “Comme beaucoup de parents, on a appris ensemble… parce qu’on n’avait d’enfant ni l’un ni l’autre avant. Et moi il y a un souvenir, et je pense que ça nous va encore aujourd’hui, c’est de se regarder, quand Lou était bébé, en se disant : ‘Bon qu’est-ce qu’on fait, là ? ’ ‘Je ne sais pas.’ ‘Bon ben on fait ça ? ’ ‘On fait ça et puis on verra (sourire).’” »
40Dans des familles nombreuses, a fortiori lorsqu’il s’agit de milieux catholiques pratiquants, l’engagement du père peut être important en termes de présence, tout en coïncidant avec un partage traditionnel des rôles parentaux. C’est le cas chez ce couple, parent de quatre enfants de 6 ans, 4 ans, 2 ans et 11 mois. La mère de 33 ans est en congé parental, tandis que le père est médecin généraliste. La mère reconnaît à la fois l’implication de son mari et la différenciation des rôles :
« Je pense qu’on a vraiment chacun notre… spécificité père-mère. C’est différent dans les sens où on va faire beaucoup de choses différentes vis-à-vis de nos enfants. On n’aura pas la même relation avec eux… même de tendresse et de manière de voir les choses. Mon mari, il va s’amuser à faire la bagarre avec eux, à se rouler pendant un quart d’heure dans le jardin. Moi, jamais de ma vie. À côté de ça, et contrairement à beaucoup de familles, qui correspondraient plus aux codes catholiques, mon mari est très présent au niveau de l’aide dans la maison et de l’aide auprès des enfants. Pour moi, quand il n’est pas là, le soir, c’est quelque chose de compliqué. »
41Il existe d’autres configurations qui témoignent d’une indéniable créativité dans l’invention des rôles. Dans l’exemple qui suit, la famille se caractérise par une volonté de démocratisation de la vie familiale, par la construction d’une éducation métisse qui emprunte à la fois aux modèles français (celui de la mère) et congolais (celui du père) et par une forte implication du père qui n’hésite pas à jouer des rôles en général qualifiés de maternels. Originaire du Congo, le père est agent de sécurité, tandis que la mère travaille depuis l’âge de 18 ans chez MacDo. Bien qu’ils soient en couple depuis vingt-cinq ans, le père n’a obtenu ses papiers que très récemment et il a souffert à plusieurs reprises de comportements racistes et de discriminations. Ils ont quatre enfants qu’ils choisissent d’impliquer le plus possible dans les prises de décision familiale. À tel point qu’ils ont différé leur mariage pour que les enfants puissent tous y participer ! La mère parle avec attendrissement et gratitude de l’engagement paternel de son mari : « Mon mari il est très… très “papa gâteau”. […] Dès que sa fille a un petit truc, il va la nettoyer. Si elle pleure, il va la prendre, il va la câliner, il va lui chanter des chansons… Il fait tout ce qu’une maman fait. […] Mon mari, c’est un vrai papa poule ! C’est pour ça, je lui ai dit c’est “une maman et un papa”. » Le père assume pleinement la sollicitude qu’il témoigne à ses enfants tout en reconnaissant détenir une véritable autorité sur eux : « Je sais qu’avec la maman, parfois ils n’écoutent pas. Maman elle aura beau crier, moi je n’ai pas besoin de crier, juste dire ou regarder. » Concernant l’éducation des enfants, le père juge nécessaire une certaine complémentarité entre les conceptions française et africaine : « Pour élever les enfants moi je pars sur le principe qu’on les élève à la française et ça ne m’empêche pas d’avoir toujours gardé mon côté africain pour que mes enfants soient à l’écoute. C’est-à-dire que, en France il y a beaucoup de laisser-aller. » Les enfants sont à la fois baptisés et circoncis. Malgré le coût élevé, le couple a décidé de faire le voyage en Afrique avec les enfants pour qu’ils découvrent leurs racines : « Je voulais qu’ils soient à 100 % en France mais sans oublier qu’ils ont quand même leurs racines africaines au pays. Voilà pourquoi on les a emmenés. » Cette pratique éducative va de pair avec une pensée plus globale sur le devenir du métissage : « Moi j’ai toujours dit : “La paix viendra avec les métis.” » L’horizon du métissage fait ici écho à l’égalité revendiquée dans le partage des rôles parentaux.
42L’inversion des rôles, tout au moins l’engagement du père dans les soins aux enfants peut susciter de la part de l’entourage des réactions mitigées, en particulier dans certains milieux attachés à des valeurs traditionnelles. Dans le cas de cette famille de quatre enfants (8, 7, 5 et 2 ans), la mère est arrivée du Maroc en France au moment de son mariage et le père travaille chez Renault. La mère reconnaît que son mari a participé activement aux soins du premier âge, suscitant étonnement voire incompréhension : « Il y a des gens qui le voyaient en train de changer le bébé et puis de lui donner le biberon, faire sa douche, ils disaient : “Mais on n’a jamais vu un père comme ça, il est trop maniaque, il va faire le ménage !” »
43C’est quelquefois la mère elle-même qui estime avoir du mal à laisser toute sa place au père. Telle cette jeune femme de 30 ans, secrétaire médicale en recherche d’emploi, mère de deux enfants (une fille de 5 ans et un garçon de 2 ans). Elle vit dans le pavillon de sa mère avec ses deux enfants mais le père, d’origine antillaise, est très présent. Elle reconnaît : « Des fois, j’ai du mal à lâcher prise, à laisser la place du papa. Je veux tout faire : le rôle du papa, le rôle de la maman, le rôle de tout quoi ! Je veux tout assumer toute seule. Comme je ne travaille pas, je me dis qu’il faut que je gère mon temps. Il faut que je fasse tout. »
44On peut rencontrer des situations dans lesquelles le père a contrario s’engage pleinement dans les soins aux enfants mais conserve néanmoins une position dominante au sein de la famille, laissant ainsi finalement peu de place à la mère. C’est le cas de ce père kosovar, arrivé en France en 1999 et naturalisé la même année, marié à une Albanaise sans emploi et qui s’exprime avec difficulté en français. Du fait de sa plus grande aisance verbale, c’est le père qui assure manifestement l’essentiel des relations avec les professionnels (médecins, puéricultrices, etc.), n’hésitant pas à critiquer vertement leurs façons de faire. Ce qui ne l’empêche pas de participer aux soins quotidiens (repas, coucher, toilette, etc.) des enfants.
Paternité gay et critique du matriarcat
45Par-delà leurs différences, les trois couples de pères gays rencontrés au cours de l’enquête, tous bien dotés en capital culturel et monétaire, partagent une même conscience de leur engagement dans la paternité. Le père biologique d’une petite fille de trois ans, médecin dans un quartier résidentiel à Paris affirme ainsi :
« C’est sûr que nous, on n’a pas fait un gamin en baisant sur la banquette arrière d’une bagnole, en ayant bu trois bières et s’étant mariés parce que : “Ah là là, qu’est-ce que va dire la famille ?” Ça a été toute une réflexion. On a fait des groupes de parole. On a vu des conciliateurs familiaux. Enfin, on a vu plein de gens pour en arriver là ! »
46Ils observent aussi que leur expérience homoparentale bouscule les pratiques des couples hétérosexuels. Le père biologique d’un couple homoparental de deux garçons de trois et cinq ans dans un quartier résidentiel à Paris s’étonne :
« Ce qui est rigolo dans notre situation, c’est quand on voit des couples hétéros, ça incite le père à s’occuper plus de son enfant. On le voit avec le couple avec qui on est en garde partagée. Du coup, le père dit : “Tu le gardes là, comment tu fais ?” Il se sentait incapable de ça. »
47Ce même père raconte, amusé, comment de jeunes mamans l’appellent au téléphone pour demander des conseils. Néanmoins tous disent souffrir d’un déni de compétence paternelle diffus dans la société : « En France, ne pas avoir de père, ce n’est pas trop grave, la maman va s’en sortir mais alors par contre, s’il n’y a pas de maman, mon dieu quelle catastrophe ! Le père ne va pas pouvoir s’en sortir et ça va être un gamin fusillé. Je caricature à peine l’image ancrée dans l’inconscient de la pensée familiale française. » Ce déni est attribué à la fois à l’attitude de certaines femmes, arcboutées sur leur monopole d’un savoir ancestral, et de certains hommes, jaloux de leur pouvoir « de coq ». Ce terme est utilisé par un père d’un couple homoparental qui a adopté un enfant :
« Il y a certaines femmes qui ont cette posture. Elles étaient gardiennes d’un secret, d’une histoire, d’un savoir-faire. Elles ont une posture de se dire que leurs maris ne sont pas capables. D’autres hommes, mariés entre eux, étrangers à leur foyer, vous n’y pensez pas ! Il y a cela. Il y a les hommes castrés aussi : les hétéros purs et durs. La reproduction c’était leur dernier pouvoir de coq par rapport au mâle homo. Le fait que le mâle homo soit parent, devienne parent, quelque part dans la bascule, on est au même niveau. J’ai des images comme cela. Le pouvoir du matriarcat… surtout lorsque les enfants sont en bas âge. Après quand ils grandissent, ce n’est pas pareil, mais en bas âge, c’est vraiment le domaine réservé de la femme. »
48Le modèle hétéro-normé de la parentalité est alors vu comme l’action conjointe de mères sur-angoissées et de pères exagérément distants. L’engagement paternel de ces couples gays aboutit ainsi à une critique en règle du matriarcat, matriarcat qui se traduirait dans les pratiques mais aussi dans l’institution judiciaire, accusée d’arbitrer systématiquement en faveur des femmes. De ce fait la négociation avec des couples lesbiens autour de projets de parentalité est vécue comme profondément dissymétrique. Pour autant, les couples de pères n’échappent pas à la question de la différenciation des rôles. Pour ce père biologique de deux garçons de trois et cinq ans à Paris, le triangle œdipien reste un schéma applicable à la famille homoparentale, mais il peut varier d’un enfant à l’autre :
« Chez le grand, je vois bien que le côté fusion est plus avec mon copain, mon ami. Moi, je suis un peu le tiers séparateur et je crois qu’avec le petit, cela va être le contraire. Le petit est très, très proche de moi, un peu plus en fusion avec moi. C’est plutôt mon copain qui vient séparer. Ceci dit, on sent bien la triangulation œdipienne et je crois que, finalement, elle est en fonction du nombre et pas du genre. »
L’engagement éducatif du beau-père
49Dans plusieurs exemples de familles recomposées rencontrées au cours de l’enquête, le beau-père est décrit par la mère, en opposition au père biologique, comme une figure d’engagement paternel beaucoup plus fiable. Par exemple, cette mère, assistante maternelle, a cinq enfants d’un premier mariage et une enfant de sept mois avec son nouveau mari éducateur. Elle juge son ex-mari très buté et estime qu’elle a souffert d’un partage déséquilibré des tâches : « Mon ex-mari n’acceptait pas du tout ma famille donc je me suis retrouvée toute seule. […] Il voulait que je travaille mais aussi que je m’occupe des enfants et de la maison, sinon j’avais le reproche : “Il n’y a que moi qui rapporte l’argent à la maison.” » Le deuxième mari fait a contrario preuve d’un engagement éducatif aux côtés de sa femme, y compris à l’égard de ses beaux-enfants :
« Divorcée après quinze ans de vie commune. […] On s’est mariés et on a eu Laura. Il est éducateur, donc il a l’habitude. Il s’occupe de personnes adultes handicapées physiques moteurs ou autre. […]. Le soir comme je travaille parfois jusqu’à 20 h 30, pendant que je m’occupe des enfants que j’accueille, il s’occupe des devoirs. On partage vraiment les tâches. […] Quand il sent que je suis en panique parce que j’ai trop de choses à faire, il est là. »
50À l’issue de cette exploration, nous avons pu apprécier la pluralité des formes d’engagement paternel et constater que certaines d’entre elles sont à l’origine de fonctionnements familiaux inédits. La diversité des engagements familiaux est marquée par une répartition plus ou moins équilibrée des tâches et une différenciation plus ou moins nette des rôles parentaux qui peut aller jusqu’à la remise en cause des rôles normés. Le symbolique s’élabore dans l’action, telle que la construction d’un arbre généalogique dans les familles homoparentales ou la promotion du métissage dans un couple mixte12. La prégnance des normes qui ont cours dans l’entourage de la famille ainsi que le statut professionnel des parents constituent deux facteurs importants pour comprendre la forme et le sens de ces engagements, sans qu’il s’agisse pour autant d’un lien déterministe.
Une nouvelle paternité ?
51Quelle sera la place des pères dans la société française de demain ? Après plusieurs décennies de mutation de la famille occidentale telle qu’elle avait été instituée depuis le xixe siècle, nous observons aujourd’hui la coexistence de plusieurs processus dont les entrechocs rendent le cours de l’histoire difficilement lisible. L’enquête que nous avons menée nous a permis de mettre en évidence la superposition de trois phénomènes.
52Tout d’abord, on constate la persistance d’un modèle néopatriarcal dans quelques segments particuliers de la société, en particulier des familles nombreuses qui se réclament d’une pratique religieuse assidue, qu’elle soit, par exemple, catholique ou musulmane : une paternité symbolique affirmée coïncide alors avec une paternité pratique circonscrite à un partage traditionnel des rôles. Néanmoins, ce modèle décline dans d’autres couches de la société, sous l’effet conjugué du chômage de masse, de la hausse de l’activité professionnelle féminine et de l’accroissement des séparations conjugales : privé de son rôle d’apporteur de ressources et/ou résidant hors du foyer, le père absent ne joue plus alors de rôle ni symbolique ni pratique. Les professionnels s’en alarment, imputant à l’absence des pères, le mal-être ou l’indiscipline des enfants. Enfin, on voit aussi émerger toute une palette de figures d’engagement paternel : celle, répandue dans les classes intellectuelles moyennes et supérieures13, qui correspond à un partage des tâches égalitaire et peu différencié au sein du foyer : celle où le père bouscule voire inverse les spécialisations de genre, que ce soit dans un couple gay ou hétérosexuel, quitte à se faire parfois traiter de « papa poule » ; celle des beaux-pères qui s’investissent pleinement dans leur rôle éducatif. Pourtant ces formes d’exercice de la paternité n’ont pas encore acquis une représentation symbolique à la hauteur de l’engagement qu’elles manifestent. Malgré l’émergence de luttes pour la reconnaissance, le processus instituant, dont la symbolisation est une composante majeure, ne fait que commencer.
Notes de bas de page
1 Voir l’introduction.
2 Voir le chap. iii.
3 Familialisme auquel a succédé selon l’auteur, le « féminisme » dans les années 1980, puis le « parentalisme » depuis les années 1990 (Barrère-Maurisson, 2012).
4 Voir le chap. ii.
5 D’autant plus que notre enquête s’est déroulée au moment des débats préalables à la promulgation de la loi sur le mariage pour tous et dans le contexte des « Manifs pour tous ».
6 Voir l’introduction.
7 Knibiehler et Fouquet (1980) voient l’effacement paternel des tâches d’éducation comme une conséquence partielle des droits nouveaux acquis par les mères en matière de procréation.
8 Au milieu des années 1980, en France, 30 % des pensions alimentaires n’étaient pas acquittées par les pères, et 10 % seulement partiellement (Festy et Valetas, 1987) in Martial, 2013, p. 37.
9 Voir le chap. iii.
10 Voir le chap. iv.
11 Idem.
12 Voir supra.
13 De nombreux travaux ont montré le rôle déterminant du niveau de diplôme de la mère dans des pratiques de conciliation au sein des ménages : ce sont les ménages où les mères sont diplômées du supérieur qui adoptent les pratiques les plus égalitaires de partage des rôles familiaux (Pailhé et Solaz, 2009, p. 181).
Auteurs
-
Fabienne Berton
Socio-économiste, chercheuse au Lise CNRS, Cnam. Ses travaux portent sur les parcours de vie, les trajectoires professionnelles, la conciliation travail-famille, les transitions et les ruptures dans les parcours, les modes de garde des jeunes enfants.
-
Marie-Christine Bureau
Sociologue, chercheuse au Lise CNRS, Cnam. Ses travaux portent sur les changements institutionnels en relation avec les nouvelles pratiques sociales, la mise en œuvre locale des politiques publiques, les marges du salariat et les nouvelles formes de coopération au travail.
-
Barbara Rist
Sociologue, enseignante-chercheuse au Lise CNRS, Cnam. Ses travaux portent sur les politiques sociales et leur mise en œuvre, sur les professions du social ainsi que sur les liens entre les institutions et les familles. Elle travaille également sur les politiques de la dépendance, notamment sur les expériences vécues et les trajectoires des proches aidants.
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