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    La fin de la femme rouge ?

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    6. Universitaires, militantes et expertes « pionnières »

    p. 191-211

    Texte intégral Des dispositions partagéesUniversitaires établies et nouvelles entrantesMilitantes professionnelles et bureaucrates critiquesEngagements « enracinés » Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dès le début de la décennie 1990, le Network of East-West Women et le Open Society Institute ont réuni des agents (proto) féministes basés dans différents pays ex-socialistes tout en les connectant aux arènes du « féminisme global » constitué autour des conférences organisées par les Nations unies à la même époque. Ces institutions ont rendu possibles des rencontres effectives (réunions, congrès, programmes de recherche collectifs) ainsi qu’une importante circulation de références académiques et politiques. Leurs archives, tout comme des publications produites et diffusées pendant la décennie 1990 et 2000 donnent à voir des « configurations d’interaction » et des « communautés intertextuelles » et elles m’ont permis de construire une population d’étude à partir des coprésences. Les profils sociologiques de ces agents ont été reconstitués et comparés en prenant en compte des variables telles que l’âge, la socialisation académique et militante, la dimension internationale des activités1.

    2Le groupe de référence se compose de 86 individus2 et il a été délimité sur la base des coprésences à l’occasion d’une vingtaine d’« événements » organisés dans le cadre de ou avec l’appui du NEWW et de l’OSI3. Il s’agit de participations à des rencontres effectives, de l’appartenance commune à des répertoires de membres d’organisations ou groupes non institutionnels, de la présence en tant qu’auteures de contributions réunies dans des publications collectives. Des sources biographiques – des CV accessibles en ligne, des interviews publiées, des entretiens – m’ont permis de reconstituer leurs profils sociaux.

    3Originaires d’une quinzaine de pays4, les membres de l’échantillon sont trentenaires au début des années 19905. Elles ont notamment étudié les sciences humaines et sociales6, se sont formées7 ou ont travaillé à l’étranger8, la plupart d’entre elles ont occupé un poste académique permanent9 et elles sont connues pour leurs activités au sein des « sociétés civiles » des pays en voie de démocratisation10. Au regard des informations chiffrées quant à la participation aux « événements » ordonnés chronologiquement, l’année 199611 correspond à l’entrée d’un nombre important de nouveaux individus dans le champ à l’étude et elle marque aussi une évolution des profils. Parmi les entrantes de la première période (1990-1995), sont surreprésentées les ressortissantes des États ex-Yougoslaves12 et les Polonaises13, tandis qu’après 1996 entrent quelques femmes de nationalités non représentées auparavant14 et sont surreprésentées parmi les entrantes les Hongroises et les Roumaines15. On observe également un rajeunissement à partir de 199616, ce qui témoigne de l’effet d’appel qu’ont pu exercer les thématiques « genre » et « droits des femmes » pour des jeunes intellectuelles en voie de professionnalisation à cette époque de mise en visibilité importante des questions genre par la conférence de Pékin (ONU, 1995). La population est aussi clivée par rapport aux études. Les membres du premier groupe sont moins souvent titulaires de diplômes de haut niveau, elles ont moins fréquemment fait des études à l’étranger ou obtenu un diplôme international, elles sont légèrement moins ancrées dans l’espace académique, sont plus souvent engagées dans l’espace militant et sont moins actives à l’international.

    4Les informations quantitatives permettent de dégager les principales lignes de structuration de la « plateforme » transnationale et elles seront complétées par des aperçus détaillés de quelques parcours personnels17. Deux clivages principaux structurent le groupe des « pionnières » est-européennes du genre : il s’agit, d’abord, d’une opposition entre profils à dominante académique et profils à dominante militante ou « experte critique18 » et, secondement, d’une distribution des carrières entre échelle nationale et échelle internationale. Toutefois, la plupart des trajectoires académiques sont traversées par des investissements militants et la majorité des carrières nationales sont marquées par des épisodes professionnels de plus ou moins longue durée dans un cadre international.

    Des dispositions partagées

    5La majorité des « pionnières » féministes possèdent des diplômes d’études universitaires en sciences humaines et sociales. Les spécialisations « humanistes » sont dominantes dans l’échantillon (28 % littéraires, 16 % philosophes) et il s’agit essentiellement de diplômées d’études littéraires anglophones. Leur présence en nombre important dans la population d’enquête conforte l’idée que la maîtrise de la principale langue de circulation internationale, les compétences culturelles internationales et la participation à des activités à l’extérieur du pays d’origine représentaient une condition importante de l’accès aux savoirs rattachés à l’univers des études sur le genre et plus largement à l’expertise en matière d’égalité des sexes véhiculée dans les arènes globales au début de la décennie 1990. Peu formalisés, les contenus des programmes d’études littéraires se rapprochent par leurs thématiques des études culturelles – qui s’étaient par ailleurs rapidement ouvertes aux questionnements féministes dans les universités occidentales. À son tour, la philosophie, précédemment annexée idéologiquement, se recomposait au début des années 1990 ouvrant de nouveaux programmes et s’orientant vers des auteurs et des thèmes peu étudiés ou absents des bibliographies universitaires par le passé. Ces disciplines ont donc relativement facilement intégré les nouvelles thématiques féministes et le genre et ont permis l’introduction d’enseignements nouveaux à faibles coûts institutionnels. En effet, une des options fréquentes des « pionnières » a été de critiquer les biais des bibliographies classiques et de proposer aux étudiants des lectures d’auteures femmes et féministes. Le genre s’installe alors dans les programmes à partir des marges et il ne s’agit pas d’une démarche vouée nécessairement à infléchir les noms des diplômes et des spécialités universitaires.

    6Des historiennes, des politistes, des sociologues et des psychologues sont également présentes dans le groupe et il s’agit en général de spécialistes déjà engagées sur des thématiques comme la famille, la jeunesse, les politiques sociales, les minorités ethniques, dans leurs activités de recherche menées pendant la décennie 1980, avant leur découverte des études sur le genre. Elles ont par la suite lancé des chantiers de recherche sous l’inspiration de rencontres internationales, procédant au renouvellement des sources et à la critique des traditions disciplinaires nationales. Ces spécialistes ont également ouvert des espaces collectifs de réflexion, sous la forme d’associations professionnelles : Organisation des femmes diplômées des universités, en Bulgarie, Société d’études féministes, en Roumanie, Centres d’études sur le genre et/ou les femmes, en République tchèque, en Croatie et en Serbie, sections féminines d’associations plus anciennes (associations d’historiens et de sociologues), en Hongrie. Parmi les agents peuplant la « plateforme », plus de la moitié sont des fondatrices et des membres actives d’au moins une organisation positionnée sur le créneau de la défense des droits des femmes. Quelques-unes ont également créé des maisons d’édition et des collections de publications.

    7Un nombre relativement important, parmi les chercheures et enseignantes qui s’identifient comme féministes, sont des personnes formées ou converties à la sociologie. Les spécialistes de cette discipline sont sollicitées pendant la période des « transitions » postsocialistes pour produire des savoirs destinés à alimenter les programmes de politiques publiques. À ce titre, elles élaborent aussi, le plus souvent sur une demande en provenance d’un organisme international, des rapports visant à mesurer les disparités selon le sexe (gender gap), ou bien l’impact différencié des programmes de transformation économique sur diverses catégories sociales (femmes-hommes, populations urbaines-rurales, personnes éduquées ou non, etc.) dont les degrés de « vulnérabilité » sont étudiés et comparés. Ainsi, les sociologues sont systématiquement amenées à « faire du genre » et la sociologie est un espace d’accueil pour des intellectuelles converties au genre.

    8Quelques détentrices de diplômes « non-humanistes » se sont aussi engagées sur les questions de genre, par exemple des juristes et des économistes. Leurs positionnements féministes se définissent notamment sous la forme d’une critique de nouveaux projets de lois et de programmes économiques menaçant de restreindre les droits des femmes pendant la période de libéralisation postsocialiste. Des compétences de facture technique leur permettent des interventions immédiatement reconnues comme expertes dans l’espace public et légitiment leur engagement à s’opposer aux politiques malestream des « transitions ». La fréquentation des milieux internationaux les conduit à acquérir des ressources essentielles pour consolider leurs positions au plan national : les rencontres sont des occasions d’apprentissage et de partage de savoirs et savoir-faire, les publications leur confèrent de la visibilité, tandis que les programmes institutionnels leur offrent des moyens pour s’organiser et mener leurs activités nationales.

    9Toutes spécialisations confondues, la population visible sur la « plateforme » transnationale comporte un nombre relativement élevé de personnes aux profils déjà internationalisés au moment du changement de régime. Compte tenu des restrictions à la circulation à l’étranger pratiquées par la plupart des régimes socialistes, cela indique une sélection sociale : les « pionnières » est-européennes du genre s’expriment en anglais et certaines d’entre elles ont une visibilité internationale dès les années 1980. Quelques-unes en avaient mené des activités scientifiques dans un cadre international et avaient publié en langues étrangères, elles s’étaient engagées dans des activités de contestation des régimes socialistes et elles étaient entrées en contact par-delà le Rideau de fer avec des réseaux occidentaux pacifistes et de défense des droits humains. Enfin, sont membres de la « plateforme », en nombre important, des femmes ex-yougoslaves qui s’étaient organisées collectivement en tant que féministes dès la fin de la décennie 1970 et cultivaient des contacts professionnels et militants à l’extérieur de leur pays.

    10La démarche prosopographique relève la centralité, au sein de la « plateforme », des parcours dissidents et des expériences de contestation des régimes socialistes. Ces expériences sont plus ou moins amples, plus ou moins visibles et plus ou moins bien consignées dans l’histoire récente, par-delà les documents que les protagonistes ont elles-mêmes produits et mis en circulation. Les « pionnières » du genre ont participé aux luttes politiques liées au Printemps de Prague et à la Charte 1977 en Tchécoslovaquie, à la contestation des aspects conservateurs de la perestroïka en URSS, aux mobilisations syndicales en Pologne. Sous la forme d’exclusions professionnelles, de persécutions et de restriction des droits civiques, de l’exil également, les biographies portent les traces de la résistance aux régimes autoritaires. Ces expériences politiques ont plus tard pu être reconnues et récompensées par des distinctions nationales et internationales rétribuant les engagements civiques en contexte autoritaire. Des actes de résistance plus feutrés et moins coûteux ont pris la forme d’exercices intellectuels – souvent menés par des jeunes « héritières » proches des structures officielles des régimes – à la marge des institutions et des thématiques officielles19.

    11La comparaison raisonnée des profils sociaux des « pionnières » féministes est-européennes permet de constater que le fait d’investir le genre pendant la première décennie postsocialiste prolonge des dispositions sociales, politiques et culturelles constituées en contexte socialiste. Les expériences de contestation des régimes autoritaires sont par ailleurs une des sources de la visibilité internationale de ces individus et expliquent l’intérêt des acteurs occidentaux à leur égard.

    Universitaires établies et nouvelles entrantes

    12Une majorité de chercheuses et d’enseignantes dont les profils peuvent être définis selon deux types idéaux occupent le pôle académique de l’espace social analysé ici. Il s’agit, d’une part, de l’universitaire ou de la chercheure établie, qui détient déjà une position professionnelle dans l’espace académique de son pays à la fin de la décennie 1980. Ces intellectuelles abordent des thématiques en rapport avec le genre dans le prolongement de recherches antérieures ou à la marge de leurs activités principales, parfois sans s’identifier complètement et définitivement comme des spécialistes du nouveau domaine de production de savoirs.

    13Prenons un exemple roumain pour illustrer ce profil. Cette psychologue diplômée de l’université de Cluj en 1979 a d’abord pratiqué son métier dans les milieux scolaires et hospitaliers avant d’intégrer en 1983 un institut de recherche et de publier des travaux dans des revues de spécialité. Co-auteure d’une contribution sur la jeunesse et l’enfance dans un ouvrage collectif paru à Londres en 1988, elle entreprend dès 1991 divers stages à l’étranger : en Grande-Bretagne, au Pays-Bas, en Espagne et en Turquie, mais aussi aux États-Unis où elle se forme sur des questions de santé de la reproduction avec une bourse du Population Council. Elle développe des sujets en rapport avec le genre par le biais d’une recherche consacrée au thème de la sexualité et de la santé dans le contexte des politiques natalistes du régime Ceaușescu et elle entame des collaborations de longue durée sur ces questions avec une chercheure étasunienne20. Elle intègre le corps enseignant de la faculté de psychologie de l’université de Cluj en 1993 en tant que chargée de cours et elle obtient son doctorat en 1997 avec une thèse consacrée à la gestion individuelle du stress. Devenue professeure en 2003, elle a obtenu plusieurs bourses de l’OSI et elle a fréquenté les cercles d’études sur le genre de la CEU où elle a également coordonné une école d’été sur le genre et la santé. Enfin, elle a été consultante pour divers organismes internationaux, parmi lesquels l’Organisation mondiale de la santé et l’Unicef. Comme le montrent les intitulés de ses publications et de ses enseignements, ses domaines de spécialisation se situent dans le spectre large de la psychologie et de la santé et les travaux sur le genre ne deviennent pas le centre de ses activités21.

    14Le deuxième type idéal est celui de l’universitaire « convertie » au genre, dont la position académique et la consécration dans l’espace professionnel de l’enseignement supérieur et de la recherche sont indissociables de ses activités féministes et de son investissement du genre en tant que nouveau domaine de production de savoirs. Dans ce cas, les dynamiques internationales sont un moteur des carrières professionnelles dans les espaces nationaux. En effet, ces personnes accèdent à des positions dans l’enseignement supérieur et la recherche en devenant des spécialistes en genre. Quelques-unes avaient précédemment exercé des activités dans l’enseignement secondaire ou dans les médias culturels, d’autres étaient de jeunes diplômées qui avaient intégré après leurs études les premiers échelons d’un établissement d’enseignement ou de recherche. Elles parcourent par la suite les étapes de la professionnalisation en tant qu’enseignantes et chercheures tout en produisant des connaissances sur des thématiques féministes, qui deviennent leur domaine de spécialisation. Leurs carrières bénéficient pleinement des ressources internationales disponibles sur le créneau de la défense des droits des femmes dans le contexte de la démocratisation, car elles investissent en parallèle de l’université des associations militantes positionnées sur ces thématiques. Toutes vont occuper pendant les années à venir des postes académiques de haut niveau, elles seront insérées dans des réseaux internationaux, participeront à des comités scientifiques, dirigeront des thèses de doctorat et seront auteures de nombreuses publications, tout en effectuant des missions d’expertise et intervenant dans des programmes d’enseignement à l’étranger.

    15Pour illustrer ce cas, discutons d’abord le parcours d’une « pionnière » bulgare. Née en 1957 et elle a obtenu en 1981 son diplôme de maîtrise en histoire à l’université « St. Kliment Ohridski » de Sofia. Au début des années 1990 elle menait des recherches en histoire du livre et des intellectuels au sein de la même université. Ses études sur l’intelligentsia bulgare du xixe siècle s’inspiraient de l’école historiographique française des Annales et elle a découvert l’histoire des femmes à l’occasion d’un voyage en France. Pendant un séjour à l’Institute for Advanced Studies de Princeton, dont son époux était boursier, elle a participé en 1995 à un colloque sur le genre et les « transitions » et elle a publié un article dans le volume collectif qui en a résulté22. Le tournant international de sa carrière et son positionnement comme spécialiste de l’histoire des femmes et du genre sont devenus de plus en plus marqués pendant la seconde moitié de la décennie 1990. Elle fait aussi partie de l’équipe qui a mis sur pied le premier master « genre » à l’université de Sofia (un diplôme au sein de la faculté de philosophie) et elle a assuré entre 2004 et 2008 la présidence de l’Association des femmes universitaires de Bulgarie (BAUW). Entre 2005 et 2010 elle a été présidente de la International Federation for Research on Women’s History (IFRWH) dont le congrès quadriennal a eu lieu à Sofia en 2007. Elle enseigne régulièrement dans plusieurs universités européennes, effectue des séjours de recherche à l’étranger depuis 1993 et a bénéficié d’une série de bourses dispensées par des acteurs institutionnels très diversifiés : depuis American Council of Learned Societies au programme européen TEMPUS et à la Deutscher Akademischer Auchstauschdienst (DAAD), de la Fondation Mellon à l’OSI et du Conseil national norvégien de la recherche à l’Association japonaise des femmes universitaires. Elle a coédité un dictionnaire biographique des femmes et des mouvements des femmes en Europe centrale et orientale et fait partie du comité d’édition de deux publications internationales spécialisées sur l’histoire des femmes et du genre, ainsi que de deux associations professionnelles internationales. Ses publications en bulgare, anglais, français et allemand comptaient au moment de la rédaction de ce texte une quarantaine d’articles, une quinzaine de coéditions d’ouvrages et numéros thématiques de revues, trois ouvrages personnels. Enfin, elle est la traductrice de Joan W. Scott, Karen Offen, Nancy Fraser et Gisela Bock vers le bulgare23.

    16Une professeure roumaine présente un parcours assez similaire. Née en 1955, elle est diplômée de la faculté de philosophie de l’université de Bucarest en 1978. Elle a enseigné dans un lycée bucarestois jusqu’au début des années 1990 et a co-publié une série de manuels de philosophie et des recueils de textes pour l’enseignement des sciences sociales au lycée. Co-fondatrice de la première association roumaine d’études féministes, elle a soutenu en 1994 une thèse de doctorat en philosophie. Elle a effectué de nombreux stages de formation à l’étranger et donné des conférences dans une vingtaine d’établissements académiques nord-américains et européens, elle est membre de plusieurs associations professionnelles nationales et internationales. Dans ses CV publics, elle se présente comme l’auteure d’un nombre de « premières » dans l’espace académique national, qu’il convient d’évoquer ici pour donner une idée de l’importance de l’autoreprésentation comme « pionnières » propre aux actrices qui peuplent la « plateforme » transnationale à l’étude :

    « fondation des études sur le genre en Roumanie ; introduction des premiers enseignements universitaires de théorie féministe en Roumanie (1994) ; publication du premier ouvrage roumain de philosophie féministe (1995) ; réalisation du premier ouvrage d’éthique féministe (1996) ; publication du premier ouvrage de théorie politique féministe (2004) ; coédition du premier dictionnaire féministe (2002) ; mise en place du premier master roumain d’études sur le genre (1998) ; établissement et coordination de la première collection roumaine de publications spécialisée en études sur le genre (1999) ; popularisation de la recherche roumaine en études sur le genre en Europe et aux États-Unis ; développement de recherches de niveau international sur le genre ; édition du premier guide pour la promotion de l’égalité de genre dans l’enseignement supérieur en Europe de l’Est ; affiliation des études roumaines sur le genre au réseau européen ATHENA (2002) ; élaboration de nombreux programmes de politiques publiques sensibles au genre, en collaboration avec le ministère de l’Éducation et de la Recherche ».

    17Une série de distinctions nationales et internationales récompense ces acquis24.

    18Une chercheure et enseignante hongroise née en 1964 présente un profil du même type. Issue d’une double formation en histoire et sociologie, elle a effectué des séjours de recherche à Oxford au début des années 1990 en tant que boursière de Webb Memorial Foundation. Chercheure à l’Institut d’histoire contemporaine de Budapest après la fin de ses études universitaires en 1987, elle a soutenu son doctorat en histoire en 1992 et occupé un poste au département d’histoire de la CEU, pour devenir ensuite professeure au Gender Studies Department. Fondatrice des sections féministes de deux associations professionnelles nationales, elle a aussi développé de nombreuses connexions internationales et a investi les réseaux européens d’études sur le genre (ATHENA, ATGENDER). Elle a bénéficié d’un nombre considérable de bourses et a participé à une vingtaine d’équipes internationales de recherche, elle a effectué des séjours à l’étranger et fait partie des experts indépendants de la Direction générale pour la Recherche et l’innovation de la Commission européenne. Promotrice de l’histoire orale, elle a participé à la diffusion de ses méthodes via la rédaction de manuels et par le biais d’enseignements dispensés dans divers pays de la région ex-soviétique. Auteure de huit ouvrages et d’une centaine d’articles, coéditrice de quatorze volumes collectifs, elle faisait aussi partie d’une dizaine de comités scientifiques de publications et associations professionnelles nationales et internationales au moment de la rédaction de ce texte25. Ses activités ont été récompensées de prix décernés à la fois par des institutions scientifiques (l’Académie hongroise des sciences, par exemple) et par des organismes publics (ministère hongrois du Travail et de l’égalité des chances, Présidence de la République de Hongrie)26.

    19Au-delà des ressources en provenance de l’espace international, les parcours de réussite en tant que « pionnières » du genre tiennent à l’insertion des agents dans les espaces nationaux et aux jeux locaux de pouvoir dans les sphères académique tout autant que politique. Dans le cas roumain, qui sera discuté en détail plus loin (cf. infra, chapitre 7), les chercheures féministes ont bénéficié, de la proximité sociale avec les cercles d’experts engagés dans la libéralisation du système académique national dès le début de la décennie 1990, des ressources en provenance des mobilisations féministes internationales, enfin de l’action philanthropique de l’OSI.

    Militantes professionnelles et bureaucrates critiques

    20Les profils réunis au pôle non-académique se distinguent par le poids des activités militantes dans les trajectoires professionnelles des agents. Ce groupe peut également être décrit selon deux types idéaux, bien que, dans la pratique, les activités se présentent comme un continuum de préoccupations associatives, expertes et académiques et que les « pionnières » du genre soient quasiment toutes membres (et souvent fondatrices) d’au moins une organisation non gouvernementale après 1989. Le premier type idéal est celui de la responsable d’ONG pour la promotion des droits des femmes, profil incarné par plusieurs féministes polonaises ainsi que par des ressortissantes de l’ex-Yougoslavie.

    21Cette juriste polonaise née en 1957 a mené pendant la décennie 1980 des activités dissidentes et pacifistes qui lui ont coûté son poste de chercheure à l’Institut de criminologie de Varsovie. Elle a cofondé la première association polonaise pour la défense des droits des femmes en 1989 et a effectué au début des années 1990 un séjour aux États-Unis avec, entre autres, le soutien du NEWW. De retour en Pologne, en 1994, après avoir fréquenté plusieurs institutions parmi lesquelles le Women’s Global Leadership Institute (université Rutgers) et le Center for Reproductive Law and Policy, elle a créé une fondation intitulée Center for Women’s Rights qu’elle dirige. Elle a coordonné un programme régional intitulé East-East Legal Initiative du NEWW et a participé à la conférence mondiale des femmes à Pékin. Elle est auteure et éditrice de nombreuses publications – des travaux de recherche mais aussi des livrets de popularisation des droits des femmes – diffusées par le biais de la fondation précitée. Elle a conseillé le Parlement polonais et a participé à la conception et à la rédaction de plusieurs textes de loi. Outre sa consécration comme experte par des invitations auprès du Conseil de l’Europe, ses activités ont été récompensées en 2011 par une décoration présidentielle27.

    22Une autre militante, née en 1956, est diplômée d’études philologiques et a eu une première vie professionnelle d’enseignante dans les écoles de Varsovie entre 1985 et 1993. Engagée auprès de Solidarité et dans le mouvement prochoix dans les années 1980, elle a milité dans des groupes de gauche après le changement de régime et a mené des activités associatives relatives à la promotion des droits reproductifs. Présidente de la Fédération polonaise pour les femmes et le planning familial, elle a aussi cofondé en 1999 un réseau transnational intitulé ASTRA (Central and Eastern European Women’s Network for Sexual and Reproductive Rights and Health) qu’elle a coordonné pendant plusieurs années. De 1995 à 2002 elle a été experte de l’Organisation mondiale de la santé et a participé à de nombreuses réunions internationales sur des questions de droits des femmes. Candidate à plusieurs reprises et niveaux depuis les années 1990, elle a détenu de 1998 à 2002 un mandat de conseillère municipale élue sur une liste de gauche, a participé à une initiative politique intitulée « Congrès des femmes » lancée en 2009, a obtenu en 2011 un mandat de sénateur et occupé temporairement le poste de porte-parole du Parlement. Elle a brigué un mandat européen en 2014 et tenté une inscription dans la course pour la présidentielle polonaise de 2015 sans parvenir à obtenir le nombre de signatures requis. Titulaire d’une distinction nationale « Femme de l’année » attribuée en 1994, elle a également reçu en 2008 le « University in Exile Award » décerné par la New School for Social Research pour récompenser les personnalités investies dans la promotion de la démocratie et des droits humains28.

    23Cette diplômée d’histoire de l’art et chercheure née en 1958 s’est exilée aux Pays-Bas dans les années 1980. Active dans les milieux libertaires d’Amsterdam, elle a développé des initiatives pour mettre en contact des féministes ouest-européennes avec ses anciennes collègues polonaises. Membre de l’Association des féministes polonaises fondée en 1989, elle a participé au congrès de lancement du Network of East-West Women à Dubrovnik et a cofondé au début des années 1990 une ONG intitulée « La Strada », en partenariat avec une organisation hollandaise de lutte contre le trafic d’êtres humains et la prostitution. Elle a aussi travaillé à Bangkok pour un programme de Global Alliance Against Trafficking in Women (réseau transnational d’ONG) et elle a occupé un poste de coordinatrice du Centre d’information pour les groupes de femmes (OSKA) basé à Varsovie. Enfin, sa carrière s’est fermement orientée vers l’expertise à la fin de la décennie 1990, au moment où elle a été sollicitée par des organisations internationales comme l’Unicef, l’Office des Nations unies pour les Réfugiés, le PNUD et l’OSCE pour des missions dans divers pays d’Europe de l’Est et notamment en ex-Yougoslavie. Membre des comités directeurs de Human Rights Watch et de Mama Cash, elle fait partie des expertes de l’Institut européen pour l’égalité de genre (EIGE, agence européenne délocalisée ouverte en 2010 et basée à Vilnius)29.

    24Proches du NEWW, ces femmes ont bénéficié, à titre individuel ou au nom de leurs organisations, de différentes formes de soutien international pendant la décennie 1990 et elles sont présentes dans des cercles militants et experts qui dépassent les cadres stricts de la « plateforme » que j’étudie. Ainsi, elles se sont associées aux campagnes orchestrées par le Centre for Women’s Global Leadership (Rutgers University) à partir de 1990, qui ont pris pour cible l’ONU et qui ont promu les droits humains des femmes sur l’agenda des organismes supranationaux. Deux d’entre elles font aussi partie du groupe qui a élaboré et présenté à la conférence de Pékin le Statement from the Non Region. Leurs parcours ont pour particularité commune un engagement politique dès les années 1980, que l’investissement des répertoires internationalisés rattachés au genre prolonge après le changement de régime politique. L’enjeu de leur mobilisation se déplace alors vers la défense des droits reproductifs, dans un contexte où les gouvernements polonais de la « transition » (et jusqu’à présent d’ailleurs) ont adopté des positions conservatrices sur la question. Les dispositions politiques de ces femmes se redéployent dans le cadre institutionnel des organisations non gouvernementales sous forme d’activités transnationales en réseau et de programmes rattachés aux thématiques de la santé reproductive. Elles ont aussi rejoint des collectifs internationaux plus anciens30 et ont constitué des coalitions régionales d’organisations de défense des droits des femmes.

    25Parmi les féministes professionnalisées par le biais des organisations non gouvernementales, quelques-unes investissent aussi le niveau politique local. C’est le cas de la politiste polonaise qui a organisé et coordonné la section féminine de Solidarité après sa légalisation, pour se retrouver par la suite employée d’Amnesty International et du NEWW, dont elle a dirigé le bureau délocalisé en Pologne (cf. supra, chapitre 2). Devenue membre du Parti écologiste polonais et titulaire d’une position de conseillère dans les années 2000, elle s’est également présentée comme candidate aux municipales dans sa ville d’origine.

    26Au titre des initiatives politiques des militantes féministes et spécialistes du genre qui interpellent les élus sur leur terrain, remarquons également leurs démarches de sensibilisation à l’iniquité de genre dans la représentation politique. Relevons en ce sens l’organisation, toujours en Pologne, d’un « Congrès des femmes », initiative qui compte parmi ses sympathisantes non seulement des professionnelles de la « société civile », mais aussi des universitaires membres de la « plateforme » genre. Ces féministes ont aussi contribué à la production de nouvelles lois, elles ont investi des postes de conseil à différents niveaux, ont noué des alliances avec des formations de gauche, ont participé aux débats politiques nationaux.

    27Le second type idéal qui se distingue au sein du pôle associatif est celui de l’experte ou bureaucrate féministe professionnelle, incarné notamment par des fonctionnaires en poste au sein d’organisations internationales. La première coordinatrice du programme pour la promotion des droits des femmes à la Fondation Soros correspond bien à ce type.

    28Cette économiste et sociologue russe née en 1958 (cf. supra, chapitre 5) est une spécialiste du travail et elle a coordonné les activités du Centre d’études sur le genre créé en 1990 à l’Institut d’études socio-économiques de la population de l’Académie des sciences de l’URSS. Au titre de l’Initiative des femmes démocrates indépendantes (NEZDHI), elle a organisé en 1991 et 1992 deux rencontres féministes à participation nationale et internationale, s’est présentée aux élections pour la Douma en 1993 et a été membre d’une Commission présidentielle pour les femmes, la famille et les enfants (1993-1995). À la même époque, elle a effectué des séjours d’études dans des universités occidentales et a intégré les cercles féministes internationaux. Membre du conseil de l’IWHC et du NEWW, elle a participé à la conférence de Pékin et elle a codirigé à partir de 1997 le Network Women’s Program de l’OSI. Dans les années 2000 elle est devenue membre du conseil directeur de l’Association for Women’s Rights in Development (AWID) et co-présidente de la fondation Mama Cash. À la fin des années 2000 elle travaillait pour ONU Femmes.

    29D’autres membres de la « plateforme genre » ont investi les institutions gravitant autour de l’OSI et notamment les branches nationales de la fondation, qui ont ouvert vers la fin des années 1990 des lignes de financement destinées à la promotion des droits des femmes. Quelques-unes d’entre elles y ont effectué des parcours professionnels relativement longs et sont également des figures de femmes engagées politiquement.

    30Cette sociologue belgradoise née en 1947 est une figure par excellence de médiatrice de normes internationales. Récompensée par de nombreuses distinctions, elle a été directrice de la FSO serbe de 1991 à 2003 et du Belgrade Fund for Political Excellence (un think-tank engagé sur la question de la démocratisation) et elle a conseillé le ministre serbe des Affaires étrangères. Ancienne chercheure à l’Institut de politiques internationales et économie de Belgrade, elle s’était engagée dans les mobilisations étudiantes des années 1960, avait investi le mouvement international pour la défense des droits humains et avait voyagé aux États-Unis en tant que boursière de la Fondation Soros à la fin de la décennie 1980. Elle s’est rapprochée à la même époque du Comité Helsinki dont elle allait diriger la branche nationale de 1991 à 199531. Amie proche d’Ann Snitow (cf. supra, chapitres 1 et 2), qu’elle avait rencontrée dans les années 1980, elle a participé au congrès inaugural du NEWW à Dubrovnik en 1991 et aux premiers travaux de l’Inter-Regional Seminar sur Gender and Culture à la CEU (cf. supra, chapitre 4). Si elle ne s’identifie pas comme féministe en premier lieu, il s’agit, selon mes interlocutrices, d’une « femme politique » en affinité avec les groupes mobilisées pour défendre les droits des femmes, qui voient en elle une ressource et un lien avec les bailleurs institutionnels internationaux32.

    31Diplômée de physique à l’université de Tirana, cette ancienne militante des Jeunesses Communistes albanaises a été la directrice de la Bibliothèque nationale de Tirana. À ce titre, elle a suivi au début des années 1990 aux États-Unis des formations au management des institutions culturelles. Elle a dirigé depuis 1993 plusieurs programmes de la branche albanaise de la Fondation Soros : Civil Society, Women Human Rights, Roma and Ethnic Minority Rights, Library and Information, Law, Higher Education, Economic Reform, Art and Culture. Elle a également reçu plusieurs distinctions pour ses activités au sein de la société civile albanaise.

    32Enfin, cette juriste roumaine née en 1970, membre de la Société d’études féministes AnA (sise à Bucarest) et titulaire d’un cours dans le cadre du premier master roumain en études sur le genre, est devenue la responsable du programme « femmes » à la FSO bucarestoise. Plus tard elle s’est convertie aux ressources humaines dans le secteur privé par le biais d’un diplôme international (MBA), après avoir dirigé pendant quelques années une organisation héritière des structures du programme « femmes » de la FSO, le Centre Partenariat pour l’égalité.

    33Soulignons aussi que les compétences académiques et les compétences expertes constituées par le biais de la « plateforme genre » peuvent s’exporter en dehors des cadres nationaux d’appartenance des « pionnières », ce qui est un indicateur de leur légitimité internationale. Ainsi, des savoirs féministes ont été diffusés par les membres de ce groupe transnational dans des espaces situés « à l’Est de l’Europe de l’Est » – à savoir des pays ex-socialistes qui n’ont pas suivi des parcours d’adhésion à l’UE. Ainsi, nombre de « pionnières » est-européennes font état dans leur CV de missions d’enseignement et d’activités d’expertise menées dans des républiques ex-yougoslaves et ex-soviétiques, ce qui montre qu’elles ont activement investi le terrain de la promotion internationale du genre à travers des initiatives qui reprennent pour partie le format de celles qu’elles avaient elles-mêmes fréquentées pendant la décennie 1990.

    34Une autre modalité d’exportation des savoirs et des compétences des membres de la « plateforme genre » consiste à élaborer des travaux commandités par des organismes producteurs de programmes de politiques publiques. Tel est le cas de la psychologue roumaine évoquée plus tôt, auteure de rapports pour l’Organisation mondiale de la santé, Médecins du Monde, l’Unicef. Ou bien celui de cette sociologue serbe dont les activités d’expertise comptent (entre autres) : l’élaboration d’une proposition de stratégie pour la réduction de la pauvreté adressée au gouvernement de Bosnie-Herzégovine (2003), d’un rapport sur la Bosnie-Herzégovine auprès du Comité des Nations unies pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes (CEDAW, 2003), d’un « baromètre du genre » en Bosnie-Herzégovine (2003), d’un rapport au Parlement européen sur le statut des femmes dans les Balkans et d’une évaluation de la Gender Task Force du Pacte pour la stabilité en Europe du Sud-est en Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Roumanie, Bulgarie, Albanie, Kosovo, Grèce, Macédoine, Turquie (2005), de recommandations au Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) sur la mise en œuvre du gender mainstreaming en Ukraine (2005) ; des contributions à la rédaction du Plan national d’action pour l’égalité de genre au Monténégro (2005, 2007) ; des consultations et des évaluations des projets du PNUD en Bosnie-Herzégovine dans une perspective de genre (2004-2005) ; la coordination d’un réseau de femmes professionnelles des sciences organisé par le PNUD en Bosnie-Herzégovine (2005) ; l’écriture d’un rapport sur le « capital social genré » (gender assets) et la participation à l’élaboration du plan d’action sur le genre au Monténégro pour l’USAID (2006) ; des formations au gender mainstreaming et la rédaction de recommandations autour d’un projet de développement local mené par le PNUD en Moldavie33.

    35Le volet « expert » des carrières n’est pas également développé chez l’ensemble des membres de la « plateforme genre ». Toutefois, quinze personnes sur le total de quatre-vingt-six femmes est-européennes qui composent l’échantillon ont détenu des mandats à la fois auprès d’institutions nationales et internationales. Vingt-six d’entre elles ont reçu des mandats nationaux et trente-six sont intervenues auprès d’organisations internationales. Il s’agit de diverses agences du périmètre des Nations unies (PNUD, Unicef, OHCHR, UNRISD, OMS, Unesco), de la Banque mondiale, de l’OSCE, de fondations comme Open Society Institute, Heinrich-Böll-Stiftung, MATRA, d’organisations militantes comme Human Rights Watch, Mama Cash, Global Fund for Women, AWID, IWHC, OXFAM, enfin, de diverses instances européennes (Parlement, Conseil, EIGE) ou de gouvernements. La population visible sur la « plateforme genre » comprend deux ex-ministres et plusieurs conseillères et expertes gouvernementales. Bien qu’en nombre restreint, les « pionnières » féministes investissent donc les espaces politiques nationaux, elles se font élire ou nommer sur des positions à partir desquelles elles défendent l’égalité des sexes. Toutes ces activités montrent bien leur maîtrise des codes en usages dans différents espaces professionnels et leur savoir-faire qui les recommande comme des interlocutrices légitimes auprès des décideurs.

    Engagements « enracinés »

    36Certaines appartenances nationales sont surreprésentées dans l’échantillon, comme le montrent la taille du groupe polonais et le nombre des ressortissantes de l’espace ex-yougoslave, dont la spécificité est de partager des traits propres au pôle militant. Ces dernières se distinguent par rapport aux autres groupes nationaux en raison de l’héritage historique et politique du « non-alignement ». En effet, la Yougoslavie contestait la politique des « blocs » pendant la Guerre froide et avait mis en place, après sa rupture précoce avec l’URSS, un régime socialiste ouvert. Cela a permis, entre autres, l’émergence, dès la fin de la décennie 1970, d’activités féministes indépendantes par rapport aux organisations de masse officielles et également inscrites dans une dimension internationale34. Un nombre important de femmes parmi celles visibles sur la « plateforme genre » y avaient été engagées, elles avaient milité ensemble et elles connaissent les travaux produits dans ce cadre-là. Secondement, les violences qui ont fait éclater la fédération35 ont conféré une connotation particulière au militantisme féministe et à la solidarité des femmes pendant la décennie 1990. Leurs mobilisations contre la domination masculine ont visé alors à dénoncer le militarisme36 et le nationalisme et aussi à secourir et à soutenir des personnes confrontées à la brutalité extrême, à l’exil et au deuil. L’engagement féministe dans le contexte post-yougoslave est directement connecté aux événements politiques et ces militantes se positionnent par rapport aux choix des dirigeants des nouvelles républiques. Les organisations féministes les plus visibles internationalement se sont mobilisées contre la guerre et ont dénoncé les violences tout en formulant une réflexion critique sur les normes de genre conservatrices véhiculées par le nouvel imaginaire politique dominant. Le militantisme transnational, la préservation des solidarités des femmes par-delà les frontières des républiques – devenues pendant certains moments infranchissables physiquement – ont constitué pour elles un projet politique à part entière. Par le biais de rencontres, de conférences, de programmes de collaboration, les acteurs internationaux intervenant dans les différentes régions de l’ex-Yougoslavie ont participé effectivement à préserver les solidarités entre les femmes ressortissantes des États successeurs de la fédération et leur action a aussi pesé sur la définition des contenus des actions militantes féministes37. Quelques trajectoires illustrent les dynamiques à l’œuvre dans le contexte post-yougoslave.

    37Née en 1955, cette psychologue de formation est une des participantes aux mobilisations féministes « historiques » yougoslaves de la fin de la décennie 1970. Elle a aussi organisé en 1982 un événement intitulé « Alternative à la psychiatrie », en rapport avec les mouvements antipsychiatriques qu’elle avait découverts en Italie et Grande-Bretagne38. Elle est à l’origine d’un premier groupe de prise de conscience féministe créé en 1986 à Belgrade, de plusieurs ateliers de travail sur la sexualité, la violence et l’avortement au sein du groupe « Femmes et société » de l’Association serbe de sociologie, d’une ligne téléphonique de secours pour les femmes en détresse (SOS Hotline) ainsi que de l’organisation du premier groupe lesbien dans son pays. Après l’éclatement des guerres en 1991, elle a pris des positions pacifistes et antimilitaristes et cofondé plusieurs groupes et associations : Femmes en noir pour la paix, Centre pour les femmes victimes de guerre, Centre autonome des femmes contre la violence sexuelle, Centre pour les études sur les femmes, Arkadia, Labris (les deux dernières militent pour les droits des minorités sexuelles). Ses témoignages ont été inclus dans la campagne Women’s Rights Are Human Rights déjà évoquée ici et elle a été récompensée par plusieurs prix internationaux : « Felipe de Souza Award » attribué par International Gay and Lesbian Human Rights Commission en 1994 ; « Anne Klein Women’s Award » attribué par la Fondation Heinrich Böll en 201339.

    38Cette historienne et archéologue née en 1952 a été enseignante et plus tard directrice d’un musée à Zagreb et elle a fait partie des groupes d’intellectuelles yougoslaves mobilisées sur des thématiques féministes dans les années 1980. Congédiée dans un contexte politique marqué par l’intensification de l’idéologie nationaliste en Croatie, elle a passé une année à la Central European University de Budapest, où elle a intégré les travaux des premiers séminaires régionaux sur genre et culture organisés avec le concours du NEWW. Elle a participé à une campagne contre la guerre et cofondé le Lobby des femmes croates. En 1992 elle a aussi fondé à Zagreb un centre de documentation féministe intitulé Ženska Infoteka, qui a organisé une bibliothèque et édité un périodique40 ainsi que plusieurs dizaines d’ouvrages (traductions et littérature originale). Elle a également travaillé auprès du Centre pour la protection des femmes victimes de guerre (1991-1995) et elle a organisé pendant les années 1990 plusieurs écoles d’été internationales sur le thème de la participation politique des femmes est-européennes. Après la fermeture de Ženska Infoteka en 2008 pour des difficultés d’accès aux financements, elle s’est consacrée à une activité d’écriture à plein temps. Elle collabore régulièrement avec des magazines culturels et a publié plusieurs romans ainsi qu’un livre pour enfants41.

    39Cette enseignante à l’université de Priština née en 1945 et décédée en 2016 a été représentante syndicale avant d’être congédiée à la fin des années 1980, lorsqu’elle s’était engagée dans les mouvements de contestation des mesures de discrimination ethnique adoptées par le gouvernement fédéral. Dans les années 1990, elle a cofondé avec une amie médecin une organisation intitulée Centre pour la défense des femmes et des enfants dont elle a assuré la direction. Militante pacifiste connectée aux cercles internationaux des droits humains, elle a documenté les conflits au Kosovo dans un journal publié d’abord en ligne, ensuite sous forme de livre. Appuyée par l’Organisation mondiale de la santé et nommée monitrice pour les droits humains par Human Rights Watch en 1999, elle a également témoigné auprès du Tribunal pénal international pour l’ancienne Yougoslavie42.

    40Quelques féministes se sont exilées au début des années 1990 en raison des persécutions politiques engendrées par leur critique du nationalisme. Tel est le cas de cette écrivaine et journaliste née en 1949 ou bien de cette philosophe et indianiste née en 1947. Intellectuelles croates consacrées dans les années 1970 et 1980, elles ont abordé après 1990 des questions en rapport avec le genre et le nationalisme dans des travaux qui cherchaient à sensibiliser l’opinion publique internationale aux exactions de guerre et appelaient à ce que les institutions supranationales se saisissent de la question des violences dans les Balkans43. Les animatrices étasuniennes du Network of East-West Women ont accueilli les exilées pour recueillir des informations de première main sur les événements dans les Balkans, tandis que la campagne contre les violences à l’encontre des femmes orchestrée à partir de 1990 par le Center for Global Women’s Leadership a mobilisé de manière efficace les témoignages des féministes de l’ancienne Yougoslavie.

    41Sans pouvoir aborder l’ensemble des trajectoires, il convient d’ajouter ici encore quelques éléments de description synthétique des profils par pays. Ainsi, les « pionnières » de Bulgarie et les Roumaines ont en commun d’être des enseignantes et des chercheures qui n’avaient pas déployé d’activités féministes avant le changement de régime. Les premières gravitent autour de l’université de Sofia et de la Bulgarian Association of University Women, association historique refondée au début des années 1990. Elles sont historiennes, littéraires, sociologues. Une ancienne dissidente, philosophe de formation et ensuite fonctionnaire d’une institution internationale spécialisées sur la défense des droits humains fait partie du groupe, ainsi que deux personnes qui ont quitté par la suite l’espace national pour se professionnaliser l’une aux États-Unis dans l’espace académique, l’autre en Grande-Bretagne au sein d’une fondation. Enfin, deux d’entre elles ont occupé des positions à la Fondation Soros. Les Roumaines, quant à elles, sont diplômées de philosophie et de littérature surtout, mais le groupe compte aussi une diplômée ès mathématiques convertie à la sociologie, une psychologue, une économiste et une juriste. Quelques-unes ont connu des épisodes professionnels au sein des branches locales d’institutions internationales du périmètre de l’ONU ou de la Fondation Soros. Comme les Bulgares, elles sont jeunes au début de la décennie 1990 et leurs engagements féministes sont récents, tournés vers l’international et s’exprimant par le biais d’une production de facture académique et associative à la fois. Dans les deux cas, des associations professionnelles fonctionnant sous le régime des ONG et appuyées par les donneurs internationaux constituent le support de l’affirmation des « pionnières » féministes comme des spécialistes du genre.

    42Le cas de la Hongrie est marqué par l’implantation des institutions Soros à Budapest. Tout en ouvrant des voies spécifiques de carrière, elles concentrent aussi les activités et les ressources rattachées au genre, ce qui limite en quelque sorte les possibilités de développement de telles activités dans les universités nationales. L’historienne évoquée précédemment ainsi qu’une économiste convertie à l’anthropologie et à la science politique via des études doctorales aux États-Unis44 travaillent au sein des institutions Soros. La dernière a investi la thématique genre (découverte à l’université Rutgers) au début des années 1990, lorsqu’elle a coorganisé un colloque et coédité un ouvrage collectif avec le soutien financier de l’OSI. Par la suite elle s’est notamment positionnée sur des questions en rapport avec les politiques publiques – du genre, des minorités ethniques, mais aussi de la décentralisation de l’administration – et elle est enseignante et responsable d’un programme académique à la CEU45. Sont également visibles sur la plateforme quelques chercheures déjà consacrées à l’international au tournant des années 1990, qui avaient publié des travaux sur la famille, la condition des femmes, les minorités ethniques. Par exemple, cette économiste en poste à l’université Corvinus (ex-Karl Marx) a élaboré quelques rapports experts sur les femmes pour des organisations internationales (ONU) et elle a participé à des événements organisés au début des années 1990 par le European Network of Women’s Studies, une initiative encouragée par le Conseil de l’Europe. Pendant les années 1990, sur l’inspiration de ce réseau, elle a animé un programme d’études sur les femmes au sein de son université, mais celui-ci n’est pas parvenu à s’établir durablement. Enfin, les « pionnières » hongroises du genre ont également été actives dans des organisations gravitant autour des principaux partis politiques et elles ont eu une visibilité par ce biais-là également.

    43Parmi les ressortissantes de l’ancienne Tchécoslovaquie, relevons d’abord le profil d’une universitaire dissidente. Née en 1935 dans une famille d’intellectuels praguois, elle a suivi des études en histoire, a adhéré au PC en 1958 et a commencé à enseigner à la faculté de philosophie de l’université Charles en 1960. En 1965 elle a obtenu son doctorat avec un travail de recherche portant sur les activités de la Young Men’s Christian Association (YMCA) en Tchécoslovaquie. Mutée la même année au département de sociologie, elle y a mené entre autres des recherches sur les mouvements étudiants occidentaux rattachés à la « Nouvelle gauche ». Dans le contexte de la « normalisation », elle a pris des positions critiques, quitté le PC en 1969, perdu son poste universitaire et occupé pendant plusieurs années des emplois non qualifiés. En 1971, elle a intégré l’équipe de recherche en santé publique d’un service hospitalier praguois, où elle a conduit des études sociologiques et publié sous pseudonyme. Elle a poursuivi des activités dissidentes (publications, communication de samizdats) pendant les décennies 1970-1980 ; emprisonnée pendant plusieurs mois en 1981-1982 elle a perdu à nouveau son emploi en 1988. Embauchée comme ouvrière non qualifiée jusqu’à la Révolution de velours, elle fut invitée en 1990 à réintégrer son université. Elle y a refondé la faculté d’assistance sociale46 dont elle a été professeure jusqu’à sa retraite en 2000 et où elle a continué à enseigner jusqu’en 2015. Engagée dans une multitude d’activités civiques, elle est aussi la co-fondatrice du Gender Studies Centre de Prague en 199147. Elle a participé à la conférence de Pékin, a été nommée « Femme d’Europe » en 1995 et a reçu une médaille présidentielle en 1999, ainsi que de nombreuses distinctions pour ses activités politiques et académiques48.

    44D’autres « pionnières » du genre dans l’espace tchéco-slovaque sont des intellectuelles nées à la fin des années 1950, déjà établies dans le système académique au moment de changement de régime, qui détenaient des positions dans des institutions de recherche à la fin des années 1980. Elles ont investi les questions genre et féminisme et ont animé des programmes d’études sans effectuer des conversions professionnelles définitives, dans la mesure où l’option de travailler sur le genre ne s’accompagne pas d’un infléchissement notoire de leurs carrières. Des femmes plus jeunes présentent des profils quelque peu différents. Née en 1963 cette littéraire s’est convertie aux études culturelles par le biais d’un doctorat international achevé en 1991 dans le cadre d’un programme de l’Unesco à l’université de Prague. Bénéficiaire d’une bourse doctorale attribuée par la fondation britannique Webb Memorial Trust, elle a fait des recherches à Oxford en 1988 et fait partie des premiers boursiers tchèques de l’American Council of Learned Societies, qui a financé son séjour postdoctoral à l’université de Californie Santa-Cruz en 1991- 1992. Elle a intégré la « plateforme genre » à l’occasion de séjours de recherche à Budapest, où elle a été boursière d’un institut d’études avancées en 1994-1995, chercheuse-archiviste de l’Open Society Archives (Fondation Soros) et chargée de conférences dans le cadre du département d’histoire de la CEU en 1995-1996. Si elle a participé à des événements et a publié des travaux en rapport avec des thématiques féministes, elle n’en fera pas une vocation plénière, privilégiant les thématiques de sociologie de la culture. Sa vie professionnelle suit les aléas d’une vie de famille transnationale, entre des universités étasuniennes et britanniques et son pays d’origine. Un autre exemple est celui d’une spécialiste du genre qui avait obtenu un premier diplôme d’études supérieures d’éducation physique et anglais, ensuite un master et un doctorat en littérature délivré par une université britannique, pour l’achèvement duquel elle a bénéficié du soutien de la Fondation Soros. Elle enseigne à partir de 1995 des cours de littérature anglaise et études sur le genre à Prague et Brno et elle a franchi par la suite toutes les étapes de la carrière académique : devenue professeure associée en 2008, elle a obtenu une habilitation à diriger des recherches de l’université de Szeged (Hongrie) avant de devenir professeure à l’université de Graz.

    45Les Allemandes sont peu visibles sur la « plateforme » et leurs interventions se concentrent au début de la décennie 1990. Cela pourrait s’expliquer par des processus liés à la réunification du pays, qui s’est accompagnée d’évolutions importantes au niveau de la composition du personnel des institutions académiques. Elles sont résumées dans un bilan comme « une intégration des établissements universitaires est-allemands dans le système académique ouest-allemand, sans la majeure partie de leurs employés49 ». Les débats dans les milieux féministes allemands de l’Est et de l’Ouest quant à la politisation de la condition féminine ont été ardus et une importante littérature leur a été consacrée50. En même temps, la RDA avait été un important support de réflexion, un terrain de recherche et une source d’inspiration politique pour les membres fondatrices du NEWW (cf. supra, chapitre 1). Des ressortissantes est-allemandes avaient également été présentes au congrès de lancement du réseau à Dubrovnik.

    46Parmi les figures visibles par la suite sur la « plateforme genre » cette sociologue avait publié pendant les années 1980 sur des thématiques en rapport avec les pratiques culturelles des jeunes et avait participé à la création du centre d’études sur les femmes de l’université Humboldt à la fin de l’année 1989. Plus jeune, une autre féministe est titulaire d’un doctorat de littérature allemande et anglaise soutenu à la fin de la décennie 1980. Elle a cofondé le centre précité, où elle occupe un poste administratif, suite aux processus de reconfiguration des emplois académiques en ex-RDA. Philosophe et sociologue, une autre chercheure est engagée politiquement. Ancienne membre du Parti socialiste, dont elle a démissionné à la fin des années 1980 pour cofonder l’UFV (Association des femmes indépendantes, formation politique qui entendait porter la voix des femmes dans la politique allemande), elle a participé à la Table ronde et a contribué à la rédaction de la nouvelle Constitution est-allemande après les négociations. Membre sans portefeuille du cabinet Hans Modrow (avant-dernier gouvernement de la RDA), elle s’est par la suite engagée auprès des formations écologistes pour occuper pendant longtemps un poste de commissaire à l’égalité des chances au sein du ministère des Affaires sociales et du Travail dans le land de Brandebourg. Enfin, née en 1950 à Berlin, une chercheuse en biologie s’était engagée dans les mobilisations pacifistes dans les années 1980 en RDA et a elle a participé à la Table ronde en tant que représentante d’une initiative citoyenne. Par la suite elle a été membre du gouvernement de la RDA en charge des questions d’égalité pendant quelques mois avant la réunification et elle a été décorée de la Croix du mérite. Plus tard elle a cofondé une organisation nommée « Réseau des femmes d’Europe de l’Est et de l’Ouest » – OWEN (ensuite intitulée Mobile Academy for Gender Democracy and Peacebuilding eV51).

    « Mémoires de femmes » – un territoire disputé
    OWEN a été investie pendant la seconde moitié des années 1990 dans un programme international intitulé « Women’s Memory », dont j’ai pu consulter une partie des documents dans les archives de Gender Studies o.p.s. Prague par l’amabilité de Pavla Frýdlová que je tiens à remercier ici. Lancé en 1995 et appuyé par FrauenAnstiftung et Heinrich-Böll-Stiftung, il a été notamment porté par le Gender Studies Centre de Prague et a englobé, selon le moment, outre des féministes tchèques et allemandes, des partenaires polonaises, croates et serbes, dont quelques-unes sont membres de la « plateforme genre » que j’étudie. Ce programme entendait entre autres « répondre » aux Western visitors qui voyaient les femmes est-européennes comme « insuffisamment émancipées » ou au contraire, véhiculaient des « idées exagérées sur quelque chose qui se serait appelé “la femme socialiste” » (Frydlova, 2014, p. 203). Il faisait appel aux méthodes de l’histoire orale, a conduit à l’élaboration d’une archive conséquente de biographies de femmes appartenant à plusieurs générations nées avant la Seconde guerre mondiale et il représente une contribution précieuse à la documentation des expériences sociales et culturelles des femmes pendant les régimes socialistes. Au tournant des années 1990-2000, les animatrices du programme, en difficulté financière, échangeaient avec des représentantes de la Fondation Soros sur la possibilité d’un partenariat. L’OSI a appuyé quelques activités ponctuelles de Women’s Memory mais a fini par mettre en place son propre programme d’histoire orale, montrant encore une fois sa capacité à capter des préoccupations militantes émergées dans des milieux extérieurs à son périmètre.

    47À la lumière de cette mise en perspective comparative, les « pionnières » est-européennes du genre apparaissent comme un groupe structuré non seulement par des sociabilités communes mais aussi par des propriétés sociales partagées, par exemple leur âge, leurs ressources culturelles, leurs dispositions politiques. Trentenaires au moment du changement de régimes, elles appartiennent à une génération qui se sent appelée à reformuler les normes sociales dans le contexte postsocialiste et elles saisissent ce moment comme une occasion de se projeter sur de nouvelles voies professionnelles. Grâce aux ressources internationales, ces entrepreneures des démocratisations investissent le féminisme et l’expertise sur le genre comme des voies de carrière au sein des établissements universitaires, tout aussi bien que dans les structures de la société civile professionnalisée et dans les institutions politiques.

    48Afin d’illustrer la genèse de leurs ressources et de discuter plus en détail les logiques de construction de leurs carrières d’expertes féministes, il s’agira dans les deux derniers chapitres de rapprocher la focale analytique pour se concentrer sur des parcours d’institutionnalisation des études sur le genre dans des contextes académiques nationaux52.

    Notes de bas de page

    1  Se référer à l’annexe méthodologique en fin d’ouvrage pour des éléments techniques et pour une analyse détaillée dont seuls les principaux éléments sont synthétisés ici pour des raisons de facilité de la lecture. Une partie des résultats ont fait l’objet de publications d’étape dans Cîrstocea, 2018 et Cîrstocea à paraître (1).

    2  Je remercie mon collègue Victor Lepaux (CNRS, SAGE, Strasbourg) pour son aide au traitement quantitatif des données.

    3  Seuls les individus concernés par trois occurrences et plus ont été retenus pour l’analyse prosopographique.

    4  Yougoslavie (24), Bulgarie (10), Pologne (10), Roumanie (9), Tchécoslovaquie (8), Hongrie (8), Allemagne de l’est (5), Russie (4), Lettonie (2), Ukraine (2), Albanie (2), Biélorussie (1). Les trois quarts des individus sont toutefois originaires de l’ancienne Yougoslavie (28 %), Bulgarie et Pologne (12 %), Hongrie et Roumanie (11 %).

    5  L’année de naissance moyenne est 1955.

    6  80 % des premiers diplômes relèvent des sciences humaines et sociales (SHS) : lettres (28 %), philosophie (16 %), sociologie (15 %). Le diplôme le plus élevé est en SHS pour 89 % des cas.

    7  83 % des individus ont étudié à l’étranger à différents titres (notamment en tant que boursières effectuant des stages de formation après l’obtention des premiers diplômes universitaires).

    8  88 % ont eu des expériences professionnelles internationales (surtout des collaborations temporaires avec des organisations internationales ou des institutions académiques) et quasiment toutes ont publié à l’étranger ou en langue étrangère. Une personne sur quatre a obtenu une distinction internationale et 71 % appartiennent à un comité scientifique ou associatif international. La plupart des individus sont concernés par au moins un des aspects relatifs à l’internationalisation (91 %).

    9  69 % des individus ont occupé un poste académique. Ce taux s’élève à 72 % compte tenu des postes temporaires et collaborations.

    10  Hors informations non trouvées, 88 % des individus ont été membre ou fondatrice d’une association après 1989, 54 % ont eu des activités dissidentes avant 1989, 30 % ont eu un mandat gouvernemental ou une mission d’expertise, 25 % ont obtenu une récompense pour leur engagement citoyen et 14 % ont été candidates à une élection ou ont eu une activité partisane. Au total, 84 % des individus ont eu au moins une de ces activités et 52 % en ont eu au moins deux.

    11  Il s’agit d’un répertoire de membres du NEWW.

    12  34 % contre 22 % à partir de 1996.

    13  20 % contre 4 %.

    14  2 Albanaises, 1 Biélorusse, 2 Lettones et 2 Ukrainiennes.

    15  16 % contre 5 % dans les 2 cas.

    16  Plus des trois quarts des entrantes avant 1996 sont nées avant 1960 contre à peine plus de la moitié des entrantes de la seconde moitié de l’intervalle. L’année moyenne de naissance est 1952 pour les premières, 1958 pour les autres.

    17  Les parcours individuels reconstitués ici ne prétendent pas à épuiser les biographies réelles et ils sont envisagés de manière synthétique comme une succession de positions dans un espace des possibles qu’ils permettent d’appréhender aux fins de l’analyse sociologique. Compte tenu de la visibilité des actrices et du caractère public de mes sources principales, l’option de l’anonymisation n’a pas été retenue.

    18  Revillard, 2009.

    19  Pour un exemple de telle expérience, cf. Nikolchina, 2002.

    20  Il s’agit notamment d’une anthropologue de l’université de Californie à Los Angeles, spécialiste de la Roumanie et membre du Network of East-West Women.

    21  Cf. CV disponible en ligne ([http://psychology.psiedu.ubbcluj.ro/files/cv/adriana%20baban/CVEnglish_Adriana_Baban%20Noiembrie2013.pdf], dernier accès le 7-12-2015).

    22  Entretien avec Krasimira Daskalova, 22-10-2007.

    23  CV disponible en ligne ([http://phls.uni-sofia.bg/documents/articles/1019/CV-DASKALOVA.pdf], téléchargé le 3-12-2015).

    24  CV disponible en ligne ([http://snspa.academia.edu/MiroiuMihaela/CurriculumVitae], téléchargé le 3-12-2015).

    25  Page personnelle, [http://ceu.academia.edu/AndreaPeto] (consulté le 11-12-2015).

    26  Ibid. Son époux, historien, a été l’un des fondateurs du département d’histoire de la CEU (István György Tóth (1956-2005), cf. nécrologie publiée le 25-07-2005 sur le forum H-Net Discussion Networks consulté le 2-02-2016).

    27  [https://pl.wikipedia.org/wiki/Urszula_Nowakowska] ; [http://www.cpk.org.pl/174,urszula-nowakowska-dyrektorka-cpk.html] (dernier accès le 3-12-2015).

    28  [https://pl.wikipedia.org/wiki/Wanda_Nowicka] ; [http://www.wandanowicka.eu] (dernier accès le 3-12-2015).

    29  Cf. [http://zoominfo.com/p/Barbara-Limanowska/108869998] (dernier accès le 01-07-2015).

    30  Par exemple l’International Women’s Health Coalition (IWHC), basée aux États-Unis et active en Asie, Afrique et Amérique Latine, [http://iwhc.org]. Sur sa genèse et ses activités, cf. Joachim, 2007 ; Caulier, 2010, 2014.

    31  Cf. Scrozza, 2008.

    32  Entretien avec Slavenka Drakulić, 10-04-2015 ; entretien avec Sonja Drljević, 15-01-2014.

    33  CV accessible en ligne ([http://www.gb.rs/wp-content/uploads/2013/04/CV-Marina-Blagojevic-Huhgson.pdf], téléchargé le 3-12-2015).

    34  Bonfiglioli, 2008 ; Bonfiglioli, 2018 ; Lorand, 2008.

    35  Ingrao et Emmert (éd.), 2009.

    36  Zaharijević, 2015.

    37  Miškovska Kajevska, 2017.

    38  Des mouvements critiques structurés en Grande-Bretagne, France et Italie dans les années 1960-1980 mettaient en question les modes traditionnels de traitement des affections psychiatriques dans les institutions médicales.

    39  Synthèse biographique basée sur des interviews, articles de blogs et une présentation disponible sur [http://www.boell.de/en/democracy/democracy-press-release-anne-klein-womens-award-2013-lepa-mladjenovic-16207.html] (dernier accès le 3-12-2015).

    40  Intitulé Bread and Roses, en signe de solidarité avec des mobilisations historiques des femmes et pour marquer son inscription dans une histoire féministe transnationale (Bagić, 1997).

    41  Cf. interviews publiées : [http://www.ziher.hr/durda-knezevic-o-svojim-djelima-i-aktivizmu/] ; [http://www.zarez.hr/clanci/feministkinjom-se-postaje] (dernier accès le 16-04-2018).

    42  « L’e-héroïne du Kosovo », Transfert.net, 14-05-2002, cf. [http://www.transfert.net/i8464], consulté le 7-05-2015 ; aussi [http://www.colby.edu/oakinstitute/about/previous-oak-fellows/2001-oak-fellow-sevdieahmeti/] (dernier accès le 30-04-2015).

    43  Drakulić, 2002a, 2002b, 2004 ; Iveković, 1999, 2003.

    44  Entretien avec Violetta Zentai, 27-06-2008.

    45  CV accessible en ligne [https://people.ceu.edu/sites/people.ceu.hu/files/profile/attachment/1410/cvzentai- 2015.pdf], consulté le 11-12-2015.

    46  « Social work », enseignement créé dans les années 1920 et suspendu en 1948.

    47  Situé à ses débuts dans son appartement, ce centre de documentation est présenté dans diverses publications et témoignages des membres étasuniennes du NEWW comme une des premières « histoires à succès » du féminisme est-européen postsocialiste et du réseau également.

    48  Precan (éd.), 2015, p. 329-334.

    49  Hechler et Pasternack, 2015.

    50  Moser, 2013, p. 110-116.

    51  [http://www.owen-berlin.de/ueber-uns/vorstand.php] (dernier accès le 16-04-2018).

    52  La question de l’institutionnalisation de la pensée féministe sous forme de programmes universitaires d’enseignement d’études sur le genre est constamment évoquée dans les travaux produits par des militantes et les cas nationaux auxquels je m’intéresse n’y font pas exception. Pour une définition technique de la notion d’institutionnalisation, cf. Griffin, 2005. Cette auteure distingue plusieurs phases des processus de création des études sur le genre en tant que nouvelle discipline académique, sur la base d’indicateurs tels que le nombre de postes permanents, de programmes d’études et de centres de recherche spécialisés, le statut des emplois, la capacité des programmes à délivrer des diplômes et le niveau de ces diplômes, les montants et la durée des financements, la reconnaissance par les autorités de l’enseignement supérieur (Griffin, 2005, p. 90 et suiv.). Voir aussi Heilbron et Gingras (éd.), 2015, pour une collection de travaux qui interrogent les disciplines d’études en sciences sociales dans une perspective sociogénétique.

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    1  Se référer à l’annexe méthodologique en fin d’ouvrage pour des éléments techniques et pour une analyse détaillée dont seuls les principaux éléments sont synthétisés ici pour des raisons de facilité de la lecture. Une partie des résultats ont fait l’objet de publications d’étape dans Cîrstocea, 2018 et Cîrstocea à paraître (1).

    2  Je remercie mon collègue Victor Lepaux (CNRS, SAGE, Strasbourg) pour son aide au traitement quantitatif des données.

    3  Seuls les individus concernés par trois occurrences et plus ont été retenus pour l’analyse prosopographique.

    4  Yougoslavie (24), Bulgarie (10), Pologne (10), Roumanie (9), Tchécoslovaquie (8), Hongrie (8), Allemagne de l’est (5), Russie (4), Lettonie (2), Ukraine (2), Albanie (2), Biélorussie (1). Les trois quarts des individus sont toutefois originaires de l’ancienne Yougoslavie (28 %), Bulgarie et Pologne (12 %), Hongrie et Roumanie (11 %).

    5  L’année de naissance moyenne est 1955.

    6  80 % des premiers diplômes relèvent des sciences humaines et sociales (SHS) : lettres (28 %), philosophie (16 %), sociologie (15 %). Le diplôme le plus élevé est en SHS pour 89 % des cas.

    7  83 % des individus ont étudié à l’étranger à différents titres (notamment en tant que boursières effectuant des stages de formation après l’obtention des premiers diplômes universitaires).

    8  88 % ont eu des expériences professionnelles internationales (surtout des collaborations temporaires avec des organisations internationales ou des institutions académiques) et quasiment toutes ont publié à l’étranger ou en langue étrangère. Une personne sur quatre a obtenu une distinction internationale et 71 % appartiennent à un comité scientifique ou associatif international. La plupart des individus sont concernés par au moins un des aspects relatifs à l’internationalisation (91 %).

    9  69 % des individus ont occupé un poste académique. Ce taux s’élève à 72 % compte tenu des postes temporaires et collaborations.

    10  Hors informations non trouvées, 88 % des individus ont été membre ou fondatrice d’une association après 1989, 54 % ont eu des activités dissidentes avant 1989, 30 % ont eu un mandat gouvernemental ou une mission d’expertise, 25 % ont obtenu une récompense pour leur engagement citoyen et 14 % ont été candidates à une élection ou ont eu une activité partisane. Au total, 84 % des individus ont eu au moins une de ces activités et 52 % en ont eu au moins deux.

    11  Il s’agit d’un répertoire de membres du NEWW.

    12  34 % contre 22 % à partir de 1996.

    13  20 % contre 4 %.

    14  2 Albanaises, 1 Biélorusse, 2 Lettones et 2 Ukrainiennes.

    15  16 % contre 5 % dans les 2 cas.

    16  Plus des trois quarts des entrantes avant 1996 sont nées avant 1960 contre à peine plus de la moitié des entrantes de la seconde moitié de l’intervalle. L’année moyenne de naissance est 1952 pour les premières, 1958 pour les autres.

    17  Les parcours individuels reconstitués ici ne prétendent pas à épuiser les biographies réelles et ils sont envisagés de manière synthétique comme une succession de positions dans un espace des possibles qu’ils permettent d’appréhender aux fins de l’analyse sociologique. Compte tenu de la visibilité des actrices et du caractère public de mes sources principales, l’option de l’anonymisation n’a pas été retenue.

    18  Revillard, 2009.

    19  Pour un exemple de telle expérience, cf. Nikolchina, 2002.

    20  Il s’agit notamment d’une anthropologue de l’université de Californie à Los Angeles, spécialiste de la Roumanie et membre du Network of East-West Women.

    21  Cf. CV disponible en ligne ([http://psychology.psiedu.ubbcluj.ro/files/cv/adriana%20baban/CVEnglish_Adriana_Baban%20Noiembrie2013.pdf], dernier accès le 7-12-2015).

    22  Entretien avec Krasimira Daskalova, 22-10-2007.

    23  CV disponible en ligne ([http://phls.uni-sofia.bg/documents/articles/1019/CV-DASKALOVA.pdf], téléchargé le 3-12-2015).

    24  CV disponible en ligne ([http://snspa.academia.edu/MiroiuMihaela/CurriculumVitae], téléchargé le 3-12-2015).

    25  Page personnelle, [http://ceu.academia.edu/AndreaPeto] (consulté le 11-12-2015).

    26  Ibid. Son époux, historien, a été l’un des fondateurs du département d’histoire de la CEU (István György Tóth (1956-2005), cf. nécrologie publiée le 25-07-2005 sur le forum H-Net Discussion Networks consulté le 2-02-2016).

    27  [https://pl.wikipedia.org/wiki/Urszula_Nowakowska] ; [http://www.cpk.org.pl/174,urszula-nowakowska-dyrektorka-cpk.html] (dernier accès le 3-12-2015).

    28  [https://pl.wikipedia.org/wiki/Wanda_Nowicka] ; [http://www.wandanowicka.eu] (dernier accès le 3-12-2015).

    29  Cf. [http://zoominfo.com/p/Barbara-Limanowska/108869998] (dernier accès le 01-07-2015).

    30  Par exemple l’International Women’s Health Coalition (IWHC), basée aux États-Unis et active en Asie, Afrique et Amérique Latine, [http://iwhc.org]. Sur sa genèse et ses activités, cf. Joachim, 2007 ; Caulier, 2010, 2014.

    31  Cf. Scrozza, 2008.

    32  Entretien avec Slavenka Drakulić, 10-04-2015 ; entretien avec Sonja Drljević, 15-01-2014.

    33  CV accessible en ligne ([http://www.gb.rs/wp-content/uploads/2013/04/CV-Marina-Blagojevic-Huhgson.pdf], téléchargé le 3-12-2015).

    34  Bonfiglioli, 2008 ; Bonfiglioli, 2018 ; Lorand, 2008.

    35  Ingrao et Emmert (éd.), 2009.

    36  Zaharijević, 2015.

    37  Miškovska Kajevska, 2017.

    38  Des mouvements critiques structurés en Grande-Bretagne, France et Italie dans les années 1960-1980 mettaient en question les modes traditionnels de traitement des affections psychiatriques dans les institutions médicales.

    39  Synthèse biographique basée sur des interviews, articles de blogs et une présentation disponible sur [http://www.boell.de/en/democracy/democracy-press-release-anne-klein-womens-award-2013-lepa-mladjenovic-16207.html] (dernier accès le 3-12-2015).

    40  Intitulé Bread and Roses, en signe de solidarité avec des mobilisations historiques des femmes et pour marquer son inscription dans une histoire féministe transnationale (Bagić, 1997).

    41  Cf. interviews publiées : [http://www.ziher.hr/durda-knezevic-o-svojim-djelima-i-aktivizmu/] ; [http://www.zarez.hr/clanci/feministkinjom-se-postaje] (dernier accès le 16-04-2018).

    42  « L’e-héroïne du Kosovo », Transfert.net, 14-05-2002, cf. [http://www.transfert.net/i8464], consulté le 7-05-2015 ; aussi [http://www.colby.edu/oakinstitute/about/previous-oak-fellows/2001-oak-fellow-sevdieahmeti/] (dernier accès le 30-04-2015).

    43  Drakulić, 2002a, 2002b, 2004 ; Iveković, 1999, 2003.

    44  Entretien avec Violetta Zentai, 27-06-2008.

    45  CV accessible en ligne [https://people.ceu.edu/sites/people.ceu.hu/files/profile/attachment/1410/cvzentai- 2015.pdf], consulté le 11-12-2015.

    46  « Social work », enseignement créé dans les années 1920 et suspendu en 1948.

    47  Situé à ses débuts dans son appartement, ce centre de documentation est présenté dans diverses publications et témoignages des membres étasuniennes du NEWW comme une des premières « histoires à succès » du féminisme est-européen postsocialiste et du réseau également.

    48  Precan (éd.), 2015, p. 329-334.

    49  Hechler et Pasternack, 2015.

    50  Moser, 2013, p. 110-116.

    51  [http://www.owen-berlin.de/ueber-uns/vorstand.php] (dernier accès le 16-04-2018).

    52  La question de l’institutionnalisation de la pensée féministe sous forme de programmes universitaires d’enseignement d’études sur le genre est constamment évoquée dans les travaux produits par des militantes et les cas nationaux auxquels je m’intéresse n’y font pas exception. Pour une définition technique de la notion d’institutionnalisation, cf. Griffin, 2005. Cette auteure distingue plusieurs phases des processus de création des études sur le genre en tant que nouvelle discipline académique, sur la base d’indicateurs tels que le nombre de postes permanents, de programmes d’études et de centres de recherche spécialisés, le statut des emplois, la capacité des programmes à délivrer des diplômes et le niveau de ces diplômes, les montants et la durée des financements, la reconnaissance par les autorités de l’enseignement supérieur (Griffin, 2005, p. 90 et suiv.). Voir aussi Heilbron et Gingras (éd.), 2015, pour une collection de travaux qui interrogent les disciplines d’études en sciences sociales dans une perspective sociogénétique.

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