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    Plan détaillé Texte intégral Une brève histoire des luttesDynamique du chômage et des organisations : données de cadrageMédias et autorités Notes de bas de page

    Quand des chômeurs se mobilisent...

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    2. Les chômeurs font leur histoire

    p. 45-94

    Texte intégral Une brève histoire des luttesDes luttes appréhendées à partir des principales organisations nationalesLes luttes après le mouvement de 1997-1998Le mouvement de 1997-1998 au prisme du localLe mouvement de MorlaixLe mouvement de RennesDynamique du chômage et des organisations : données de cadrageContexte économique, système d’indemnisation et cause du chômageLe contexte syndical des années 1990 : l’exemple d’AC !Renouveler l’action syndicale : trajectoires (de)minoritairesDe la contestation syndicale à la création d’AC ! : les fondateurs et leurs logiques d’engagementLes marches d’AC ! : genèse et impact d’un mode d’action fondateurLa question organisationnelle au prisme du localLa thèse de la « congruence accidentelle » de l’hiver 1997-1998Le maillage organisationnel au niveau localConfigurations organisationnelles localesMédias et autoritésLa question médiatique : un système d’interdépendancesLa couverture médiatique comme ressource magiqueLa couverture médiatique comme produit d’un travail militant spécifiqueRéaction des autorités et organisation du temps militantDe la répression au temps militant professionnalisé : le cas de RennesDe la bienveillance au temps militant continu : le cas de Morlaix Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Les actions collectives de chômeurs qui ont émergé en France dans les années 1980 et 1990 ont été, matériellement et symboliquement, incarnées par plusieurs organisations nationales et des modes d’action – des marches, des manifestations et surtout des occupations – qui ont eu pour point d’orgue le mouvement des chômeurs de 1997-1998. C’est à la suite de cette série d’occupations qu’une histoire des luttes de chômeurs se découvrait en même temps que se construisait l’une de ses étapes importantes. La visibilité de ces luttes a ainsi conduit à faire leur histoire.

    2Comment rendre compte de l’histoire de ces mobilisations qui se développent depuis les années 1980-1990 ? Nous nous appuyons sur différents ouvrages qui ont élaboré un travail d’ensemble ainsi que sur nos propres données d’enquêtes. Dans le cas d’AC !, nous avons pu retracer l’histoire des luttes, de la naissance de l’organisation jusqu’au milieu des années 2000, à partir d’un travail d’archives, d’entretiens et d’observations. Dans le cas des mobilisations de Rennes et Morlaix, les données recueillies grâce à l’observation ont été enrichies, par une analyse de contenu des articles de la presse écrite locale1 et des comptes rendus des assemblées générales des deux mouvements.

    3Nous ne proposons donc pas ici une nouvelle histoire des luttes et des organisations de chômeurs2, mais une autre manière de la regarder qui, simultanément, la conforte et la questionne. Notre travail d’enquête ethnographique donne en effet à voir autrement différentes dimensions déjà mises en évidence, en particulier le rôle des syndicalistes et des médias. De même, si les réactions des autorités ont fait l’objet de développements, l’impact de ces réactions sur la forme des luttes – leur temporalité notamment – n’a pas toujours été détaillé. La comparaison mobilisée ici, entre une organisation nationale et des collectifs locaux, entre la région parisienne et d’autres territoires, entre le temps long de la maturation et l’effervescence de 1997-1998, souligne que l’histoire et la formation des luttes de chômeurs obéissent à des logiques organisationnelles qui débordent la seule activation des organisations nationales les plus renseignées. L’exemple du mouvement de Morlaix montrera comment une association locale peut à la fois s’inscrire dans cette activation et la concurrencer, imprégnant une marque singulière aux dynamiques mobilisatrices. Les données obtenues dans le cadre de l’enquête sur AC ! font davantage écho à une histoire qui se décline à une échelle nationale tandis que celles obtenues dans le cadre de l’enquête portant sur le mouvement de Morlaix – et dans une moindre mesure sur celui de Rennes – rendent visibles des dynamiques locales qui, tout en participant à l’histoire des luttes de chômeurs, restent le plus souvent dominées ou occultées par ce qui se joue au niveau des principales organisations.

    Une brève histoire des luttes

    4Les actions collectives de chômeurs des années 1980-1990 s’inscrivent pour certains observateurs dans une histoire longue, et renvoient ainsi à « une vieille histoire » (Demazière, 1995 : 112). Il est cependant difficile de dater les premières révoltes de chômeurs dans la mesure où le chômage moderne n’apparaît qu’au début du xxe siècle. Ce sont plutôt des révoltes de « sans travail » qui émergent au cours des années 1880 en France dans un contexte de grave dépression économique (Lecerf, 1992). Elles ont rythmé l’histoire de l’invention du chômage et précipité le travail classificatoire des réformateurs (Topalov, 1994 : 28-35). La crise des années 1930 s’accompagne également de nombreuses rébellions de chômeurs dont la plus spectaculaire reste la marche de la faim, de Lille à Paris entre le 18 novembre et le 2 décembre 1933, organisée par la CGTU. L’évocation de ces luttes d’« ouvriers sans ouvrage » a l’intérêt de rappeler que c’est bien l’absence de travail qui amène alors des ouvriers à revendiquer non seulement un travail mais encore des ressources leur permettant de vivre et que, sous cet angle, la révolte de chômeurs n’a rien d’inédit. Pour autant, elles ne constituent pas une filiation revendiquée par les organisations qui émergent dans les années 1980 et 1990.

    Des luttes appréhendées à partir des principales organisations nationales

    5Les actions collectives qui se déroulent depuis les années 1980 sont souvent présentées comme indissociables de la formation de quatre principales organisations qui vont acquérir une dimension nationale : l’APEIS, le MNCP, les comités CGT des privés d’emploi, AC !. Cependant, durant ces années, d’autres associations se forment, travaillant le plus souvent dans l’ombre, n’étant pas affiliées à une instance nationale. Certaines ont été très revendicatives, telle que l’Association des Chômeurs et Précaires (ACP3), dont proviennent certains militants actifs d’AC !. D’autres se présentent avant tout comme des associations d’aides aux chômeurs, sans développer de registres contestataires. Elles ont pu néanmoins contribuer à leur manière à l’engagement de chômeurs lors de campagnes d’action, telle que celle qui s’est déroulée en 1997-1998.

    6Du local au national et vice-versa

    7Les luttes de chômeurs se développent ainsi dès les années 1980, d’abord à une échelle locale. Si les organisations peuvent avoir des orientations différentes, on recense néanmoins quelques batailles récurrentes qui structurent les comités, collectifs, associations, telles que les batailles pour les transports gratuits (Grenoble, Lille, Paris, Bordeaux, Toulouse), les luttes contre les Assedic relatives à la représentativité et l’indemnisation des chômeurs, les luttes pour « la prime de Noël ». Dès le début des années 1990, l’APEIS et la CGT constatent que les fonds de l’Unedic sont de moins en moins utilisés pour secourir les chômeurs. Aussi, depuis 1991, lorsqu’au mois de décembre les caisses des Assedic font leur compte, les comités locaux se mobilisent pour que la somme restante soit reversée aux chômeurs. Cette « prime de Noël » est ainsi revendiquée chaque année et les actions entreprises se soldent par le versement d’une somme variable.

    8C’est à partir de l’année 1996 que ces luttes locales prennent une dimension nationale lors des renégociations de l’assurance chômage gérée par l’Unedic. Bien que peu médiatisées, elles marquent une étape importante car elles constituent les premières actions coordonnées sur toute la France, en rassemblant les principales organisations. Ce mouvement de protestation mené par AC !, suivi par l’APEIS et le MNCP, exigeait « la suppression de l’AUD [Allocation unique dégressive] et l’instauration d’une allocation plancher égale au Smic pour tous ». D’octobre à décembre 1996, des rassemblements, des manifestations et surtout de nombreuses occupations se développent dans plusieurs villes jusqu’à la signature de l’accord (le 20 décembre 1996). Une première journée d’action a lieu le premier octobre, jour de l’élection pour la présidence de l’Unedic, qui oppose Marc Blondel (FO) et Nicole Notat (CFDT). Un rassemblement est organisé à Paris devant le siège de l’Unedic, rue de Reuilly, et plusieurs occupations d’antennes Assedic sont réalisées par les collectifs locaux (Saint-Brieuc, Mulhouse, Lille). L’ouverture des négociations, le mardi 19 novembre, s’accompagne de manifestations à l’appel d’AC !, de l’APEIS, du MNCP et de la CGT. Parallèlement, « un mouvement d’occupations » s’organise dans plusieurs villes de France4. Il est suivi d’une vingtaine d’expulsions policières. De nouvelles manifestations se déroulent le 3 décembre, lorsque les partenaires sociaux abordent la question de l’indemnisation du chômage. Enfin, une action unitaire parisienne a lieu le 11 décembre, dans un des locaux du CNPF. À la veille de la réunion de synthèse de l’Unedic, le 18 décembre, AC ! organise plusieurs rassemblements en France et, le 19 décembre, c’est au tour de l’APEIS, du MNCP et de la CGT de manifester. Contrairement aux années précédentes, la nouvelle convention n’enregistre pas de recul. Les modifications apportées, sans répondre aux revendications, sont néanmoins analysées positivement par les militants, lesquels soulignent « quelques améliorations » et y voient les premiers signes d’une reconnaissance des luttes. Les actions se poursuivent et s’amplifient durant toute l’année 1997. Plusieurs occupations d’antennes Assedic sont réalisées durant le premier semestre de l’année 1997, en vue d’obtenir une allocation plancher. Des mobilisations sont également dirigées contre la loi de cohésion sociale du gouvernement Juppé. L’année 1997 est aussi marquée par l’organisation des premières marches européennes contre le chômage. Enfin, la dissolution de l’Assemblée, en mai 1997, et le changement de gouvernement conduisent l’ensemble des organisations de chômeurs à redéployer leurs axes revendicatifs5.

    9C’est durant l’hiver 1997-1998 que ces formes protestataires acquièrent une reconnaissance publique. Elles ont en effet été remarquables par leur ampleur et leur durée. Elles sont impulsées dès l’été 1997. Alors que le conseil d’administration de l’Unedic décide de supprimer le fonds social d’urgence (prime de noël) et de le transférer à des organismes tiers (le 2 juillet 1997), AC ! est à l’initiative de nombreuses actions6. Les comités CGT se mobilisent après l’application du décret, en décembre 1997. Le 5 décembre, 4000 chômeurs défilent dans Marseille, et le 11, huit bureaux d’Assedic des Bouches-du-Rhône sont occupés de nuit comme de jour. Le mouvement d’occupation s’étend au Nord de la France, à Arras, où la CGT chômeurs est également implantée. Le Collectif AC ! est invité à se joindre à l’action7. Parallèlement, mais de manière non coordonnée, les autres organisations de chômeurs (avec le DAL et Droits Devant !) lancent le 15 décembre une semaine d’action d’urgence sociale, faisant suite à une phase de négociation avec le gouvernement (dans le cadre de la loi de cohésion sociale) et occupent également des antennes Assedic en exigeant notamment l’augmentation des minima sociaux qui deviendra une revendication phare (voir illustration 1).

    10La convergence de ces actions est présentée comme le point de départ d’un mouvement qui se prolonge pendant plusieurs mois. Fin décembre 1997, plus de trente-trois occupations sont enregistrées dans toute la France. Le 7 janvier 1998, une cinquantaine de villes sont concernées par cette campagne et une dizaine de manifestations ont lieu dans les principales villes de France. La semaine suivante, le 13 janvier, une deuxième manifestation nationale s’étend à soixante-seize départements, regroupant plus de cinquante mille manifestants en France et trente-quatre lieux sont occupés. Pendant plus d’un mois, les actions d’occupations ne cessent de se développer et bénéficient d’une couverture médiatique sans précédent. Les associations de chômeurs sont, pour la première fois de leur histoire, reçues à Matignon et deviennent un interlocuteur des pouvoirs publics.

    Illustration 1 : Tract, AC !, décembre 1997

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    11L’histoire des luttes ne s’arrête pas à ce mouvement, celles-ci se sont par la suite poursuivies mais n’ont jamais été aussi conséquentes. Le recul permet ainsi de souligner que ces actions ont constitué un point paroxystique des mobilisations entamées dans les années 1980.

    Les luttes après le mouvement de 1997-1998

    12En s’appuyant sur une analyse du devenir d’AC ! (Cohen, 2011a), on peut tenter de reconstituer certains épisodes marquants des années qui ont suivi le mouvement de l’hiver 1997-1998. À la fin de l’année 1998, des actions s’organisent mais sont rapidement désamorcées par le gouvernement. Dès le courant du mois de novembre 1998, Martine Aubry, alors ministre du travail, propose la mise en place de Comités d’aide sociale d’urgence (CASU) et, le 15 décembre, le Premier ministre Lionel Jospin annonce une revalorisation de 3 % des minima sociaux, décision rétroactive au 1er janvier 1998. Les années suivantes, et jusqu’en septembre 2001, les mobilisations sont encore dirigées contre l’Unedic. Elles prennent pour objet la nouvelle convention du Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE), qui annule le principe de la dégressivité mais renforce les mesures de contrôle en obligeant les chômeurs à accepter, sous peine de radiation, les emplois qui leur sont proposés. Ces luttes, qui ont duré plus de deux ans, se sont déployées à partir d’occupations de locaux et d’un travail d’expertise diversifiant le répertoire d’action des chômeurs8.

    13C’est en 2003 que les mobilisations reprennent un certain élan, suite aux « nouvelles mesures exceptionnelles de redressement » qui modifient les filières d’indemnisation. Cette refonte a pour conséquence de durcir les conditions d’octroi des allocations et de réduire considérablement les durées d’indemnisation. La nouvelle réglementation devait par ailleurs s’appliquer de manière rétroactive. Les personnes inscrites avant le premier janvier 2003 ont ainsi fait l’objet d’un « recalcul », qui a pris effet au mois de janvier 20049. De septembre à janvier, des manifestations nationales et des journées d’action coordonnées avec l’APEIS, le MNCP et la CGT sont organisées. C’est cependant sur le plan juridique que la protestation se déploie. Les militants, aidés par des avocats, déposent des plaintes devant les tribunaux administratifs qui, au final, leur donnent raison. Le 3 mai 2004, le ministre de l’emploi, Jean-Louis Borloo annonce la suppression du recalcul et la réintégration des recalculés dans leurs droits. Les nouvelles filières d’indemnisation restent quant à elles inchangées.

    14Les mobilisations peinent à se développer les années suivantes. En dehors des manifestations rituelles durant la période de Noël, les luttes ont surtout continué à se mener localement (Kim, 2014). Les collectifs recentrent leur activité sur des campagnes relatives aux conditions de vie, telles que les actions pour la gratuité des transports. On enregistre également de nombreuses mobilisations contre les radiations depuis la mise en place du Suivi personnel mensualisé (SPM) en 2006 qui, associé à un nouveau cadre législatif, durcit les modalités coercitives envers les demandeurs d’emploi (Lavitry, 2009). Ces contestations se sont poursuivies avec la création de Pôle Emploi10, laquelle accentue un processus de détérioration de la relation aux usagers et se conjugue à un renforcement des dispositifs de contrôle des chômeurs11. Sans provoquer de mobilisations spectaculaires, la fusion génère néanmoins de nouvelles protestations. Elles reposent sur des occupations de locaux visant à obtenir, par l’action collective et en temps réel, le déblocage de certains dossiers, l’arrêt des radiations, le recalcul d’indemnités journalières, le non-remboursement des allocations indûment versées.

    15Un important travail d’information et de défense des droits a ainsi été réalisé au fil du temps par les organisations. Celles-ci ont acquis une expertise en matière de règles administratives et juridiques relatives au traitement social des chômeurs et font désormais office d’interlocuteurs privilégiés auprès des personnes concernées par le chômage et la précarité. Les permanences qui subsistent encore aujourd’hui n’ont jamais été aussi fréquentées. Un militant d’AC ! faisait remarquer que ces dernières « constituent désormais la principale activité et les gens qui s’adressent à AC ! le font comme s’il s’agissait d’une société de service, une sorte de guichet avec une écoute différente, où effectivement il y a des gens qui sont là pour vraiment vous aiguiller ». Le forum d’AC !, créé en 2001, enregistre également de nombreuses demandes d’informations concernant les droits d’indemnisation. Ce travail repose sur un nombre réduit de personnes qui, tout en soulignant l’importance de ces pratiques, regrettent que ces démarches ne se conjuguent pas plus souvent à des actions davantage collectives et revendicatives.

    Le mouvement de 1997-1998 au prisme du local

    16Tenter d’apporter des éléments d’histoires des luttes ne peut reposer uniquement sur le récit des actions portées par les principales organisations et sur le point de vue homogénéisant de la dimension nationale. L’ampleur et le caractère inédit du mouvement de 1997-1998 résident dans l’effet de tache d’huile qui a activé à la fois les relais locaux des organisations nationales de chômeurs, des associations locales indépendantes qui maillent le territoire depuis plusieurs années, des militants d’organisations qui ont rallié à cette occasion la cause du chômage, et surtout des chômeurs et des précaires plus ou moins éloignés du militantisme qui contribuent à lui donner corps. Se sont ainsi formés à l’échelle locale des groupes, rarement identifiés, ayant une histoire spécifique, qui n’est jamais racontée et qui pourtant participe de l’histoire de ces luttes. Nous prendrons ici l’exemple du mouvement de Morlaix (Finistère) et du mouvement de Rennes (Ille-et-Vilaine) en reconstituant, par périodes, leur histoire singulière, et en insistant sur les revendications affichées, les moyens d’action utilisés et les résultats de l’action collective. Ces deux mouvements s’inscrivent à la fois dans la dynamique nationale de 1997-1998 et dans un contexte breton marqué par la multiplication plus tardive des occupations, qui visent davantage les mairies à la suite de l’évacuation et de la fermeture des Assedic par les pouvoirs publics.

    Le mouvement de Morlaix

    17Le mouvement de Morlaix (20000 habitants) a duré du 13 janvier au 26 mars 1998. Il a été initié par une association locale indépendante : le Comité des chômeurs et solidaires des pays de Morlaix. Son histoire se caractérise par une superposition d’occupations continues et d’actions plus ponctuelles.

    Illustration 2 : Tract, Comité de Morlaix, janvier 1998

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    18Le mouvement débute avec une occupation continue de la mairie de Morlaix le 13 janvier, justifiée par deux niveaux de revendications. Le premier est national : un tract signé du Comité est distribué le 14 janvier (voir illustration 2) pour exiger « le relèvement des minima sociaux de 1 500 francs [224 euros] par mois […] ; l’attribution immédiate du RMI à tous ceux qui en sont privés, en particulier les 18-25 ans ; la réduction du temps de travail et les embauches correspondantes », en soulignant que « c’est le non-partage des richesses qui crée aujourd’hui ces situations de révolte ». « Toutes et tous, chômeurs, précaires, salariés, étudiants et lycéens » sont invités à se « sentir concernés par cette lutte ». Le second niveau est local : en effet, un nouveau tract, signé du Comité et distribué entre le 15 et le 17 janvier, ajoute la revendication de « la gratuité des transports sur l’arrondissement de Morlaix ». Par ailleurs, dans ce second tract, « les chômeurs en lutte appellent l’ensemble des personnes privées d’emploi » à prendre gratuitement les transports en commun morlaisiens, à ne pas payer leurs amendes et à remettre celles-ci « aux chômeurs occupant la mairie ». La municipalité, tout en soulignant qu’elle n’est pas opposée à la revendication locale, précise dans un communiqué de presse du 16 janvier que la décision appartient au SIVOM (Syndicat Intercommunal) et que « les personnes qui ne paieraient pas le transport en commun se retrouveraient donc en situation d’infraction ». Des délégations du mouvement rencontrent les divers membres du SIVOM sur cette question et il semble acquis que l’occupation de la mairie continuera tant que les transports gratuits ne seront pas obtenus.

    19Après diverses rencontres (avec le député socialiste de la circonscription de Morlaix, la secrétaire d’État aux PME par ailleurs adjointe au maire de Morlaix), et compte tenu d’un contexte national tendant à se radicaliser, le mouvement morlaisien annonce, le lundi 19 janvier, son intention de durcir le mouvement et de multiplier les actions (une par jour). Un nouveau tract intitulé « 40 millions de pauvres, c’est 40 milliardaires de trop » est distribué dans la seconde semaine pour préparer ces actions et ajoute aux revendications du tract précédent : « le relèvement du SMIC ; le partage des richesses (impôts sur les grosses fortunes, taxe sur les opérations boursières) ; le droit au travail et à la dignité pour tous ; le renforcement des procédures de licenciement ; la transformation des contrats précaires en emplois stables ; l’arrêt de la dégressivité de l’allocation-chômage, l’arrêt des expulsions, des saisies d’huissiers, des coupures d’eau, EDF, GDF, Télécom ; le droit à la santé et aux soins non-limitatifs ; des moyens de recherche d’emploi (timbres, cartes téléphoniques) ». Le tract, signé du Comité, se termine par : « Chômeurs, précaires, salariés, étudiants, paysans, artisans, petits commerçants, vous êtes concernés. » Le mouvement morlaisien annonce alors son intention d’étendre la lutte au monde du travail et au monde scolaire : les syndicats de salariés sont invités aux assemblées générales et les contacts avec les lycéens de Morlaix se multiplient12.

    20La seconde semaine est rythmée par des occupations ponctuelles (Crédit lyonnais, voies SNCF, CCI, CGE) qui s’enchaînent pendant quatre semaines et visent une diversité de cibles : EDF-GDF, conseil général, bureau d’huissier, centre des impôts, blocage de 10 TGV, agences d’intérim, Crédit lyonnais. Trois de ces occupations ponctuelles sont coordonnées avec d’autres mouvements locaux, notamment à travers la mise en place d’une structure régionale13. Une seule de ces occupations ponctuelles débouchera sur une occupation de nuit, puisque la revendication locale – rétablissement de l’électricité pour huit personnes – n’a pas été immédiatement satisfaite. Une autre (conseil général) fera l’objet d’une menace d’expulsion par les forces de l’ordre, qui engendrera la sortie spontanée des occupants. Parallèlement à l’occupation continue de la mairie et aux occupations ponctuelles, des distributions de tracts quotidiennes ont lieu ainsi que des manifestations (entre 250 et 700 personnes) et des assemblées citoyennes – environ un soir sur deux – afin de débattre au sein du mouvement et avec la population. Le 22 janvier, le maire annonce à une délégation que la revendication des transports gratuits sur Morlaix et Saint-Martin-Des-Champs est acceptée par les différents acteurs du SIVOM et qu’elle sera votée à la prochaine réunion de celui-ci. « En contrepartie » (Télégramme de Morlaix, 23/01/98), il demande un allégement de l’occupation de la mairie. Le 26 janvier, « l’assemblée générale des chômeurs » vote l’arrêt de l’occupation de nuit de la mairie à partir du lendemain, avec le maintien d’une permanence de jour (qui durera environ une semaine).

    21À partir du 29 janvier, le mouvement transfère ses affaires et ses assemblées générales au local du Comité. Pendant deux semaines, les occupations ponctuelles se poursuivent14 et des commissions de travail sont mises en place. Le mouvement participe à une dernière manifestation locale en soutien aux sans-papiers le 31 janvier. Une dernière assemblée citoyenne a lieu le 5 février et un journal mural d’informations est lancé15. Avec ce journal, la mise en place de commission, l’arrêt des occupations (depuis le 13 février), le mouvement semble donc s’inscrire dans des activités de plus long terme.

    22Mais, le 24 février, le mouvement réapparaît lors de la réunion du SIVOM. Des « bruits » laissent entendre que celui-ci serait revenu sur les plafonds de revenus donnant droit à la gratuité des transports. Le vote du SIVOM confirme les craintes. Le mouvement annonce une occupation pour une durée indéterminée de la salle du SIVOM. Cette occupation durera jusqu’au 28 février, date à laquelle le mouvement stoppe spontanément son action pour aller occuper la salle des mariages de la mairie de Saint-Martin-Des-Champs, dont le maire est aussi le vice-président du SIVOM, à l’origine du vote défavorable sur les transports. Les rapports avec le maire (socialiste) de Saint-Martin se détériorent et, prétextant un mariage imminent, celui-ci demande à la préfecture de faire le nécessaire pour libérer la salle. Le 7 mars, à 6 heures du matin, le mouvement est expulsé de la mairie par les forces de l’ordre (gendarmerie).

    23À partir du 9 mars, après la participation à une manifestation régionale à Rennes à l’appel des organisations nationales de chômeurs, le mouvement se replie sur la mairie de Morlaix qui lui octroie une salle pour ses assemblées générales. Il est décidé d’alléger le nombre d’AG et de n’en faire plus que deux par semaine (au lieu d’une par jour). Un nouveau tract – signé des « chômeurs en lutte » – est distribué dans la semaine pour inviter la population à rejoindre les AG (voir illustration 3).

    24Le 13 mars, un meeting du parti socialiste – dans la salle des mariages de la mairie de Saint-Martin-Des-Champs – est investi par le mouvement qui le perturbe. Ce sera la dernière action du mouvement morlaisien. Le 26 mars, l’assemblée générale décide l’arrêt du mouvement et le Comité des chômeurs et solidaires des pays de Morlaix retourne à ses activités.

    Le mouvement de Rennes

    25Le mouvement de Rennes (250000 habitants) a débuté le 6 janvier 1998. Il a été initié par les relais locaux de deux organisations nationales de chômeurs : les comités des privés d’emploi de la CGT et AC !. Son histoire est plus difficile à reconstruire, étant donné qu’il a duré plus de 15 ans et a été marqué par des rebonds réguliers, sur l’impulsion notamment d’un petit noyau de militants ayant conservé une activité dans un local obtenu grâce au mouvement de 1997-1998.

    26Nous concentrerons notre regard sur deux phases : la première débute le 6 janvier 1998, date de la première manifestation, et se termine le 3 mars avec l’arrivée du mouvement dans le local, concédé par la mairie ; la seconde phase s’étend du 3 mars jusqu’à la fin de l’année 199816.

    27Dans la première phase, le mouvement rennais traverse trois périodes. La première est courte puisqu’elle dure du 6 au 9 janvier. Deux communiqués de presse du 5 janvier 1998 (Ouest-France) – l’un d’AC35 ! invitant à la manifestation du 6 ; l’autre de la CGT appelant au rassemblement du 7 – mettent en avant les revendications d’une « prime exceptionnelle de fin d’année pour les chômeurs » (CGT), d’une « prime de 3000 francs [448 euros] » (AC35 !) et d’une « refonte du système d’indemnisation » (CGT). Le communiqué de presse du lendemain – après réunion et concertation des différentes organisations – ajoute « l’extension du dispositif pré-retraite emploi aux actifs et chômeurs âgés, l’abrogation des mesures de contrôle et de radiation administrative, etc. » (Ouest-France, 06/01/98). Lors de la manifestation du 6 janvier, un long tract, signé de la CGT, est distribué. Il invite à participer à la journée nationale du lendemain « pour l’emploi, les moyens de vivre, la dignité ». Après plusieurs tentatives de lancer une occupation continue, le mouvement s’installe à la Maison du peuple, dans les locaux de la CGT.

    Illustration 3 : Tract, chômeurs en lutte, Morlaix, mars 1998

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    28Un « appel commun du 8 janvier 1998 » – issu de l’assemblée générale du même jour – expose les revendications du mouvement portant, dans l’ordre, sur l’exigence d’un emploi pour tous, la loi contre l’exclusion et l’élargissement du RMI aux moins de 25 ans, la refonte et l’augmentation des minima sociaux avec l’octroi d’une aide d’urgence de 3000 francs, la demande d’une représentativité des chômeurs dans les instances de décisions. Le tract, adressé aux « chômeurs, exclus en colère », ne contient aucune signature d’organisation. Il se termine par une invitation aux assemblées générales et à un rassemblement quotidien à 17 heures place de la mairie (voir illustration 4). Dans l’après-midi du 8 janvier, une nouvelle tentative d’occupation continue – au Trésor Public – est stoppée par les CRS.

    29À partir du vendredi 9 janvier, le mouvement quitte les locaux de la CGT pour rejoindre une salle prêtée par l’Office social et culturel rennais (OSCR), organisme de la mairie. S’ouvre alors une seconde période – qui durera jusqu’au début du mois de février – durant laquelle le mouvement semble se résigner à l’idée qu’il lui sera impossible de lancer une occupation continue. Les occupations ponctuelles se multiplient et visent des cibles diverses : conseil municipal, Crédit lyonnais, conseil régional, Urssaf, CAF, supermarché Inno, mairie, conseil général, EDF-GDF, voies SNCF, local désaffecté de la Parcheminerie. Certaines de ces occupations ont été coordonnées avec d’autres mouvements locaux de la région. Le plus souvent, l’occupation se termine par une évacuation par les CRS. Une seule évacuation « dégénère » : celle des voies SNCF, qui engendre une blessée parmi les occupants. Ces actions ne débouchent sur aucun résultat concret. Seule l’occupation de la mairie (le 29 janvier) aboutit à une victoire : l’obtention d’un local, alors que l’OSCR demandait au mouvement de déménager. Parallèlement, six manifestations (entre 100 et 1500 personnes) sont organisées tandis que des commissions de travail sont formalisées : en particulier une commission culturelle prend des contacts avec le Théâtre national de Bretagne pour organiser des soirées pour les « chômeurs et précaires » (Ouest-France, 23/01/98).

    30Le 4 février, dans un article de Ouest-France sur l’occupation d’EDF-GDF, on peut lire que « la CGT et AC ! ne font plus partie [des] rangs » du mouvement. Débute alors une troisième période, sans la participation des organisations initiatrices. Il faut attendre le 25 février pour que les actions d’occupations reprennent (quatre occupations dont deux dans le cadre du passage à Rennes de la Marche nationale des chômeurs : France Télécom, CGE17, Ouest-France, ANPE). Durant cette période, le mouvement se déploie autour de différentes activités. Une soirée culturelle (10 février) au Théâtre National de Bretagne est organisée par la commission culturelle du mouvement qui rassemble 800 personnes et permet de récolter 15000 francs [2240 euros]. Pour gérer cet argent, l’assemblée générale du 9 février vote la création d’une « association culturelle de soutien aux chômeurs rennais ». Des démarches visant l’obtention d’un local dans le centre-ville se multiplient, le local proposé par la mairie étant refusé en raison de son caractère jugé « trop excentré » (Ouest-France, 07/02/98). Mais l’opposition et la détermination de la mairie conduisent les protestataires à finalement accepter le local initialement concédé. Le mouvement y fera son entrée le 3 mars. Plusieurs chômeurs sont par ailleurs à l’initiative d’une liste électorale pour les élections régionales du mois de mars. Cette liste, qui met en avant le refus du cumul des mandats, la critique des « stages bidon », le rééquilibrage des aides au développement vers le monde rural (Ouest-France, 10/02/98) sera menée à son terme et récoltera 1,66 % des voix au niveau départemental (mais jusqu’à 9,5 % dans un bureau de vote). Enfin, s’organise une manifestation régionale à Rennes, le 21 février, dans le cadre de la coordination régionale de Bretagne. La préparation de cette manifestation – qui rassemblera 500 personnes – donnera lieu à un nouveau tract des « chômeurs et précaires en lutte de Rennes » qui met l’accent sur le fait que les revendications initiales n’ont pas été satisfaites.

    Illustration 4 : Tract, Rennes, janvier 1998

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    31La seconde phase du mouvement s’ouvre, le 3 mars, avec l’arrivée dans le local prêté par la mairie. Elle se décompose en quatre périodes jusqu’à la fin 1998. Elle débute par divers événements. D’abord, une modification de l’organisation est votée dans une assemblée générale extraordinaire18. Ensuite, la commission culturelle continue d’organiser des actions pour les « chômeurs et précaires » (soirée cinéma au théâtre national de Bretagne, spectacle « 1, 2, 3 Soleil » en direction des enfants, exposition de peinture au local). Le mouvement soutient également des salariés en lutte (poste de Rennes, travailleurs sociaux, grévistes d’une entreprise locale) et organise des actions concertées avec les organisations de chômeurs CGT et AC35 ! qui avortent le plus souvent en raison de fortes tensions. Enfin, le mouvement participe aux différentes rencontres nationales ou européennes des chômeurs (Strasbourg) qui n’aboutiront pas à des actions concertées. Au mois de mai, une soirée musicale est préparée : elle a lieu le 27 mai et se solde par un déficit financier important.

    32Cet échec marque le passage à une nouvelle période. Les soutiens aux salariés en lutte continuent mais s’enrichissent de soutiens aux sans-papiers et à d’autres comités. En particulier, le mouvement se déplace à Évreux pour soutenir des chômeurs menacés d’expulsion. Parallèlement, une campagne pour les transports gratuits (sans conditions de ressources) est lancée. Une carte transports (gratuits) est créée au nom du mouvement (les amendes doivent être envoyées au local et les chômeurs mobilisés se chargeront de les faire collectivement annuler). Le 7 juillet, l’assemblée générale vote la suspension du mouvement pendant les vacances d’été.

    33À la rentrée scolaire, la troisième période commence : des commissions sont réorganisées et une campagne est lancée contre l’activité d’insertion sociale liée au versement du RMI. Plusieurs rendez-vous sont pris avec des administrations sociales, deux occupations ponctuelles sont menées (la direction départementale du Travail le 1er octobre, le conseil général le 22 octobre). S’ajoute (Du 19 novembre au 8 décembre) une campagne sur l’exonération de la taxe d’habitation.

    34Enfin, le 10 décembre, à l’occasion d’une journée nationale pour réactiver le mouvement de 1997, les chômeurs mobilisés rennais décident de participer à l’effort national. Alors qu’une jonction est opérée avec un mouvement étudiant lancé début décembre, des occupations ponctuelles sont organisées19. Le 17 décembre, une semaine d’actions est lancée. Elle avorte (malgré l’occupation du local du Parti socialiste le 18). L’assemblée générale du 22 décembre décide de réorienter l’action vers l’obtention de la prime de 3000 francs, et des permanences sont mises en place pour recueillir les dossiers et aider les personnes à les remplir. Plusieurs mois s’écouleront avant qu’un conflit n’émerge sur le mode de fonctionnement et n’affaiblisse considérablement le nombre de chômeurs encore en lutte. Pendant les années qui suivent, jusqu’à son extinction définitive en 2014, le mouvement rennais restera incarné par trois hommes qui tenteront de relancer, parfois avec succès (lors de la campagne des recalculés en 2004, à l’occasion de menaces de fermeture du local par la mairie), la mobilisation.

    35Au-delà des éléments de contexte transversaux à toutes les mobilisations, cette présentation certes partielle donne à voir plusieurs dimensions centrales dans l’émergence et la mise en visibilité de ces luttes : la diversité des formes organisationnelles à l’origine des mobilisations (association locale versus organisations nationales), les tensions entre les relais des organisations nationales et les chômeurs, la dialectique entre la réaction des autorités – y compris locales – et la dynamique de la mobilisation, l’écart dans les modes d’action disponibles et utilisés (occupations continues versus ponctuelles, nombre de tracts) mais aussi dans les revendications (emploi versus revenu).

    Dynamique du chômage et des organisations : données de cadrage

    36Ces luttes se sont développées dans un contexte spécifique, qu’il nous faut préciser en exposant quelques données de cadrage indispensables à la compréhension du phénomène.

    Contexte économique, système d’indemnisation et cause du chômage

    37Les mobilisations de chômeurs sont en effet d’abord le produit d’un contexte économique, politique, social qui combine trois dimensions : une massification du chômage et de l’emploi précaire, une précarisation des chômeurs à travers les réformes du traitement social du chômage, la formulation d’une nouvelle question sociale.

    38La conjoncture du chômage n’a pas d’effet mécanique sur la formation des actions collectives. Elle est cependant déterminante dans la construction des mobilisations de chômeurs. Lorsque les premières actions émergent dans les années 1980, cela fait environ une dizaine d’années que la courbe du chômage est en progression constante. Le taux de chômage en France s’accroît fortement à partir du premier choc pétrolier passant, en dix ans, de 3 % à 10 %. Il progresse jusqu’en 1987 pour se stabiliser à 12 % en 1993. En vingt ans, on est entré dans « un chômage de masse » qui concerne tous les groupes sociaux, même si le phénomène reste inégalitaire. Enfin, l’ancienneté moyenne au chômage a doublé de 1974 à 1986, passant de 8 mois à 17 mois (Castel et al., 1997). Certes, à la veille du mouvement des chômeurs de 1997-1998, le nombre des demandeurs d’emploi dépasse la barre symbolique des 3 millions de chômeurs mais c’est sans doute la progression ininterrompue du chômage qui mérite d’être soulignée tandis que l’emploi précaire se développe fortement au point de constituer la principale forme d’embauche. En d’autres termes, le chômage rompt avec le cadre normatif qui le définissait, issu de la période de plein emploi (Demazière, 2006). La massification du chômage, la diversification des profils, l’augmentation des durées attestent d’une profonde transformation du chômage qui ne se réduit plus à une transition entre deux périodes d’emploi

    39Parallèlement, alors même que les politiques de luttes proposées par les gouvernements successifs s’avèrent inopérantes pour inverser la courbe du chômage, les régimes de protection sociale des chômeurs se modifient considérablement. Cette nouvelle donne transparaît dans l’orientation des luttes : différentes actions prennent en effet pour cible l’organisme gestionnaire de l’assurance chômage (Unedic) puis l’État, et pour objet l’assurance chômage dont le champ d’intervention n’a cessé de se rétracter (Daniel et Tuchszirer, 1999). La couverture se dégrade au début des années 1980 avec l’introduction d’un nouveau critère dans les modes d’indemnisation de l’allocation de base gérée par l’Unedic : la durée et le montant de l’indemnisation diffèrent selon la durée préalable d’affiliation au salariat. La création de l’allocation unique dégressive (AUD), en 1992, renforce ce processus de diminution des droits20. Ces réformes ont eu pour conséquence d’exclure une part de plus en plus importante de chômeurs du régime d’assurance tout en étant particulièrement préjudiciables pour les salariés précaires, pour lesquels les durées d’affiliation sont courtes, et pour les chômeurs de longue durée qui ont vu leurs ressources diminuées. En d’autres termes, « les plus exposés au risque chômage sont également ceux qui se voient le plus mal indemnisés… quand ils le sont encore » (ibid. : 29). Exclus de l’assurance chômage, la part de chômeurs pris en charge par l’État a augmenté. La création du RMI en 1988 a progressivement fait office de nouvelle forme d’indemnisation, venant pallier les déficiences du système assurantiel (Castel, 2003). Près de la moitié des allocataires du RMI ont ainsi moins de 35 ans. Il s’agit de la population ne pouvant prétendre ni à l’AUD ni à l’ASS (qui exige l’exercice d’une activité antérieure de cinq ans).

    40Ces modifications se sont traduites par un appauvrissement des ressources des chômeurs21 et par un déclassement statutaire. À niveau de ressources égales, être allocataire de l’Unedic ou du RMI n’a en effet pas la même signification (Schnapper, 1989). Ni pour la société ni pour les personnes concernées.

    41À côté de ces « déterminants structurels » (Béroud et al., 1998 : 58), il faut également souligner combien les années 1980 et 1990 sont marquées par la prééminence du thème de « l’exclusion » et de la « nouvelle pauvreté » qui s’impose comme la « nouvelle question sociale ». Le développement du nombre de chômeurs et leur diversification s’accompagne d’une préoccupation partagée par une large partie de la population autour des risques « d’exclusion ». On recense ainsi de nombreuses publications sur le thème de la « nouvelle question sociale » qui témoignent qu’il s’agit alors « d’un sujet d’inquiétude largement répandu » (Duvoux, 2012 : 7). Si les chômeurs ne sont pas des exclus et si le chômage ne se confond pas avec « l’exclusion », il est présenté comme l’un des éléments déterminants dans les processus de rupture de liens sociaux conduisant à des formes de déshérence, dont la figure emblématique est incarnée par la catégorie de SDF.

    42Or cette « nouvelle question sociale » agit dans les représentations – médiatiques, politiques, scientifiques – comme une toile de fond ambivalente quant à la capacité d’agir des chômeurs. La thématique de l’« exclusion » est bien souvent pensée comme un obstacle à la mobilisation, mais elle peut aussi constituer un cadre favorable à la légitimation des luttes en faveur des chômeurs. Plutôt envisagée comme un frein à l’émergence d’une action collective dans la mesure où elle ne renvoie pas à un antagonisme entre groupes sociaux, elle apparaît également comme une forme de sensibilisation à la dégradation des conditions d’existence d’une partie de la population. La création du RMI et les débats qui l’ont accompagnée résultent en partie du souci de répondre à cette nouvelle donne, d’endiguer les phénomènes d’appauvrissement, de délitement de liens sociaux, et manifestent des représentations plutôt favorables en matière de solidarité avec les plus démunis. La lutte contre le chômage tout comme la défense de droits des chômeurs se présentent alors comme des combats rendus légitimes au regard des transformations du salariat.

    Le contexte syndical des années 1990 : l’exemple d’AC !

    43Le contexte économique, politique, social éclaire la formation des organisations mais d’autres dimensions sont également à prendre en compte, comme le suggère l’histoire d’AC !. Celle-ci donne en effet à voir l’incidence du contexte syndical ainsi que les agencements de pratiques et les logiques d’actions des fameux « entrepreneurs de mobilisation ».

    Renouveler l’action syndicale : trajectoires (de)minoritaires

    44À l’instar des autres organisations de chômeurs, la création d’AC ! résulte des réflexions et des initiatives de militants politiques et syndicaux22. Aussi, sa formation, tout comme celle des autres organisations, est indissociable de la question syndicale, celle qui prévalait à la fin des années 1980. Le lancement d’AC ! s’opère en effet en octobre 1993 au sein d’une revue intersyndicale, Collectif, qui résulte de la fusion de deux autres revues datant du début des années 1980, Résister et Alternatives Syndicales. La première consiste déjà en une contribution à la refondation de l’action syndicale, dans un contexte de fragilisation. La seconde est une revue interne à la CFDT, regroupant les opposants à la confédération, qui débattent de l’évolution du syndicalisme dans son ensemble et des orientations de la centrale en particulier. Elle participe de l’expression d’une opposition qui s’est dessinée à la fin des années 1970 lorsque la confédération opère un recentrage de l’action revendicative (sous l’égide d’Edmond Maire), en rupture avec celle promue au lendemain de mai 1968, qui s’orientait contre l’exploitation, l’aliénation et la domination tout en proposant un fonctionnement social reposant sur l’autogestion et la propriété sociale des moyens de production (Guillaume, 2014).

    45En 1986, les animateurs des deux revues éprouvent la nécessité de renforcer leur réseau et décident de créer la revue Collectif. Celle-ci se présente comme un nouvel espace de réflexions critiques sur l’état du syndicalisme en France et d’échanges sur ses perspectives de redéploiement. La revue organise par ailleurs, une fois par an, des journées regroupant rédacteurs, lecteurs et sympathisants de la revue.

    46Les orientations, les pratiques, la division du syndicalisme tout comme les possibilités de renouvellement de modes organisationnels et de pratiques contestataires font partie des thèmes privilégiés de ces réseaux syndicaux et font écho à des expériences communes. Les participants de la revue qui sont à l’origine d’AC ! sont salariés de la fonction publique et ont pour la plupart des responsabilités syndicales. Ils proviennent majoritairement de courants d’opposition internes à la CFDT, liés à la gauche (anciens militants du PSU et du CERES) et à l’extrême gauche (principalement de la LCR). On recense également des dissidents de la CGT et des membres du Groupe des dix, affiliés principalement au SNUI et à SUD-PTT. Bien qu’ils ne forment pas un groupe homogène en termes de trajectoires et de logiques d’engagement, ils présentent quelques caractéristiques communes, partageant notamment un regard critique sur les pratiques du syndicalisme français. Échaudés par des mesures jugées anti-démocratiques, ils reprochent aux confédérations syndicales une centralisation excessive du pouvoir, l’absence d’autonomie dans la conduite des luttes professionnelles, l’étouffement des positions minoritaires et une attention insuffisante pour les militants de base. Contestataires de leur confédération, ils sont l’objet d’attaques et de pressions constantes qui les fragilisent et restreignent leur capacité d’action. Progressivement marginalisés au sein de leur confédération ou dans le champ syndical, ils subissent en outre de plein fouet la crise syndicale qui contribue à affaiblir plus encore leur position respective, mais aussi à favoriser leur rapprochement. Les initiatives communes de ces acteurs s’inscrivent en effet dans un contexte de fragilisation des défenses du monde du travail, processus amorcé durant les années 1970 et qui s’accentue tout au long des années 1980 (Mouriaux, 1998 ; Labbé, 1996). La revue Collectif atteste de ces préoccupations communes et l’empreinte de ces débats est perceptible dans la construction d’AC ! : un cadre unitaire, en réseau, non bureaucratique, « apolitique », plutôt « sociétal ».

    47La question du chômage reste cependant peu traitée dans l’espace de la revue. Comme le souligne en entretien l’un des animateurs, « on était sans doute plus présents et attentifs à cette question que pouvaient l’être les presses confédérales […] mais en termes de “comment on se dépatouille avec les chômeurs même avec les précaires”, la question n’était pas suffisamment posée ». Un constat que déplorent les participants de Collectif et qui s’observe dans l’ensemble du monde syndical, lequel apparaît dans l’incapacité de s’adresser aux chômeurs et a fortiori de les mobiliser. En la matière, l’une des positions les plus radicales est celle de Force ouvrière (FO) qui refuse toute forme d’organisation des chômeurs, considérant « les tentatives des associations comme le prélude de futures Sections d’assaut – en référence au nazisme – » (Debons, 1998 : 158). En cette fin des années 1980, seule la CGT (Pignoni, 2013) possède des comités de chômeurs. Cependant, les activités développées sont relativement limitées en raison d’un appui timoré de la confédération syndicale. Un article de Collectif, écrit par un ancien responsable de la coordination des comités de chômeurs CGT, Henri Damette (1992), tend précisément à souligner les travers et les contradictions de cette opération. Il explique en effet « qu’il y a eu un virage politique, décidé par la direction du PCF, pour que la CGT mette une sourdine à cette activité, laissant le champ libre à l’intervention du parti et des jeunesses communistes : on était à quelques mois des municipales […]. La dynamique politique, pour quelques temps, a pris le dessus, notamment en région parisienne avec la création de l’APEIS. Après les élections, la pâte est vite retombée ». Quant à la CFDT, elle a tenté, elle aussi, de mettre en place des comités de chômeurs. En 1976, le syndicat demande que soient « organisés massivement les chômeurs pour éviter les risques de manipulation politique ». Des expériences sont réalisées au sein d’unions locales avec des groupes d’adhérents victimes de licenciements collectifs. Mais ils s’étiolent vite et disparaissent. Quelques années après, en 1984, la CFDT considérera que les chômeurs n’ont pas besoin d’être organisés formellement par le syndicat, mais plutôt de recevoir une aide de sa part. Des actions ciblées seront alors mises en place mais rapidement abandonnées (Mora, 1987).

    De la contestation syndicale à la création d’AC ! : les fondateurs et leurs logiques d’engagement

    48Comment la revue Collectif se retrouve-t-elle à l’initiative d’une campagne de lutte sur la question du chômage ? Plusieurs dimensions interfèrent dans ce processus de construction. Si l’on suit le déroulement chronologique de la formation d’AC !, à travers les archives et les récits de fondateurs, on voit clairement apparaître le rôle décisif de certains acteurs, leur inscription dans des réseaux, les possibilités d’alliances, leur savoir-faire qui contribuent largement à initier le projet.

    49Parmi ces acteurs, Claire Villiers occupe un rôle majeur dans la formation de cette organisation. Ancienne militante de la JOC, entrée à l’ANPE comme conseillère en 1975, permanente syndicale à la CFDT-ANPE peu de temps après son embauche, c’est elle qui lors de la rencontre annuelle de la revue Collectif, le 20 juin 1992 à Saint-Denis, avec quelques autres militantes de la CFDT-ANPE, élabore le projet de construire des « collectifs unitaires composés de syndicats, d’associations de chômeurs », un cadre fédérateur dans lequel il s’agit d’impulser des actions contre le chômage. Sensibilisée à la cause du chômage par son métier, socialisée au sein d’un milieu ouvrier catholique de gauche, Claire Villiers avait par ailleurs participé à quelques actions avec les comités CFDT et Maurice Pagat puis d’anciens d’ACP. Plus précisément, l’idée de ces « collectifs unitaires » a mûri en 1991, dans le cadre d’une action contre la radiation d’un chômeur. Sa mère, qui tenait des permanences à la Confédération Syndicale des Familles (CSF) implantée dans un quartier populaire de la région parisienne, la sollicite pour résoudre le dossier d’un chômeur : « On bosse avec des copines de l’Assedic et on découvre avec horreur qu’il a été radié, etc. C’était en 1991. On a mené une action, où il y avait en même temps des gens de la CFDT, de l’inspection du travail, de l’ANPE, et des gens de la CSF et cette action était faite pour une question de radiation de chômeur. Et, en menant cette action, ça nous a donné l’idée, y’a des gens dans les quartiers, qui reçoivent des chômeurs, pourquoi on ne ferait pas des collectifs où il y aurait ensemble des syndicalistes et des gens comme ça, des associations, c’est l’idée des collectifs unitaires. » (Entretien avec Claire Villiers.)

    50Une réunion fondatrice se déroule dans un contexte particulier, au moment où les partenaires de l’Unedic s’apprêtent à signer les accords de la nouvelle convention de l’assurance chômage. La CFDT-ANPE, alors dans l’opposition, fait partie d’une fédération « protection sociale, travail, emploi » qui est en majorité sur la ligne confédérale. Cette position devient particulièrement insoutenable au début des années 1990, lorsque la CFDT tient la présidence de l’Unedic et accepte – à la différence de FO et de la CGT – la proposition du CNPF instaurant l’Allocation unique dégressive (AUD).

    51Mais lorsque Claire Villiers expose son projet en juin 1992, elle est à peine entendue par les membres de la revue. Un témoin attentif relate le désintérêt pour cette initiative. Son récit montre à quel point les processus de création relèvent d’un agencement complexe et procèdent par étapes qui n’apparaissent significatives qu’a posteriori.

    « Je me souviens très bien de cette journée. C’est une étape qui m’a beaucoup marqué dans ma vie militante. C’était une réunion de lecteurs de Collectif, un an avant le démarrage d’AC ! à Saint-Denis. On avait construit notre réunion de lecteurs avec le matin, trois ateliers en parallèle et l’après-midi, réunion d’ensemble des lecteurs sur un certain nombre de sujets dominants. […] Arrive l’après-midi, petits rapports des ateliers. Le premier compte rendu était celui sur la recomposition syndicale, contestations, questions. […] Puis, Claire se met à présenter son rapport. Inattention générale. Brouhaha des gens qui vont, qui viennent, c’était insupportable. Les gens étaient tous en train de vérifier les points de vue, les alliances, les commentaires, vérifier les arguments, pour ce fameux débat toujours sur la recomposition syndicale, etc. Alors je m’en souviens, parce que je suis quelqu’un de pas coléreux, et j’ai piqué une colère. Je me souviens avoir empoigné mon micro et balancé à ces copains – un bon tiers de la salle, c’étaient des copains, dont certains des proches, d’autres que je connaissais pas mal, des gens au fond que j’appréciais –, je me souviens avoir dit leurs quatre vérités sur ce que je pensais d’eux, pendant qu’on essayait d’expliquer par quels moyens le mouvement syndical peut se rapprocher de l’action contre le chômage avec les chômeurs, avoir le type d’attitude qu’ils étaient en train d’avoir […]. Claire finit son exposé, zéro question, zéro demande de parole, rien. Je reprends le micro, et je dis, je sais plus quoi. Mais je dis quelque chose pour dire, pour affirmer, que la chose la plus importante qu’on vient peut-être d’entendre aujourd’hui, c’est ce qu’on vient d’entendre. Et je souhaite vraiment que tous ceux qui pensent comme moi, tous ceux qui dans la salle, malgré le brouhaha général, y’en a peut-être quand même quelques-uns qui ont compris cela, c’est extrêmement important qu’ils donnent à Claire ou à moi – je m’étais improvisé co-explicateur du truc, j’aimais beaucoup Claire, on avait extrêmement confiance l’un en l’autre – viennent le dire tout à l’heure. Et effectivement, ce brouhaha du premier jour, ce n’était pas une réaction d’hostilité du type “oh, tu crois ?”. Non, c’était un truc, “c’est pour les chômeurs, t’as sans doute raison”. À peu près comme on peut applaudir le délégué immigré dans les congrès syndicaux qui vient parler de l’oppression des immigrés. C’est un truc “y’a pas de doute” mais c’était quand même “maintenant, quand est-ce qu’on passe aux choses sérieuses sur la recomposition du monde syndical ?”. C’était quand même comme ça. Alors, on s’est retrouvés avec une liste d’une dizaine de noms. Dans ce contexte-là, c’était quand même intéressant. »
    Animateur de la revue Collectif, syndiqué CGT.

    52La mise en chantier de ce projet originel se fait en juin 1993. Claire Villiers, aux côtés de Christophe Aguiton, y expose les grandes lignes d’une campagne de lutte contre le chômage : créer une fédération composée de syndicats, d’associations, rassemblés au sein de collectifs unitaires luttant pour « une autre répartition du temps de travail et des richesses ». L’assemblée, comprenant en majorité des militants politiques et syndicaux, accueille la proposition avec enthousiasme. Quelques mois plus tard, en octobre 1993, un appel « pour l’abolition du chômage » est lancé et officialise la naissance d’Agir ensemble contre le chômage, « un large mouvement, capable de s’attaquer vraiment au chômage » (voir illustration 6).

    53Il aura donc fallu attendre un an avant que la revue Collectif ne décide de s’engager dans cette campagne (voir illustration 5). Entre-temps, que s’est-il passé ? C’est « un processus souterrain23 » qui se met en place, reposant sur un petit noyau de militants. Un épisode est cependant jugé comme décisif par différents membres fondateurs : la rencontre entre Claire Villiers et Christophe Aguiton durant l’année 1993. Membre du bureau de la LCR, fondateur de SUD-PTT, issu d’une famille dont certains membres étaient de hauts fonctionnaires de l’État, l’engagement de Christophe Aguiton est d’un autre ressort que celui de Claire, tout comme les ressources qu’il apporte. Avant la naissance d’AC !, il souligne qu’il ne « connaissait rien à la question du chômage » pas plus qu’il ne fréquentait de chômeurs. Sous cet angle, sa filiation à AC ! est moins évidente ou directe que celle de Claire. Elle est avant tout liée à ses réflexions sur l’échec du syndicalisme à porter la revendication du temps de travail et sa volonté d’y remédier. Convaincu que le syndicalisme est trop faible pour porter ce combat-là, il cherche à construire « un truc plus global, plus politique, plus sociétal » avec des acteurs qui sont experts en matière de chômage pour combler son manque de connaissances sur le sujet. C’est dans cette optique qu’il participe aux débats de la revue Collectif, dont une partie des animateurs partage ses préoccupations, et décide de s’adresser à Claire Villiers, connue pour son engagement à la CFDT-ANPE.

    Les marches d’AC ! : genèse et impact d’un mode d’action fondateur

    54Christophe Aguiton laisse alors le soin à d’autres de construire le contenu théorique du projet, de formaliser le cadre unitaire, et se charge plutôt de l’aspect médiatique, de « créer l’événement » et de trouver les réseaux sur lesquels construire et soutenir l’action (encadré 1). À bien des égards, il incarne de façon exemplaire la figure d’« entrepreneur de mobilisation » telle que l’expression la symbolise a priori.

    Illustration 5 : Une de la revue Collectif, mai 1994

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    55Il a ainsi l’idée de lancer « des marches contre le chômage », « quelque chose qui fasse beaucoup de bruit » mais aussi « quelque chose qui crée de l’imaginaire » considérant qu’« il faut des images, des identités, des logos ». Ce ne sont pas les marches des chômeurs des années 1930 qui lui servent de référents symboliques, mais les marches pour l’égalité et contre le racisme – surnommées par les médias marches des beurs – qui ont marqué l’histoire des luttes de la décennie 1980 et des réseaux militants. Les deux marches réalisées en 1983 et en 1984 avaient en effet bénéficié d’un fort écho médiatique (Juhem, 1998 ; Hajjat, 2013) et suscité une mobilisation importante, engendrant la création de nombreuses associations de lutte contre le racisme.

    56Les marches contre le chômage occupent ainsi une place décisive dans le processus de création. Elles ont parcouru les principales villes de France en mars 1994, pour converger à Paris le 28 mai 1994. Les différentes villes-étapes – qui avaient en charge d’assurer un dîner, un hébergement et l’organisation de réunions publiques – ont vu émerger des collectifs composés des réseaux associatifs, syndicaux, politiques de chaque région24, lesquels ont eux-mêmes dû travailler en coordination pour recevoir les marches. Deux cent cinquante collectifs locaux sont ainsi enregistrés quelques mois après l’arrivée des marches. La constitution de ces différents collectifs doit donc beaucoup à ce mode d’action, à la mobilisation qu’il a suscitée tout comme à la réception favorable dont il a été l’objet. Les organisations de chômeurs – MNCP, APEIS – ont également été contactées afin de concrétiser l’action conjointe entre chômeurs et salariés. Les marches s’apparentent alors à des actes fondateurs. En exigeant un travail de réseau, elles permettent de donner corps à ce que l’on cherche à créer. Enfin, c’est durant les marches puis lors des premières assises d’AC ! et la mise en place des collectifs locaux qu’apparaissent des chômeurs.

    Encadré 1 : Trouver des gens qui ont des compétences
    « L’idée, c’est vraiment les douze mercenaires. Comment tu trouves des gens qui ont des compétences. On a essayé de trouver qui peut nous tenir le canard, qui peut nous tenir un autre truc. Et donc, on monte comme ça une direction. Les gens de la direction d’AC ! à l’époque, tu les connais. En gros la répartition elle est simple. T’as d’abord deux porte-parole : un chômeur et elle, homme-femme. Mais elle est porte-parole parce qu’elle a la compétence. Elle te tient un discours où je tiens pas cinq minutes [Rires]. […] Je suis incapable de parler de tout ça. Donc, moi, je monte toute la machinerie [Rires]. C’est elle qui est porte-parole avec Constancia (MNCP). Et tu retrouves ceux de Collectif. […] T’as les Verts, très important dans les collectifs, parce qu’il faut pas que ce soit un truc gaucho, donc c’est Desessard. Des anars qu’on fait rentrer, c’est A. qui joue un rôle important. Mais il reste pas longtemps. […] Et toute l’équipe se construit comme ça [Rires] […].
    Sur les partis politiques, c’est un rapport très utilitariste, à double nature. […] Un des gros problèmes, c’est les marches parce qu’il faut que ça tienne. Qui va nourrir tous ces gens-là ? Donc, le deal, c’est pour ça que je vais voir le PC, le PS, les Verts, c’est : “il faut que dans les mairies, il y ait un accord passé pour que vous receviez les marches et que vous les nourrissiez”. Et ça marche, le PS fait une circulaire, et ils ont intérêt même électoralement. Mettre dans un journal, “on a reçu les chômeurs”, ça fait mieux que de les mettre à la porte, ce serait pas la même chose avec des immigrés. Mais, ça c’est le premier côté immédiat. Et le deuxième […] c’est utile d’avoir des gens qui sont différents de toi et qui disent : “non ça fonctionne pas comme ça”. Et ça cette idée-là, y’a que moi qui la pense. Claire est pas du tout d’accord avec moi, elle aime pas tous ces gens-là. Mais S. il est à la Gauche socialiste comme moi je suis le pape. Et puis, le monde syndical est un peu confiné. Donc, il faut trouver des gens. »
    Entretien avec Christophe Aguiton.

    Illustration 6 : Appel d’AC !, octobre 1993

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    57Claire Villiers et Christophe Aguiton incarnent ainsi l’alliance entre deux types de figures syndicales et politiques dont la rencontre s’inscrit dans un contexte syndical marqué par l’opposition au sein de la CDFT. Mettre en avant ces deux figures centrales ne doit cependant pas masquer l’ensemble de ceux et celles qui, à des degrés divers, ont œuvré pour faire émerger cette campagne. L’alliance s’opère avec différents types d’acteurs, en outre avec des chercheurs en sciences sociales qui fournissent leur expertise sur de nombreux dossiers (chômage, temps de travail, conditions de travail…) mais participent également à la diffusion de l’appel d’AC ! en le signant (voir illustration 6). Pour les différents militants politiques et syndicaux qui vont porter le projet, la création d’AC ! apparaît comme un moyen de retrouver un cadre dans lequel ils peuvent de nouveau agir, mais également l’un des rares espaces où il est possible de porter des revendications relatives à la lutte contre le chômage, la répartition des richesses et du temps de travail. Ces militants s’engouffrent ainsi dans les failles laissées ouvertes par les principales organisations syndicales. Le projet initial n’est pas tant de se battre pour les chômeurs mais bien plutôt avec eux ou tout au moins à leurs côtés, sur la base de revendications construites comme transversales aux salariés et aux chômeurs. En ce sens, ils ne sauraient se présenter comme de simples « soutiens » extérieurs à la cause. En l’occurrence, les chômeurs sont dans un premier temps peu visibles dans la construction et la consolidation des organisations. Ce n’est qu’avec le développement des activités des collectifs locaux qu’ils prendront progressivement place dans le réseau.

    La question organisationnelle au prisme du local

    58Les organisations nationales vont ainsi jouer – successivement et/ou simultanément – un rôle majeur dans le recrutement de protestataires, chômeurs et/ou militants, d’une part en fédérant des associations locales (MNCP) ou en suscitant leur création (CGT, AC !), d’autre part en développant un travail d’accueil auprès des chômeurs qui se double d’une aide d’urgence et de l’obtention de droits plus ou moins locaux pour les sans-emploi (comme la gratuité des transports). Cette dynamique d’en haut ne doit cependant pas occulter les centaines d’initiatives d’en bas qui prennent la forme d’associations locales, plus ou moins formelles et revendicatives, et qui multiplient les points d’accueil des chômeurs à l’échelle nationale. Le travail des associations locales a souvent une visibilité revendicative moins forte mais il participe d’une « socialisation progressive » (Demazière, 1996 : 18) permettant à chaque chômeur d’accéder peu à peu à l’affirmation d’une cause collective.

    59Si le maillage organisationnel à l’échelle nationale s’analyse sur le long cours comme déterminant dans la formation d’une action collective de chômeurs, nous proposons ici de mettre en lumière comment les logiques organisationnelles, en l’occurrence plurielles voire contradictoires, peuvent parfois converger pour donner naissance à des groupes mobilisés. Le mouvement de 1997-1998 présente, là encore, un cas idéal-typique qui combine une certaine configuration du champ organisationnel à l’échelle nationale et une activation simultanée mais plurielle des relais organisationnels locaux. L’analyse ethnographique de cette activation suppose un détour par les formes du maillage organisationnel à l’échelle locale à partir duquel on peut repérer combien les pratiques militantes d’en bas sont simultanément déterminées, encadrées, mais aussi autonomes par rapport aux prescriptions organisationnelles d’en haut.

    La thèse de la « congruence accidentelle » de l’hiver 1997-1998

    60L’irruption soudaine et inattendue du mouvement de 1997-1998 continue d’apparaître comme une énigme mal expliquée. On peut opposer deux approches. La première évoque une lente maturation, soulignant la similitude des dynamiques organisationnelles et l’intensification des actions menées depuis plusieurs années. La convergence qu’illustre le mouvement de 1997-1998 devrait ainsi beaucoup aux effets d’apprentissage sur le long cours et aux réseaux qui en ont résulté, notamment via les expérimentations locales passées (Pouchadon, 2013). Le projecteur médiatique de l’hiver 1997-1998, d’une envergure inespérée, aurait fait le reste. La seconde approche insiste davantage sur le caractère inédit de la configuration organisationnelle à la fin de l’année 1997 qui combinerait l’arrivée à maturité du système d’action protestataire initié par AC ! et la simultanéité d’une action d’envergure des comités CGT sur la question de la prime de Noël. Cette « congruence accidentelle » (Maurer et Pierru, 2001 : 377) semble cependant constituer un élément anecdotique par rapport aux déterminants structurels que constituent la situation économique, la reconfiguration du champ militant, le maillage organisationnel sur le long cours. De même, d’un point de vue plus conjoncturel, la situation sociopolitique en 1997 peut être lue comme favorable à l’émergence d’un mouvement. Suite à une dissolution mal maîtrisée de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac, la gauche revient au pouvoir avec Lionel Jospin. Il s’agit d’une « gauche plurielle » qui rassemble le Parti socialiste, les Verts, le Parti communiste français et les Radicaux de gauche. Une nouvelle cohabitation commence. La division inhérente à une majorité plurielle, l’existence de relais institutionnels sous l’effet de la participation au gouvernement et aux exécutifs locaux des Verts et du Parti communiste français, plus largement l’existence de réseaux entre les militants de certaines organisations et les dépositaires du pouvoir politique créent à l’évidence une occasion, sinon de réussir à résoudre la question du chômage, du moins de la rendre publique à travers une mobilisation. En l’occurrence, en Bretagne, toutes les villes ayant connu un important mouvement étaient, d’une part, dirigées par un maire socialiste, d’autre part, à majorité plurielle (Morlaix et Rennes, mais aussi Brest, Nantes…).

    61Mais cette approche descendante ne saurait suffire car elle ne dit rien sur les agencements de pratiques et les logiques d’action qui ont structuré le champ organisationnel au niveau local pour rendre possible l’irruption d’un mouvement dans plus d’une trentaine de villes. Comme nous allons le voir, à partir des exemples de Rennes et de Morlaix, le maillage local de la cause du chômage s’inscrit dans cette configuration inédite tout en s’en démarquant.

    Le maillage organisationnel au niveau local

    62L’enquête ethnographique montre que, si la configuration inédite du système d’action protestataire explique en partie l’irruption du mouvement des chômeurs à l’échelle nationale, ce même système connaît des variantes locales assez fortes pour que son pouvoir explicatif apparaisse insuffisant au moment de découdre la genèse des actions collectives locales. En particulier, les organisations nationales ont des ramifications en Bretagne – notamment à Rennes – mais elles sont aussi « concurrencées » par des associations locales de chômeurs25 dont le rôle est apparu décisif à Morlaix. Ces structures associatives axées sur l’accueil et l’entraide se caractérisent par une implantation locale reflétant davantage la sociographie des chômeurs. Plutôt impulsées par d’ex-militants de gauche (Parti Communiste Internationaliste, Comités Juquin, Ligue Communiste Révolutionnaire, CFDT), mais vivant ou ayant vécu le chômage et la précarité, elles recrutent beaucoup plus largement dans la population des chômeurs. Tout en participant parfois aux campagnes nationales (par exemple aux Marches européennes), elles s’inscrivent d’abord dans une logique de sensibilisation des autorités – pouvoirs publics et administrations sociales – qui les conduisent à pratiquer les rencontres plus ou moins officielles visant à régler des problèmes ponctuels ou des situations individuelles, à être parfois sollicitées pour un avis, voire à servir de relais pour des personnes dont les administrations ne peuvent s’occuper (ANPE, CAF…). De ce fait, le rapport de force n’est pas privilégié dans les relations avec les pouvoirs publics, et ceux-ci peuvent même localement contribuer au financement de l’association.

    63Dans la zone de Rennes, on retrouve principalement AC35 ! et deux comités de chômeurs CGT (celui de Rennes et celui de Montreuil-sur-Isle). Les données recueillies permettent de mettre en relief trois caractéristiques pour ces deux relais des structures nationales. D’abord, plusieurs militants d’AC35 ! sont aussi, en 1997, membres de la CGT. AC35 ! rassemble plutôt des militants de la Ligue Communiste Révolutionnaire tandis que la CGT Chômeurs se compose surtout de cégétistes de longue date, ayant appartenu au syndicat lorsqu’ils étaient salariés. Ensuite, les salariés coexistent avec les chômeurs dans AC35 ! tandis que les comités CGT regroupent majoritairement chômeurs ou précaires. En termes d’autonomie de fonctionnement, AC35 ! apparaît plus indépendante de la structure nationale que ne l’est la CGT Chômeurs des structures départementales de la CGT (et donc des syndicalistes salariés). Enfin, AC35 ! est souvent perçue comme une structure plus active que la CGT Chômeurs. En particulier, les Marches européennes, jugées « fascinantes » par des salariés et des chômeurs, ont constitué un facteur puissant d’adhésion à l’organisation.

    64Au niveau des associations locales, les structures d’entraide pour la recherche d’emploi – sans prétention revendicative – prévalent. Elles sont organisées en réseaux26 et plusieurs chômeurs mobilisés de Rennes ont ainsi fait part de leur participation préalable à ce type de structures. Le vécu du chômage et une certaine expérience militante ont alors constitué un puissant levier d’adhésion, voire de création. En témoigne le récit de la création d’une association par un chômeur qui a occupé des emplois qualifiés et qui a eu une activité syndicale relativement intense lorsqu’il travaillait.

    « Je m’occupe depuis 2 ans d’une association locale d’entraide entre chômeurs. Bon. Pourquoi ça ? Parce que, ben, j’ai été au chômage pendant plusieurs années, parce que je considère que les contrats précaires c’est comme du chômage, donc en tout ça doit faire 7 ans de chômage et de précarité. Donc un certain ras-le-bol, que j’ai au départ pas exprimé… Si, par l’isolement, comme beaucoup de chômeurs, et puis ensuite en faisant une association locale. […] J’étais quand même… quand j’étais salarié, j’étais syndicaliste, donc j’ai gardé toujours une certaine capacité de révolte et d’organisation aussi. Donc ça a très bien marché ce que j’ai fait au niveau local, il y a eu beaucoup d’adhérents, simplement parce que c’était pas sur des bases idéologiques d’ailleurs, c’était sur des bases pratiques, concrètes. Entraide, ça veut dire tout et n’importe quoi, ça veut dire un coin, un local à nous où on peut prendre le café et discuter, des tuyaux qu’on se transmet – parce qu’on a tous des tuyaux et c’est la moitié des boulots qui sont trouvés comme ça, c’est pas moi qui le dis, c’est l’ANPE –, et puis en se développant, ben on a fait des choses très très concrètes. On a été visiter les entreprises, on a vraiment fait tous azimuts. On s’est fait connaître dans les journaux locaux toujours. »
    Chômeur, diplômé du supérieur, marié et père d’un enfant, 45 ans, Rennes.

    65Ce maillage associatif et organisationnel a favorisé, bien avant le mouvement de 1997, une mise en réseau informelle des différentes structures, ou du moins de leurs « leaders ». Les gens se connaissaient, le travail militant des uns recevant un regard à la fois bienveillant et critique des autres.

    66Dans la zone de Morlaix, le champ militant du chômage est à la fois moins structuré et plus organisé. Il n’existe pas de relais locaux des organisations nationales. En revanche, un Comité des chômeurs et solidaires des Pays de Morlaix, apparu en octobre 1993, « accueille, informe, soutient, défend » les chômeurs27. Des permanences et des entretiens individuels sont organisés, plusieurs fois par semaine, par le Comité, qui bénéficie d’une salariée en Contrat emploi solidarité depuis 1996, embauchée pour un travail d’accueil, d’information et d’orientation des chômeurs. En 1997, l’association (relevant du régime de la loi 1901) compte environ 150 adhérents. Elle est relativement connue à Morlaix, du moins par les institutions, tant municipales que sociales (ANPE, CAF, Assedic) et bénéficie de subventions ainsi que d’une compensation salaire pour l’emploi en CES. L’association locale rejoint tardivement le Mouvement national des chômeurs et des précaires (MNCP), auquel elle adhère en 1997. Les liens sont relativement distants jusqu’au mouvement des chômeurs. Ils se renforceront ensuite. Le choix d’adhérer au MNCP s’inscrit dans la priorité donnée au travail d’accueil28 – même si l’aspect revendicatif n’est pas négligé –, à la mise en réseaux d’associations qui conservent, au sein d’une structure fédérative, leur identité et leur indépendance. Rassemblant une majorité de chômeurs, ce sont néanmoins des salariés et des retraités qui sont majoritaires au conseil d’administration (en 1997).

    67En décembre 1997, l’association connaît des tensions internes qui aboutissent à un changement de présidence. Le nouveau président est un ancien de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Tout en adhérant à une logique de services, il est aussi socialisé à une logique revendicative. Par ailleurs, en septembre 1997, un autre militant, enseignant syndicaliste à SUD-Éducation et ancien membre de la Fédération Anarchiste, rejoint l’association. Celui-ci va travailler à impulser une réorientation plus revendicative de l’action du Comité. Ces deux militants s’associeront – malgré leurs divergences – au moment d’impulser la mobilisation locale en janvier 1998 (voir chapitre 5).

    68Ainsi, en décembre 1997, le champ militant du chômage est structuré différemment à Rennes et à Morlaix. Toutefois, à la suite de certains sociologues du courant des nouveaux mouvements sociaux, on peut insister sur l’existence de réseaux sociaux multidimensionnels à la fois formels (organisations) et informels (interconnaissance des militants) qui constituent des cadres de socialisation (à des revendications et à des formes d’action) mais aussi des cadres d’opportunité pour l’action protestataire.

    Configurations organisationnelles locales

    69En janvier 1998, à Rennes comme à Morlaix, quelle que soit l’organisation, chômeurs et militants conviennent que : « on ne pouvait pas rester hors du mouvement » (selon le responsable du comité CGT Chômeurs de Rennes), « on va pas rester là tous seuls comme des cons alors que partout ça bouge quoi, on va bouger aussi quoi ! » (selon un chômeur adhérent d’AC35 !), « c’était parce qu’il se passait des choses et qu’on pouvait pas rester à côté » (selon le président du Comité de Morlaix). Cette dynamique est encouragée par les contacts internes aux organisations de chômeurs car chaque structure nationale invite ses relais locaux à se lancer, y compris le MNCP avec le Comité morlaisien. La manifestation nationale du mercredi 7 janvier, à l’appel des organisations de chômeurs, finit de convaincre les différentes structures locales de (se) mobiliser. Le processus de lancement est assez différent dans les deux villes.

    70À Rennes, les premiers contacts entre organisations sont complétés par un recours à un communiqué dans Ouest-France29, dans lequel la CGT et AC35 ! apparaissent séparées (05/01/98). Mais, dès le lendemain, suite à une réunion rassemblant les deux organisations, un nouveau communiqué de presse dans le même journal30 laisse transparaître une coordination des structures (06/01/98). Les associations locales sont invisibles dans ce processus de lancement et peu nombreux sont leurs membres qui ont rejoint le mouvement31. La dynamique est donc lancée par une dizaine de personnes de deux organisations qui, le mardi 6 janvier à 17 heures, organisent une première manifestation rassemblant une centaine de personnes place de la mairie : le mouvement des chômeurs de Rennes vient de commencer.

    71À Morlaix, la manifestation nationale du 7 janvier conduit le Comité et l’Union locale CGT à se retrouver côte à côte (sans concertation préalable semble-t-il) devant les Assedic à 11 heures du matin. Chacune des organisations a mobilisé ses troupes et a son propre tract. Une vingtaine de personnes sont présentes. La CFDT locale refuse de s’engager mais apporte son soutien au Comité. Les portes des Assedic sont closes, le directeur accepte cependant de recevoir une délégation. Si l’on en croit le président du Comité, la composition de cette délégation, alors que le mouvement n’a toujours pas commencé, va structurer durablement la suite des événements car le Comité s’impose comme l’interlocuteur privilégié des autorités.

    « X – Il y avait des gens de la CGT aussi ?
    – Donc, y avait 5, 6 personnes de la CGT.
    X – […] Et qui ont disparu ensuite, non ?
    Oui, qui ont disparu ensuite. C’est-à-dire voilà comment ça s’est passé : donc, la première fois qu’on était devant les Assedic, bon, les Assedic étaient fermées parce que, au niveau national, ils avaient ordre de… C’était fermé. Bon, le directeur était quand même aux Assedic, donc y a une nana de la CGT des Assedic qui était là et, bon, le directeur des Assedic a bien voulu nous recevoir. Bon, y a eu une discussion parce que, au départ, ils voulaient que ce soient 3 personnes de la CGT et 1 personne du Comité donc il y a eu des discussions assez fermes, on a dit : “Non non, 3 personnes du Comité de chômeurs et 1 personne de la CGT” [Rires]. »
    Chômeur de longue durée, diplômé du supérieur, ancien cadre supérieur reconverti dans la peinture, célibataire et père de deux enfants, 38 ans, Morlaix.

    72Ce rapport de force entre la CGT et le Comité semble effectivement avoir tourné à l’avantage de ce dernier car celui-ci bénéficie d’une légitimité qu’il tire de son implantation locale et de sa renommée. La manière dont les médias ont retracé cette journée montre que le Comité a pris la tête de la contestation32. Ce même mercredi 7 janvier, après un cortège improvisé dans la commune, une délégation rencontre aussi le maire (socialiste) de Morlaix.

    73À la fin de la semaine et à la veille d’une nouvelle journée nationale, la CGT propose une réunion ouverte sur le mouvement en cours, à laquelle le Comité décide de participer. C’est lors de cette réunion que la décision est prise, en dépit des réticences des organisations et grâce au vote de chômeurs présents, d’occuper la mairie avant la manifestation de 17 heures. Le lendemain, des personnes du Comité entrent dans la mairie et annoncent leur intention d’occuper. Le maire reçoit une délégation et négocie les conditions d’occupation. La dynamique est lancée : moins d’une dizaine de personnes – du Comité, soutenu par la CGT – ont fait en sorte qu’à 17 heures le mardi 13 janvier la manifestation devant la mairie rassemble environ 150 personnes. Le mouvement des chômeurs de Morlaix vient de commencer.

    74Au-delà des différences entre les deux villes, la mobilisation des organisations a été déterminante, ce qui confirme leur rôle déclencheur. À Morlaix, plus du tiers des participants ont rejoint le mouvement du fait de leur adhésion préalable au Comité ; à Rennes, la participation a été liée à l’adhésion préalable à une organisation de chômeurs pour une dizaine de personnes (sur 60 repérées). Ainsi, on peut émettre l’hypothèse qu’un maillage local structuré autour d’une association peu revendicative (Morlaix) apparaît plus favorable au recrutement qu’un maillage local structuré autour de relais de grandes organisations nationales.

    Médias et autorités

    75Au moment de retracer la formation et la dynamique d’une mobilisation, « la logique des échanges tactiques entre protagonistes dans les séquences de mobilisation » (Neveu, 2015 [1996] : 87) constitue également une dimension importante. En particulier, les médias et les autorités se présentent comme deux acteurs clés des dynamiques mobilisatrices contemporaines.

    La question médiatique : un système d’interdépendances

    76Les médias constituent en effet un acteur central des mobilisations et les recherches ont multiplié les analyses et les observations empiriques sur le sujet33. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous rejoignons notamment le cadre interprétatif qui met en lumière un « système d’interdépendances fluides » (Neveu, 1999 : 38) entre médias et mouvements sociaux, système dans lequel les protagonistes – journalistes et activistes – peuvent être caractérisés comme des « associés-rivaux » (Juhem, 1999) tant « chaque camp doit simultanément prendre acte des anticipations stratégiques de l’autre, rentrer dans une forme de logique du don et du contre don (de la couverture contre un happening, contre du “off” ou un discours simplifié pour rentrer dans le format) » (Neveu, 1999 : 43). Afin d’illustrer et de contextualiser ce système d’interdépendances, nous proposons de déconstruire le caractère incontrôlé et incontrôlable de la couverture médiatique. En effet, la centralité des médias dans la nationalisation de la cause des chômeurs et la généralisation du mouvement d’occupations de 1997-1998 incite à penser la couverture médiatique comme une ressource magique. Cependant, la perspective ethnographique permet de démystifier les processus médiatiques car la soudaine couverture est aussi le produit d’un travail militant de longue date qui s’intensifie à mesure que les médias prêtent l’oreille à la cause. Se dessine ainsi un système d’interdépendances dans lequel les militants et les journalistes interagissent pour produire symboliquement – et non pas tant matériellement – le mouvement social, voire la participation de certains « entrepreneurs de mobilisation ».

    La couverture médiatique comme ressource magique

    77Le mouvement de 1997-1998 a bénéficié d’une couverture médiatique inédite qui aurait été décisive dans la nationalisation de la cause (Pierru, 2000). Analyses militantes et scientifiques convergent ainsi pour pointer – sans pouvoir vraiment l’expliquer – une nouvelle attitude du champ médiatique vis-à-vis des actions des chômeurs. Claire Villiers (2000 : 207), s’interroge : « Pourquoi ce tournant dans la perception des chômeurs s’est-il produit en décembre 1997 ? En partie, c’est vrai, parce que les médias n’avaient rien à se mettre sous la dent. À la limite, en 1996, il y avait eu davantage de sièges Assedic occupés. » La médiatisation – la période de Noël étant pensée comme propice à une certaine mise en scène dramatique des actions de chômeurs – a été forte, notamment celle des occupations d’Assedic au moment des repas de fêtes qui occupe une place prioritaire dans l’ordre de traitement des sujets. « Sorte de prophétie médiatique autoréalisée, l’overshooting journalistique34 met alors en phase et coordonne, par un effet de synchronisation, l’ensemble des actions menées localement, transmutant cette multitude d’initiatives sérialisées en un mouvement d’ampleur nationale et fait “entrer dans la danse”, par un effet de mobilisation, des individus qui ne se seraient probablement pas mobilisés […] » (Maurer et Pierru, 2001 : 388).

    78Cette analyse apparaît relativement validée par nos données ethnographiques. En effet, si l’on se base sur les mobilisations de Rennes et de Morlaix, les éditions nationales de Ouest-France, du 31 décembre au 13 janvier (date de lancement du mouvement de Morlaix), traitent quotidiennement du mouvement, et généralement en première page. Les manifestations, les occupations des Assedic et ANPE – et leur évacuation par les forces de l’ordre – sont couvertes, tandis que les réponses gouvernementales sont annoncées. Cette médiatisation nationale est d’ailleurs très prégnante dans la mémoire de participants qui débarquaient dans les lieux occupés après avoir été informés par les médias35.

    79Les cas de Morlaix et de Rennes illustrent les effets de l’overshooting tandis que l’observation participante réalisée dans AC ! a l’avantage de mettre en évidence les racines de cette sur-réaction, le moment où la couverture médiatique nationale se déploie. En effet, les premières actions du mois de décembre menées par la CGT n’ont suscité qu’un faible intérêt dans les médias. Mise à part la presse régionale, les quotidiens nationaux s’en tiennent à quelques récits figurant dans la rubrique « société ». Pour certains organisateurs d’AC !, il s’agit cependant là d’une nouveauté par rapport aux années précédentes, et notamment au regard des marches européennes, qui, quelques mois auparavant, étaient passées quasiment inaperçues. Mais c’est le jour de Noël que les médias créent la surprise chez les militants en faisant des occupations un « événement ». Alors que les actions sont essentiellement localisées à Arras et Marseille, Libération fait sa une sur le « mouvement des chômeurs ». Le lendemain, Le Monde place les chômeurs en première page. La télévision prend le relais en relatant les réveillons qui se déroulent dans les Assedic occupées. La logique de « causalité circulaire » (Champagne, 1984) a en quelques jours contribué à faire de ces mobilisations un événement, qui a engendré en retour un durcissement et une généralisation des actions. Plus les médias relatent les occupations, plus celles-ci se développent. Or l’observation participante dans AC ! nous a permis d’assister à l’une des premières de la mise en scène médiatique (encadré 2) qui a agi non seulement comme une « manifestation de papier » (Champagne, 1990) mais aussi comme un signe symbolique majeur, au sein d’AC !, d’une configuration inédite qu’il s’agissait de ne pas laisser passer.

    Encadré 2 : Médias cherchent occupation
    À Paris, le 24 décembre à 11 heures, la CGT chômeurs et AC ! avaient appelé à un rassemblement devant le siège de l’Unedic, laquelle s’était empressée de fermer ses portes pour éviter une nouvelle occupation. Ce rendez-vous, décidé quelques jours auparavant, visait à interpeller Nicole Notat, la présidente de l’Unedic, qui était restée muette en dépit de la durée des occupations à Marseille et à Arras. Le dispositif technique mis en place par la centrale paraissait relativement ambitieux au regard du nombre de participants. Une centaine de personnes s’étaient déplacées ce jour-là. Parmi elles, on pouvait repérer une présence importante de syndicalistes et également des journalistes de presse et de télévision, presque aussi nombreux que les chômeurs. Les cameramen étaient en quête d’interviews et ne cessaient d’interpeller les participants. Les porte-parole défilaient devant les caméras et les chômeurs intimidés par « la télé » se refusaient à parler. Un militant très actif d’AC !, connu pour ses positions sur le revenu garanti, s’était d’ailleurs énervé contre un jeune étudiant qui avait décliné les avances d’un journaliste. Il lui avait reproché son silence en arguant que les chômeurs avaient intérêt à être médiatisés. Cette présence inhabituelle des médias était en effet inespérée et ce d’autant plus qu’ils semblaient prêts à offrir aux mobilisations de chômeurs une attention privilégiée.
    À l’approche de l’heure du déjeuner, alors que les organisations s’apprêtaient à partir, un journaliste s’est dirigé vers un petit groupe de participants, et notamment vers ce militant expérimenté d’AC !, pour s’informer de la suite des événements. Aucune action n’avait été prévue. Le journaliste a alors insisté, en affirmant que son journal (Libération) souhaitait consacrer plusieurs pages « au mouvement » mais « qu’il lui fallait une occupation ». Le militant d’AC ! savait que la plupart des antennes Assedic étaient fermées, et que les seuls lieux accessibles étaient les ANPE, symboliquement moins chargées mais plus faciles d’accès. Il n’entendait pas néanmoins manquer cette occasion. Il s’est alors dépêché de rattraper ceux qui s’éloignaient. Une vingtaine de personnes accompagnées du journaliste se sont ainsi dirigées vers le métro et en sont sorties quelques stations plus loin. Le groupe n’a eu aucune difficulté à franchir les portes d’une ANPE du XIe arrondissement. Le personnel n’avait pas l’air surpris et affirmait dans sa majorité approuver ce mouvement. Une banderole a été déroulée, des autocollants apposés, des tracts distribués et un pique-nique s’est organisé. Pendant ce temps, le journaliste avait entrepris des interviews avec l’ensemble des participants et fait des photos. Vers 16 heures, le directeur de l’ANPE a gentiment prévenu qu’il allait fermer ses portes. Personne n’a protesté, car personne ne comptait rester. C’était la veille de Noël, et la plupart avaient prévu de réveillonner en famille. Les occupants se sont dispersés en ayant sans doute le sentiment qu’il ne s’était finalement rien passé. La surprise fut grande lorsque, le lendemain, les mêmes virent leur photo dans le journal et plus de deux pages consacrées à une action qui, tout en ayant l’allure d’une occupation, se démarquait de celles dont les chômeurs étaient coutumiers.

    La couverture médiatique comme produit d’un travail militant spécifique

    80Les médias ne viennent cependant que ponctuellement chercher l’événement. La couverture médiatique est aussi le produit d’un travail militant spécifique, orienté vers la publicisation de la cause.

    81Dans les collectifs locaux, les communiqués de presse – plus ou moins concurrents – se multiplient dans les jours qui précèdent le déclenchement de la mobilisation. Si en l’occurrence le communiqué de presse relève des formes routinisées du travail militant local et organisationnel, la comparaison avec AC ! montre que, parfois, la couverture médiatique – plus largement la communication – fait l’objet d’un investissement organisationnel qui n’est pas sans rappeler le projet entrepreneurial en matière publicitaire. La question médiatique apparaît en effet centrale, bien avant 1997, au moment même de la création d’AC ! lorsque ses fondateurs cherchent à trouver des compétences pour se doter d’une direction efficace. Les calculs préalables à l’action s’accompagnent d’un travail de relations avec la presse visant à obtenir et à entretenir une couverture médiatique dans le cadre d’un vaste plan de communication lié au passage des marches. Le récit que livre Christophe Aguiton du lancement d’AC ! peut ainsi s’apparenter à un mode d’emploi de la construction de différents groupes protestataires apparus dans les années 1990 pour lesquels le support médiatique et les stratégies de communication constituent une préoccupation centrale (encadré 3).

    Encadré 3 : Mouvement cherche médias
    « T’en as un qui nous aide beaucoup parce qu’on connaît rien à la presse, on est en 93, y’a pas eu la grève de 95, SUD n’est pas connu, c’est devenu un objet de mode trois ans après. Donc, je vais voir Dray, parce que y’a aussi l’idée d’avoir en gros, sans avoir tous les partis, c’est de voir tout le monde. Et donc, je vais voir les gens de la mère Aubry, Mendon, Thierry Mendon. Ils nous filent tous les conseils utiles. Le mec qui était le directeur de la communication de Strauss-Kahn au ministère des Finances, c’est lui qui nous donne des conseils de communication. J’y connais rien, donc j’y vais avec Claire, c’est un socialo mais c’est un ancien de l’Unef. […] Il nous dit : “un plan de com’, ça se fait comme ça”. Après on jette, c’est pas le problème, mais au moins tu comprends ce discours. Et puis après on a un problème de liens avec les journalistes parce que moi j’y connais rien et Claire encore moins, on part de zéro. Et donc arrive un type par D., qui est S., qui est le mec qui fait la campagne de Cohn-Bendit, qui est resté pote. […] Et lui, il nous ouvre son carnet de presse, parce qu’il était dans le cabinet de Ségolène Royal, c’est lui qui faisait les liens de presse. Donc, il connaît du monde. »
    Entretien avec Christophe Aguiton.

    82Plus structurellement, le souci d’obtenir une visibilité médiatique apparaît dans les différents bulletins de préparation des marches. Il est ainsi souligné dès la première réunion de coordination nationale (datée du 5 mars 1994) : « Il faudra capter à tous les niveaux l’attention des médias. » Des conférences de presse sont également organisées au départ de chaque marche et à l’arrivée dans les principales villes. Durant les marches, Christophe Aguiton invite à prévoir des actions spécifiques : « Le service de presse insiste sur l’importance du visuel pour les médias. Il faut donc trouver des actions, des initiatives qui sortent de l’habituel si l’on veut mobiliser de façon constante l’attention des médias » (Lettre rapide, n° 9).

    83Les militants d’AC ! ont ainsi un souci particulier de l’écho médiatique de leurs actions36 qui est nettement apparu durant le mouvement des chômeurs. En témoignent les suites de la mise en scène médiatique de l’occupation du 24 décembre (encadré 4).

    84La visibilité médiatique offerte aux militants a été ressentie par eux comme une forme de reconnaissance sociale, à laquelle ils sont extrêmement sensibles et attentifs (les articles traitant du mouvement sont archivés, on écoute la radio en permanence). Cette reconnaissance fonctionne comme un encouragement à multiplier les actions et à renforcer le mouvement, comme s’il importait de démontrer que la nouvelle position conquise dans l’espace public n’est pas seulement le fruit d’une mise en forme journalistique, mais la traduction d’une mobilisation bien réelle. En somme, plus les journalistes semblent donner raison au mouvement, en lui donnant de l’importance, plus les militants ont à cœur de donner raison aux journalistes. Même si cet « arrangement » tacite ne prend que rarement l’aspect caricatural évoqué à propos de l’occupation du 24 décembre.

    85Ainsi, la couverture médiatique et le rôle des médias dans la publicisation – et non la formation – d’une action collective sont bien le produit d’un système d’interdépendances dans lequel, d’une part, les journalistes attendent, voire « suscitent », des coups de force symboliques, d’autre part, les « entrepreneurs de mobilisation » s’investissent durablement et de plus en plus intensément dès que la sauce médiatique a pris.

    Réaction des autorités et organisation du temps militant

    86Comme l’illustre le mouvement de 1997-1998, le déclenchement de l’action collective et sa médiatisation/généralisation incitent différents acteurs à réagir : médias, autorités locales (mairies, préfectures et autres administrations, etc.), forces de l’ordre, population, organisations alliées… La première réaction à observer est notamment celle des autorités parce qu’elles sont les seules à disposer des moyens permettant d’agir rapidement sur la dynamique d’un mouvement social.

    87Des phases d’action rythmées par les décisions gouvernementales

    88Il est difficile de s’accorder sur la date de lancement du « mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 », dans la mesure où une partie des actions qui se déroulent au mois de décembre résulte d’une phase de négociation avec le gouvernement. Après son arrivée en juin 1997, le Premier ministre Lionel Jospin élabore deux projets de loi : la loi-cadre sur les 35 heures et la nouvelle loi de cohésion sociale. Lors de la préparation de ce projet, la ministre de l’emploi Martine Aubry invite, en novembre 1997, les organisations de chômeurs – mais également le DAL et Droits devant ! – à des journées de concertation. Les organisations s’accordent alors sur une plate-forme revendicative commune : la fusion des régimes d’assurance et de solidarité et le relèvement de 1500 francs des minima sociaux37. Le gouvernement propose de majorer l’ASS de 1500 francs pour les chômeurs ayant plus de quarante annuités et d’augmenter le budget de l’Unedic (de 500 millions) après les amputations (de 2 milliards) du précédent gouvernement. Pour les autres chômeurs, aucune mesure n’est annoncée. À cette première phase de négociation succède donc une deuxième phase d’actions, qui démarre au mois de décembre et se prolonge jusqu’au printemps 1998. Celle-ci peut se décomposer en trois périodes38. La première comprend les occupations du mois de décembre 1997 : elles sont faiblement médiatisées, ne font pas l’objet d’un travail unitaire et provoquent peu de réactions de la part du gouvernement. La deuxième concerne les actions du mois de janvier, largement relayées par les médias et balisées par les réponses du gouvernement. Enfin, la troisième s’étend jusqu’au printemps 1998 et renvoie à une mobilisation importante, qui se poursuit cependant dans l’ombre.

    Encadré 4 : L’effet média sur la dynamique mobilisatrice
    Le 25 décembre, « Les chômeurs » faisaient la une de Libération et cette action « commandée » par un collaborateur du journal avait servi à annoncer le « lancement du mouvement ». Si cet événement médiatique n’en avait pas été un pour les participants, il a cependant eu des effets sur la mobilisation. Quatre jours plus tard, une réunion était organisée par AC ! à la Maison des Ensemblesa (Paris XIIe) pour convenir de la suite du mouvement. Une quarantaine de personnes s’étaient déplacées. Le journal, acheté en plusieurs exemplaires, circulait parmi les participants qui s’amusaient à reconnaître leurs camarades. Certains de leurs propos avaient été déformés. Mais comme le précisait Christophe Aguiton, l’essentiel était de figurer dans la presse. Ce dernier apparaissait d’ailleurs, dans un entretien au Monde, pour l’un des représentants du mouvement. Comme le lui faisait remarquer un militant sur un ton railleur, il semblait oublier qu’à ce moment-là de la mobilisation, c’était essentiellement la CGT-Chômeurs qui y participait. Les journalistes s’étaient néanmoins dirigés vers Christophe Aguiton qui, comme il le souligne lui-même, « passe bien » auprès des médias parce qu’« en 30 secondes, il faut leur dire l’essentiel ». Ce qu’il avait fait, et ce qui avait permis à AC ! de se retrouver pleinement investie dans la mobilisation alors même que les collectifs locaux ne participaient pas encore aux actions d’occupation. La méconnaissance par les journalistes des réseaux de chômeurs – qu’ils qualifiaient à l’époque de « nébuleuse » – avait également servi à alimenter la confusion de sorte qu’AC ! se retrouvait, au même titre que la CGT, sur le devant de la scène. Pour les membres d’AC !, après avoir été en première page d’un grand quotidien, l’enjeu consistait à y rester. À ce moment du mouvement, Paris, à la différence d’autres villes, n’avait pas connu d’action d’occupation de longue durée, et les organisateurs avaient entendu les attentes des médias : il s’agissait donc d’organiser cette action et de la réussir. Le mardi 30 décembre, une centaine de personnes occupaient le CAS situé boulevard Diderot. Les journalistes étaient exceptionnellement nombreux et le lendemain, 31 décembre, la presse dans son ensemble plaçait les mobilisations en première page.1
    a. La Maison des ensembles (MDE) a constitué l’un des lieux importants du mouvement des chômeurs. Cet immeuble de la ville de Paris a été réquisitionné le 15 décembre 1996 par différentes associations revendicatives (AC !, Droits devant !, DAL, APEIS, CDSL…), des associations culturelles (Onze de Pique, Villa d’Artagnan, Il’Art…), des associations de quartier (La commune libre d’Aligre, La chorba pour tous) mais également par des syndicats tels que la CNT, la FSU et SUD-PTT. Le lieu a fait office pour différents collectifs d’AC ! d’espace de rassemblement, d’échanges et d’accueil. La MDE est progressivement devenu le pôle parisien de rassemblement d’AC ! Espace de débats, la MDE s’apparentait également à un lieu de vie, notamment pour les personnes qui ne disposaient pas de logement ; certains y dormaient ou y restaient tard le soir.

    89En effet, il faut attendre janvier pour que les premières mesures concrètes interviennent. Ces propositions gouvernementales, déjà présentées aux représentants des associations quelques mois auparavant, sont critiquées tant par les organisations de chômeurs que par certains ministres communistes et écologistes qui semblent profiter de ces mobilisations pour marquer leur différence avec le PS. Le PCF défend la légitimité de la prime de Noël et la nécessaire solidarité de la gauche avec l’action des chômeurs ; les Verts légitiment quant à eux la revendication d’un revenu minimum pour les jeunes de 18 à 25 ans.

    90Le samedi 3 janvier, la ministre de l’Emploi rentre de vacances et organise précipitamment une conférence de presse pour détailler les mesures destinées à « lutter contre le chômage de longue durée et l’exclusion ». Elle précise qu’un projet de loi-cadre contre les exclusions est en cours de préparation, que les CES devraient être augmentés, et déclare apporter à l’Unedic la somme de 500 millions de francs [74 millions d’euros]. Or, faisant suite aux négociations de l’automne 1997, ces mesures sont déjà connues des organisations. Outre l’absence de propositions nouvelles, c’est l’attitude de la ministre qui est condamnée lorsqu’elle conclue que « rien ne justifie que ces actions perdurent dans l’illégalité ». Deux jours plus tard, Nicole Notat sort alors de son silence et intervient trois semaines après les premières occupations qui s’adressaient directement à la présidente de l’Unedic. Dans un entretien à Libération, elle dénonce « des occupations à visée médiatique » qui relèvent de « la manipulation de la détresse ».

    91La division de la gauche plurielle, qui se précise et s’étend après l’intervention de Martine Aubry, encourage également les chômeurs mobilisés à poursuivre les actions. Entre le lundi 5 janvier et le jeudi 8, le nombre d’occupations passe de vingt-cinq à trente-cinq. Une cinquantaine de villes sont ainsi engagées dans la lutte sans que l’on puisse toujours identifier si les actions relèvent d’AC !, de la CGT, de l’APEIS ou du MNCP ; ou encore d’une association indépendante. Le jeudi 8 janvier, Lionel Jospin et Martine Aubry reçoivent les organisations de chômeurs à Matignon et leur accordent, de ce fait, une première forme de reconnaissance officielle. Le vendredi 9 janvier, le Premier ministre intervient publiquement pour annoncer la création d’un Fonds social d’urgence doté d’un milliard de francs [150 millions d’euros] par l’État ainsi que la pérennisation des cellules d’urgence mises en place par les préfets. Le PC et les Verts changent alors de ton.

    92En dépit des nombreuses évacuations par la police, les occupations continuent durant la semaine du 12, entrecoupées par deux manifestations (le mardi 13 et le samedi 17). Lors du journal de 20 heures, le mercredi 21 janvier, Lionel Jospin formule publiquement ce qu’il a déjà annoncé quelques semaines plus tôt aux organisations : indexation des minima sociaux, revalorisation de 3 % de l’ASS, augmentation du nombre de CES, mise en place d’un projet de loi contre les exclusions. Il conclut en affirmant : « Je ne veux pas du tout opposer ceux qui sont dans une situation d’assistance et de solidarité et ceux qui travaillent ; je veux les aider à aller vers le travail parce que, fondamentalement, je veux une société du travail. »

    93Le lendemain, malgré un important dispositif policier, une centaine de personnes investissent les locaux du siège national du Parti socialiste, rue de Solferino. Cette action – qui se déroule le jour même où la gauche plurielle établit ses listes électorales pour les prochaines régionales – atténue les divisions entre les membres du gouvernement et les organisations. Le ministre communiste Robert Hue s’indigne contre « les dérives ultra minoritaires de quelques-uns [qui] contribuent à affaiblir le mouvement ». Richard Dethyre, de l’APEIS, déclare que « de tels agissements desservent le mouvement des chômeurs ». Dans un premier temps, AC ! se démarque de cette action, mais revient sur sa position en raison de la participation de plusieurs de ses membres. Quant à la CGT-chômeurs, cela fait déjà plusieurs jours qu’elle a cessé de participer aux actions d’occupations et attend la manifestation du 27 janvier pour mobiliser ses troupes sur le projet de loi des 35 heures.

    94Ainsi, la division du gouvernement et l’absence de nouvelles propositions ont, dans les premiers temps du mouvement, alimenté une unité d’action entre les organisations de lutte contre le chômage. Inversement, l’unité retrouvée du gouvernement s’est accompagnée d’oppositions d’une part entre le pôle AC !-MNCP et le pôle CGT-APEIS ; d’autre part, entre la base et les organisations. Les positions de la CGT-Chômeurs et de l’APEIS se sont alignées sur celles du PCF et, après la seconde intervention du Premier ministre, ces organisations ont progressivement cessé les actions d’occupation.

    95C’est plus largement une différenciation entre les chômeurs et les responsables des organisations qui s’est accentuée à la suite des réponses du gouvernement. Les mesures annoncées par Lionel Jospin s’adressaient essentiellement aux représentants politiques et syndicaux des associations. La création d’un fonds d’urgence sociale répondait aux attentes de la CGT-chômeurs concernant « la prime de Noël ». La réception des représentants des associations de chômeurs à Matignon a été perçue comme la reconnaissance officielle des organisations de chômeurs dans le champ politique, lesquelles sont par la suite invitées à plusieurs reprises à participer à l’élaboration des nouveaux projets de loi contre l’exclusion. Enfin, la présentation du projet de loi sur les 35 heures – précipitée par le mouvement d’occupations – répondait aux attentes des syndicalistes investis dans les organisations de chômeurs. Seules les revendications concernant l’augmentation des minima sociaux et leur extension aux 18-25 ans sont restées sans réponse.

    96À l’ombre des médias, et le plus souvent en marge des organisations, voire contre elles, les actions se sont ainsi poursuivies durant les mois de février et mars. Cette dernière phase du mouvement est le plus souvent menée par des collectifs autonomes, qui se sont construits dans l’action, et notamment durant les occupations. Il est, en revanche, plus difficile de poursuivre les occupations en raison de la répression policière, d’autant plus importante que les médias et les organisations officielles des chômeurs ne sont plus sur le terrain.

    De la répression au temps militant professionnalisé : le cas de Rennes

    97Au niveau local, on constate cependant que les dynamiques sont plurielles. Il apparaît que, sous l’effet aussi du processus spécifique de lancement de l’action, la réaction des autorités locales prend des formes variables et, ce faisant, contribue à structurer de manière décisive le « choix » du répertoire d’actions et, simultanément, le temps militant. En effet, si le mouvement de 1997-1998 se définit comme un mouvement d’occupations de bâtiments publics, notamment administratifs, les travaux existants sont silencieux sur les formes des occupations. Or, même si l’occupation continue – c’est-à-dire 24 heures sur 24 – fonctionne comme un modèle à imiter, nombre de groupes ne peuvent les mettre en œuvre à cause de la réaction des autorités locales.

    98Ainsi, à Rennes, le lendemain de la manifestation du 6 janvier, à l’appel de la CGT et AC35 !, un rendez-vous est donné, devant l’antenne Assedic. L’intention est à l’évidence d’occuper les locaux. Cependant, suite à un ordre gouvernemental, les portes sont fermées pour la journée, comme sur l’ensemble du territoire national. Le directeur de l’agence accepte de recevoir une délégation à condition qu’elle soit constituée de membres des organisations de chômeurs. Les manifestants refusent et prennent la direction de la mairie. À l’hôtel de ville, de manière relativement informelle, les protestataires décident d’investir le bâtiment, comme le rapporte un chômeur qui a été membre, et reste proche, de plusieurs organisations anarchistes.

    « Mais, place de la mairie en fait, c’est là que se décide l’occupation de la mairie, mais, tu sais, de façon un peu impromptue, tu vois, on… il y a… ben une fois qu’on est à la mairie, on s’était fixés ça comme objectif d’aller en manif là-bas, on y est, on discute. On discute avec une fille de la CGT en fait, et elle nous dit, tu sais, comme ça : “Bon, on occupe la mairie quoi.” “On va dans la mairie”, on dit pas : “On occupe”, en fait, c’est pas encore aussi clair quoi. […] Donc on descend place de la mairie, on fait le tour, et on revient, on rentre dans la mairie quoi, et puis, ben en fait, après il y a du mouvement, et puis les gens rentrent : “Oui, on est dans la mairie quoi.” Et là ça prend plus ou moins le truc d’une occupation quoi et on reste en bas et puis là on reste à discuter… »
    Chômeur, diplômé du supérieur, ancien employé, en concubinage et père d’un enfant à charge, 28 ans, Rennes.

    99La réaction du maire (socialiste) est plutôt négative, arguant du fait – auprès d’une délégation – que la ville de Rennes fait déjà beaucoup pour les chômeurs. Sensibles à l’argument, les militants de la CGT et d’AC35 ! parviennent, après plusieurs heures d’assemblée générale improvisée, à faire sortir les manifestants de la mairie et à les conduire – vers 17 heures et dans le secret – à la direction régionale du Travail. La décision est prise d’occuper de nuit mais à 18 heures, le préfet donne l’ordre d’évacuer par la force. Le récit de l’expulsion, par deux chômeurs de longue durée39, témoigne de la violence utilisée par les CRS, qui laissera par la suite des traces dans les mémoires militantes. Lors de l’arrivée soudaine et brutale de la police, l’un a « eu la peur de [sa] vie » tandis que l’autre a voulu fuir « parce que ça va cogner ». Le récit de cette évacuation met en exergue la dispersion physique et désordonnée engendrée par le déploiement policier, l’usage – dans une « pièce fermée » du bâtiment occupé – d’une « bombe lacrymogène » et le fait qu’il « y a un jeune con de CRS qui arrive là-dedans, il a pris la table, il l’a balancée40 ». Expulsés, les chômeurs tentent alors d’occuper l’antenne régionale de France 3. Là encore, les militants de la CGT et d’AC35 ! les en dissuadent et invitent tout le monde à rejoindre la Maison du Peuple, dans les locaux de la CGT.

    100La réaction des autorités, lors de cette seconde journée du mouvement, va structurer durablement l’histoire des chômeurs mobilisés rennais. Ni les Assedic – et au-delà toutes les administrations sociales – ni la mairie ni la préfecture ne sont disposées à laisser les chômeurs s’installer dans une occupation continue d’un bâtiment. Et aucune autorité rennaise ne fera de déclaration de soutien ou de sympathie à l’égard du mouvement41. Celui-ci, durant toute l’année 1998, ne parviendra ainsi jamais à s’installer durablement dans les lieux qu’il choisira d’occuper.

    101C’est donc la forme de l’occupation ponctuelle avec évacuation policière quasi-systématique qui caractérise le répertoire d’actions rennais. De ce fait, le temps du mouvement rappelle celui du travail professionnel, comme le symbolise la décision de ne pas faire d’assemblée générale ni d’actions le week-end. La réaction première des autorités – renforcée par la réticence des organisations initiatrices à occuper certains lieux – en est à l’origine. Cela induit un temps militant quotidien structuré autour de deux grands moments : le temps de « l’AG » et le temps des « actions » (auxquels s’ajoute certains jours le temps des commissions).

    De la bienveillance au temps militant continu : le cas de Morlaix

    102À Morlaix, le déclenchement de l’action par le Comité local induit un déroulement radicalement différent. D’une part, l’association avait – avant le mouvement – des pratiques de rencontres régulières avec les institutions. D’autre part, le président de l’association se montre, dès le premier article local du journal Ouest-France (08/01/98), plutôt opposé à l’occupation des Assedic car cela pourrait gêner les « allocataires ».

    103C’est pourquoi la prise en charge du déclenchement du mouvement morlaisien par le Comité rassure sans doute les autorités. Le directeur des Assedic avait déjà accepté de recevoir une délégation sans imposer de conditions de composition. De même, dès le premier jour d’occupation, les relations entre la mairie et le Comité se structurent autour de deux principes : une négociation par délégation, une négociation des modes d’occupation. Le maire est en effet disposé à coopérer si on lui donne à rencontrer des « gens responsables » (les dirigeants du Comité en ont les caractéristiques attendues) et si les conditions d’occupation sont négociées (les dirigeants du Comité n’y voient pas d’objection).

    104Dès les premiers jours, de nombreuses autorités témoignent publiquement et par voie de presse leur sympathie42, voire leur solidarité, au mouvement des chômeurs. Eau, café, téléphone, photocopies sont fournis aux « occupants » de la mairie. Les autorités ouvrent leurs portes – voire proposent des rencontres – aux délégations des chômeurs mobilisés (mairie, ANPE, Assedic, CCAS) et permettent au mouvement de s’installer dans une occupation continue de la mairie de Morlaix (qui durera deux semaines) où les assemblées générales seront quotidiennes. De ce fait, le temps militant prend la forme – comme le caractérise le président du Comité – d’un « temps 24 heures sur 24 » qui combine : un temps de « l’AG », un temps « des actions » (distribution de tracts, occupations ponctuelles), un temps de gestion quotidienne important car il faut faire vivre l’occupation continue (se ravitailler, trouver/déplacer des matelas, ranger, nettoyer, tenir des permanences…).

    105Le mouvement de Morlaix se démarque aussi de celui de Rennes par l’ampleur du soutien qu’il reçoit. Certes, dans les deux villes, les médias locaux répondent présents tandis que les organisations alliées vont multiplier leurs appels à soutenir – voire à rejoindre – le mouvement et relayent systématiquement les différentes manifestations organisées.

    106Il n’a existé aucun contre-mouvement dans les deux villes mais les gestes de solidarité de la population sont sans commune mesure à Morlaix, grâce à l’occupation de la mairie qui facilite les rencontres, les échanges et les dons. Ainsi, dans la ville finistérienne, un cahier de doléances – ouvert toute la journée dans le hall central de la mairie occupée – donne lieu à plus d’une centaine de témoignages (encadré 5). Le 17 janvier, l’association Morlaix-boutiques appelle ses adhérents à ouvrir plus tardivement les magasins de la ville en signe de solidarité avec le mouvement. Des restaurants, des collèges et le lycée public, des associations (Foyer de jeunes travailleurs, AFPA, Ligue des droits de l’homme…), des commerces et des grandes surfaces font parvenir des repas ou encore allègent le coût des courses faites par le mouvement43. À la mairie, une réception officielle donne lieu à des dons de petits fours. Au bout de trois jours, la caisse de solidarité du mouvement morlaisien contient 1500 francs – hors dons d’organisations – contre quelques centaines de francs pour le mouvement rennais44.

    107Comme on peut le voir, dès leurs premières heures, les deux mouvements prennent une forme radicalement différente. Si organisations et médias sont là pour favoriser le déclenchement de l’action collective, ce n’est pas le même type d’organisations qui lance la dynamique mobilisatrice dans les deux villes, et la réaction première de l’environnement – notamment des autorités – détermine fortement la forme prise par chaque mouvement local. Au désintérêt dominant – voire à l’hostilité – qu’a rencontré le mouvement rennais, s’oppose la solidarité dominante – voire l’adhésion – de l’environnement morlaisien.

    Encadré 5 : Témoignages dans le cahier de doléances de Morlaix
    14 janvier 1998
    – Le chômage ne devrait pas exister ! Je suis au chômage depuis 10 ans et je ne trouve pas de travail. Les emplois-jeunes vous en parlez mais vous ne faites rien. Alors réagissez bon dieu ! (Valérie, 29 ans)
    – Après un stage de trois mois, je n’ai plus le droit à rien. Ni RMI, ni CES. (Retourner Dehors Ça Non) Quoi faire ? (Évelyne, 40 ans)
    – On est gouvernés par des incapables, depuis Pompidou. Tout le monde s’en fout à tous les niveaux ! Et pourtant il y aurait du TRAVAIL ! Nettoyer les forêts, débroussailler les forêts, nettoyer les rivières, entretenir les maisons et les jardins des gens du 3e âge… Restaurer les centres-villes délabrés comme c’est le cas de la rue de Brest, notamment à Morlaix. Il y aurait du boulot si tous les hommes politiques se préoccupaient d’autre chose que d’être réélu et de couper les rubans d’imagination. DU BOULOT pour tous, c’est possible ! Il suffit de le vouloir, messieurs les politiques ! (Georges, 43 ans)
    – Soutien solidaire à ce mouvement indispensable. (Anonyme)
    – Depuis des années, « la galère », le chômage, ça suffit. Des emplois pour tout le monde. Assez de misère et les exclus. À quand la révolution ? (Madame S)
    15 janvier 1998
    – Cinq ans dans le social en CDI (2700 francs par mois) donc aucune aide de l’Assedic. Se faire entendre dire par le coordinateur que je serais mieux au RMI, que les stagiaires gagnaient le double de moi, prendre des stagiaires parce qu’ils vont faire tomber du fric, en laisser d’autres « sur la touche » bien que motivés mais ne rapportant rien, voilà un social dont je n’ai pas la même définition !!! Finalement licenciement économique, convention de conversion donc « même pas chômeur ». Je soutiens vivement le Mouvement des chômeurs de Morlaix. (Anonyme)
    – Vieux chômeur de longue durée – 57 ans – 4 ans de pointage sans interruption
    – en CES – cherche préretraite Assedic – Discrétion assurée – Donne gratuitement renseignements – Cède avec plaisir droit au travail à beaucoup plus jeune. (JF R.)
    – La prise en charge, directement, par les chômeurs de leurs revendications et de leur avenir est l’un des événements marquants de 1998. Les richesses existent, il faut les prendre où elles sont pour que chacun en ait sa part. Tout mon soutien. (Anonyme)
    – Avenir = futur = enfants = prochaine génération = chômeurs ???? C’est aujourd’hui que l’on construit demain (et que l’on paye les conséquences du passé…). Oui au futur, oui à l’avenir, donnons du rêve à nos enfants et non pas un cauchemar nommé chômage ! Ne rêvons plus, agissons. Il le faut vite. (Anonyme)
    17 janvier 1998
    À Mort le chômage ! (Anonyme) 20 janvier 1998
    – J’ai 58 ans et suis au chômage après deux années de CES qui n’ont rien donné. J’ai travaillé pendant 20 ans et c’est dur d’en arriver là ; pour moi le travail c’est fini mais je suis solidaire et voudrais que bien des choses s’arrangent. Bon courage à toutes et tous. (Gaëlle)
    21 janvier 1998
    – Je vous remercie de l’effort que vous consacrez à notre cause. Une chômeuse. (Anonyme)
    22 janvier 1998
    – Après avoir entendu les déclarations de Mr Jospin, c’est un discours de « sourd ». Ayant voté pour lui en pensant au changement, il a dupé en promettant le changement tant attendu par le peuple, c’est une « honte ». Chômeur depuis de longue date et percevant maintenant l’AAH après avoir fait dépression sur dépression car ayant fait trois années de CES à l’hôpital de Morlaix avec « rien au bout », il faudrait que cette misère S’ARRÊTE au plus vite !!! MAI 68 n’est pas si loin que cela et suis solidaire avec vous « chômeurs, rmistes, etc. ». Continuons le combat !!! Ne baissons surtout pas les bras. Gagnons ! Tous ensemble ! (Anonyme)
    23 janvier 1998
    – Bon courage et félicitations. Vous démontrez qu’il est possible de refuser l’exclusion. Vous démentez tous ceux qui vous avaient déjà condamnés. (Anonyme)
    31 janvier 1998
    – Longtemps ouvrier, j’ai été 8 ans SDF, alcoolique 15 ans. J’ai galéré. Bon courage les mecs. À bas le Front national ! Ces enculés m’ont attaqué à cinq une nuit alors que je squattais à Saint-Pol-de-Léon (j’étais parti chercher du boulot). Ils m’ont dit : « Tu es un SDF, donc un parasite. On va t’éliminer ! ». Coup de chance ! J’ai pu leur échapper. Le Front national c’est le néo-nazisme. Avec ces mecs aucune discussion n’est possible ! Ils sont bornés, stupides, racistes, violents, agressifs ! De vrais cons quoi ! Et il y en a à Morlaix, j’en connais ! TRISTE MONDE ! (Albert de Caen)

    108Ainsi, l’enquête ethnographique comparative contribue à pointer du doigt des dynamiques locales variées, soulignant qu’on ne pourrait parler d’un mouvement de chômeurs, et ce d’autant moins que ces derniers ne forment pas un groupe homogène. C’est ce groupe mobilisé qu’il nous faut à présent étudier.

    Notes de bas de page

    1  Il existe une édition locale du journal Ouest-France à Rennes et à Morlaix. Dans cette dernière ville, il existe aussi une entreprise locale de presse : le Télégramme de Morlaix.

    2  Le chapitre 1 énumère la littérature qui leur a été consacrée. Voir notamment Demazière et Pignoni (1998).

    3  Cette association s’appuie sur la revue CASH dont le premier numéro sort en décembre 1985.

    4  À Bordeaux, Lorient, Harfleur, Besançon, Annecy, Toulouse, Le Havre, Flers, Perpignan, Clermont-Ferrand, Céret, Marseille, Rennes.

    5  AC ! consacre ses journées d’été à la question de la RTT, inscrite dans le calendrier gouvernemental à la mi-septembre 1997, et à la nouvelle loi de cohésion sociale prévue en janvier 1998.

    6  À partir du 23 juin, des occupations d’antennes Assedic sont menées à Agen, Alençon, Argenteuil, Bordeaux, Céret, Lille, Lyon, Montbéliard, Montpellier, Niort, Paris, Poitiers, Rouen, Saint-Denis, en vue de réclamer des aides d’urgence. Plusieurs dossiers sont ainsi déposés et certaines actions se concluent par l’obtention d’une somme d’argent.

    7  Le 15 décembre, 200 personnes investissent l’Assedic des Bonnettes à Arras et, à l’instar des Marseillais, y restent pendant plusieurs semaines.

    8  Le dispositif du PARE étant jugé non conforme au droit du travail, AC !, l’APEIS et le MNCP ont déposé un recours auprès du Conseil d’État, pour obtenir l’annulation de l’agrément gouvernemental de la convention assurance chômage.

    9  Au total, ce sont plus de 600000 personnes qui devaient sortir du régime de l’Unedic d’ici la fin de l’année 2005 ; plus de 260000 d’entre elles se sont trouvées en fin de droits dès le 1er janvier 2004.

    10  La création de Pôle emploi, institution nationale publique, issue de la fusion de l’ANPE et du réseau des Assedic, a été actée par une loi de 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi. Sa mise en œuvre a débuté le 1er janvier 2009.

    11  Le suivi personnel rétablit le pointage (abandonné en 1982) et l’absence à une convocation entraîne la suspension des indemnités de l’allocation-chômage, mais également du RSA (Revenu de solidarité active remplaçant le RMI depuis décembre 2008) et de l’ASS (Allocation spécifique de solidarité) pour une durée allant de 15 jours à 2 mois. Depuis la loi du 2 août 2008, deux nouveaux motifs de radiation ont été introduits : le refus de l’ORE (Offre raisonnable d’emploi) et le refus sans motif légitime d’élaborer un PPAE (Projet personnel d’accès à l’emploi) ou de l’actualiser entraînant une radiation de 2 à 6 mois.

    12  Un tract spécifique avait d’ailleurs été élaboré en leur direction dès la première semaine et, le vendredi 23 janvier, une rencontre entre la population lycéenne et une délégation de chômeurs a lieu au centre de documentation du lycée public de Morlaix. Elle rassemble une centaine de lycéens.

    13  La coordination régionale de Bretagne a existé du 23 janvier au 21 février. Elle s’est réunie cinq fois (à Carhaix, Guingamp, Rennes, Quimper, Rennes) mais la cinquième réunion a avorté, étant donné le nombre de villes représentées. Les villes de Brest, Guingamp, Morlaix, Nantes, Quimper, Rennes, Vannes… y ont plus ou moins régulièrement participé.

    14  Ces occupations ponctuelles ont permis d’obtenir plusieurs résultats concrets, qui seront exposés dans un tract spécifique, signé du Comité et distribué du 1er au 13 février : « Gratuité des bus dans la ville pour les plus démunis ; rétablissement des lignes EDF pour les foyers dans la précarité ; réouverture des compteurs d’eau, suppression et remboursement des dépôts de garantie, avec mise en place d’une action sociale au sein de la CGE. »

    15  Le Comité des chômeurs et solidaires de Morlaix disposait déjà d’un journal comme de nombreuses associations locales en France dans les années 1990. Selon Demazière (1996 : 27), les journaux sont « un support de production et de circulation de paroles de chômeurs sur le chômage » qui permet de lutter contre la dépossession de l’autonomie des chômeurs dans la caractérisation de leur situation, dépossession largement orchestrée par le travail de catégorisation des institutions (voire des associations caritatives). Selon Fillieule (1993 : 57), la mise en place de journaux peut aussi correspondre à une « stratégie de retrait » par rapport aux médias officiels.

    16  Cette date a été choisie car le mode de participation de l’ethnographe tend à changer à partir de 1999 et jusqu’à sa propre « démission » (en avril 1999). En effet, il s’implique davantage dans les conflits internes, notamment entre « anarchistes » et « libertaires » (voir infra).

    17  Cette occupation s’inscrit dans une action coordonnée au niveau national suite à l’arrestation de quatre personnes du mouvement de Jussieu ayant participé à une action contre les magasins Cash Converters. En effet, à Nantes, les 19 et 20 février, il s’est tenu un forum régional – sur invitation du collectif nantais – initialement prévu pour débattre entre les différentes villes de la Bretagne. Compte tenu de la présence de plusieurs villes d’autres régions (Toulouse, Strasbourg, Paris), ce forum s’est transformé en création d’une coordination nationale. Celle-ci se réunira à nouveau en mars 1998 à Strasbourg.

    18  Les AG sont dorénavant limitées à deux par semaine. Un nombre minimum de personnes (10) est décrété pour qu’elles puissent se tenir. Les commissions sont réorganisées : une commission « action sociale » est réactivée et une commission journal vient concrétiser le vote de la création de celui-ci lors d’une AG à l’OSCR (le numéro zéro de ce journal sortira le 17 mars et le numéro 1 le 2 avril : il s’appelle « Sursaut »). Les commissions se réunissent en dehors des AG. La commission « action sociale » lance notamment des autocollants qui visent à proposer aux « gens » de recourir au mouvement pour résoudre leurs problèmes individuels (électricité, eau, huissiers, etc.). Elle donnera lieu à deux actions pour deux personnes du mouvement le 13 mai et le 11 juin. Par ailleurs, un compte épargne du mouvement est ouvert et une association de financement du mouvement (« Les amis des chômeurs en lutte ») est créée le 26 mars.

    19  Le 10 décembre, une antenne Assedic est occupée puis, le 15 décembre, une agence ADECCO (travail intérimaire). Cette dernière action débouche sur une jonction symbolique avec une manifestation des étudiants, dont plusieurs rejoignent l’occupation qui dure toute la nuit. Au matin, l’agence – qui a subi des dégâts matériels importants – est évacuée avant l’intervention des CRS.

    20  Il faut avoir travaillé quatre mois (au lieu de trois) dans les huit derniers mois pour en bénéficier. Le montant est dégressif dans le temps, par paliers de quatre mois. La durée est toujours fonction des années passées d’affiliation au salariat, mais les conditions d’affiliation sont durcies.

    21  En 1998, 40 % des chômeurs indemnisés par le régime d’assurance chômage perçoivent une indemnité proche ou inférieure à un demi-SMIC et le RMI s’élève à 2428 francs [362 euros] par mois.

    22  Maurice Pagat est un ancien militant de la JOC, de la CFDT et du PS. Richard Dethyre, président de l’APEIS depuis sa création en 1987, a été responsable des Jeunesses communistes de 1975 à 1979, puis secrétaire de la section du PCF de Rungis jusqu’en 1986 (Dethyre, 1992). Charles Hoareau était membre de la CGT (Hoareau, 1998).

    23  Propos tirés d’entretiens avec des fondateurs d’AC !

    24  Parmi les organisations rencontrées, on retrouve celles qui étaient signataires de l’Appel d’AC ! en octobre 1993. Au niveau syndical : les sections CFDT (Fédérations finances, FGTE, Banques, région Basse-Normandie), FSU (SNES, SNUI-PP, SNES-PJJ), SUD, SNUI, Confédération paysanne. La CGT a été sollicitée mais, si certains individus ont participé à la marche, aucune section syndicale ne l’a fait. Au niveau associatif : LDH, MNCP, APEIS, DAL, FASTI, MRAP, MOC, CSF… Les partis politiques ont également été rencontrés, notamment pour assurer l’hébergement (gymnases municipaux, par exemple) et la nourriture. Enfin, ces contacts avaient également pour objectif d’assurer le financement des marches.

    25  En Bretagne, une trentaine d’associations de chômeurs ont été répertoriées dans une étude de 1995 (Bertrand et al., 1995).

    26  Par exemple, ALARME, l’Agence libre des associations, réseaux, mouvements pour l’emploi, qui édite un bulletin.

    27  Il vise à promouvoir « l’écoute et le soutien du chômeur, la réduction du temps de travail, un emploi pour tous, les intérêts des chômeurs et précaires, l’accès à l’information et la connaissance des droits » (plaquette de présentation de l’association, 1997).

    28  Les statuts déposés en préfecture précisent que l’association a pour objet : « la création d’un lieu d’accueil, de rencontre et d’information pour les chômeurs du Pays de Morlaix ; rompre l’isolement et permettre au chômeur de retrouver identité et dignité ; susciter, développer, étendre la solidarité entre chômeurs et avec les chômeurs ; d’associer plus étroitement chômeurs et solidaires pour participer à la défense des droits et intérêts du chômeur et permettre et obtenir une amélioration de sa situation sociale » (page 2).

    29  Une brève, dans la rubrique « vie en ville », annonce que « les associations de chômeurs mobilisent », « le Comité de lutte pour le droit à l’emploi » invitant « les privés d’emploi et ses syndicats à une assemblée générale qui se tiendra ce lundi 5 janvier à l’Union départementale CGT […] pour décider des actions à tenir ». Par ailleurs, pour le lendemain, à l’appel d’AC !, une manifestation est annoncée place de la mairie à 17 heures.

    30  Une brève, dans la rubrique « vie en ville », annonce une « manifestation de chômeurs et précaires à 17 heures », à l’appel d’AC35 !, des comités de chômeurs CGT et du mouvement « CFDT tous ensemble (opposition à la ligne Notat) ». Les mêmes organisations appellent à un rendez-vous le jour suivant – journée de manifestation nationale – à 9 heures devant les Assedic de Bretagne. La brève précise que l’organisation SUD appelle aussi.

    31  Les structures associatives locales semblent avoir éprouvé une certaine méfiance vis-à-vis du mouvement, voire lui ont retiré le caractère de fait exceptionnel, de mouvement massif, de mouvement social. Manon Lacotte, dans le bulletin n° 18 d’ALARME (22 janvier 1998, p. 5), écrit ainsi : « À ALARME, nous suivons “les chômeurs qui s’organisent” depuis bien des mois, des chômeurs qui s’organisent au quotidien, dans les associations, les syndicats, tous les lieux de convivialité et de lutte. Nous n’avons pas l’impression que tout ait changé, que les dernières semaines aient vu le développement d’un mouvement de masse, la naissance d’un nouvel acteur social autonome qui serait l’ensemble des chômeurs en lutte. […] Le nombre d’adhérents de ces mouvements [des organisations nationales de chômeurs] est très faible, la capacité de mobilisation n’est pas énorme objectivement mais elle est remarquablement utilisée. […] On voit ici la très grande efficacité des opérations de type commando quand elles rencontrent un regard intéressé par la presse ».

    32  Ouest-France (08/01/98) écrit : « Le Comité de chômeurs et solidaires du pays de Morlaix, soutenu par la CGT, est entré mercredi matin dans le mouvement de protestation. »

    33  Voir notamment Champagne (1984, 1990), Gamson (1988, 1992), Oberschall (1993), Accardo (1995), Neveu (1999).

    34  On parle d’overshooting lorsqu’on assiste à une sur-réaction à court terme par rapport à une information, qu’elle soit journalistique ou autre.

    35  Sur 57 personnes interviewées pour Morlaix et Rennes, nous en avons repéré 13 – soit un quart – qui ont eu connaissance du mouvement local par la presse, la proportion étant comparable dans les deux villes.

    36  Jean-Marc Salmon (1998) qualifie ainsi ces associations qui s’efforcent de gagner la sympathie de l’opinion de « médias-associations ».

    37  Cette revendication se présente comme un compromis destiné à préserver une démarche unitaire car AC ! se prononce pour un revenu égal au SMIC alors que les autres organisations considèrent que ce montant est trop élevé et qu’il est nécessaire de maintenir la distinction entre un revenu salarial et un revenu d’assistance.

    38  Pour établir l’histoire de ces actions, on se réfère à deux chronologies. La première a été réalisée par Rébecca Houzel pour le livre de M.-A. Combesque (1998), la seconde résulte d’un travail collectif réalisé par « la bande à 35 heures par jour » et reproduite dans Le lundi au soleil (1998). L’une et l’autre s’accordent sur la plupart des événements.

    39  Diplôme inférieur au baccalauréat, anciens ouvriers, célibataires, 32 ans, Rennes.

    40  Le recours ou non à la violence physique policière constitue un trait distinctif majeur des mobilisations qui joue sur les trajectoires militantes et les logiques d’exit.

    41  Le maire de Rennes, interrogé par la presse, refusera de s’exprimer selon Ouest-France (08/01/98).

    42  On peut lire dans le Télégramme : « Dans un communiqué, le bureau majoritaire de la municipalité se déclare favorable au mouvement des demandeurs d’emploi. […] Le communiqué conclut : “Notre proximité avec vous, en tant que municipalité, est tout autant administrative et technique, qu’attentive et humaine. Nous sommes solidaires de votre action pour aider à résoudre les situations les plus difficiles” » (14/01/98).

    43  La personne chargée du ravitaillement a répertorié 31 structures qui ont fourni des repas au « Comité » durant l’occupation de la mairie.

    44  Ces différences de montant doivent être relativisées à la lumière du fait que deux personnes se chargent, à Morlaix, de « faire les magasins » de la ville pour obtenir de l’argent. À notre connaissance, Rennes n’a pas usé de cette pratique.

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    1  Il existe une édition locale du journal Ouest-France à Rennes et à Morlaix. Dans cette dernière ville, il existe aussi une entreprise locale de presse : le Télégramme de Morlaix.

    2  Le chapitre 1 énumère la littérature qui leur a été consacrée. Voir notamment Demazière et Pignoni (1998).

    3  Cette association s’appuie sur la revue CASH dont le premier numéro sort en décembre 1985.

    4  À Bordeaux, Lorient, Harfleur, Besançon, Annecy, Toulouse, Le Havre, Flers, Perpignan, Clermont-Ferrand, Céret, Marseille, Rennes.

    5  AC ! consacre ses journées d’été à la question de la RTT, inscrite dans le calendrier gouvernemental à la mi-septembre 1997, et à la nouvelle loi de cohésion sociale prévue en janvier 1998.

    6  À partir du 23 juin, des occupations d’antennes Assedic sont menées à Agen, Alençon, Argenteuil, Bordeaux, Céret, Lille, Lyon, Montbéliard, Montpellier, Niort, Paris, Poitiers, Rouen, Saint-Denis, en vue de réclamer des aides d’urgence. Plusieurs dossiers sont ainsi déposés et certaines actions se concluent par l’obtention d’une somme d’argent.

    7  Le 15 décembre, 200 personnes investissent l’Assedic des Bonnettes à Arras et, à l’instar des Marseillais, y restent pendant plusieurs semaines.

    8  Le dispositif du PARE étant jugé non conforme au droit du travail, AC !, l’APEIS et le MNCP ont déposé un recours auprès du Conseil d’État, pour obtenir l’annulation de l’agrément gouvernemental de la convention assurance chômage.

    9  Au total, ce sont plus de 600000 personnes qui devaient sortir du régime de l’Unedic d’ici la fin de l’année 2005 ; plus de 260000 d’entre elles se sont trouvées en fin de droits dès le 1er janvier 2004.

    10  La création de Pôle emploi, institution nationale publique, issue de la fusion de l’ANPE et du réseau des Assedic, a été actée par une loi de 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi. Sa mise en œuvre a débuté le 1er janvier 2009.

    11  Le suivi personnel rétablit le pointage (abandonné en 1982) et l’absence à une convocation entraîne la suspension des indemnités de l’allocation-chômage, mais également du RSA (Revenu de solidarité active remplaçant le RMI depuis décembre 2008) et de l’ASS (Allocation spécifique de solidarité) pour une durée allant de 15 jours à 2 mois. Depuis la loi du 2 août 2008, deux nouveaux motifs de radiation ont été introduits : le refus de l’ORE (Offre raisonnable d’emploi) et le refus sans motif légitime d’élaborer un PPAE (Projet personnel d’accès à l’emploi) ou de l’actualiser entraînant une radiation de 2 à 6 mois.

    12  Un tract spécifique avait d’ailleurs été élaboré en leur direction dès la première semaine et, le vendredi 23 janvier, une rencontre entre la population lycéenne et une délégation de chômeurs a lieu au centre de documentation du lycée public de Morlaix. Elle rassemble une centaine de lycéens.

    13  La coordination régionale de Bretagne a existé du 23 janvier au 21 février. Elle s’est réunie cinq fois (à Carhaix, Guingamp, Rennes, Quimper, Rennes) mais la cinquième réunion a avorté, étant donné le nombre de villes représentées. Les villes de Brest, Guingamp, Morlaix, Nantes, Quimper, Rennes, Vannes… y ont plus ou moins régulièrement participé.

    14  Ces occupations ponctuelles ont permis d’obtenir plusieurs résultats concrets, qui seront exposés dans un tract spécifique, signé du Comité et distribué du 1er au 13 février : « Gratuité des bus dans la ville pour les plus démunis ; rétablissement des lignes EDF pour les foyers dans la précarité ; réouverture des compteurs d’eau, suppression et remboursement des dépôts de garantie, avec mise en place d’une action sociale au sein de la CGE. »

    15  Le Comité des chômeurs et solidaires de Morlaix disposait déjà d’un journal comme de nombreuses associations locales en France dans les années 1990. Selon Demazière (1996 : 27), les journaux sont « un support de production et de circulation de paroles de chômeurs sur le chômage » qui permet de lutter contre la dépossession de l’autonomie des chômeurs dans la caractérisation de leur situation, dépossession largement orchestrée par le travail de catégorisation des institutions (voire des associations caritatives). Selon Fillieule (1993 : 57), la mise en place de journaux peut aussi correspondre à une « stratégie de retrait » par rapport aux médias officiels.

    16  Cette date a été choisie car le mode de participation de l’ethnographe tend à changer à partir de 1999 et jusqu’à sa propre « démission » (en avril 1999). En effet, il s’implique davantage dans les conflits internes, notamment entre « anarchistes » et « libertaires » (voir infra).

    17  Cette occupation s’inscrit dans une action coordonnée au niveau national suite à l’arrestation de quatre personnes du mouvement de Jussieu ayant participé à une action contre les magasins Cash Converters. En effet, à Nantes, les 19 et 20 février, il s’est tenu un forum régional – sur invitation du collectif nantais – initialement prévu pour débattre entre les différentes villes de la Bretagne. Compte tenu de la présence de plusieurs villes d’autres régions (Toulouse, Strasbourg, Paris), ce forum s’est transformé en création d’une coordination nationale. Celle-ci se réunira à nouveau en mars 1998 à Strasbourg.

    18  Les AG sont dorénavant limitées à deux par semaine. Un nombre minimum de personnes (10) est décrété pour qu’elles puissent se tenir. Les commissions sont réorganisées : une commission « action sociale » est réactivée et une commission journal vient concrétiser le vote de la création de celui-ci lors d’une AG à l’OSCR (le numéro zéro de ce journal sortira le 17 mars et le numéro 1 le 2 avril : il s’appelle « Sursaut »). Les commissions se réunissent en dehors des AG. La commission « action sociale » lance notamment des autocollants qui visent à proposer aux « gens » de recourir au mouvement pour résoudre leurs problèmes individuels (électricité, eau, huissiers, etc.). Elle donnera lieu à deux actions pour deux personnes du mouvement le 13 mai et le 11 juin. Par ailleurs, un compte épargne du mouvement est ouvert et une association de financement du mouvement (« Les amis des chômeurs en lutte ») est créée le 26 mars.

    19  Le 10 décembre, une antenne Assedic est occupée puis, le 15 décembre, une agence ADECCO (travail intérimaire). Cette dernière action débouche sur une jonction symbolique avec une manifestation des étudiants, dont plusieurs rejoignent l’occupation qui dure toute la nuit. Au matin, l’agence – qui a subi des dégâts matériels importants – est évacuée avant l’intervention des CRS.

    20  Il faut avoir travaillé quatre mois (au lieu de trois) dans les huit derniers mois pour en bénéficier. Le montant est dégressif dans le temps, par paliers de quatre mois. La durée est toujours fonction des années passées d’affiliation au salariat, mais les conditions d’affiliation sont durcies.

    21  En 1998, 40 % des chômeurs indemnisés par le régime d’assurance chômage perçoivent une indemnité proche ou inférieure à un demi-SMIC et le RMI s’élève à 2428 francs [362 euros] par mois.

    22  Maurice Pagat est un ancien militant de la JOC, de la CFDT et du PS. Richard Dethyre, président de l’APEIS depuis sa création en 1987, a été responsable des Jeunesses communistes de 1975 à 1979, puis secrétaire de la section du PCF de Rungis jusqu’en 1986 (Dethyre, 1992). Charles Hoareau était membre de la CGT (Hoareau, 1998).

    23  Propos tirés d’entretiens avec des fondateurs d’AC !

    24  Parmi les organisations rencontrées, on retrouve celles qui étaient signataires de l’Appel d’AC ! en octobre 1993. Au niveau syndical : les sections CFDT (Fédérations finances, FGTE, Banques, région Basse-Normandie), FSU (SNES, SNUI-PP, SNES-PJJ), SUD, SNUI, Confédération paysanne. La CGT a été sollicitée mais, si certains individus ont participé à la marche, aucune section syndicale ne l’a fait. Au niveau associatif : LDH, MNCP, APEIS, DAL, FASTI, MRAP, MOC, CSF… Les partis politiques ont également été rencontrés, notamment pour assurer l’hébergement (gymnases municipaux, par exemple) et la nourriture. Enfin, ces contacts avaient également pour objectif d’assurer le financement des marches.

    25  En Bretagne, une trentaine d’associations de chômeurs ont été répertoriées dans une étude de 1995 (Bertrand et al., 1995).

    26  Par exemple, ALARME, l’Agence libre des associations, réseaux, mouvements pour l’emploi, qui édite un bulletin.

    27  Il vise à promouvoir « l’écoute et le soutien du chômeur, la réduction du temps de travail, un emploi pour tous, les intérêts des chômeurs et précaires, l’accès à l’information et la connaissance des droits » (plaquette de présentation de l’association, 1997).

    28  Les statuts déposés en préfecture précisent que l’association a pour objet : « la création d’un lieu d’accueil, de rencontre et d’information pour les chômeurs du Pays de Morlaix ; rompre l’isolement et permettre au chômeur de retrouver identité et dignité ; susciter, développer, étendre la solidarité entre chômeurs et avec les chômeurs ; d’associer plus étroitement chômeurs et solidaires pour participer à la défense des droits et intérêts du chômeur et permettre et obtenir une amélioration de sa situation sociale » (page 2).

    29  Une brève, dans la rubrique « vie en ville », annonce que « les associations de chômeurs mobilisent », « le Comité de lutte pour le droit à l’emploi » invitant « les privés d’emploi et ses syndicats à une assemblée générale qui se tiendra ce lundi 5 janvier à l’Union départementale CGT […] pour décider des actions à tenir ». Par ailleurs, pour le lendemain, à l’appel d’AC !, une manifestation est annoncée place de la mairie à 17 heures.

    30  Une brève, dans la rubrique « vie en ville », annonce une « manifestation de chômeurs et précaires à 17 heures », à l’appel d’AC35 !, des comités de chômeurs CGT et du mouvement « CFDT tous ensemble (opposition à la ligne Notat) ». Les mêmes organisations appellent à un rendez-vous le jour suivant – journée de manifestation nationale – à 9 heures devant les Assedic de Bretagne. La brève précise que l’organisation SUD appelle aussi.

    31  Les structures associatives locales semblent avoir éprouvé une certaine méfiance vis-à-vis du mouvement, voire lui ont retiré le caractère de fait exceptionnel, de mouvement massif, de mouvement social. Manon Lacotte, dans le bulletin n° 18 d’ALARME (22 janvier 1998, p. 5), écrit ainsi : « À ALARME, nous suivons “les chômeurs qui s’organisent” depuis bien des mois, des chômeurs qui s’organisent au quotidien, dans les associations, les syndicats, tous les lieux de convivialité et de lutte. Nous n’avons pas l’impression que tout ait changé, que les dernières semaines aient vu le développement d’un mouvement de masse, la naissance d’un nouvel acteur social autonome qui serait l’ensemble des chômeurs en lutte. […] Le nombre d’adhérents de ces mouvements [des organisations nationales de chômeurs] est très faible, la capacité de mobilisation n’est pas énorme objectivement mais elle est remarquablement utilisée. […] On voit ici la très grande efficacité des opérations de type commando quand elles rencontrent un regard intéressé par la presse ».

    32  Ouest-France (08/01/98) écrit : « Le Comité de chômeurs et solidaires du pays de Morlaix, soutenu par la CGT, est entré mercredi matin dans le mouvement de protestation. »

    33  Voir notamment Champagne (1984, 1990), Gamson (1988, 1992), Oberschall (1993), Accardo (1995), Neveu (1999).

    34  On parle d’overshooting lorsqu’on assiste à une sur-réaction à court terme par rapport à une information, qu’elle soit journalistique ou autre.

    35  Sur 57 personnes interviewées pour Morlaix et Rennes, nous en avons repéré 13 – soit un quart – qui ont eu connaissance du mouvement local par la presse, la proportion étant comparable dans les deux villes.

    36  Jean-Marc Salmon (1998) qualifie ainsi ces associations qui s’efforcent de gagner la sympathie de l’opinion de « médias-associations ».

    37  Cette revendication se présente comme un compromis destiné à préserver une démarche unitaire car AC ! se prononce pour un revenu égal au SMIC alors que les autres organisations considèrent que ce montant est trop élevé et qu’il est nécessaire de maintenir la distinction entre un revenu salarial et un revenu d’assistance.

    38  Pour établir l’histoire de ces actions, on se réfère à deux chronologies. La première a été réalisée par Rébecca Houzel pour le livre de M.-A. Combesque (1998), la seconde résulte d’un travail collectif réalisé par « la bande à 35 heures par jour » et reproduite dans Le lundi au soleil (1998). L’une et l’autre s’accordent sur la plupart des événements.

    39  Diplôme inférieur au baccalauréat, anciens ouvriers, célibataires, 32 ans, Rennes.

    40  Le recours ou non à la violence physique policière constitue un trait distinctif majeur des mobilisations qui joue sur les trajectoires militantes et les logiques d’exit.

    41  Le maire de Rennes, interrogé par la presse, refusera de s’exprimer selon Ouest-France (08/01/98).

    42  On peut lire dans le Télégramme : « Dans un communiqué, le bureau majoritaire de la municipalité se déclare favorable au mouvement des demandeurs d’emploi. […] Le communiqué conclut : “Notre proximité avec vous, en tant que municipalité, est tout autant administrative et technique, qu’attentive et humaine. Nous sommes solidaires de votre action pour aider à résoudre les situations les plus difficiles” » (14/01/98).

    43  La personne chargée du ravitaillement a répertorié 31 structures qui ont fourni des repas au « Comité » durant l’occupation de la mairie.

    44  Ces différences de montant doivent être relativisées à la lumière du fait que deux personnes se chargent, à Morlaix, de « faire les magasins » de la ville pour obtenir de l’argent. À notre connaissance, Rennes n’a pas usé de cette pratique.

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    Cohen, V., & Dunezat, X. (2018). 2. Les chômeurs font leur histoire. In Quand des chômeurs se mobilisent.... Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.145657
    Cohen, Valérie, et Xavier Dunezat. « 2. Les chômeurs font leur histoire ». In Quand des chômeurs se mobilisent. . Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/books.pur.145657.
    Cohen, Valérie, et Xavier Dunezat. « 2. Les chômeurs font leur histoire ». Quand des chômeurs se mobilisent. , Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pur.145657.

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    Cohen, V., & Dunezat, X. (2018). Quand des chômeurs se mobilisent... Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.145582
    Cohen, Valérie, et Xavier Dunezat. Quand des chômeurs se mobilisent. . Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/books.pur.145582.
    Cohen, Valérie, et Xavier Dunezat. Quand des chômeurs se mobilisent. . Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pur.145582.
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