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  • 1. La langue de ceux d’en dessous
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Des grèves bâties contre l’organisation syndicaleLe Fanakalo, révélateur linguistique de rapports de domination politiqueLes fondements moraux de la représentation syndicaleConclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Quand l’industrie proteste

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    1. La langue de ceux d’en dessous

    Les bases morales des mobilisations de mineurs dans la platinum belt sud-africaine

    Raphaël Botiveau

    p. 35-52

    Texte intégral Bibliographie Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le secteur minier sud-africain est depuis plusieurs années, à l’instar d’autres industries extractives de par le monde1, le théâtre de conflits majeurs. Des grèves d’une ampleur sans précédent, parties des mines de platine de la North West Province et organisées par « en bas », ont profondément bouleversé les relations de travail et l’organisation de la production depuis 2012. Ces mobilisations se sont heurtées à une répression étatique sanglante. Le 16 août 2012, des unités antiterroristes de la police sud-africaine ont fait usage d’armes de guerre, tuant trente-quatre grévistes à Marikana. Loin de s’éteindre, le mouvement s’est au contraire accentué jusqu’à 2014, engrangeant d’importants résultats sur le plan salarial en particulier.

    2Le « massacre de Marikana » marque un point de rupture dans l’ancien contrat politique et moral liant l’African National Congress (ANC) – au pouvoir depuis 1994 avec ses alliés du South African Communist Party (SACP) et du Congress of South African Trade Unions (COSATU) – et la classe ouvrière noire. Le National Union of Mineworkers (NUM), principal affilié du COSATU, n’hésita ainsi pas à condamner les grèves des mineurs, exposant au grand jour l’imbrication des intérêts matériels d’une partie de l’élite politique noire et de l’industrie minière. Il y aurait beaucoup à écrire sur le pacte contre nature passé entre l’ANC, le patronat minier et le NUM, qui vient en quelque sorte prolonger celui passé jadis entre le régime d’apartheid, les syndicats blancs et les multinationales minières. On pourrait alors se demander si la perte de légitimité du parti au pouvoir, avérée parmi les mineurs et leurs communautés en lutte, se transcrira bientôt dans les urnes, et ce malgré les liens de clientèle complexes sur lesquels se construit aussi l’allégeance au parti. Mais là n’est pas l’objet de ce chapitre.

    3On se propose ici de revenir, en amont de ces questionnements sur l’ordre politique national et ses soubassements locaux, vers la dimension micropolitique des grèves. On veut réfléchir à l’entrelacs entre enjeux matériels et rapports « de classe » apparemment au centre de ces conflits (revendication d’un « living wage » dans les mots des grévistes) d’une part, et relations immatérielles sur lesquels ils reposent de manière moins immédiatement palpable mais non moins importante d’autre part. La combinaison de deux schèmes d’analyse de la domination, sous-jacents à cette contribution pour le premier et régulièrement explicité au fil de l’argument pour le second, permet de mieux comprendre ce qui se joue ici. L’approche bourdieusienne d’abord, qui, articulant des rapports de force symboliques (capital culturel, distinction) et matériels (argent, postes), permet de dépasser l’aporie matérialiste. Celle d’E.P. Thompson (1993 [1991]) ensuite, dont le concept d’économie morale permet de sortir d’un face-à-face vertical entre dominants et dominés, pour revenir à une dimension dynamique et contractuelle de leur relation2. Cette combinaison nous permet d’affronter les questions suivantes : comment comprendre que des conditions d’exploitation longtemps tolérées deviennent, à un certain moment, intolérables ? Comment expliquer que ces mobilisations durent en dépit du « bon sens » d’un calcul coût-avantage que les mobilisés savent faire3 ? Pourrait-on enfin considérer en retournant le problème, que les revendications matérielles ne constitueraient au fond qu’un moyen de dénoncer d’autres ruptures de légitimité, plus « symboliques » et, au final, plus littéralement politiques ? C’est l’hypothèse que l’on pose ici et que l’on s’attachera à travailler à partir de l’étude du cas de la mine de platine d’Impala, d’où les grèves de 2012 sont parties4. La mobilisation des mineurs s’y organisa autour de la revendication salariale. Elle était donc bien dirigée contre les employeurs. Pourtant, se jouait également et de façon peut être plus importante encore, un conflit portant sur la légitimité du leadership et de la représentation syndicale dans les mines. Par légitimité on entend un consentement, par les travailleurs, à la domination d’une organisation syndicale perçue comme « bonne » et qu’ils autorisent de ce fait à porter leur parole. Cette lutte s’est concrétisée par un véritable changement de régime, au terme duquel la répartition du pouvoir syndical s’est trouvée renversée au profit d’un nouveau syndicat.

    4On verra dans un premier temps comment ces grèves ont pris concrètement parmi les mineurs et contre l’encadrement institutionnel d’un NUM délégitimé. D’abord autonomes les grévistes ont ensuite cherché le soutien d’une organisation rivale du syndicat historique, l’Association of Mineworkers and Construction Union (AMCU). Fondé en 2001 dans les mines de charbon de la Province du Mpumalanga, l’AMCU a été bâti par un ancien dirigeant de section du NUM, Joseph Mathunjwa. Ce dernier avait été exclu du syndicat suite à un différend avec sa direction sur la conduite d’une grève locale. On s’intéressera ensuite dans un deuxième temps à la manière dont les enjeux symboliques de ces grèves, masqués à première vue, dissimulent en fait une revendication politique, d’ordre syndical, cachée sous une revendication économique d’ordre purement salarial. Ceci est particulièrement visible à travers l’exemple des usages et significations sociales différenciées d’un pidgin, le Fanakalo, rejeté par le NUM mais utilisé par les grévistes et l’AMCU. On montrera comment, à travers ce moyen de communication, se révèle un ensemble de relations de pouvoir à la fois symboliques et matérielles. On reviendra enfin dans un troisième temps sur les fondements moraux de la représentation syndicale, cristallisés par la tension entre usages différenciés et discriminants de l’anglais et du Fanakalo. Cela nous amènera à analyser le nouveau régime micropolitique des mines issu de ces conflits, qui redéfinit en partie la relation entre représentés et représentants au profit des professions du sous-sol, longtemps marginalisées par le NUM.

    Des grèves bâties contre l’organisation syndicale

    5Les grèves de 2012 ont débuté au mois de janvier dans la mine d’Impala Platinum, non loin de Rustenburg, capitale de la « platinum belt » sud-africaine5. Deuxième mine de platine au monde, elle employait alors près de 30000 mineurs, dont le NUM était le seul représentant reconnu. Impala était décrite par le leadership national du NUM comme un modèle d’implantation à suivre. Ses adhérents représentaient près d’un dixième du nombre total des adhérents du syndicat. La mine était divisée en quatre sections locales : deux, organisant respectivement les puits situés au nord et au sud des opérations regroupaient la grande majorité de la main-d’œuvre, principalement des mineurs de fond. Les deux autres organisaient les employés de surface, en charge des services et des opérations de traitement des minéraux avant raffinage.

    6La confiance affichée par le leadership national du NUM était pourtant trompeuse et la situation sur le terrain déjà fragile. La relation entre dirigeants de section et adhérents était tendue et teintée de méfiance. En 2011, les structures locales du NUM avaient échoué à organiser leurs conférences électives triennales, au cours desquelles les adhérents mandatent des délégués de puits pour élire leurs représentants de section. Dans la section sud de la mine, la plus grande du NUM au niveau national avec près de 9000 adhérents, il avait fallu organiser une élection au suffrage universel direct, les adhérents ne faisant pas confiance aux délégués pour les représenter. Durant les négociations salariales de 2011, les représentants des sections n’étaient pas parvenus à construire un mandat clair. Craignant pour certains la réaction hostile de leurs adhérents, ils ne consultèrent en effet pas toutes les sections locales et signèrent un accord à l’aveugle. La question de la mauvaise représentation des adhérents était donc déjà au cœur des griefs de ces derniers envers le syndicat. Quelques années plus tôt, en 2009, le vice-président du NUM avait déjà été agressé par des mineurs lors d’une assemblée de grève tenue à la section nord de la mine. Pete Matosa, qui perdit un œil ce jour-là, rapporte qu’il s’adressa à un « mass meeting » (assemblée de masse) au onzième jour de la grève, pour tenter de convaincre ses adhérents d’accepter la dernière offre de l’entreprise. Alors que la situation commençait à se calmer, un dirigeant régional du NUM prit la parole et lança à la foule : « camarades vous avez entendu le vice-président du NUM, lundi vous devez être de retour au travail, c’est un jour travaillé que ça vous plaise ou non ». C’est à ce moment-là que le meeting bascula dans la violence6 et Matosa ne s’en tira que grâce à l’intervention de la sécurité d’Impala qui lui sauva la vie7. Un autre acteur de cette grève de 2009, aujourd’hui passé dans le camp de l’AMCU, en fait un récit quelque peu différent mais compatible :

    « On demandait une augmentation de 16 % et les gars du NUM sont venus nous trouver avec une offre de 10 %. Nous avons voté pour la grève. Ensuite ils ont fait venir Pete Matosa au puits no 6 au bout de deux semaines pour nous dire : “Nous devons signer pour ces 10 %.” J’ai pris le micro et j’ai dit à Matosa : “On n’est pas des enfants. Ne nous parle pas comme à nos grands-parents. Il y a du sang neuf dans l’industrie minière maintenant8 !” »

    7Il précisa ensuite que la posture selon lui paternaliste du NUM d’antan, consistant à leur dire : « si vous ne faites pas ci ou ça, vous perdrez vos emplois », ne tenait plus dans une industrie postapartheid en phase de transformation. Cette description de la situation qui prévalait à Impala avant la grève de janvier 2012 laisse clairement apparaître que le mécontentement des mineurs dépassait la question de leurs conditions de travail et de rémunération. Comme ailleurs, on constatait une désaffection à l’égard du NUM, arrimée à une perte de confiance généralisée des représentés envers leurs représentants. Ces derniers avaient perdu leur légitimité en tant qu’intermédiaires avec le patronat.

    8L’étincelle qui mit le feu aux poudres à Impala en 2012, remonte à fin novembre 2011. Lors d’une réunion de routine les dirigeants de la mine avertirent les syndicalistes du NUM de leur décision d’augmenter unilatéralement le salaire d’une portion de la main-d’œuvre. L’argument du management était qu’Impala perdait annuellement 25 % de ses « miners ». Ces derniers sont des employés qualifiés en charge de superviser la mise à feu quotidienne des charges explosives placées dans la roche. Arguant que, moins payés qu’ailleurs, les miners étaient débauchés par les concurrents d’Impala, la direction décidait donc de les augmenter de 18 %. La nouvelle de cette augmentation se répandit d’abord au sein d’une autre corporation de la mine directement supervisée par les « miners », celle des Rock Drill Operators (RDO). Ces « piqueurs » de roches se situent au cœur du processus extractif. Ce sont eux qui, chaque jour, percent, au moyen de marteaux-piqueurs, des trous de plusieurs mètres dans les filons de métal précieux où sont ensuite disposés les explosifs destinés à extraire la roche. Leur position centrale dans la production a fait des RDO une profession stratégique. Bien que numériquement minoritaire, elle a le pouvoir d’arrêter les mines. Respectée parmi les mineurs pour la dureté de son travail9 et sa virilité10, cette corporation a pourtant été victime d’un déclassement historique (idem : 70, 199, 245). Celui-ci s’ajoute à des perspectives de mobilité professionnelle moindres en raison du faible capital scolaire des RDO. Ceux d’Impala ont donc débrayé puits après puits en janvier 2012, exigeant que leurs salaires soient portés au seuil de 9000 Rands (environ 550 euros en décembre 2015). Leur suspicion envers le NUM était d’autant plus grande que les deux présidents des sections nord et sud d’Impala appartenaient justement à la corporation des « miners » et étaient, à ce titre, bénéficiaires de l’augmentation unilatéralement octroyée par la compagnie quelques mois plus tôt.

    9Ainsi, la grève, si elle débute objectivement autour d’un enjeu matériel, repose en réalité sur la rupture définitive d’un lien de légitimité entre représentants et représentés. Cette idée apparaît clairement dans les propos du coordinateur de l’AMCU à Impala. Il souligne que la décision d’augmenter les « miners »« devint un secret pour les autres travailleurs ». C’est quand ce secret fut dévoilé que les RDO décidèrent de se mobiliser en dehors du NUM11. Un des RDO leaders de la grève, devenu ensuite dirigeant de section AMCU, explique aussi que :

    « Le leadership [local] empêchait l’information d’arriver aux adhérents. Par exemple, cette réunion qu’ils ont eue avec le management durant laquelle ils ont décidé d’ajuster [le salaire] des miners. L’information ne fut jamais répercutée au niveau des puits12. »

    10Les RDO formèrent donc des comités autonomes qui structurèrent le conflit bien avant l’arrivée de l’AMCU sur place. La grève dura six semaines et, impliquant d’abord les 5000 RDO d’Impala, elle s’étendit vite à l’ensemble de sa main-d’œuvre. Comme souvent dans les grèves de mineurs, les RDO eurent parfois recours à la violence et à l’intimidation envers les non-grévistes pour imposer leur mouvement13. Tout suggère pourtant que celui-ci a pris au-delà de cette seule corporation du fait de sa légitimité et de sa rapide universalisation : les RDO se sont fait les porte-voix de la revendication d’un salaire minimum bien plus élevé que celui qui avait cours et leur rejet de l’intermédiation du NUM était partagé par bon nombre de leurs collègues. Si les dirigeants du NUM insistèrent sur le climat de violence qui régnait (au moins trois hommes furent tués durant la grève et deux dans les mois suivants : non-grévistes, adhérents fidèles au NUM et dirigeants locaux du syndicat), un responsable des ressources humaines d’Impala notait quant à lui que les meneurs étaient « très respectés » parmi leurs collègues. Violence ou pas concluait-il, « ils sont soutenus, ils sont populaires14 ». Le sentiment d’une destinée commune fut encore renforcé lorsqu’Impala, qui avait déjà renvoyé les RDO en grève, licencia 17000 grévistes moins de deux semaines après le début du conflit (les licenciements de masse sont une réponse habituelle des entreprises minières sud-africaines à de telles circonstances).

    11Le comité représentatif autonome des grévistes fut initialement appelé les « five Madona » (les 5M, les « cinq hommes » en langue IsiZulu, ou, autrement dit, les RDO). Cette appellation rappelle de précédents mouvements de grève, au milieu des années 1990, durant lesquels des structures comparables de RDO se substituèrent aux représentants du NUM. Il y a donc ici réinvestissement d’un répertoire d’action et élargissement d’une structure corporatiste informelle qui, de représentant des RDO, se change en représentant des intérêts généraux des mineurs en conflit avec leur employeur. Les dirigeants choisis dans les assemblées de grève pour former les 5M étaient généralement des personnalités qui faisaient consensus et incarnaient, parmi leurs collègues, la force, le courage – une certaine conception de la masculinité, l’indépendance et l’incorruptibilité. La figure d’un Mambush Noki, négociant avec la police emmitouflé dans sa couverture verte (objet symbolique des travailleurs migrants des zones rurales vers les mines), tué à Marikana, est ainsi devenue un emblème des grèves de 2014. Le chiffre cinq fait enfin probablement écho à la composition d’un leadership de section du NUM mais, si la plupart des 5M sont d’anciens adhérents de base du syndicat, seule une minorité d’anciens élus y prit part15. Les 5M apportèrent donc un renouvellement du leadership syndical local et ce sont eux qui devaient ensuite former les nouvelles sections locales de l’AMCU.

    12La question de l’entrée de l’AMCU dans cette grève est complexe. Plus qu’un initiateur du conflit à Impala, il semble qu’il en ait profité pour se présenter aux grévistes comme un recours, lorsque les négociations devinrent plus complexes et à mesure que l’enjeu de la lutte s’étendait à des mines voisines. Dans les premiers mois de la grève de 2012 et conformément au droit du travail en vertu duquel le NUM était seul habilité à négocier avec la direction d’Impala, les grévistes ne pouvaient en effet pas officiellement contourner leur représentant historique pour s’adresser au patronat. L’entrée graduelle de l’AMCU, syndicat minoritaire reconnu au niveau national, dans le conflit, rappelle la stratégie utilisée par le NUM lui-même dans les années 1980 et au début des années 1990, pour pénétrer les opérations d’Impala. Située à l’époque dans le Bantoustan du Bophuthatswana, la mine était en effet particulièrement difficile d’accès. À l’époque, le NUM avait soutenu des mouvements de grève d’abord locaux avant de prendre le relai dans des tractations conduites en anglais, une langue que les représentants des mineurs ne maîtrisaient pas, et alors que les enjeux économiques des négociations requéraient la maîtrise de compétences techniques qu’ils ne possédaient pas.

    13Par ailleurs, le rejet des leaders du NUM, qui se durcit avec l’arrivée d’un AMCU cherchant à se faire reconnaître par Impala d’abord et, par la suite, inquiet de la concurrence de son prédécesseur, concerna initialement les dirigeants de ses sections nord et sud. Les autres furent initialement peu pris pour cibles et certains syndicalistes du NUM, comme le coordinateur des sections du syndicat à Impala, étaient même respectés par les grévistes16. Plusieurs entretiens laissent aussi entendre que, si les dirigeants nationaux du NUM avaient pris la peine de se déplacer pour s’adresser en personne aux grévistes, les événements auraient pu prendre une tournure plus favorable au syndicat historique. C’est en fait la réaction hostile de l’appareil national du NUM à la grève qui confirma les grévistes dans leur sentiment d’abandon à leur sort. La grève d’Impala se termina début mars 2012. Les RDO virent leur fiche de paye augmentée de près de 2000 Rands. S’ensuivit une dure lutte entre le NUM et l’AMCU sur le terrain, dans les instances de l’entreprise et devant les tribunaux, qui se solda par l’éviction du premier.

    14On peut conclure de ce qui précède que les enjeux matériels d’un « conflit social » comme celui d’Impala – une revendication salariale que l’on est tenté d’approcher comme une déclinaison classique de la lutte entre le capital et le travail – s’encastrent en fait dans une réalité bien plus hétérogène. La lutte dont il est ici question a ensuite quelque chose d’original parce qu’elle naît d’enjeux immatériels situés en amont de ceux, matériels, que l’on observe à première vue. Ces enjeux cachés ont trait à la légitimité du pouvoir syndical à représenter les travailleurs. Car si les choses ont dégénéré à ce moment précis ça n’est pas tant que les conditions matérielles de l’exploitation de la main-d’œuvre aient changé. C’est plutôt que ce qui les rendait acceptables, leur inscription dans une lutte au long cours pour l’émancipation menée par un syndicat, le NUM, depuis les années 1980, s’est peu à peu effrité à mesure que le leadership local perdait en légitimité. C’est ensuite un engrenage qui se mit en place, dans lequel la réaction hostile du NUM à la grève prépara le terrain à un AMCU se présentant aux mineurs comme seul soutien à leur cause. La perte de légitimité du NUM résulte d’un fossé croissant entre dirigeants et dirigés et elle est bien révélée par l’enjeu linguistique des conflits miniers de 2012, à savoir le recours au Fanakalo, le pidgin des mines sud-africaines.

    Le Fanakalo, révélateur linguistique de rapports de domination politique

    15À Impala comme ailleurs sur la platinum belt, les grèves de 2012 ont impliqué un renouveau de la participation des mineurs aux mobilisations d’abord, à la vie syndicale refondue par l’AMCU ensuite. Un cadre en charge des ressources humaines rencontré quelques mois après la grève expliquait ainsi :

    « Tu sais, avec le NUM tu pouvais avoir un mass meeting rassemblant 300 personnes, maintenant on parle de 1000 ou 1 500 personnes, ils [l’AMCU] exercent un contrôle fort, quand ils disent “stop, personne ne descend sous terre”, personne ne descend, ce sont eux qui ont le pouvoir maintenant17. »

    16Les mass meetings organisés par l’AMCU dans les sections nord et sud d’Impala et ailleurs étaient très suivis après les grèves de 2012. S’il n’est pas exclu que le recours à la violence ait joué un rôle, cette forte mobilisation témoigne avant tout d’un regain d’intérêt pour le militantisme syndical. Le coordinateur de l’AMCU à Impala, indiquant qu’entre 10000 et 12000 mineurs participaient aux mass meetings (un chiffre sans doute surestimé, à moins qu’il ne s’agisse d’un « general mass meeting », à l’échelle de la mine entière) expliquait : « maintenant les gens s’intéressent au syndicat, avant avec le NUM, ils ne s’y intéressaient pas18 ». Le mass meeting est une assemblée générale de tous les adhérents d’une section donnée. Dans la constitution du NUM, les délégués de section doivent organiser de telles réunions une fois par mois, de façon à rendre des comptes aux adhérents et pour prendre des décisions. Or, dans les grandes mines, il semble que de telles consultations aient été de plus en plus espacées dans le temps sous le NUM, lequel était aussi accusé en 2012 de n’y plus faire que relayer des informations du management. Derrière le regain d’intérêt des mineurs pour le syndicat avec l’arrivée de l’AMCU, se cacherait donc aussi un regain d’intérêt du syndicat pour eux. Le « worker control » (le « contrôle ouvrier », l’un des mots d’ordre ouvriéristes des années 1980), prôné par le NUM comme fondement de son organisation démocratique, aurait ainsi changé de camp. Comme l’explique un des RDO leader de la grève de 2012 devenu délégué de section AMCU :

    « Les mass meetings sous le NUM il y en avait en général un ou deux peut-être par an quand ils avaient lieu. Maintenant nous avons un ou deux mass meetings par mois. Dès qu’il y a une question importante en jeu nous sommes censés consulter directement la main-d’œuvre. On ne peut jamais prendre une décision dans un bureau19. »

    17Une des grandes différences entre la manière dont le NUM et l’AMCU envisagent la pratique de la démocratie locale, souvent soulignée mais peu creusée, est d’ordre linguistique. Alors que les réunions et assemblées du NUM se déroulent en langues africaines locales – à Impala le Tswana et le Xhosa principalement – avec des interprètes qui traduisent vers d’autres langues africaines20, l’AMCU utilise d’abord le Fanakalo. Derrière cette question d’apparence pratique se cachent en fait un ensemble de propriétés qu’il faut démêler pour en saisir les portées symbolique et politique.

    18Le Fanakalo (parfois écrit « Fanagalo ») est un pidgin sud-africain datant du xixe siècle, dont le développement est lié à l’entreprise missionnaire et qui est principalement parlé dans les mines. Il emprunte, dans sa syntaxe et sa sémantique, au Zoulou, à l’anglais d’Afrique du Sud, à l’Afrikaans et un peu au Portugais. Le Fanakalo des mines, au contraire du « Fanakalo des jardins21 » est « remarquablement riche, sémantiquement, pour un pidgin » (Adendorff, 2002) et il exhibe des traits linguistiques étonnamment complexes pour un instrument destiné à simplifier la communication dans une visée strictement utilitaire. L’usage du Fanakalo fut d’abord cantonné au travail et destiné à transmettre des instructions et à donner des ordres dans le cadre de relations de pouvoir, en général du type employeur-employé ou maître-serviteur. Avec le temps cependant, le pidgin s’est mué en une « ressource interactionnelle largement utilisée, dotée de nombreuses nuances en termes de signification sociale et utilisées de diverses façons » (ibid.). Le Fanakalo en est ainsi parfois venu à être utilisé pour contester l’ordre établi et – évolution majeure – il est désormais utilisé comme medium de communication par des personnes de statut social équivalent, partageant une langue maternelle ou non, et même parfois comme vecteur « signalant une solidarité » (ibid.).

    19L’origine coloniale du Fanakalo a conduit le NUM à en condamner l’utilisation et à demander qu’il soit retiré des mines où il est encore souvent enseigné au moment de l’incorporation. Le NUM demande qu’il soit remplacé par l’anglais, conçu comme la langue normale des relations professionnelles dans l’Afrique du Sud postapartheid et, au-delà, comme celle de l’instruction, de la mobilité socioprofessionnelle et donc de l’émancipation. Une telle posture, anticoloniale et moderniste, n’est pas sans rappeler celle, assez classique, de bien des élites postcoloniales en Afrique (Mamdani, 1996) et ailleurs. Elle était typiquement exprimée dans le discours de Senzeni Zokwana, président du NUM, lors du Congrès national du syndicat en 2012 :

    « Nous réitérons notre appel à mettre fin à l’utilisation du Fanakalo comme lingua franca dans l’industrie minière. Il a outrepassé son essence et doit désormais être relégué aux livres d’histoire des mines. Le Fanakalo est né dans l’industrie minière comme langue de communication fonctionnelle du fait de la diversité de la main-d’œuvre et des niveaux d’illettrisme [qui prévalaient] à l’époque […]. De nombreux travailleurs venaient par exemple du Mozambique, du Malawi, du Swaziland, du Lesotho, du Botswana, de Zambie ou du Zimbabwe et parlaient leurs langues d’origine, chose qui entravait la communication. Ceci fut aggravé par le fait que les positions managériales étaient occupées par des Européens qui, étant également étrangers, ne parlaient aucune des langues africaines. En permettant de dépasser l’inintelligibilité, le Fanakalo s’est révélé utile en tant que pidgin. […] Nous croyons que la poursuite de son utilisation sape les efforts destinés à améliorer la capacité des travailleurs à [apprendre à] lire, écrire et compter22. »

    20Le discours de Zokwana fait apparaître la complexité de la position du NUM sur la question du Fanakalo et de son utilisation : si le pidgin fut un jour utile, sa perpétuation – qui n’a pas cours dans les autres industries – est devenue un obstacle au développement individuel. Néanmoins, si le combat pour « éradiquer le Fanakalo » peut être conçu comme attractif et désirable pour les mineurs les plus jeunes, qui ont a minima suivi le cursus scolaire obligatoire jusqu’à 15 ans, il menace aussi les cadres de vie et de travail – la culture en un mot – de leurs collègues plus âgés et/ou étrangers. L’industrie minière sud-africaine employa en effet longtemps une large majorité de travailleurs venus des États voisins et ceux-ci représentaient encore environ 60 % de la main-d’œuvre minière à la fin des années 1970 (Crush et alii, 1991). Cette proportion s’est aujourd’hui inversée en faveur des Sud-Africains. Pour les étrangers, dont les langues n’avaient pas de cousines en Afrique du Sud, le Fanakalo constituait un moyen vital d’intégration. L’utilisation du Fanakalo s’est donc imposée et perpétuée au travail et dans les « hostels » – cités minières fermées – où les mineurs furent longtemps cantonnés. Il a aussi été adopté comme langue vernaculaire par des mineurs sud-africains souvent issus de régions rurales (comme l’Eastern Cape pour les RDO), peu scolarisés et mal à l’aise en anglais. Mais pour le NUM, qui encourage le plurilinguisme de ses adhérents et l’apprentissage de l’anglais, le Fanakalo réduit l’identité des travailleurs à leur seule force de travail. Le négociateur en chef du NUM à Impala déclarait ainsi : « le Fanakalo, nous le détestons parce qu’il méprise les mineurs et sape leur intégrité intellectuelle23 ». Parmi les dirigeants locaux du syndicat, une bonne connaissance de l’anglais est ainsi devenue un prérequis, un coût d’entrée linguistique informel, qui a largement exclu les mineurs les moins scolarisés du leadership, de la participation et au final de la décision syndicale.

    21Un délégué NUM dans une mine d’or où le Fanakalo était encore enseigné aux nouvelles recrues, expliquait dans ses mots de dirigeant ordinaire plus proche de la base, pourquoi il lui apparaît comme une limite à l’émancipation sociale et culturelle des mineurs :

    « Q : Comment vous faites ? J’ai entendu dire que le NUM était contre le Fanakalo ? BM : C’est délicat. Il n’est pas facile de l’arrêter, c’est un processus pour que les gens comprennent pourquoi le syndicat dit qu’il ne veut pas qu’on utilise le Fanakalo, en particulier dans le futur, dans la liberté. […] Nous devons expliquer aux gens qu’il y a une politique, avec 11 langues [nationales] à l’exception du Fanakalo. […] Q : Pourquoi n’aimes-tu pas le Fanakalo ? BM : Tu vois en Fanakalo on n’a besoin que d’un mot. Je ne sais pas comment le dire mais cela m’empêche de comprendre les autres langues. Nous n’avons pas de livres en Fanakalo. En fait dans la constitution de ce pays il n’y a pas de Fanakalo, on a 11 langues [nationales] et les autres, le Français etc. Donc je ne l’aime pas parce qu’à mon sens c’est une langue qui a été créée spécifiquement pour que les Noirs l’utilisent et ne comprennent pas d’autres langues. Par exemple, si tu veux parler avec une personne blanche, tu ne peux pas parler avec elle si elle ne comprend pas le Fanakalo. Pour moi, le Fanakalo créé des barrières. Q : Mais les Blancs le parlent aussi ? BM : Oui mais la différence c’est que si je parle Fanakalo et ne comprends pas l’Anglais, ces types blancs eux, ils parleront le Fanakalo mais ils savent, ils comprennent d’autres langues comme, par exemple, l’Anglais, l’Afrikaans etc. Je comprendrai uniquement le Fanakalo et ma propre langue. On ne peut même pas lire en Fanakalo24. »

    22S’interroger sur les logiques de division du travail au sein des mines permet de mieux saisir ce qui se joue dans les usages et les rejets du Fanakalo. Plus que d’un fossé intergénérationnel, souvent invoqué comme ligne de division, c’est ici d’une affaire de profession qu’il est question. Le Fanakalo est en effet parlé par des jeunes comme par des vieux, bien que les premiers aient souvent au moins des rudiments d’anglais acquis au fil d’une scolarisation plus longue. Le rapport au Fanakalo se définit plutôt sur des bases corporatistes : il est la langue de ceux d’en dessous, c’est-à-dire des professions les plus « laborieuses », au premier chef desquelles on trouve les RDO. Une adhérente du NUM, âgée de 29 ans, fille de mineure titulaire du baccalauréat, travaillant en surface mais se rendant régulièrement sous terre, expliquait ainsi avoir appris le Fanakalo parce que l’Anglais était perçu comme « snob », trop éduqué et « blanc » :

    « Q : Est-ce que tu utilises le Fanakalo ? K : Oui, tous les jours, sous terre. […] Quand je suis arrivée à la mine, je n’en avais même pas entendu parler avant, c’est une chose face à laquelle je me suis retrouvée parce que […] je travaillais à MinPro [Mineral Processes, une section en surface de la mine d’Impala], […] [où] il n’y a pas du tout de Fanakalo. […] Donc à MinPro ils ne parlent pas cette langue, ils communiquent en Anglais et c’est pourquoi je comprends encore peu le Fanakalo parce que je suis habituée à l’autre environnement, mais par la suite, quand je suis arrivée ici, c’était comme si quand tu parlais l’anglais, tout à coup, tu étais snob. Tu penses que tu es blanche, que tu en sais plus, que tu sais tout et ce n’est pas bien donc tu dois vraiment… tu t’adaptes et tu connais le dicton : « si vous ne pouvez les vaincre, joignez-vous à eux » [“if you can’t beat them, join them”], tu ne peux pas parler anglais et tu dois vraiment apprendre le Fanakalo. […] C’est la seule façon de faire passer le message. Q : Comment l’as-tu appris ? K : Il n’y a pas de cours, il n’y a rien que tu puisses lire, tu dois juste passer du temps avec les gens. C’est une combinaison de langues, dont l’une est la mienne, le SeTswana25. »

    23Durant les grèves de 2012, il a souvent été dit26 que le NUM était déconnecté de sa base et qu’en rejetant le Fanakalo c’était la culture de ses adhérents qu’il reniait. L’AMCU, au contraire, utilisait le Fanakalo, perçu comme plus inclusif culturellement mais aussi, socialement, comme plus populaire. Car avec le temps, les mineurs se sont bien souvent attachés au Fanakalo, qu’ils se sont réapproprié et qui fait aujourd’hui partie de leur environnement culturel et affectif27. Quelle que soit la complexité des raisons du rejet, par le NUM, du Fanakalo, c’est la manière dont les mineurs le ressentaient et se le représentaient qui importe ici. Là où la relation entre représentants syndicaux et adhérents était bonne, d’autres ajustements linguistiques pouvaient bien être trouvés. C’est ce qu’indiquait un délégué de section dans une mine d’or, un secteur où la proportion de mineurs étrangers est plus grande que dans le platine : « en tant que leaders il relève de notre responsabilité de comprendre ces différentes langues de façon à pouvoir communiquer avec un employé. […] Nous n’utilisons pas le Fanakalo [mais je] comprends le Shangaan [parlé au Mozambique]28 ». En revanche, dans les mines où cette relation était dégradée, le rejet du Fanakalo ne pouvait qu’être interprété comme un stigmate supplémentaire par ceux qui se sentaient exclus de la vie syndicale. L’exemple du Fanakalo révèle ainsi que, derrière l’enjeu matériel des grèves de 2012, se cachaient un ensemble de tensions d’ordre politico-symboliques. L’organisation du NUM, à Impala comme ailleurs, avait été monopolisée par des mineurs au capital culturel plus élevé et généralement employés en surface. Au fil du temps, la voix de ceux d’en dessous, exprimée quotidiennement en pidgin, était devenue de moins en moins audible dans les structures syndicales. Il convient maintenant de creuser plus profond vers les fondations de l’ordre micropolitique des mines qui ont été brisées en 2012.

    Les fondements moraux de la représentation syndicale

    24La grève d’Impala a bien commencé par une étincelle matérielle : une augmentation unilatérale, décidée par le patronat, des salaires d’un segment de la main-d’œuvre. Cette augmentation a été perçue comme une injustice par ceux qui en étaient exclus et la grève a été menée pour exiger un alignement à la hausse des salaires de tous. Mais il existe aussi un second aspect, moins évident bien que central dans cette grève : la rupture du contrat moral entre le NUM et ses adhérents29. Tenu responsable de l’injustice causée par le patronat, le NUM voit sa médiation dans le conflit rejetée par les grévistes.

    25Les grévistes ont accusé le NUM d’être entré en collusion avec les patrons (de fait, le syndicat n’a semble-t-il pas rapporté la décision patronale d’augmenter les salaires des « miners » à ses adhérents) et, au-delà, d’avoir échoué dans sa mission de représentation. Ces accusations ne sont pas nouvelles. En 2009, durant l’épisode où son vice-président s’était fait agresser, le syndicat avait été accusé de dicter sa position aux adhérents plutôt que de s’en faire le porte-parole. Lors des négociations salariales de 2011, précédant la grève de quelques mois, le NUM n’avait pas ou mal consulté ses adhérents, qui s’étaient donc de facto vu imposer l’augmentation négociée par le syndicat. Interrogé sur la différence entre les pratiques consultatives du NUM et celles de l’AMCU, le nouveau coordinateur de ce dernier à Impala, ancien délégué NUM, répondait :

    « D’abord, le président [de l’AMCU, Joseph Mathunjwa] lui-même est venu s’adresser aux adhérents, il n’y a pas de fossé entre lui et les adhérents. Avant on voyait le président du NUM tous les deux ans. Ensuite, Mathunjwa travaille avec le mandat des adhérents et il revient vers eux pour les consulter. […] [Le mass meeting] est le seul lieu où les décisions peuvent être prises. Avant les décisions étaient prises par les leaders du NUM30. »

    26La perte d’importance des structures décisionnaires locales au sein du NUM est corroborée en creux par Ecliff Tantsi, dirigeant national du syndicat qui, contrairement à la plupart de ses pairs basés à Johannesburg, n’a pas été désavoué localement en 2012. Ecliff Tantsi est le négociateur en chef du NUM à Northam Platinum, la cinquième mine de platine au monde et la seule où le NUM a résisté à la pénétration de l’AMCU. Tantsi, qui a conduit depuis 2013 des grèves épiques à Northam, doit notamment son succès au type de leadership qu’il met en œuvre, un leadership fondé sur l’écoute de ses adhérents :

    « Dans un mass meeting, je reste silencieux, j’écoute les revendications, je n’argumente pas, c’est comme si mon style de leadership consistait à ne pas exercer le leadership. […] Dans un mass meeting tu écoutes d’abord. Ton opinion doit venir après, quand elle est nécessaire, quand la direction et le leadership sont requis et appelés par les travailleurs31. »

    27Le positionnement du NUM à l’égard du Fanakalo témoigne bien de cette distance croissante entre les dirigeants syndicaux et les travailleurs et de la rupture du contrat moral qui les liait. Le Fanakalo est la langue du travail laborieux, celle que les mineurs ont pris l’habitude d’utiliser au quotidien pour communiquer32 – et ce quoiqu’en pensent leurs dirigeants syndicaux. Audible aux oreilles de tous dans les espaces où il n’est pas réduit au silence, le Fanakalo dissimule tout un ensemble de valeurs et de modes de vie en voie de disparition. Il agit comme ciment de l’identité collective des mineurs, participe de leurs vies et de leurs échanges dans les compounds, et de leurs migrations pendulaires des mines vers les campagnes d’Afrique du Sud et des pays voisins. Par opposition au Fanakalo, langue des mineurs de fonds, l’anglais est devenu la langue de l’ascension sociale des syndicalistes du NUM, celle qui leur permettait de se coopter dans l’organisation et de développer leurs carrières dans l’entreprise. Si pour les syndicalistes la langue de Shakespeare33 s’est imposée comme celle de la libération post-apartheid, elle demeure donc pour les RDO et nombre de mineurs synonyme d’exclusion.

    28L’anglais agit en effet comme une forme de cens syndical qui s’est imposé au fur et à mesure que la distance culturelle entre dirigeants et dirigés se creusait : pour être élu délégué, pour participer aux élections même, il fallait avoir atteint un certain niveau scolaire et culturel. Ce coût d’entrée toujours tacite puisque le discours officiel du NUM le dément, était ensuite renforcé au fil des formations dispensées par le syndicat à ses cadres, ou proposées aux syndicalistes par les entreprises minières. Ces dernières ont en effet souvent trouvé parmi les cadres syndicaux des hommes et des femmes à promouvoir pour remplir les quotas raciaux dictés par les politiques d’affirmative action après l’apartheid. Il est ici intéressant de noter que dans leur mobilisation centrée sur des enjeux « bread and butter » les RDO, restés cantonnés dans des positions professionnelles subalternes, ne réclamaient pas pour autant l’accès à des formations qui auraient facilité leur ascension. Leur mouvement a donc aussi une dimension conservatrice mue par la volonté paradoxale de préserver un état des choses hérité de l’apartheid ; un ordre socioprofessionnel rétrograde qui, au fil de la néo-libéralisation du secteur minier et de sa transformation postapartheid, est condamné à disparaître.

    29Plus que du simple domaine linguistique, communicationnel ou culture, l’enjeu du Fanakalo relève donc bien à la fois du régime micropolitique des mines et du problème de politique de la relation entre dirigeants et dirigés au sein de l’organisation syndicale. Ce pidgin, on l’a montré, recouvre et identifie un ensemble d’équilibres propres que l’on peut qualifier d’économie morale de la représentation syndicale. Avant d’être un moyen d’expression, il est un moyen d’inclusion dans la vie de l’organisation, qui sous-tend la possibilité d’une participation, même limitée, à celle-ci. Une bonne part des mineurs considèrent qu’un bon dirigeant syndical doit être capable, sinon de les comprendre et de s’adresser à eux dans ce pidgin, du moins de leur offrir l’espace pour qu’eux puissent le faire. Cela implique que la relation dirigeant-dirigés soit fondée non pas nécessairement sur un rapport d’identité, mais sur un respect mutuel. Or bien des dirigeants locaux du NUM, s’ils connaissent le Fanakalo, le dédaignent précisément pour se distinguer de leurs adhérents les moins instruits34. C’est parce que le sens de la décision syndicale, normalement plus ou moins ascendant ou tout au moins dynamique, était trop souvent devenu descendant que l’équilibre micropolitique des mines s’est cassé en 2012. N’utilisant pas le Fanakalo dans ses meetings et ses négociations, le NUM s’est coupé de la partie de sa base reléguée sous terre et identifiée par ce stigmate linguistico-culturel. Les intérêts du syndicat, que les mineurs assimilaient de façon croissante à ceux de leurs employeurs, a au final fait passer le NUM du camp des travailleurs à celui des patrons.

    30Les grèves de 2012 apparaissent donc comme une victoire – une revanche pourrait-on dire – des RDO. À travers eux, c’est le sous-sol – les puits – qui a repris le pouvoir – au sens littéral comme figuré – sur la surface. Dans les deux principales sections d’Impala (sud et nord), la quasi-totalité des positions de leadership étaient en 2015 occupées par des RDO quand ceux-ci avaient été presque absents sous le NUM. Au-delà de sa dimension plus « grassroots », le leadership des comités autonomes de travailleurs intégrés à l’AMCU a aussi pris une coloration beaucoup plus militante, qui s’était estompée au sein du NUM. C’est donc la teneur des relations professionnelles qui est au final affectée par ce changement de syndicat. La posture des dirigeants nationaux de l’AMCU, qui n’hésitent pas à formuler des revendications salariales très élevées, légitimées notamment par un discours anticolonialiste, ou bien à brandir la menace de la grève de façon systématique, va bien sûr dans le sens d’un durcissement du rapport entre capital et travail. Mais c’est aussi le changement de direction syndicale au niveau local qui tire l’organisation dans cette direction. Peu rompus à la pratique du dialogue social, sans connaissance du droit du travail et des règles qui régissent les forums de négociation, les RDO sont décrits comme adoptant une pratique syndicale brutale. Ainsi que l’explique un responsable des ressources humaines d’Impala :

    « Avec le NUM, quand on avait un problème on pouvait le régler dans des réunions, avec le leadership, on avait une bonne relation. Quand l’AMCU est arrivé au pouvoir la situation a changé, ils fonctionnent de façon totalement différente. Ils ne viennent pas aux réunions, ils ne négocient pas, ils arrêtent l’ensemble des opérations, ils formulent des revendications et si on ne les écoute pas ils deviennent violents. »

    31Cette nouvelle approche, moins normée, des relations avec le patronat, s’explique par un changement dans la composition des sections locales, qui a connu un très fort rééquilibrage au profit des puits. Cette réorganisation est aussi le fruit d’une volonté de se mobiliser différemment et elle marque une inflexion importante par rapport à l’action syndicale du NUM. Ce dernier a souvent décrié son rival en l’accusant d’avoir copié ses structures et sa constitution, ce que dénie un responsable des ressources humaines d’Impala évoquant la structuration institutionnelle des nouvelles sections locales :

    « Avec le NUM on avait un représentant pour la santé et la sécurité à temps plein et un délégué syndical à temps plein pour chaque puits, qui étaient basés en surface. Avec l’AMCU on est passés à cinq délégués syndicaux à temps plein et cinq représentants pour la santé et la sécurité à temps plein. Au fond maintenant on a dix types qui sont en permanence sur les puits. Cela signifie [concrètement] que tu es assis ici [dans ton bureau] et qu’ils viennent tous les dix pour évoquer une certaine question sur laquelle tu avais dit non, et qu’ils te mettent la pression, te parlent mal, cherchent à te faire céder en leur donnant la réponse qu’ils attendent. Donc tu dois être très fort parce que ces dix types […] sont unis35. »

    32Si l’analyse en termes d’économie morale nous a permis de mettre en lumière les soubassements moraux de l’ordre micropolitique des mines, sa remise en question et au final sa reformulation institutionnelle, le concept est également utile pour comprendre la dimension « traînée de poudre » des conflits et la vitesse avec laquelle le NUM a perdu pied dans la platinum belt tout entière. Une dimension que les journalistes, incapables d’en cerner les causes profondes, naturalisent souvent dans des métaphores comme celle de la « vague » (« strike wave »). Eux aussi aveugles aux fondements moraux des grèves, les dirigeants du NUM, jugeant les mobilisations trop rapides et coordonnées pour être spontanées, ont endossé la théorie d’un complot orchestré l’AMCU. Mais c’est bien parce qu’un pacte tacite et connu de tous depuis longtemps a été rompu que ceux d’en dessous se sont, à Impala et ailleurs, érigés avec succès contre le NUM.

    Conclusion

    33L’exemple du Fanakalo a donc permis de comprendre comment distances culturelle et sociale s’entremêlent et viennent remettre en cause le contrat moral qui faisait que les adhérents d’une organisation comme le NUM consentaient à être dirigés par les cadres du syndicat historique. Il permet aussi de saisir pourquoi ils acceptent aujourd’hui de se soumettre à l’AMCU qui, depuis 2012, a intégré en son sein les comités de travailleurs qui s’étaient formés autour des RDO dans les mines en grève. Les changements importants dans l’action et la structuration syndicale que l’on évoquait à l’instant montrent aussi et fondamentalement que l’intégration à l’AMCU est à double sens : les mineurs utilisent ce nouveau syndicat qui leur permet de fédérer leurs actions locales et, ce faisant, ils autorisent l’AMCU à étendre son implantation. Mais ils exigent également en retour une autre organisation, matérialisée par un changement de leadership dans les sections syndicales. Le syndicat entrant n’a ainsi pas avalé les structures du NUM, comme cela aurait pu être envisagé dans un autre cas de figure. Il s’est, comme le NUM l’avait fait avant lui, appuyé sur des structures existantes, plus ou moins informelles. Les comités de mineurs qu’on a évoqués, à l’instar du 5M, n’étaient en effet pas des structures visibles et identifiables en permanence. Il s’agissait plutôt d’embryons corporatistes d’organisation, capables, le cas échéant, de structurer une action plus large et souvent conflictuelle.

    34L’exemple du Fanakalo souligne enfin les complexités de cette économie morale de la représentation syndicale ici décortiquée : comment trancher entre l’anglais (dont la maîtrise est sans nul doute un prérequis à la mobilité sociale en Afrique du Sud) et le pidgin (qui fait toujours partie, et au moins pour quelques années encore, du patrimoine culturel des mines) ? La réponse à cette question se trouve précisément – politiquement et micro-politiquement – dans cette tension située aux fondements moraux du leadership syndical et du leadership en général, entre émotion du rapport à l’autre et nécessité d’une décision politique raisonnée et compétente qui, avant, durant et depuis les grèves de 2012, avait été crucialement altérée, au sein du NUM, en faveur de la seconde. Se pose donc aussi – et les dirigeants du NUM misent beaucoup là-dessus – la question de la pérennité d’un AMCU désormais biaisé en faveur des RDO. Elle dépendra de sa capacité à incarner et à préserver ce délicat équilibre entre légitimation auprès des adhérents – qui passe par de nouvelles formes d’organisation locale – et compétence nécessaire à l’efficacité d’une action syndicale toujours plus complexe. Celle-ci doit en effet désormais, en Afrique du Sud comme ailleurs, composer avec une néo-libéralisation technocrate qui, à force par exemple de sous-traitance, modifie en profondeur l’organisation du travail dans les mines. Ces dernières ont ainsi, depuis 2012, supprimé des dizaines de milliers d’emplois. Car, comme on l’a écrit (Botiveau, 2013), en construisant une organisation compétente, élitiste certes, mais longtemps couronnée de succès, le NUM avait aussi fait le choix d’une bureaucratisation stratégique destinée à lutter à armes égales contre des entreprises multinationales sans merci.

    Bibliographie

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    Notes de bas de page

    1  Voir les contributions de D. Buu-Sao et C. Fioroni à cet ouvrage.

    2  Il est important en lien avec cette remarque de rappeler que l’utilisation ici faite de Bourdieu et Thompson s’applique, contrairement à leurs usages initiaux, à décortiquer des rapports de domination au sein d’un groupe lui-même structurellement dominé dans l’espace social.

    3  La question de savoir si les mineurs ont gagné ou perdu, d’un point de vue matériel, dans ces grèves, se pose. La longueur des conflits a largement mitigé l’impact des augmentations salariales obtenues. Celles-ci s’intègrent en outre dans des montages complexes et ne se réduisent pas à des augmentations en « cash ». Enfin, comme après la grande grève des mineurs de 1987, conduite par le NUM, l’industrie minière sud-africaine utilise les conflits sociaux pour se restructurer en réduisant sa main-d’œuvre.

    4  On répondra à ces questions sur la base d’une enquête de terrain menée en Afrique du Sud de 2010 à 2012. Consacrée au NUM, qui était alors la principale organisation syndicale du pays, elle s’est concentrée sur plusieurs études de cas dont l’une, actualisée en 2015, sera ici mobilisée (Botiveau, 2014).

    5  L’Afrique du Sud détient la quasi-totalité des ressources de platine au monde. Ce métal rare est notamment utilisé dans l’industrie automobile dont le ralentissement, à partir de 2008, a pénalisé l’industrie minière sud-africaine.

    6  Pete Matosa, NUM Deputy President, entretien, Johannesburg, 14 mai 2012.

    7  Paule Dunne, ancien directeur des opérations d’Impala Platinum à Rustenburg, entretien, Johannesburg, 18 juin 2015.

    8  Abraham Seaketso, AMCU Mining House Coordinator, Impala Platinum Mine, 8 juin 2015.

    9  Stewart Paul, 2012, « How rock drill operators have secured their place as “kings of the mines” underground », Business Report, 23 septembre.

    10  Voir les chapitres 1 et 4 de Moodie et Ndatshe (1994).

    11  Abraham Seaketso, entretien, op. cit.

    12  Dirigeant de section AMCU à Impala, entretien, juin 2015.

    13  Les compounds miniers sont des lieux où, en plus de la violence des employeurs sur les employés, la violence entre mineurs a une histoire liée à celle de gangs et sociétés secrètes « traditionnels », ethnicisés, et qui soutiennent souvent des activités criminelles. Un comité dédié était semble-t-il chargé, à Impala, de s’opposer physiquement à quiconque voudrait se rendre au travail (Chinguno, 2012). La violence fut aussi un moyen de forger la solidarité des grévistes contre ceux qui étaient perçus comme opposés à leur cause, dont les non-grévistes et la police. Cette dernière ne fut pas en reste à Impala où elle tua un manifestant. Voir notamment « Explaining violence in strikes », Presentation to the Marikana Commission, par Crispen Chinguno, Society, Work and Development Institute, University of Witwatersrand, Johannesburg, 16 avril 2014.

    14  Conversation informelle avec un manager d’Impala Platinum, mai 2012.

    15  Dans une liste des « meneurs » de la grève de 2012 compilée par le management d’Impala et que l’on a pu consulter, 33 des 45 noms listés étaient ceux d’adhérents ordinaires du NUM et presque tous étaient des RDO.

    16  Simon Rasogo, NUM Impala Mining House Coordinator, conversation informelle, Johannesburg, 26 mai 2012. Son intervention permit notamment à 25 leaders RDO licenciés de retrouver leur emploi.

    17  Conversation informelle avec un manager d’Impala Platinum, mai 2012. On a en effet pu vérifier en 2011 que la participation à un mass meeting dans la section sud de la mine était très faible.

    18  Abraham Seaketso, entretien, op. cit.

    19  Dirigeant de section AMCU à Impala, entretien, juin 2015.

    20  Une fonction informellement remplie par des délégués syndicaux ou des adhérents en fonction de la demande.

    21  Un autre pidgin utilisé dans la relation entre employeurs et employés domestiques ou agricoles. Ailleurs, le « Chikabanga », proche du Fanakalo, fut également utilisé en Rhodésie du Nord (Zambie) et on trouve des équivalents du Fanakalo en Namibie, au Zimbabwe ou en République Démocratique du Congo.

    22  Opening address at the National Congress of NUM by NUM President Senzeni Zokwana, NUM 14th National Congress, 23 mai 2012, Emperor’s Palace, Johannesburg, p. 10-11.

    23  Eddie Majadibodu, Head of the NUM Production Pillar, entretien, Johannesburg, 10 juin 2010.

    24  Bhongo Mvimvi, Full Time Shaft Steward, Cooke 3, NUM Randfontein Branch, entretien, 1er juillet 2010.

    25  Kgomotso, adhérente ordinaire du NUM, entretien, Impala Platinum Mine, 20 octobre 2011.

    26  Voir, par exemple, Bezuidenhout Andries, Chinguno Crispen, von Holdt Karl, 2012, « Marikana aftermath – Outrageous claims or outrageous order ? », City Press [https://www.news24.com/Archives/City-Press/Marikana-aftermath-Outrageous-claims-or-outrageous-order-20150429] 26 août, consulté le 04/01/2018.

    27  La notion de « culture populaire », telle qu’approchée par P. Willis, est ici utile pour faire sens de contextes sociaux dans lesquels les travailleurs s’opposent à des conceptions de l’éducation et de la culture imposées par la scolarisation ou suivant des voies descendantes, à partir de leurs propres références culturelles empreintes de chauvinisme-machiste, d’un rapport spécifique aux illégalismes, d’un humour ou d’un parler brut et argotique. C’est ainsi une « contre-culture » forgée autour de l’atelier qui se développe et exclut ceux qui réussissent au travail (les « fayots ») : Willis (1978). Cet article peut être lu utilement en parallèle : Moodie (1983). L’une des premières analyses qui prit à chaud la mesure du rôle, dans les grèves de 2012, de cette mise en danger de la « culture » des mines – une culture certes héritée de la colonisation et de l’apartheid, mais désormais à la base d’un univers de sens familier et rassurant pour beaucoup de mineurs – est celle de Hartford Gavin, 2012, The mining industry strike wave : what are the causes and what are the solutions ? [http://us-cdn. creamermedia.co.za/assets/articles/attachments/41878_2012_10_03_mining_strike_wave_analysis.pdf] 3 octobre, consulté le 04/01/2018.

    28  Douglas Gininda, Secretary, NUM Randfontein Branch, entretien, Randfontein, 30 juin 2010.

    29  Ce conflit n’est donc principalement causé par la rupture d’un contrat moral employeurs-employés comme ce fut souvent le cas dans le passé. Voir sur ce point la lecture de la grande grève des mineurs de 1946 proposée par Moodie (1986). Elle recoupe plusieurs dimensions que le concept d’économie morale a permis d’approcher dans les études africaines : croyances indigènes et religieuses, mobilisations urbaines, ouvrières, et dynamique de prolétarisation notamment (Siméant, 2010).

    30  Abraham Seaketso, entretien, op. cit.

    31  Zwelitsha Ecliff Tantsi, NUM National Education Secretary, entretien, Sandton, 17 juin 2015.

    32  Il faut ici noter que des tentatives de retrait du Fanakalo au point de production, visant à conformer les mines à l’agenda politique de transformation post-apartheid, se sont parfois révélées dangereuses, entraînant des accidents causés par des défauts de communication. Elize Strydom, Industrial Relations Adviser, Chamber of Mines, entretien, Johannesburg, 21 June 2010.

    33  L’ancien président du NUM, dont il a été question plus haut, est une incarnation vivante de cette tension : sa trajectoire professionnelle commence sous terre, dans les mines d’or, au début des années 1980, et s’achève dans le gouvernement de Jacob Zuma qu’il rejoint en 2014. Senzeni Zokwana est devenu un homme raffiné que j’ai entendu plusieurs fois citer des vers du poète anglais qu’il affectionne.

    34  Il faut cependant ici se garder de caricaturer la situation : si l’AMCU a davantage recours au Fanakalo que le NUM, il s’adapte lui aussi aux réalités du terrain et utilise d’autres langues locales, comme le SeTswana et le SeSotho à Impala. Dès lors que les questions évoquées sont « importantes » et concernent la « politique de l’entreprise », ce sont toutes les langues, dont l’anglais et le Fanakalo, qui sont utilisées dans les mass meetings syndicaux – il faut en effet garder à l’esprit que nombre de travailleurs de surface ne comprennent pas ou peu le pidgin.

    35  Jaco Joubert, Human Resources Manager for North Shafts, Impala Platinum Mine, entretien, 8 juin 2015.

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    • Raphaël Botiveau
      IMAF, Aix-en-Provence.
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    1  Voir les contributions de D. Buu-Sao et C. Fioroni à cet ouvrage.

    2  Il est important en lien avec cette remarque de rappeler que l’utilisation ici faite de Bourdieu et Thompson s’applique, contrairement à leurs usages initiaux, à décortiquer des rapports de domination au sein d’un groupe lui-même structurellement dominé dans l’espace social.

    3  La question de savoir si les mineurs ont gagné ou perdu, d’un point de vue matériel, dans ces grèves, se pose. La longueur des conflits a largement mitigé l’impact des augmentations salariales obtenues. Celles-ci s’intègrent en outre dans des montages complexes et ne se réduisent pas à des augmentations en « cash ». Enfin, comme après la grande grève des mineurs de 1987, conduite par le NUM, l’industrie minière sud-africaine utilise les conflits sociaux pour se restructurer en réduisant sa main-d’œuvre.

    4  On répondra à ces questions sur la base d’une enquête de terrain menée en Afrique du Sud de 2010 à 2012. Consacrée au NUM, qui était alors la principale organisation syndicale du pays, elle s’est concentrée sur plusieurs études de cas dont l’une, actualisée en 2015, sera ici mobilisée (Botiveau, 2014).

    5  L’Afrique du Sud détient la quasi-totalité des ressources de platine au monde. Ce métal rare est notamment utilisé dans l’industrie automobile dont le ralentissement, à partir de 2008, a pénalisé l’industrie minière sud-africaine.

    6  Pete Matosa, NUM Deputy President, entretien, Johannesburg, 14 mai 2012.

    7  Paule Dunne, ancien directeur des opérations d’Impala Platinum à Rustenburg, entretien, Johannesburg, 18 juin 2015.

    8  Abraham Seaketso, AMCU Mining House Coordinator, Impala Platinum Mine, 8 juin 2015.

    9  Stewart Paul, 2012, « How rock drill operators have secured their place as “kings of the mines” underground », Business Report, 23 septembre.

    10  Voir les chapitres 1 et 4 de Moodie et Ndatshe (1994).

    11  Abraham Seaketso, entretien, op. cit.

    12  Dirigeant de section AMCU à Impala, entretien, juin 2015.

    13  Les compounds miniers sont des lieux où, en plus de la violence des employeurs sur les employés, la violence entre mineurs a une histoire liée à celle de gangs et sociétés secrètes « traditionnels », ethnicisés, et qui soutiennent souvent des activités criminelles. Un comité dédié était semble-t-il chargé, à Impala, de s’opposer physiquement à quiconque voudrait se rendre au travail (Chinguno, 2012). La violence fut aussi un moyen de forger la solidarité des grévistes contre ceux qui étaient perçus comme opposés à leur cause, dont les non-grévistes et la police. Cette dernière ne fut pas en reste à Impala où elle tua un manifestant. Voir notamment « Explaining violence in strikes », Presentation to the Marikana Commission, par Crispen Chinguno, Society, Work and Development Institute, University of Witwatersrand, Johannesburg, 16 avril 2014.

    14  Conversation informelle avec un manager d’Impala Platinum, mai 2012.

    15  Dans une liste des « meneurs » de la grève de 2012 compilée par le management d’Impala et que l’on a pu consulter, 33 des 45 noms listés étaient ceux d’adhérents ordinaires du NUM et presque tous étaient des RDO.

    16  Simon Rasogo, NUM Impala Mining House Coordinator, conversation informelle, Johannesburg, 26 mai 2012. Son intervention permit notamment à 25 leaders RDO licenciés de retrouver leur emploi.

    17  Conversation informelle avec un manager d’Impala Platinum, mai 2012. On a en effet pu vérifier en 2011 que la participation à un mass meeting dans la section sud de la mine était très faible.

    18  Abraham Seaketso, entretien, op. cit.

    19  Dirigeant de section AMCU à Impala, entretien, juin 2015.

    20  Une fonction informellement remplie par des délégués syndicaux ou des adhérents en fonction de la demande.

    21  Un autre pidgin utilisé dans la relation entre employeurs et employés domestiques ou agricoles. Ailleurs, le « Chikabanga », proche du Fanakalo, fut également utilisé en Rhodésie du Nord (Zambie) et on trouve des équivalents du Fanakalo en Namibie, au Zimbabwe ou en République Démocratique du Congo.

    22  Opening address at the National Congress of NUM by NUM President Senzeni Zokwana, NUM 14th National Congress, 23 mai 2012, Emperor’s Palace, Johannesburg, p. 10-11.

    23  Eddie Majadibodu, Head of the NUM Production Pillar, entretien, Johannesburg, 10 juin 2010.

    24  Bhongo Mvimvi, Full Time Shaft Steward, Cooke 3, NUM Randfontein Branch, entretien, 1er juillet 2010.

    25  Kgomotso, adhérente ordinaire du NUM, entretien, Impala Platinum Mine, 20 octobre 2011.

    26  Voir, par exemple, Bezuidenhout Andries, Chinguno Crispen, von Holdt Karl, 2012, « Marikana aftermath – Outrageous claims or outrageous order ? », City Press [https://www.news24.com/Archives/City-Press/Marikana-aftermath-Outrageous-claims-or-outrageous-order-20150429] 26 août, consulté le 04/01/2018.

    27  La notion de « culture populaire », telle qu’approchée par P. Willis, est ici utile pour faire sens de contextes sociaux dans lesquels les travailleurs s’opposent à des conceptions de l’éducation et de la culture imposées par la scolarisation ou suivant des voies descendantes, à partir de leurs propres références culturelles empreintes de chauvinisme-machiste, d’un rapport spécifique aux illégalismes, d’un humour ou d’un parler brut et argotique. C’est ainsi une « contre-culture » forgée autour de l’atelier qui se développe et exclut ceux qui réussissent au travail (les « fayots ») : Willis (1978). Cet article peut être lu utilement en parallèle : Moodie (1983). L’une des premières analyses qui prit à chaud la mesure du rôle, dans les grèves de 2012, de cette mise en danger de la « culture » des mines – une culture certes héritée de la colonisation et de l’apartheid, mais désormais à la base d’un univers de sens familier et rassurant pour beaucoup de mineurs – est celle de Hartford Gavin, 2012, The mining industry strike wave : what are the causes and what are the solutions ? [http://us-cdn. creamermedia.co.za/assets/articles/attachments/41878_2012_10_03_mining_strike_wave_analysis.pdf] 3 octobre, consulté le 04/01/2018.

    28  Douglas Gininda, Secretary, NUM Randfontein Branch, entretien, Randfontein, 30 juin 2010.

    29  Ce conflit n’est donc principalement causé par la rupture d’un contrat moral employeurs-employés comme ce fut souvent le cas dans le passé. Voir sur ce point la lecture de la grande grève des mineurs de 1946 proposée par Moodie (1986). Elle recoupe plusieurs dimensions que le concept d’économie morale a permis d’approcher dans les études africaines : croyances indigènes et religieuses, mobilisations urbaines, ouvrières, et dynamique de prolétarisation notamment (Siméant, 2010).

    30  Abraham Seaketso, entretien, op. cit.

    31  Zwelitsha Ecliff Tantsi, NUM National Education Secretary, entretien, Sandton, 17 juin 2015.

    32  Il faut ici noter que des tentatives de retrait du Fanakalo au point de production, visant à conformer les mines à l’agenda politique de transformation post-apartheid, se sont parfois révélées dangereuses, entraînant des accidents causés par des défauts de communication. Elize Strydom, Industrial Relations Adviser, Chamber of Mines, entretien, Johannesburg, 21 June 2010.

    33  L’ancien président du NUM, dont il a été question plus haut, est une incarnation vivante de cette tension : sa trajectoire professionnelle commence sous terre, dans les mines d’or, au début des années 1980, et s’achève dans le gouvernement de Jacob Zuma qu’il rejoint en 2014. Senzeni Zokwana est devenu un homme raffiné que j’ai entendu plusieurs fois citer des vers du poète anglais qu’il affectionne.

    34  Il faut cependant ici se garder de caricaturer la situation : si l’AMCU a davantage recours au Fanakalo que le NUM, il s’adapte lui aussi aux réalités du terrain et utilise d’autres langues locales, comme le SeTswana et le SeSotho à Impala. Dès lors que les questions évoquées sont « importantes » et concernent la « politique de l’entreprise », ce sont toutes les langues, dont l’anglais et le Fanakalo, qui sont utilisées dans les mass meetings syndicaux – il faut en effet garder à l’esprit que nombre de travailleurs de surface ne comprennent pas ou peu le pidgin.

    35  Jaco Joubert, Human Resources Manager for North Shafts, Impala Platinum Mine, entretien, 8 juin 2015.

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    Ce livre est cité par

    • Gayer, Laurent. (2024) Des désordres productifs ?. Sociétés contemporaines, N° 130. DOI: 10.3917/soco.130.0101
    • Delpierre, Alizée. (2019) « Cette fois, la ligne rouge a été franchie » Conflits et ruptures de la relation de service dans la domesticité élitaire. La Nouvelle Revue du Travail, 15. DOI: 10.4000/nrt.5863
    • Barozet, Emmanuelle. Espinoza, Vicente. Moya, Emilio. (2025) Social Movements, Public Policy, and Informal Institutions: The Role of Patronage in Chile (2006–2022). Politics & Policy, 53. DOI: 10.1111/polp.70007
    • Madi, Sari. (2024) Power resources, institutional legacy and labour standards transformation: Lessons from two developing countries. Economic and Industrial Democracy, 45. DOI: 10.1177/0143831X231204770
    • Fioroni, Claudie. (2019) Bridging the gap: Social divides and coalition building in the phosphate-mining industry in Jordan. Mediterranean Politics, 24. DOI: 10.1080/13629395.2019.1639025
    • Les bras et le ventre : une sociologie politique des plantations industrielles dans le Cameroun contemporain. DOI: 10.70675/cad3b2a5z1ccaz449ez8101z85da7240a8f1
    • Spatialités syndicales dans le capitalisme global : une ethnographie comparée de quatre collectifs syndicaux en France et en Argentine. DOI: 10.70675/65e8db86z0dbbz4fe6zafccz88b92a1c1f46
    • Le clientélisme au travail : une sociologie de l'arrangement et du conflit dans le Liban contemporain (2012-2017). DOI: 10.70675/01e22b07z5553z4e92z9747z67409e0d9d9f
    • Déformations professionnelles : le travail comme institution socialisatrice : comprendre la transformation des employés de l'hôtellerie de luxe. DOI: 10.70675/2036b1d4zc294z4353z8dc4z0e96de1a8ab6
    • La protection de la personne humaine dans le secteur de l'exploitation minière au Cameroun. DOI: 10.70675/20d9c07dz22a7z4dc9zb3ddz66c488881903
    • La philosophie de l'autogestion d'André Gorz : travail, écologie et temps de vie. DOI: 10.70675/cb1a5a8bz15c2z47b5zbc1bzc5fb87eee208
    • Subversions. Le mouvement des travailleurs à l’épreuve du genre dans la révolution tunisienne. DOI: 10.70675/efe24b40z2bedz41ffzbee3zd5c9d038bee3

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    • La protection de la personne humaine dans le secteur de l'exploitation minière au Cameroun. DOI: 10.70675/20d9c07dz22a7z4dc9zb3ddz66c488881903

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    Botiveau, Raphaël. « 1. La langue de ceux d’en dessous ». In Quand l’industrie proteste, édité par Amin Allal, Myriam Catusse, et Montserrat Emperador Badimon. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/books.pur.144922.
    Botiveau, Raphaël. « 1. La langue de ceux d’en dessous ». Quand l’industrie proteste, édité par Amin Allal et al., Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pur.144922.

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    Allal, A., Catusse, M., & Emperador Badimon, M. (éds.). (2018). Quand l’industrie proteste. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.144822
    Allal, Amin, Myriam Catusse, et Montserrat Emperador Badimon, éd. Quand l’industrie proteste. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/books.pur.144822.
    Allal, Amin, et al., éditeurs. Quand l’industrie proteste. Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pur.144822.
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