Les Bretons de la Pucelle
p. 685-694
Texte intégral
1L’annonce de la présence de Jeanne d’Arc à la tête des armées du dauphin Charles a eu de quoi surprendre et choquer les contemporains à cause de l’interdit qu’elle brisait ce faisant : une femme, qui plus est une jeune fille, une roturière, empruntant aux hommes leur attirail militaire et s’exposant à verser le sang en habit masculin ! Certes la promotion de la petite bergère de Domrémy s’inscrit dans tout un contexte ouvert au prophétisme féminin populaire à fortes connotations anti-anglaises1 – Pierrone qui « était de Bretagne bretonnante » combat dans les mêmes rangs, exactement aux mêmes dates et elle approuve chaudement Jeanne puisque « disait et vrai propos avait que dame Jeanne, qui s’armait avec les Armagnacs, était bonne, et ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu2 », à la grande indignation du prétendu Bourgeois de Paris, de sensibilité bourguignonne, qui ne put que se féliciter de son exécution en septembre 14303. Il n’empêche, l’événement de la survenue de Jeanne était en soi traumatisant et interpellait les élites politiques du temps.
2Le duc Jean V voulut en savoir plus long et expédia le 12 mai 1429 « devers la pucelle » à Orléans frère Yves Milbéau, son confesseur, accompagné du héraut Ermine, avec pour elle en cadeau une dague et plusieurs haquenées ; puis, le 7 juillet, il mandata une ambassade composée de son argentier Auffroy Guinot, de Comme qu’il soit, le poursuivant d’armes de son frère le comte Richard d’Étampes, du sire de Rostrenen, un personnage bien en cour auprès de Charles VII, afin d’assister en son nom au couronnement le 16 juillet à Reims4. Telle qu’elle nous est rapportée par Eberhard de Windecken, un auteur germanique assez bien informé, semble-t-il, en sa qualité de trésorier de l’empereur Sigismond, la première rencontre entre la Pucelle et le délégué du duc se déroula sans aménité : « Alors le duc de Bretagne envoya son confesseur vers la jeune fille pour l’interroger si c’était de par Dieu qu’elle était venue secourir le roi. La jeune fille répondit : “Oui”. Alors le confesseur dit : “S’il en est ainsi, monseigneur le duc de Bretagne est disposé à venir pour aider le roi de son service” ; et il nommait le duc son droit seigneur. “Il ne peut venir de son propre corps, [ajoutait-il], car il est dans un grand état d’infirmité, mais il doit envoyer son fils aîné [le futur duc François Ier] avec une grande armée”. Alors la jeune fille dit au confesseur que le duc de Bretagne n’était pas son droit seigneur, car le roi était son droit seigneur, et que le duc ne devrait pas raisonnablement avoir attendu si longtemps pour envoyer ses gens aider le roi de leur service5. »
3Émanant de pareille bouche populaire surgie des lointains orientaux du royaume des lys, cet abrupt rappel à l’ordre des hiérarchies politiques, culminant dans la figure du roi souverain, dénonce la ligne de conduite ambiguë du prince breton à ce stade de la guerre de Cent ans tandis que la balance des forces ne penche pas encore pour de bon du côté de Charles VII et réfute ses prétentions à une quasi-indépendance qui l’autoriserait à traiter de puissance à puissance avec une France amoindrie, avec laquelle tous les ponts ne sont certes pas coupés : selon une information recueillie par un Vénitien établi à Bruges, Antonio Morosini, dès avril 1429 Gilles de Laval, seigneur de Rais, aurait sollicité de Jean V une intervention armée afin de sauver Orléans6. Pareille perspective d’action n’a rien d’impossible, même si elle ne se réalisa pas, car la « neutralité » bretonne a ses limites et préserve un fond de loyauté. Mais le duc paraît d’autant mieux fondé à s’interroger sur l’état de forme réel du Valois que le renfort inattendu reçu par Charles en la personne de Jeanne demeure de provenance spirituelle incertaine, un point que son frère le connétable Arthur de Richemont cherche bientôt à éclaircir à son tour, le 16 juin, en arrivant à Beaugency. « La Pucelle descendit à pied, et monseigneur aussi ; et vint ladite Pucelle embrasser mondit seigneur par les jambes. Et lors il parla à elle, et luy dit : “Jehanne, on m’a dit que vous me voulés combattre. Je ne sçay si vous estes de par Dieu ou non. Si vous estes de par Dieux, je ne vous crains rien car Dieux sçeit mon bon vouloir ; si vous estes de par le deable, je vous crains encores moins”. Lors tirèrent droit au siège7… »
4Jean d’Alençon confirmera encore cette froideur initiale à l’occasion de sa déposition au procès en nullité8, mais ces préventions ne durent qu’un temps puisque bientôt le connétable songe à elle comme à un intermédiaire susceptible de lui faire retrouver l’oreille du roi. « Et là pria celluy connestable à la Pucelle, et si feirent aussi pour amour de luy les autres seigneurs, qu’elle voulsist faire sa paix envers le roy, et elle luy octroya, moiennant qu’il jurast devant elle et les seigneurs qu’il serviroit tousjours loyaument le roy. Et mesmement voult oultre la Pucelle que le duc d’Alençon et les autres grans seigneurs s’en obligeassent et baillaissent leurs sellez [leurs engagements scellés] : ce qu’ilz firent ; et par ce moyen demoura le connestable ou siege avec les autres seigneurs9. »
5Cette perplexité entre Dieu et diable devient ensuite une formule presque rituelle dans l’historiographie bretonne : Pierre Le Baud reprend l’épisode à la fin du siècle. « Et quant Jehanne La Pucelle vit l’honneur que chacun luy faisoit, elle luy alla aussi faire la reverence et en s’enclinant le acolla par les cuysses, a laquelle il dist en ceste maniere quant il la cogneüt, car par avant il ne l’avoit point veüe. “Jehanne” dist il : “L’on m’a dit que vous me voulliez combatre, je ne sçay pas qui vous estes, ne de par qui estes cy venue, ou de par Dieu ou de par le Dyable. Si vous estes de par Dieu je ne vous crains riens, car Dieu cognoest mon vouloir comme le vostre et si vous estes de par le Dyable, je vous crains encore moins et faictes du mieulx ou du pys que vous pourez”10. »
6Toutefois, en 1429 Jean V hésite et n’amorce pas un renversement complet de son système d’alliances en dépit de l’avertissement que le Ciel est censé lui avoir adressé et qui se trouve rapporté dans le petit dossier johannique constitué par le Breton A. de Kaerrymell avant 146411. Entre autres pièces, Kerrimel recopie un récit faisant état d’une vision qu’auraient eue les voisins du château de Talmont en Bas Poitou, l’actuelle Vendée : « Hom voit avenir de pardecza des plus merveilleuses choses que hom vit oncques, comme des hommes armés de toutes pièces chevaucher l’aer sur ung grant cheval blanc, et dessus les armeures une grant bende blanche, venent devers la mer d’Espaigne, et passer par-dessus deux ou trois forterasses près de Talamont, et tirer vers Bretaigne : dont tout le pays de Bretaigne est espovanté, et mondict seigneur le duc, dont il a fait le serement aux Anglois, disent qu’il cognoissent leur destruccion par luy12. » Ce compte rendu laconique fait songer à une version laïcisée du motif folklorique de la Chasse Arthur ou de la Suite Arlequin, un cortège de morts chevauchant à travers les nuages derrière leur meneur fantomatique… En provenance d’Espagne, de cette Castille qui est l’alliée navale de la France depuis le xive siècle, ces chevaucheurs aériens viennent rappeler à l’ordre un duc par trop opportuniste, traître au royaume depuis qu’il a passé un accord de non-belligérance avec le roi de France et d’Angleterre le 8 septembre 142713. Ces proches cousins des cavaliers de l’Apocalypse ne font d’ailleurs pas mystère de leur engagement partisan en arborant « une grant bende blanche » sur leurs armures, soit l’insigne distinctif du parti d’Armagnac devenu désormais le parti du dauphin puis du roi Charles.
7Même si ce genre de dispositif fantasmagorique mobilisé dans le cadre de la guerre secrète des propagandes demeure assez opaque dans ses mécanismes de propagation, il témoigne du souci d’une prise en compte de l’opinion publique qu’ont dès alors les dirigeants, et des paniques qu’ils cherchent à provoquer parmi les sujets des princes réticents ! Pour l’heure, Jean V ne bronche cependant pas devant cette invite pressante à rejoindre son roi, contemporaine des toutes premières phases de l’aventure de Jeanne d’Arc, juste après la prise de Jargeau et la victoire de Patay14.
8L’identité de Kerrimel pose par ricochet la question de savoir quel retentissement durable a pu rencontrer l’épopée johannique dans le duché. Tout élément de réponse nous échappe quant à l’opinion, qu’elle soit commune ou nobiliaire ; restent les historiographes. En 1515 Alain Bouchart consacre plusieurs pages de ses Grandes Croniques de Bretaigne à la petite bergère de Domrémy, mais il se contente de résumer à grands traits et sans ironie désobligeante aucune, la légende naïve qui entoure déjà son personnage15 ; il glisse très vite sur le rôle que les Bretons ont pu tenir le temps de son épopée, mentionnant à peine Richemont et trois autres capitaines16. Pierre Le Baud citait dix ans plus tôt Arthur de Richemont, le frère cadet du duc, connétable de France en titre depuis mars 1425 même s’il traverse une période de disgrâce notoire à l’été de 1429 du fait des intrigues ourdies contre lui par La Trémoille à la cour, son neveu le duc d’Alençon, fils de Marie de Bretagne17, le comte de Laval et son frère le sire de Lohéac, le sire de Rieux18, le sire de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, le sire de Rostrenen, Robert de Montauban, Guillaume de Saint-Gilles, Alain de la Feillée – sans oublier le trop célèbre Gilles de Rais, ancré dorénavant dans la légende noire des proscrits pour ses turpitudes sexuelles et ses frasques financières, mais bien présent aux côtés de Jeanne d’Arc lors de la libération d’Orléans le 8 mai 1429. Mais le chanoine Le Baud ne mentionne même pas la fin tragique de la jeune Lorraine le 31 mai 1431 sur le bûcher de Rouen ni ne se prononce clairement sur l’interprétation qu’il conviendrait d’appliquer à sa destinée. Sa narration distanciée attire seulement l’attention sur un fait, la présence de plusieurs nobles originaires du duché dans son entourage. Ce sont eux les Bretons de la Pucelle !
9Lorsque Richemont se joint avec sa retenue à l’ost arrêté devant Beaugency, il est accueilli pour le moins sans chaleur aucune par Jeanne comme par le duc d’Alençon, lieutenant général de l’armée, qui, il est vrai, venait d’avoir dû céder en bloc sa baronnie de Fougères à Jean V selon le contrat passé le 31 décembre 1428 avec son oncle19 afin d’acquitter la rançon réclamée depuis sa capture par les Anglais à Verneuil en 1424… Il le rappellera encore en 1456 à l’occasion de l’enquête en réhabilitation : « C’est alors que parvint la nouvelle que messire le connétable approchait avec des hommes d’armes ; moi-même, Jeanne et les autres, nous en fumes mécontents et songions à quitter la ville car nous avions ordre de ne pas recevoir le connétable en notre compagnie. Je déclarai à Jeanne que s’il nous rejoignait, eh bien ! c’est moi qui m’en irais ! » Alençon n’en fit rien en définitive, entre autres parce que la Pucelle sut amadouer Arthur, lui déclarant, toujours selon la même source : « Ah ! beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais, puisque vous êtes venu, soyez le bienvenu20. » Le Journal du siège d’Orléans comme la Chronique de la Pucelle vont plus loin en prétendant que le connétable en disgrâce « et frère du duc de Bretaigne, avecques lequel estoit Jacques de Dinan, seigneur de Beaumanoir, frère du seigneur de Chasteaubriant », la pria de faire sa paix avec le roi « et elle luy octroya moiennant qu’il jurast devant elle et les seigneurs qu’il serviroit tousjours loyaument le roy21 ».
10En tout « chevaliers et escuiers jusques au numbre de douze cents et plus, et si [Richemont] avoit environ quinze cents bons combatans qu’il avoit menez avecq luy22 », levés dans les états de son frère comme chez lui, à Parthenay, pour servir le roi sous les armes. Les coureurs les informent bientôt de l’approche des Anglais sous Talbot, Falstaff et lord Scalles : ce sera la victoire inattendue, presque inespérée, de Patay en Beauce le 18 juin, déclenchée par l’attaque de l’avant-garde – dont le sire de Beaumanoir était – sur la colonne anglaise surprise en marche sur un terrain plat, propice à une belle charge de cavalerie23. Les compagnies levées dans le duché jouent là un rôle déterminant car Richemont arrive « à grand chevalerie » (« et avec luy estoient le conte de Perdriac, Jacques de Dinan, frère du seigneur de Chasteaubriant, le seigneur de Beaumanoir, et autres »). Certains Bretons l’avaient précédé à l’armée comme Gilles de Rais, les sires de Laval et de Lohéac, ou celui de Rostrenen24 qui lui apporte l’ordre, vite oublié, de devoir se retirer à moins de risquer l’affrontement avec les troupes loyales à Charles en cas de refus25.
11Au vrai, la documentation souligne seulement le rôle prépondérant d’une poignée de personnages, dont l’activité militaire reflète assez exactement leur prééminence parmi la noblesse du duché, sans surprise véritable car les simples hommes d’armes ne forment jamais dans les chroniques d’alors qu’une troupe indistincte, sauf exploit individuel spécialement remarquable, dûment signalé comme tel. La famille de Laval se montre ainsi très empressée avec Gui – le seul baron breton à avoir laissé un témoignage contemporain sur la Pucelle26 – et son frère André, sire de Lohéac, maréchal de France, puis Gilles de Laval, seigneur de Rais. En dehors de cette parentèle – laquelle fait en quelque sorte le pont entre la petite Lorraine de Domrémy et l’épopée de la première reconquête française sous Bertrand du Guesclin au temps de Charles V : Anne de Laval, leur grand-mère, avait été en sa jeunesse la seconde épouse du connétable –, à un échelon moindre les Bretons nommément mentionnés sont au nombre de treize27, tous capitaines hormis un gentilhomme inconnu « nommé le petit Breton, qui estoit au bastart d’Orléans » (Jean, futur comte de Dunois) fait prisonnier par les Anglais lors d’une escarmouche devant Orléans28. Celui-là était sans doute un véritable soldat de fortune, promu à la force du poignet…
12La liste de ces chefs de bandes recoupe bien celle que propose Pierre Le Baud : le sire de Beaumanoir, Robert de Montauban, Guillaume de Saint-Gilles, Alain de la Feillée, le sire de Rieux s’y retrouvent, alors que s’éclipse le sire de Rotellan et s’y ajoutent Jacques de Dinan et son frère le seigneur de Châteaubriant, le seigneur de Rostrenen et celui de la Jaille, Charles de la Ramée, Pierre Baugi et Tugdual de Kermoisan « dit le Bourgeois, de la nation de Bretaigne », qui sera du voyage du sacre29. L’essentiel de ces noms vient de Guillaume Gruel, le biographe d’Arthur de Richemont, que Le Baud connaît et auquel il puise. Le plus étonnant est la continuité de l’engagement de certains lignages d’une génération à l’autre dans le même parti politico-militaire, que l’on appellera blésiste du temps de la guerre de Succession, puis royal à l’heure des bandes de Du Guesclin, ensuite armagnac lors de la guerre civile entre les maisons de Bourgogne et d’Orléans, enfin delphinal sous Charles VII.
13Après Patay, comme la présence de Richemont n’est toujours pas désirée, ses compagnons se retirent pour la plupart. Il demeure pour la chevauchée du sacre ceux qui étaient déjà établis sur les frontières de guerre de la France delphinale : Gilles de Rais, qui sera bientôt promu maréchal par le roi, le comte de Laval et son frère le sire de Lohéac, Tugdual de Kermoisan30 – et le seigneur de Beaumanoir qu’une source isolée signale parmi les cinq dignitaires « en habis royaulx, représentans les nobles pers de France qui point n’estoient au faire le noble sacre et couronnement31 ». Quant à ceux qui font le choix de ne pas aller à Reims, leur abstention s’explique facilement par le différend existant entre leur vrai patron, le connétable, et les favoris du roi : plusieurs figuraient déjà parmi les seize lieutenants de la « bataille » personnelle de Richemont – sa garde du corps, soit environ 200 combattants – telle qu’elle fut enregistrée en octobre 142432.
14Dans cette conjoncture très particulière, les Bretons servant dans l’ost de Charles VII comme sous Richemont ont bien peu de chances de se distinguer des autres combattants de leur bord33 par quelque trait particulier que ce soit – linguistique34, moral, comportemental. Ce sont avant tout des professionnels de la guerre, soumis aux contraintes d’une discipline et d’une vie militaires en cours d’appesantissement, sans véritable prise individuelle sur les événements.
15Cette importance seconde des sujets de Jean V est encore confirmée par une source littéraire immédiatement postérieure à la fin de la guerre. Composé vraisemblablement après 1456, le Mistere du siege d’Orleans35 met en dialogues le Journal du siège après avoir retracé un historique de l’expédition anglaise depuis la décision arrêtée à Londres d’une nouvelle invasion, suivie jusqu’à sa déroute à Patay. Sept capitaines bretons figurent au générique de la pièce sans que, malheureusement, on dispose d’indications sur les costumes que revêtaient les acteurs les incarnant sur la scène. La vraisemblance historique se trouve respectée entre ceux qui figuraient dans la retenue du roi expédiée en renfort vers la ville assiégée et ceux qui arrivèrent avec Richemont après la levée du blocus par les Anglais. En aucun cas leur origine géographique n’est rappelée, et certains noms assez monstrueusement estropiés rendent même à peu près impossible leur identification spontanée : ainsi du seigneur de Lochat, Loheat ou Loyat pour André, sire de Lohéac ; Thudual de Carmoisi, de Carmoisy ou le Bourgeois ou simplement Thudual pour Tugdual de Kermoisan ; Jacques de Dignan, désigné une fois de façon plus évidente comme Beaumanoir. On peut tenter d’apprécier le poids de chacun en comptabilisant les répliques que son personnage dit dans la pièce puis en les divisant par le nombre de vers qu’il récite.
| Nombre de répliques | Nombre de vers | Rapport nombre de vers par répliques |
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| Alain de Giron36 | 2 | 26 | 13 |
| André de Lohéac | 3 | 48 | 16 |
| Jacques de Dinan, sire de Beaumanoir | 4 | 48 | 12 |
| Le sire de Laval | 4 | 56 | 14 |
| Le maréchal de Rays | 9 | 76 | 8,4 |
| Tugdual Le Bourgeois | 10 | 92 | 9 |
| Arthur de Richemont, le connétable | 15 | 255 | 17 |
16Au vu de ces résultats, il devient clair que ces capitaines jouent les utilités, qu’ils accompagnent la progression de la pièce : ils sont là pour opiner au cours des conseils de guerre en appuyant le choix majoritaire (c’est l’essentiel de la tâche dévolue au maréchal de Rays quand il s’agit d’établir l’itinéraire de l’armée de secours vers Orléans37) ou pour cabotiner lorsqu’on leur propose un commandement qu’il s’avère de bon ton de refuser d’abord en s’en déclarant indigne, puis, sous la pression amicale des présents, d’accepter (ce que fait Tugdual le Bourgeois lorsque le duc d’Alençon lui offre la capitainerie de Jargeau). Seul Richemont se détacherait un peu du lot commun, mais cette apparence est trompeuse puisqu’il doit son score à une seule longue tirade de 104 vers38 – introduction forcée à son rôle de connétable – sur la nécessité impérieuse de mener la guerre contre les Anglais et donc pour lui de faire allégeance à la Pucelle qui le rétablira auprès du roi.
17 Autrement dit, perçue d’Orléans quelques années après la fin des hostilités franco-anglaises, la réalité historique de la participation d’un certain nombre de capitaines bretons aux opérations de dégagement de la cité aux côtés de la Pucelle, n’a aucune raison d’être tue, tout comme leur extraction provinciale n’a pas lieu d’être rappelée hors de propos. Et cela sans compter que l’incapacité technique à proposer des interludes de scènes de combat reconstituées rend impossible au théâtre le rappel de leur participation à l’action lors de tel ou tel engagement, d’où des dialogues qui nous paraissent aujourd’hui interminables et assez creux en définitive, étalés sur plus de deux dizaines de milliers de vers !
Notes de bas de page
1 Vauchez A., « Jeanne d’Arc et le prophétisme féminin des xive et xve siècles », Idem, Les laïcs au Moyen Âge. Pratiques et expériences religieuses, Paris, 1987, p. 277-286.
2 Journal d’un bourgeois de Paris de 1405 à 1449, Beaune C. (éd.), Paris, 1990, § 546 et 580, p. 282 et 299. Pierrone est mentionnée le 4 juillet 1431 lors d’une procession générale dans l’église Saint-Martin-des-Champs à Paris par le dominicain Jean Graverent, inquisiteur, avec Catherine de La Rochelle parmi les femmes entraînées à leur perte par frère Richard.
3 Il est aujourd’hui assuré que cet auteur demeuré anonyme était en fait un chanoine de Notre-Dame plutôt qu’un soi-disant Bourgeois de Paris, mais l’usage s’est néanmoins conservé de le désigner sous cette forme fautive. Dans son Formicarium, rédigé en 1436-1438, Jean Nider fait allusion au sort de cette malheureuse, sans toutefois la nommer. Quicherat J., Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc dite la Pucelle, Paris, 1841-1849, 5 vol., tome IV, 1847, page 504.
4 Lobineau G.A. dom, Histoire de Bretagne, tome I, page 580 ; Morice H. dom, Histoire de Bretagne, tome I, page 508 ; Contamine P., « L’action et la personne de Jeanne d’Arc : l’attitude des princes français à son égard », Idem (dir.), Des pouvoirs en France, 1300/1500, Paris, 1992, p. 109-121, spécialement p. 118-120 sur l’attitude du duc et du connétable (Philippe Contamine publie note 71 page 120 les mandements pris en compte par Jean Mauléon, le trésorier de Jean V, conservés dans une mauvaise copie du xviiie siècle, BnF fr. 8267 f° 142, effectuée pour dom Lobineau) ; du même historien, « Bretagne et France à la fin du Moyen Âge : le temps de Jean V, de Charles VII et de Jeanne d’Arc », Bulletin de la Société historique de Nantes et de Loire-Atlantique, tome 127, 1991, p. 71-86, spécialement p. 81-83 sur l’accueil réservé par les Bretons à la Pucelle.
5 Texte allemand et traduction française dans Quicherat J., op. cit., tome IV, p. 497-498.
6 Chronique d’Antonio Morosini. Extraits relatifs à l’histoire de France (1396-1433), Lefèvre-Pontalis G. et Dorez L. (éd.), tome III (1429-1433), Paris, 1901, page 106.
7 Guillaume Gruel, dans Quicherat J., op. cit., tome IV, page 317. Une tapisserie tirée d’un carton d’Édouard Toudouze représentait la scène dans le palais du Parlement de Bretagne à Rennes.
8 Mêlant français et un surprenant usage du latin, le duc rappelle ses paroles de bienvenue : « A ! beau connestable, vous n’estes pas venu de par moy, sed quia venistis vos bene veneritis » (Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, Duparc P. (éd.), Paris, 1977, tome I, page 386).
9 Quicherat J., op. cit., tome IV, Journal du siège, page 175 ; Chronique de la Pucelle, page 240.
10 Le Baud P., Le livre des Cronicques des roys, ducs et princes de Bretaigne armoricane, aultrement nommée la moindre Bretaigne, chapitre 49, f° 319 v°. L’ensemble de sa narration couvre les f° 318 v° à 320 v°.
11 BnF fr. 979. Voir pour une analyse de son contenu Contamine P., « Mythe et histoire : Jeanne d’Arc, 1429 », Idem, De Jeanne d’Arc aux guerres d’Italie. Figures, images et problèmes du xve siècle, Orléans, 1994, p. 63-76, spécialement p. 71-72 sur le dossier johannique.
12 Quicherat J., op. cit., tome V, Paris, 1849, p. 121-123. Le texte continue, sans doute afin de donner plus de crédibilité et de licéité ecclésiastique à l’affaire : « Le roi a envoyé devers l’évesque de Luczon pour savoir la vérité de ceste besoigne. Lequel s’en est informé et a trouvé par informacion que plusieurs gens l’ont vu en pluseurs lieux de son eveschié et que, ainsi que il passoit par-dessus ung chastel près dudit Talamont, nommé Bien, les gens dudit chastel, quant le virent venir, cuidrent estre tous perdus et foudroyés quar il estoit hu milieu d’ung grant feu qui n’atouchoit à luy près de deux brasses ; et tenoit en sa main une espée toute nue, et venoit chevauchant en l’air de si grant rendon, que il sembloit que le chastel fust tout embrasé. Et ceulx du chastel commencèrent à crier à haulte voix ; et lors ledit homme ainssi armé, leurs dist trois foyx : ‘Ne vous esmayez’ ». Contamine P., « Prodige et propagande. Vendredi 20 août 1451, de 7 à 8 h du matin : le ciel de Bayonne », Idem, Pages d’histoire militaire médiévale (xive-xve siècles), Paris, 2005, p. 213-232, spécialement p. 214-215.
13 Morice H. dom, Preuves, tome II, col. 1200-1202 et 1204-1205 pour sa confirmation par les États de Bretagne au tout début de 1428.
14 Rien n’est dit, en effet, dans ce dossier de la mort de la Pucelle ni même du sacre royal le 17 juillet 1429.
15 Selon Philippe Contamine, « Bretagne et France… », article cité, page 83, Bouchart présente « un développement très proche » de celui qui figure dans le Mirouer des femmes vertueuses (Quicherat J., op. cit., tome IV, p. 267-274).
16 Bouchart A., Grandes Croniques de Bretaigne, Auger M.-L. et Jeanneau G. (éd.), Paris, 1986, livre IV, chapitre CCII : « De Jehanne la Pucelle qui vint au roy de France durant le siège d’Orléans », tome II, p. 298-316. Mais seulement trois paragraphes intéressent des Bretons : le n° 20 page 304 mentionne Richemont à Patay ; le n° 23 page 305 signale que les seigneurs de Laval, Lohéac et Rais furent du voyage du sacre ; le n° 25 page 305 souligne que le connétable ne put se rendre à Reims du fait de la tromperie inique dont il faisait l’objet auprès du roi.
17 Nous laisserons de côté le duc Jean d’Alençon (1402-1476) : cette personnalité de premier plan excède de très loin le cadre de référence géographique et politique de cette contribution.
18 Jean de Rieux est cité par le héraut Berry (Quicherat J., op. cit., IV, p. 41-43) : il accompagne Jeanne au départ de Chinon jusque devant Orléans, où il participe avec Dunois à la prise de la bastille Saint-Loup.
19 Kerhervé J., L’État breton aux 14e et 15e siècles. Les ducs, l’argent et les hommes, Paris, 1987, tome I, p. 58-59.
20 Déposition du duc Jean d’Alençon le 3 mai 1456, qui avait contribué comme lieutenant général à l’envoi de renforts vers Orléans mais ne rejoint Jeanne et les siens que devant Jargeau, place emportée le 12 juin.
21 Quicherat J., op. cit., tome IV, p. 175, 240-241 ; le Journal du siège, Charpentier P. et Cuissard C. (éd.) Orléans, 1896.
22 Le Baud P., Le Livre des Cronicques…, op. cit., f° 319 et 320 pour le chiffre de 1 200 combattants autour de Richemont.
23 Quicherat J., op. cit., tome IV : Jean Chartier, page 68 ; Journal du siège, page 177 ; Chronique de la Pucelle, page 243.
24 On consultera sans guère de profit Trévédy J., « Les compagnons bretons de Jeanne d’Arc : Pierre de Rostrenen, Tugdual de Kermoysan », Bulletin de l’Association Bretonne, 1897, p. 216-234.
25 Quicherat J., op. cit., tome IV : Chronique de la Pucelle, p. 239-240.
26 Lettre du 8 juin 1429 adressée aux dames de Laval, publiée entre autres par Quicherat J., op. cit., tome V, 1849, p. 106-111. Sur ce personnage, Ferrieu X., « Un compagnon de Jeanne d’Arc, Guy XIV de Laval (1406-1486) », Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie de Rennes et de l’Ille-et-Vilaine, tome CIX, 2005, p. 91-137, spécialement p. 101-104.
27 Ce sont le seigneur de Rostrenen, Charles de la Ramée, Robert de Montauban, Tugdual de Kermoisan dit le Bourgeois, le seigneur de la Jaille, Guillaume de Saint-Gilles, Jacques de Beaumanoir, Pierre Baugi, le seigneur de Châteaubriant et Alain de la Feillée.
28 Quicherat J., op. cit., tome IV, p. 112 et 315 (extrait du Journal du siège d’Orléans).
29 Idem, tome IV, page 170 : Journal du siège. Il trouve la mort devant Cherbourg en 1450.
30 Id., tome IV, page 69 (Jean Chartier), page 180 (le Journal du siège), page 248 (Chronique de la Pucelle).
31 Enguerrand de Monstrelet, Chronique, Douët d’arcq l. (éd.), Paris, 1860, page 339.
32 Morice H. dom, Preuves, tome II, col. 1147-1149 : il s’agit de Jacques de Dinan, sire de Beaumanoir, écuyer banneret, d’Évran au diocèse de Saint-Malo avec 36 hommes d’armes ; le sire de la Feillée, chevalier bachelier, de Goven au diocèse de Rennes, avec 7 hommes d’armes ; Robert de Montauban, chevalier banneret, de Néant au diocèse de Saint-Malo avec 9 hommes d’armes ; Pierre de Rostrenen, chevalier banneret, seigneur du même lieu au diocèse de Cornouaille, avec 7 hommes d’armes ; Jean de Saint-Gilles, chevalier bachelier, seigneur de Betton au diocèse de Rennes, avec 6 hommes d’armes.
33 Cassard J.-C., « L’opinion française et les Bretons au fil de la guerre de Cent ans », Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, tome LXXXII, 2004, p. 243-277, spécialement p. 262-268.
34 Cet aspect apparaît trois fois au moins dans les dires de Jeanne. La première fois, elle répond à ses juges qui l’interrogeaient sur sa voix : « La voix est belle, douce et humble et parle le langage de France car pourquoi parlerait-elle anglais ? Elle n’est point du parti des Anglais » (cité page 28 par Claude Gauvard dans le numéro spécial Jeanne d’Arc, une passion française de la revue L’Histoire, n° 206, janvier 1997, p. 20-73) ; puis, « Les saints, les saintes, les anges et les archanges parlent le français et non l’anglais, et les saints, les saintes, les anges et les archanges ne sont pas du parti des Anglais mais de celui des Français », Champion P., Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, tome II, Paris, 1921, p. 165 et 57 ; enfin, à l’occasion de la déposition de frère Seguin, de l’ordre des Prêcheurs, professeur de théologie, doyen de la faculté de théologie de Poitiers, 70 ans environ – interrogé le 14 mai 1456 dans la perspective du procès de réhabilitation : « Je lui demandai quel langage parlait la voix : elle me répondit qu’elle parlait un langage meilleur que le mien – de fait, je parlais limousin ! ».
35 Le Mistere du siege d’Orleans, Hamblin V. L. (éd.), Genève, 2002.
36 Ce capitaine figure parmi les renforts accompagnant le convoi de ravitaillement entré dans Orléans le 25 avril : « Et le jour prouchain aprez, qui fut mardy vingt sixiesme jour du mesmes moys, y entra aussi Alain de Giron, accompaigné de cent combatans », Journal du siège d’Orléans, op. cit., p. 69-70.
37 Une discrétion qui ne va pas dans le sens de l’hypothèse voulant voir dans Gilles de Rais le mécène à l’origine de l’écriture d’au moins cette version du mystère !
38 Le Mistere…, op. cit., vers 18 373 à 18 476, p. 711-712.
Auteur
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Jean-Christophe Cassard
Professeur d’Histoire médiévale, université de Bretagne-Occidentale
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