Réflexion sur la réécriture de la Vie de saint Brieuc au xiie siècle : Briomaglus, Primael et Brioccius au temps de la réforme grégorienne1
p. 243-259
Texte intégral
1Lorsqu’il édita la vie inédite de saint Brieuc en 18832, Dom Plaine était convaincu d’avoir découvert à Rouen, dans un manuscrit du xie siècle (nous estimerions plutôt du milieu du xiie siècle), la copie d’un écrit bien antérieur au ixe siècle3, établi d’après des documents authentiques émanant directement des disciples immédiats du saint. Cette vie, qu’on ne connaissait jusqu’alors que de façon lacunaire, nous parvenait enfin exempte de toute interpolation et de toute altération. On pouvait donc espérer que son étude jetât une lumière inattendue tant sur les origines bretonnes de la Domnonée armoricaine, que sur l’état des premiers monastères qui furent fondés en Armorique4.
2Malheureusement pour lui, Plaine fut la plupart du temps incapable de critiquer et d’éditer correctement un texte. Aujourd’hui, ses publications hagiographiques ne sont plus consultées que comme témoins d’une façon terriblement surannée de travailler5. Son édition permit bien sûr à plus d’un de commenter la vie de saint Brieuc, sans être arrêté par des manuscrits qu’il est parfois long d’obtenir, ou par la simple difficulté de déchiffrage de certains d’entre eux. Ceci dit une véritable édition critique reste à établir : les travaux préparatoires ont été proposés, sous la direction de Gwenaël Le Duc, par Madame Gwen Vallerie-Drapier6.
3Cette dernière s’est appuyée sur cinq manuscrits dont les plus anciens sont d’une part celui de Saint-Serge d’Angers (seconde moitié du xie7), d’autre part celui découvert par dom Plaine dans les fonds de la Bibliothèque municipale de Rouen8. Madame Vallerie-Drapier a tenté d’éclaircir les liens entre ces deux manuscrits. Prudemment, elle se limite aux conclusions suivantes9 :
- Les deux manuscrits dériveraient d’un archétype, une vie de saint Briomaglus, dont celui d’Angers serait une copie fidèle mais lacunaire.
- Le manuscrit d’Angers a été corrigé, le nom de Briomaglus étant gratté ou simplement biffé au profit de celui de Brioccius.
- Le manuscrit de Rouen donne un texte beaucoup plus complet : le prologue, une partie de la fin, l’épilogue et sans doute d’autres récits du corps du texte.
- Le scribe du manuscrit de Rouen a probablement eu accès au manuscrit d’Angers. Ainsi pourrait-il être l’auteur de la « correction » de ce manuscrit.
4Une telle entreprise de réécriture répondait à des motivations bien précises. Il apparaît aujourd’hui que les intérêts en jeu ne se limitaient pas à ceux de Saint-Serge d’Angers. La prestigieuse abbaye angevine répondait également aux sollicitations de puissants commanditaires. C’est ce que nous tenterons d’éclaircir en étudiant les moyens et les fins de cette réécriture.
Les moyens
5Compte tenu de leur lien de parenté, il est naturel de s’interroger sur la provenance des manuscrits d’Angers et de Rouen. Si le premier ne semble jamais avoir quitté Angers, l’arrivée du second à Rouen peut surprendre. En fait, il s’agit probablement là encore d’un manuscrit de Saint-Serge d’Angers10.
6À différentes époques, à la suite de circonstances fortuites ou d’événements, comme les Guerres de Religion au xvie siècle et la Révolution de 1789, voire à cause de l’incurie des possesseurs, les collections de livres se sont appauvries. La diffusion de l’imprimerie a provoqué aussi dans certains cas le désintérêt à l’égard des vieux manuscrits dont on ne savait plus déchiffrer les écritures parfois difficiles. C’est ainsi que de nombreux volumes possédés autrefois par des établissements ecclésiastiques angevins sont conservés à l’heure actuelle dans diverses bibliothèques françaises ou étrangères11.
7La migration la plus ancienne observée pour Angers semble dater du xie siècle, mais c’est au xvie siècle que la dispersion des manuscrits prend une ampleur sans précédent. Profitant des troubles politiques et de l’indifférence dont les religieux faisaient preuve à l’égard de leurs anciens manuscrits, les érudits se constituèrent des collections de livres aux dépens des établissements ecclésiastiques12. Parmi eux, un certain Claude Ménard retiendra un moment notre attention.
8Né en 1574, à Saumur, il acheta en 1604 la charge de lieutenant de la prévôté d’Angers qu’il conserva treize ans. En 1635, il entra dans les ordres et devint prêtre. Il fréquenta surtout les bibliothèques de l’université, de Saint-Serge et de la cathédrale. À sa mort, en 1652, les manuscrits de Claude Ménard tombèrent entre les mains de son fils Charles, sieur de La Roche et de La Barre, qui avait épousé, dans le Perche, Demoiselle Marie Abot.
9Un rapprochement s’impose à propos de ce mariage. La bibliothèque municipale de Rouen possède une cinquantaine de manuscrits provenant des Capucins de Mortagne par l’intermédiaire des Capucins de Rouen auxquels ils furent cédés probablement entre 1692 et 1696. Nombre de ces manuscrits portent des marques évidentes d’une origine angevine qui sont relevées dans le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des Départements.
10Ainsi que plusieurs autres de la Bibliothèque de Rouen, ces manuscrits portent sur un de leurs premiers feuillets une note indiquant qu’ils ont été donnés en 1675 aux Capucins de Mortagne par « Mademoiselle de La Barre, sœur de feu Monsieur Abot ».
11« Monsieur Abot » était bailli du Perche et avait deux sœurs ; l’une, Marie, épousa René de Puisaye et l’autre devint Mademoiselle de la Barre, femme de Charles Ménard, sieur de la Roche et de la Barre. Ainsi, de nombreux manuscrits acquis par Claude Ménard, ont été donnés par la femme de son fils aux Capucins de Mortagne13. Ce fut très probablement le cas de la vie de saint Brieuc (Brioccius).
12Si une même provenance explique l’évidente parenté des manuscrits, elle rend d’autant plus étranges leurs divergences. Car, il est tout de même étonnant qu’un scribe recompose une vie et falsifie l’« original ». Il n’agit certainement pas de son propre chef mais sur les injonctions de son abbé. À ce stade, seule une comparaison des versions pourra peut-être éclaircir les intentions du copiste et de son commanditaire14.
Absence de lacunes au début et à la fin du manuscrit d’Angers
13Le manuscrit de Rouen (R) semble plus complet que celui d’Angers (A) qu’il paraît copier mais il contient des récits qui ne sont pas donnés dans (A). Au regard de (R), (A) semble comporter des lacunes au début, à la fin et dans le corps du texte. En réalité, le texte de (A) commence par une grande initiale : il semble donc s’agir du début du texte de (A). De plus, le fait que (R) fasse précéder le début de la version (A) par un prologue qui semble bien de son cru et n’engager que lui-même, confirme l’idée que (A) ne comporte pas de lacune à son début. (R) ajoute au manuscrit (A) une seconde fin traitant de l’épiscopat de saint Brieuc et de la translation à Saint-Serge de ses reliques ainsi qu’un épilogue.
Lacunes dans le corps du texte (A) destiné à la lecture pendant l’office
14(A) ne comporte donc pas de lacune au début ou à la fin15. Restent les lacunes du corps du texte. D’une part, dans le cours du récit, le lecteur quitte Brieuc au Pays de Galles chez son père et on le retrouve sans transition en Bretagne. D’autre part, (A) traite presque exclusivement de l’enfance, de la jeunesse de Brieuc, puis de sa vieillesse à quatre-vingt-dix ans. Ces lacunes manifestes s’expliquent probablement par la nature du document. En effet, (A) appartient à un petit recueil de deux vies de saints destinées à la lecture pendant l’office16. À ce titre, il n’avait pas vocation à l’exhaustivité, contrairement sans doute à son archétype. L’analyse codico-logique confirme cette hypothèse car le texte de (A) a été copié au xie siècle tel qu’il nous est parvenu.
Ajouts « personnels » de (R)
15Compte tenu la disparition de l’archétype, il est difficile de connaître la part des « ajouts » personnels de (R), en dehors du prologue, de la seconde fin, de l’épilogue. Il est possible d’espérer que l’analyse de ces « ajouts » nous permettra de lever le voile sur les intentions du copiste.
16Le prologue n’est qu’un morceau de style, évoquant les nobles origines de Brieuc dans le seul but de les subordonner aux mérites personnels du saint : « Au lieu d’être exalté par la noblesse de sa famille, c’est lui qui répandit du lustre sur sa haute naissance par ses bonnes manières et ses pieuses actions17. »
17En revanche, la seconde fin, qui suit l’amen final du manuscrit de Rouen, paraît beaucoup plus orientée. Elle insinue maladroitement que Brieuc aurait été évêque sur la foi d’une inscription funéraire accompagnant ses reliques déposées à Saint-Serge d’Angers.
« Bien que les relations de ses actions parvenues jusqu’à notre connaissance soient sur ce absolument muettes, qu’à la vérité le bienheureux Brieuc ait été évêque, une inscription funéraire l’atteste, gravée en caractères anciens, qui se trouve sans conteste sur le marbre qui avait été placé jadis au-dessus de son corps très saint. Cependant, de quelle manière exerça-t-il son ministère épiscopal et quelle fut précisément la cité qu’il dirigea, ce monument ne l’exprime pas nommément. Il dit seulement ceci, qu’un certain roi des Bretons, appelé Erispoé, aurait fait transférer à Angers et ensevelir avec les honneurs convenables ses ossements très saints dans l’église des saints martyrs Serge et Bacchus jouxtant les murailles de la dite ville18. »
18Cette description concorde avec celle du procès-verbal relatant le retour en 1210 d’une partie des reliques du saint à Saint-Brieuc. Celles-ci avaient été remises à Pierre, alors titulaire du siège, par l’abbé de Saint-Serge d’Angers. Ce dernier lors de l’ouverture du sarcophage avait vu les membres du glorieux confesseur, cousus dans une peau de cerf, et une table de marbre portant ces mots : « Ci-gît le corps du bienheureux confesseur Brieuc, évêque de Bretagne, qu’Erispoé, roi des Bretons, fit porter dans cette église qui était alors sa chapelle19. »
19Hubert Guillotel exprima très tôt des réserves sur ce témoignage archéologique20. En effet, Erispoé ne semble jamais s’être vu reconnaître de droit particulier à Angers ; ce n’est que son cousin Salomon qui reçut du roi Charles le Chauve l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers en bénéfice, lors de leur entrevue de 863 à Entrammes. Quant au monastère de Saint-Serge, ce n’est que plus tard encore qu’il fut concédé à Alain le Grand, qui le donna ensuite à l’évêque d’Angers entre 897 et 900. De plus, il est difficile d’admettre qu’Erispoé (851-857) ait choisi pour abriter ces reliques la ville d’Angers qui se trouvait sur l’une des grandes voies de pénétration des Scandinaves.
20Ces incohérences semblent ne pas avoir échappé à l’auteur de la vie de saint Brieuc comme le prouvent les réserves avec lesquelles il achève son développement. Constatant que l’inscription ne fournit pas d’indications plus claires sur l’époque où vivait l’évêque ni sur celle du prince, il déclare : « Nous avons jugé préférable de nous taire absolument plutôt que de prendre sur nous de transmettre aux oreilles des fidèles quelque chose de fragile ou de fictif21. »
21Ces réticences pourraient passer pour feintes car pour un lecteur du xiie siècle un peu au fait de la géographie ecclésiastique bretonne, il n’y avait aucune difficulté à reconnaître en Brieuc le fondateur du sanctuaire qui portait son nom et avait alors rang d’église cathédrale. Conférer à Brieuc la qualité d’évêque paraissait dès lors naturel. De même, l’inscription le présentant comme tel passait nécessairement pour ancienne puisqu’elle faisait intervenir Erispoé, personnage célèbre du milieu du ixe siècle.
22Indice que ses réserves ne seraient que figure de style, notre scribe, dans son épilogue, prétend recopier la Vie de saint Brieuc, sur l’ordre de son abbé, d’après le texte d’un vieux livre dont l’écriture est selon lui illisible. Il complète plutôt, en le recopiant, le manuscrit de la Vie de saint Briomaglus, avec vraisemblablement un récit dont on lui dicte les bases. Comme l’a remarqué Madame Vallerie-Drapier, l’illisibilité du « manuscrit originel » peut également être mise en doute car d’une part le manuscrit d’Angers est aujourd’hui parfaitement lisible. D’autre part, si l’archétype avait été en mauvais état, on s’expliquerait mal que les manuscrits d’Angers et de Rouen en aient une lecture si semblable22.
Ajout dans le corps du texte
23Au Chapitre XXIX, un épisode de la vie du saint attire l’attention plus que les autres : il s’agit de la spoliation pour saint Tugdual du monastère de Tréguier, fondé selon notre Vita par Brieuc. Ce récit paraît trop polémique pour être la simple copie d’un texte antérieur : il s’agirait plus probablement d’un ajout mais cette fois dans le corps du texte. Le scribe semble animé de la volonté d’établir la prééminence de saint Brieuc sur saint Tugdual, non seulement en faisant de ce dernier le neveu de saint Brieuc mais encore en affirmant que le fondateur, selon la tradition, de Tréguier ne serait qu’un usurpateur. Chargé de garder le monastère en l’absence de son oncle, Tugdual aurait abusé de la confiance de saint Brieuc, qui, à son retour, n’aurait pas contesté cette spoliation.
24Ceci permet de conclure, à la suite de Madame Vallerie-Drapier, que la vie de saint Briomaglus servit de base à la composition d’une vie de saint Brioccius par les moines de Saint-Serge d’Angers23. Reste encore à comprendre pour quels motifs.
Les motifs de la réécriture
25Selon René Couffon, la volonté de l’abbé de Saint-Serge d’établir la prééminence de saint Brieuc sur saint Tugdual visait à détourner vers l’abbaye angevine une partie des pèlerins qui se rendaient à Laval sur le tombeau de saint Tugdual24.
26Cette explication ne nous paraît guère suffisante. En effet, outre Saint-Serge, un personnage était directement intéressé par la constitution d’un dossier hagiographique concernant saint Brieuc : l’évêque de Saint-Brieuc lui-même.
27En effet, dans le second xie siècle avait été établie une nouvelle règle canonique réservant au pape le droit de subdiviser un évêché pour créer de nouveaux diocèses. À défaut d’une autorisation romaine sanctionnant l’érection, il fallait pouvoir se rattacher à l’une des anciennes cités gallo-romaines devenues, dans le plus grand nombre des cas, autant de circonscriptions épiscopales à partir du ive siècle. Cela constituait une présomption d’ancienneté25.
28En l’espèce, il est encore difficile de comprendre comment les neufs diocèses bretons se sont formés sur le territoire des cinq anciennes cités des Riedones, Namnètes, Vénètes, Coriosolites et Osismes26.
29L’état lacunaire des sources antiques ne permet pas de connaître les limites précises des civitates du Bas Empire. On admet toutefois que Rennes, Nantes et Vannes ont été les sièges d’évêchés gallo-romains succédant, avec un minimum de modifications territoriales, à leurs civitates antiques respectives27.
30La mise en place des évêchés chez les Osismes et les Coriosolites demeure, en revanche, sujette à controverses. Elle repose, en effet, essentiellement sur des sources hagiographiques tardives qui se proposent davantage d’édifier leurs destinataires que de déterminer les limites de la juridiction des saints évêques28. L’existence de neuf évêchés tels qu’ils ont perduré jusqu’à la fin de l’Ancien Régime n’est attestée qu’au tournant de l’an Mil29.
31On ignore tout des origines du diocèse de Cornouaille. Saint-Pol de Léon pourrait avoir été fondé au vie siècle par Childebert Ier. Hubert Guillotel a en revanche montré que Dol était un ancien monastère mérovingien, élevé au rang de diocèse sous le règne de Louis le Pieux, avec un ressort prélevé sur celui d’Alet. De même a-t-il établi qu’au xe furent créés les diocèses de Saint-Brieuc et de Tréguier aux dépens de ceux d’Alet et de Saint-Pol de Léon qui jusqu’alors devaient être mitoyens. Ces deux dernières érections revenaient aux dynastes bretons profitant de la réorganisation des cadres ecclésiastiques à la suite du départ des Scandinaves. L’objectif était essentiellement de renforcer la position de Dol qui depuis le ixe siècle tentait de s’ériger siège métropolitain de la Bretagne aux dépens de Tours30.
32Nous reviendrons sur cette querelle métropolitaine et sa résurgence dans le courant du xiie siècle. Pour le moment, retenons que dans le courant du xie siècle, les évêchés de Tréguier et de Saint-Brieuc virent leur fondement canonique ébranlé par les nouvelles exigences romaines.
33Soucieux de donner à son siège une origine canoniquement sûre, l’évêque de Tréguier de la seconde moitié du xie siècle, Martin élabora une nouvelle vie de saint Tugdual où le moine, après avoir élevé l’abbaye de Val Trécor, aurait été appelé à remplacer l’évêque défunt de Lexobie, cité dont aurait relevé sa fondation.
34Cette ville de Lexobie n’était autre que Lisieux. Martin s’était contenté de ce que le Lieuvin (pagus Lexoinus) jouxtait le Hiémois dont le nom latin pagus Osismensis était très proche de celui de la cité des Osismes (civitas Ossismorum). Que le Hiémois relevât en fait de l’évêché de Sées était un détail sur lequel Martin ne s’était pas arrêté. Il prétendit même que le fondateur de Tréguier avait un temps occupé le siège de Pierre. Puisqu’à l’époque la possibilité de créer de nouveaux évêchés était réservée au pontife romain, Martin avait fait de Tugdual un pape éphémère qui, en regagnant ensuite son évêché, légitimait a posteriori l’érection31.
35Historiquement, rien ne prouve que saint Tugdual ait occupé le siège de Tréguier. Il pourrait tout aussi bien avoir exercé ses activités pastorales en Cornouaille32. De même, si des litanies bretonnes mentionnent dès le xe siècle un saint Brioc33, l’identification de celui-ci avec le fondateur du siège épiscopal briochin n’est pas aussi évidente qu’on pourrait le croire.
36En effet, le nom même de la ville, Briocensis, conservé dans les plus anciennes titulatures des évêques briochins transmises en original, pourrait ne pas dériver de l’anthroponyme Brioc, latinisé en Brioccius34, mais d’un toponyme celtique briga, désignant « une colline, un mont » voire « une forteresse35 ». Saint-Brieuc a justement pour caractéristique majeure d’être située sur un plateau surplombant deux vallées profondes. Sur le plateau voisin, gardant l’ouverture de ces vallées sur la mer, domine la Tour de Cesson dont on suspecte les origines antiques.
37Les noms de plusieurs localités contenant la racine celtique briga ont évolué comme celui du siège briochin : Brieu (Cantal), Brieux (Orne), Brioux (Puy-de-Dôme). Très éloigné des pérégrinations de saint Brieuc, un pagus Briosinsis du viiie siècle a laissé son nom à l’actuel Brioux-sur-Boutonne (Deux-Sèvres)36, qui rappelle étrangement les plus anciennes formes romanes de Saint-Brieuc : Saint Brioux (fin xiiie siècle)37, Saint Briouc (fin xive siècle)38.
38Le siège briochin ne devrait donc pas son nom à un saint fondateur du nom de Brioc mais à un toponyme d’origine celtique, descriptif du lieu, qui aurait été réinterprété étiologiquement comme un anthroponyme aux xie-xiie siècles.
39Quant à Briomaglus, ses reliques sont mentionnées parmi celles que l’évêque d’Alet Salvator, fuyant les Scandinaves, emporta à Paris au début du xe siècle39. Dans cette liste de reliques, Briomaglus n’est pas rattaché explicitement à la région briochine. De même n’est-il désigné ni comme évêque, ni comme prêtre, ni comme abbé. Remarquons toutefois que Corentin, qui dans cette énumération précède immédiatement Briomaglus, ne se voit aucunement reconnaître son titre d’évêque de Quimper40.
40Les liens unissant Briomaglus, Corentin et la Cornouaille ont été depuis longtemps relevés sans être parfaitement éclaircis. Selon Bernard Tanguy, la seule trace ancienne du saint se trouve dans la Cornouaille du sud-ouest. L’ancienne paroisse bretonne primitive de Plonivel, aujourd’hui en Plobannalec (Finistère), aurait pour éponyme Brivel, évolution de Briomaglus par la forme intermédiaire Brimael. L’église du lieu a pour patron saint Brieuc qu’elle honore le 1er mai (comme à Saint-Brieuc), jour où le diocèse de Quimper célèbre la Translation de saint Corentin41. Doit-on s’en étonner ? on honorait également à Plonivel saint Tugdual. C’est aussi à cette région de Cornouaille qu’appartient saint Guénolé, fils de Fracan, éponyme de Ploufragan42, paroisse au détriment de laquelle s’établit le siège briochin43. Pour Bernard Tanguy, Briomaglus pourrait ainsi, à l’instar de Tugdual, avoir été d’abord un saint de Cornouaille44.
41Ces éléments nous inciteraient à identifier Briomaglus moins à Brioc qu’à Primael vieil ermite évoqué dans la Vie de saint Corentin45. La linguistique pourrait renforcer cette hypothèse. En effet, selon le celtisant Léon Fleuriot, il existe une équivalence entre Gaulois et Breton pour les termes maglus et mael pris dans le sens de « roi », « prince46 ». Quant aux deux premiers termes de ces noms de personnes, le terme gaulois *bregu « bref », attesté, dans le calendrier de Coligny, sous la forme superlative brigiomu47, se trouve en situation de synonymie avec le sens breton de prim « vif, rapide », mais peut aussi indiquer une prééminence (primad). Selon cette étymologie, Briomaglus et Primael se rejoindraient sur cette idée de prince qui aurait eu un premier rang, le « premier roi48 ». Si la Vita de saint Corentin ne date que du xiie siècle49, elle peut reposer sur des traditions plus anciennes50. L’évocation de Primael auprès de Corentin serait-elle un lointain souvenir des origines cornouaillaises de Briomaglus ?
42Il ne demeure pas moins que le manuscrit d’Angers semble rattacher Briomaglus à la région briochine. Simorus, disciple de Briomaglus, aurait ainsi débarqué au port de Cesson et se serait ensuite rendu au monastère où les moines lui auraient confirmé la mort huit jours plus tôt du saint51. De même trouve-t-on évoquée dans le manuscrit d’Angers la mort du comte Riwal, que la Vita longior de saint Guénolé (ixesiècle) décrit vivant en bonne intelligence avec Fragan. À Briomaglus, qui l’assistait dans ses derniers instants, Riwal aurait donné « sa demeure et la colonie qui en dépendait » sans plus de précision géographique52. C’est sans doute pourquoi le manuscrit de Rouen situe une des demeures du comte à « la Cour d’Hillion » c’est-à-dire à proximité immédiate de Saint-Brieuc53. En fait, la plus grande prudence doit être observée à l’égard des deux versions. En effet, si l’on peut légitimement penser que le manuscrit d’Angers rend mieux compte de l’archétype perdu, rien n’empêche vraiment que ce manuscrit d’Angers comporte des ajouts54.
43Le choix de saints cornouaillais comme patrons des sièges de Tréguier et de Saint-Brieuc demeure mal expliqué. Bernard Tanguy suppose un contrôle de ces territoires par le pouvoir cornouaillais au ixe siècle55. Quoi qu’il en soit, une fois les deux évêchés érigés pour soutenir la cause doloise, il parut peut-être nécessaire d’effacer autant que possible les traces de cette éventuelle dépendance passée. Quel souvenir exact avait-on d’ailleurs de celle-ci après l’occupation scandinave ? Il ne faut sans doute pas s’étonner que les matériaux mis à contribution pour la rédaction des Vies de Briomaglus et de Brioccius soient d’époques diverses56. Ces Vies et probablement leur archétype s’intégraient dans le mouvement de reconstitution des communautés religieuses bretonnes bouleversées par les Scandinaves57. Plus que la réalité de la fondation de l’évêché, il faut voir dans la Vita Brioccii les préoccupations de son commanditaire et la mise en forme d’une mémoire défaillante après les épreuves du xe siècle.
44Comme le révèle l’épisode de la donation perpetualiter de Riwal, la Vita Brioccii vise à justifier l’ancienneté non seulement du titre mais également du domaine épiscopal. En effet, la version « de Rouen » se distingue nettement de celle « d’Angers » par sa description très évocatrice du site briochin : une vallée double boisée, à proximité de Cesson et d’Hillion. L’allusion au fleuve Sanguis (généralement identifié au Gouët) et au comte Riwal rappelle la Vita longior de saint Guénolé. La Vita Brioccii fait ainsi de Briomaglus un évêque contemporain du fondateur de Landévennec c’est-à-dire vivant trois à quatre siècles avant la création historique de l’évêché briochin. Bien plus, elle reconnait à l’évêque des droits d’autant plus irrévocables sur les alentours immédiats du siège épiscopal qu’ils auraient été accordés, sur son lit de mort, par le comte dominant alors la région. Incidemment, la Vita Brioccii précise également que le saint évêque était le propre cousin de Riwal. Ce lien de parenté renforçait la priorité des droits de Briomaglus sur ceux que Riwal aurait pu précédemment concéder. Le domaine épiscopal du xiie siècle trouvait ainsi un fondement juridique opposable à d’éventuelles contestations laïques.
45Cette construction juridique semble avoir prévalu comme le montre encore ce passage des Anciens évêchés de Bretagne : « il semble, quoique les légendes se taisent à cet égard, que les propriétés territoriales de Fracan et de sa famille ont été réunies plus tard à celles du monastère de Saint-Brieuc […]. Nous verrons que Ploufragan, Trégueux, Langueux, Cesson et Saint-Brieuc formaient un territoire séparé, appartenant au chapitre et à l’évêque, et que tout semble indiquer que cette circonscription n’est autre chose que l’ancien territoire du monastère58. »
46Compte tenu des intentions du remanieur que nous pensons percevoir, il paraît logique que l’abbaye angevine ait été liée, dans cette entreprise hagiographique, avec le siège briochin.
Les commanditaires
47Dans le premier tiers du xiie siècle, sous l’épiscopat de Jean, la titulature des évêques briochins commença à évoluer, glissant de episcopus Briocensis à episcopus Sancti Brioci. Bien qu’à l’époque, les actes aient été généralement instrumentés par l’établissement bénéficiaire, Jean semble avoir imposé sa nouvelle titulature. Il y parvint apparemment sans grande difficulté auprès de Marmoutier59. Il paraît en revanche avoir agi avec Saint-Melaine avec plus de prudence, mêlant les deux titulatures dans le même acte60. L’abbaye rennaise était peut-être trop au fait de la situation locale pour suivre Jean sans réticence. Toutefois, la complaisance de Marmoutier s’expliquait peut-être moins par l’éloignement que par les rapports privilégiés que l’abbaye entretenait avec l’évêque de Saint-Brieuc.
48En effet, Jean était un petit-fils du comte Eudes, que l’on désigne communément comme le premier « comte de Penthièvre ». Issus des comtes de Rennes gouvernant la Bretagne depuis la fin du xe siècle, le comte Eudes et ses descendants dominaient un vaste territoire s’étendant sur les diocèses de Tréguier et Saint-Brieuc. Cousins de Guillaume de Normandie, la conquête de l’Angleterre leur avait permis d’étendre leur puissance jusqu’aux frontières de l’Ecosse. Cette vaste principauté était contrôlée depuis la fin du xie siècle par le comte Étienne, dernier fils légitime d’Eudes et oncle de Jean61.
49Ce lignage, que les spécialistes désignent plutôt sous le nom d’Eudonides, était entré en relation avec Marmoutier dès le dernier quart du xie siècle. Ainsi, en 1084, le fils aîné du comte Eudes, Geoffroy Boterel Ier, s’était-il adressé à l’abbaye ligérienne pour développer le bourg de Saint-Martin de Lamballe.
50Cependant, modifier une titulature était une chose, sans doute un premier pas, mais l’écriture d’une Vie de saint exigeait des connaissances bien plus étendues. Par ses liens anciens avec la Bretagne, Saint-Serge d’Angers était l’une des abbayes les plus aptes à monter un tel dossier hagiographique ; or, les Eudonides en étaient des donateurs de longue date. En effet, si Saint-Serge n’était pas possessionnée dans les évêchés de Saint-Brieuc et de Tréguier, elle avait reçu des terres à Swavesey (Cambridgeshire) des mains d’Alain le Roux et Alain le Noir, deux frères du comte Étienne établis en Angleterre62. Sous le principat de ce dernier, les liens ne s’étaient pas distendus puisque l’oncle de Jean confirma les donations de ses aînés63.
51La présence dans l’acte de l’abbé de Saint-Serge, Gaultier, permet de dater cette confirmation d’Étienne entre 1102 et 1113, c’est-à-dire à l’époque des premières mentions de l’évêque Jean. L’abbé n’aurait-il pas évoqué à cette occasion l’existence de la Vie de saint Briomaglus et de certaines de ses reliques à Saint-Serge64 ?
52Certains indices permettent de supposer l’alliance du comte, de l’évêque et de l’abbaye angevine. D’une part, dans le cartulaire de Saint-Serge, l’abbaye est placée sous l’invocation de saint Serge et saint Bach : monasterium Christi martyrum Sergii et Bacci65. En revanche, dans les actes de donation de Swavesey, saint Brieuc accompagne les deux autres martyrs : Ego Stephanus Dei gratia Britannorum comes concedo ecclesie Christi martyris Sergii et Bachi sanctique Brioci…
53D’autre part, Jean trouva la mort vers 1133-1136, alors qu’il accompagnait son oncle Étienne en Angleterre. Nous ne saurons peut-être jamais ce que l’évêque de Saint-Brieuc allait faire outre-Manche. Cependant, ce n’était peut-être pas étranger à l’élaboration du dossier hagiographique de saint Brieuc. La chronologie permet du moins de le supposer car depuis 1128, Jean se revendiquait de plus en plus clairement Episcopus Sancti Briocii.
54L’analyse du manuscrit de Rouen semble cependant montrer que la Vie de saint Brioccius date de la seconde moitié du xiie siècle66. Quant à la forme d’une part, lorsque le scribe reprend un passage de la vie de saint Briomaglus, il revient à la vieille orthographe en « ae ». Ainsi celestibus devient-il caelestibus. Quant au fond d’autre part, l’affirmation selon laquelle notre saint aurait fondé des monastères à Tréguier et à Saint-Brieuc, s’inscrit parfaitement dans la logique de l’Indiculus de episcoporum depositione. Selon ce dernier document, Noménoé aurait créé sept évêchés à partir de quatre, en instituant trois nouveaux : un monastère de Dol où il avait ordonné que serait le siège de l’archevêque, un autre au monastère de Saint-Brieuc et un troisième à S. Rabatuali (sic) qui fut le siège de l’évêché de Tréguier. En fait, Ferdinand Lot a montré que le choix de Dol comme siège d’archevèché devait être attribué, non pas à Noménoé mais à Salomon de Bretagne (857-874). De plus, si Dol était déjà siège d’évêché avant 849, Saint-Brieuc et Tréguier ne l’étaient pas encore et la transformation n’est assurée qu’à la fin du xe siècle. Comme l’a montré Hubert Guillotel dans son article des Mélanges offerts à André Chédeville, cette volonté d’attribuer à Noménoé tous ces changements ne s’éclaire vraiment que dans le contexte des derniers sursauts de la querelle métropolitaine67.
55Après le sacre de l’évêque d’Alet Donoald à Tours, avant février 1120, Dol n’a plus comme suffragants que les évêques de Saint-Brieuc et de Tréguier. Le 15 mai 1144, Lucius II relève ces derniers de leur devoir d’obéissance et de fidélité envers l’Église de Dol pour leur ordonner d’assurer de cette même obéissance et fidélité l’archevêque de Tours. Le dernier pape à s’être laissé fléchir en faveur de Dol est Adrien IV ; le 21 mai 1155, il écrit à l’archevêque de Tours pour lui annoncer qu’il a cassé un accord établi par l’abbé du monastère de Fontanis au sujet des suffragants de Dol et accordé le pallium à Hugues le Roux qu’il qualifie d’archevêque de Dol. Adrien IV demande à l’archevêque de Tours soit de s’entendre avec Hugues le Roux, soit de venir à la prochaine fête de Saint Michel pour recevoir justice du pape ; entre-temps, il lui interdit de porter toute sentence d’excommunication ou d’interdit à l’encontre de « notre frère l’archevêque de Dol ou de ses clercs68 ».
56La genèse de l’Indiculus remonterait à cette époque de la volonté de Tours de déconsidérer définitivement le siège dolois. En effet, Noménoé y était présenté comme ayant déposé illégitimement les évêques de Bretagne placés par Charles le Chauve pour les remplacer par d’autres à sa solde afin d’élever Dol en métropole et de se faire proclamer roi de Bretagne.
57En même temps, la source de l’Indiculus affirmait l’existence de monastères à Tréguier et Saint-Brieuc : elle reconnaissait implicitement mais très officiellement l’ancienneté des évêchés suffragants. Cette manoeuvre paraît trop subtile pour ne pas être délibérée, cependant on comprend mal l’intérêt que pouvait y trouver l’archevêque de Tours. La réponse pourrait se trouver dans le passé de ce dernier. En effet, si l’auteur de ce mémoire est resté anonyme, de lourds soupçons se portent logiquement sur Joscius, archevêque de Tours de 1157-1175, précédemment évêque de Saint-Brieuc depuis 115069. Elevé sur le siège métropolitain, Joscius n’aurait pas oublié l’intérêt de son ancien évêché. Une telle fidélité n’est pas si surprenante lorsque l’on reconnaît en Joscius, l’écolâtre de l’évêque Jean en 1128, soit justement à l’époque où le neveu du comte Étienne commençait à invoquer saint Brieuc dans sa titulature70.
58Si l’on se fie à leur titulature, les successeurs de Jean ne semblent pas l’avoir suivi dans son entreprise hagiographique. Peut-être n’ont-ils pas disposé des soutiens politiques et intellectuels dont avait pu jouir Jean, du fait de la dignité de son lignage. Quoi qu’il en soit, la fidélité de Joscius envers son ancien évêque permit d’asseoir fermement les prétentions de Saint-Brieuc.
59Le 31 juillet 1166, l’abbaye Saint-Serge d’Angers vit la translation du corps de saint Brieuc, « confesseur et évêque », précieux dépôt, hérité bien évidemment, du roi Erispoé71. La vie de saint Brioccius n’aurait-elle pas été rédigée dans le cadre de cette translation ?
60Les restes du saint confesseur semblaient alors au cœur des préoccupations politiques du moment. En effet, assistaient notamment à la cérémonie, le roi d’Angleterre Henri II Plantegenêt et le duc de Bretagne Conan IV. À la lumière du contexte, ces deux princes n’accomplissaient probablement pas leurs dévotions sans une arrière-pensée politique.
61En 1156, Conan IV avait débarqué d’Angleterre pour reprendre le pouvoir à son beau-père, Eudes de Porhoët. Henri II, qui n’était certainement pas étranger au coup de force de son vassal, allait progressivement resserrer l’étau sur la Bretagne, malgré la résistance de certains barons. Dès 1158, à la mort de son frère Geoffroy qui dirigeait le Nantais, le roi d’Angleterre revendiqua l’héritage de son frère au détriment des droits du duc de Bretagne. Enfin, en 1166, après avoir fiancé sa fille Constance à Geoffroy, fils d’Henri II, Conan IV concéda le duché au roi d’Angleterre au profit du jeune Plantegenêt encore mineur. Le duc se retira alors à Guingamp, se substituant au seigneur légitime, son oncle Henri fils du comte Étienne.
62La présence d’Henri II et de Conan IV à Angers lors de la translation des reliques de saint « Brieuc » s’expliquait ainsi par la volonté du roi d’Angleterre d’asseoir sa prise de pouvoir politique en Bretagne. Les évêchés de Saint-Brieuc et de Tréguier ayant été toujours au cœur de cette querelle métropolitaine, il était logique pour Henri II, dont on sait combien il exploita les prétentions doloises pour s’assurer le contrôle des évêchés bretons, d’assister à la translation des reliques de saint Brieuc.
63À l’instar de la Vie de saint Corentin72, la Vita Brioccii sanctionne la réalité comprise au xiie siècle et n’est sans doute pas la relation fidèle des premiers temps de l’évêché. Comme l’explique Monique Goullet, « trois raisons essentielles peuvent inspirer la réécriture d’une vita : la version antérieure est perdue ; les textes antérieurs sont stylistiquement insuffisants ; les conditions historiques, cultuelles, culturelles etc. se sont modifiées et on veut remettre le texte au goût du jour, éventuellement en faire un texte militant. Cette dernière raison, qui reste implicite car elle va contre l’intemporalité que l’hagiographie veut conférer aux Vies des saints, doit être omniprésente dans la lecture que nous faisons des textes : c’est là qu’est “l’historicité” de l’hagiographie et plus particulièrement des réécritures73 ».
64En l’espèce, la Vita Brioccii fut probablement écrite pour justifier l’ancienneté du siège épiscopal briochin et la constitution du domaine épiscopal. Elle manifeste ainsi, dans la Bretagne du xiie siècle, la pénétration profonde de l’autorité romaine et la mise en pratique de son idéal de réforme. Cette Vita s’inscrit donc bien dans la continuité de ce qu’Hubert Guillotel décrivait déjà au xie siècle : une Bretagne vivant au rythme du reste de l’Europe continentale les grands enjeux institutionnels et religieux74.
Notes de bas de page
1 Cet article a pour origine la conférence à deux voix que nous avions présentée avec Hubert Guillotel lors de la journée d’étude du CIRDoMoc à Landévennec le 5 juillet 2003 (Compte-rendu sur http://cirdomoc.free.fr/Landeven.htm). Le décès de notre maître en juin 2004 n’avait pas rendu possible la publication de l’article correspondant dans les actes du CIRDoMoc consacrés à la réécriture hagiographique.
2 Plaine F. dom, Vie inédite de saint Brieuc évêque et confesseur (420-515), texte latin avec prolégomène en français, Saint-Brieuc, 1883.
3 Cf. p. 254.
4 Idem, op. cit., p. VI-VII.
5 Guigon P., « Dom Plaine et La Borderie », Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne [MSHAB], t. LXXX, 2002, p. 361-421, p. 420-421.
6 Vallerie-Drapier G., Édition critique et traduction des Vitae Briocci, Mémoire présentée pour l’obtention de la maîtrise de Lettres Classiques, Rennes, Université de Haute Bretagne, Rennes 2, 1994.
7 Manuscrit de la bibliothèque municipale d’Angers 814, anciennement 730.
8 Manuscrit de la bibliothèque municipale de Rouen 1314, anciennement U 119.
9 Vallerie-Drapier G., Édition critique…, op. cit., p. 7-9.
10 Nous reprenons ici en la synthétisant la démonstration de Jean Vezin, Les scriptoria d’Angers au xie siècle, Paris, bibliothèque de l’École des Hautes études, 1974, p. 47-55.
11 Idem.
12 Idem, p. 49.
13 Idem, p. 53-55.
14 Cette comparaison des manuscrits d’Angers et de Rouen n’est qu’une synthèse de l’étude de Madame Vallerie-Drapier.
15 Excepté une déchirure à la fin du manuscrit qui est bien postérieure à son écriture.
16 Vezin J., Les scriptoria d’Angers…, op. cit., p. 108.
17 Vallerie-Drapier G., Édition critique…, op. cit., p. 1 : I. non tam illum generis sui nobilitas extulit, quantum ipse natalium suorum dignitatem bonis moribus et felicibus ac piis actibus decoravit.
18 Idem, p. 51-52 : XL. Episcopum quidem beatissimum fuisse Brioccium (gestis ipsius quae ad nostram peruenire noticiam omnino reticentibus), tituli cuiusdam testatur inscriptio que in marmore quod super sacratissimum corpus eius antiquitus positum fuerat, litteris exarata ueteribus pro certo reperitur. Qualiter tamen in episcopatu uixerit uel cui specialiter prefuerit civitati, titulus isdem nominatim non exprimit. Hoc tantum loquitur quod rex quidam Britannorum, Respoius nomine, sacratissima illius ossa ad urbem transtulerit Andecauam ibique in quadam basilica sanctorum Sergii et Bachi martyrum, que iuxta praefate civitatis moenia sita est, honore cum digno recondidit.
19 Guillotel H., « L’exode du clergé breton devant les invasions scandinaves », MSHAB, t. LIX, 1982, p. 269-315, p. 290-291.
20 Idem.
21 Vallerie-Drapier G., Édition critique…, op. cit., p. 52 : XL. Vnde et nos penitus reticere melius esse putauimus quam frivolum aliquid siue fictitium ex nostra parte auribus inferre fidelium.
22 Idem, p. 13.
23 Idem, p. 14.
24 Couffon R., « Essai critique sur la Vita Briocii », MSHAB, t. XLVIII, 1968, p. 5-14, p. 11-12. Sur les reliques hors de Bretagne de saint Tugdual, voir Debary M., « Le transfert des reliques de saint Tugdual hors de Bretagne », Britannia Monastica, VII, p. 43-50.
25 Guillotel H., « Le dossier hagiographique de l’érection du siège de Tréguier », Bretagne et pays celtiques. Langues, histoire, civilisation. Mélanges offerts à la mémoire de Léon Fleuriot 1923-1987, Saint-Brieuc-Rennes, 1992, p. 213-226, p. 218.
26 Pape L., La civitas des Osismes à l’époque gallo-romaine, Paris, 1978, p. 37.
27 Idem.
28 Giot P.-R., Guigon P., Merdrignac B., Les premiers Bretons d’Armorique, Rennes, 2003, p. 110.
29 Idem.
30 Giot P.-R., Guigon P., Merdrignac B., op. cit., p. 110.
31 Nous synthétisons ici l’article d’Hubert Guillotel, « Le dossier hagiographique de l’érection du siège de Tréguier », op. cit., p. 213-226.
32 Les premiers bretons…, op. cit., p. 110.
33 Tanguy B., « Les litanies bretonnes des xe et xie siècles », Société archéologique du Finistère, Tome CXXXI, 2002, p. 453-479.
34 Les linguistes interprètent généralement Brioccius – en vieux-breton Brioc - comme la forme hypocoristique de Briomaglus. C’est ce « diminutif » du saint que l’on retrouverait latinisé dans Briocensis.
35 Le terme briga se retrouve notamment en France dans les Brie (Brie-Comte-Robert etc.) (Deux-Sèvres, Seine-et-Marne, Charentes), Broye(s) (Seine-et-Loire, Marne, Oise) mais également de façon fréquente dans la péninsule Ibérique où elle vaudrait les – dunum de la Gaule. Il s’agit en fait du vieil adjectif indo-européen bhergh « haut » substantivé au sens de « hauteur », et qui par une métonymie ancienne, désignait aussi « le fort, le burg ». Ce même vocable indo-européen a donné les noms de villes de Briançon (Hautes-Alpes, Savoie), Briençon (Alpes Maritimes, Briant, Briantes (Saône-et-Loire), Bregentz (Autriche), du mont Briançon (Haute-Loire) et du Fort de Brégançon (Var), cf. Delamarre X., Dictionnaire de la langue gauloise, une approche linguistique du vieux celtique continental, Paris, 2003, p. 87-88 et conférence d’Hubert Guillotel, lors de la journée d’étude du Cirdomoc à Landévennec, le 5 juillet 2003.
36 Dauzat A., Rostaing C., Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Paris, 1984, article Brioux-sur-Boutonne, p. 117.
37 Morvan F., « Le Livre des Ostz (1294). Un éclairage sur les rapports du duc avec la noblesse bretonne à la fin du xiiie siècle », Noblesses de Bretagne du Moyen Âge à nos jours, Rennes, 1999, p. 37-88, p. 80 : « L’evesque de Saint Briouc, XII libvres X s. en deniers ».
38 Anciens évêchés de Bretagne, histoire et monuments, Barthélémy A. de, Geslin de Bourgogne J. (éd.), Paris - Saint-Brieuc, 1864, 6 vol. t. VI, CXCVI : « par Loys de Saint-Briouc ».
39 Guillotel H., « L’exode du clergé breton… », op. cit., p. 312 : corpus videlicet beati Sansonis Doensis archipresulis, Maglorii ejusdem archipresulis, Machuti episcopi, Sanatoris episcopi, Leonorii episcopi, Welani sacerdotis, reliquie Briomagli et Corentini.
40 Idem.
41 Tanguy B., Dictionnaire des noms de communes des Côtes d’Armor, Douarnenez, 1992, p. 270-271 ; idem, « De l’origine des évêchés bretons », Britannia Monastica, III, 1994, p. 5-34, p. 24.
42 Idem.
43 Guigon P., Les églises du Haut Moyen Âge en Bretagne, Saint-Malo, 1997, 2 tomes, t. I, p. 136.
44 Tanguy B., « De l’origine… », op. cit., p. 25.
45 Plaine F. dom, Vie de saint Corentin…, op. cit., p. 126-129 : Cum autem sanctus Dei Chorentinus, causa visitandi, pergisset ad presbyterum eremitam justum et religiosum nomine Primaël, multo colloquens et collatione facta cum eo de moribus sanctis et religione catholicae fidei, mansit ibi cum sacredote.
46 Fleuriot L., Dictionnaire des gloses en Vieux-Breton, Paris, 1964, p. 250.
47 Delamarre X., Dictionnaire de la langue gauloise…, op. cit., p. 75.
48 Nous remercions Christophe Camby de nous avoir fait bénéficier sur ce point de ses connaissances en linguistique.
49 Guillotel H., « Sainte-Croix de Quimperlé et Locronan », Saint-Ronan et la Troménie. Actes du colloque international. 28-30 avril 1989, s.l., 1995, p. 175-190.
50 Bourgès A.-Y., « Miracles de saint Corentin et vita de saint Ronan : l’hagiographie cornouaillaise dans le premier tiers du xiie siècle », 2008. (cf. blog de A.-A. Bourgès.)
51 Vallerie-Drapier G., Édition critique…, op. cit., p. 55 : Quem ille statim bina magistri sui repellens nominis inuocatione, secunda sibi navigatione Dei misericordia disponente concessa, octavo die obitus sancti uiri ad portum qui Sesson dicitur, peruenit incolumis. Descendens ergo de navi cum sociis, magistri sui mortem adhuc ignorans, ad monsaterium tendebat gressum.
52 Idem, p. 47 : XXXIV.… Ipse uero domum propriam cum tota colonia et plebe universa ad eam pertinente sancto viro et monachis ejus perpetualiter habendam contradens, seque eorum humiliter commendans orationibus, in pace quieuit.
53 Idem, p. 42 : XXX.… ipse ad Aulam Helioni que olim Vetus Stabulum uocabatur cum tota migrans familia, ibi deinceps habitauit.
54 Ibid. p. 8.
55 Tanguy B, « De l’origine… », op. cit., p. 25.
56 Idem, p. 24.
57 Poulin J.-C., « Les réécritures dans l’hagiographie bretonne (viiie-xiie siècles) », La réécriture hagiographique dans l’Occident médiéval – Transformations formelles et idéologiques, Goullet M., et Heinzelmann M., (dir.) Ostfildern, 2003, p. 145-194, p. 168.
58 Anciens évêchés de Bretagne… op. cit., t. I, introduction, p. 24-25.
59 Cartulaire général du Morbihan, Rosensweig L. (éd.), Vannes, 1895, n° 210 : Johannes Dei gratia sancti Briocii episcopus (1129) ; Anciens évêchés…, op. cit., t. IV, Chap. V, VIII : Johannes episcopus Sancti Briocii (1129) ; Morice H. dom, Mémoires pour servir de Preuves…, op. cit., col. 569 : Johannes humilis Dei gratia S. Brioci episcopus (1132).
60 Anciens évêchés de Bretagne…, op. cit., s, t. III, Pièces justificatives, I (Johannes, venerabilis episcopus Sancti Briocii, consilio Briocensi 1120-1123), II (Johannes, dei gratia briocensis episcopus, Sancti Briocii capitulo 1128), t. VI, III (Johannes Briocensis episcopus 1132).
61 Cf. Morin S., Trégor – Goëlo – Penthièvre. Recherche sur le pouvoir des Comtes de Bretagne aux xie-xiiie siècles, à paraître aux PUR, avril 2010.
62 Idem.
63 Early Yorkshire Charters, The Honour of Richmond, (based on the manuscript of the late William Farrer and edited by C. T. Clay), The Yorkshire Archaelogical Society, Vol. IV-V, Record Series, Extra Series, Wakefield, 1935-1936, n° 6 : Ego Stephanus Dei gratia Britannorum comes concedo ecclesie Christi martyris Sergii et Bachi sanctique Brioci decimam integre quam fratres mei et antecessores ante me donaverunt eidem ecclesie in Anglia, videlicet in ecclesiis, in decimis, in terris, in pratis et in omnibus omnino rebus quas monachi ipsius ecclesie sub fratribus meis possiderunt.
64 Marmoutier semble avoir récupéré un certain nombre de reliques déposées antérieurement à Saint-Magloire de Paris. Ainsi en fut-il de saint Corentin. cf. dom Oury G., « La dévotion des anciens moines aux saintes reliques : Saint Corentin à Marmoutier », Bulletin de la Société Archéologique de Touraine, Tome XXXIX, 1979, p. 101-108. Dès lors ne peut-on pas envisager que saint Corentin ait été suivi par saint Briomaglus qui l’avait précédemment accompagné de Bretagne à Paris. Saint-Serge aurait ensuite reçu des reliques de saint Briomaglus par l’intermédiaire probable de Vulgrin, moine de Marmoutier qui fut abbé de l’abbaye angevine entre 1046-1056. À cette époque, le comte Eudes de Bretagne entretenait les meilleurs rapports avec le comte d’Anjou, Geoffroy Martel qui plaça sa confiance en Vulgrin au point de le faire monter dix ans plus tard sur le siège épiscopal du Mans (cf. Guillot O., Le comte d’Anjou et son entourage au xie siècle, Paris, 1972, 2 vol., t. I, p. 180). À l’appui de cette hypothèse, il est intéressant de noter que le manuscrit d’Angers, qui fait suivre les Vies des deux saints patrons de l’abbaye, saints Serge et Bach, de celle de saint Briomaglus date de la seconde moitié du xie siècle.
65 Premier et Second livres des cartulaires de l’abbaye Saint-Serge et Saint-Bach d’Angers (xie et xiie siècles), Chauvin Y. (éd.), Angers, 1997, 2 vol., n° 181.
66 Nous rapportons ici la datation proposée par Hubert Guillotel lui-même. Contra Poulin J.-C., L’hagiographie bretonne du haut Moyen Âge, Répertoire raisonné, Beihefte der Francia Band 69, 2009, p. 80-83. L’auteur, qui ne distingue pas Briomaglus et Brioccius, situe la rédaction de la vie de saint Brieuc vers le milieu du xie. La version « de Rouen » en serait le plus ancien témoin. La version « d’Angers » n’en serait qu’une réduction à des fins liturgiques remontant à 1100 environ. Cette réduction n’aurait cependant pas été faite à partir de l’exemplaire rouennais mais d’après un modèle perdu où le saint aurait été exclusivement désigné sous le nom de Briomaglus. Nous objecterons à cette hypothèse le lien que nous proposons entre le chapitre XXIX du manuscrit de Rouen (fondation de monastères à Tréguier et Saint-Brieuc par Brioccius) et l’Indiculus episcoporum depositione dont la genèse remonterait au milieu du xiie siècle. Cette datation situerait d’ailleurs à la même époque la Vita Briocci et la Vita tertia de saint Tugdual, désignant toutes deux le fondateur de Tréguier sous le nom original de Papu-Tugual.
67 Guillotel H., « Genèse de l’“Induculus de episcoporum depositione” », Mondes de l’Ouest et villes du monde, Regards sur les sociétés médiévales. Mélanges en l’honneur d’André Chédeville, Rennes, 1998, p. 129-138, p. 137-138.
68 Idem.
69 Gallia Christiana, t. XIV, 1088.
70 Anciens évêchés de Bretagne…, op. cit., t. III, Pièces justificatives, II : Goscius magister scolarum.
71 Arch. dép. de Maine et Loire, H 1245 bis, p. 381 : Henricus rex Anglorum et dux Normannorum et Aquitanorum et comes Andegavorum, omnibus sanctae Dei ecclesiae filiis, salutem. Noverit universitas vestra quod anno ab incarnatione Domini M° C° L° XVI° et regni nostri X°, pridie kalendas Augusti, luna XXXa, die dominica me presente, translatum est corpus sanctissimi Briocii, confessoris, episcopi, in ecclesia beati Sergii que est Andegavis et honorifice repositum in eadem ecclesia, officium prebente Guillelmo Andegavensi episcopo, assistensibus Guillelmo, ejusdem ecclesie abbate, Guillelmo, beati Albini, Hugone, sancti Nicolai abbate, Guillelmi beati Mauri abbatibus, cum multo cleri plebisque tripudio. Guillelmus, Omnium Sanctorum abbas, huic translationi interfuit et Conanus, comes Britanniae, qui mentionne encore : « acte qu’il en fit dresser et mettre dans la chasse où le saint corps est déposé… ».
72 Quaghebeur J., La Cornouaille du ixe au xiie siècle, Mémoire, pouvoirs, noblesse, s.l., 2001, 2e éd., Rennes, 2002, p. 86-87.
73 Goullet M., Écriture et réécriture hagiographiques – Essai sur les réécritures de Vies de saints dans l’Occident latin médiéval (viiie-xiiie siècles), Turnhout, coll. Hagiologia n° 4, 2005, p. 230.
74 « Bretagne et papauté au xie siècle », L’Église de France et la papauté (xe-xiiie siècle), Actes du XXVIe colloque historique franco-allemand organisé en coopération avec l’École nationale des Chartes par l’Institut historique allemand de Paris (Paris, 17-19 octobre 1990), Grosse r. (éd.), Bonn, 1993, p. 265-286.
Auteur
-
Stéphane Morin
Docteur en histoire du Droit, université de Rennes 1
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