Note sur les Hisperica Famina et la Bretagne
p. 215-223
Texte intégral
« Les moines irlandais qui écrivaient et ceux qui lisaient le Hisperica Famina étaient bonnement des déments auxquels on ferait, avec raison, de nos jours, une place dans une maison de fous. »
Dom H. Leclercq, Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, tome VII, 2, (Art. Irlande).
1C’est au cardinal Mai, conservateur de la Bibliotheca vaticana que nous devons la première édition des Hisperica Famina (ci-après HF), ou plus exactement, de la recension A des HF, en 1833. Depuis cette date on a reconnu d’autres recensions : B, C, D, ainsi que d’autres textes se rattachant à la littérature hispérique. La première édition complète des HF est due à F. Jenkinson1. Ces textes sont d’une latinité volontairement obscure : à côté de mots latins rares qui cherchent l’élégance on trouve de mots d’origine grecque, voire hébraïque : ici la virtuosité vise à atteindre une sorte de préciosité qui se veut élégance.
2Parmi les nombreuses études consacrées aux HF, l’une me paraît particulièrement importante et emblématique : il s’agit d’un long article du P. Paul Grosjean, bollandiste2. Cet article, déjà ancien, est remarquable à plus d’un titre et d’abord parce que l’auteur y développe son point de vue sur trois questions essentielles à savoir le lieu d’origine des HF, la date de leur composition et, enfin, la signification de ces textes bizarres, ou si l’on veut, le but que s’étaient assignés les auteurs de ces textes abscons. Les hypothèses de P. Grosjean sont que :
- les HF trouvent leur origine en Irlande,
- qu’ils furent écrits à une date très haute – vie siècle – et, enfin,
- qu’il ne faut pas y voir des œuvres littéraires mais des manuels scolaires destinés à l’enseignement d’un langage recherché3.
3Les différentes hypothèses de P. Grosjean ont souvent été reprises et, tout aussi souvent, présentées comme des certitudes : l’objet de la présente note est de mettre en évidence que les conjectures concernant l’origine, (Irlande), la date (très haut Moyen Âge), et la signification des HF présentent des difficultés.
Date
4L’hypothèse selon laquelle les HF auraient été composés à une haute époque est confortée, selon l’auteur de Confusa caligo, par le fait qu’Aldhelm connaissait les HF. Le floruit d’Aldhelm se situe entre 640 et 709. Élève de Maeldub à Malmesbury « il a appris par cœur des classiques, dont certains, j’en suis certain, étaient ces manuels, les Hisperica Famina4 ». L’auteur poursuit en disant que si les HF étaient une sorte de classique des écoles irlandaises ils ne pouvaient avoir ce statut sans être d’une haute antiquité. Ce qui situerait les HF, disons, au vie siècle. Chronologie haute donc, ce Qui, selon Grosjean lui-même, ne va pas sans difficulté : « Une chose extraordinaire et dont il faudra découvrir une explication raisonnable, c’est l’absence d’une puissante strate hispérique dans les glossaires du haut Moyen Âge5. » Et, en effet, les Anglo-Saxons, grands pourvoyeurs de glossaires, n’auraient pas eu accès aux HF, eux qui étaient en relation avec l’Irlande ? Voila qui est paradoxal si, comme le dit P. Grosjean, Aldhelm fut l’élève de Màeldub vers 660 et 6706. Ce qui devrait situer les HF au vie siècle, voire plus tôt. À défaut de glossaires et si les HF sont bien des manuels scolaires, nous devrions rencontrer dans la très abondante littérature latine d’Irlande, mais aussi anglo-saxonne, quantité d’hispérismes. Or ce n’est pas le cas : si l’on trouve chez les insulaires des mots rares, des hellénismes etc. qui témoignent d’un goût pour le contourné, le bizarre et, si l’on peut dire, le baroque – qu’on pense à Gildas – on ne rencontre pas chez eux d’hispérique stricto sensu7.
5Au vrai, les spéculations sur la date très haute des HF, exercices mnémotechniques qu’Aldhelm aurait pratiqués au contact de ses maîtres irlandais, ont été rendues définitivement caduques par un travail de J. Marenbon sur le vocabulaire d’Aldhelm. L’auteur nous apprend que les Irlandais ne jouèrent aucun rôle dans la formation d’Aldhelm8. D’autre part l’admiration supposée de celui-ci pour ses maîtres irlandais n’apparaît pas aussi clairement que le voudrait P. Grosjean : dans sa lettre à un jeune étudiant, Eahfrid, écrite vers 690 Aldhelm se plaint de « l’ineffable privilège accordé à l’Irlande par ceux qui s’y rendent pour étudier comme s’il était impossible de trouver en Angleterre de bons professeurs citoyens de la Grèce et de Rome9 ».
6Si la date très haute doit être écartée en revanche une indication pourrait être précieuse concernant la chronologie des HF : on y trouve en effet d’importantes réminiscences classiques, virgiliennes en particulier. Or l’auteur de l’Énéide et les classiques en général avaient cédé la place à Sedulius, Prudence, Arator : Virgile fut pratiquement occulté au haut Moyen Âge, du moins sur le continent, car il faisait partie du cursus scolaire chez les Irlandais et Anglo-Saxons aux viie et viiie siècles. Ce sont eux, d’ailleurs, qui permirent la redécouverte du poète à l’époque carolingienne10. Voila peut-être qui permet de situer dans le temps l’activité des faminators : viie au plus tôt, ixe au plus tard.
Les Hisperica Famina, un manuel de latin « distingué »
7Le P. Grosjean émet l’hypothèse selon laquelle les HF ne seraient en aucune manière des œuvres littéraires dans le genre de Finnegan’s wake mais des compositions mnémotechniques : « Ceux de ma génération, par exemple, ne perdront jamais le souvenir de la formulette destinée à graver dans la mémoire les sept mots français en – ou dont le pluriel se fait en – x et non pas en – s : « viens, mon bijou, sur mes genoux11… » À l’appui de son hypothèse l’auteur note un point qui, selon lui, n’a pas été remarqué, c’est que dans les HF il n’est pas question de religion et de mystique. Cela n’est pas exact : dans le texte A (v. 547-560), on lit un fragment intitulé, De oratorio, et, à la suite, (v. 561-570), De oratione. Quand à la recension B elle nous fournit un passage « d’autant plus intéressant que son inspiration est biblique et très probablement chrétienne12 ». Il, s’agit, aux v. 143-153, d’allusions au passage de la mer Rouge, aux enfants dans la fournaise et à Daniel dans la fosse aux lions13.
8Le P. Grosjean poursuit : « on ne parle pas d’amour (dans les HF) bien plus, je n’y vois aucun mot pour dire « femme » […] n’est ce pas là une caractéristique bien nette des livres de modèles (latins, anglais, français ou allemands) pour les petites classes, dans les écoles de religieux et de religieuses, jusqu’aujourd’hui14 ». En ce qui concerne l’absence de mots pour dire « femme » l’affirmation du P. Grosjean se trouve contredite par la recension A :
A 84 externum proprifera aditrix abucat marem
« your wife accepts in your place a foreign spouse »
A 292 quislibet comptam exactor poscat editricem
« let some spokesman ask the charming woman »
9Dans le glossaire d’Echternach on lit, en 98, la glose, mulieris à uiraginis15.
10Quoi qu’il en soit, si les HF sont des manuels scolaires dont les recensions que nous connaissons sont, en quelque sorte, des « éditions » différentes, ils n’ont guère été utilisés par les Irlandais. P. Grosjean signale que J. F. Kenney, Sources, p. 433, « croit avoir repéré quelques traces d’hispérique dans la Vita Columbae par Adamnan : c’est presque une anomalie16 ». Dès lors pour les hagiographes – et pour les écrivants en général – à quoi bon savoir qu’on peut dire iduma pour manus et forceps pour os ? Je me rallie volontiers à l’opinion de G. Le Duc : les HF relèvent de la parodie, ils sont une caricature par excès et ne sont pas plus des œuvres littéraires que des manuels scolaires17.
Les Hisperica Famina et la Bretagne
11Une chose surprenante et qui n’a jamais été vraiment prise en compte, c’est la part de la Bretagne – ou pour parler plus précisément – de Bretons (la nuance est importante), dans la tradition scripturaire des HF et des « related poems ». Sur les quatre textes des HF, trois sont glosés en breton soit les recensions B et D à quoi il faut ajouter le glossaire C établi à partir d’un texte qui ne nous est pas parvenu18.
12La recension A n’est pas glosée en breton mais semble bien avoir été connue par le Breton Lios Monoc auteur d’un Libellulus sacerdotalis qui se trouve aux f° 208-219v du Paris BnF 13386 qui provient de Corbie19. Lios, dont le nom apparaît également dans le colophon du Vatican Regina 296, (Historiae d’Orose), utilise un certain nombre de mots hispériques tels astia (copia), dusmus (diabolus), orgia (obsequia), senna (dens), ou encore tonstrum (gehenna) – six fois – ou pessa (uia). Ces deux derniers mots sont propres à la recension A.
13Le texte B porte quelques gloses bretonnes, mais comme le P. Grosjean l’a fort bien montré, celles-ci sont des traductions de gloses latines assez souvent mal comprises et parfois déplacées : précédant le texte que nous connaissons il y a, au moins, un modèle glosé en breton lui-même copié d’un modèle glosé en latin et très vraisemblablement écrit d’une main insulaire. Il en va de même pour le texte C qui est en fait un glossaire de 223 lemmes dont 94 sont glosés en breton : le P. Grosjean20 montre que la glose ancou (C 62), ne peut s’expliquer que par une glose latine monte à samo laquelle fut lue morte par confusion entre le n et le r de l’écriture insulaire. Il est fort probable que le scribe ne comprenait pas le breton, pas plus que l’hispérique d’ailleurs : L. Fleuriot relève des fautes comme douohinuom (pour – hinnom) gl. austum, ascrunol (pour ascurnol) gl. ossilem, tiroliou (pour tirolion), gl. agrica. On notera que dans ce glossaire les gloses, latines ou bretonnes, sont placées sur le lemme. Une remarque, cependant à propos de dermorion, glose à inormia, L. Fleuriot écrit (DGVB, p. 135) qu’il s’agit d’une glose entrée dans le texte. Est-ce bien sûr ? Dermor apparaît dans le ms Angers Bibl. Mun. 477 (Œuvres de Bède), au f° 64b où il glose enormem. Selon P.-Y. Lambert il s’agit d’un emprunt à l’irlandais dermar21. Si tel est le cas il ne s’agit pas d’une « glose entrée dans le texte » mais d’un mot irlandais déjà présent dans le modèle que copiait le scribe de C, modèle qui était sans doute lui-même un glossaire.
14Le texte D, en revanche, pourrait bien être de la main d’un scribe breton si l’on suit P. McGurk dans sa note concernant le ms Londres Brit. Libr. 1 A XVIII : Il y signale une particularité paléographique : « the use of two dots aligned side by side above a comma as a punctuation mark […] is prevalent in many Breton books though it cannot be claimed as exclusively Breton22 ».
L’hispérique en Grande-Bretagne aux xe et xie siècles
15Si les Bretons ont connu les HF au ixe siècle les Anglo-Saxons ne les ont pas ignorés aux siècles suivants : on a déjà mentionné les « Colloquia Hisperica ». Ce manuel de conversation est contenu dans le ms 865 de la Bodleienne aux f° 89-96. Il peut être daté du début du xie siècle et provient d’Exeter. Au f° 93 on lit une glose celtique (tuic : curbanam). L’écriture est caroline mais le modèle était insulaire et les abréviations sont systématiquement développées de manière fautive par le scribe anglais23. Dans sa préface l’éditeur, W.H. Stevenson, signale les dérivés en – oreus (rumoreus, decoreus, doctoreus et autres glossary abominations (sic). Plusieurs passages montrent que l’auteur disposait d’un texte hispérique assez proche des cent cinquante premiers vers de la recension A. Il semble que les « Colloquia hisperica » soient de la fin du xe siècle mais il est tout à fait incontestable que l’hispérique a été connu en Angleterre dès la première moitié du xe siècle. On a noté depuis longtemps que dans certaines chartes d’Athelstan (924-939) se rencontrent des hispérismes comme caraxare, triquadrus (qui vient d’Orose, Historiae, I, 2), gibonifer, qu’on rencontre dans la Rubisca ou encore tanaliter qui vient de l’hymne Adelphus adelpha. Comment comprendre la présence de ce vocabulaire particulier dans les documents émanant de la chancellerie royale ? D. A. Bullough écrit : « I suggest that it is to the Celtic regions, to Brittany or even to Wales, that we should look for the sources of the Hisperic element in the Latinity of the English royal charters […]. The precise routes by which this material travelled to the court remain obcure24. » Pour D. A. Bullough il est évident que c’est l’épisode normand et la recherche par les clercs et l’aristocratie bretonne de refuges dans le sud de l’Angleterre et, en particulier, auprès d’Athelstan qui expliquent la connaissance, outre-Manche, de la littérature hispérique. Quant à la manière qui permit sa réception en Grande-Bretagne on peut se tourner vers Fleury où la recension A était peut-être connue et qui entretenait des relations suivies avec les Iles25. Mais il semble qu’une voie plus fructueuse puisse être offerte par un personnage extrêmement intéressant. Il s’agit d’Israel le grammairien26.
16La biographie d’Israël est mal connue. M. Lapidge en propose une hypothetical reconstruction. Israël naît vers 900 en Bretagne. On ne sait où il fit ses études mais apparaît qu’il fut l’élève, à Rome, d’un certain Ambroise. Toujours est-il qu’il acquit une très bonne connaissance du grec. Lorsque les raids normands contraignirent le clergé et le personnel politique bretons à s’exiler en Angleterre il séjourna, à la cour d’Athelstan. On sait encore qu’il fut, vers 940, précepteur de Bruno, futur archevêque de Cologne et frère de l’empereur Otto le Grand (912-973). Fut-il évêque ? Ce n’est pas sûr. Plus certainement il termina sa vie à l’abbaye de Tier. C’est lors de son séjour en Angleterre qu’il fit connaître outre-Manche la Rubisca et l’hymne Adelphus Adelpha, poèmes dont il est peut-être l’auteur27. Outre ces deux poèmes, Israël, brillant helléniste aurait apporté quatre textes en grec28. Si les deux copies de la Rubisca sont des xe et xie siècles, il n’en reste pas moins qu’il a existé un modèle breton car on lit dans le manuscrit de Cambridge, au vers 64, une glose en breton : et anficuruo inuersum uersa, « and your back curved in the opposite direction », (anficuruo : amcrum29). Quant à l’hymne Adelphus Adelpha, M. Herren suppose qu’il a pu être écrit aux xe ou xie siècles par un Breton qui connaissait le glossaire d’Echternach, voire la recension C, perdue. L’hypothèse de l’origine bretonne de l’hymne Adelphus peut être confortée par le fait que l’auteur de l’hymne de saint Malo, Bili ?, semble avoir connu l’hymne de Saint-Omer et même la recension C30.
17Au vrai, la datation haute des HF et dont Aldhlem serait un terminus a quo ne paraît pas devoir être retenue. En dépit du fait que les recensions dont nous disposons sont des copies du ixe siècle et même des copies de copies, par exemple le glossaire C, il semble raisonnable de proposer comme date approximative la première moitié du viiie siècle. La rareté de l’hisperisme dans la latinité celtique n’incline pas à penser que ces écrits furent très répandus dans les écoles comme modèle de « latinité distinguée ». Je crois plutôt, comme le pensait le regretté Guénaël Le Duc, que nous avons à faire à des exercices de virtuosité gratuite, parfois teintée d’humour, et parodique31. D’autre part, si Aldhelm n’a pas lu les HF, les faminators, eux, avaient très vraisemblablement lu Aldhelm : les HF seraient une sorte de pastiche poussé jusqu’à l’absurde du style ampoulé de l’auteur du De uirginitate. Il est possible également que les faminators aient voulu relever les fautes typiques des graphies insulaires : un passage la recension A (v. 116-132) porte sur « les douze fautes de la langue latine32 ». Exemples :
18123 : inditos litteraturae addit assidu (a) e apices assidûment la faute ajoute des traits indus à la lettre
19Ce pourrait être une allusion aux dittographies, courantes dans le latin insulaire : Issaias pour Isaias, uassa pour uasa, missit pour misit, etc.
20124 : statutum toxico rapit scriptum dampno elle enlève la lettre qui s’impose par crime nuisible.
21C’est l’omission d’une lettre ou haplographie : osanna, ymno, etc.
22125 : litterales urbanae mouet caracteres facundiae la troisième faute intervertit les lettres du latin correct.
23Ici peut-être faut-il comprendre métathèse : pour rester dans le corpus hispérique, citons, dans la Rubisca, v. 68, tophras pour trophas33.
Lieu
24On l’a dit l’hispérique n’apparaît pas en Angleterre avant le xe siècle, très précisément, il est connu des insulaires à l’occasion des invasions normandes. Il convient donc de chercher sur le continent un lieu d’origine vraisemblable pour cette latinité très particulière, un lieu que fréquentent des Irlandais, des Anglo-Saxons et des Bretons armoricains. On sait que ces derniers n’hésitaient pas à quitter leur patrie d’origine pour se former dans les centres intellectuels de grande renommée . Ils fréquentaient Fleury, bien sûr, mais aussi Chartres, Corbie et même Ratisbonne. En ce qui concerne le berceau de l’hispérique la grande abbaye Echternach serait une candidature possible, en effet, sur les quatre recensions des HF, trois proviennent du monastère fondé par saint Willibrord, soit B, Paris BnF lat. 11411, f° 99-100 + Luxembourg ms 89 de la Bibliothèque ducale, C, Luxembourg 89, D, Paris BnF lat. 11411, f° 101-102. Que des Bretons aient travaillé à l’école des Irlandais à l’abbaye d’Echternach, le fait est avéré : un exemplaire très proche des Institutiones de Priscien – Saint-Gall, Stifsbibl. 904 – a servi de modèle au ms breton Paris BnF 10290. Certaines gloses bretonnes ne peuvent être interprétées que si l’on se réfère aux gloses irlandaises correspondantes. De la même manière, les signes de construction syntaxique sont très exactement calqués du modèle irlandais34. Echternach comme lieu d’origine des HF n’a rien d’invraisemblable : outre la tradition scripturaire on peut relever deux indices qui, faute de constituer des preuves irréfutables, peuvent néanmoins conforter une hypothèse. Dans son article J. Marenbon retient que lar au sens de « feu » peut venir de Caelius Sedulius35. Sans doute, mais on notera tout de même que dans Saint-Gall 904, f° 64a, lar est glosé ignis. Dans le passage correspondant de Paris Bnf lat. 10290, f° 42v, lar est glosé par le breton tan, et, d’une autre main, ignis et aussi, à la ligne suivante, domus uel turris uel ignis36. Autre indice, on lit en A 228 :
Has clandistinas frequenter lustraui termopilas
« J’ai souvent parcouru ces défilés cachés ». Trad. P. Grosjean.
25P. Grosjean commente : ce mot (Termopilas) vient d’Orose. N’étant plus compris comme nom propre de lieu il fut parfois employé comme nom commun. En ce qui concerne notre propos il est remarquable que « le même mot reparaît, à l’époque carolingienne, chez un auteur luxembourgeois qui peut-être avait lu les Hisperica Famina à Echternach, chez Réginon de Prüm, Chronique, à l’an 75337 ».
26On a voulu avancer quelques conjectures à propos des très étranges Hisperica Famina, au vrai, c’est seulement lorsque les érudits disposeront de l’ensemble du corpus hispérique que les hypothèses avancées ici se verront infirmer ou confirmer.
Notes de bas de page
1 The Hisperica Famina, Cambridge, 1908. Pour une édition moderne, voir Herren M., The Hisperica Famina, I, The AText, Toronto, 1974, (ici HF 1). Pour les textes connexes, Herren M., The Hisperica Famina : related poems, Toronto, 1987, (ici HF 2).
2 « Confusa caligo », Celtica, III, Dublin, 1956, p. 35-85.
3 « Il subsistera toujours une différence avec les HF […] et les Anglo-Saxons et les modernes – (qui) pour se donner de l’importance – ont visé à fabriquer un langage littéraire complet […] tandis que les HF ne sont que des exercices scolaires et n’ont d’autre but que d’enseigner le vocabulaire « distingué » pour en parsemer à l’occasion ses écrits », ibid. p. 49.
4 Ibid, p. 67.
5 Ibid. p. 63. En fait, il existe bien un glossaire portant de l’hispérique, c’est le ms Londres Brit. Libr. Harley 3376. Il est de la fin du xe siècle. La date n’est pas sans importance. Cf. Jenkinson, op. cit. p. XIV-XV.
6 Ibid. p. 67.
7 L’hypothèse que j’avais soutenue selon laquelle Pingere « écrire » et scrutari « lire » serait des hispérismes ne me semble pas devoir être retenue. Cf. EC XXV, 1988, p. 233-236. Je me rallie à l’opinion de Bradshaw H. qui voyait dans ces deux mots des « affected uses ». Collected papers, Cambridge, 1889, p. 453-488.
8 Marenbon J., « Les sources du vocabulaire d’Aldhelm », ALMA, t. XLI, Leiden, 1979, p. 75-99.
9 Herren M., HF 1, p. 36.
10 Holtz L., « La redécouverte de Virgile aux viiie et ixe siècles d’après les manuscrits conservés », Lectures médiévales de Virgile, École française de Rome, 1985, p. 9-30.
11 Grosjean P., op. cit. p. 59.
12 Grosjean P., op. cit. p. 45.
13 Cf. MarenbonJ., op. cit. : L’auteur montre que la similitude entre les trois quatrains de la recension B et le De uirginitate d’Aldhelm provient du Livre de Daniel, (III, 20-26).
14 Le très célèbre Tour de France par deux enfants connut jadis un très grand succès dans les écoles religieuses puis fut adopté par l’école laïque (Cours moyen), encore fallut-il que l’auteur, G. Bruno, émonda son texte de toute allusion à la religion catholique y compris d’expressions purement phatiques telles que « Ciel ! », « Mon Dieu », etc. Il me semble que la prétendue neutralité des HF en matière de religion corresponde à une vision trop moderne et, en somme anachronique, concernant une époque où le Psautier était le livre du Cours élémentaire. Cf. P. Riché, « Le Psautier, livre de lecture élémentaire d’après les Vies de saints mérovingiens », Études mérovingiennes, Actes des journées de Poitiers, Paris, 1953, p. 253-256.
15 Herren M. note respectueusement, HF 1, p. 47 : « Someone noted wrongly that women are not mentionned ». On signalera aussi dans la Rubisca les mot cantrix (v.13), dictatrix (v.17), petitrix (v.20) : M. Herren, HF 2 p. 148-149. Par ailleurs il existe dans les Colloquia hisperica un curieux dialogue entre un Magister et son Discipulus qui ne cadre pas avec la retenue supposée des manuels scolaires :
Magister. Quali coniugo utitur ille ? (le roi)
Discipulus. Reginam pulchram, nobilem genere, morigenam, largam uidetur habere.
M. Utrumne ille alias querit ? Namque homines diuerso ordine utuntur.
D. Non de illo mihi illud nuntiatum est. De illa tamen multi multa loquntur, que forsan non sunt uera. Nam de nobili quodam puero dicitur (quod non me oportet dicere) nescio quid, et, quod deterius est, de seruo suo non aliter dicitur, et alia multa, quae non sunt dicenda, nisi inter nos in silentio.
W. H. Stevenson W. H., Early scholastic colloquies Oxford, 1929, p 13.
16 Grosjean P., op. cit. p. 70. Kenney écrit très exactement : “There are also some few traces of the style of the Hisperica Famina.”
17 Le Duc G., Cours de latin celtique, professé à Rennes 2, inédit.
18 À quoi il faut ajouter une « recension E » découverte par B. Bischoff dans le ms Vatican Barberini 477 (xe, xie siècles). Le texte occupe le f. 59v. Bischoff B. pense qu’il est d’origine bretonne. Cf. Studia anselmiana, 63, 1975, p. 47-49.
19 Plusieurs mss bretons proviennent de cette grande abbaye royale ainsi les mss 12021, 13029, 13169 de Paris. Noter également qu’au f° 54, de Paris 13043, qui lui aussi provient de Corbie, on lit la stance O du poème Adelphus, Adelpha.
20 Grosjean P., op. cit. p. 72 . Dans le même texte on trouve encore l’indice de l’existence d’un modèle insulaire : au f° 5 on peut lire un colophon dont le début est « IN BASILIONIS POLI NONOMATE… » Il faut lire HONOMATE : il y a eu confusion entre le H et le N de la demi onciale : dans cette dernière lettre les traits verticaux sont reliés par une traverse pratiquement horizontale.
21 Lambert P.-Y., « Les commentaires celtiques à Bède le Vénérable », EC. XX/1, 1983, p. 126, n. 10.
22 McGurk P., « A note on London, British Library Royal I A XVIII, », Scriptorium, t. L, 1996, 1, p. 120-122.
23 « The Colloquy (…) is written by un ignorant English scribe in early 11th. Continental hand. He evidently copied it from a MS. written by a Celtic scribe, as he is constantly misunderstanding the Celtic abbreviations ». Lindsay W. M., Early Scholastic colloquies, op. cit. p. X.
24 Bullough D. A. , « The educational tradition in England from Alfred to Aelfric : teaching utriusque linguae », La scuola nell’ occidente latino dell’ alto medioevo, t. II, Spolete, 1972, p. 453-494, et, particuliérement les p. 476-477.
25 Grosjean P., op. cit., p. 39. En ce qui concerne les relations de Fleury avec les pays celtiques, voir l’article classique de dom Gougaud, « Les relations de Fleury-sur-Loire avec la Bretagne armoricaine et les iles britanniques », Mémoires de la société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. 4, 1923, et, plus récent, P. Riché, « Relations de l’abbaye de Fleury-sur-Loire et les pays celtiques », Mélanges offerts au P. Marc Simon, Rennes, 2004, p. 13-18.
26 Jeauneau E., « Pour le dossier d’Israël Scot », Études Erugéniennes, Paris, 1987, p. 641-131. Lapidge M., « Israël the grammarian in Anglo-saxon England », From Athens to Chartres, neoplatonime and Medieval though, Studies in honor of E. Jeauneau, Leiden, New-York, Köln, 1992, p. 97-114.
27 « Both perhaps composed by him and provided by with glosses in Breton », M. Lapidge, op. cit., p. 113.
28 Rigg A. G., Wieland G. R. , « A Canterbury classbook of mid-eleven century (the « Cambridge Songs manuscript », Anglo-Saxon England, 4, Cambridge 1975, 113-130, en particulier les p. 126-127 où sont décrits les f° 419v, 421v. du ms Cambridge, University Library, Gg. 5. 35.
29 Herren M., signale, HF 2, p. 20 et 160, une glose bretonne aincrum à anficurio. Elle est expliquée par P.-Y. Lambert qui rectifie la lecture en amcrum : c’est un calque de amphi-curuo.
30 Lemoine L., Dans l’hymne de saint Malo on lit en V 23.1, chaleuxomen dominum (c’est le grec καλέσoμέν). Dans l’hymne Adelphus Adelpha on lit calexomen dominum avec, dans le manuscrit ms de Saint-Omer 666, la variante caleuxomen (HF2, p. 104 et 173), « Maniérisme et hispérisme en Bretagne », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest », t. 102, 1995, n. 4, p. 7-16.
31 Herren M., HF 2, p. 36 : « I think that it is at least a possibility that the Rubisca parodies the Auriolus. It takes the description of the bird to the point of absurdity (the Rubisca poet even provides his bird with teeth ».
32 Bis senos exploro + uechros / qui ausonicam lacerant palathum, « I examine the twelve fauts that cleave the Ausonian palate ». Réminiscence de De duodecim abusiuis saeculi ?
33 La traduction de ces trois vers est due à G. Le Duc, Cours de latin celtique, déjà cité. Pour l’interprétation des v. 116-132, voir Herren M., HF 1, p. 146-147.
34 Lambert P.-Y., « Les gloses du manuscrit BN lat. 10290 », EC, t. XIX, 1982, p. 173-213. Lemoine L., « Les méthodes d’enseignement dans la Bretagne du haut Moyen Âge d’après les mss bretons : l’exemple du Paris BN lat. 10290 », Landévennec et le monachisme breton dans le haut Moyen Âge, Actes du colloque du 15e centenaire de l’abbaye de Landévennec, Bannalec, 1986, p. 45-63.
35 Marenbon J., op. cit. p. 77, et aussi, M. Herren, HF 1, p. 142.
36 Keil H., Grammatici latini, vol. II, Hildesheim, 1961, p. 149.
37 Grosjean P., op. cit. p. 44.
Auteur
-
Louis Lemoine
Maître de conférences honoraire, université de Rennes 1
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Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
