Saint Gilduin et le Pape Grégoire VII
p. 167-176
Texte intégral
1Le 9 septembre 2000, au cours d’un congrès organisé à Dol (Ille-et-Vilaine) par la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, il m’a été donné de visiter l’ancienne abbaye cistercienne de la Vieuville, propriété d’Hubert Guillotel qui nous y a reçus.
2Je le revois, à la porte du bâtiment principal, nous racontant avec émotion comment son père était devenu propriétaire de cette abbaye, délaissée depuis longtemps par les moines, et avec quelles difficultés lui-même s’efforçait de la restaurer.
3Notre Dame de la Vieuville a été fondée en 1137 et agrégée à l’ordre de Cîteaux le 17 septembre 1147. Dans la lettre de fondation de l’abbaye par Gildouin de Montsorel, seigneur de Montsorel et de Landal relevant de Combourg, celui-ci parle de Gilduin de Dol comme de son seigneur : « Gilduin de Dol, mon seigneur, a bien voulu confirmer cette donation, y ajoutant le droit de passage dans ses forêts pour les porcs des moines1. »
4Ce Gilduin de Dol, Seigneur de Combourg de 1110 à 1137, était le petit-fils de Rivallon 1er de Combourg, surnommé on ne sait pourquoi Chèvre Chenue et dont l’un des fils s’appelait lui aussi Gilduin, né en 1052 et mort en 1076. Ce dernier est notre saint Gilduin, l’oncle par conséquent du fondateur de l’abbaye de la Vieuville2. Celui qui devait devenir saint Gilduin, avait donc pour père Rivallon 1er, seigneur de Combourg, de 1037 à 1070 environ. Sa mère Aremburge était elle-même fille d’un seigneur du Puiset, village situé entre Orléans et Chartres. Il avait deux frères plus âgés que lui, Guillaume, qui devint abbé de Saint- Florent de Saumur et Jean qui, quelques années plus tard, sera moine dans la même abbaye.
5On peut donc penser que les parents de Gilduin avaient donné à leurs enfants une éducation très chrétienne.
6 D’autre part, le prénom de Gilduin doit retenir l’attention. Ce n’est pas sans raison qu’Aremburge avait nommé ainsi l’un de ses fils. En effet le prénom Gilduin avait été porté auparavant par un vicomte de Chartres. On notera à ce sujet que, pendant que le comte Thibault de Chartres, vaincu par Geoffroy Martel, fut prisonnier de celui-ci de 1044 à 1050, il ne pouvait de ce fait s’occuper à cette époque du comté de Chartres, le vicomte Gilduin fut amené à gérer celui-ci à ses lieu et place.
7À cette occasion, il donna à l’abbaye Saint-Père de Chartres, du consentement de sa femme Emmeline et de son fils le vicomte Harduin, toutes les coutumes qu’il percevait dans le bourg Saint-Père3. Par ailleurs, un autre descendant du vicomte Gilduin nommé Ebrard ou Evrard, devint lui-même seigneur du Puiset.
8C’est sans doute pour cette raison qu’Aremburge, femme originaire de la maison d’Hugues II, vicomte de Chartres et seigneur du Puiset4, choisit le prénom de Gilduin5.
9Il peut paraître étonnant qu’elle ait épousé Rivallon de Combourg. En réalité il n’en est rien. Comme l’ont souligné L. Merlet6 puis J. Quaghebeur7, Berthe, sœur du comte de Blois Eudes II, avait épousé le duc de Bretagne Alain III.
10Malgré son union bretonne, Berthe conserva un culte pour Notre-Dame de Chartres ; à la mort de son fils Conan, en 1066, elle fit une fondation, et de même sa fille, Havoise, disparue en 1072, figure au nécrologe le 19 août 1072. Lorsque Conan II disparut, elle revint à Chartres et y fit une donation le 12 mai 1069. Jusqu’à sa mort le 12 avril 1085, elle fit de nombreux dons à Notre-Dame et aida à faire construire une maison fortifiée destinée à servir de maison commune aux Bretons.
11L. Merlet situe vers les années 1050 la date d’installation de la colonie, composée essentiellement de Bretons « originaires des diocèses de Rennes et de Dol », tel Rivallon de Combourg qui donc tout naturellement prit femme dans le milieu de la noblesse chartraine. On s’explique donc que les jeunes époux aient choisi le prénom Gilduin qui était déjà porté dans la famille de la mère de l’enfant.
12 Car ce prénom, quoiqu’on ait pu dire, n’est en rien d’origine bretonne. Si saint Gilduin est devenu le saint-patron de l’église de Combourg, c’est bien naturel, mais les tentatives de rapprochement faites par certains auteurs avec saint Guehen ou Guihen, saints bretons beaucoup plus anciens, n’ont aucune base linguistique8.
13Revenons à Gilduin en constatant qu’il s’agit d’un personnage historique, nullement légendaire, qui manifestait dès son plus jeune âge une grande piété avant de devenir selon l’appellation des historiens modernes, un novus sanctus.
14Son père Rivallon Chèvre Chenue et sa mère Aremburge étaient venus vivre dans leur château de Combourg. C’est là que leurs enfants grandirent et que Gilduin sentit s’éveiller en lui la vocation religieuse. Déjà ses deux frères étaient devenus moines, lui-même se fit prêtre et, malgré son jeune âge, il fut nommé chanoine de Dol, lorsque le cours de sa vie subit un changement inattendu.
15Les événements auxquels il participa sont célèbres. Rappelons les brièvement. Il a joué, bien malgré lui, un rôle important dans le conflit qui a opposé l’archevêque de Dol Juthael au Souverain Pontife qui était à l’époque Grégoire VII.
16Les démêlés de Juthael, archevêque de Dol vers 1039 avec la Papauté, sont bien connus et ont été rapportés avec force détails par l’abbé Duine dans son ouvrage sur la Métropole de Bretagne9.
17Juthael, devenu archevêque de Dol, grâce à l’appui du duc Alain, disposait des biens archiépiscopaux en faveur de ses parents et aussi, s’étant marié, comme bien d’autres prêtres à cette époque, il avait eu des enfants et avait donné sa fille en mariage au seigneur Guihenoc ; il avait fait entrer, en outre, ses fils dans de bonnes maisons, celle de Vitré notamment. Il n’était pas le seul à agir ainsi. En Cornouaille, le cas d’Orscand, évêque de Quimper, était analogue. Fils d’évêque, père d’évêque, il avait cédé ses droits épiscopaux à son chapitre10.
18Mais l’archevêque de Dol, Juthael, de l’aveu général, avait dépassé les bornes et il se faisait qualifier « d’archiloup » ce qui en dit long sur son intégrité. La réforme grégorienne allait faire cesser peu à peu ces abus, mais non sans mal, aussi bien dans le clergé régulier que dans le clergé séculier.
19Il est intéressant de rappeler que si la réforme s’introduisit à Saint-Melaine de Rennes, l’initiative en fut prise par des membres de la famille ducale, notamment par la duchesse Berthe, veuve du duc Alain III mort en 1040 et mère de Conan II (1040-1066). Elle était la sœur du très puissant Eudes II, comte de Champagne, mais aussi de Chartres, Blois et Tours.
20Elle connaissait bien les moines de Saint-Florent de Saumur, c’est pourquoi elle choisit parmi eux le moine Even comme restaurateur de la vie monastique à Saint-Melaine.
21Détail amusant, l’annonce de l’arrivée de celui-ci causa un tel sauve-qui-peut parmi les moines qu’il n’en trouva plus qu’un seul à son arrivée en 1058. Mais son succès fut tel, qu’à sa mort, en 1081, l’abbaye en comptait une centaine. C’est là qu’il fut inhumé11.
22Revenons à Juthael. Il en fit tant qu’il fut déposé. Il refusa de s’incliner. Le Pape fut obligé, à deux reprises, d’écrire au Roi d’Angleterre pour qu’il cesse d’accorder sa protection à Juthael qui finalement quitta le siège archiépiscopal et se retira au Mont-Saint-Michel. C’est alors que se place l’épisode de l’élection de Gilduin au siège de l’archevêché de Dol. Il était, nous l’avons vu, fils de Rivallon Chèvre Chenue, mais également neveu de l’ancien archevêque Guinguené, c’était un tout jeune homme, bien que chanoine de Dol. Mais il était le fils du seigneur de Dol et cette filiation l’emportait sur toute autre considération. Gilduin, loin de se réjouir de cette élection, refusa sa nomination. Et comme on voulait le contraindre à l’accepter, il décida d’aller trouver le Pape à Rome, accompagné d’Even, l’abbé qui avait restauré Saint-Melaine de Rennes.
23Le Pape était Grégoire VII, élu en 1073 et qui avait pris aussitôt des décrets pour remettre de l’ordre dans l’Église contre la simonie, le mariage des prêtres et l’intrusion des seigneurs laïcs dans le choix des dignitaires ecclésiastiques12.
24Gilduin exposa au Pape que l’on voulait l’élire du fait qu’il était le fils du seigneur de Dol, ce qu’il ne pouvait admettre. Grégoire VII ne put que lui donner raison. Gilduin lui proposa de nommer à sa place Even, ce que le Pape accepta le 27 septembre 1076 en écrivant à tous les évêques de Bretagne une lettre, citée par F. Duine13, mais que nous croyons utile de reproduire ci-dessous :
« Nous ne pensons pas que vous ignoriez que le clergé et le peuple de Dol nous ont envoyé un jeune homme, de famille assez illustre, à ce que nous en avons appris, et qu’ils nous ont demandé de l’ordonner pour leur évêque. Nous avons examiné son cas, comme il était indispensable de le faire ; et nous avons constaté ses mœurs honnêtes pour son âge, mais qu’il n’était pas mûr pour l’épiscopat, ni préparé à en porter le fardeau. Cependant grâce à Dieu, nous avons trouvé dans sa suite une personne beaucoup plus apte à recevoir cette dignité, par son âge, par sa science, par la gravité de ses mœurs, nous voulons dire Even, abbé de Saint-Melaine, que nous avons ordonné évêque malgré lui, en l’astreignant à obéir ; c’était d’ailleurs ce que réclamaient, en le désignant comme leur élu, et le jeune homme et ceux qui avaient accompagné celui-ci dans son voyage. En outre, nous lui avons accordé l’honneur et l’usage du pallium, pour vous diriger et diriger toute la paroisse Saint Melaine ; à cette condition, toutefois, qu’il ne refuse pas, l’heure venue, de se présenter pour la discussion des plaintes que Raoul, archevêque de Tours, a portées devant Nous et devant mon prédécesseur, au sujet de la soumission et de l’obéissance qui seraient dues pour le siège de Dol. En tout état de cause nous concédons et assurons l’usage du pallium à Even et à ses successeurs, aussi longtemps que seront dignes d’approbation leur promotion et leur vie. En attendant, Nous décrétons par la sentence d’aujourd’hui que vous devez soumission et obéissance à Even, comme à votre archevêque.
Recevez le donc avec honneur et respect ; aidez-le à recouvrer les biens d’Église, dispersés déjà pendant de longues années par les envahisseurs sacrilèges, afin que ce siège de Dol, noble et puissant dans le passé, retrouve la gloire de ses anciens jours, avec le secours de Dieu et le vôtre. »
25En même temps Grégoire VII écrivait au clergé et au peuple de la ville de Dol :
« vous Nous avez envoyé un jeune homme, en Nous priant de vous l’ordonner pour pontife ; mais à cette demande, parce que les sacrés canons s’y opposent, nous n’avons pu consentir en aucune manière. C’est pourquoi, à la sollicitation du jeune homme et avec l’assentiment de ses compagnons, nous avons consacré pour père et archevêque l’abbé de Saint-Melaine, nommé Even, que vous nous avez envoyé dans votre ambassade, et qui est, comme vous le savez bien, un homme prudent, bon, de mœurs excellentes, digne du caractère sacré. Obéissez-lui en tout, comme à votre père et votre maître14 ».
26Cette décision correspondait en tous points aux objectifs que Grégoire VII poursuivait, c’est-à-dire pourvoir les sièges épiscopaux de personnalités religieuses aux qualités éprouvées, en pleine maturité, à même en particulier de poursuivre la récupération des biens de l’Église dont celle-ci avait été spoliée. Elle s’inscrivait parfaitement dans le cadre de la réforme grégorienne.
27Désormais il devenait bien clair pour tous que seuls les hommes mûrs, aux qualités religieuses et morales reconnues, étaient susceptibles d’être nommés à la dignité épiscopale. Le cas de Saint Gilduin est à cet égard exemplaire.
28 Il semble même qu’il ait été unique, sinon en France ou même en Europe, en tout cas en Bretagne. Son importance doit donc être soulignée.
29Gilduin et Even revinrent donc en France, mais au lieu de retourner directement en Bretagne, Gilduin décida d’aller rendre visite aux parents de sa mère Aremburge, au Puiset près d’Orléans, où se trouvait leur château. Malheureusement il y tomba malade et demanda à être transporté à Chartres. Il vint prier Notre Dame à la cathédrale puis se réfugia chez les moines de l’abbaye de Saint-Père où il mourut le 27 janvier 1077, âgé d’environ 25 ans. Il fut enterré dans le chœur de l’église « devant la place qu’occupe l’abbé pendant les vêpres ».
30Il ne tarda pas à en être retiré, à cause des miracles qu’il faisait et fut placé dans une châsse le 5 mai 1165, à la réquisition de l’abbé Foucher, qui par l’intercession de ce saint fut miraculeusement guéri des gouttes dont il était atteint. En reconnaissance, il ordonna que « tous les samedis à perpétuité, le sacristain serait tenu d’allumer un cierge devant la châsse de ce saint, ce qui se pratique toujours ».
« Cette châsse était dans une chapelle à laquelle on montait par un degré dans l’aile gauche de l’église de Saint-Père ; mais en 1666, l’escalier fut rompu, la chapelle bouchée et fermée, et la châsse de ce bon saint mis dans une autre chapelle nouvellement faite, dans l’aile gauche, à côté du chœur, vers l’entrée de cette église où elle se voit encore à présent » (14)15.
31Ce qui est certain et attesté par de nombreux témoignages, c’est que les fidèles affluèrent pour vénérer la châsse de saint Gilduin et que les offrandes permirent de terminer les travaux de reconstruction de l’abbatiale.
32À la Révolution, les reliques de notre saint furent cachées dans l’épaisseur d’un mur de la petite église de Champhol, un petit village près de Chartres. On les y oublia pendant plus d’un siècle.
33Le vendredi 26 mai 1944, l’aérodrome de Champhol fut bombardé et une bombe tomba sur l’église toute proche. L’un des murs, fendu, laissa apparaître un coffret dont nul ne connaissait l’existence. Il contenait les reliques de Saint Gilduin, accompagnées de tous les documents d’authenticité. Elles furent ramenées à l’église de Saint-Pierre-en-Vallée, à Chartres, où elles se trouvent toujours16.
34Even mourut en 1081. Son successeur fut Jean 1er de Dol, seigneur de Combourg en 1082, il eut deux fils Rivallon II du nom et Gilduin (encore un…) dont nous avons parlé au début de cette étude. La chapelle du château de Combourg possède des reliques de saint Gilduin, offertes par l’évêque de Chartres à Mademoiselle Sibylle de Châteaubriand, le jour de sa première communion.
35 La maîtresse vitre du chevet de l’église Saint-Pierre de Chartres contient un très beau vitrail représentant saint Gilduin. Il peut être daté de la fin du xiiie siècle17.
36Ceci exposé, deux questions doivent maintenant être abordées, d’une part celle de la Vita de saint Gilduin, l’autre relative à la place des événements relatés dans cette Vita dans le cadre de la réforme grégorienne.
37Ce texte, selon la tradition, a été écrit à l’abbaye chartraine de Saint-Pierre- en-Vallée à une date incertaine. Nous ignorons le nom de son auteur mais nous savons que son texte fut communiqué en août 1618 à frère Augustin du Paz qui la publia en partie dans son histoire généalogique écrite en 161918, Dom Lobineau et Albert le Grand l’on utilisée dans leurs Vies des saints de Bretagne. Ce qui est à peu près certain, en tous cas, c’est qu’elle a été écrite, notamment pour la partie bretonne, grâce à des renseignements obtenus d’un ou plusieurs correspondants bretons.
38Parmi ceux-ci, un nom paraît pouvoir être proposé, celui de Pierre, clerc de l’archevêque Even, auteur du memorandum composé entre la fin de 1076 et la fin de 1080 pour le soutien des droits métropolitains de Dol19.
39Comme l’a montré F. Duine, cet ouvrage se voulait être un texte décisif pour permettre d’affirmer devant le concile de Saintes, en janvier 1081, la dignité archiépiscopale de l’église de Dol. Malheureusement il contenait une lettre du pape Adrien II au Roi Salomon qui ne parut pas authentique. Cet épisode fut déterminant et les légats du pape rejetèrent cette pièce qui leur parut fausse dans leur sentence de janvier 1081.
40Huit mois plus tard Even mourut dans son abbaye de saint-Mélaine où il s’était retiré. Étant donné le zèle mis par Pierre à défendre les intérêts de son archevêque en exhibant une pièce probablement fabriquée, on peut légitimement penser que le correspondant en Bretagne du moine chartrain est ce même Pierre. Nul n’était mieux à même de connaître en ses moindres détails les événements qui avaient amené Grégoire VII à préférer l’abbé Even au jeune Gilduin.
41Par ailleurs, il n’est pas impossible que la comtesse Berthe, qui mourut en 1085, après avoir passé ses dernières années à Chartres et qui était parfaitement au courant de toutes les affaires bretonnes, en particulier de celles des régions de Rennes et de Dol, ait pu fournir au rédacteur de la Vita quelques détails intéressants.
42On peut également s’interroger sur les raisons qui ont conduit le moine chartrain à rédiger la Vita de saint Gilduin. F. Duine, tout préoccupé qu’il était par la question touchant la métropole de Dol, ne s’est pas soucié des conditions dans lesquelles cette Vita a pu être écrite, pas plus d’ailleurs que de la question fort intéressante de la pénétration de la réforme grégorienne en Bretagne. L’aventure du pauvre Gilduin comptait peu à ses yeux.
43Et pourtant ce refus, de la part de Gilduin, d’accéder à l’épiscopat, témoignait d’une hauteur morale qui était peu fréquente à l’époque. On peut dire que Gilduin a été un modèle d’application de la réforme grégorienne, laquelle fut difficile à réaliser par Grégoire VII et ses successeurs. S’agissant de la place de la vie de Saint Gilduin dans le cadre de la réforme grégorienne, il convient à cet égard de se reporter aux analyses qui ont été faites de la connivence de la féodalité occidentale et du clergé simoniaque et incontinent.
44Comme l’a analysé fort pertinemment Jean Chelini20 « résolu à frapper à la racine du mal, Grégoire VII promulga au début de l’année 1075 son programme de politique ecclésiastique et prit des mesures pratiques interdisant l’investiture laïque. Peu avant le synode romain du carême 1075, il élabora un recueil de vingt-sept brèves propositions, appelées les Dictatus papae (littéralement [les instructions] dictées par le pape). Ce texte faisait la synthèse des exigences pontificales en matière de hiérarchie dans le monde et établissait à la fois la suprématie du spirituel sur le temporel et du pape sur tous les princes. Au synode de carême le pape fit arrêter qu’« aucun ecclésiastique ne devait recevoir en aucune façon une église des mains d’un laïc, soit gratuitement, soit à titre onéreux, sous peine d’excommunication pour celui qui la donne et pour celui qui la reçoit… »
45En France, le légat Hugues de Die, malgré l’hostilité du Roi Philippe 1er et les réserves de la noblesse, appliqua sans faiblesse les directives pontificales, se livrant à une épuration systématique de l’épiscopat. Il trouva l’aide des foules urbaines, exaspérées par les prélats prévaricateurs et concubinaires. Des émeutes éclatèrent : Manasses de Reims fut expulsé et Lambert de Thérouanne mutilé par ses diocésains21. Quant aux monastères bénédictins, ils furent des propagateurs fervents des décisions pontificales.
46Il s’ensuit que la rédaction de la Vita dut être entreprise assez rapidement après la mort de Gilduin, à titre d’exemple pour les fidèles22.
47Mais cette Vita primitive n’a-t-elle point subi des remaniements, voire des adjonctions ? Il est permis de se poser la question. En effet, elle contient un passage dans lequel il est dit que Gilduin, revenant de Rome, aurait, après avoir passé les montagnes (sans doute les Alpes) demandé l’hospitalité d’un soir à un paysan pour lui-même et son escorte.
48 Ce paysan exerçait la profession de passeur et vivait dans une maison situé en bordure de la rivière. Il avait un domestique, lequel prépara le dîner en un temps record. Gilduin, flairant une diablerie, bénit la table et les aliments qui s’y trouvaient. Instantanément les viandes se changèrent en crapauds, couleuvres et aspics et le vin se transforma en eau sale. Le domestique avoua être un diable qui avait pris possession du corps d’un homme.
49On peut se demander si cet épisode n’est pas légendaire et s’il n’a pas été surajouté pour accroître le prestige de Gilduin lors d’une « réécriture » de sa vie, à une époque impossible à déterminer. Il convient en tout cas de rapprocher cet épisode de faits analogues auxquels il est fait allusion dans les vies de Saint Hervé et de Saint Martin de Vertou. André-Yves Bourgès a constaté une parenté entre les deux textes qu’il date de 1198. Les deux vies font l’une et l’autre allusion à un démon, prenant forme humaine en s’introduisant dans le corps d’un homme, démon qui fut démasqué par un exorciste23.
50La vie de Saint Gilduin aurait alors été remaniée au xiie siècle et augmentée d’un épisode illustrant les dons d’exorciste de Saint Gilduin. En l’état il est impossible de préciser davantage.
51Remarquons cependant que c’est en 1165, soit peu avant 1198, que le corps de Saint Gilduin fut exhumé et placé dans une châsse. Il n’est donc pas impossible que ce fait ait été à l’origine d’un « enrichissement » de la vie primitive.
52Pour terminer il convient d’ajouter quelques mots relatifs à la seigneurie du Puiset. Les seigneurs qui s’y succédèrent manifestèrent à plusieurs reprises leur indépendance (pour ne pas dire plus) vis-à-vis du pouvoir royal, notamment Hugues III du Puiset. Il était le fils d’Evrard III du Puiset, lui-même fils d’Hugues 1er. Evrard était parti en croisade en 1096 et avait succombé dès l’année suivante, au siège d’Antioche. Son héritier étant mineur, ce furent tout à tour ses deux frères Hugues II et Guy qui administrèrent la seigneurie, et quand Guy trépassa, son jeune neveu Hugues III fut pourvu de son héritage. Aux dires de Suger, il dépassait en rapacité et en violence son propre père qui était déjà un homme détesté. Il enferma en 1093 l’évêque Yves de Chartres au Puiset, puis s’attaqua au domaine royal de Toury, défendu par Suger24. Louis VI intervint, dégagea Toury, prit le château du Puiset et le fit démolir. Hugues fut emprisonné puis libéré. Il reconstruisit son château et attaqua de nouveau Toury. Louis VI fit à nouveau le siège du Puiset et s’en empara une nouvelle fois.
53 Pour se racheter Hugues III du Puiset partit lui aussi à la croisade et mourut à Jérusalem en 113225.
54Saint Gilduin, en dehors de Combourg, est bien peu connu en Bretagne. Par ailleurs Chartres constitue son seul lieu de culte en France. Les historiens de la réforme grégorienne l’ignorent.
55Puissent ces quelques lignes rappeler son souvenir.
Notes de bas de page
1 Morice H. dom, Mémoires pour servir de Preuves…, t. I, col. 575-576.
2 La Bigne P. de, « Combourg et ses seigneurs », Revue de Bretagne, 6e série, 7e année, avril 1908, t. XXXIX, p 185 à 201.
3 Cartulaire de Saint Père de Chartres, Chartres, s.d., vol 1, p. 161, et De Lepinois Histoire de Chartres, Chartres, 1854-1858, tome I, p. 59.
4 Quaghebeur J., La Cornouaille du ixe au xiie siècle, Mémoire, Pouvoirs, noblesse, Quimper, 2001, p. 299, note 343.
5 On peut noter par ailleurs que le prénom Gilduin sera employé plus tardivement, mais toujours dans la région d’Ile de France, puisqu’en 1143 un moine nommé Gilduin, prieur de l’abbaye Saint-Victor de Paris, deviendra abbé, succédant à Guillaume de Champeaux, nommé lui-même évêque de Chalons en Champagne (Gobry Y., Louis VI le Gros, Paris, 2003, p. 297).
6 Merlet L., « Une colonie de Bretons à Chartres », Revue de Bretagne et de Vendée, avril 1892, p. 235 à 251.
7 Quaghebeur J., op. cit., p. 299, note 343.
8 Tanguy B., Dictionnaire des noms de communes, Trèves et paroisses des Côtes d’Armor, Douarnenez, 1992, p. 106. Il convient d’observer que saint Guéhen ou Guihen étaient fêtés le 5 juillet et non le 27 janvier comme Saint Gilduin.
9 Duine F., La Métropole de Bretagne, Paris, 1916.
10 S’agissant d’Orscand on se reportera à l’ouvrage de Quaghebeur J., op. cit., en particulier p. 130 et suivantes.
11 Pocquet Du Haut Jusse B.-A., « L’abbaye Saint-Melaine de Rennes », Congrès de la Société française d’Archéologie, année 1968, p. 9 à 92.
12 On pourra consulter sur ce sujet pour un bon résumé de la question : Bruley Y., La papauté de Simon Pierre à Benoît XVI, Paris, 2008, p. 66-67 et Chelini J., Histoire religieuse de l’occident médiéval, Paris, 2008, p. 271 à 287.
13 Duine F., La Métropole de Bretagne, Chronique de Dol composée au xie siècle et catalogue des Dignitaires jusqu’à la Révolution, Paris, 1916, p. 27 et suiv.
14 Ibidem, p. 28.
15 Challine C., Recherches sur Chartres, Chartres, 1918 (l’auteur est mort en 1678), p. 282.
16 Chardronnet J., Le livre d’or des saints de Bretagne, Rennes, 1977, p. 95-96.
17 Lautier C., Compte-rendu de l’ouvrage de Mérédith Parsons Lillich, The stained glass of Saint-Pierre de Chartres, Middletown, 1978, Bulletin Monumental de la Société française d’Archéologie, tome 141, II année, 1983, p. 223-224.
18 Du Paz A., Histoire Généalogique des Seigneurs de Dol et de Combour, Paris, 1619, p. 501 et suiv.
19 Duine F., Chronique de Dol composée au xie siècle, manuscrit latin de la BN 14617 (édité par ses soins sous le titre La Métropole de Bretagne, Paris, 1916).
20 Chelini J., Histoire religieuse…, op. cit., Paris, 2008, p. 279.
21 Ibidem, p. 280.
22 Dans une note de D.-L. Miorcec de Kerdanet figurant sous la Vie de « Saint Geldouin » (sic) dans le recueil d’Albert le Grand, la Vie du saint aurait été écrite environ cinquante ans après sa mort.
23 Bourges A.-Y., « Guillaume le Breton et l’hagiographie bretonne aux xiie et xiiie siècle », Annales de Bretagne, tome 102, année 1995, p. 35-45, en particulier.
24 Suger, Œuvres complètes éditées par Lecoy de la Marche A., Paris, 1867, et Vie de Louis VI le Gros, Waquet H. (éd. et trad.), Paris, 1964.
25 J’ai eu la curiosité d’aller visiter le château de Puiset, ou plus exactement ce qu’il en reste, c’est-à-dire une grosse tour massive, à moitié découronnée mais qui est à peu près certainement postérieure au séjour que saint Gilduin fit au château, en raison des événements relatés ci-dessus. Mais la petite mairie du Puiset a récemment ajouté au bâtiment municipal une galerie vitrée dénommée « espace des seigneurs du Puiset » dont le souvenir reste donc bien vivace encore aujourd’hui.
Auteur
-
Michel Debary
Magistrat, Versailles
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