Saint Ronan est-il bien l’éponyme primitif de Locronan ?
p. 119-128
Texte intégral
1La question iconoclaste qui donne son titre à cet article est de celles dont on imagine volontiers qu’elles auraient allumé une étincelle de gourmandise dans les yeux d’Hubert Guillotel. Et de celles qui traversent l’esprit de temps en temps sans que l’on consente à s’y arrêter, de crainte de lever un lièvre trop véloce pour l’adresse du chasseur.
2Du moins l’auteur de ces lignes peut-il attester que bien souvent, passant à Locronan, il a, sans trop y regarder, délibérément refoulé certaines interrogations que son penchant pour la toponymie lui suggérait. Il a fallu, pour qu’il s’y attelle, que l’affaire lui soit soumise par un correspondant moins timoré que lui.
3Dans ce courrier, l’accent était mis sur une anomalie, au moins apparente, dans la forme bretonne des noms de Locronan et de Saint-Renan, Lokorn pour le premier, Lokournan pour le second. La règle, en breton, faisait-on observer, est que le -k- de Lok- s’amuït devant une consonne et que l’on prononce Lomaria, Loprevaler et Lotudi les noms dont la forme administrative est Locmaria, Loc-Brévalaire et Loctudy. Ne devrait-on pas dire aussi *Loronan, comme semble le montrer le nom de Laurenan, dont l’église, en pays aujourd’hui gallo, est sous le titre de saint Renan ? Et ne fallait-il pas, pour expliquer Lokorn et Lokournan, postuler la substitution de Ronan à un saint oublié, *Kornan, dont un village de Plouray, Cornan, et une ancienne trève de Glomel, Trégornan, pourraient garder le souvenir ?
4Le coup était rude, car l’argument invoqué paraissait recevable. Et s’y ajoutait le fait qu’à défaut de *Kornan, plusieurs saints Kronan sont attestés dans l’hagiographie irlandaise, dont le plus fameux est sans doute saint Cronan, abbé de Clonmacnoise (le Martyrologe Universel de Chastelain1 le donne au 28 avril, ainsi qu’un second – si ce n’est le même –, sans jour de fête, martyrisé avec ses moines par les Danois vers l’an 800). Or la métathèse (au demeurant banale en breton) qui distingue Kronan de Kornan ne peut être objectée ici, car cela reviendrait à exclure aussi ipso facto que LokRonan ait pu devenir Lokorn (an). Et si le culte d’un saint irlandais de ce nom ne paraît pas attesté en Bretagne (les noms en Tré- ne sont pas suivis d’un hagionyme, mais du nom du propriétaire primitif), c’est bien, semble-t-il, ce même nom de Kronan que l’on retrouve dans le nom ancien du mont Saint-Michel de Brasparts, en breton Menez-Kronan et en français La Motte-Cronon.
5Mais qu’en est-il au juste de cette règle supposée de l’élision du /k/ de Lok-devant une consonne ? Le fait paraît acquis et il est attesté depuis au moins le xive siècle : Lomallou (Locmalo) en 1377, et encore Lomenech (Locminé) en 1387, Lotay (Lothey) en 1426, Loperchet (Loperhet) en 1442, Loperan (Port-Louis) en 1466, Loprevalarz (Loc-Brévalaire) en 1467, Lothea (Lothéa) en 1516, Lomichael (Saint-Michel-en-Grève) en 1516, Lopezrec (Lopérec) en 1536, Loumariaker (Locmariaquer) en 1548, Lomelare (Locmélar) en 1609, Lomaria Lanvenec (Locmaria-Plouzané) en 1610, Lojuzec (Lohuec) en 1622, Lomaria (Locmaria-an-Hent) en 1630, Lomaria (Locmaria en Quimper) en 1636, Loummahe Traoun (Saint-Mathieu) en 1636.
6Bien plus, on aura remarqué que cette élision a même été consacrée dans la forme administrative de certains toponymes communaux : Lothey, Loperhet, Lothéa, Lopérec, Lohuec, déjà cités et encore Lomélec (ancienne trève de Lanvaudan)…
7Et Locronan ? dira-t-on. Pour Locronan, la plus ancienne forme non latinisée semble être Locrenan ou Locreunan en 1536 et il n’existe pas à ma connaissance de forme ancienne telle que Loronan. Quant à Saint-Renan, la plus ancienne forme vernaculaire doit être Loc Ronan ar Fancq, donnée par Albert Le Grand en 1636.
8Mais il convient de s’interroger sur la pertinence de cette règle alléguée : « le /k/ de Lok- s’amuït devant une consonne ». Car il est tout aussi patent que tel n’est pas le cas quand cette consonne est un /g/ ou un /w/, devenu /gw/ au début du ixe siècle selon Léon Fleuriot2. En témoignent entre autres les innombrables Locqueltas, Locquénolé et Locunolé, Locoal et sans doute Loc-Envel (ecclesia Sancti Guemelli, 1163). Il n’y a pas non plus d’amuïssement devant /h/ : Locarn.
9Et qu’en est-il devant /r/? Le problème est précisément que la toponymie paroissiale ne présente que deux occurrences de cette éventualité, qui sont Locronan / Lokorn et Saint-Renan / Lokournan. Et que la toponymie des lieux-dits n’est guère plus bavarde.
L’Ille-et-Vilaine3 ne compte aucun nom du type Lok+R, ni même d’ailleurs aucun nom en Loc-, hormis un Loc-Maria en Saint-Méloir-des-Ondes, qui a toute apparence d’être un pastiche récent.
Le Morbihan4 ne compte que trois noms de ce type : Locrio (en Guern, Locriou en 1448), Logrehel (en Melrand, donné par Rosenzweig5 sous la forme Locgréhel, qui laisse entendre qu’il s’agit de Lok+G, avec d’ailleurs une anomalie, puisqu’on attendrait *Locréhel) et Lordan (en Saint-Aignan), où il faut sans doute reconnaître *Loredan, diminutif de l’anthroponyme Loret < Laurus, bien attesté en toponymie bretonne.
Le Finistère6 n’en compte également que trois : Lokournan-Bihan (en Plouarzel, Locrenan-Bihan en 1446), qui, bien entendu, ne nous apporte pas d’information nouvelle, Locrevy (en Plouvorn), que les formes anciennes, telles que Locqueffry en 1544, permettent d’écarter, et Lorozan (en Plourin-lès-Morlaix, Lorrosan en 1640), qui est plus vraisemblablement formé des mots loc’h (étang) et ros (roseau).
Les Côtes-d’Armor7 en comptent trois : Locriac (en Mégrit), Locrenan (en Plestin) et peut-être (après traduction partielle) Lieu-Ruellan (en Plémy). Il est inutile de s’attarder sur le nom de Lorillon (en Broons), manifestement roman. Quant à Locquervezen (en La Chapelle-Neuve), il faut y reconnaître un anthroponyme vieux-breton *Haeruuethen.
La Loire-Atlantique8, enfin, outre le douteux Le Locroisé (en La Turballe), présente le seul toponyme qui pourrait aller dans le sens d’une élision du /k/ de Lok- devant -R, avec Lorieuc (en Crossac). Mais J.-Y. Le Moing9, qui mentionne ce toponyme sous la forme Lorieux, y reconnaît, à juste titre, semble-t-il, l’anthroponyme Orieuc avec agglutination de l’article.
10En définitive, mis à part les deux variantes où apparaît le nom de saint Ronan, seuls pourraient être retenus, sous bénéfice d’inventaire, comme toponymes du type Lok+R, Locrio en Guern et Locriac en Mégrit, qui ni l’un ni l’autre ne font apparaître l’élision du /k/. Lorozan en Plourin-lès-Morlaix et Lorieuc en Crossac sont d’une étymologie beaucoup trop mal assurée pour pouvoir être reçus comme preuve contraire.
11Si donc il faut formuler la présumée règle de l’élision du /k/ devant consonne dans Lok-, il convient d’écrire :
Le /k/ de Lok- fusionne avec les plosives vélaires, qu’il s’agisse de la sourde /k/ (Lochrist) ou de la sonore /g/ (Locquirec), ainsi qu’avec /gw/ < /w/ (Locqueltas, Locquénolé, avec chute de l’élément bilabial) et avec /h/ (Locarn). Dans toutes les occurrences, le résultat de la fusion est /k/.
Il s’amuït devant les autres plosives sourdes : /p/ (Lopérec) et /t/ (Lothéa, Lothey).
Devant les autres plosives sonores, il s’amuït en entraînant par provection l’assourdissement de la plosive : /b/ > /p/ (Loperhet), /d/ > /t/ (Lotivy)
Il s’amuït aussi devant /m/ (Loméner, Lomélec) sans que les graphies (sauf peut-être Loummahe Traoun / Saint-Mathieu en 1636) permettent de déceler s’il y a provection.
Il s’amuït enfin devant /j/ (Lohuec, nombreux cas de Locjean qui sont Loyann en breton) et devant /s/ (Lossulien).
Mais rien n’autorise en revanche à postuler l’amuïssement devant /r/.
12Une contre-épreuve semble d’ailleurs être donnée par les noms en Gwik-, pour lesquels il est possible, en dépit de leur petit nombre, de dresser un tableau singulièrement semblable :
Fusion (coalescence) de /k/ avec les plosives vélaires, sourde (/k/) : Guikerne en 1498 pour Plouguerneau, ou sonore (/g/) : Gwikourvest, nom breton de Plougourvest.
Fusion (et chute de l’élément bilabial) avec /gw/ : Guicquelleau, en breton Gwikelle (sous le titre de saint Vellé).
Amuïssement de /k/ devant les autres plosives sourdes : Gwitalmeze, nom breton de Ploudalmézeau (< Telmedovia). Pas d’exemple certain pour /p/, sauf peut-être Guipel (Guippetel en 1040), si ce nom vient bien de *GwikPethel.
Amuïssement avec provection devant les autres plosives sonores : Guipavas (Gwic Bavoez vers 1330), Gwitevede, nom breton de Plouzévédé (< Devodoe).
Amuïssement (avec provection ?) devant /m/ : Guimaëc, et devant /s/ : Guissény (pas d’exemple devant /j/).
13Or, si l’on cherche des exemples de Gwik-+R-, on en trouve deux : Guicrin, au xvie siècle, pour Plourin-lès-Morlaix, et Guicrain en 1630, pour Plourin-Ploudalmézeau. On sera en droit d’objecter, certes, qu’il s’agit de formes anciennes, qui pourraient fort bien être représentées en breton moderne si elles s’y étaient conservées (ce qui, à ma connaissance, n’est pas le cas) par *Gwirin. Du moins ces formes ne plaident-elles pas pour un amuïssement du /k/ de Lok- devant /r/.
14Reste pourtant le cas de Laurenan. Encore faudrait-il qu’il s’agisse bien d’un Locronan de Haute-Bretagne. Or je crois avoir montré10 que tel n’est pas le cas. Mon argumentation, que je résume ici, est que ce nom, constamment graphié Lau- depuis 1330, ne peut pas être un Lok-, du fait que ce n’est qu’au xvie siècle que la diphtongue /au/ en français s’est réduite à /o/ (elle s’est d’ailleurs conservée intacte jusqu’à nos jours en gallo, y compris pour Laurenan, nom pour lequel B. Tanguy11 indique une prononciation Laournan en gallo) et qu’une graphie – au – antérieure à cette époque ne saurait donc représenter /o/. J’ai été conduit ainsi, nonobstant le titre de l’église paroissiale, dédiée à saint Renan, à proposer d’analyser ce toponyme comme formé du vieux et moyen-breton lau (petit, médiocre, présent également dans le nom de Nostang, Laustanc 1160), run (colline, tertre) et -an (suffixe diminutif), soit « la petite collinette », seule étymologie qui rende compte de façon satisfaisante de la forme la plus ancienne : Laurunan en 133012. Le culte rendu à saint Renan ou Ronan dans cette paroisse apparaît donc n’être que le fruit d’une légende toponymique.
15Il ressort donc qu’il n’est pas pertinent de refuser de reconnaître Ronan comme éponyme de Locronan, au motif que ce nom devrait alors être *Loronan en breton.
16Il convient pourtant de s’intéresser à un autre nom en Gwik- : Guiclan. Tous les dictionnaires modernes13 indiquent Gwiglann comme forme de ce nom en breton. Et c’est cette forme qu’employait en 1952, dans un article en breton consacré à cette commune14, l’instituteur Yann Kerlann, qui était bien placé pour connaître la prononciation locale : non seulement sa grand-mère paternelle était originaire de la commune, mais lui-même y avait exercé quelques années. Il semble donc que l’on puisse conclure que, dans le mot Gwik-, /k/ > /g/ quand il est placé devant /l/. Et la tentation est forte d’en inférer qu’il en irait logiquement de même devant cette autre liquide qu’est /r/, si nous en avions un exemple contemporain. Que donc les formes Guicrin, Guicrain attestées avant 1650, c’est-à-dire à l’époque du moyen-breton qui n’écrivait pas les mutations consonantiques, seraient à lire *Gwigrin.
17Le parallélisme que nous avons observé entre Gwik- et Lok- nous conduirait ainsi à postuler pour Locronan une forme vernaculaire *Logronan (ou *Logournan, ou *Logorn). Sans doute était-ce une considération de cet ordre qui conduisait Léon Fleuriot, lors d’un entretien que rapporte A. Deshayes15, à avancer qu’au lieu de Locronan et Lokorn, « en zone bretonnante on s’attendrait plutôt à *Logronan ou *Logorn ».
18A. Deshayes, sans préciser quelles conclusions L. Fleuriot lui-même tirait de cette observation, est ainsi conduit, dans l’article cité, à proposer lui aussi de reconnaître un saint Cronan / Kronan comme éponyme authentique de Locronan. Et plus précisément « saint Cronan, abbé de Lismore, [qui] est honoré à la date du 1er juin, date à laquelle on célèbre notre saint Ronan. Son nom apparaît à cette date dans le martyrologe de Tallagh [lire : Tallaght] ». C’est P. Grosjean, ainsi que le signalait B. Merdrignac, dans les Actes du colloque consacré à saint Ronan16, qui le premier avait relevé cette coïncidence dans son article consacré à saint Rumon17.
19Si la date du 1er juin est au moins une coïncidence a priori étonnante, l’argument linguistique, lui, ne paraît pas totalement convaincant pour les raisons suivantes :
Bien que /r/ et /l/ soient l’une et l’autre des liquides, le fait que /k/ subisse devant /l/ la lénition en /g/ n’implique pas qu’il en va nécessairement de même devant /r/.
La forme Gwiglann, pour solidement établie qu’elle paraisse au xxe siècle, n’est pas d’une ancienneté au-dessus de tout soupçon. F. Favereau, au demeurant, à l’article Gwiglann18, mentionne une forme concurrente Gwiklann. Et, curieusement, c’est Gwiklan (n) que l’on relève dans les textes plus anciens : ainsi, dans ses Matériaux pour le dictionnaire historique des toponymes bretons19, Hervé Le Bihan ne mentionne avant le xxe siècle que des formes du type Gwiklan (n) : Guyc-Lan 1732, Guiclan 1836, Wiklan 1847. Et c’est encore Gwiklan qu’on relève dans Emgann Kergidu en 1877.
Contrairement à ce que pourrait imaginer un non-spécialiste, fût-il bretonnant, la lénition de /kr/ intervocalique en /gr/ n’est pas régulière en breton. Dans le vocabulaire de souche, le /k/ s’est résorbé en diphtonguant la voyelle précédente : celtique *dacru (larme) > daer (où). On ne trouve donc le groupe /kr/ ou sa réplique moderne que :
dans les emprunts, où /kr/ est généralement intact (sakramant = sacrement), les rares exemples contraires paraissant devoir être attribués à une forme populaire ou dialectale dans la langue d’origine (segred = secret20 ) ;
dans les mots composés, auxquels s’apparentent d’ailleurs les formations telles que Guiclan ou Locronan. Mais l’étude de ces noms n’est guère concluante. Pour s’en tenir aux trois préfixes les plus courants : rak-, kraket drouk-, force est de constater que, d’une part, les mots, au demeurant peu nombreux, où ces préfixes sont suivis de /r/ ou /l/ doivent le plus souvent leur orthographe aux conventions adoptées par le scripteur pour la notation, si fluctuante en breton, des finales absolues : on écrit rak et raklavar (avant-propos), ou rag et raglavar21. Et que, d’autre part, bon nombre de ces mots sont des néologismes, dont la graphie ne saurait être confirmée par un usage populaire constant. Restent cependant deux mots qui peuvent fournir une indication : drouklazhet (assassiné), qui est connu aussi comme nom de famille : Le Drouglazet, et droukrañs (rancune), qui admet deux formes : droukrañs et drouglañs (voire droulañs), ce qui semble montrer que dans les mots composés /k/ subit la lénition devant /l/, mais pas devant /r/. Et que l’on ne peut donc pas induire de la forme Gwiglann que la forme canonique de Locronan devrait être *Logronan
20Il n’y aurait donc finalement que la coïncidence de date entre la fête de notre saint Ronan et celle de saint Cronan de Lismore pour accréditer l’idée que le premier a été substitué au second à Locronan. Coïncidence, certes, mais point si surprenante : je me souviens qu’à l’université de Jussieu, où j’avais fait un stage de statistiques vers 1975, le professeur avait ouvert son cours en nous démontrant que, dans un échantillon aléatoire de 25 personnes, la probabilité de trouver deux individus nés le même jour du même mois était très élevée. Puis, ayant demandé à chacun d’inscrire sa date de naissance sur un bout de papier, il nous faisait constater que tel était bien le cas dans le groupe de ses auditeurs. Faute d’avoir conservé mes notes, je ne me risquerai pas à refaire ici cette démonstration22, mais j’en ai gardé la conviction qu’il fallait maintenir les coïncidences à leur rang de coïncidence. A. Deshayes, dans l’article déjà cité, parle d’une « bonne vingtaine de saints du nom de Ronan » et de « plusieurs saints irlandais [qui] ont porté ce nom [Cronan] ». Il n’y a aucune raison statistique pour que le natalice des saints se comporte autrement que la date de naissance des stagiaires de Jussieu.
21La vertu, pourtant, des interrogations sacrilèges, dussent-elles se heurter à une réfutation en bonne et due forme, est de déverrouiller certaines portes qu’on s’entendait jusque-là à maintenir soigneusement closes. Et d’ainsi faire apparaître des perspectives insoupçonnées.
22Dans le cas d’espèce, il me semble, en dépit de toutes les raisons qui me poussent à refuser de croire à une substitution de saint Ronan à un saint Cronan, abbé de Lismore, de Clonmacnoise ou de tout autre lieu, que la question n’est pourtant pas tranchée de savoir s’il était bien l’éponyme primitif de Locronan. Autant il me paraît hasardeux de postuler qu’un saint irlandais (surtout un saint relativement tardif, comme l’abbé de Lismore, mort en 716) se soit trouvé être l’objet en Bretagne d’un culte apparemment isolé – car, comme cela a déjà été signalé, les éponymes de Cornan en Plouray et Trégornan en Glomel sont a priori des laïcs – et éphémère, autant le nom ancien du mont Saint-Michel de Brasparts incite-t-il à aborder la question du nom de Locronan par une autre approche que celle d’une substitution d’hagionyme.
23Le mont Saint-Michel de Brasparts apparaît en 1672, sous le nom de Motte de Cronon, puis Motte de Cronnon en 1673, Saint Michel de Croinon en 1674, Saint Michel de Coronnon en 1676, montagne de Cronnon en 1676, Saint Michel Cronnon en 169123. Une forme bretonne Moudenn Kronon est mentionnée dans un article de Feiz ha Breiz en 1930, mais il est plus que probable qu’il s’agit seulement d’une retraduction des formes ci-dessus, et nullement d’une forme vivante24. Sans doute en va-t-il de même de Menez-Kronan, forme bretonne mentionnée par Gw. Le Scouëzec25, qui signale toutefois l’existence d’une lande dite Gwaremm Kronan au nord-ouest du mont ; le point mériterait d’être vérifié sur les cadastres. En tout état de cause, les finales -on et -an s’interchangent fréquemment dans la toponymie bretonne (ainsi Augan apparaît-il sous la forme Augon en 1330, Caudan sous la forme Caudon en 1516, Gourlizon sous la forme Guorleisan en 1022, etc.). Là aussi, la piste d’un saint Cronan irlandais est difficilement recevable, s’agissant du sommet de la Bretagne. Et s’il s’était agi simplement de passer à la trappe un saint oublié, saint Corentin était là pour faire l’office (et cela explique peut-être sa présence comme patron de l’église tréviale de Trégornan). Mais saint Michel, lui, est le spécialiste des faux dieux, qu’il foule aux pieds comme le dragon. On ne peut pas ne pas penser à Cernunnos26.
24La montagne de Locronan, quant à elle, n’a pas de nom, ce qui est pour le moins étonnant. On l’appelle ordinairement en français Montagne de Locronan ou Montagne de saint Ronan, en breton Menez Lokorn. Elle apparaît bien au xve siècle chez Pierre Le Baud sous la dénomination de Menetnemet, soit en breton moderne *Menez Nevet, mais cette appellation elle-même est ambiguë. Faut-il comprendre la montagne qui est à côté de la forêt du Névet, ou la montagne du sanctuaire, ou la montagne sacrée ? Plus que d’un véritable toponyme, il semble s’agir d’une désignation périphrastique.
25Le sommet de la montagne, en revanche, clef de voûte de la Troménie, où se tient, autour de Chapel ar Soñj27, la dixième station, celle de saint Ronan, qui correspond, selon le comput de Donatien Laurent, à la grande fête celtique du 1er août, porte bien un nom, très couramment employé : c’est Plas ar C’horn. Mais, curieusement, ce nom si familier à tous les habitués de Locronan est très mal attesté. C’est ainsi qu’il ne figure pas dans la Vie de saint Ronan que donne Albert Le Grand en 1636, et pas davantage dans les notes de ses commentateurs : ni Miorcec de Kerdanet en 1837, ni les Trois Chanoines en 1901 n’en font état. Dom Lobineau l’ignore également et même Hersart de la Villemarqué, qui ne le mentionne pas dans son Argument ou ses Notes et éclaircissements au chant Buhez sant Ronan du Barzaz Breiz28.
26Dans ce chant, pourtant, apparaît bien la légende par laquelle on explique traditionnellement ce nom de Plas ar C’horn, la place de la Corne : « Et elle [Kéban] de lever son battoir, et d’en frapper un des bœufs à la corne, si bien que le bœuf bondit épouvanté, et eut la corne arrachée du coup. » On serait en droit de se demander si ce n’est pas le Barzaz Breiz qui est à l’origine de cette légende, mais, à défaut de textes plus anciens, la chaire de l’église de Locronan est là pour nous détromper : un des médaillons de ce meuble célèbre, daté de 1707, représente sans aucune ambiguïté l’épisode du « coup de battoir29 ». Ce n’est donc pas une forgerie romantique.
27Pour autant, c’est une légende bien médiocre, et bien peu convaincante, faute d’avoir d’autre sens et d’autre portée que d’expliquer laborieusement pourquoi cet endroit s’appelle la place de la Corne. Et le nom lui-même ne saurait remonter à l’origine du culte et de la Troménie. Il date au mieux du moyen-breton tardif, comme le montrent à la fois l’emprunt au français place et la structure analytique du composé. Le vieux-breton aurait dit quelque chose comme *cornle, sur le modèle de durnle = pommeau de l’épée, littéralement lieu du poing30.
28Tout semble ainsi indiquer que c’est tardivement que le toponyme et la légende qui l’explique ont été élaborés. Qu’y avait-il donc à dissimuler par cet artifice, sinon un culte infâme rendu à un dieu cornu ? Cela rejoint en tout cas l’hypothèse que formulait Donatien Laurent dans son long article « La Troménie de Locronan31 » : « Les Celtes connaissaient un dieu cornu de la fécondité. On peut dès lors se demander s’il n’y a pas un lien entre la corne du bœuf de Ronan et ces deux petits lec’h de pierre “à l’extrémité recourbée en forme de corne” qui, au dire du chanoine Peyron, assuraient la fécondité aux femmes qui se frottaient contre eux et dont l’un se trouvait justement en haut de la montagne, à Plas ar c’horn. [...] Dans le même ordre d’idées, on peut se demander si le patronage de saint Télo, le saint au cerf, de la onzième station, à mi-route entre Plas ar c’horn et Bez Keben n’est pas à relier lui aussi à cet ensemble. On a pu voir en effet dans ce saint un successeur de Cernunnos, le dieu à la ramure de cerf, qui symbolisait chez les anciens Celtes le renouvellement annuel de la nature et de la fécondité. »
29La question à poser – car ce n’est évidemment qu’une question – est de savoir si donc le nom primitif de la montagne ne serait pas Menez-Korn ou, comme le mont Saint-Michel de Brasparts, Menez-Kornan, Menez-Kronan (l’accent tonique, particulièrement marqué dans le dialecte de Cornouaille, entraîne souvent la chute de la syllabe posttonique, notamment dans les toponymes : Tregours pour Trégourez, Rosporn pour Rosporden… Quant à la métathèse, Kornan / Kronan, nous l’avons déjà évoquée, puisqu’elle apparaît jusque dans le doublet Locronan / Lokorn, sans compter Lokournan). Ce serait alors pour purger cette origine aux relents de soufre que le nom de Locronan aurait été forgé – après tout Lokorn aussi peut se traduire par le lieu de la Corne – et qu’un culte à saint Ronan y aurait été implanté, ou encore, dans une approche moins blasphématoire, qu’un saint personnage au nom prédestiné y aurait été envoyé en mission.
Notes de bas de page
1 Cf. Vallerie E., « Les références bretonnes et celtiques dans le Martyrologe de l’Abbé Chastelain », Bulletin de la Société archéologique du Finistère (BSAF), t. CX, 1982, p. 156 et t. CXII, 1983, p. 180.
2 Fleuriot L., Grammaire du Vieux-Breton, Paris, p. 91.
3 Nomenclature des hameaux, écarts, lieux-dits de l’Ille-et-Vilaine, INSEE, sans date, d’après le recensement de 1946.
4 Nomenclature des hameaux, écarts, lieux-dits du Morbihan, INSEE, sans date, d’après le recensement de 1946.
5 Rosenzweig L., Dictionnaire topographique du département du Morbihan, Paris, 1870.
6 Deshayes A., Dictionnaire topographique du Finistère, Spézet, 2003.
7 Nomenclature des écarts, hameaux et lieux-dits des Côtes-du-Nord, INSEE, sans date, d’après le recensement de 1982.
8 Quilgars H., Dictionnaire topographique du département de la Loire-Inférieure, Nantes, 1906.
9 Le Moing J.-Y., Les noms de lieux bretons de Haute-Bretagne, Spézet, 1990, p. 261.
10 Vallerie E., Traité de toponymie historique de la Bretagne, Le Relecq-Kerhuon, 1995, §2.234.
11 Tanguy B., Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses des Côtes-d’Armor, Douarnenez, 1992, p. 126.
12 L’objection phonologique m’avait paru si dirimante que j’avais proposé l’étymologie par *LauRunAn dès la rédaction de ma thèse, avant même d’avoir pris connaissance de la forme Laurunan 1330 rapportée par J.-Y. Le Moing et de la prononciation gallèse Laournan mentionnée par B. Tanguy. Il me souvient d’ailleurs d’avoir fait état de cette hypothèse lors d’une conversation avec B. Merdrignac et P. Guigon le 7 juillet 1990, à Landévennec, lors du colloque du CIRDoMoC.
13 Hemon R., Dictionnaire français-breton, Brest, 1978 ; Favereau F., Geriadur ar brezhoneg a-vremañ, Morlaix, 1995 ; Geriadur brezhoneg an Here, Le Relecq-Kerhuon, 2001… et encore Tanguy B., Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses du Finistère, Douarnenez, 1990 ; Le Dû J., Nouvel Atlas linguistique de Basse-Bretagne, Brest 2001.
14 Kerlann Y., « Gwiglann, bro chelgenn », Al Liamm, n° 35, 1952, p. 34-46.
15 Deshayes A., « Réflexions sur la notation de quelques toponymes ou sur leur étymologie », BSAF, t. CXXIX, 2000, p. 389-390.
16 Merdrignac B., Saint Ronan et la Troménie, Actes du colloque international de 1989, Bannalec, 1995, p. 134-135.
17 Grosjean P., « Vie de saint Rumon », Analecta Bollandiana, t. 71, 1953, p. 375. Je dois ces références bibliographiques à A.-Y. Bourgès, que je remercie ici.
18 Favereau F., Geriadur ar brezhoneg a-vremañ, Morlaix, 1995, p. 315.
19 ar Bihan H., Dafar evit geriadur istorel lec’hanvioù Breizh, Ofis ar Brezhoneg, 1998, p. 78.
20 Piette J., French loanwords in middle Breton, Cardiff, 1973, p. 43-44.
21 Ainsi Hemon R. donne-t-il (op. cit., p. 673-675) : rak (devant), raklavar (avant-propos) et rakreder (avant-coureur) et Favereau F. (op. cit., p. 622) : rag (devant), raglavar (avant-propos) et ragretred (préretraite), tout en signalant des variantes rak et raklavar. Il est à noter, toutefois, que Vallée F. (Grand Dictionnaire français breton, Rennes, 1931) donne dirak (devant, p. 214), rak-reder (avant-courrier, p. 50), mais raglavar (avant-propos, p. 50), semblant ainsi accréditer un traitement différent de /k/, suivant qu’il précède /l/ ou /r/, mais il donne aussi rakleur (avant-scène, néologisme, p. 50).
22 Si ma mémoire ne me trahit pas, la probabilité d’un tel événement pour un groupe de 25 individus est égale à (24/365 + 23/364 +... + 2/343 + 1/342), soit environ 84 % (à condition de ne pas tenir compte des années bissextiles).
23 Deshayes A., Dictionnaire topographique du Finistère, Spézet, 2003, p. 30. Ce sont les formes les plus anciennes mentionnées dans l’ouvrage pour ce lieu.
24 Cité ici d’après ar Bihan H., op. cit., p. 146. Le texte dit : Moudenn Kronon oa ano ar menez a-raok ma oa ar chapel warnañ, Moudenn Kronon était le nom de la montagne avant qu’il ne s’y trouve une chapelle).
25 Le Scouëzec Gw. , Dictionnaire de la Tradition bretonne, Paris, 1999, p. 137 et 167.
26 Cernunnos n’est attesté que par l’inscription du pilier des Nautes Parisiaci. Une autre forme, en caractères grecs, est celle qui figure sur l’inscription de Montagnac pour désigner aussi un dieu cornu : καρνονου (au datif), dont le vocalisme est intéressant (Delamarre X., Dictionnaire de la langue gauloise, Paris, 2003, p. 106). Il n’est pas établi qu’il s’agisse à proprement parler d’un dieu, ce pourrait n’être qu’un surnom fonctionnel, comme le précise Guyonvarc’h C.-J. (La civilisation celtique, Rennes, 1990, p. 130-131) : « L’Apollon celtique porte une bonne douzaine de surnoms [...] Ce n’est pas au théonyme mais à la fonction qu’il faut d’abord prêter attention. Certaines divinités “rares”, du genre d’Esus, [C]ernunnos, Smertrios, s’expliqueront ainsi. »
27 Ce nom est tout récent et entaché de gallicisme. Contrairement à ce que penserait un « bretonnant non prévenu », il ne signifie pas la chapelle du Souvenir, mais la chapelle du Songe, du Rêve. Il fut forgé par l’abbé Léon, vicaire à Locronan, à qui un rêve inspira en 1869 le projet de construire une chapelle en ce lieu qui en était dépourvu.
28 Le nom apparaît toutefois dès 1689 : Plas an corn dans l’Attestation des Miracles… conservée aux archives paroissiales de Locronan (M. Dilasser, « Petite chronique des grandes troménies », Saint Ronan et la Troménie, 1995, p. 254) et en 1768 : place ar c’horn, dans l’Ordo perantiquus. (ibid., p. 240).
29 On en trouvera une photographie parfaitement lisible dans Dilasser M., Un pays de Cornouaille, Locronan et sa région, Paris, 1979, p. 151.
30 Fleuriot L., Dictionnaire des gloses en vieux breton, Toronto, 1985, p. 238.
31 Laurent D., « La Troménie de Locronan, actualité d’un pèlerinage millénaire », ArMen n° 9, 1987, p. 31.
Auteur
-
Erwan Vallerie
Docteur en Études celtiques, université de Haute Bretagne Rennes 2
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
